Auteur/autrice : francislippa

  • La tâche infinie de l’intelligence des choses à infiltrer-pénétrer-percer : comprendre et s’entrecomprendre, ou Hélène Cixous, à nouveau, dans « 1938, nuits »

    C’est à l’infini de la disponibilité « de l’encre et du papier en ce monde« 

    _ pour reprendre un élément crucial de la situation que se donnait Montaigne en sa Tour d’écriture (Essais, III, 9, De la vanité) _

    que continue de s’affronter, avec une immense générosité, la tâche que s’assigne,

    depuis en quelque sorte toujours

    _ tel un destin passionnément et librement assumé, et cela dès sa toute première enfance, ainsi qu’elle même le note, page 124 de 1938, nuits : « Toute ma vie ou presque, j’ai pris des notes, je ne sais pas pourquoi avant d’écrire j’écrivais, déjà dans les années soixante _ ou plutôt bien avant ! _ je notais des phrases d’Omi ma grand-mère, je ne relisais pas, ce n’était pas de la littérature, je ramassais des feuilles encore vivantes, je ne laissais pas tomber » : voilà !.. : « ne pas laisser tomber » ; jamais : la tâche (et avec, bien entendu, ses reprises, afin de toujours mieux comprendre) est en effet proprement infinie… Comme l’écriture via ses relectures infinies (et ajouts, en encres diverses), de Montaigne… _

    Hélène Cixous,

    cette année-ci _ 2018, en sa maison d’Arcachon _

    dans l’écriture _ plus que jamais miraculeuse _ de 1938, nuits (aux Éditions Galilée).

    …

    …

    Á propos de la frénésie d’écriture qui prend certains auteurs _ tel (pas mal par accident : il lui fallait vider son sac, et donner à l’avenir le maximum de détails de son précieux témoignage de l’horreur nazie qu’il venait de vivre) ; tel un Fred Katzmann, en mars 1941 _ qui narrent leur Erfahrtung _ le très important concept benjaminien d‘Expérience _ de l’horreur subie,

    Hélène Cixous écrit, page 33 :

    …

    « L’auteur _ Fred Katzmann, au mois de mars 1941, à Des Moines, Iowa _ ne voulait pas perdre une seconde de parole _ à prendre maintenant, ou/et à noter du passé récent, encore frais dans la mémoire, pour se défendre du gouffre terriblement effaceur de l’oubli qui le menaçait… _,

    il n’y aurait jamais assez de papier en ce monde _ voilà l’expression montanienne _ pour décrire _ voilà ! avec un maximum de précisions ; et la tâche, bien sûr, est immense _ toute la vérité _ en sa pleine et plus riche extension possible _,

    ça se voyait ce que l’auteur voulait faire, disons Fred : un mémoire  _ Bericht _ qui ne négligerait pas un  _ seul _ instant, pas une _ seule _ goutte de sang, pas une virgule acérée,

     

    …

    car ce fut le temps Unique dans l’Histoire,

    certains ont tout oublié, certains se souviennent de chaque minute de l’Unique, personne ne sait avec exactitude ce que c’est qu’oublier, ce que les souvenants oublient, ce que les oubliants n’oublient pas, combien de temps dure l’oubli, le souvenir,

    l’auteur se souvient-il une fois pour toutes afin de pouvoir _ enfin, lui, pour se remettre à vivre en mettant tout cela à distance vivable… _ oublier,  » _ lit-on pages 33-34 ; on ne dira jamais assez combien la phrase-souffle d’Hélène Cixous est admirable !

    …

    …

    Témoigner de cet Unique-là

    constitue donc une nécessité et un devoir

    absolus

    pour les rares qui ont réussi à pouvoir en réchapper !

    _ Primo Levi a dit, lui : Les Naufragés et les rescapés…

    …

    Et déjà pour ceux qui n’en réchapperaient pas _ lire ainsi, parmi tant d’autres témoignages d’outre-tombe sacrés,

    l’admirable Des Voix sous la cendre…

    …

    …

    Comme je l’ai, au passage pointé, dans mon article introductif d’avant-hier,

    ,

    …

    cet opus-ci, d’Hélène Cixous, 1938, nuits,

    est à certains égards une simple suite _ -poursuite _ à _ de _ son dialogue-conversation continué(e) _ infernalement poursuivi (et paradisiaquement enchanté) _ avec quelques uns de ses plus proches _ dont sa fille et son fils, au présent de l’écriture, l’été 2018 à Arcachon ; mais aussi ses défunts bien aimés (sa mère Ève Klein-Cixous et sa grand-mère Omi Rosie Jonas-Klein) avec lesquels la conversation se poursuit très intensément _ ;

     

    …

    et, au tout premier chef, pour commencer, bien sûr, sa mère, Ève Cixous, née Klein (Strasbourg, 14 octobre 1910 – Paris, 1er juillet 2013) _ la reine pour jamais des interlocuteurs vibrants d’Hélène _ :

    une redoutable et plus encore hyper-efficace interlocutrice,

    avec son formidable inépuisable allant et répondant ! Quel extraordinaire punch !!! jusqu’en ses 103 ans…

    …

    …

    Mais aussi, en un peu _ ou beaucoup _ moins loquace _ et répondante _,

    sa tendre et chère _ et infiniment discrète (via les épreuves traversées de profondes meurtrissures) _ grand-mère, Omi : Rosalie (Rosie) Klein, née Jonas (Osnabrück, 23 avril 1882 – Paris, 2 août 1977),

    parvenue dare-dare, et tant bien que mal, et avec quelques bagages, et presque in extremis, chez les Cixous, à Oran, à la fin du terrible mois de novembre 1938 _ du moins à ce qu’il me semble pour ce qui concerne sa date d’arrivée à Oran ; il faudrait mieux le vérifier ; mais cela me semble être juste…

    …

    …

    Et c’est à Osnabrück surtout _ mais pas seulement, bien sûr ; probablement à Dresde aussi ; du moins pour Omi (et sa sœur Hete-Hedwig, et son beau-frère, Max Stern) _

    que s’est jouée une partie importante du sort tragique de la famille maternelle _ côté Jonas, pas côté Klein _ d’Hélène,

    durant les terribles années du nazisme

    _ Osnabrûck, qui ne venait tout juste de s’ouvrir à des résidents juifs que depuis deux années à peine, en 1880, lors de la naissance de Rosie, en 1882 ; très peu avant qu’y naisse, en effet, le 23 avril 1882, la petite Rosalie Jonas, au foyer d’Abraham Jonas (Borken, 18 août 1833 – Osnabrück, 7 mai 1915) et son épouse Hélène Meyer (décédée à Osnabrück le 21 octobre 1925) : oui, en 1880 seulement. Jusqu’alors les Jonas, juifs, vivaient un peu plus loin d’Osnabrück, à Gemen-Borken ; les Juifs étant demeurés jusque là indésirables comme résidents à Osnabrück…

    …

    …

    Comprendre !

    Oui, c’est bien là le maître mot de la vie et de l’œuvre _ d’écriture, poursuivie depuis toujours _ d’Hélène Cixous, face aux énigmes et mutismes du monde, y compris _ ou peut-être même surtout _ le plus proche.

    …

    …

    Ainsi, page 101, Hélène Cixous se confronte-t-elle à l’énigme de « ceux qui ne sont pas partis« , voire « sont partis puis revenus » ; tel son grand-oncle _ « Oncle André« , le frère aîné d’Omi : il lui est, en effet, assez emblématique de pas mal d’autres, dont le parcours semble lui être demeuré un peu plus obscur _ Andreas Jonas _ dit « l’oncle André«  par Ève _, parti en, puis revenu de, Palestine (ou Eretz-Israël) _ en 1936, après dispute avec sa tendre, pas si tendre que cela, fille Irmgard, qui vivait dans un kibboutz près du Lac de Tibériade, en Eretz-Israël _, se mettre « dans les mâchoires du Léviathan » (l’expression se trouve page 58 de Gare d’Osnabrück, à Jerusalem).

    …

    Page 58, mais cette fois de 1938, nuits, se trouve,

    et à propos de Walter Benjamin _ dont le parcours a pu croiser celui de Siegfried Katzmann : peut-être « à Paris, en 1937, dans le café près de l’ambassade des États-Unis« , page 62 ; ou peut-être à une autre date (1935 ?) le doute demeure… _,

    la phrase :

    …

    « Et pourquoi Benjamin reste ici où là _ réfugié en France _ jusqu’à ce que les dents du crocodile se referment sur lui _ cf sur son parcours si maladroit de fuite, le sublime Le Chemin des Pyrénées, de Lisa Fittko (paru aux Éditions Maren Sell, en 1987) _,

    il a eu le temps d’écrire l’essai sur le charme des mâchoires… » ;

    …

    et page 107 :

    « Il y en a qui partent, mais pas assez loin, c’est comme si on se déplaçait soi-même d’un KZ à un KZ,

    quand Frau Engers va se réfugier à Amsterdam, c’est comme si elle venait cacher ses petits dans la gueule du loup » ;

    …

    et encore, page 116 :

    « La grande Mâchine ouvre ses mâchoires et referme. Clac ! Cyclope amélioré » ;

     

    …

    et page 145 :

    « la gueule de la mort« …

    …

    …

    Ainsi, page 102, Hélène constate une fois de plus que

    sa « mère _ Ève Cixous née Klein _ n’a jamais compris comment pourquoi sa _ propre _ mère Rosi Klein née Jonas ne comprenait pas » ;

    quoi donc ? qu’il devenait _ en 1929, 1933, 1934, 1935, 1938… _ de plus en plus vitalement urgent de fuir ! Fuir, et au plus vite, et Osnabrück, et Dresde, et l’Allemagne. Fuir les mâchoires des Nazis !

    …

    Et Hélène en conclut _ et cela la chagrine passablement ! voire la poursuit… _ :

    « je n’arrive pas à entrer dans l’intérieur d’Omi » ;

    …

    un peu plus loin, pages 109 à 119,

    c’est « dans l’intérieur de Fred » que _ à défaut, donc, d’« entrer dans l’intérieur d’Omi » elle-même… _ vient

    _ « mais faire Fred, c’est _ seulement, et par défaut… _ une excursion » (page 109), pour Hélène ;

    même si c’est à cette principale et très essentielle, pour Hélène, fin de mieux comprendre (enfin ?) Omi, demeurée si longtemps en Allemagne, et se trouvant à Osnabrück (ou plutôt Dresde ? l’ambigüité demeure !) au mois de novembre 1938, dans la « mâchoire«  des nazis !, qu’Hélène s’est décidée, ici à cette « excursion«  qu’est « faire Fred«  ! _

    se placer l’auteure :

    …

    « Je n’aurais jamais pu m’imaginer que je me glisserais _ ici, et cet été 2018, dans l’écriture de ce 1938, nuits _ dans l’intérieur de Fred »

    _ un personnage peu pris au sérieux de son vivant par Hélène, ni même, déjà, par sa mère, pour laquelle Fred n’était qu’un commode compagnon (sur le tard de leur vie de retraités) de voyage d’agrément de par le vaste monde… _,

    même si « faire Fred, c’est _ seulement _ une excursion » _ j’insiste, j’insiste : soit seulement un détour de l’écriture et l’imageance, à défaut de (et afin de, surtout), mieux comprendre vraiment, enfin, Omi « de l’intérieur« .

    …

    …

    Laquelle Omi, toujours page 102, « ne voyait pas _ vraiment _ qu’elle ne voyait pas _ avec lucidité _ ce qu’elle voyait » _ de ses yeux ; oui, ce qui pourtant, là, sous ses yeux, aurait dû lui crever les yeux ! faute de comprendre vraiment ce qui s’offrait, là, à sa vue, juste sous ses yeux (« je n’arrive pas à entrer dans l’intérieur d’Omi, Nikolaiort 2, par la fenêtre _ à Osnabrück « Nikolaiort 2, par la fenêtre« , du moins, comme c’est fort bien spécifié là, page 102 ; mais Omi ne se trouvait-elle pas bien plutôt alors à Dresde ? Il y a une ambiguïté persistante pour moi _ elle donnait _ voilà ! depuis sa fenêtre de la maison osnabrückienne des Jonas _ sur l’horlogerie-bijouterie Kolkmeyer NSDAP en chef, elle ne voyait pas qu’elle voyait la bannière du Reich pendre jusqu’au sol, elle ne voyait pas qu’elle ne voyait pas ce qu’elle voyait « , page 102, toujours), mais bêtement (sans vraiment voir !), ce qui crevait pourtant les yeux d’autres un peu plus lucides qu’elle, Rosie ; mais pourquoi ? Faute d’en échanger un peu, si peu que ce soit, là-dessus avec d’autres ? Et de « s’entrecomprendre«  (le mot est prononcé page 101) avec eux ?.. Manquant cruellement de la plus élémentairement vitale lucidité, par conséquent.

    …

    …

    Et je poursuis l’élan de la phrase que je viens de commencer à citer :

    …

    « Depuis 1938, elle ne voyait ni 1933 ni _ se profiler très vite, sofort... _ 1942

    _ et la mort à venir à grands pas, cette seule année 1942, à venir si vite, de deux de ses frères et de deux de ses sœurs (à part l’oncle André, mort à Theresienstadt le 6 septembre 1942, je n’ai pas encore réussi à identifier de quel autre des frères Jonas et de quelles deux sœurs nées Jonas d’Omi, il s’agit là (même si son beau-frère, le mari de sa sœur Hete-Hedwig, Max Stern, le banquier, est effectivement décédé à Theresienstadt en 1942 (le 8 décembre 1942)… ; manque ainsi, pour les Jonas, l’éclairage d’une généalogie, telle celle donnée pour les Klein, aux pages 193-194, dans le cahier final, avec aussi des photos, de Photos de racines)… _,

    une femme si distinguée« …

    …

    …

    « Tu m’écoutes ? dit _ une page plus loin, page 103 _ ma mère _ décédée depuis cinq ans (le 1er juillet 2013), cet été de l’écriture de 1938, nuits _,

    à ces mots je me réveille de ma rêverie éloignée,

    je n’ai pas écouté, quand ma mère me raconte _ le verbe est bien au présent ; c’est que la conversation avec Ève, décédée, oui, depuis cinq ans, se poursuit très effectivement ; Hélène converse bien et régulièrement avec elle ; même si c’est non sans de menues intermittences, qui ne manquent pas d’angoisser, voire de mettre en colère, Hélène (cf l’épisode narré à la page 10 du voyage en Cadillac d’Ève et Fred, à partir de Des Moines (en 2000)… _ la famille Flatauer, les Nussbaum _ de futurs assassinés d’Osnabrück _,

    plus tard je ne pourrai _ si le fil, coupé, est perdu _ plus jamais remonter le temps _ pour, le retrouvant, en écrire-témoigner de ce qui a été autrefois si précieusement mais fragilement témoigné par quelques uns, parfois même un unique (cf Carlo Ginzburg : Un seul témoin ; où est superbement analysé et merveilleusement commenté l’adage du droit : Testus unus, testus nullus… _

    et à jamais je ne saurai pas comment finit l’histoire _ de ces personnes-ci, dont les noms prononcés n’ont pas été, une fois le fil de témoignage rompu (ne serait-ce que par inattention ou distraction), retenus, c’est-à-dire sauvés !.. (…)

    …

    Dans L’Iliade, tous les noms sont sauvegardés _ voilà ! par le récit, qui les retient, d’Homère _,

    ici dans le poème effiloché _ magnifique expression ! _ d’Osnabrück, il y a des trous _ des lacunes ;

    cf mon article du 17 juillet 2008 sur mon blog En cherchant bien, de la librairie Mollat :  : à propos de l’enquête menée à Objat, en Corrèze, par Jean-Marie Borzeix en son passionnant Jeudi saint, à propos de Juifs raflés par des nazis en 1944… _ partout,

    on n’écoute pas _ le constat est assez général, et assez significatif, si l’on y réfléchit trois secondes ; si vient à manquer quelque témoin narrateur… ;

    …

    cf aussi, à propos de ce travail pour inlassablement combler les lacunes voulues par les assassins,

    le magnifique travail du Père Patrick Desbois en son indispensable Porteur de mémoires… _,

    …

    quarante ans nous séparent,

    pas seulement entre temps et générations,

    dans la rue même, dans la maison, à table,

    il y a toujours ces épaisseurs _ quelle écriture admirable ! et quelle justesse du penser ! _ entre nous _ qui ne nous entrecomprenons pas assez ! à la façon des idiosyncrasiques monades de Leibniz, qui n’ont « ni portes, ni fenêtres« … _,

    …

    Omi n’écoute pas ma mère _ sa fille Ève, si pragmatique, invariablement, elle _,

    …

    ces larges étendues neutralisées qui entourent le moi d’une bande _ formidablement dangereuse _ d’indifférence _ anesthésie, cécité, surdité, inattention coupable, imbécile légèreté… : quelle qualité phénoménale d’expression ! _,

    …

    même la manifestation _ nazie _ de 1935 qui rassemble 30 000 Osnabrücker sur la place Ledenhof, c’est-à-dire toute la ville en âge de s’exprimer, ne propage pas jusqu’aux tympans de l’âme _ celle seule à même de comprendre vraiment les signaux (muets, hors discours) qui parviennent du corps _ son effroyable vacarme de mort

    _ mais Omi se trouvait-elle alors à Osnabrück, au Nikolaiort 2 ? ou bien plutôt à Dresde ?.. _,

    on n’écoute pas les nazis disent certains, on n’écoute pas les Juifs,

    on n’écoute personne » _ voilà la terrifiante erreur, qu’il faudrait encore et toujours et en permanence avec le plus grand soin méditer : s’entrécouter et « s’entrecomprendre«  vraiment les uns les autres…

    …

    …

    Ici, sur la mécompréhension,

    et les terribles difficultés à « s’entrecomprendre » _ le terme, capital !, apparaît, en hapax, au bas de la page 101 _,

    je veux remonter un tout petit peu plus haut, aux pages 100-101 :

    …

    …

    « Mais on n’entendra jamais les réponses ou les explications de ceux-qui-ne-reviennent-pas à Osnabrück

    parce qu’ils ne sont pas _ du tout _ partis _ et se sont bientôt trouvés pris, capturés, puis massacrés, enfermés-englués qu’ils étaient dans la nasse

    (ou « la cage« , ou « le coffre, le Safe… », page 76, et c’est alors Ève qui parle avec une ironie acerbe) 

    refermée (« Clac !« ) sur eux.

    …

    Les Nussbaum,  par exemple ? Et les Jonas. Et Raphael Flatauer ?

    …

    …

    C’est à ceux-là _ les massacrés, privés de tombes, ceux-là, avec leurs noms gravés dessus _ que je m’adresse depuis des années

    _ clame ici Hélène : au moins depuis l’écriture d’Osnabrück, en 1998 _,

    …

    à ceux qui sont restés _ encalminés, poissés, à quai _ quand leurs amis _ tel son ami Gustav Stein pour Andreas Jonas, le 23 octobre 1935 (voir les deux terribles tranquilles photos du cahier final de Gare d’Osnabrück à Jérusalem… _ ont commencé à partir,

    …

    …

    ceux qui ont accompagné leurs enfants ou leurs frères à la gare d’Osnabrück _ un lieu éminemment stratégique : la voie de salut de la fuite ; et ce n’est évidemment pas pour rien qu’un volume suivant d’Hélène Cixous, écrit l’été 2015,  s’est intitulé Gare d’Osnabrück à Jérusalem ! _ … _,

    …

    …

    ceux qui ont regardé _ du quai _ partir _ sans eux, qui restaient _ les trains vers toutes les directions de correspondance avec la France ou avec Amsterdam, car Osnabrück est un nœud ferroviaire (…),

    ils sont restés sur le quai ils ont agité la main et souri (…),

    …

    et en rentrant à pied de la gare à Nikolaiort _ que surplombe, au n°2,  la belle, large et haute demeure des Jonas (Abraham, puis son fils aîné Andreas) à Osnabrück _,

    que pensait _ donc, en son for intérieur _ Omi ma _ discrète et intériorisée _ grand-mère? (…),

    …

    …

    ceux qui sont rentrés « à la maison« , alors qu’objectivement on ne pouvait plus rentrer à la maison,

    …

    …

    je ne cesse de me dire que je ne les comprends _ eux tous _ pas

    _ et ce point-là est bien sûr décisif ! Et mieux encore : carrément obsédant-torturant pour Hélène.

    …

    …

    Et pourquoi mon esprit revient-il _ en effet ! _ depuis tant d’années _ obstinément _

    cogner à la vitre _ trop muette _

    de cette scène ?« 

    _ quelle langue admirable ! Nous sommes confondus d’admiration !

    Et nous nous reporterons aussi, j’y insiste, au terrible (en sa pleine assassine innocence) cahier de photos offert en conclusion de Gare d’Osnabrück à Jérusalem, après la page 160 :

    …

    aux deux terriblement innocentes photos d’adieux d’Andreas Jonas à son ami Gustav Stein, le 23 octobre 1935, sur le quai de la gare d’Osnabrück….

    …

    …
    Avec ce nouveau terrible constat de l’auteure, aux pages 101-102 :

    …

    « Selon moi, les Juifs d’Osnabrück fin 1938 ne comprennent pas _ non plus _ les Juifs 1940,

    …

    les Juifs selon les dates _ à nouveau quelle sublime cixoussienne expression ! _ s’entrecomprennent _ et ici plus encore !!! _ de moins en moins,

    …

    ils se font des signes _ mais pas assez parlants ; ou sans les bonnes phrases (d’un peu lucide avertissement ; ou de vraie compréhension rétrospective des tenants et aboutissants de l’idiosyncrasie, toujours complexe, des diverses situations…) ! _ sur les quais des trains, sur les montagnes, sur les rives,

    …

    ils s’appellent,

    …

    ils ne s’entendent pas »

    _ faute de pouvoir déplier vraiment, en phrases, et en phrases effectivement prononcées, et si possible aussi vraiment entendues, leurs pensées et arrière-pensées, demeurant ainsi non pensées, faute d’être exprimées dans de vraies phrases, réellement déployées, et réellement échangées, et réellement entendues, c’est-à-dire vraiment comprises.

    Mais était-il seulement possible de se représenter un peu lucidement en 1938 ce qui adviendrait en 1940 ? L’uchronie ne peut être hélas que fantasmatique ; et ne peut décidément pas être efficacement à 100 % prospective…

    …

    Une part, même si ce n’est pas le principal, du processus de la tragédie, réside aussi là : réussir à « s’entrecomprendre«  vraiment.

    …

    …

    Ainsi, page 104, Hélène conclut-elle que

    « jusqu’en 1938, Omi ne s’est pas _ vraiment _ rendue compte _ de la réalité d’Osnabrück (ou peut-être de Dresde) et l’Allemagne sous Hitler _,

    sinon elle serait partie avant« …

    …

    …

    Mais _ et cela sans cuistrerie, ni lourdeur, aucune _ un concept plus précis va bientôt apparaître et intervenir, cependant, dans l’intelligence un peu profonde de ce qui fut,

    …

    et via un auteur

    avec lequel un des personnages, Siegfried Katzmann, a tenté d’établir un contact,

    par lettre adressée à Vienne, probablement en 1938, mais hélas un peu trop tard _ Freud va quitter Vienne (pour gagner Londres) le 4 juin 1938 _,

    en vue d’en recevoir un conseil ;

    …

    et lui aussi, Siegfried-Fred Katzmann, est peut-être, au moins alors, victime de ce que Hélène qualifie magnifiquement, page 95, de « démon du contretemps« 

    _ quelle sublime expression, ici encore ! _

    …

    auquel, presque tous _ ajoute-t-elle _,

    « nous obéissons comme des insensés«  ;

    …

    sauf Ève, toujours si lucide-réaliste-pragmatique, vive, et surtout prête, elle :

    « ready, the readiness is all« , aime-t-elle proférer ;

    même si elle attribue à Heine ce qui revient à Shakespeare (Hamlet, V, 2), page 10 de 1938, nuits :

    …

    cet auteur qu’a effectivement cherché à joindre par lettre Siegfried Katzmann

    _ mais sans en obtenir de réponse : le « démon du contretemps«  ayant cette fois encore, en 1938, frappé ! _

    étant Sigmund Freud

    _ Freiberg (aujourd’hui Příbor, en Moravie), 6 mai 1856 – Londres, 23 septembre 1939.

    …

    À suivre…

    …

    …

    Ce mercredi 6 février 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Un avis moins chaleureux que le mien sur le CD Berlioz « Harold en Italie » et « Les Nuits d’été », de François-Xavier Roth

    Pour une fois,

    un dissensus avec un article d’un magazine

    à propos du CD Berlioz de Harold en Italie & des Nuits d’été

    _ le CD Harmonia Mundi HMM 902634,

    par François-Xavier Roth et Les Siècles _,

    qui me plaît beaucoup :

    …

    cf mes articles

     du 24 janvier dernier,

    et

     du 19 janvier.

    …

    …

    Voici l’article de ce jour,

    que je trouve bien trop sévère,

    sous la plume de Jean-Christophe Le Toquin,

    sur le site de Res Musica :

    …

    …

    FRANÇOIS-XAVIER ROTH, LES SIÈCLES ET BERLIOZ, FASCINANT ET IRRITANT

    …

    …

    …
    À emporter, CD, Musique symphonique

    …

    Hector Berlioz (1803-1869) : Harold en Italie op. 16 H. 68 ; Les nuits d’été op. 7 H. 81B.

    Tabea Zimmermann, alto ; Stéphane Degout, baryton ; Orchestre Les Siècles ; direction : François-Xavier Roth.

    1 CD Harmonia Mundi.

    Enregistré en mars 2018 (Harold, Philharmonie de Paris) et en août 2018 (Alfortville).

    Livret soigné avec les textes en français, anglais et allemand.

    Durée : 63:45

    …

    …

    inaugure le cent-cinquantenaire Berlioz avec un album contrasté, en forme de manifeste _ en effet ! _, où le chef et son orchestre des Siècles cultivent un soin quasi-obsessionnel à mettre en valeur la sonorité fruitée des instruments d’époque rehaussée d’accentuations originales _ c’est très vrai.

    …
    … berloz_harold_roth_zimmermann

    …
    …

    Le Harold donné à la Philharmonie par les mêmes interprètes quelques jours avant la sortie de l’album permet, logiquement, de retrouver la même conception, mais ici avec un soin renforcé au travail des sonorités. L’effet produit est donc à la fois fascinant par les couleurs inédites, le fruité, la personnalité des instruments dont l’individualité est encore mieux rehaussée, et irritant en ce que ce travail est poussé si loin qu’il en fait perdre le fil narratif, l’élan, le fondu collectif _ tiens donc. C’est particulièrement frappant pour la Marche des pèlerins, où l’on perd le sens de la forme en arche qui est l’essence même du mouvement au profit de moult détails aux effets – réellement – flatteurs. Au concert comme au disque, c’est l’Orgie de brigands qui convainc le plus, avec des éclairs électrisants qui font entrevoir ce que pourrait réussir Roth s’il cherchait moins à prouver. Tabea Zimmermann compose un Harold en velouté et avec un travail recherché sur les accents en osmose avec celui du chef.

    …

    Les Nuits d’été par leur économie et leur subtilité d’écriture offrent moins d’espace au chef d’orchestre et permettent de mieux goûter le timbre d’une chaleur sombre, la classe et la diction _ tout cela est parfait ! _ de Stéphane Degout. On regrettera toutefois le choix d’un tempo extrêmement lent _ ah ! _ pour Absence et Au cimetière, qui créent un effet narcotique qui n’est pas des mieux venus _ je n’ai pas du tout ressenti cela. Les interprétations pour baryton sont rares _ certes. À côté de la version José van Dam / Baudo (Forlane), Stéphane Degout démontre à l’évidence qu’elles ne sont pas moins légitimes et qu’il en est un interprète de choix _ comme c’est tiède ! Pour ma part, je trouve l’art de Stéphane Degout proprement merveilleux !

    …

    …

    Ce mardi 5 février 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • « 1938, nuits », ou dans la peau de Siegfried-Fred Katzmann (1912 – 1998) : le très véridique dialogue poursuivi à l’infini d’Hélène Cixous avec ses proches, qu’ils soient défunts, lointains, et même réticents jusqu’au mutisme

    Le nouvel opus d’Hélène Cixous, 1938, nuits

    _ qui vient de paraître aux Éditions Galilée le 24 janvier dernier,

    et dont je suis, ce lundi 4 février, à la troisième lecture : y découvrant chaque fois de nouveaux trésors (et parfois carrément décisifs ! mais oui !!) d’abord non relevés-remarqués,

    tant l’écriture toujours inventive, tout à la fois légère et sans jamais de lourdeurs, mais dense en sa merveilleuse cursivité (conversationnelle),

    est riche de mille infra-détails archi-fins (et jamais gratuits !)

    laissés inaperçus du lecteur le plus attentionné, toujours un peu trop pressé en courant la si riche, même si légère et aérée, phrase ; 

    comme il arrive à notre lecture des merveilleux, tout à la fois infiniment légers et incroyablement denses, eux aussi, avec leurs prodigieux ajouts de détails les plus fins, Essais de Montaigne :

    on n’a jamais fini d’en découvrir, à chaque lecture-relecture, d’infiniment riches aperçus (constructifs, et non abyssaux à s’y perdre-noyer ! : toujours ouverts et enrichissants pour notre intelligence du réel abordé ; et notre propre permanente conversation-réflexion de lecteur avec un tel texte-trésor…) qui, généreusement offerts, s’ouvrent aussi à la méditation… ;

    et je pourrai citer aussi, pour pareille aventure de richesse infiniment renouvelée de lecture, et l’écriture de Proust, et l’écriture de Shakespeare… _,

    …

    est un chef d’œuvre

    _ ramassé en 146 pages et quatre chapitres, dont deux brefs (de 9 et 8 pages) :

    le premier, introductif, aux pages 9 à 17 : « Un petit livre dort dans la nuit« ,

    et le quatrième, conclusif, aux pages 139 à 146 : « Je voudrais parler d’espoir » ;

    le second et le troisième, plus copieux (de 52 et 64 pages) parce que comportant l’essentiel de la recherche-enquête-méditation-conversation à laquelle se livre ce 1938, nuits,

    aux pages 19 à 71 : « Il y a quelque chose dans l’air« , sur la Nuit de Cristal du 9 au 10 novembre 1938 telle qu’elle fut vécue à Osnabrück par le jeune (il avait 26 ans) Siegfried Katzmann ;

    et aux pages 73 à 137 : »Ici, Buchenwald« , pour le troisième, sur le séjour de Siegfried Katzmann à Buchenwald, du 12 novembre (page 129 : « c’est le 12 novembre« ) au 13 décembre 1938 (même si le Bericht reste muet sur la date de cette sortie de Siegfried du KZ) ;

    et comportant, ces deux chapitres-là, des sous-parties titrées

    (« Etwas« , « Nun« , « Curriculum vitæ«  et « La mort perdue de Benjamin« , pour le chapitre 2 « Il y a quelque chose dans l’air«  ;

    puis, « Un Siegfried« , « Choix de Juifs« , « Le chêne de Gœthe« , « Dans l’intérieur de Fred«  et « En route !« , pour le chapitre 3 « Ici, Buchenwald« ) ;

    …

    il me faut aussi remarquer, au passage, que semblent (mais je peux bien sûr me tromper) demeurer ignorés de l’auteure, ici, c’est-à-dire à ce moment de l’été 2018 de son écriture (à moins qu’elle-même n’ait choisi de nous laisser en l’obscurité d’un tel savoir de sa part), les moyens et péripéties de sortie de Buchenwald de Siegfried Katzmann, le 13 décembre 1938 (cf cette Kurzbiographie für Frederick S. (Siegfried) Katzmann),

    ainsi que le détail (non narré par Fred en son Bericht) de ce qui a très factuellement permis son départ vers les États-Unis en avril 1939, à bord du vaisseau « Nieuw Amsterdam« , si ce n’est le fait, mais pas tout à fait suffisant, cependant, d’avoir fait une demande préalable d’un Visum, auprès de l’ambassade des États-Unis, à Paris, probablement  (les mémoires sont, et demeurent, flottantes…) en 1937 :

    le récit du Bericht s’interrompant en effet juste avant cette sienne inespérée sortie de l’Enfer de Buchenwald… ;

    …

    il faut aussi bien marquer

    que ce que narre ici l’auteure,

    est sa propre lecture, absolument fascinée et vibrante, du récit (Rapport, Bericht) que Siegfried Katzmann,

    devenu (ou métamorphosé en) Fred Katzmann (à son arrivée aux États-Unis, à New-York, à Ellis Island, pour commencer), en avril 1939, puis désormais installé comme médecin orthopédiste pour enfants au fin fond du Midwest, à Des Moines, Iowa),

    a narré, l’espace d’une semaine comme hallucinée, au mois de mars 1941, en son Bericht… ;

    …

    et qu’il n’a, semble-t-il, pas jugé utile, ce Fred Katzmann de 1986, d’assortir ni d’un appoint, ni de quelque commentaire un peu surplombant, en quelque postlude final, lors de son envoi (« Par chance, en 1986, Fred exhume son Bericht, il l’envoie à « Ève-le-rêve-de-des-vieux-jours »… « , page 66) de ce Bericht (de 1941 ; « un truc qui dort dans un tiroir depuis quarante-quatre ans« , page 77) à Ève, tel quel donc (brut !), en 1985 ou 86, à sa vieille amie d’Osnabrück, Ève Klein, devenue Cixous, à Paris, de ce Bericht, donc (ainsi demeuré brut et compact) de 1941, tapé à la machine, et sans guère d’espace (« Tu as déjà vu tellement de mots sur une seule page ? Bon, pour le papier, oui. Pour moi, ça manque d’air« , pouvait ainsi dire, de sa manière inégalable (à notre tour, nous l’entendons prononcer cette vive, alerte et lucidissime parole !), Ève à sa fille Hélène, en ce début de mois de juillet 2018, page 15 ;

    « Vers 2 heures de la nuit de juillet (2018), maman m’appelle d’en haut _ forcément ! Elle (décédée le 1er juillet 2013), de sa voix (bien audible !), me prévient qu’elle me jette par la fenêtre en urgence un paquet précieux. (…) On dirait un livre. Je le ramasse. Quel poids ! Pas de doute c’est de l’or. Je remonte avec ce trésor _ voilà ! qui, telle quelque belle-au-bois-dormant de pauvre papier, sommeillait depuis toutes ces années : 1938, 1941, 1985, 1986, 2018… ; et que la lecture incisive d’Hélène, puis, à notre tour, la nôtre, plus ou moins ensommeillée, d’abord, et curieuse et attentive, réveille et vient rendre prodigieusement vie ! _ vêtu de papier blanc« … : ainsi débute 1938, nuits, en ouverture de son premier chapitre (« Un petit livre dort dans la nuit« ), à la page 9 :

    …

    et par là nous mesurons combien ce nouvel opus-ci d’Hélène Cixous continue, et c’est fondamental !, de poursuivre _ voilà ! _, sa merveilleuse conversation, devenue d’outre-tombe depuis cinq ans, avec sa mère, bien que celle-ci soit décédée le 1er juillet 2013 (« C’est le cinquième 1er juillet, depuis que ma mère est partie sac au dos faire le tour de l’autre monde, je ne sais jamais d’où elle va m’appeler _ voilà ! de temps en temps, Ève vient appeler Hélène ! _ la prochaine fois« , toujours page 9 ;

    …

    et Hélène, la narratrice principale de ce récit (à très riches tiroirs, bien plutôt qu’en abyme : il n’a rien d’abyssal ! puisque, au lieu de nous y enfoncer et nous y perdre, nous ne cessons, avec l’auteure, de jubilatoirement nous élever ! Et il progresse toujours un peu, ce récit, investigation de micro-détail après investigation de micro-détail (et à nous, lecteurs, d’apprendre à les relier, ces micro-détails, en le puzzle, toujours un peu ouvert, qu’ils composent !) dans sa quête de la vérité à débusquer !) poursuit, page 10 : « Elle _ Ève _ m’a confié la garde _ voilà ! _ de son appartement parisien, où tout séjourne _ en parfaite quiétude _ dans l’ambre _ préservatrice _, ses présences _ le mot est bien sûr capital ! _, parmi lesquelles _ aussi, forcément _ son absence _ certes _, ses archives _ cela aussi est capital : et c’est bien un « trésor«  ! qui nous a été très délicatement légué (par Ève), et est donné à partager (par Hélène, sa fille, en sa propre écriture, à son tour) sans aucun doute… _, ses aventures, ses vies et opinions. J’en ai pour des dizaines d’années de fouilles _ comme Schliemann à Troie. En vérité à la fin, je n’aurai _ toujours _ pas fini » _ puisque la richesse, infinie, de ce fond conservé, est en effet inépuisable) ;

    …

    mais que sa chère mère soit décédée (cf Homère est morte…), n’a presque guère d’importance aujourd’hui pour Hélène, puisque leur richissime conversation-dialogue _ et c’est bien là le principal ! _se poursuit presque plus que jamais, du moins « tant qu’il y aura de l’encre et du papier en ce monde«  (Montaigne disait plus précisément : « Qui ne voit que j’ay pris une route _ d’écriture-conversation _ par laquelle, sans cesse et sans travail, j’iray _ très décidément et avec jubilatoire (et contagieuse) alacrité ! _ autant qu’il y aura d’ancre et de papier au monde ?  Je ne puis tenir registre de ma vie par mes actions : fortune les met trop bas ; je le tiens par mes fantasies« , ou imageance jouissive, au début de son essai De la Vanité (III, 9), afin de la saisir et noter, cette fugace, mais si précieuse, vie…

    et aussi tant qu’Hélène dispose de sa sérénissime montanienne Tour d’écriture, l’été, à Arcachon :

    la double conversation-dialogue entre Ève et Hélène se poursuit donc, opus après opus, pour notre plus grand bonheur renouvelé et augmenté de lecture ! _

    …

    …

    le nouvel opus d’Hélène Cixous, 1938, nuits,

    est un chef d’œuvre absolu,

    …

    un miracle de réussite

    en ce niveau de perfection

    et du récit _ haletant et sidérant _ des faits vécus rapportés,

    et de la méditation _ profonde _,

    et de l’écriture _ incroyablement vivante, juste

    et merveilleusement poétique, en sa fastueuse imageance,

    jusque dans le rendu-analysé au ras des émotions rapportées et commentées du subi-vécu, ici, de l’horreur,

    de ses surprises, et essais, au fur et à mesure, de parade,

    ou toujours bien fragile et misérable tentative incertaine et mortellement dangereuse d’accommodation

    de « l’Aktionné »…

    …
    …

    Cette fois-ci, et à nouveau pour cet opus-ci,

    le Prière d’insérer

    que prend soin de nous proposer, en ouverture détachée, sur feuille volante, du livre

    _ ici en deux pages et sept lignes _

    l’auteure,

    …

    est une clé simplissime magnifique :

    …

    …

    « C’est le quatrième livre

    _ après Osnabrück, en 1999, Gare d’Osnabrück à Jerusalem, en 2016, et peut-être (?) Correspondance avec le mur, en 2017 _

    qui me ramène à Osnabrück

    _ mais aussi Dresde, où vécut aussi Omi, ne serait-ce qu’en 1934,

    et même en 1938 : demeure ici une certaine ambiguïté laissée par l’auteure… _,

    la ville de ma famille maternelle _ les Jonas.

    …

    Je cherche

    _ voilà ! tous les livres d’Hélène constituent une recherche infinie de vérité (des malheurs advenus ; et pas mal tus) ;

    celle-ci, la vérité, ayant été cachée, volée, ou carrément massacrée.

    …

    Je cherche à comprendre

    _ et voilà bien le terme capital ! l’alpha et l’oméga de tout l’œuvre d’Hélène Cixous ! _

    pourquoi Omi ma grand-mère

    _ Rosie Klein, née Rosalie Jonas, à Osnabrück, le 23 avril 1882 (et décédée à Paris le 2 août 1977) _

    s’y trouvait encore _ à Osnabrück,

    ou bien plutôt à Dresde ? N’est-ce pas le consul de France à Dresde qui, au lendemain de la Nuit de Cristal, prie Rosie de quitter au plus vite l’Allemagne, grâce à son passeport français (« Madame, vous devriez partir« , page 104), puisque Rosie Klein fut aussi strasbourgeoise, auprès de son mari Michaël Klein (décédé en 1916, pour l’Allemagne, sur le front russe), jusqu’en 1919, où elle rejoignit sa famille Jonas, à Osnabrück… Et ses filles Ève et Erika Klein sont en effet toutes les deux nées à Strasbourg, en 1910 et 1912.. _

    en novembre 1938

    _ lors de la Kristallnacht du 8 au 9 novembre.

     

    …

    Ainsi que _ quelques uns de _ ses frères et sœurs _ Jonas : elle en eut huit.

    Deux de ses frères (dont l’« Oncle André », Andreas Jonas, décédé à Theresienstadt le 6 septembre 1942) et deux de ses sœurs (et je n’ai pas encore réussi à déchiffrer desquels et desquelles d’entre eux, ses frères, et d’entre elles, ses sœurs, il s’agissait), en plus de certains cousins et cousines, sont décédés l’année 1942, à Theresienstadt et Auschwitz (et peut-être Sobibor aussi), nous est-il révélé, sans davantage de précisions, aux pages 63-64 de 1938, nuits…

    …

    Cela faisait pourtant des années que les Monstres _ criminels _ occupaient le ciel allemand

    et proféraient _ on ne peut plus clairement  : depuis la publication vociférante (le 18 juillet 1925) de Mein Kampf !!! ; et, bien sûr, l’arrivée de Hitler au pouvoir le 30 janvier 1933 _ des menaces de mort à l’égard des Juifs,

    …

    mais Omi continuait _ obstinément _ de penser qu’elle était allemande

    même après avoir été déclarée nonaryenne,

    même quand la langue allemande _ cf de Victor Klemperer le très éclairant LTI, la langue du IIIe Reich _ carnets d’un philologue… _ a formé de nouveaux abcès antijuifs tous les mois.

    …
    Certes son mari

    _ Michaël Klein (Trnava, 24 septembre 1881 – Beranovitch, 27 juillet 1916 : Trnava, en l’actuelle Slovaquie ; Beranovitch, en l’actuelle Biélorussie-Belarus) _

    était bien mort pour l’Allemagne _ sur le front russe _ en 1916

    mais quand même« .

    …

    …

    « Comme je n’arrive _ décidément _ pas à rentrer _ directement _ à l’intérieur _ voilà _ de ma grand-mère

    _ afin de vraiment enfin la comprendre, ainsi que son parcours, avant de parvenir, peut-être fin novembre 1938, chez sa fille Ève et son gendre Georges Cixous, à Oran, sur l’autre rive de la Méditerranée (Rosie n’a jamais su nager !) _

    …

    je me décide _ et voilà le détour qu’opère cet opus-ci _ à entrer dans la Nuit Décisive

    _ celle (ou plutôt celles, au pluriel) de la Kristallnacht, du 9 au 10 novembre 1938 (au nombre de « 280 ? Ou 1400 ?«  incendies de synagogues, page 99) ; ainsi que de celles, terribles nuits, qui vont suivre, en particulier, et d’abord, à Buchenwald, toujours cette fin d’automne 1938… ; mais il s’agit ici, en l’occurrence, de la Kristallnacht d’Osnabrück, avec l’incendie de la Synagogue de la Rolandstrasse, et de ce qui s’en est suivi aussitôt pour bien des Juifs de la ville _

    …

    par l’intérieur _ grâce à un Rapport (Bericht), rédigé en allemand, à Des Moines, en mars 1941 (page 62), par Fred Katzmann, et adressé, quarante-quatre ou cinq ans plus tard, en 1985 ou 86, à son amie de jeunesse, à Osnabrück, Ève Klein, devenue en 1936 à Oran Ève Cixous (Ève et Georges Cixous s’étaient rencontrés à Paris en 1935), la mère d’Hélène :

    Siegfried, devenu Fred aux États-Unis, Fred, citoyen de Des Moines, Iowa, (et électeur démocrate), donc, et Ève s’étaient en effet retrouvés le 20 avril 1985 à Osnabrück, à l’invitation de deux historiens de l’histoire des Juifs de la ville, Peter Junk et Martina Sellmayer, pour une journée-rencontre d’hommage aux Juifs d’Osnabrück (page 93), et étaient devenus bons amis (« Fred était le dernier ami de ma mère« , page 26) ;

    mais Ève, fondamentalement pragmatique et tournée exclusivement vers le présent et l’avenir, n’avait pas du tout jugé utile (« Ça ne sert à rien, elle est contre le couteau dans la plaie« , page 79) de lire ce Rapport (Bericht) que lui avait adressé le vieux Fred en 1986 (« Ma mère laisse traîner le rapport de Fred, c’est-à-dire de Siegfried, sur une étagère depuis l’année 1986, elle ne le lit pas « , page 79) ;

    elle l’avait seulement plus ou moins négligeamment déposé « sur l’étagère du couloir » (page 11) de son appartement ; probablement à destination, quelque jour à venir (ou pas), de la curiosité (infinie et sans relâche, elle ne l’ignorait bien sûr pas !) d’Hélène… ;

    …

    et page 14, en un dialogue imaginaire post-mortem (rédigé cet été 2018), Hélène prête visionnairement ces mots (ou cette pensée) à sa mère :

    « Et elle :

    _ J’avais préparé ça _ voilà ! Ève est magnifiquement prévenante ! _ pour toi. C’est la déposition de Fred. Pleine à craquer » (page 14) _

    …

    je me décide à entrer dans la Nuit Décisive par l’intérieur

    de Siegfried K., un ami _ sans plus de précision, ici, pour ce Prière d’insérer _ de ma mère

    _ Ève Klein (Strasbourg, 14 octobre 1910 – Paris, 1er juillet 2013) ; et Siegfried Katzmann (né à Burgsteinfurt, le 15 août 1912 et décédé à Des Moines (Iowa), le 18 septembre 1998 ; mais Siegfried est installé avec sa famille à Osnabrück dès le mois de décembre 1912). Deux plus ou moins amis de jeunesse ; avant qu’Ève ne quitte Osnabrück et l’Allemagne dès 1929 : Ève allait alors avoir 19 ans, et Siegfried, 17.

    …

    Il _ Siegfried Katzmann _ a _ en novembre 1938 _ 25 ans _ ou plutôt 26 : il est né le 15 août 1912 _, il vient d’arracher _ en dépit des mille obstacles des lois anti-juives nazies _ son doctorat de médecine _ à l’université de Bâle, en Suisse _,

    …

    la Grande Synagogue _ d’Osnabrück, située « à l’angle de la Rolandstrasse«  (page 21) _ lui brûle devant la figure,

    …

    le voilà _ immédiatement après (« sofort » :

    « Blitz, dringend, sofort, Foudre, Urgentissime, Immédiatement, c’est la formule de la galvanisation. (…) Il y a une force secrète dans le style de ce message _ de commandement de la SS, en l’occurrence de Reinhardt Heydrich SS Gruppenführer _, dans le rythme, peut-être dans la récurrence du mot Sofort, qui exerce une pression _ sur les récepteurs SS aux ordres, de par le Reich tout entier _ sur une certaine zone _ du cerveau… _, tout de suite, accélère les réflexes _ voilà _, économise _ bel euphémisme ! _ la pensée, imprime, déclenche _ par stimulus – réaction ! _, dit mon fils _ Hélène converse avec et sa fille et son fils tout au long du récit de ce 1938, nuits _, le télégramme part-arrive, toutes les synagogues partent en crépitant et hurlant dans les flammes exactement au même instant _ par tout le Reich : voilà. Comme prévu par le télégramme, les Juifs sortent, pas tous, et tous encore ou déjà en pyjamas. (…) Par chance _ bel euphémisme pour celui qui va se faire aussitôt capturer ! _ Siegfried _ lui _ a son grand manteau d’hiver, la nuit _ de novembre _ est glaciale, le feu de la Synagogue réchauffe _ certes _ son visage, il profite _ très momentanément _ de la chaleur de la Synagogue, ça il l’aura oublié« , lit-on dans le récit que fait Hélène de sa lecture du Bericht, jusqu’à avoir « l’esprit hypnotisé«  (page 129), de ce saisissant Bericht de Fred-Siegfried Katzmann, qu’Ève n’avait, elle, surtout pas voulu ouvrir-regarder-lire, elle s’en était bien gardé !, pages 116-117) _

    …

    naufragé _ tel Robinson Crusoë, en totale déréliction dans la sauvage solitude de son île déserte (cf aux pages 86 et 127) _ à Buchenwald, pour l’inauguration _ quel humour ! du KZ _ par les _ tous _ Premiers Déportés.

    …

    Je le suis _ voilà ; du verbe « suivre« , plutôt ;

    même si Hélène, en lisant et écrivant, se met aussi « dans sa peau«  :

    « dans l’intérieur de Fred«  est même le titre du sous-chapitre de onze pages qui débute page 109…

    …

    Il ne sait pas _ immédiatement : la conscience comporte toujours un tant soit peu (au mieux minimalement, mais ce peut être plus durable) de retard, d’accommodation progressive à ce qui lui arrive, surtout de surprenant, inattendu, imprévu, voire imprévisible, et qui plus, et surtout, est formidablement mortellement violent !.. _ ce qui _ si brutalement et dans un tel déchaînement barbare de violences _ lui arrive.

    …

    C’est nouveau, ça vient d’ouvrir

    _ c’est un totalement bouleversant Événement ;

    …

    cf la belle réflexion de l’auteure sur ce mot-concept d’Événement : un mot-concept spécifiquement français, remarque et insiste Hélène à la page 24 : « Une autre difficulté pour l’auteur : le mot Événement. On ne peut pas plus s’en passer que du mot Dieu. Il advient partout, imprévisible, ouragant (sic : un participe présent verbal), déchaînant des éléments encore inconnus, émissaire de la fin du monde.

    _ Sans ce mot, on ne pourrait rien dire, dis-je _ commente Hélène.

    _ C’est le mot qui nomme sans nommer, dit ma fille _ Hélène a en effet pour interlocuteurs présents (et intervenant très finement dans sa méditation-recherche-écriture), et sa fille, et son fils ; et leurs commentaires (jamais conflictuels) sont superbement riches de finesse. Car Hélène ne cesse de converser-dialoguer aussi avec quelques présents proches, pas seulement des absents et des défunts, telle sa mère, l’éruptivement hyper-ironique Ève. Et c’est là un échange en permanence éminemment vivant et fécond qui transparaît sur la page. Et on comprend par là qu’Hélène tienne à ne recevoir quiconque d’autre qu’eux, ses enfants, dans sa Tour d’écriture (à la Montaigne) d’Arcachon-Les Abatilles, ses deux mois d’été consacrés d’une manière absolue, sinon sacrée, à son œuvre sacrale d’écriture…

    _ C’est le mot-Dieu en français, dis-je. C’est _ même, carrément : quelle formidable et essentielle confidence ! _ pour ce mot que j’écris en français _ langue ainsi fondamentalement ouverte, selon Hélène, au surgissement du non encore conçu, mais par là et ainsi concevable. Hélène a enseigné l’anglais (et en anglais), parle parfaitement allemand, et bien d’autres langues encore, dont l’espagnol.

    Dans mes autres langues, en anglais, il n’y a pas d’Événement, en allemand non plus«  _ d’où la terrible difficulté de commencer, en ces autres langues, à se représenter-figurer la simple éventualité, déjà, de la possible, mais si difficilement croyable (et, par là, qui soit, tant soit peu, un minimum efficacement prévisible) survenue-irruption-disruption de tels Événements monstrueux, à ce degré d’inhumanité-là…

    …

    Ce n’est pas terminé _ avec cette hyper-violente Kristallnacht.

    Bien au contraire ! ces 9 et 10 novembre 1938 à Osnabrück (et dans tout le Reich hitlérien) ; ça se déchaîne, et ça va s’amplifier ; il va s’agir ici de l’ouverture aux premiers déportés du KZ de Buchenwald (dont les travaux de terrassement avaient commencé, avaient dit les journaux, en « juillet 1937  » : page 94), qui y entrent le 12 novembre 1938 (« c’est le 12 novembre, il fait un jour nocturne, glacial (…), un des effets de l’arrivée-entrée dans le KZ Buchenwald _ note alors Hélène, page 129, de ce qu’elle lit-découvre dans le Bericht de Siegfried-Fred _ est l’ablation du monde où j’habitais _ disait Siegfried 1938 – Fred 1941 _ encore la semaine dernière _ chez lui, à Osnabrück. C’est ce qui arrivait _ commente Hélène _ aux voyageurs qui parvenaient à l’Ètranger absolu, pure hypothèse, car nul n’est jamais revenu from this unknown country pour en raconter la réalité autre. Et déjà on a renoncé à tout ce qui était connu. Me voici donc _ tel l’Ulysse d’Homère, l’Énée de Virgile, ou le Dante de sa propre Divine Comédie… _ comme chez-les-morts _ voilà !!! _, ceux qui ne pourront jamais rien dire » _ et dont il faut donc relayer la parole empêchée et interdite, massacrée, page 129). Mais l’entreprise nazie de persécution va très bientôt se muter en systématique extermination des Juifs _ cf les deux tomes de ce considérable monument qu’est L’Allemagne nazie et Les Juifs, de Saul Friedländer : Les Années de persécution (1933-1939) et Les Années d’extermination (1939-1945)...

    …

    Buchenwald est _ en effet ; et cf ici l’admirable Le Chercheur de traces, d’Imre Kertész : à Weimar, Buchenwald et Zeitz, après un bref passage sien à Auschwitz…  : attention ! chef d’œuvre ! Si vous ne le connaissez pas, à découvrir toutes affaires cessantes ! _ à côté de Weimar.

    Weimar, c’était Gœthe.

    …

    Siegfried est un modeste Robinson aktionné en 1938 _ à Buchenwald, tout à côté ; en novembre et décembre 1938 : du 12 novembre (son entrée) au 13 décembre (sa sortie), pour être très précis.

    …

    Avant _ cette lecture hallucinée du Bericht de Siegfried-Fred _ je ne savais pas _ de l’intérieur : c’est là dire le formidable pouvoir d’une écriture… _ ce que c’était, un juif aktionné _ confie ici Hélène.

    …

    …

    Suivons _ voilà en effet le fil-conducteur de ce livre-ci ! le but final étant rien moins que de parvenir enfin à l’intelligence « de l’intérieur«  d’Omi en ces années (1933-38) de nazisme, où Omi demeura dans le Reich… _

    Siegfried _ en le récit-Rapport (Bericht), de celui qui vient de devenir Fred Katzmann, à Des Moines, Iowa, en mars 1941 _

    dans la fameuse Nuit Nazie aux mille incendies _ du 9 au 10 novembre 1938 _,

    prologue _ seulement ! Pire, bien pire encore, allant, en suivant, monstrueusement, bientôt advenir et se déchaîner !… cf à nouveau les deux tomes du chef d’œuvre extraordinaire et magnifique (par la qualité d’une puissance prodigieuse des témoignages recueillis) de Saul Friedländer, L’Allemagne nazie et les Juifs : Les Années de persécution (1933-1939), et Les Années d’extermination (1939-1945)… Á lire aussi, toutes affaires cessantes ! _

    au temps de l’Anéantissement _ la Shoah ; mais Hélène ne prononce pas ce mot, alors anachronique ; tout particulièrement aux États-Unis, et dans l’Iowa de Fred, à Des Moines, en 1985-86.

    …

    J’aimerais tant pouvoir _ maintenant, mais c’est trop tard ; le Dr Fred Katzmann, orthopédiste pour enfants, est décédé le 18 septembre 1998, à Des Moines _ lui demander _ et que Fred puisse très effectivement et précisément y répondre _ pourquoi, comment _ en son détail de circonstances _, il est encore là »  _ ayant réussi à survivre à tout cela ; et d’abord à sortir de Buchenwald, le 13 décembre 1938 (Hélène n’en dit rien : le savait-elle seulement alors ? Peut-être pas…) ; Fred Katzmann n’en avait probablement pas laissé un témoignage, du moins aisément accessible jusqu’alors… Pas même en accompagnement de l’envoi, tel quel, de ce Bericht de 1941 à Ève, en 1986. Cependant, Ève et Fred (« le dernier ami de ma mère« , page 26 ; « Pour Ève, Fred servait surtout à voyager. Istanbul. Buenos Aires. Majorque. Sans aucun rapport avec la racine. On ne pouvait imaginer plus extraordinairement dissymétrique« , page 88) se rencontrèrent plusieurs autres fois, outre leurs voyages d’agrément (c’est-à-dire de tourisme de retraités) de par le vaste monde : sinon, peut-être, à Des Moines, Iowa, tout du moins à New-York, ainsi qu’en témoignent la fille et le fils d’Hélène, page 86 :

    « _ Je me souviens de lui quand il est venu à Ithaca New-York avec Éve, dit ma fille, en 1988, il avait 76 ans, ils étaient chez moi _ voilà _,

    je me souviens d’un déjeuner rue de Trévie (à New-York ? cette mention sonne bizarre…), il s’est fait voler son portefeuille ce jour-là, il avait accroché sa veste au portemanteau du restaurant,

    avec son jabot, un petit homme gallinacé _ sic _, vif dans la conversation. 

    _ C’est pas un Apollon, dit Éve.

    _ C’était le deuxième ultramoche parmi les prétendants _ d’Ève _, dit mon fils _ qui connaît de lui au moins une photo… _, mais le contraire du premier ultramoche que je haïssais, je le trouvais sympathique, l’œil vif, le pas petit saccadé comme d’une poule _ la métaphore est donc filée. D’une marionnette«  _ c’est donc que le fils d’Hélène a pu voir et observer marcher ainsi Fred Katzmann ; et il partage l’appréciation de sa sœur : lui aussi entrant dans le registre du « gallinacé« , avec son « le petit pas saccadé comme d’une poule« … Page 14, Ève, quant à elle disait : « on le reconnaît à coup sûr à son petit format cagneux, voix sonore, petit homme« …

    …

    Hélène concluant, en forme de commentaire de cet échange avec ses enfants à propos de Fred, page 87 :

    …

    « Franchement, je ne le connaissais pas _ de l’intérieur, avant la lecture de ce Bericht… Pour moi, il n’a jamais été Fred. Je l’appelais M. Katzmann _ lors de ce qu’ont pu être leurs rencontres effectives, ou pas ; ou du moins leurs échanges à distance : de courriers, voire téléphoniques…

    Je ne savais rien de lui.

    Ève ne m’a jamais rien dit _ voilà ! _ de son histoire« 

    _ et voilà pourquoi Hélène a ignoré les circonstances précises de la sortie du KZ de Buchenwald de Siegfried, et les péripéties de ce qui a suivi ce séjour d’un mois (12 novembre – 13 décembre) au KZ de Buchenwald dans la vie de Siegfried Katzmann ;

    à commencer par sa sortie du camp, le 13 décembre 1938 (selon sa Kurzbiographie),

    puis son départ in extremis d’Allemagne, au mois d’avril 1939,

    et son embarquement sur le navire « Nieuw Amsterdam« , et son débarquement à New-York et Ellis Island .

    …

    …

    Á suivre : ceci est un prologue…

    …

    …

    Ce lundi 4 février 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Pour le concours du CD le plus dépressif de ce début d’année 2019 : « In a Strange Land », par stilo antico…

    Á titre rigoureusement personnel,

    je n’apprécie guère les musiques dépressives,

    à la John Dowland (1563 – 1626),

    dont la devise était, faut-il le rappeler, « Semper Dowland, semper dolens« …

    …

    En revanche, j’ai déjà eu l’occasion de faire l’expérience

    du talent de l’ensemble de chanteurs anglais stilo antico…

    …

    Eh bien, je ne recommanderai certes pas aux dépressifs

    le CD In a Strange Land

    _ soit le CD Harmonia Mundi HMM 902266 _,

    consacré à des œuvres de compositeurs élizabétains en exil _ extérieur, ou intérieur,

    pour cause de foi catholique persistante sous le règne d’Elizabeth Ière _ :

    …

    John Dowland (1563 – 1626),

    William Byrd (c. 1540 – 1623),

    Richard Dering (c.1580 – 1630),

    Peter Philips (c.1560/61 – 1628),

    Philippe de Monte (1521 – 1603),

    et Robert White (c.1538 – 1574) ;

    …

    le CD comportant aussi une pièce d’un compositeur contemporain,

    Huw Watkins (né en 1976),

    The Phœnix and the Turtle,

    sur un poème bien connu de Shakespeate (1564 – 1616)

    _ lui-même soupçonnné parfois de foi catholique.

    …
    …

    L’interprétation de Stilo antico est parfaite ;

    mais il n’est recommandé d’écouter en continu les 72′ de ce CD

    qu’aux mélomanes désireux de cultiver leur propre mélancolie…

    …

    …

    Voici aussi ce que dit de ce CD

    sur le site de Res Musica

    Cécile Glaenzer,

    en un article intitulé

    …

    POLYPHONISTES ÉLISABÉTHAINS EN EXIL PAR L’ENSEMBLE STILE ANTICO

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    POLYPHONISTES ÉLISABÉTHAINS EN EXIL PAR L’ENSEMBLE STILE ANTICO

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    CD, Musique d’ensemble
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    …

    In a strange land, Elizabethan composers in exile.

    John Dowland (1563-1626), Willam Byrd (1540-1623), Richard Dering (1580-1630), Peter Philips (1560-1628); Philippe De Monte (1521-1603), Huw Watkins (1976), Robert White (1538-1574).

    Ensemble Stile Antico.

    Enregistré en février 2018 à Londres.

    1 CD Harmonia Mundi.

    Livret français-anglais.

    Durée 71:34

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    …

    Sous le règne d’Elizabeth Ire, la tourmente des persécutions religieuses amenèrent de nombreux musiciens catholiques à fuir l’Angleterre. Mais pour ceux qui ne quittaient pas leur terre natale, l’Angleterre protestante était devenue, symboliquement, une terre étrangère. C’est cette situation d’exil _ extérieur et intérieur _ qu’illustre le programme de cet enregistrement.

    …
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    En ouverture, le célèbre air de Dowland Flow my tears est ici chanté dans sa version polyphonique. La plupart des airs de l’époque sont ainsi publiés sous forme de monodie accompagnée conjointement à leur version pour quatuor vocal. Ici, on remarquera le motif mélodique descendant illustrant le flot des larmes. La mélancolie est la marque de fabrique _ bien connue ! _ de Dowland (Dowland, semper dolens). Plus loin dans le programme, son air Trembling shadow nous permet d’apprécier la complexité du chromatisme qui donne à entendre une impression de tremblement.

    …

    Si Dowland semble avoir été catholique par opportunisme plus que par conviction, William Byrd, lui, témoigne par son art d’avoir été un « récusant » sincère et d’avoir mis sa grande notoriété au service de la cause religieuse. Ses motets sont empreints _ en effet _ d’une grande force expressive, particulièrement remarquable dans le motet à huit voix Quomodo cantatibus, d’une écriture contrapuntique très savante.

    …

    Les musiciens catholiques qui quittaient l’Angleterre pour échapper aux persécutions s’exilaient principalement aux Pays-Bas ou dans les Flandres. C’est le cas de Peter Philips et de Richard Dering. Du premier, nous entendons dans cet enregistrement deux motets à la Vierge illustrant le passage du style archaïque de la prima pratica aux innovations du premier baroque.

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    Une parenthèse contemporaine nous est proposée par une oeuvre écrite par Huw Watkins pour l’ensemble, mettant en musique un poème de Shakespeare, « Le Phénix et la Colombe », qui serait une allégorie évoquant les martyrs catholiques dont on décrit ici les funérailles, et qui se termine par une sublime mélopée finale.

    …

    Enfin, pour clore ce programme, les « Lamentations de Jérémie » mises en musique par Robert White (dont nous avons déjà pu apprécier l’écriture dans le Magnificat que Stile Antico donnait en concert à Toulouse l’année dernière) nous offrent _ en 22′ 41 _ des versets d’une force émotionnelle remarquable.

    …

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    Formé de douze voix a capella, l’ensemble Stile Antico porte à l’excellence _ oui ! _ l’interprétation de la musique anglaise de la Renaissance et s’affirme comme une référence dans le paysage vocal européen. La parfaite homogénéité des voix, l’équilibre des pupitres, la perfection de la justesse, tout concourt à une impression de plénitude à l’écoute de ces polyphonies inspirées.

    in a strange land hm

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

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    A vous, bien entendu, de juger…

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    Ce dimanche 3 février 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa