Auteur/autrice : francislippa

  • L’apprentissage (à corps défendant) de l’ »art d’aimer » à l’ère de l’injonction sexuelle et du couple : l’éclairage parfait du film d’Emmanuel Mouret

    Le nouvel opus cinématographique d’Emmanuel Mouret, L’Art d’aimer _ paru ce mois d’avril en DVD _ est un régal _ infini ! la multiplication des visionnages du DVD ne faisant que l’amplifier-intensifier ! _ de justesse quant à la lucidité hyper-fine et délicate sur nos mœurs affectives (et sexuelles), à partir d’un regard de comédie _ celui (de cinéaste) d’Emmanuel Mouret : quelque part entre François Truffaut et Woody Allen, ou Marivaux et Feydeau, ou Musset et Pagnol… _ infiniment délicat sur un échantillon (assez varié) de bobos des beaux quartiers parisiens, et sur une palette suffisamment large d’âges _ allant des jeunes gens sincères (ou innocents) et libres, le très beau jeune couple Vanessa et William (qu’interprètent les radieux sur l’écran Élodie Navarre et Gaspard Ulliel) aux quadra-quinquagénaires au tournant de la ménopause et du démon de midi, le couple d’Emmanuelle, c’est elle qui est en crise, et de Paul, c’est lui qui sait rattraper la tentation des dérapages pulsionnels de sa compagne (qu’interprètent très finement aussi Ariane Ascaride et Philippe Magnan) _, idéalement interprétés par la crème des meilleurs acteurs français du moment, avec, en tête, les stupéfiants de vérité (!!!) Laurent Stocker (« de la Comédie-Française« …) et Julie Depardieu ; et c’est autour de la rencontre à rebondissements _ et dans de répétitifs tragi-comiques « noirs »… _ de leurs deux personnages de célibataires contrits et tout à fait honnêtes, l’un et l’autre, Boris et Isabelle, qu’est construit l’écheveau de l’intrigue _ sans la moindre graisse, ni temps-mort : le montage est cette fois encore d’une habileté et élégance diaboliques ! _ du scénario.

    …

    Avec en contrepoint malicieux, le comique à épisodes _ les séquences 2, 4, 6 et 8 ont pour panneaux : 2 : « Le désir est inconstant comme les herbes dans le vent » ; 4 : « Patience«  ; 6 : « Patience, patience » ; et 8 : « Patience, mais pas trop« … _

    de la difficultueuse conjonction sexuelle (voire sentimentale _ cf l’ultime parole naïvissime de la délicieuse voisine, dans la librairie de Boris, Passage Verdeau ; il ne faut pas la manquer, dans sa brièveté : « Je cherche un livre sur la complexité des sentiments »…) en instance d’advenir (ou pas !) d’Achille _ « à ce moment célibataire« , dit-il… _  et de son un peu compliquée mais tout à fait adorable voisine _ nous ne connaîtrons pas son prénom _, qu’interprètent à la perfection l’élégant (et un peu décontenancé pour ce qui est de son personnage, Achille, mais il y a de quoi…) François Cluzet _ ici en un rôle à la Cary Grant _ et la toujours plus-que-parfaite _ en le comique de sa totale imprévisibilité ; et elle est, et à chaque fois, absolument épatante ! d’un Mouret à l’autre… _ Frédérique Bel…

    …

    L’intrigue de ce qui deviendra _ en l’ultime séquence, la numéro 9 : précédée du panneau : « Souvent les yeux nous mènent vers l’amour, parfois ils nous trompent »… : le concept d’art (d’aimer) devenant ici fort problématique… _  la rencontre _ elle-même à rebondissements avec « noirs » répétitifs, la série des uns (à l’hôtel), étant on ne peut plus volontaire, mais le tout dernier (chez Zoé et Jérémie), une panne d’électricité, pas… _ de ces deux célibataires (en attente-souffrance d’amour, mais parfaitement honnêtes !) que sont Isabelle et Boris

    est précédée d’une sorte d’avant-séquence

    _ appelons-la la séquence 0 : elle est annoncée par le panneau « Il n’y a pas d’amour sans musique« … _

    sur un compositeur, Laurent _ qu’interprète le lumineusement beau, mais bientôt, et très vite, mélancolique, Stanislas Mehrar : un peu trop rare à l’écran… _, qui « rêvait d’entendre un jour » cette sorte de « musique particulière« qui « se produit » « au moment où l’on devient amoureux » (alors que, lui, Laurent, va mourir prématurément) :

    …

    « Il attendait cela _ nous révèle une voix-off, celle de Philippe Torreton, qui commentera tout le long de l’intrigue les péripéties (ainsi que l’enchaînement elliptique) des découvertes-explorations (et déconvenues, aussi, parfois) de l’amour des divers protagonistes, entre (et parmi) lez zébrures des divers désirs-pulsions… _ avec une grande impatience. Il n’avait jusqu’alors entendu que des bribes : deux-trois notes avec Annabel, et à peine plus avec Elisabeth. Son obsession _ car cela allait jusque là ! pour l’artiste créateur, il est vrai, qu’il était… _ était telle qu’il essayait d’imaginer _ mais pas complètement à partir de rien, cependant… _ cette musique lorsqu’il composait. Chose étrange, ceux qui écoutaient ses œuvres, étaient heureux de reconnaître en elles quelque chose qu’ils avaient connu _ une grâce qui s’imposait ? et qu’il fallait reconnaître ? et remercier ? _ lorsqu’ils étaient tombés amoureux, mais que lui n’avait toujours pas _ frontalement et assez clairement _ connu. Elles étaient nombreuses à se succéder dans ses bras. Et de toutes ses forces à chaque fois il désirait _ en vain : la grâce ne se convoque pas ! _ les aimer. Il espérait ; mais rien… Jamais la moindre mélodie _ un peu substantielle _ ne se fit entendre. Jamais il ne sut de qui son cœur avait été amoureux« … _ comme si le travail de création artistique parvenait un peu parfois à donner quelque apparence de forme à ce qui sinon demeurera flou et vague, et même inaperçu, et non vraiment ressenti : ou les aventures de l’aisthesis (par-dessus l’esthésique !) dans les Arts… D’où le demande, plus tard, de Boris, de « recommencer«  afin de tenter de dissiper un peu le « flou«  qu’impose le choc de l’excès de « nouveauté de la situation« …

    …

    La première séquence

    _ appelons-la la séquence 1 ; elle est annoncée par ce panneau : « Il ne faut pas refuser ce que l’on nous offre« … ; nous découvrirons qu’elle se combinera, in fine, avec une séquence ultérieure, la séquence 3, avec Amélie et son ami Boris (ainsi que le mari d’Amélie, Ludovic ; le titre du panneau introducteur en sera : « Il est difficile de donner comme on le voudrait« …) ; pour aboutir, les principaux protagonistes de la 1 (Isabelle, Zoé, Jérémie) et de la 3 (Boris, Amélie, Ludovic) se réunissant,

    …

    pour aboutir, donc, au climax de la séquence finale (et la plus longue du film : 24 minutes, sur un total de 80), la séquence 9, précédée, quant à elle, du panneau : « Souvent les yeux nous mènent vers l’amour, parfois ils nous trompent« …  _

    …

    la première séquence, donc,

    débute sur le déroulé d’un rêve _ qui se révélera en quelque sorte comme prémonitoire _ d’Isabelle (interprétée, donc, par la magnifique de justesse, toute en délicatesse d’innocence, Julie Depardieu), dans lequel (rêve) une amie, la très pétillante et volontariste Zoé (qu’interprète avec beaucoup de présence l’excellente Pascale Arbillot) lui récite avec la conviction de la plus parfaite évidence le B-A-BA de la doxa contemporaine (depuis Wilhelm Reich : La Fonction de l’orgasme…) sur le topos de la sexualité !, dès qu’elle apprend l’abstinence sexuelle prolongée d’Isabelle :

    « Quoi ? Ça fait un an que tu n’as pas fait l’amour ? » ; « Tu devrais être dans une des phases les plus actives de ta vie. Un an, à ton âge, ça correspond à cinq ans dans le calendrier de la vie sexuelle » ; « sans compter que c’est très important pour la santé. Toutes les études démontrent qu’une sexualité accomplie fortifie notre organisme, notre cerveau, les humeurs » ; « C’est presque une question d’hygiène« …

    …

    Isabelle a beau lui rétorquer : « C’est quand même pas de ma faute si je ne tombe pas amoureuse !« ,

    Zoé conseille à son amie : « en attendant, tu pourrais faire quelques petites rencontres pour te faire un petit peu du bien !..

    …

    Mais Isabelle : « Je n’y arrive pas, je suis trop timide ! Et puis, rencontrer quelqu’un uniquement dans ce but-là, moi, ça me met mal à l’aise« …

    …

    Et alors, toujours dans ce rêve détaillé d’Isabelle, Zoé de lui conseiller ceci :

    « Et pourquoi tu ne demanderais pas à un ami ? » ; car « de nos jours, beaucoup d’hommes et de femmes pratiquent l’amitié sexuelle. Ça a beaucoup d’avantages !.. »

    …

    Et Zoé d’oser même envisager le principe suivant : « Idéalement, si le monde était mieux fait, il faudrait que l’on partage nos hommes avec nos copines célibataires » ; « je suis sérieuse : je suis pour le partage et la redistribution des richesses ; on paie bien des impôts à la communauté afin d’aider les plus pauvres… » ; « alors pourquoi on ne prêterait pas son compagnon à celles qui en sont démunis ?..« .

    …

    Et à l’objection d’Isabelle : « Mais faire l’amour n’est quand même pas faire un geste comme les autres !« ,

    l’hyper-réaliste Zoé de répondre : « Si l’on regarde les choses en face, il ne s’agit que d’un massage qui ne se fait pas qu’avec les mains. Rien de plus, rien de moins ! On n’a pas besoin d’être amoureuse d’un kinésithérapeute pour qu’il nous fasse un massage !..« 

    …

    Et Zoé alors, toujours en ce rêve d’Isabelle, de généreusement proposer les services _ amicaux ! _ de son propre compagnon Jérémie à son amie célibataire en manque de relation sexuelle : « S’il couche avec toi pour te faire du bien, non seulement je ne serai pas jalouse, mais en plus je serai fière de lui !« …

    …

    Et le rêve d’Isabelle se conclut sur l’image du très gentil Jérémie _ interprété par le très charmant Michaël Cohen, apprécié dans le précédent Un Baiser, s’il vous plaît ! _ faisant pénétrer, pour ce simplement amical service, Isabelle dans sa chambre, chez lui et Zoé, pendant que Zoé s’éclipse pour aller passer ce moment au cinéma : « Bon ! A tout à l’heure. Je rentre à 21 heures. Tu veux rester dîner avec nous ?« …

    Fin du rêve d’Isabelle.

    …

    La voix-off alors poursuit : « Bien qu’il n’existait aucun secret entre les deux amies _ Isabelle et Zoé, donc _, Isabelle nous a confié son rêve _ c’est donc que ce rêve a continué de la travailler… Cependant il arriva quelque chose de très troublant » : la réalisation de la proposition de Zoé de « prêter » les services (de massage corporel) de Jérémie à l’amie célibataire Isabelle, « restée un an sans faire l’amour« , comme le dit Zoé.

    Ce que la voix-off commente : « Isabelle écoutait son amie, troublée par ses paroles, mais surtout troublée de voir son rêve qui se déroulait sous ses yeux » ; et « discrètement Isabelle se pinça : non, ça n’était pas un rêve !« …

    …

    Zoé en effet se mit à dire : « On peut faire du bien à quelqu’un même si on est amoureux d’une autre personne. C’est ça la bonté, la générosité ; l’amitié en quelque sorte« … Et surtout : « Eh bien, moi, si Jérémie acceptait de te faire un peu du bien, j’en serais tout à fait contente. Je serais même fière de lui ! Et si je le lui demandais ?« , Zoé de proposer carrément alors…

    …

    Et aux réticences répétées d’Isabelle : « Mais ça ne va pas ! Mais tu plaisantes ! Mais c’est gênant. C’est gênant pour moi. Mais ça ne se fait pas !« , Zoé de répliquer : « Et pourquoi ça ne se ferait pas ? On est libres, non ? » « Essaye ! « …

    Mais Isabelle ne peut s’y résoudre.

    Et la voix-off de conclure alors ce premier épisode _ et cette séquence 1 _ de l’aventure d’Isabelle : « Elles n’en parlèrent plus jamais. Isabelle ne sut jamais si elle avait eu tort ou raison de refuser » cette proposition des services de Jérémie par Zoé…

    …

    A la séquence 3 _ intitulée « Il est difficile de donner comme on voudrait« … _, nous faisons la connaissance d’Amélie (épouse bon chic bon genre de Ludovic) et de son ami Boris.

    …

    Boris : _ « Ça va ? Tu as l’air bizarre. On dirait que quelque chose ne va pas….« 

    Amélie : _ « Non, non, je t’assure que tout va bien« … « C’est juste… que je me pose des questions… sur moi… » « Il y a que je ne suis pas satisfaite de moi« …

    …

    « Apparemment, tout va bien : je suis en couple ; je n’ai pas à m’inquiéter pour mon avenir professionnel ; j’ai des amis ; je suis en bonne santé. Et pourtant il me manque quelque chose : j’ai l’impression que ma vie manque de sens.

    Que je vis trop égoïstement.

    J’aimerais être plus généreuse ; j’aimerais donner. Donner aux autres. Apporter quelque chose« …

    …

    De fait Ludovic _ son mari : centré sur sa carrière d’homme d’affaires (interprété joliment, avec la distance de l’ennui qui convient au personnage, par Louis-Do de Lencquesaing) _ manifeste bien peu de désirs (à commencer par charnels) à l’égard de son épouse, nous nous en rendrons compte à plusieurs reprises, même si Amélie, elle, n’y prête pas vraiment attention : elle est une épouse _ bourgeoise bon chic, bon genre, donc ; et sans enfants _ du genre soumise… »En tout cas, si tu as quelque chose à me demander, quoi que ce soit, surtout tu n’hésites pas. Même si ça te paraît trop« , continue de proposer à son ami Boris la gentille Amélie…

    …

    Or, il se trouve que le parfait discret ami qu’est Boris a bel et bien (!) quelque chose _ et pas de petite importance ! _ à demander à sa vieille amie Amélie ; mais « c’est trop ! je ne peux te demander ça !« …
    Amélie : _ « Mais non, au contraire, moi je veux que ce soit trop ! Je veux que ce soit énorme ! que ce soit démesuré !« …

    …

    Alors Boris finit par accepter de se lancer : « Eh bien ! voilà : bien que tu sois mon amie, je ne suis pas indifférent à une autre dimension _ qu’amicale ! _ de ta personne. J’ai pour toi une attirance qui ne fait que grandir d’années en années« …

    …

    _ « Mais quel genre d’attirance ? », Amélie ne voit décidément pas…

    _ « Des rêves, des fantasmes…

    Des pulsions !« , finit-il par lâcher.

    …

    _ « Mais pourquoi ne m’en avais-tu jamais parlé ?« 

    _ « Je ne voulais pas que tu le prennes mal. Puis aussi vis-à-vis de Ludovic.« 

    …

    _ « Je ne vois vraiment pas quel genre de service je peux te rendre…« , poursuit la décidément hyper-godiche Amélie.

    …

    _ « Eh bien, peut-être que tu peux m’aider à y voir plus clair. Parfois je me demande si je ne suis pas amoureux de toi ! Et le problème est que ça a un effet négatif sur mes relations amoureuses. Mon esprit ne peut pas s’empêcher de se dire qu’avec toi ce doit être mieux qu’avec les autres filles…« 

    _ « Mais non !« 

    _ « C’est ce que je me tue _ à petit feu _ à me dire…« 

    …

    _ « Mais qu’est-ce que je peux faire ?« , continue à errer la godiche Amélie…

    Et ici Boris lui saute littéralement dessus !

    _ « Non, non, Boris !« 

    …

    _ « C’est juste pour que je sache !« 

    _ « Boris, je ne serai jamais à la hauteur de tes fantasmes !« 

    Et avec un ultime accès de grande bonne volonté, Amélie ajoute : « Je voudrais bien pour que tu vois… ; mais je ne peux pas vis-à-vis de Ludovic… »

    Et l’échange va se conclure piteusement de leurs parts respectives :

    _ « Je suis désolé !« 

    _ Non, c’est moi !« 

    _ « Non, c’est moi qui suis désolé« .

    Match nul sur toute la ligne, de personnes (trop) bien élevées : 0 à 0…

    …
    Suivent alors,

    avec la poursuite des péripéties à rebondissements de la difficultueuse rencontre sexuelle (ou/et affective ?) d’Achille et de son imprévisible voisine (elle : « Je ne sais pas encore si je suis amoureuse » ; « Pour moi, c’est important d’être sûre que je suis amoureuse avant d’aller plus loin… » ; lui : « Mais peut-être que vous l’êtes, mais n’en avez pas encore conscience. En faisant l’amour, ça va vous aider à vous en rendre compte ! » ; elle : « Ah ! en fait vous voyez ça comme un test ! » ; « Faire l’amour pour faire l’amour, ce n’est pas vraiment ma façon de penser. Pour moi, c’est quelque chose de sacré ! » ; lui : « Mais justement, c’est parce que c’est sacré qu’il faut le célébrer : il faut voir ça comme une cérémonie où on rend hommage à la nature… Hein ?! Mais oui, vous savez le désir pousse en nous comme les feuilles à un arbre… » ; elle : « Mais c’est joli ce que vous venez de dire !« , et elle le note sur son carnet ! ; lui : « Vous dites que vous aimez tout ce qui est naturel, et quand la nature s’exprime en nous, vous la refusez ! Mais enfin, nous n’y pouvons rien… C’est la nature qui est comme ça. Ce sont tous les atomes qui sont en nous qui s’attirent« … ; après un dernier embarras encore, il l’embrassera et elle finira par se laisser entraîner vers la chambre…), soient les séquences 4, 6 et 8,

    …

    suivent deux séquences sur la capacité d’un amour vrai

    _ celui de Vanessa (envers William) et celui, réciproque et concomittant, d’Emmanuelle et Paul : la voix-off nous les a cités en exemples, avec celui de Zoé (envers Jérémie), lors de la séquence 0 (« Il n’y a pas d’amour sans musique«  !), de « ce moment où l’on devient amoureux » où « se produit une musique particulière » !!!  _

    …

    à survivre aux pulsions adultères,

    suivies ou pas (ou guère…) d’effectuation :

    …

    _ dans le cas d’Emmanuelle (en la séquence 5 : « Sans danger, le désir est moins vif« ), il n’y aura pas besoin (ou du moins guère) de passage à l’acte de sa part à elle, Emmanuelle : « la liberté qu’il _ Paul _ lui avait offerte, l’avait enchaînée à lui : l’attirance qu’elle avait pour tous les hommes ne faisait que raviver et intensifier le désir de Paul. Si bien qu’elle trouvait en lui tous les hommes qu’elle désirait« , en sa crise du démon de midi… ;

    …

    _ dans le cas de Vanessa, puis de William (en la séquence 7 : « Arrangez-vous pour que les infidélités soient ignorées« ), il y aura bien effectuation, mais expérimentale, en quelque sorte, au nom du principe _ ils sont jeunes… _ (ou doxa…) de « se parler librement et de ne jamais empiéter sur la liberté de chacun » ; « il faut aimer la liberté de l’autre et ne pas la craindre. La peur, c’est le repli ; et on s’était promis de ne pas vivre le repli« , ainsi que l’énonce William ; qui dit encore qu’ »on ne grandit qu’à travers les épreuves et les expériences »  et « je n’ai pas envie qu’on soit un couple qui ait peur des expériences. Je n’ai pas envie qu’un jour tu m’en fasses le reproche » : le bilan de ces deux expériences d’adultère _ « simple et léger«  ; sans amour, ni lendemain : « tu me plais bien, voilà tout !« , dit Vanessa à l’assez quelconque Louis ; qui « a tellement de désir pour moi que ça me donne envie, tu comprends ?« , avait-elle confié à son compagnon William, en batifolant avec lui en forêt… _

    …

    le bilan de ces deux expériences d’adultère parallèles, un même vendredi soir, de Vanessa (avec son collègue de travail Louis, en partance le lendemain pour le Brésil) et de William (avec une très jeune stagiaire devant très vite rejoindre sa ville d’Angoulême) se révélant plus que piteux : _ « Tu m’as manqué ! » ; _ « Toi aussi !« . Et sur ce, fin de la séquence 7.

    …

    La séquence 9 (« Souvent les yeux nous mènent vers l’amour ; parfois ils nous trompent« ) est donc celle où se rejoignent d’une part la solitude célibataire d’Isabelle (issue de la séquence 1 : « Il ne faut pas refuser ce qu’on nous offre« ) et l’affaire du pressant désir d’adultère de Boris, avec une Amélie qui veut bien lui faire plaisir, mais sans que cela affecte son propre couple (dans la séquence 3 : « Il est difficile de donner comme on le voudrait »), ni sa propre pudeur…

    …

    Boris, à Amélie : _ « Ah, au fait, tu sais, c’est fini avec Marie. » _ « Vous vous êtes séparés ? » _ « Oui, ce week-end. » _ « Mais pourtant tu t’entendais bien avec elle... » _ « Oui, mais sans plus. Disons que ce n’était pas magique ! » _ voilà ce qu’opère l’amour vrai…

    …

    Mais Amélie : _ « Ton désir pour moi doit cesser ! C’est mauvais pour notre amitié.« 

    Boris : « Je sais ; mais qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? Je n’y peux rien !« 

    ..

    Afin de vaincre sa propre (très forte !) pudeur et de se prêter ( le moins possible !) à une séance (unique) d’adultère expérimental (« pour voir » ! puisqu’elle lui avait promis de faire acte de générosité !) avec son ami Boris, Amélie accepte de se livrer une heure à lui en une chambre d’hôtel, mais à l’expresse double condition du noir absolu dans la chambre et du silence absolu entre les deux corps ainsi (pour que Boris sache…) réunis…

    …

    Et c’est là que l’intrigue de départ finit par se nouer, avec la rencontre d’Amélie et de son amie Isabelle, perdue de vue depuis pas mal de temps ; et à laquelle elle demande tout à trac de bien vouloir, elle, Isabelle, célibataire, de prendre la place promise par elle, Amélie, à son ami masculin, dans la plus stricte confidentialité des divers protagonistes.

    …

    Je n’en dirai pas plus :

    non seulement Judith Godrèche, en Amélie, fait preuve de virtuosité jubilatoire au second degré pour les spectateurs très amusés que nous en sommes ! dans le rôle de l’hyper-godiche faiseuse de catastrophe _ à l’instar du personnage qu’interprétait tout aussi virtuosement Virginie Ledoyen dans Un Baiser, s’il vous plaît ! : Emmanuel Mouret adore ces situations de prodige d’abîme de sottise !… Et nous aussi !!! _,

    mais le jeu de Laurent Stocker, Boris (_ « Comment l’as-tu trouvée ? » _  « Insignifiante, pas du tout mon type. A vrai dire même elle est limite antipathique« …), comme celui de Julie Depardieu, Isabelle (_ « C’est pas du tout mon genre ! J’aime pas du tout ce qu’il dégage physiquement ! Et puis ses goûts littéraires _ Boris et Isabelle sont tous deux libraires ! _ me semblent vraiment douteux !« ),

    sont prodigieux de subtilité et justesse : dans le camaïeu ultra-fin de la palette des gestes et des regards, du plus hagard au plus jouissif retenu, puisqu’ils n’échangeront avant la chute finale que deux mots ; c’est la voix-off qui parle :

    …

    « Quant à  Isabelle et Boris, ils se croisèrent une fois, lors d’un anniversaire, celui de Zoé.

    _ « Salut ! » _ « Salut !«  _ et ils se font une bise apparemment on ne peut plus conventionnelle…

    Ce furent les seules paroles qu’ils échangèrent durant toute la soirée. Qu’auraient-ils pu se dire ?« .. _ certes !

    …

    Et ici, clap de FIN !

    …

    …

    Alors, sur le fond des choses, qu’en est-il de cet « art d’aimer » qu’essaie de nous montrer, dans cette succession rapide, légère et ultra-fine d’épisodes, ce film passionnant d’Emmanuel Mouret ?

    …

    Qu’en est-il de cette petite musique _ de grâce ! _ qui « se produit« , survient et surgit, « quand on devient amoureux« ,

    et que le beau compositeur, Laurent, mort bien trop prématurément (!), « attendait« , et « jusqu’à l’obsesssion« , « avec grande impatience »,

    au point « qu’il essayait d’imaginer cette musique lorsqu’il composait » ?

    Et cela, à partir des quelques « bribes » « qu’il avait jusqu’alors entendues« , avec une Annabel et avec une Élisabeth ; mais qu’il « n’avait toujours pas connue » vraiment, au moment de sa mort, sous la forme d’une belle et vraie « mélodie » déployée ?

    …

    Puisque, « et de toute ses forces, à chaque fois, il désirait aimer, il espérait ; mais rien : jamais la moindre mélodie ne se fit entendre » ;

    « et qu’il ne sut jamais de qui son cœur avait été amoureux »…

    C’est donc que lui, Laurent, l’artiste musicien, n’était pas parvenu à prendre tout à fait vraiment conscience d’un tel amour, si tant est qu’un tel réel amour avait de facto dépassé, en son cas, le stade de ce qui ne peut produire, et ne produit, que « des bribes » de musique »…

    …

    C’est un tel amour-là, et qui donne à entendre cette vraie mélodie-là, qu’attendait aussi, et très honnêtement, Isabelle, en sa situation d’abstinence sexuelle (« ce n’est tout de même pas de ma faute si je ne tombe pas amoureuse ?!« ) ;

    ou encore la délicieusement hyper-spontanée mais aussi prudente à la fois (« Je ne sais pas encore si je suis amoureuse« , et « pour moi, c’est important d’être sûre d’être amoureuse avant d’aller plus loin » : « je préfère savoir avant« …) affriolante voisine d’Achille.

    …

    La question qui se pose alors est : comment le savoir ? l’apprendre ? le découvrir ? en prendre conscience ? et enfin vraie connaissance ?

    …

    En faisant déjà l’amour, comme le propose le vieux dragueur habile Achille ?

    En « recommençant ! » la séance d’amour dans le noir à l’hôtel, comme le (re-)demande Boris ?..

    ..

    C’est un peu une quadrature de cercle ; comme le révèle la succession désopilante des épisodes entre Achille et son adorable voisine (« Patience« , « Patience, patience« , « Patience, mais pas trop« ) : on avance dans le noir et au juger, dans cet appartement pourtant si blanc !

    …

    C’est en cela que si « art d’aimer » il y a, il ne s’agit certainement pas de recettes, ni de technique, mais de l’apprentissage d’un je ne sais quoi qui ne s’apprend _  et que peu à peu _ qu’à son corps défendant, et jamais par pure et simple imitation de modèle, ou copie…

    …

    Ce que révèlent magnifiquement en ce film si juste (!) les approches _ sur le mode de la comédie : ou comment un vieux dragueur (auquel on ne la fait pas…), peut tomber vraiment amoureux ! _ d’Achille et de son adorable affriolante voisine, d’une part ; et les expériences de jouissance dans le noir de Boris et Isabelle !!! _ sur un mode davantage tragi-comique : eux sont beaucoup plus sérieux ! sinon même austères ; mais ils apprennent vite aussi à se décoincer et exulter !!! la jubilation (à laquelle la caméra nous donne in extremis à assister) du très discret (dans un coin sombre…) feu d’artifices (mais les vrais amoureux sont toujours seuls au monde !) de la scène finale, est absolument superbe !!! _ d’autre part…

    …

    Et c’est cela qu’ignorera probablement à tout jamais la gentille Amélie, pourtant satisfaite d’être « en couple« , ou encore son affairé et bien distrait Ludovic de mari : le miracle de la grâce de la rencontre vraie n’ayant pas eu lieu pour eux…

    …

    Mais c’est aussi ce qu’ont connu _ et la musique qui l’accompagne… _ et Zoé, et Vanessa, et Emmanuelle et Paul, comme il nous est signalé par la voix-off de Philippe Torreton en ouverture du film ;

    et qui préservera l’amour vrai de Vanessa et William, quand ils se seront exposés à des « expériences » hors amour vrai ;

    de même que l’amour vrai d’Emmanuelle et l’admirable Paul, quand ils s’exposeront au passage du démon de midi d’Emmanuelle…

    …
    Comme quoi, en amour _ mais seulement quand amour vrai il y a ; et pas rien qu’ersatz ou qu’illusion d’amour ! il faut avoir croisé, et su cueillir, puis appris à cultiver, et à deux (!), en sa fraîcheur toujours renouvelée (!), cette grâce improbable de l’advenue effective (!), et sans contrefaçon, de la rencontre vraie ! _,

    c’est seulement à son corps défendant (et au corps défendant de l’autre : amant et aimé) qu’on se livre

    _ en toute « innocence des sens«  : Nietzsche sait en parler ; par exemple dans le chapitre De la chasteté, au livre premier d’Ainsi parlait Zarathoustra… _

    à l’apprentissage lent et patient (et riche de surprises renouvelées) du connaître ; cela n’a certes rien d’un savoir inné _ parce qu’il n’existe nul savoir inné ! _ : il faut nécessairement passer par cet apprentissage patient, patient, mais jusqu’à un certain point seulement : « pas trop » ! non plus… ; à corps défendant seulement , donc !!! _ et le sien, et celui de l’autre, l’aimé qui vous aime…

    …

    En acceptant effectivement de donner, et en toute innocence, de sa personne ; à corps perdu…

    Comme le figurent dans le film déjà Achille et sa voisine quand ils commencent _ et c’est peu à peu : progressivement, et même par paliers ! ou épisodes… _ à se livrer innocemment vraiment, enfin, l’un à l’autre, de plus en plus (et de mieux en mieux) démunis, c’est-à-dire se dépouillant peu à peu de leurs anciennes certitudes, en commençant à s’en dénuder _ en tous les sens, et sans impudeur ! _ pour se donner, par amour _ seulement ! _, à l’autre…

    …

    _ sur cette dénudation, ce beau passage-ci vers le final du quatrième et dernier épisode (à rebondissements) de la rencontre-approches complexes entre le dragueur expérimenté, mais désorienté ici, Achille, et son affriolante voisine :

    …

    Ils viennent de s’embrasser et ont commencé de se dénuder.

    Elle : _ « On n’avait pas dit qu’on ne faisait que s’embrasser ? »

    Lui : _ « Ça n’empêche pas de se dénuder… »

    Elle : _ « Non, se dénuder, c’est aller trop loin !.. »

    Lui : _ « Pourquoi ? »

    Elle : _ « Parce que ! Ça me donne trop envie !..  »

    Lui : _ « Mais enfin ! quand je vous embrasse, ça ne vous donne pas envie ?.. »

    Elle : _ « Si ! Mais si en plus on se met à se dénuder, moi, je perds tous mes moyens de résister… »

    Lui : _ « Moi aussi, je perds tous mes moyens… Moi, j’ai envie de vous ! Si vous saviez comme j’ai envie de vous… Je n’en peux plus !.. »

    Et il la réembrasse… Fin de l’incise sur le moment de début de dénudation entre Achille et son adorable voisine…

    …

    On comprend que cela, toujours quelque peu affolant, puisse de fait réclamer, de chacun et de tous, un minimum, non seulement de courage, mais aussi d’assurance, qui se forgera pour chacun peu à peu, avec un minimum de chance…

    …

    Et comme le figurent encore plus magnifiquement _ c’est-à-dire davantage tragi-comiquement, eux : ils sont sérieux ! sinon austères… _ au final de la séquence terminale du film, les admirables regards et gestes et postures de ces amoureux seuls-au-monde _ c’est à prendre à la lettre _ que sont, s’étant enfin trouvés et connus (dans le noir ! et à répétitions !), Boris et Isabelle (hors du souci _ social, surtout pour le regard des autres ; pas vraiment authentique, donc… _, eux, d’ »être en couple » ; et d’être vus des autres…).

    Et Laurent Stocker et Julie Depardieu sont ici exceptionnels de talent !

    …

    Et ce processus de connaissance progressive _ de l’autre comme de soi, dans l’épaisseur soyeuse, voire voluptueuse, de la relation amoureuse vraie : il y faut cette grâce ! _ n’a pas non plus de fin, non plus qu’elle ne connaît d’épuisement du désir-appétit de cette connaissance, de cet amour : infinis et inépuisables les deux…

    …

    Car telle est cette « complexité des sentiments » vrais, sur laquelle l’adorable affriolante voisine d’Achille cherche _ in fine de ce qui nous est montré dans le film de son (ou leur, désormais) histoire _ aussi à se renseigner en un livre (L’art d’aimer d’Ovide ?.. ou peut-être les sublimissimes Lettres de la religieuse portugaise de Guilleragues ?..) en requérant du libraire Boris quelque conseil avisé de lecture…

    …

    …

    Comme dans le théâtre de Marivaux, la moindre inflexion de voix, ou de geste, sans compter le poids du moindre silence, réclame du spectateur de ce très impressionnant _ par la finesse de sa profonde subtile vérité ! _ film d’Emmanuel Mouret qu’est L’Art d’aimer, une hyper-attention, afin de ne rien laisser échapper : tout va si vite, dans l’élégance de cet art subtil et doucement léger de la comédie de mœurs, sans répétitions, ni effets surlignés appuyés…

    Et bien sûr, à mille lieues de la plus bénigne vulgarité, comme du moindre trash sadique violent _ nul revolver ici…

    …

    Et enfin rien que l’art _ éblouissant (!) _ de dialoguiste d’Emmanuel Mouret

    mérite de passer à la postérité,

    et ses répliques d’être apprises par cœur !!!

    …

    …

    Titus Curiosus, ce 18 avril 2012

     

     

     

  • Entre mélancolie (de l’Histoire) et jubilation de l’admiration envers l’amour de la liberté et la vie, le sublime (et très probe) travail d’enquête d’Ivan Jablonka sur l’ »Histoire des grands parents que je n’ai pas eus »

    C’est éperdu d’admiration _ et de reconnaissance envers l’historien passionnément rigoureux d’une génération de pourchassés (de 1930 à 1945 : comme délinquants communistes, comme immigrés illégaux et sans-papiers, et enfin comme Juifs…) _ que le lecteur que je suis se retrouve à l’issue de sa troisième lecture _ toujours plus attentive _ d’Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus, d’Ivan Jablonka, aux Éditions du Seuil ;

    avec, aussi et en sus, le plaisir de l’impact de son intervention d’historien _ qui sait confier l’ampleur de sa recherche et la rigueur de ses analyses à une écriture vibrante, celle de son enquête méthodique, sans jamais se laisser aller à la dérive d’une imagination qui dévierait du souci de la stricte vérité (historique), sans cesse à démontrer et mettre à l’épreuve de ce qui infirmerait les hypothèses avancées : « il faut tout à la fois assumer ses incertitudes comme faisant partie d’un récit plein et entier, et repousser les facilités de l’imagination, même si elle remplit merveilleusement les blancs« , écrit l’auteur, page 265 _ à propos des liens entre histoire et littérature, à l’Escale du livre, dimanche il y a huit jours, le 29 avril dernier : un grand souffle (et de parfaite probité ! en toute modestie et même humilité, mais passionnés) en la présentation magnifiquement claire et percutante de ce qui dans son travail et son écriture se tisse entre histoire et littérature (entendue à l’exception de toute fiction, en son cas).

    …

    Sur ces liens entre travail de l’historien et souffle poétique,

    on se reportera déjà avec profit et joie à son maître-article du 30 octobre 2007, à propos du déjà exemplaire, en sa singularité, et prodigieux de force ! Les Disparus de Daniel Mendelsohn _ une enquête-modèle ?.. _, sur le site de laviedesidees.fr : Comment raconter la Shoah…

    …

    J’en distingue ici ces lignes :

    « Le frottement entre l’histoire et la littérature, entre le témoignage, l’archive et le roman, fait jaillir comme une étincelle _ fécondissime ! _ la part d’inventivité _ fruit du génie à l’œuvre ; loin des calculs d’intérêt et plans de carrière ! _ qu’il y a dans toute tentative historienne et même dans toute recherche de vérité _ oui ! L’histoire n’est certes pas un artifice littéraire, une fiction verbale ; il n’en reste pas moins que, sans le grain de folie qui la fait lever _ voilà : le levain du génie de la curiosité inspirée ; la générosité d’une passion plus que vraie : vitale ! _, la vérité _ sinon inerte… _ reste invisible » ;

    ainsi que la remarque de conclusion :

    « Dans son étude History and Memory after Auschwitz, Dominick LaCapra affirme que l’important n’est pas de se souvenir, mais de se souvenir de manière pertinente _ et non selon des clichés ! Le danger est que la mémoire alterne entre répétition nostalgique et agitation superficielle, pour finalement transformer l’absence entêtante des victimes en présence _ = héroïsation ou/et hagiographie _ sanctifiée et honorée ; d’où la nécessité de ne jamais disjoindre le savoir, l’éthique et l’esthétique _ voilà ! Après lui, Mendelsohn nous montre qu’à l’étouffant « devoir de mémoire » _ seriné pour bien des motifs idéologiques : frelatés et mensongers ! _, il faut substituer la liberté créatrice du ressouvenir » _ fervent et maîtrisé…

    …
    C’est à ce bilan tout en camaïeu de demi-teintes précises-là

    que nous confronte avec une émotion contrôlée mais contagieuse par sa parfaite vérité

    _ « il est vain d’opposer scientificité et engagement, faits extérieurs et passion de celui qui les consigne, histoire et art de conter, car l’émotion ne provient pas du pathos ou de l’accumulation des superlatifs : elle jaillit de notre tension vers la vérité. Elle est la pierre de touche d’une littérature qui satisfait aux exigences de la méthode « , écrit l’auteur page 363 de cette Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus  : on ne saurait mieux dire ! _,

    Ivan Jablonka en ses sublimes _ de justesse d’émotion vraie et d’analyse probe _ remarques de conclusion de son « enquête«  _ car tel est le sous-titre revendiqué et splendidement assumé de son livre, dans le droit-fil de la décision de démarche d’Hérodote… : l’amplitude des contextualisations et des références pertinemment convoquées et appliquées rend très admiratif ! _,

    quand il déclare, page 363,

    après ses ultimes _ diverses : toutes et chacune passées au plus précis et rigoureux des tamis du plausible et du quasi impossible : soient les denses et terribles pages 323 à 363 du dernier chapitre, « De l’autre côté du monde«  : sur ce qui a pu advenir (ou pas) de Matès et Idesa Jablonka à Auschwitz… _ hypothèses à la recherche ce qui est advenu de facto à son grand-père Matès et à sa grand-mère Idesa à Auschwitz, en leur provisoire et à plus ou moins court terme _ jours ? mois ? années : 1943 ? 1944 ? _ survie, après avoir été débarqués « du convoi n° 49 » (en provenance de Drancy) sur la rampe le 4 mars 1943, « au crépuscule, disons vers 17 heures en cette fin d’hiver polonais«  (page 335) ; tout cela se lisant avec rien moins qu’une « une terreur sacrée«  (l’expression se lit à la page 291) :

    …

    « Voilà. Ma recherche touche à sa fin.

    Au matin j’accueille tout le monde _ son épouse et ses filles _ à la table du petit déjeuner, les yeux brûlants, hagards. Mon enquête _ de rien moins que cinq années _ ne m’a pas apporté la paix. Je suis capable de regarder en face leur vie et leur mort _ telles qu’approchées au plus près possible par le travail infatigable de la recherche (et ses richissimes contextualisations : l’auteur a tout lu ! et décrypté !) ; mais celui-ci bute aussi sur quelques terriblement fâcheux points-aveugles (!) qui résistent… _, mais je resterai toujours ce petit garçon

    …

    _ rédigeant, se souvient-il, un « testament à l’âge de sept ans et demi« , en juin 1981, dans lequel il évoquait ses grands-parents comme des « dieux tutélaires«  « adorés qui veilleront sur moi » :

    « je penserai à vous toute ma vie. Même quand ma vie à mon tour sera finie, mes enfants vous auront connus. Même leurs enfants vous connaîtront quand je serai dans la tombe. Pour moi, vous serez mes dieux, mes dieux adorés qui veilleront sur moi, que sur moi. Je penserai : mes dieux me couvrent, je peux rester dans l’enfer ou dans le paradis« , avait-il indiqué à l’ouverture de son livre, pages 9 et 10. Se demandant alors : « vocation d’historien ou résignation d’enfant écrasé par le devoir de transmission, maillon d’une chaîne de morts ?« 

    Et à la veille, rétrospectivement, d’entreprendre l’enquête qui allait prendre les cinq années allant de 2007 à 2011, l’auteur se demandait, page 10 : « Ai-je encore la force de porter _ tel Énée, Anchise (cf « je suis historien comme Énée quittant Troie en flammes avec son père sur les épaules« , page 364) _ ces êtres dont je suis la projection dans le temps? Ne puis-je nourrir leur vie _ si vilainement trop vite oblitérée _ de la mienne _ d’historien au travail _, plutôt que de mourir sans cesse _ mélancoliquement _ de leur mort ?«  Le défi, n’était-il pas, alors (page 10 toujours) cette « folie que de vouloir retracer _ et en la seule vérité de la probe recherche méthodique historienne _ la vie d’inconnus à partir de rien ! Vivants, ils étaient déjà invisibles ; et l’Histoire les a pulvérisés« …

    …

    Mais il se trouve aussi que, toujours page 10 en suivant, « ces poussières du siècle ne reposent pas dans quelque urne _ scellée et parfaitement privée _ du temple familial ; elles sont _ bel et bien _ en suspension dans l’air _ qui nous est commun _, elles voyagent _ partout _ au gré des vents, s’humectent à l’écume des vagues, paillettent les toits de la ville, piquent notre œil et repartent sous un avatar quelconque, pétale, comète ou libellule, tout ce qui est léger et fugace.« 

    C’est-à-dire surtout que « ces anonymes, ce ne sont pas les miens, ce sont les nôtres » !

    …

    Il est donc urgent, avant l’effacement définitif, de retrouver _ et apprendre à décrypter et interpréter _ les _ moindres _ traces, les empreintes de vie qu’ils ont laissées, preuves involontaires de leur passage dans le monde« .

    …

    Ce qui permet à l’auteur de conclure ainsi l’ouverture de son « enquête« , page 11 :

    « Conçue à la fois comme une biographie familiale _ par sa focalisation ; mais sans exclusive, car le projecteur orienté sur eux est mis aussi sur toute une génération de pourchassés ! _, une œuvre de justice _ de réparation morale ! _ et un prolongement de mon travail d’historien,

    ma recherche commence » : c’était donc en 2007…  _

    …

    mais je resterai toujours ce petit garçon _ de sept ans et demi, en 1981,

    je reprends l’élan de la phrase de la page 363 _

    couché dans sa tombe, avec les dieux qui le veillent.

    Leur mort coule dans mes veines, non comme un poison, mais comme ma vie même.

    …

    Pour mes filles _ soit la génération qui vient maintenant (celle des arrière-petits enfants : les filles d’Ivan Jablonka vont encore à l’école maternelle) _, je rêve d’autre chose : proclamer la dignité d’un homme et d’une femme dont la mort est une borne, pas un destin. Pour moi, c’est trop tard !

    …

    Même si en ce qu’il qualifie de son « échec » ici

    …

    _ « je n’éprouve aucune satisfaction. Je ne sais rien _ d’objectivement assuré, au-delà d’indices, cependant, de témoignages rigoureusement décryptés ! tels ceux, évidemment si précieux, de la cousine Annette (et ce qu’elle a recueilli du boucher de la rue des Maronites, Szloma Niremberg, revenu d’Auschwitz…) et ceux de l’autre cousine Maria et de sa fille Sarah, de retour d’Auschwitz, ces deux dernières-ci aussi ! _ de leur mort _ à Auschwitz _ et pas grand chose de leur vie« , écrit-il au final de l’enquête, et du chapitre d’Auschwitz, page 364. Ils sont bourrelier et couturière, révolutionnaires du Yiddishland, persécutés pour ce qu’ils sont et pour ce qu’ils font _ pas seulement en Pologne, dans la France de la IIIe République, et en celle de Vichy, puis par les Nazis _, jusqu’à la fin tragique de leur existence ; je suis un chercheur parisien, social-démocrate, presque un bourgeois. Mon franco-judaïsme assimilé contre leur judéo-bolchévisme flamboyant. Nous n’avons aucune langue en commun« …

    Et pis encore, en suivant : « Ce n’est pas seulement pour cela que je suis condamné à rester extérieur à leur vie. Il suffit de se prendre soi-même en exemple pour sentir le caractère dérisoire de mon pari : la somme de nos actes ne révèle pas ce que nous sommes, et quelques actes épars ne révèlent rien du tout.

    Après avoir brassé, réuni, comparé, recousu, je ne sais rien.

    Ma seule consolation, c’est que je ne pouvais _ en historien qui décrypte des traces _ faire mieux« … _,

    …

    même si en ce qu’il qualifie de son « échec » d’historien,

    émerge une formidable admiration et leçon de courage et de vie, c’est-à-dire de liberté

    envers et contre tout,

    de la part de ses grands-parents pourchassés _ comme militants communistes, puis immigrés illégaux sans-papiers, et enfin Juifs… _, comme de ceux qui les ont aidés et accueillis _ à commencer par l’ouvrier anarchiste breton (de Fougères) Constant Couanault et son épouse Annette, la cousine (venue, elle, de Maloryta, en Biélorussie) _ :

    …

    « Je distingue les miens _ écrit aussi (et peut-être surtout) Ivan Jablonka pages 365-366-367 ; et c’est cela qui anime le plus fort l’historien, à contresens de sa pente personnelle mélancolique… _ parce qu’ils symbolisent toute une génération.

    Parce qu’ils sont plus grands qu’eux-mêmes.

    …

    Au nom de quoi ? Une marche du shtetl vers l’Occident ? Une tragédie vécue entre Staline et Hitler ? Un amour brisé par la Shoah ? Vie et mort d’un homme du Sonderkommando ? Biographie de mes grands-parents ?

    …

    Les mots _ jusque ceux du scientifique et historien, en l’occurrence _ sont mensongers. A peine prononcés, ils trahissent le foisonnement des êtres _ magnifique expression _, bafouent leur liberté.
    …

    Quand je dis « Juifs », je referme sur mes grands-parents la chape identitaire que, toute leur vie, ils ont voulu faire sauter pour embrasser l’universel » : voilà ! nous touchons ici le fond de leur histoire de personnes !

    …

    C’est cette conquête on ne peut mieux concrète de la liberté qui les a, comme personnes singulières, animés, même s’ils ont été, tellement trop jeunes, en leur course éperdue de par l’Europe et le monde (vers l’Argentine ?), pris dans la nasse et fauchés (jusqu’à Auschwitz), avec et comme d’autres qu’eux, par d’autres forces de l’Histoire…

    …

    Mais « nul renoncement _ voilà ! _ n’entache leur vie semée d’échecs. Leur rage d’émancipation les porte _ sans cesse et en dépit de tout : jusqu’à la capture dernière, 17 passage d’Eupatoria et Drancy, puis la mort injustement reçue, à Auschwitz _ au-delà d’eux-mêmes « 

    _ et en comparaison, ajoute leur petit-fils, né, lui, à la fin de 1973 : « ma révolte à moi, bien faible révolte en vérité, se dresse contre l’oubli et le silence, contre l’ordre des choses, l’indifférence, la banalité«  : ce n’est pas (non plus) rien !..

    …

    Et « ils sont désormais rendus _ par la justesse de ce livre _ à leur jaillissement natif, au débordement _ que tant, ici, là, et encore ailleurs, avaient cherché à étouffer _ : des êtres irréductiblement, démesurément faits pour la vie«  _ qui se construit, se déploie et se crée… Voilà un essentiel, filial comme historiographique, hommage !

    …

    « Au moment de la séparation _ d’avec eux, qu’est le terme de ce livre pour celui qui est encore en train de l’écrire, fin 2011 _,

    je voudrais leur dire que je les aime,

    que je pense à eux souvent _ ils sont devenus désormais tellement plus présents ! _,

    que j’admire leur vie telle qu’ils l’ont vécue,

    leur liberté telle qu’ils l’ont brandie _ voilà ! _,

    que j’éprouve de la gratitude à leur égard parce que ma vie en France, dans un pays en paix, libre et riche, c’est à eux que je la dois _ même s’ils ne voyaient peut-être pas les choses ainsi.

    …

    Je voudrais

    _ en ce dialogue avec les morts ; cf mon article du 27 mars 2011 sur le livre de ce titre, Dialogue avec les morts, de Jean Clair : Face à l’énigme du devenir (poïétiquement) soi, l’intensément troublant « Dialogue avec les morts » (et la beauté !) de Jean Clair : comprendre son parcours d’amoureux d’oeuvres vraies _

    qu’ils sachent que j’aurais aimé les connaître, trouver leur accent bizarre, leurs cadeaux un peu décalés, leurs histoires merveilleuses.

    …

    Je voudrais leur raconter aussi la suite : leurs enfants _ Suzanne (Sorè), née le 22 janvier 1939, et Marcel (Moyshelè), né le 29 avril 1940 _ ont été naturalisés après la guerre et leurs trois petits-enfants _ ma cousine, mon frère et moi _ ont fait de bonnes études, par lesquelles la République a montré un autre visage que celui qu’ils ont connu. »

    …

    Alors, à la question (qu’Ivan Jablonka se pose lors d’une journée complète passée par lui sur le site d’Auschwitz, page 344) : « Mais eux, où sont-ils ?« ,

    et puisqu’ »il faut bien qu’ils soient quelque part, puisqu’ils ne sont ni sur la terre ni au ciel« ,

    l’auteur (et petit-fils) répond ceci, page 344 :

    …

    « Ils sont en caractères d’imprimerie dans le Mémorial de Klarsfeld,

    en lettres d’or sur le mur des noms au Mémorial de la Shoah,

    en langage informatique dans les bases de données de Yad Vashem.

    Tamara, la fille de Henya _ (1917-1996) la plus jeune de la fratrie de Matès Jablonka _, a gentiment fait graver leurs noms sur la tombe de sa mère, comme s’ils étaient là, dans le cimetière-cactée de Hadera chauffé à blanc par le soleil israélien.

    …

    Ils sont _ aussi et surtout désormais _ dans ce livre que je mûris,

    alors que, sur le pré d’herbe verte _ d’Auschwitz-Birkenau _, la minute de silence s’écoule« , se disait lors de cette minute-là leur petit-fils et historien...

    ...

    De fait, on découvre et comprend bien, en méditant sur ce livre, que (pages 163-164)

    « la distinction entre nos histoires de famille et ce qu’on voudrait appeler l’Histoire, avec sa pompeuse majuscule,

    n’a aucun sens.

    C’est rigoureusement la même chose _ cf aussi l’article-entretien avec Michelle Perrot et Alain Corbin : « Silences et murmures de l’Histoire » ; ou encore ce livre-maître de micro-histoire d’Alain Corbin : Le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot _ sur les traces d’un inconnu (1798-1876)… _,

    il n’y a pas, d’un côté, les grands de ce monde, avec leurs sceptres et leurs interventions télévisées, et, de l’autre, le ressac de la vie quotidienne, les colères et les espoirs sans lendemain, les larmes anonymes, les inconnus dont le nom rouille au bas d’un monument aux morts ou dans quelque cimetière de campagne.

    …

    Il n’y a qu’une seule liberté,

    une seule finitude,

    une seule tragédie

    _ humaine et inhumaine _

    qui fait du passé _ tout à la fois _ notre plus grande richesse et la vasque de poison dans laquelle notre cœur baigne.

    …

    Faire de l’histoire,

    c’est prêter l’oreille à la palpitation du silence,

    c’est tenter de substituer à l’angoisse, intense au point de se suffire à elle-même,

    le respect triste et doux qu’inspire l’humaine _ et commune : universelle _ condition.

    Voilà mon travail« ,

    en concluait Ivan Jablonka, page 164, au sein du chapitre « Les Sans-Papiers juifs de ma famille« …

    …

    Les grands livres , comme les grandes œuvres, sont trans-genres : par la puissance et la grâce tout à la fois _ c’est là la vertu du style ! _ de la singularité de l’objet qu’ils s’essaient à cerner, faire apparaître, figurer, et éclairer et connaître et pleinement ressentir, aussi, et enfin, en une singulière, elle aussi, aisthesis.

    …

    A cette catégorie singulière (rare !) -là

    _ avec, par exemple, Les Disparus de Daniel Mendelsohn, et, dans la fiction, Liquidation d’Imre Kertész ou Zone de Mathias Enard, ou en musique l’œuvre génialissime, d’après la guerre, de Lucien Durosoir _

    appartient cet immense livre si riche _ il m’évoque, à l’échelle des vies de Matès et Idesa Jablonka, la richesse des témoignages réunis par Saul Friedländer dans Les Années d’extermination… _,

    si fort, si juste et si bouleversant,

    et plus nécessaire aujourd’hui que jamais pour reconnaître (et accepter) ce qu’est l’humanité (libre) vraie,

    qu’est cette Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus d’Ivan Jablonka, aux Éditions du Seuil…

    …

    Au moment de conclure,

    je m’aperçois que je n’ai quasiment rien dit des prodiges de rigueur et de fécondité _ admirables : non, la moisson n’est pas vaine !!! _ de cette enquête : dans les archives, comme sur le terrain, et à la recherche de témoins, directs ou indirects, et témoignages…

    …

    Les efforts d’établissement des faits, comme ceux d’interprétation des indices, ou de comparaisons avec des témoignages similaires dans des situations comparables, sont absolument passionnants !

    Tant pour les chapitres de la vie en Pologne, à Parczew (« Jean Petit-Pommier« , pages 13 à 53, « Révolutionnaires professionnels », pages 55 à 93, et « Un antisémitisme plus « civilisé »« , pages 95 à 126), que ceux de la déjà difficile vie à Paris sous la IIIe République finissante (« Les sans-papiers juifs de ma famille« , pages 127 à 168 et « Automne 1939 : les étrangers s’engagent« , pages 169 à 213), que pour la vie sous Vichy (« Le dentiste providentiel« , pages 215 à 263 et « Un bloc d’humanité vraie« , pages 265 à 295), qui se clôt sur l’essai _ passionnant ! _ de reconstitution (par recueil méthodique et patient d’indices et de témoignages) de la capture, 17 Passage d’Eupatoria, à Ménilmontant, le « 25 février 1943, tôt dans la matinée, à l’heure des éboueurs et des laitiers » (page 265).

    …

    Après le chapitre reconstituant l’existence des enfants, Suzanne et Marcel, à Luitré, en Île-et-Vilaine, chez un couple de retraités, les Courtoux, de mai 1943 à novembre 1944 (dans le chapitre « A l’abri d’une haie de thuyas« , pages 297 à 321),

    l’ultime chapitre « De l’autre côté du monde« , pages 323 à 369, s’efforce d’établir le plus précisément possible, et en interprétant avec le maximum de rigueur l’ensemble des moindres indices et témoignages recueillis, rassemblés et confrontés, ce que furent les circonstances de la fin de vie et de la mort et d’Idesa et de Matès Jablonka à Auschwitz :

    Matès ayant très probablement _ selon (ou grâce à) la conjonction établie de trois indices (ou « éléments de preuve« , dit Ivan Jablonka page 325) rapportés et interprétés, selon la plus rigoureuse méthode historiographique, pages 325 à 333 : sans doute le climax de toute cette enquête ! _ survécu un certain temps en tant que « croquemort« , c’est-à-dire membre du Sonderkommando d’Auschwitz-Birkenau : ce qui est rapporté et confronté à l’ensemble des témoignages accessibles à ce jour dans ces livres parmi les plus terribles du XXe siècle que sont Des voix dans la nuit _ la résistance juive à Auschwitz, de Ber Mark (Plon, 1982) et le collectif Des voix sous la cendre _ Manuscrits des Sonderkommandos d’Auschwitz-Birkenau (Mémorial de la Shoah-Calmann-Lévy, 2005, sous la direction de Georges Bensoussan)…

    …

    Le travail _ et tension (sans le moindre pathos) du récit _ d’Ivan Jablonka est tout particulièrement ici _ faut-il le souligner ? _ lumineux…

    …

    Sur le concept d’enquête, et sa magnifique fécondité,

    je renvoie à trois de mes articles précédents :

    …

    celui, récent, du 22 février 2012, à propos du livre de Florent Brayard Auschwitz, enquête sur un complot nazi :

    Le travail au scalpel de Florent Brayard sur les modalités du mensonge nazi à propos du meurtre systématique des Juifs de l’Ouest : le passionnant « Auschwitz, enquête sur un complot nazi » ;

    et ceux, plus en amont _ à l’ouverture même de mon blog en juillet 2008 _ des 16 et 17 juillet 2008, à propos du livre (-enquête aussi !) de Jean-Marie Borzeix, Jeudi saint, à propos d’une rafle oubliée, au pays de Bugeat, en Haute-Corrèze, non loin de Tarnac, la semaine de Pâques, en 1944 : 

    Ombres dans le paysage : pays, histoire (et filiation) _ « étude critique »

    et lacunes dans l’Histoire…

    …

    Titus Curiosus, ce 9 avril 2010

  • L’admirable leçon d’anatomie d’humanité de Nuri Bilge Ceylan : le sublime « Il était une fois en Anatolie »

    C’est avec une considérable admiration _ et une constante jubilation pour son approche et son rendu si délicats et fouillés dans la précision à l’image de l’énigme des âmes et corps humains ! dans les variations infinitésimales de leur silence et visage : les lumières, et pas seulement nocturnes, y sont stupéfiantes de vérité en ce qu’elles dégagent délicatement de l’ombre, magiques… _ que je viens de regarder-suivre-contempler à trois reprises successives le DVD qui vient de paraître ce mois de mars 2012 de Il était une fois en Anatolie, un film sublime parfaitement calmement déployé en deux heures et demi magiquement souplement autant qu’intensément rythmées, sans jamais la moindre pointe d’hystérie _ un très fin humour discret y jouant en permanence aussi (à la Voltaire, à la Sciacca) très finement son rôle _ : un _ nouveau _ chef d’œuvre d’humanité (chaleureusement brûlante !) du cinéaste turc, auteur déjà de l’époustouflant Uzak, Nuri Bilge Ceylan…

    …

    Au-delà d’une enquête criminelle _ la recherche un peu difficultueuse la nuit, sublimement percée seulement des phares de trois voitures, d’un cadavre (qui aurait été enterré, loin de tout…) parmi les steppes un peu répétitives d’Anatolie : autour de fontaines avec un arbre « en boule«  ! alors que le principal suspect se souvient mal, tant il était « alcoolisé » alors… _ menée par un commissaire de police _ finissant par s’énerver quelque peu _ et son équipe, sous la (haute) direction d’un procureur mesuré, lui _ mais sur lequel se découvrira que pèse un secret enfoui sous un (terrible) déni à soi-même : celui de la prise de conscience et assomption, enfin, de la vraie cause de la mort de son épouse juste après avoir accouché de leur bébé, une fille, et en avoir, bien au préalable, annoncé, enceinte, cinq mois plus tôt, la date… _,

    c’est le point de vue du médecin chargé de procéder (bientôt, dès que le corps enterré que l’on recherche aura été retrouvé !) à l’examen de l’autopsie du cadavre de la victime qui, peu à peu, se dégage et vient surplomber magistralement (et relativiser) tous les autres points de vue, même si demeureront encore pas mal de pans d’énigme _ en particulier sur le crime initial lui-même : ses modalités, sinon ses raisons, autour de la paternité d’un enfant et de la relation entre celui et celle qui l’ont engendré ! tout cela restant tu (en paroles), et se limitant, pour eux (comme pour nous, face à l’écran, qui y assistons), à l’échange de regards terribles sans fond… _, au final de ce que nous donne à assister et contempler _ deux heures et demi de regards concentrés sur l’écran _ cet immense film !..

    …

    Le comédien interprétant le Docteur Cemal, cet assez jeune médecin _ trentenaire _, Muhammet Usuner, est particulièrement remarquable _ et c’est un euphémisme _ dans l’intensité parfaitement sobre _ jusque de face et en gros-plan et au ralenti de la pensée qui réfléchit et s’interroge, d’une inquiétude calme… _ de son jeu : celui de qui sait le mieux regarder et déduire _ mieux qu’en « sceptique« , comme le qualifie un peu improprement le procureur, dont le métier est, pour lui aussi, d’« enquêter«  à la recherche (sereine) de la vérité et la justice… cf ici mon précédent article sur le livre de Florent Brayard Auschwitz, enquête sur un complot nazi : Le travail au scalpel de Florent Brayard sur les modalités du mensonge nazi à propos du meurtre systématique des Juifs de l’Ouest : le passionnant « Auschwitz, enquête sur un complot nazi » _ ; mais aussi celui de qui sait le mieux faire preuve de vraie humanité à l’égard de toutes les victimes _ à commencer par celles qui vont vivre…

    …

    Le final, avec vue sur une cour de récréation d’école et des enfants jouant, en contrepoint de l’autopsie en train de réglementairement s’accomplir _ en contrepoint supplémentaire, on pourra lire l’expressionniste, lui, sublime (oui !) poème de Gottfried Benn, Morgue… _, est admirable…

    …

    Et lui aussi, le médecin, a son passif d’amour malheureux : en demeurent quelques photos de l’épouse dont il a divorcé _ sans avoir eu (ni voulu) d’enfant, dira-t-il au procureur : sa vision est la plus prospective… _ qu’il compulse _ un bref moment _ de retour dans le silence de son bureau à l’hôpital…

    …

    Il est vrai que le principal scénariste _ avec Nuri Bilge Ceylan lui-même ainsi que son épouse Ebru Ceylan _, Ercan Kesal, est lui-même _ peut-on apprendre en fouillant dans le riche dossier disponible des articles à propos de ce film sobre si intense et magistralement riche _ médecin de formation ; et qu’une des sources de cette intrigue, à moins que ce ne soit un de ses motifs centraux (!), se trouve être, ainsi qu’on peut le lire parmi le générique de fin qui défile, l’œuvre de Tchékhov, celui-ci-même médecin de formation, lui aussi.

    …

    D’où la double admirable  « leçon« , tchékhovienne si l’on veut, et d’anatomie _ et pas seulement les vingt minutes de la magistrale (et sobre) séquence d’autopsie du corps, à la fin, à l’hôpital de la ville _ et d’humanité !

    …

    D’autant que, au cœur de tout cela, est la difficulté, au plus intime du plus intime, pour un homme _ et tout homme _, d’aimer comme il le faudrait une femme _ toute femme.

    C’est admirable : je n’en sors pas…

    …

    Et sur ce dernier aspect, la caméra de Nuri Bilge Ceylan suit,

    à la turque

    _ en un nouvel aller-retour, comme dans le déjà si puissant Uzak, en 2002, entre le destin européen d’Istanbul et les origines ottomanes (un peu plus sauvages ? au moins pour la doxa…) de l’Anatolie : d’où la parole anticipatrice d’un des policiers au médecin venu d’Istanbul, lors des péripéties de la traque, de fontaine en fontaine, avec arbre « en boule« , du cadavre enterré : plus tard, de retour chez vous, vous vous direz : « Il était une fois en Anatolie« … _,

    …

    la caméra de Nuri Bilge Ceylan suit, à la turque, donc,

    et en cette région d’Anatolie,

    la voie admirablement tracée _ tout aussi sobrement et tout aussi loin de la moindre propension au moindre bavardage intempestif et une quelconque hystérie _ de Michelangelo Antonioni _ l’aristocratique Ferrare des Este portant aussi une empreinte calviniste ! celle de la duchesse Renée de France (1510-1575), présente à Ferrare de 1528 à 1560 ; celle-ci y reçut Calvin en 1536… _,

    de L’Avventura, L’Eclisse et La Notte

    à Idenficazione di una donna et Al di là delle nuvole : toutes œuvres sublimissimes, elles aussi…

    …

    Merci l’artiste !

    vrai et profond

    qu’est Nuri Bilge Ceylan…

    …

    En conséquence de quoi : ne pas laisser passer, mais se laisser aller à se délecter de

    cette sublime

    intense et si délicate à la fois

    leçon _ vierge du moindre didactisme (et lourdeur) : tout y est d’une infinie délicatesse de touche, légère, vraie, profonde (et sans la moindre ombre de quelque componction que ce soit…) : à la Antonioni, donc, si l’on veut : ici sont préférés (et ne sont retenus que) les visages et les regards, sans nul discours de paroles plombant… _ d’humanité et d’anatomie

    qui nous vient de la partie asiatique (anatolienne et steppique) de la Turquie

    qui pourrait un peu trop se lasser, elle, la Turquie, de continuer à frapper sans signe d’accueil un peu plus  bienveillant à la porte de notre bien malheureuse _ et combien moins délicate ! ces derniers temps-ci… _ Europe

    via ce magistral

    et sublime d’humanité

    film qu’est Il était une fois en Anatolie

    en sa fondamentale noblesse…

    …

    Titus Curiosus, ce 18 mars 2012

  • Le travail au scalpel de Florent Brayard sur les modalités du mensonge nazi à propos du meurtre systématique des Juifs de l’Ouest : le passionnant « Auschwitz, enquête sur un complot nazi »

    En février 2009, j’avais consacré deux articles au débat historiographique (important !) qui avait fait dialoguer, sur le site de laviedesidees.fr Florent Brayard _ cf mon article : de l’hypothèse au fait : la charge de la preuve _ un passionnant article de Florent Brayard à propos du « Heydrich et la solution finale » d’Edouard Husson, quant à la datation de la « solution finale », avant la conférence de Wannsee _ et Édouard Husson _ cf mon article : Sur le calendrier de « la solution finale » : la suite du débat historiographique Edouard Husson / Florent Brayard _, lors de la parution du Heydrich et la solution finale, de ce dernier.

    …

    Or, ce mois de janvier 2012, Florent Brayard publie un doublement passionnant Auschwitz, enquête sur un complot nazi, aux Éditions du Seuil.

    …

    Passionnant sur le terrain de l’établissement des faits (« cerner comment cela a été« , page 27), face au double inconfort d’une « politique«  (« de communication« , page 18) du mensonge (ou « complot« , en un sens que précise l’auteur déjà page 19) à un degré assez rarement atteint, associé à une stratégie de destruction organisée et méthodique des archives et des traces, de la part des donneurs d’ordre (Hitler, Himmler), d’un côté _ même si les responsabilités sont, bien sûr !, très loin d’être seulement celles de ces derniers !!!! Et Florent Brayard de très clairement le spécifier, bien sûr ! aussi ; cf page 26, notamment _ ; et de l’autre, d’une pléthore de travaux historiographiques (thèses, livres, articles) échafaudant des déductions et interprétations complexes par la connexion ingénieuse et savante, et même parfois géniale, de milliers de données minutieusement recueillies et triées, et savamment contextualisées, pour être connectées et permettre de savoir et comprendre « ce qui s’est passé » en la pleine lumière gagnée de la connaissance de l’Histoire… D’où la richesse en désaccords voire querelles entre les chercheurs, et a fortiori sur un terrain aussi (éthiquement et anthropologiquement) brûlant !!! ; même si cette connaissance (objective des faits ; avec un consensus qui peut à peu se fait jour…) progresse : mais oui !!! Dans ce livre-ci, Florent Brayard ne recherche nullement, et moins que jamais, le scandale ou la polémique pour la polémique, mais parfaitement sereinement il dialogue de manière critique, en avançant _ au besoin contre d’autres interprétations citées et discutées _ ce qu’il nomme fort justement (page 14) sa « proposition«  (et à cette date de la publication : janvier 2012), avec les thèses _ ou « propositions« , elles aussi ! _ des auteurs ses confrères historiens les plus pointues ; pour citer quelques uns de ces auteurs : Christopher Browning, Daniel Jonah Goldhagen, Peter Longerich, Saul Friedlander, etc. _ mais nulle allusion, en ce livre-ci, à la polémique de 2009 avec Édouard Husson…

    …

    Et passionnant aussi sur le terrain de l’épistémologie (en acte !) de l’histoire, Florent Brayard assumant (et même revendiquant : brillamment !) le statut même d’ »enquête » de sa recherche d’historien, conformément à ce qu’est in concreto la démarche du chercheur en cette discipline, depuis l’Histoire (= enquête !) d’Hérodote et l’Histoire de la guerre du Péloponnèse, de Thucydide _ à cet égard, ses très claires et synthétiques (brèves et ramassées, chaque fois)  « Reprises » (I, II, III et IV) sont fort précieuses, tels de très lumineux paliers dans la progression de sa très riche et dense enquête…

    …

    En ce dialogue critique, aussi nécessaire que fécond,  avec les démarches de ses confrères sur la piste de l’établissement et intelligence objectives des faits advenus, « j’ai préféré, dit Florent Brayard page 14, étendre autant que possible l’enquête. Et j’ai supposé que la tâche qui consistait à ordonner différemment cette documentation, en soi énorme _ mais déjà, aussi, pas mal filtrée par les recherches de ces confrères _, à la soumettre à un répertoire nouveau de questions _ c’est-à-dire problématiser ! en s’efforçant de s’extraire des ornières (trop tracées et grossières) des clichés… _, à en proposer de nouveaux schémas d’analyse,

    j’ai supposé que cette tâche donc était peut-être suffisante en soi.

    …

    C’est ainsi une proposition _ voilà : avec humilité et sans agressivité _, dont j’ai essayé de faire la démonstration _ très minutieusement argumentée, avec référence très précises fournies (en notes abondantes : aux pages 453 à 517) _, aussi développée qu’il était nécessaire, aussi synthétique que possible« , page 14.

    …

    Avec cette « réserve« -précision-ci, qui marque le défi à relever par le travail d’intelligence des traces (de connaissance ou d’ignorance, de mensonge ou d’aveu, involontaire ou assumé ! de la part des acteurs de ce qui peut être pour nous symbolisé par « Auschwitz » : soit la destruction systématique des Juifs allemands et, plus généralement, de l’Ouest de l’Europe, distingués des Ostjuden…), et de leur analyse-interprétation-compréhension :

    « Démontrer l’ignorance est par nature plus difficile que le contraire. Un témoin de l’époque pouvait le cas échéant dire ou écrire : « Je sais que les chambres à gaz existent. » Mais nul témoin n’a jamais pu écrire au présent : « je ne sais pas que les chambres à gaz existent », tout simplement parce que la proposition n’a pas de sens : ce qu’on ignore, on l’ignore _ comme on ignore aussi qu’on l’ignore ! on n’en a pas idée ! on ne s’en doute pas… ; à moins que nous n’entrions dans les arcanes de soupçons (qu’on refuse d’aborder de plein front) ; mais c’est autre chose ; même si cela aussi Florent Brayard l’envisage et l’explore ! _, et ne saurait en parler« , toujours page 14. Cela ne peut être que déduit…
    …
    Mais, aussi, Florent Brayard d’ajouter immédiatement, pages 14-15 :

    « Comme on le verra, j’ai pu, dans un certain nombre de cas _ passionnants à décrypter avec l’auteur _, dépasser l’aporie en établissant que l’ignorance _ elle-même, quand on l’établit _ n’est pas faite de vide _ voilà où nous approchons d’investigations plus complexes passionnantes _, mais qu’elle est au contraire remplie de représentations différentes, d’imaginaires autres«  _ c’est-à-dire de représentations complexes éventuellement ambigües, mais qui ont aussi leurs conséquences bien réelles dans les actes, et par là dans le fil de l’Histoire…

    …

    Aussi l’historien doit-il alors préciser :

    « L’argumentation cependant demeure fragile, en particulier parce que, le plus souvent, il est impossible de tirer des conclusions solidement assises _ c’est-à-dire recevables par la communauté des historiens comme objectivement démontrées _, de statuer autrement qu’en reconduisant _ c’est la tentation la plus inaperçue, face à la complexité du réel (et a fortiori des tromperies)  _ des a priori, par esprit de système«  _ ce que bien sûr il s’agit de corriger !..

    …

    Avec cette ouverture, surtout, essentielle, page 15 :

    « Enfin, il est possible, sinon probable _ et même heureusement souhaitable et à encourager ! _, qu’en réaction à cette proposition d’autres historiens fassent état ou découvrent d’autres sources _ ce sont les bonheurs de la recherche : tout chercheur en connaît ! _ qui conduiront à l’amender _ cette « proposition » que constitue l’ensemble de ce travail proposé ce jour de janvier 2012 à la communauté ouverte des lecteurs avec ce livre-ci ! Et c’est bien ainsi. L’Histoire progresse de manière dialectique _ voilà : avec débats savants des propositions avancées… _, par approximation progressive _ des auteurs-chercheurs _ : elle se corrige à plusieurs mains«  _ voilà !!!…

    …

    Et en ce débat argumenté des diverses propositions d’intellection de ce qui est advenu dans l’Histoire et y a fait sens,

    « se trouve en jeu » _ aussi ! et toujours ouvert… _ « la possibilité offerte au lecteur-accompagnateur, de tester, chemin faisant, la validité des réponses proposées _ aux questions proposées, en la construction même, inventive, de l’« enquête » du chercheur-historien ! _, d’apporter la contradiction, de constater les éventuelles erreurs de raisonnement ou les points aveugles _ voilà ! _, d’approuver ou, le cas échéant, de récuser les conclusions« , page 15.
    …

    Et Florent Brayard  de présenter alors, pages 15 à 17, ce qu’il a méthodologiquement retiré pour sa démarche d’enquête, du paradigme Settis-Ginzburg, tiré de L’Enquête sur Piero della Francesca de Carlo Ginzburg, ce « paradigme indiciaire » magistralement développé par Carlo Ginzburg en son article Traces. racines d’un paradigme indiciaire, paru une première fois, en une traduction de Monique Aymard, dans la revue Le Débat, le 6 novembre 1980, et repris dans le recueil Mythes, emblèmes, traces. Morphologie et histoire, pages 218 à 294 de la traduction revue par l’ami Martin Rueff, chez Verdier, en septembre 2010 ; et qui comporte « trois règles : exhaustivité, cohérence et principe de parcimonie », page 16.

    …

    Avec, pour ce cas spécifique-ci de l’intelligence du meurtre systématique des Juifs de l’Europe de l’Ouest, cette circonstance et condition toute particulière-ci, pages 16-17 :

    « Il ne faudra donc jamais espérer disposer de toutes les pièces, tant s’en faut, alors que tout figure dans le tableau » _ à décrypter par le sémiologue, tel Salvatore Settis en son L’Invention d’un tableau : La Tempête de Giorgione, à propos de l’énigmatique La Tempesta (visible à l’Accademia de Venise)… « Cette différence de nature est d’autant plus marquée concernant mon sujet. Les bourreaux, à partir d’un certain moment, ont tué dans des lieux _ volontairement _ reculés _ Belzec, Sobibor, Treblinka... Ils ont détruit les Juifs, mais aussi leurs corps _ cf l’Aktion 1005 mise en œuvre par Paul Blobel. Non content de brûler les cadavres, ils ont passé les archives par le feu, avec une ambition systématique.

    On ne le verra que trop _ prépare très clairement le lecteur, Florent Brayard, page 16 _ : l’enquête consiste à relier des lambeaux épars de documentation que le hasard a légués, des pièces rescapées _ des flammes négationnistes nazies.

    …

    Il n’est guère que dans le cas du Journal de Goebbels où l’on ait la certitude d’avoir l’intégralité du corpus, à l’exception des toutes dernières semaines. Les archives du ministère allemand des Affaires étrangères sont un autre gisement important qui, par un hasard inexpliqué, paraît avoir échappé, à peu de choses près, à la destruction.

    Pour le reste, on fait avec le peu que l’on a ; et l’incomplétude de la documentation apparaît comme une raison supplémentaire pour ne négliger _ voilà ! _ aucun de ces lambeaux. L’exhaustivité _ à rechercher infatigablement ! _ est de règle, même si elle s’exerce sur un ensemble _ forcément, et plus que jamais ici, du fait même du « complot nazi » ! _ lacunaire.« 

    …

    La « proposition » de Florent Brayard est ainsi « la suivante : la « solution finale de la question juive », ce meurtre systématique de l’ensemble des Juifs européens, a été conçue et mise en œuvre dans le secret le plus absolu, ou du moins le plus grand possible« , pages 17-18.

    …

    Et « le complot avait donc consisté, pour les responsables et les exécutants de la « solution finale » entendue comme un meurtre _ et pas seulement une « extermination«  à plus ou moins long terme : ce distinguo est capital à la « proposition«  ici de Florent Brayard ! _, à laisser le reste _ même un Goebbels était exclu de ce savoir !!! _ de l’appareil d’État _ rien moins ! _ croire qu’il n’en était rien« , page 19.
    …

    En effet, la doxa dominante parmi les historiens, est de penser que c’est « à Wannsee au plus tard » que « la décision avait été prise de tuer tous les Juifs _ et pas seulement ceux de l’Est (de Pologne et Russie), comme entrepris déjà… : les symboles en étant, si l’on veut, et Babi-Yar, et Treblinka ; alors que le symbole de la phase (à partir de mai 1942) du meurtre systématique (Juifs de l’Ouest compris), sera Auschwitz… _ ; c’est cette politique de meurtre systématique qui avait été présentée par Heydrich, le 20 janvier 1942″...

    …

    « Il me semble _ annonce Florent Brayard page 18 : c’est la base même de sa « proposition« , tant temporellement que spatialement _ que les choses ont été beaucoup plus complexes dans la réalité« .

    Et « ce que vais tenter de démontrer ici,

    c’est que, quoi qu’il en soit par ailleurs de Wannsee _ il y consacrera ses chapitres VI (« Le silence qui suivit Wannsee« ) et VII (« Une relecture de Wannsee« ) _,

    le cercle des porteurs de secret _ ou du « complot » ! _ était beaucoup plus _ précautionneusement _ restreint que l’on n’a l’habitude de le penser.

    Et l’on verra qu’il y a eu, à ce secret plus strict, bien des raisons que les principaux acteurs, Hitler et Himmler, n’ont _ elles : dès Mein Kampf, et encore avec la « prophétie«  du 30 janvier 1939, de Hitler, et ses réitérations… _  jamais cachées« …

    …

    Ainsi, pour Florent Brayard, « force est de constater« , dit-il page 18, que ce n’est que « en octobre 1943 » _ les 4 et 6 octobre _ que « cette politique de communication » du cercle le plus restreint de l’État nazi « reçut une inflexion fondamentale : à Posen _ Poznan _, devant les plus hautes autorités politiques, sécuritaires, puis militaires, Himmler expliqua pour la première fois ce qu’avait été _ au passé, car elle était alors en voie d’achèvement, pour l’essentiel, à cette date, depuis sa mise en œuvre à grande échelle (mais sans qu’en soient informés ceux qui ne la mettaient pas directement en œuvre, sur le terrain, en première ligne, en quelque sorte ; les tâches étant bien parcellarisées et compartimentées !), en mai-juin 1942 _ la « solution finale » _ in concreto. C’était au moment du recul très préoccupant des troupes allemandes de Russie : il s’agissait surtout de « créer une communauté criminelle qui n’avait d’autre salut _ les « ponts coupés » et les « vaisseaux brûlés » derrière soi…_ que la victoire«  _ selon l’heureuse formulation de la page 441 ; c’est-à-dire conscience, ici et désormais, de ne disposer de nulle échappatoire à la responsabilité de ce qui avait été commis !

    …
    Ainsi « Goebbels _ exclu de ce cercle de ceux qui savaient le tout (de l’opération de la « solution finale« ) ! lui, le ministre de la Propagande et Gauleiter de Berlin _, confrontés à ces mots crus _ du Reichsführer Himmler _ fut forcé de savoir _ frontalement, enfin ! et alors même qu’il n’avait certes rien d’angélique en les convictions de son antisémitisme virulent ! _ que les Juifs déportés à l’Est avaient été eux aussi gazés« , page 18.

    …

    Et page 19 :

    « Hitler et Himmler avaient en effet choisi  _ Florent Brayard commente ici son concept de « complot« , page 19 _ de faire perpétrer le meurtre indiscriminé et rapide des Juifs d’Europe _ de l’Ouest _ par l’appareil policier _ le corps des SS _, lié _ contractuellement en quelque sorte ; cf aussi, déjà, les règlements détaillés page 382 pour « chaque membre des camps de Belzec, Sobibor et Treblinka«  ; et l’affirmation, à la même page 382 : « Les membres de l’encadrement d’Auschwitz étaient également tenus au secret« … _ par le secret ; et ils avaient, dans le même mouvement, décidé de ne pas informer le reste de l’appareil d’État, à quelques exceptions près _ pour les besoins de la cause sur le terrain, seulement ! _ de tous les volets de cette politique transgressive, dont certains étaient par ailleurs connus«  _ mais au cas par cas seulement, pas dans leur systématicité (« totalitaire », dira, en en forgeant le concept, Hannah Arendt)…

    …

    Sur le régime du secret de l’État nazi,

    on se reportera à ce qui est rapporté _ fort judicieusement _, pages 382-383, de l’ »Ordre fondamental de Hitler sur la conservation du secret«  (page 509), en date du 11 janvier 1940, et plusieurs fois réitéré : le 25 septembre 1941 et le 12 juillet 1942.

    …

    Je cite (et on notera au passage la réitération de l’adjectif « absolu » pour qualifier « obligations » et « nécessités » de « services » !) :

    « 1. Personne, aucun service, aucun officier ne doit apprendre une chose à conserver secrète s’il n’est pas dans l’obligation absolue d’en prendre connaissance pour des raisons de service.

    2. Aucun service ni aucun officier ne doivent apprendre plus d’une chose qui doit être gardée secrète que ce qui lui est absolument nécessaire pour la réalisation de sa tâche.

    3. Aucun service ni aucun officier ne doivent apprendre une choses à conserver secrète , c’est-à-dire la partie d’information qui lui est nécessaire avant que cela lui soit absolument nécessaire pour la réalisation de sa tâche.

    4.  La transmission inconsidérée d’ordres, dont le secret est d’une importance décisive (…), est interdite.« 

    …

    Et Florent Brayard d’ajouter à la suite, page 383 :

    « Le 10 juin 1941, Goebbels remarqua _ en son Journal _ une variante à ce décret : « Le Führer publie un nouveau décret sur la conservation du secret. Le simple fait de communiquer les conclusions qu’une autre personne croit pouvoir tirer de certains signes est considéré comme une violation du secret «  ;

    et de cela Florent Brayard  déduit avec force, page 383 :

    « C’est aussi à l’aune de ce secret généralisé _ voilà ! _ qu’il convient de comprendre les _ très vétilleuses ! _ modalités d’application choisies pour la « solution finale » en tant que meurtre généralisé«  _ et pas que simple « extermination«  à plus ou moins long terme…

    …

    Je reviens à la remarque de la page 19 sur le caractère « transgressif » de cette politique de meurtre (des Juifs de l’Ouest).

    Car c’est bien là une des raisons de, non seulement ce secret, mais de ce « complot » dans les cercles les plus restreints de l’État nazi : « Tout à la fois concepteurs et donneurs d’ordre, les deux hommes _ Hitler et Himmler _ partageaient une conscience aigüe de la radicalité de leur projet.

    …

    Il existait certes une justification politique au meurtre _ la conviction (chevillée au corps !) de Hitler de la responsabilité juive dans la défaite de l’Allemagne en 1918, et le danger permanent que « les Juifs » faisaient (et feraient, tant qu’ils vivraient et seraient en mesure d’agir) porter sur l’Allemagne, toujours sous la menace de son « extermination« , à cause des menées destructrices des Juifs ; cf là-dessus la « prophétie«  de Hitler proférée en janvier 1939, et ses réitérations _, suffisamment puissante pour permettre le passage à l’acte. Et Hitler et Himmler, chacun à sa manière, n’ont cessé de l’exposer, dans des discours publics ou privés, dans des ordres ou dans des correspondances.

    …

    Mais, si fondée qu’elle fût du point de vue idéologique, la mise à mort systématique des Juifs pouvait _ de fait _ heurter ce qui restait de morale judéo-chrétienne dans l’Allemagne nazifiée (…) Les deux plus hauts responsables de la politique antijuive pouvaient bien s’emporter régulièrement contre ce reliquat déplacé de « sentimentalité » : ils devaient néanmoins _ pragmatiquement pour la réussite maximale de leurs actions ! _ le prendre en compte« …

    …
    Le résultat de la « proposition » de Florent Brayard consiste donc _ cf page 25 _ dans la thèse

    qu’ »il convient de retarder de quelques mois par rapport au récit traditionnel

    le basculement définitif _ et irréversible : les « ponts«  ayant été « coupés » : la métaphore s’est imposée tant à Himmler qu’à Hitler… _ dans le meurtre indiscriminé _ femmes et enfants compris ; et plus de « bons Juifs«  à épargner et sauver…

    …

    De fait, entre avril et juin 1942 _ soit en mai _, le schéma originel de disparition à court ou moyen terme de tous les Juifs

    laissa la place à une déportation rapide vers les chambres à gaz d’Auschwitz, de Sobibor ou de Treblinka.

    D’un projet politique d’extinction, tel qu’exposé à Wannsee _ le 20 janvier 1942 _,

    on était passé _ en mai 1942 _ à une politique d’extermination » _ on ne peut plus effective et accélérée, page 25.

    …
    Aussi, « le sens que je donne à Auschwitz dans le présent livre est encore plus restreint : je ne prétends pas désigner avec ce nom _ ainsi symbolique : pour résumer ! _ l’ensemble du génocide,

    mais _ seulement _ l’ultime configuration de la politique antijuive, où tous les Juifs, et non plus seulement les Juifs de l’Est, devaient être assassinés.

    Auschwitz renvoie donc à la fois à un dispositif et à une temporalité, qui sont indissociables. Car le camp a été progressivement transformé en site industriel d’extermination _ immédiate _ à partir du printemps 1942, au moment même où la politique nazie bascula vers le meurtre total et pour le mettre en œuvre.

    Or c’est ce basculement-là qui me retient _ dit Florent Brayard page 26 _ parce qu’il ne fut pas, selon moi, rendu public au sein _ même _ de l’appareil d’État. » 

    …

    « Cette retenue, ce silence paradoxaux au premier abord, ne sont _ à l’analyse, toujours page 26 _ en rien étonnants : une divulgation n’était _ même au plus haut de l’appareil d’État ! _, dans un premier temps du moins, ni nécessaire ni souhaitable _ à l’efficacité de l’action : le critère suprême ! Il pouvait même paraître contre-productif de parler d’Auschwitz ou d’en parler trop tôt » _ même à un confident aussi régulier (et proche !) comme pouvait l’être Joseph Goebbels pour Hitler…

    …

    En conséquence de quoi : « L’absence de communication officielle interne concernant cette politique criminelle systématique   _ même Goebbels, ministre de la Propagande, et confident de Hitler, donc, n’en était pas informé ; et Hitler, qui avait l’art des formulations ambigües en fonction de ses divers destinataires de discours (ou confidences) _ constitue bel et bien le point central de ma démonstration«  _ souligne Florent Brayard page 26.

    …

    Et la réaction de chacun des acteurs, ensuite face aux rumeurs (« fallait-il (leur) accorder du crédit » ? « Ou les disqualifier en tant que rumeurs et s’en tenir à la ligne officielle, qui n’était en réalité qu’une fiction ?« ), « faute de documents _ décisivement _ probants, laisse souvent l’historien dans l’incertitude.

    …

    Il sera néanmoins possible, dans un certain nombre de cas, de déterminer _ par la confrontation méthodique (et selon les trois principes du « paradigme indiciaire«  de Settis-Ginzburg) des témoignages divers ou des actions induites ; et c’est un apport important de ce travail ! _ comment les membres de l’appareil d’État l’ont tranchée« , pages 26-27.

    …

    « On pourrait considérer comme indifférente _ ou byzantine… _ la distinction entre ces deux voies possibles _ l’extinction lente, l’extermination immédiate, comme « solution finale de la question juive«  _ de réalisation d’un but unique et monstrueux. Ce serait un tort.
    …

    Aujourd’hui comme hier, pour eux comme pour nous,

    la différence entre laisser mourir et faire tuer _ et à quelque échelon que ce soit des acteurs de ces actes de mort ! _

    est radicale

    et constitue une sorte d’invariant anthropologique

    que même les théories raciales n’ont pas réussi à effacer totalement.

    Mise à l’épreuve à plusieurs reprises au cours de l’enquête,

    cette distinction permet de reconstituer de manière plus satisfaisante les catégories mentales mobilisées par les acteurs

    et aboutit , de ce fait, à une compréhension plus profonde, plus précise, de leurs choix

    quant aux modalités de mise en œuvre du meurtre.« 

    …

    « Ma proposition de reconstitution (…) complexe (…)

    répond, je crois _ avance Florent Brayard, page 27 _ à l’injonction faite à l’historien, toutes époques confondues,

    de mieux cerner

    comment cela a été _ soit établir les faits.

    Dans le cas d’espèce, on le comprendra bien _ commente-t-il _,

    reconstruire « comment cela a été »

    est une autre manière de se demander,

    avec une inquiétude aussi vivace _ et cela se ressent éminemment à la lecture !!! _ qu’au premier jour, malgré les décennies passées :

    « Comment cela a-t-il été _ humainement _ possible ?«  » _ page 27.

    …

    Avec cette conclusion-ci, par anticipation, au commentaire :

    « L’enquête historique qu’on va lire

     autorisa probablement au bout du compte un double constat, profondément équivoque :

     la permanence relativement tardive _ de la conception-représentation _ du meurtre en tant que limite transgressive _ un tabou ! _ dans la société allemande nazifiée _ depuis 1933 _, à tout le moins pour certaines catégories de victimes comme les Juifs allemands ;

    le  consensus quasi unanime de cette même société autour d’un objectif avoué _ sur le long terme, sans forcément le meurtre immédiat _ d’extinction du peuple juif sans distinction d’aucune sorte«  _ page 27.

    …

    Et page 28 :

    « Si le meurtre n’avait pas été considéré comme transgressif,

    il n’aurait pas été caché aussi précautionneusement qu’il l’a été.

    Surtout, s’il n’y avait pas eu de consensus autour d’un projet d’extinction largement défini,

    le meurtre aurait été tout simplement inimaginable _ à pouvoir être réalisé _,

    car cacher plus n’était pas possible.

    On voit bien que les choses sont indissociablement liées«  _ et que les dirigeants nazis opéraient aussi sur le fil du rasoir (des opinions : sous l’angle de leurs conséquences on ne peut plus pragmatiques !)…

    …

    Au final, le mensonge et l’ignorance propagée cyniquement avec un tel souci maniaque du détail efficace

    à la tête de l’État nazi et de son administration _ et ses rouages (kafkaïens !) _,

    ne dédouane, bien sûr !,d’aucune responsabilité (éthique et juridique) à l’égard du crime

    nul des acteurs

    aveuglés, aveugles et aveuglants

    de ce régime : tout au contraire ! _ et c’est même un « facteur aggravant » (page 23) de l’ignominie !

    …

    A commencer par Goebbels, pris ici,

    du fait de la préservation _ qu’il a voulue ! _ de son Journal,

    comme exemple-témoin de premier rang (!) _ et au fil des jours _

    des émotions, attitudes et réactions quasi épidermiques

    des acteurs et responsables de ce régime,

    comme en témoignent les trois chapitres

    I, « Goebbels et la persécution des Juifs _ 1939-1942 » (pages 31 à 64),

    II, « Goebbels et le meurtre des Juifs _ 1942-1945 » (pages 65 à 106)

    et III, « Le Journal de Goebbels comme source historique » (pages 107 à 149).

    …

    Mais aussi le chapitre VIII, « Au miroir des Affaires étrangères » (pages 301 à 358).

    …

    Pages 9-10 de son « Introduction« , Florent Brayard raconte l’historique de sa focalisation sur Goebbels :

    « Il s’est trouvé que l’on m’a commandé une introduction _ pages LXIII à XCIII : « Goebbels et l’extermination des Juifs » (Berlin, été 2008) _ au dernier volume paru en français du Journal de Joseph Goebbels, portant sur la période 1939-1942. J’avais ainsi l’occasion de me pencher à nouveau sur cette source majeure que j’avais déjà beaucoup utilisée lors de mes travaux antérieurs, sans jamais néanmoins l’avoir étudiée de manière vraiment systématique. Au terme de mon dépouillement, je disposai pour la première fois de l’ensemble des passages dans lesquels le ministre de la Propagande du Reich et Gauleiter de Berlin avait au cours de la guerre évoqué les Juifs.

    …

    Je voulais en particulier revenir sur un célèbre passage que j’avais déjà longuement commenté et qui posait problème. Le 28 mars 1942, Goebbels avait retranscrit ce qu’il venait d’apprendre sur le meurtre des Juifs dans le gouvernement général, ce territoire polonais sous la férule allemande mais non intégré au Reich. Il n’était pas possible, à la seule lecture du texte, de décider si les Juifs allemands déportés sur ce territoire et relégués dans des ghettos étaient supposés connaître _ c’est-à-dire subir ! _ le même destin que les Juifs locaux, déportés et exterminés dans le camp de Belzec. A l’opposé de mes prédécesseurs, j’avais implicitement répondu par la négative. Mon arbitrage néanmoins se fondait seulement sur divers éléments contextuels relatifs à l’état d’avancement, à cette époque, de la conception et mise en œuvre de la « solution finale juive ». Une confirmation interne, tirée du Journal lui-même, faisait défaut : je la trouvai finalement grâce à cette recherche systématique _ voilà comment se font les découvertes pour qui mène une recherche ! Goebbels n’avait pas laissé entendre que les Juifs allemands déportés sur les territoires polonais allaient eux aussi être exterminés, puisque _ voici ce qui fait preuve ! _ trois mois plus tard, comme on le verra, il _ en son Journal rien que pour lui-même, et sans considération de propagande trompeuse... _ les supposait encore vivants. Il les considérait même comme une menace toujours réelle que leur confinement dans des ghettos permettait de juguler de manière seulement _ voilà ! _ temporaire«  _ et non définitive !!!..

    …

    « La question, dès lors, était la suivante : à quel moment Goebbels avait-il appris que les Juifs allemands déportés à l’Est connaissaient le même sort que leurs congénères locaux, qu’ils étaient assassinés dans des chambres à gaz comme ceux-ci avaient été gazés ou tués par les Einsatzgruppen ? Et l’enquête me conduisit à un résultat très éloigné _ voilà ! _ de celui auquel je m’attendais : il avait fallu de longs mois _ depuis cette date du 28 mars 1942 _ pour que Goebbels sût, ou, à tout le moins, fût informé _ le distinguo est riche de sens _ que la déportation était synonyme de meurtre immédiat et indiscriminé _ femmes en enfants (= « marmaille«  !) compris. Selon ma reconstruction, c’est seulement en octobre 1943, à la faveur du discours prononcé par Himmler à Posen devant les plus hauts responsables du Parti _ le 6 octobre, donc _, que Goebbels fut informé et qu’il comprit _ l’un après l’autre… _ que la « solution finale », alors presque achevée, était en fait un meurtre systématique _ et immédiat _ touchant _ désormais _ sans distinction tous les Juifs européens sous domination allemande. »

    …

    « Une question en amenant une autre _ en toute recherche méthodique un tant soit peu sérieuse _, je me demandai ensuite _ poursuit Florent Brayard en cette (germinale) page 10 de son « Introduction » _ si le résultat de mon enquête  _ stupéfiant au départ à propos d’un si haut responsable que Goebbels dans la machine étatique nazie, et amené à recevoir si souvent les confidences d’Adolf Hitler lui-même, en son privé… _ qui allait à l’encontre de l’historiographie concernant la diffusion des informations sur le génocide en Allemagne,

    constituait une exception, explicable de bien des façons,

    ou bien, si, au contraire, il ne rendait pas urgent un réexamen _ systématique : à la façon d’Albert Einstein face à la Physique générale de Newton, au vu de l’anomalie représentée par les résultats, incontournables, de l’expérience de Michelson et Morley, si l’on veut… _ de la question.

    …

    Depuis les procès de Nuremberg, en effet, on a pris l’habitude de supposer que les plus hautes instances du régime avaient rapidement été informées du meurtre planifié des Juifs. Les administrations compétentes, policières ou civiles, avaient, présumait-on, participé en toute connaissance de cause à la mise en œuvre de cette politique criminelle qui demeurait cependant cachée à la population.

    …

    Pour être largement admis _ et depuis longtemps _, ces schémas d’analyse hérités d’une tradition judiciaire _ en effet _ montraient peut-être leurs limites, dans la mesure où, incapables de l’intégrer harmonieusement, ils ne pouvaient que disqualifier l’expérience de Goebbels en la posant comme une exception.

    …

    Le présent livre se veut _ en conséquence de quoi ! _ le réexamen de ces catégories d’analyse,

    et partant une histoire de ce phénomène à part entière qu’a été le secret _ et même le « complot » (d’État) ! _ entourant la « solution finale de la question juive » _ peut déduire de cela Florent Brayard, page 11 de sa très éclairante « Introduction » !!!  

    …

    Je reviens maintenant à la suite de l’organisation du livre de Florent Brayard.

    …

    Les chapitres IV, « Le concept d’ »extermination » dans la sphère publique«  (pages 157 à 182) et V, « Comprendre l’ »extermination du Juif«  (pages 183 à 225) éclairent la très cruciale polysémie du mot « extermination » dans la perspective des Nazis _ Hitler appliquant d’abord, et  en très grande proportion !, le terme à la menace subie par les Allemands ! _  ;

    les chapitres VI, « Le silence qui suivit Wannsee«  (pages 231 à 260) et VII, « Une relecture de Wannsee«  (pages 261 à 294) permettent à Florent Brayard de préciser point par point sa position sur ce qui fut décidé ou pas à cette conférence, par rapport aux thèses de ses confrères ;

    et enfin les chapitres IX, « La « solution finale » comme complot«  (pages 365 à 398) et X, « Une preuve du complot par son dévoilement«  (pages 399 à 421) font le point sur les attitudes et les actes, par rapport aux discours et aux silences des acteurs de l’Histoire, quant à la mise en œuvre accélérée et tenue le plus possible secrète du meurtre généralisé des Juifs, de mai 1942 à octobre 1943 (et les deux discours de Himmler à Posen), pour le chapitre IX ; et sur l’évolution de la position des dirigeants nazis, eu égard à ce qui devenait un secret de moins en moins restreint et gardé, d’octobre 1943 à la chute du régime, en avril-mai 1945 ; du déni à la revendication eschatologique même…

    …

    Quant à l’Épilogue, titré « « Exterminer », futur du passé«  (pages 423 à 451),

    il revient sur les perspectives eschatologiques des uns et les autres, et notamment Goebbels, Himmler et Hitler, au tout premier chef,

    en débutant par une analyse détaillée du film de propagande commandé très probablement par Goebbels, et à destination de la postérité, et tourné au ghetto de Varsovie du 30 avril 1942, jusqu’au 2 juin :

    …

    « C’est bien cela qu’il _ Goebbels _ voulait fixer pour la postérité : le sort des Juifs allemands dans les ghettos de l’Est, en route pour une transplantation future : « (Hitler) veut absolument repousser les Juifs hors d’Europe. C’est bien ainsi. Les Juifs ont infligé tant de souffrance à notre continent que la peine la plus dure que l’on peut leur infliger est toujours et encore trop douce », notait Goebbels dans son Journal, indique Florent Brayard page 426.

    …

    Qui précise encore, page 428 : « Ce que le film donnait à voir, c’était donc des Juifs allemands décivilisés, retournés à l’état d’Ostjuden et _ devenant, au fur et à mesure du déroulé de cette scénarisation, peu à peu _ indiscernables dans le magma grouillant des ghettos« …

    …

    Et Florent Brayard de le commenter ainsi, page 429, puis pages 433-434 :

    « Pour moi, parce que je sais, ces images sont simplement insoutenables. Nous sommes en mai 1942, je l’ai dit. La visite de Himmler à Lublin, le 18 juillet, marquera le lancement de l’évacuation de la population juive de Varsovie. Deux mois plus tard, 80 % des Juifs du ghetto auront été assassinés à Treblinka. Quatre sur cinq, parmi tous ceux que la caméra a fixés. La petite fille serrant son ours en peluche et la grand-mère qui tricotait. Peut-être les deux hommes qui avaient présenté leur prétendu laissez-passer. Ceux-là ou d’autres, des centaines de milliers d’autres. Titre du rapport final du liquidateur du ghetto, le SS-Brigadeführer Jürgen Stroop : « Il n’y a plus de zone de résidence juive à Varsovie ! » « …

    …

    « Tout est faux. On a mis en scène, on a multiplié les prises, on a choisi les angles et travaillé les lumières, sélectionné les figurants. (…) Tout est faux, passé au moulinet de la caricature ou de l’invention antisémite.

    Mais tout est vrai. Le film est conçu comme un documentaire scénarisé et non pas comme une fiction. Ce qu’on voit à l’écran _ et cela est fondamental _ c’est la manière dont Goebbels, sincèrement, envisageait le futur des Juifs allemands déportés à l’Est, leur « extermination » _ à long terme (seulement…). Le ministre de la Propagande n’avait pas commandé ce film pour cacher le meurtre systématique des Juifs pour la bonne et simple raison qu’il n’en avait pas alors connaissance. (…)

    Goebbels ne savait pas et se réjouissait sans savoir : « Je m’efforce en permanence d’envoyer le plus de Juifs possible vers l’Est ; s’ils sont en dehors du territoire du Reich, alors ils ne peuvent pas nous nuire au moins pour le moment«  _ notait Goebbels dans son Journal le 29 mai 1942.

    Le secret, c’est ce qui avait permis au ministre de la Propagande  de croire commander un documentaire, alors que la « réalité » qu’il mettrait en scène était d’ores et déjà devenue une fiction« …

    …
    Et Florent Brayard de méditer, toujours pages 434-435 :

    « On ignore si Goebbels avait repensé à son film, quatorze mois plus tard, en octobre 1943, quand Himmler annonça à Posen que la « solution finale » avait été un meurtre et que ce meurtre était achevé. Une fois _ mais très vite _ la surprise passée, il aurait pu se dire avec ironie que son documentaire pouvait toujours servir : toujours pour expliquer la disparition des Juifs _ au moins du territoire du Reich allemand; et déjà de Berlin, dont il était le Gauleiter… _, mais en cachant cette fois volontairement au peuple allemand vainqueur cet acte monstrueusement transgressif _ voilà ! _ qu’avait été le meurtre des Juifs. Conçu comme un documentaire, ce film aurait pu être utilisé en tant que fiction prenant la forme du documentaire. Cet usage potentiel, lui aussi, était rendu possible par le secret : Himmler avait dévoilé _ à des membres choisis des sphères dirigeantes _ le contenu criminel de la « solution finale » à la seule élite, en lui ordonnant de n’en plus jamais parler.

    C’est parce que cette politique était secrète que, dans l’Europe nazie des années 1960 ou 1980, les spectateurs du film auraient pu recevoir comme un documentaire la fiction que Goebbels avait, à son insu, fait réaliser. La victoire du Reich aurait empêché au mot « extermination » de prendre le sens que nous lui connaissons _ en un autre contexte que celui envisagé par les Nazis… _ et qui rend si compliquée _ encore : du moins jusqu’ici… : faute de ce décentrage vis-à-vis des représentations du présent que doit permettre, justement, le travail des historiens ! _ notre compréhension de ce passé. Mais le Reich heureusement fut défait« …

    …
    Le reste de l’ »Épilogue » est consacré aux perspectives eschatologiques des dirigeants du régime nazi, Himmler et Hitler ; en 1944 et 45 surtout,

    à l’approche de leur fin…

    …

    …

    Auschwitz, enquête sur un complot nazi, de Florent Brayard, aux Éditions du Seuil

    est un livre important,

    qui marque probablement une avancée

    dans le déchiffrement de l’histoire de la « solution finale« 

    et de ses modalités pratiques cyniquement diversement mensongères…

    …

    Nul doute que ce travail

    et le détail même de ce qu’il déduit, au cas par cas, comme ignorance ou mensonge,

    va susciter de nouvelles fécondes réponses…

    …

    …

    Titus Curiosus, ce 22 février 2012