Auteur/autrice : francislippa

  • AmĂ©liorer la dĂ©mocratie (en France) : une superbe contribution de Guy Carcassonne

    Sans commentaires _ ou presque ! _, pour une fois, de ma part,

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    je rĂ©percute sur ce blog les trĂšs judicieuses propositions (au service d’une dĂ©mocratie authentique !)

    _ le diable se cachant durablement dans les détails ;

    surtout quand on refuse obstinément de les « régler«  ! _

    de ce constitutionnaliste Ă©minentissime qu’est Guy Carcassonne :

    …

    contre le cumul des mandats électoraux en France,

    …

    publiées hier sur le site du Monde,

    et parues dans l’Ă©dition papier du journal datĂ©e de ce mardi 4 mai 2010.
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    « Constitutionnaliste français rĂ©putĂ©, Guy Carcassonne a Ă©tĂ© conseiller (Relations avec le Parlement) auprĂšs de Michel Rocard, alors premier ministre (1988-1991). En 2007, il a participĂ© au « ComitĂ© de rĂ©flexion sur la rĂ©forme des institutions » prĂ©sidĂ© par Edouard Balladur. Il est, notamment, l’auteur de « La Constitution«  (Points Seuil, derniĂšre Ă©dition le 6 janvier 2009) »

    _ prĂ©cise aussi la rĂ©daction du journal…

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    « Cumul des mandats, le piĂšge« …

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    « Le cumul des mandats est une plaie. Il faut la cautĂ©riser _ d’urgence et enfin ! notre dĂ©mocratie ne s’amĂ©liorant pas ! Rien n’interdit de le faire intelligemment _ certes ! Reprenons tour Ă  tour chacune de ces trois affirmations. Que le cumul soit une plaie tient d’abord Ă  cette Ă©vidence, que l’on connaĂźt au moins depuis Goldoni : mĂȘme Arlequin ne peut servir convenablement deux maĂźtres. La nation et les collectivitĂ©s territoriales ont des intĂ©rĂȘts qui peuvent ĂȘtre diffĂ©rents voire, Ă  l’occasion, s’affronter. Celui qui est Ă©lu des deux penchera d’un cĂŽtĂ© et abandonnera l’autre. La confusion des genres nuit toujours Ă  l’un d’entre eux au moins, quand ce n’est pas aux deux. Or reprĂ©senter la nation est une occupation qui est bien digne d’un plein-temps _ en effet ! _ et qui s’exercera d’autant mieux _ eh oui ! _ que l’on n’aura que cela Ă  accomplir, ce qui est dĂ©jĂ  beaucoup. Ne pas l’admettre est intrinsĂšquement choquant.

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    Ensuite, s’il est vrai que le cumul n’est certes pas le seul motif de l’absentĂ©isme, peut-ĂȘtre mĂȘme pas le premier, il en reste un, puissant, et l’on mesure chaque jour la difficultĂ© de renforcer une institution parlementaire que ses membres persistent Ă  dĂ©serter quand trois jours de prĂ©sence et de travail effectifs changeraient tout en bien _ voilĂ .

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    Si, Ă  la rigueur, le cumul pouvait se comprendre dans la France centralisĂ©e de jadis, oĂč il mettait un peu de liant entre le centre et la pĂ©riphĂ©rie, il est tout Ă  fait hors de saison depuis que la dĂ©centralisation a confiĂ© des responsabilitĂ©s lourdes et Ă©minentes aux Ă©lus locaux, lesquels, au demeurant, bĂ©nĂ©ficient, dans leurs relations avec l’État, des facilitĂ©s de toutes sortes que leur offrent les techniques d’aujourd’hui : on peut contacter un bureau ministĂ©riel sans pigeon voyageur ou nuits passĂ©es dans un train Ă  vapeur. Ce cumul, enfin, est un dĂ©sastre politique puisqu’il bloque le renouvellement et la diversitĂ© d’un corps Ă©lectif que menacent le vieillissement, l’homogĂ©nĂ©itĂ© et, avec eux, la sclĂ©rose _ oui, oui…

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    Plusieurs centaines de parlementaires en situation de cumul, cela signifie plusieurs centaines de mandats, parfois importants, fermĂ©s aux femmes, aux jeunes, Ă  la diversitĂ©, qui en auraient pourtant grand besoin et nous tous avec eux. Il y a davantage, presque plus grave encore. La tendance est assez naturelle _ hĂ©las ; et bien difficile Ă  « remonter« … _ qui conduit chaque Ă©lu Ă  se mĂ©fier de tout nouveau venu de son propre parti, surtout s’il semble prometteur. Ne va-t-il pas chercher Ă  prendre la place ? Le plus sĂ»r est alors d’occuper soi-mĂȘme tout le terrain disponible.

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    En cumulant, on s’Ă©pargne une concurrence interne qui pourrait se rĂ©vĂ©ler dangereuse _ pour soi. RĂ©sultat ? On s’active Ă  Ă©carter les talents _ oui, oui _ menaçants, auxquels on tend Ă  prĂ©fĂ©rer la mĂ©diocritĂ© _ mieux contrĂŽlable _, celle qui ne peut pas faire d’ombre. Dans les autres pays, au contraire, l’arrivĂ©e de candidats jeunes et douĂ©s est encouragĂ©e, saluĂ©e. L’impossibilitĂ© du cumul diminue la menace et, pour tous les mandats, il devient de l’intĂ©rĂȘt bien compris de chacun _ = tous ! _ de faire Ă©merger le meilleur candidat, plutĂŽt que de voir celui qui est dĂ©jĂ  en place investir _ pour lui d’abord (cf Machiavel) _ tout l’espace.

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    La rĂ©forme intervenue en 1985 avait au moins eu le mĂ©rite de limiter le cumul Ă  deux mandats, mettant fin au dĂ©lire antĂ©rieur dans lequel le mĂȘme, Jean Lecanuet ou Louis Mermaz par exemple, pouvait ĂȘtre simultanĂ©ment conseiller municipal, maire, conseiller gĂ©nĂ©ral, prĂ©sident du conseil gĂ©nĂ©ral, conseiller rĂ©gional, prĂ©sident du conseil rĂ©gional, dĂ©putĂ© ou sĂ©nateur et encore, pour faire bonne mesure, parlementaire europĂ©en ! Mais ce retour Ă  moins de dĂ©raison s’est traduit _ par une spirale vicieuse _ par l’extension de cette dĂ©raison mĂȘme, le cumul Ă©tant devenu quasi-systĂ©matique.

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    Il n’est pas un phĂ©nomĂšne ancien. En gros, il concernait environ 30 % des dĂ©putĂ©s sous la IIIe RĂ©publique, 40 % sous la IVe. Dans un premier temps, la Ve avait poursuivi cette tendance Ă  la hausse avant, brutalement, de l’accĂ©lĂ©rer. AprĂšs les Ă©lections lĂ©gislatives de 1973, 30 % des dĂ©putĂ©s encore ne dĂ©tenaient que ce seul mandat. Mais un hasard allait _ hĂ©las _ tout changer _ en pire…

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    Dans la foulée de la présidentielle manquée de peu en 1974, des élections cantonales eurent lieu, en 1976, auxquelles le Parti socialiste renaissant présenta des jeunes en trÚs grand nombre. Le scrutin ayant été un succÚs, beaucoup furent élus et se trouvÚrent alors candidats naturels aux élections municipales qui intervinrent en 1977.

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    Nouveau succĂšs qui porta les intĂ©ressĂ©s, jouissant dĂ©sormais de plus de notoriĂ©tĂ©, Ă  reprĂ©senter leur formation aux Ă©lections lĂ©gislatives de 1978. La gauche les perdit, mais tous ceux de ses membres qui Ă©taient de nouveaux dĂ©putĂ©s entrĂšrent au Palais Bourbon dĂ©jĂ  lestĂ©s d’un autre mandat, voire deux ou plus. La victoire de 1981 paracheva le phĂ©nomĂšne Ă  gauche.

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    La droite, de son cĂŽtĂ©, avait compris la leçon _ de pragmatisme _ et la reprit Ă  son compte dans les scrutins successifs de 1982, 1983 et 1986. Depuis, le cumul s’est installĂ© Ă  plus de 90 % _ voilĂ  ! Et quand, passagĂšrement, son taux diminue, ce n’est pas l’effet d’une volontĂ©, mais seulement de la dĂ©faite qu’ont subie les aspirants au cumul qui avaient le malheur d’appartenir au camp dĂ©fait. A cela que les Français ressentent, si l’on en croit les sondages, les partisans du cumul opposent toutes sortes d’arguments _ rhĂ©toriques…

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    Le premier serait celui du choix des Ă©lecteurs rendus, par leur vote, premiers responsables du cumul. Mais quel choix ont-ils vraiment ? Lorsque le candidat qui reprĂ©sente leurs convictions dĂ©tient dĂ©jĂ  un mandat, ses Ă©lecteurs n’ont d’alternative qu’entre se rĂ©signer au cumul ou voter contre leurs convictions. Est-ce un vĂ©ritable choix ?

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    Le deuxiĂšme argument excipe du contact _ voilĂ  ! _ que le cumul permet avec le fameux terrain, et ses rĂ©alitĂ©s _ prĂ©gnantes. Ah bon ! Donc les dĂ©putĂ©s français seraient ainsi nettement meilleurs que tous les autres au monde qui, eux, ne cumulent pas ? On ne sait s’il faut ĂȘtre ravi ou inquiet de l’apprendre. En rĂ©alitĂ©, nul besoin d’un mandat local pour rester proche des Ă©lecteurs, en ressentir l’Ă©tat d’esprit et les besoins. Le mode de scrutin, majoritaire et uninominal, interdit _ suffisamment, dĂ©jĂ  _ au dĂ©putĂ© qui souhaite sa réélection de nĂ©gliger sa circonscription et la proximitĂ© avec ceux qui y vivent.

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    Le troisiĂšme argument tient Ă  l’acquisition d’expĂ©rience que le cumul autorise. Il est un peu plus sĂ©rieux, mais guĂšre. En France jadis, et partout ailleurs aujourd’hui, une sorte de cursus honorum classique conduit Ă  des fonctions locales qui, plus tard, ouvrent la voie au mandat national. Cela produit ainsi des Ă©lus dĂ©jĂ  expĂ©rimentĂ©s mais encore disponibles. CarriĂšres locale et nationale peuvent se succĂ©der, non se confondre ou se superposer.

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    Quant au quatriĂšme argument, celui selon lequel le mandat parlementaire permet d’obtenir plus _ ah ! ah ! _ pour la collectivitĂ© qu’on dirige, il est Ă  la fois douteux et doublement honteux : d’une part, il place la fonction nationale au service exclusif _ hĂ©las ! _ de la fonction locale, ce qui est une aberration thĂ©orique et pratique ; d’autre part, il crĂ©erait, s’il se vĂ©rifiait, une iniquitĂ© injustifiable au dĂ©triment des collectivitĂ©s dont le premier responsable n’est pas parlementaire. Or comme il y a 920 parlementaires et prĂšs de 37 000 collectivitĂ©s territoriales…

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    Mais, nous dit-on encore, la suppression du cumul ne serait envisageable qu’aprĂšs l’adoption d’un statut de l’Ă©lu. Il n’y a plus alors qu’Ă  chiffrer ce dernier en centaines de millions pour Ă©vacuer la rĂ©forme. Sauf que ce statut, s’il peut mĂ©riter d’ĂȘtre amĂ©liorĂ©, n’est certes pas tel qu’il imposerait d’insoutenables sacrifices _ voyons…

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    Enfin, dernier argument, le cumul ferait partie de notre culture _ ou habitus installĂ©… Mais de quelle culture _ un bien beau mot ! _ s’agirait-il donc ? Une culture nationale ? Nullement. Ni vous ni moi ne l’avons. Seuls l’ont ceux qui le pratiquent et leur nombre, quoi qu’excessif, ne suffit certes pas Ă  rendre nationale une culture qui n’est donnĂ©e en partage qu’Ă  quelques centaines de personnes.

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    Pour mettre fin Ă  ces absurditĂ©s _ voilĂ  ! _, l’idĂ©e est parfois avancĂ©e de n’interdire le cumul que touchant une fonction exĂ©cutive locale. Ainsi ne pourrait-on plus ĂȘtre dĂ©putĂ© et maire, mais pourrait-on demeurer dĂ©putĂ© et conseiller municipal. Ce compromis ne prĂ©sente pas de mĂ©rites en lui-mĂȘme. Il n’aurait de sens qu’Ă  dĂ©faut d’une prohibition plus radicale, mais pourquoi donc faudrait-il renoncer Ă  celle-ci ? De plus, dans un tel systĂšme, se dĂ©velopperait la pratique _ hypocrite _ du contournement par lequel un parlementaire confierait la municipalitĂ© Ă  un prĂȘte-nom, tout en continuant Ă  agir comme son vĂ©ritable patron. Ni la dĂ©mocratie ni l’efficacitĂ© n’ont rien Ă  y gagner _ en effet.

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    Oui, donc, il faut cautĂ©riser la plaie. Mais seule la loi peut le faire car le cumul, aussi longtemps qu’il n’est pas juridiquement interdit, est politiquement _ = pragmatiquement : la norme dominante ces temps-ci… _ obligatoire. Il est vrai que le maire est souvent le meilleur candidat Ă  la dĂ©putation (et parfois vice-versa). De ce fait, le dĂ©tenteur d’un seul mandat, mĂȘme sincĂšrement acquis au non-cumul, subira des pressions de son parti, de ses militants, pour briguer un siĂšge que, sans lui, ils craignent de ne pas conquĂ©rir. L’intĂ©ressĂ© ne pourra se soustraire Ă  ce qui devient une exigence _ de succĂšs.

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    S’ajoute encore la volontĂ©, comprĂ©hensible, de renforcer une position menacĂ©e _ Arnaud Montebourg a dĂ» s’y rĂ©signer aprĂšs avoir failli perdre, en 2007, son mandat de dĂ©putĂ© _ soit dans le souci d’amĂ©liorer ses chances de réélection, soit, Ă  dĂ©faut, dans celui de se prĂ©munir contre une disparition complĂšte en cas d’Ă©chec. L’on constate ainsi que tout _ ou presque _ milite, rationnellement, pour contraindre les Ă©lus au cumul, lors mĂȘme qu’ils le rĂ©prouveraient.

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    C’est d’ailleurs pour cela qu’il n’est malheureusement pas au pouvoir d’un seul parti de donner le bon exemple, en escomptant sa contagion _ vertueuse. L’avantage concurrentiel qu’il pourrait tirer de sa vertu _ voilĂ  _ ne pĂšserait guĂšre au regard du handicap Ă©lectoral qu’il s’infligerait Ă  lui-mĂȘme. Pis ! Le dommage qui en rĂ©sulterait dissuaderait dĂ©finitivement les autres de le suivre dans cette voie. Quelque sympathie que l’on puisse avoir pour une dĂ©marche courageuse, elle s’incline devant ce que cette mĂȘme dĂ©marche pourrait avoir de suicidaire et, partant, de contre-productif _ en effet…

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    CautĂ©riser la plaie implique donc de trancher dĂ©finitivement _ si possible : sans tentation de repli et retour en arriĂšre _ la relation incestueuse qu’ont entre elles les carriĂšres nationale et locale. Seule la loi en a les moyens. Elle peut le faire intelligemment _ voilĂ  oĂč se situent les propositions ici du constitutionnaliste Guy Carcassonne…

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    Il existe un obstacle technique. En effet, seule une loi organique peut _ constitutionnellement, donc _  interdire le cumul aux parlementaires. Or celles des lois organiques qui sont relatives au SĂ©nat imposent l’accord de ce dernier. Comme il est impossible de l’y contraindre et peu probable _ pragmatiquement _ qu’il le donne jamais, ne restent que soit un rĂ©fĂ©rendum, soit un interdit qui ne s’Ă©tende pas aux sĂ©nateurs.

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    Cette seconde formule pourrait ĂȘtre avantageuse. Lorsque le cumul existe Ă  l’Ă©tranger, c’est toujours dans la seconde chambre. En outre, puisque celle-ci, constitutionnellement, « assure la reprĂ©sentation des collectivitĂ©s territoriales », il n’est pas indĂ©cent qu’elle soit largement composĂ©e d’Ă©lus locaux. Signalons un autre avantage. Si le cumul, interdit Ă  l’AssemblĂ©e, restait autorisĂ© au SĂ©nat, nombre de grands Ă©lus migreraient d’une chambre Ă  l’autre, peuplant ainsi la seconde de personnalitĂ©s de premier plan, en pleine activitĂ© et exerçant des responsabilitĂ©s importantes. Si les prĂ©sidents de conseils rĂ©gionaux ou gĂ©nĂ©raux et les maires n’ont pas leur place au Palais Bourbon, ils pourraient l’occuper au Palais du Luxembourg pour le plus grand bĂ©nĂ©fice de tous _ voilĂ …

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    Comment les choses pourraient-elles se passer ? S’il faut s’en remettre Ă  la « bĂ©nĂ©volence » des premiers intĂ©ressĂ©s, on risque d’attendre quelques dĂ©cennies encore _ = les calendes grecques. Lionel Jospin avait dĂ©jĂ  fait une tentative que sa propre majoritĂ© avait rĂ©duite Ă  nĂ©ant puisqu’elle avait exigĂ© que l’interdit s’appliquĂąt aux sĂ©nateurs, sachant _ ah ! ah ! _ que ces derniers n’y consentiraient pas, ce qui advint.

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    Alors quel autre cheminement ? L’optimiste escomptera la rĂ©pĂ©tition _ conjoncturelle _ du scĂ©nario qui avait conduit Ă  l’adoption du quinquennat prĂ©sidentiel : Jacques Chirac ne le voulait pas mais, sachant que les Français y Ă©taient favorables et que son principal concurrent l’annoncerait, il n’avait pas voulu lui abandonner cet avantage.

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    De la mĂȘme maniĂšre si, en 2012, l’un des finalistes prĂ©sumĂ©s promet la fin du cumul et que le scrutin s’annonce disputĂ©, alors l’autre se trouvera obligĂ© de faire pareil. L’un et l’autre devront se prononcer clairement : soit le rĂ©fĂ©rendum et la prohibition pour tous, soit la voie parlementaire et l’interdit pour les seuls dĂ©putĂ©s, lesquels ne pourront refuser de traduire ce sur quoi le prĂ©sident nouvellement Ă©lu et, sans doute, eux-mĂȘmes se seront engagĂ©s.

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    Enfin, si cet espoir se rĂ©vĂ©lait infondĂ©, subsisterait la possibilitĂ© d’un rĂ©fĂ©rendum d’initiative minoritaire. Rappelons _ assez utilement ! _ qu’il y faut le soutien de 184 parlementaires et d’un dixiĂšme des Ă©lecteurs. PlutĂŽt que de persister dans la dĂ©marche masochiste qu’ils envisagent aujourd’hui, les socialistes, notamment, pourraient apporter les parrainages nĂ©cessaires et il est probable que les Ă©lecteurs, mĂȘme fidĂšles Ă  d’autres formations, ne rechigneraient pas Ă  apporter leur concours pour mettre fin Ă  une pratique qui semble tous _ oui, oui ! _ les indisposer fort. DĂ©jĂ , des Ă©tudiants, des citoyens, envisagent une mobilisation en ce sens.

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    Quant Ă  la transition Ă  mĂ©nager, elle sera assez simple. Aux Ă©lections municipales de mars 2013, puis aux cantonales et rĂ©gionales, Ă©ventuellement fusionnĂ©es en 2014, les parlementaires qui seraient Ă©lus devraient, dans le mois suivant, opter entre leur mandat national ou local pour n’en retenir qu’un seul.

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    Ne restera plus Ă  rĂ©gler que cette autre loufoquerie _ mais oui ! _ par laquelle on voit des ministres exercer des responsabilitĂ©s locales. Sa volontĂ© avait suffi Ă  Lionel Jospin pour l’interdire aux membres de son gouvernement. Cette volontĂ©, hĂ©las, n’a pas survĂ©cu Ă  son dĂ©part et ses successeurs ont eu la faiblesse _ en effet _ de ne pas l’imposer. En droit, il y faudrait une rĂ©vision non plus de la loi organique mais de la Constitution elle-mĂȘme. Au moins les candidats Ă  la prochaine Ă©lection prĂ©sidentielle pourront-ils ĂȘtre appelĂ©s Ă  se prononcer Ă©galement sur cette question, et l’on est prĂȘt Ă  parier qu’ils feront alors surenchĂšre de rigueur, ce qui devrait suffire Ă  rĂ©gler le problĂšme en attendant que se prĂ©sente l’occasion de retoucher Ă  ce propos notre loi fondamentale.

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    La voie n’est pas encore dĂ©gagĂ©e, mais le cumul luit peut-ĂȘtre de ses derniers feux. Il serait plus que temps qu’ils s’Ă©teignent et les Français seraient les premiers Ă  s’en satisfaire ; ce qui, en dĂ©mocratie, n’est _ certes ! _ pas tout Ă  fait indiffĂ©rent. Cumulatio delenda est.


    Guy Carcassonne est professeur de droit public Ă  l’universitĂ© Paris-Ouest Nanterre-la DĂ©fense…….
    Titus Curiosus, ce 4 mai 2010

  • la traversĂ©e du siĂšcle d’un honnĂȘte homme (et beau garçon) en quelques fĂ©condes rencontres d’artistes-crĂ©ateurs en des capitales cosmopolites : le parcours de Peter Adam de Berlin Ă  La Garde-Freinet, via Paris, Rome, New-York et Londres

    Non sans quelques points communs _ nous allons le dĂ©couvrir… _ avec cet immense livre qu’est « Le LiĂšvre de Patagonie » de Claude Lanzmann :

    une autre traversĂ©e _ un peu chahutĂ©e _ du siĂšcle en quelques judicieuses rencontres (et un chef d’Ɠuvre cinĂ©matographique !),

    …

    voici que Peter Adam _ ou Klaus-Peter Adam, un garçon juif allemand, au départ, natif de Berlin en 1929, puis devenu citoyen britannique vers 1965, peu aprÚs le décÚs de sa mÚre, la battante et admirable Louise, le 6 mai 1965 :

    …

    cf page 214 : « j’optai Ă  cette Ă©poque pour la nationalitĂ© anglaise.

    …

    Depuis longtemps j’essayais de me dĂ©barrasser du garçon allemand _ qu’il Ă©tait de naissance : la famille (juive) de son pĂšre venait de « Chodzesin, une petite ville de Prusse orientale. Mon arriĂšre grand-pĂšre, Jacob Adam, y Ă©tait nĂ© en 1789. Depuis le XVIIIĂšme siĂšcle, sa famille vivait du commerce du drap de laine. Cette activitĂ© les avait menĂ©s jusqu’en Pologne et en Lituanie« , page 14 ; « du cĂŽtĂ© de ma mĂšre, les Leppin et les Gurke _ Gurke signifiant « concombre » _, Ă©taient d’un tout autre genre : pauvres, chrĂ©tiens, et de souche paysanne« , page 20 _

    afin de n’avoir de racines que dans l’imaginaire.« 

    …

    Et il poursuit : « Il se produisit mille choses dans ma vie et je possĂ©dais une Ă©nergie et une curiositĂ© infinies. Je laissais l’univers tourbillonner autour de moi, espĂ©rant ne pas m’y noyer

    …

    _ le titre original de ce « MĂ©moires Ă  contre-vent« , traduit par l’auteur lui-mĂȘme en français en 2009, Ă©tait, en anglais, en 1995 (pour les Éditions Andre Deutsch, Ă  Londres) : Not drowning, but waving _ an autobiography…

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    Je m’acceptais tel que j’Ă©tais, je n’Ă©tais gĂȘnĂ© ni par mes dĂ©fauts, ni par mes qualitĂ©s. J’essayais, comme toujours _ en effet ! _ d’ĂȘtre honnĂȘte avec moi-mĂȘme« …

    …

    voici que Peter Adam offre au lectorat français et francophone

    …

    _ mais cet amoureux de longue date de la France

    avant mĂȘme d’y venir sĂ©journer, pour la premiĂšre fois, en 1950

    …

    (cf au chapitre « Alma mater, 1949-1950« , les pages 139 à 146 :

    « En 1950, je partis pour la premiĂšre fois Ă  Paris. Mon ami Klaus Geitel Ă©tudiait lĂ -bas et je dĂ©cidai de lui rendre visite. A Paris, Klaus m’attendait gare du Nord avec deux amis. J’Ă©tais tellement excitĂ© que j’entendis Ă  peine leurs noms. Le premier, Hans Werner Henze, Ă©tait un compositeur allemand ; le second, Jean-Pierre Ponelle, un scĂ©nographe français«  : mais oui !..) ;

    …

    puis, une seconde fois, en 1951, au chapitre suivant, « Mes premiers pas d’intellectuel _ Paris 1950-1953«  :

    « A l’automne 1951 _ ayant obtenu « une bourse d’un an du gouvernement français, ainsi qu’une inscription Ă  la Sorbonne« , page 147 _, je dĂ©barquais Ă  Paris pour la seconde fois«  :

    …

    « J’arrivais au bon moment. Le passĂ© Ă©tait enfin soldĂ© ou presque. La France de la QuatriĂšme RĂ©publique commençait Ă  se moderniser.  (…) Les gens avaient l’air riche ; ils possĂ©daient un goĂ»t innĂ© pour la qualitĂ© et le style _ voilĂ  _, doublĂ© d’un sens aigu de la compĂ©tition« , page 147 ; « Alors qu’Ă  Berlin, nous avions essayĂ© de construire un nouveau monde, les Français jouaient au ping-pong avec leur hĂ©ritage culturel, retournant les idĂ©es dans tous les sens, juste pour le plaisir. Je me sentis immĂ©diatement chez moi, le lycĂ©e de Berlin m’ayant bien prĂ©parĂ© Ă  ce perpĂ©tuel dĂ©sir de thĂ©oriser et de synthĂ©tiser les idĂ©es. Les bĂątiments de la Sorbonne reflĂ©taient ce mĂȘme esprit libre et chaotique. Les vieux couloirs sombres fourmillaient d’Ă©tudiants bruyants et fougueux. Les murs Ă©taient recouverts de slogans trĂšs politiques, culturels ou sexuels, combinant parfois les trois en mĂȘme temps comme dans celui-ci : « Fais-toi sucer en Russie, Simone ! » », page 148…

    il avait fait ses études secondaires au lycée français de Berlin, dÚs 1940, page 58)

    …

    mais cet amoureux de longue date de la France,

    donc,

    …

    y vit désormais, depuis août 1989, à demeure, cela fait vingt-et-un ans

    (depuis sa retraite de reporter et rĂ©alisateur de la BBC, en aoĂ»t 1989 : car c’est lĂ , Ă  la BBC, que se dĂ©roula, en effet, sa « principale«  carriĂšre, du 4 avril 1968, Ă  la cĂ©rĂ©monie de dĂ©part de sa retraite, en aoĂ»t 1989) :

    …

    en son « cabanon«  du Mazet, à La Garde-Freinet, dans les Maures, et non loin de Saint-Tropez

    …

    _ Facundo Bo et Peter Adam découvrirent, en effet, cette thébaïde « un matin de 1970«  :

    …

    « un petit vallon oĂč des moutons broutaient prĂšs des oliviers.

    C’Ă©tait l’endroit dont nous _ Facundo & Peter _ rĂȘvions _ 12 000 mĂštres carrĂ©s isolĂ©s du monde et un petit cabanon. Nous l’achetĂąmes aussitĂŽt.

    …

    La Garde-Freinet allait devenir notre port d’attache pour les quarante annĂ©es Ă  venir« , page 275 _

    …

    mais cet amoureux de longue date de la France y vit désormais à demeure,

    avec son compagnon Facundo Bo : compagnon depuis leur coup de foudre lors d’un « dĂźner snob« , en 1968, Ă  Paris ;

    …

    cf page 236 : « Durant la réalisation de ce documentaire _ pour la BBC : La maison Christian Dior, en 1968, donc _,

    j’eus l’occasion, un soir, d’ĂȘtre invitĂ© Ă  un de ces dĂźners snobs dont les Français raffolent. J’Ă©tais assis en face d’un jeune acteur argentin au physique extraordinaire, au type lĂ©gĂšrement indien. Comme d’habitude, je parlais beaucoup, faisant de mon mieux pour impressionner. J’avais appris l’art de l’autodĂ©fense et ajoutĂ© du cynisme Ă  mon scepticisme naturel. IntriguĂ© par les yeux inquisiteurs de ce garçon, je parlais des souffrances au Biafra _ dont Peter revenait d’y rĂ©aliser un reportage particuliĂšrement pĂ©rilleux (et tragique !) : il en fait le rĂ©cit aux pages 227 Ă  232 _, mais Ă©galement du grand bal de l’OpĂ©ra de Paris _ le Bal des petits lits blancs _ auquel j’avais assistĂ© la veille. Je rĂ©vĂ©lais ainsi l’un de mes nombreux paradoxes dont je n’Ă©tais pas trĂšs fier.

    …

    Facundo _ c’Ă©tait le prĂ©nom de ce garçon trĂšs beau et gĂȘnĂ© _ ne prononça pas un seul mot de la soirĂ©e. A la fin, au moment de partir, je lui glissai mon adresse Ă  Londres.

    …

    Trois semaines plus tard, je reçus une lettre : « Cher Peter, dĂ©truisez cette lettre, je n’ai jamais Ă©crit une telle lettre Ă  personne, mais pendant ces trois derniĂšres semaines, je n’ai pas arrĂȘtĂ© de penser Ă  vous et je voulais simplement vous le dire. Je vous prie de m’excuser ». La lettre Ă©tait signĂ©e Facundo Bo.

    …

    Trois heures plus tard, je m’envolai pour Paris« …

    …

    « Je crois au coup de foudre _ poursuit-il aussitĂŽt, toujours page 236, en commentaire rĂ©trospectif. Pendant les quarante-deux ans Ă  venir _ de 1968, leur rencontre, jusqu’en 2010, oĂč paraissent ces « MĂ©moires » en traduction française _, Facundo serait la source de beaucoup de mes joies et de mes chagrins _ la maladie de Parkinson de Facundo dĂ©clarĂ©e « à l’Ăąge de quarante ans« , « l’empĂȘchant petit Ă  petit _ lui acteur brillant de la troupe de théùtre TSE, d’Alfredo Arias _ de monter sur scĂšne« , dĂ©couvre-t-on, Ă  un coin de page, page 412 ;

    …

    cf aussi, le jour de son dĂ©part de Londres pour gagner la France, page 440 : « Je ne savais pas alors combien ma nouvelle vie Ă  Paris _ et au Mazet, Ă  La Garde-Freinet _ allait m’apporter de joie d’amour solide et de douleur aussi, liĂ©e Ă  la fragilitĂ© croissante _ parkinsonienne ! _ de Facundo. Mais jamais je n’ai regrettĂ© ma dĂ©cision«  _ de venir vivre dĂ©finitivement en France : avec Facundo… Personne ne m’a jamais Ă©tĂ© aussi proche ; et je pense _ Ă©crit-il maintenant en 2009-2010 _ que personne ne le sera jamais. Facundo devint le centre absolu de ma vie«  _ voilĂ  !..  _

    …

    voici que Peter Adam offre au lectorat français et francophone une somptueuse traduction en français, cette année 2010, du récit autobiographique _ publié en 1995 à Londres sous le titre de Not drowning but waving _ an autobiography _ de sa traversée _ Berlin, Paris, Rome, New-York, Londres, La Garde-Freinet _ du siÚcle,

    …

    tout Ă  la fois en beau garçon _ ce peut ĂȘtre un atout ; du moins pour commencer, en se faisant « remarquer«  ; car Ă  la longue n’ĂȘtre que le « petit ami de« … s’avĂšre un peu court pour poursuivre et s’Ă©tablir au moins un peu…

    …

    et en honnĂȘte homme

    et artiste _ filmeur du monde et de la crĂ©ation artistique : ce sera lĂ  sa « vocation« … _ probe _ absolument ! et sans compromission aucune :

    …

    certains de ses trĂšs proches et meilleurs amis se suicideront face Ă  la « dĂ©tĂ©rioration«  (Peter Adam emploie le mot « dĂ©gradation« , page 410, en son chapitre « Inventaire« …) de ce monde :

    …

    le magnifique « grand reporter«  James Mossman (celui-lĂ  mĂȘme qui l’avait fait engager Ă  la BBC : c’Ă©tait le 4 avril 1968), le 5 avril 1971 ;

    …

    le peintre Keith Vaughan, le 4 novembre 1977… ;

    …

    mais encore, page 427 :

    « Au travail, le suicide mon collĂšgue Julian Jebb s’ajouta Ă  la longue liste de mes collĂšgues disparus, dont l’esprit toujours en Ă©veil _ pourtant ! _, n’avait pas Ă©tĂ© capable d’arrĂȘter la course Ă  l’autodestruction _ voilĂ  _ : les grands reporters James Mossman, Robert Vas et Ken Sheppard. Le garçon qui s’occupait de la maison de Tony Richardson Ă  La Garde-Freinet, tua d’abord sa petite amie avant de se donner la mort. La boisson et la solitude durant les longs mois d’hiver au Nid du Duc _ le hameau de la colonie Richardson, l’auteur du film Tom Jones, Ă  La Garde-Freinet _ l’avaient poussĂ© Ă  cet acte terrible, disait-on. La fille de Lawrence Durell, Sappho, se pendit« … Bref, « la mort continuait Ă  jalonner ma route« , remarque Peter, page 427…

    …

    « Dans les annĂ©es quatre-vingt, mon histoire d’amour avec la Grande-Bretagne touchait _ ainsi _ Ă  sa fin. Mme Thatcher n’avait pas encore engagĂ© _ profondĂ©ment, pas encore _ sa politique absurde et dĂ©sastreuse _ humainement : Peter Adam ne mĂąche pas ses mots ! _, mais un nouveau climat social se faisait _ dĂ©jĂ  _ sentir, sapant _ durement _ les qualitĂ©s de ce pays que j’avais tant apprĂ©ciĂ©. L’Angleterre, comme beaucoup de pays d’ailleurs, entraĂźnĂ©e par son dĂ©sir insatiable et impĂ©tueux de richesses, prĂŽnait _ maintenant _ l’arrivisme, la ruse, l’aviditĂ© comme qualitĂ©s essentielles. Les inĂ©galitĂ©s flagrantes, la cruautĂ© des riches, la complaisance des gens au pouvoir et la corruption _ lire ici Paul Krugman… _ devenaient monnaie courante. Je regardais les yuppies, interchangeables avec leurs chemises Ă  rayures, leurs bretelles rouges, leurs manteaux Ă  Ă©paules marquĂ©es, leurs BMW, leur arrogance, leurs femmes Ă  sac Ă  mains Ă  chaĂźnes dorĂ©es _ on ne disait pas encore le bling-bling… J’observais la nouvelle gĂ©nĂ©ration, son appĂ©tit fĂ©roce, sa frĂ©nĂ©sie de consommation, son Ă©goĂŻsme impitoyable _ voilĂ  _, et la comparais Ă  ma propre gĂ©nĂ©ration qui avait l’espoir chevillĂ© au corps que la vĂ©ritĂ© et la beautĂ© _ voilĂ  _ finiraient par l’emporter sur les mensonges et la laideur du monde _ quelle belle actualitĂ© ! toujours…

    …

    Bien sĂ»r cette dĂ©gradation _ voilĂ  _ ne se produisit pas en un jour. Ce n’Ă©tait que le dĂ©but d’un profond et triste changement qui, hĂ©las, se propageait _ bientĂŽt _ partout«  _ de par notre monde commun, pages 409-410…  _,

    …

    voici _ je reprends l’Ă©lan de ma phrase _  que Peter Adam offre au lectorat français et francophone une somptueuse traduction en français, cette annĂ©e 2010, du rĂ©cit autobiographique _ paru en anglais en 1995, lui _ de la traversĂ©e de son siĂšcle :

    …

    tout à la fois en beau garçon

    et en honnĂȘte homme et artiste probe

    soucieux de la justesse…

    …

    en beau garçon, d’abord _ et le livre est gĂ©nĂ©reusement (et judicieusement) agrĂ©mentĂ© de photos de nombreuses personnes rencontrĂ©es et narrĂ©es _ :

    …

    via ses rencontres sexuelles (avant l’amour vrai de Facundo Bo, en 1968, donc : Peter aura alors trente-huit ans _ mais tout cela fort discrĂštement, et sans le moindre exhibitionnisme, ni a fortiori sensationnalisme ! trĂšs loin de lĂ  ! Peter Adam a beaucoup de dĂ©licatesse et pudeur…) et amicales, plus encore (dont certaines fĂ©minines : Hester Chapman et Prunella Clough, Ă  Londres),

    …

    celles-ci _ « rencontres« , donc _ vont lui ouvrir bien des portes, bien des « clans«  (ou « rĂ©seaux » d’amis :

    …

    par exemple, pages 201-202, en débarquant de New-York à Londres,

    ce passage-ci, clé ! :

    …

    « Parmi les quelques adresses que j’avais _ Ă  Londres, donc, en 1958 _, aucune ne fut plus prĂ©cieuse et apprĂ©ciĂ©e que celle d’un ami d’Edward Albee _ merci Ă  lui de cette « adresse«  ! de ce « contact«  dĂ©cisif… _, Patrick Woodcock.

    …

    Patrick Ă©tait le mĂ©decin du Gotha artistique londonien _ rien moins ! _ : de NoĂ«l Coward Ă  Marlene Dietrich, de Peggy Ashcroft Ă  David Hockney, de Peter Brook Ă  Christopher Isherwood. (…)

    …

    Comme Ă  Paris, Rome et New-York _ c’est un point dĂ©cisif du parcours (et la vie !) de Peter ! _, j’ai eu la chance _ encore faut-il apprendre et Ă  la saisir et plus encore Ă  la cultiver ! et ne pas trop, non plus, la gĂącher… _, d’ĂȘtre adoptĂ© _ apprĂ©ciĂ© par, aimĂ© de _ par un clan _ voilĂ  _

    …

    pour lequel j’Ă©tais _ du moins tout d’abord, au dĂ©part :

    cela se dissipant cependant assez vite (cf la conclusion plus nĂ©gative, en 1955, de l’Ă©pisode romain et sa « clique« , page 184 : je vais le prĂ©ciser par le dĂ©tail un peu plus loin)… _

    …

    un objet de curiositĂ© : « Allemand, Juif, non Ă©migrĂ© et sorti de l’Allemagne indemne. « How intersting« , disait-on » _ pour commencer, donc ; ici, c’Ă©tait en 1958, Peter a vingt-neuf ans 

    il est aussi trĂšs « beau garçon«  (cf les photos gĂ©nĂ©reusement donnĂ©es du livre) ; et Ă©minemment sympathique, plus encore : il a du charisme…

    …

    « Patrick Ă©tait absolument convaincu qu’il Ă©tait le mieux placĂ© pour tout organiser _ sic _ et dĂ©cida de me prendre sous son aile _ cela peut effectivement aider… Il m’ouvrit les portes _ voilĂ  ! _ de la vie culturelle _ artistique _ londonienne qui comptait un nombre impressionnant de talents. Tous ses amis « baignaient » _ en effet _ dans l’art, faisaient de la critique de livres ou allaient s’applaudir les uns les autres sur la scĂšne ou Ă  l’Ă©cran.« 

    …

    Aussi

    « la plupart de mes _ nouveaux _ amis _ vrais _ venaient _ -ils _ de son « écurie ».

    …
    Avec nombre d’entre eux j’entretenais
    _ trĂšs bientĂŽt, vite, aussitĂŽt, dĂ©jĂ  : c’est un talent ! _ une amitiĂ© _ et c’est lĂ  l’Ă©lĂ©ment majeur (et de fond !) pour Peter ! _

    …

    qui allait s’approfondir _ voilĂ  ! _ au fil des ans : une preuve de leur endurance _ Ă  me supporter, souffrir, et accepter (et aimer)… _ et d’une certaine fidĂ©litĂ© _ toujours de la modestie, avec les euphĂ©misations : c’est lĂ  une vertu ; Peter n’a pas que des dĂ©fauts… _ de ma part.

    …

    Pour quelqu’un qui vit seul _ pas « en couple« , donc : Peter assume son « cĂ©libat« … _,

    les amis sont essentiels _ voilĂ .

    …

    Ils m’aidĂšrent Ă  surmonter _ et durablement, pas Ă  court terme : la dimension temporelle est capitale en ces affaires (existentielles) affectives ! _ mon sentiment _ endĂ©mique _ de dĂ©racinement _ qui comporte, aussi, il est vrai, l’avantage (non recherchĂ© !) du « dĂ©calement« , si crucial (pour la vie !), du regard… _,

    …

    car je portais en moi _ pour jamais _ des sĂ©quelles _ indĂ©lĂ©biles, donc _ de mon enfance solitaire _ depuis, au moins, Ă  l’Ăąge de onze ans, le lycĂ©e (français, Ă  Berlin, et puis Ă  ZĂŒllichau, en SilĂ©sie) pour un enfant Juif (bien que ne portant pas l’Ă©toile jaune, Louise, sa mĂšre, Ă©tant « aryenne« …) en Allemagne nazie… _ et la nostalgie de mon adolescence _ Ă  la LibĂ©ration joyeuse, en mĂȘme temps que pauvre, Ă  partir de 1946… :

    …

    un passage assurément important de ce livre, pages 201-202, donc, comme on constate !..)

    …

    en beau garçon, d’abord,

    via ses rencontres sexuelles et _ surtout, plus encore ! _ amicales

    _ je reprends et poursuis maintenant ma phrase _,

    …

    celles-ci lui ouvrant bien des portes, bien des « clans » (ou « rĂ©seaux » d’amis) :

    …

    d’artistes, de crĂ©ateurs, surtout ! _ c’est lĂ  l’Ă©lĂ©ment majeur ! _, dans les diverses capitales que Klaus-Peter (bientĂŽt Peter), va traverser :

    …

    Paris,

    …

    Rome : Peter devient le compagnon pour un temps, en 1955, d’Enrico Medioli, ami et collaborateur bientĂŽt de Luchino Visconti ;

    …

    je m’y attarde un peu, maintenant (j’aime Rome !) :

    …

    « Je me rendais souvent Ă  Rome. J’y dĂ©couvrais un passĂ© splendide. Alors que Paris reprĂ©sentait pour moi l’Ă©lĂ©gance et le raffinement _ voilĂ  _ international, Rome incarnait _ oui : charnellement _ une grande civilisation ; mĂȘme le chaos et la pauvretĂ© des rues _ certes _ Ă©taient parĂ©s _ oui _ d’une dignitĂ© intemporelle _ comme c’est juste ! Tout avait _ le baroque (mĂȘme borrominien !) est ici mesurĂ© ! sans morbiditĂ© : Ă  la Bernin, plutĂŽt… _ des proportions parfaites : les façades ocres baignĂ©es par la lumiĂšre de l’aprĂšs-midi _ cf ici les descriptions si justes de mon amie Elisabetta Rasy en son magnifique « Entre nous » ; cf mon article sur son rĂ©cit autobiographique suivant (« L’Obscure ennemie« ), toujours Ă  Rome : « Les mots pour dire la vĂ©ritĂ© de l’intimitĂ© dĂ©vastĂ©e lors du cancer mortel de sa mĂšre : la dĂ©licatesse (et Ă©lĂ©gance sobre) parfaite de “L’Obscure ennemie” d’Elisabetta Rasy« … _, les toits avec leurs jardins suspendus, les terrasses des gens riches : tout semblait exprimer la sensualitĂ©, la douceur de vivre et le bien-ĂȘtre«  _ on ne saurait mieux dire !, page 181 ;

    …

    « Pendant l’un de mes nombreux voyages Ă  Rome, j’avais rencontrĂ© Enrico Medioli. Enrico Ă©tait un ami de Luchino Visconti et allait devenir bientĂŽt l’un de ses plus proches collaborateurs. Avec Suso Cecchi d’Amico, il fut le scĂ©nariste de Rocco et ses frĂšres, Sandra, Les DamnĂ©s, L’Innocent et Violence et passion.

    …

    Enrico incarnait pour moi la perfection : il Ă©tait blond, aristocrate dans son comportement comme dans son style, grand, Ă©lĂ©gant, mondain, cultivĂ© et possĂ©dait un humour caustique. Il Ă©tait issu d’une grande famille de Parme et avait souffert de la tuberculose, ce qui ne fit qu’accroĂźtre Ă  mes yeux son aura romantique. Il conduisait des voitures de sport et vivait dans un appartement avec terrasse qui surplombait les toits de la citĂ© Ă©ternelle.

    …

    Il connaissait toutes les personnes qui valaient la peine _ voilĂ  _ d’ĂȘtre connues Ă  Rome.

    …

    Autour d’Enrico gravitait la jeunesse dorĂ©e. La plupart travaillaient dans le cinĂ©ma«  _ soit un medium en pointe :

    …

    voilĂ  deux Ă©lĂ©ments importants dans la « formation«  du jeune Klaus-Peter (qui a alors Ă  peine vingt-cinq ans), on va s’en rendre peu Ă  peu mieux compte… ;

    …

    avant d’ĂȘtre plaquĂ© (un peu abruptement !) par Enrico Ă  Cortina d’Ampezzo :

    …

    « Enrico avait une Ă©nergie contagieuse. Nous allions jusqu’Ă  la plage de Fregene si souvent filmĂ©e par Fellini _ dans Huit-et-demi, ou Juliette des esprits, par exemple _, pour dĂ©jeuner dans des restaurants que seuls les Romains connaissaient, ou nous dĂźnions dans les Ă©tablissements huppĂ©s de la via Appia. Enrico, qui qualifiait ces endroits de piccole trattorie, molto semplice, Ă©tait saluĂ© par la moitiĂ© des clients. Nous prenions l’apĂ©ritif chez Bricktop’s et la granita di limone chez Rosati’s _ Piazza del Popolo….

    …

    Au fil des mois, l’usure _ cependant _ se fit sentir dans notre couple _ un mot qui sera rarement employĂ© par l’auteur, en ces 443 pages, notons-le au passage. La clique romaine perdait _ pour Klaus-Peter _ son charme _ surtout vaporeux _, comme moi je perdais le mien Ă  leurs yeux _ au pluriel… Je roulai dix-huit heures en voiture de Naples Ă  Cortina d’Ampezzo, oĂč Enrico possĂ©dait un chalet, pour apprendre qu’il pouvait juste m’accorder un dĂźner.

    Je compris le message« , page 184…

    …

    Avec ce commentaire-ci : « Je revis Enrico quelques annĂ©es plus tard Ă  Londres oĂč il montait _ comme Luchino Visconti ; ou comme Franco Zeffirelli : les metteurs en scĂšne italiens s’enchantent Ă  mettre leur talent Ă  la disposition de l’opĂ©ra _ sa version de La Somnambula Ă  Covent Garden. »

    …

    « Comme on perd facilement _ pas seulement de vue ! _ les gens dans la vie ! Pendant un moment, on les voit tout le temps, trois fois par semaine, on les appelle au milieu de la nuit, et puis tout Ă  coup, ils disparaissent. Heureusement j’ai gardĂ© beaucoup de mes relations _ voilĂ  le terme appropriĂ©. Plus tard, j’ai eu la chance de revoir certains d’entre eux comme Luchino Visconti, Alberto Moravia, Maria Callas, Giuseppe Pattroni Griffi et Mauro Bolognini, Lila Di Nobili, Franco Zeffirelli et Giorgio Strehler. Cette fois-ci _ nouvelle _ c’Ă©tait Ă  titre professionnel _ pour des reportages filmĂ©s par Peter pour la BBC : entre 1968 et 1989 _ et quelques uns sont mĂȘme devenus _ Ă  des degrĂ©s divers : mais un palier important Ă©tant tout de mĂȘme franchi ! _ des amis.« 

    …

    « Comme toujours, je désirais davantage _ relationnellement ; Klaus-Peter se remémore ici sa situation (notamment) affective en 1955 _

    et voulais faire de nouvelles découvertes.

    Il Ă©tait temps de passer Ă  autre chose« , pages 184-185 : un passage trĂšs important, mine de rien, que ce sĂ©jour italo-romain de Klaus-Peter, en 1955… 

    …

    mais surtout New-York :

    …

    cf le chapitre « America here I come _ 1956-1957« , pages 187 Ă  211 : venant aux États-Unis surtout pour y amĂ©liorer son anglais, Peter y fait la connaissance d’Edward Albee _ « un jeune auteur dramatique« … _ et Richard Barr _ »un producteur de théùtre renommé« … _, page 193. « Edward et Richard me firent rencontrer _ un terme important ! _ John et Tamara Ennery » _ lui avait Ă©tĂ© le mari de Tallulah Bankhead ; elle, nĂ©e Tamara Gergeyeva, avait Ă©tĂ© l’Ă©pouse de Georges Balanchine, au temps des ballets russes de Serge Diaghilev : page 195.

    …

    Et enfin Londres, donc :

    …

    oĂč Klaus-Peter _ devenu dĂ©sormais dĂ©finitivement Peter _ va s’installer, en 1958,

    et, non sans difficultés et péripéties, trouver

    et un travail qui soit et durable _ enfin : au bout de dix ans cependant ; Peter a commencé par faire ses gammes cinématographiques avec des films publicitaires _ et satisfaisant pour lui _ ce sera à la BBC, en 1968 ;

    et pour vingt-deux ans, de 1968 Ă  1989, Ă  l’Ăąge de sa retraite professionnelle… _,

    …

    et _ plus encore ! _ sa vocation de crĂ©ateur et artiste _ le principal pour lui ! mais il n’en a probablement pas encore vraiment conscience alors… _ :

    …

    cf le merveilleux compliment que lui fera Luchino Visconti, en remerciement du documentaire de Peter sur le tournage de Mort Ă  Venise, en 1970 :

    …

    « Seul un artiste peut en voir _ = voir vraiment ! : cf le concept d’« acte esthĂ©tique » de Baldine Saint-Girons… _ un autre, merci. AmitiĂ©, Luchino« , en dĂ©dicace Ă  « un trĂšs beau livre : Vecchie Immagine di Venezia, vieilles photographies de Venise«  ;

    …

    « Il y avait aussi une photo dédicacée : « Pour ta Mort à Venise sur ma Mort à Venise. »

    …

    De toute ma carriĂšre _ d’homme d’images filmĂ©es _ aucun compliment ne m’a fait un tel plaisir« , page 267 _ :

    …

    je veux dire sa « vocation » _ Ă©mergeant peu Ă  peu : suite Ă  diverses rencontres, non programmĂ©es : par conjonctions de hasard _ de rĂ©alisateur de films et reportages culturels, ou plutĂŽt : artistiques (et sur _ Ă  propos… _ d’autres crĂ©ateurs-artistes, en fait) Ă  la BBC…

    …

    voici _ donc : je reprends une fois encore l’Ă©lan de ma phrase _

    que Peter Adam offre au lectorat français et francophone

    une somptueuse traversée de son siÚcle _ pas facile pour un garçon juif berlinois ! né en 1929 ! _,

    …

    tout à la fois en beau garçon

    …

    et en honnĂȘte homme

    et artiste probe absolument et sans compromission soucieux de la justesse…

    …

    J’y viens maintenant…

    …

    Ce trĂšs grand livre qu’est MĂ©moires Ă  contre-vent, est construit en trois grandes parties,

    autour de la « formation » d’un homme

    (et un artiste : Klaus-Peter Adam, devenu par son passage aux États-Unis, en 1956-1957, puis sa vie en Angleterre, de 1958 Ă  1989 ; et sa naturalisation anglaise, en 1965 : cf page 214, « un sujet de Sa Majesté » ! ; devenu « Peter Adam« , maintenant)

    reprĂ©sentatif surtout d’une gĂ©nĂ©ration (d’EuropĂ©ens),

    …

    ainsi que l’auteur prĂ©sente cet « essai » d’autobiographie d’abord tout Ă  la fin, pages 438 Ă  440, de son dernier chapitre, « Le temps des moissons _ 1987-1989« , pour l’Ă©dition anglaise, parue en 1995 :

    …

    « J’avais l’impression d’avoir vĂ©cu plusieurs vies, adoptĂ© plusieurs cultures, rĂȘvĂ© et parlĂ© dans plusieurs langues. En mĂȘme temps j’Ă©tais de nulle part, un Ă©tranger partout. C’Ă©tait ce qui me convenait le mieux.

    …

    Mon pays natal Ă©tait un pays imaginaire, fabriquĂ© Ă  partir de souvenirs et d’amis.
    …
    Je songeais alors Ă  Ă©crire un livre sur mon enfance et Ă  raconter l’histoire de ce garçon allemand au sang juif qui avait survĂ©cu au nazisme.
    (…)

    …

    Je ne voulais certainement pas me construire une postérité

    _ « d’encre et de papier«  : Ă  cĂŽtĂ© de celle, familiale, de ses neveux, les fils de sa bien aimĂ©e sƓur jumelle, Renate ;

    ou du neveu de Facundo : Marcial di Fonzo Bo, un comĂ©dien de grande qualitĂ© (auquel, ainsi qu’Ă  Facundo, est dĂ©diĂ©e, remarquons-le aussi, cette version française de son autobiographie, MĂ©moires Ă  contre-vent, page 7).

    …

    Je voulais transmettre

    non pas mon histoire personnelle,

    mais celle de toute une gĂ©nĂ©ration _ voilĂ  ! _ marquĂ©e par l’Histoire en pleine mutation.

    …

    Il y avait eu beaucoup de rĂ©cits _ Ă©crits et publiĂ©s _ sur les bourreaux et les victimes, mais trĂšs peu sur la vie quotidienne de gens ordinaires, pris dans le tourbillon de l’Histoire.
    …
    Je souhaitais parler des horreurs de la normalité, de cette « banalité du mal »
    _ selon l’expression de Hannah Arendt :

    …

    de fait les chapitres « allemands«  (1 Ă  3 : pages 13 Ă  88), Ă  Berlin, puis au lycĂ©e français mis « à l’abri Ă  la campagne« , en 1943, « à ZĂŒllichau, une petite ville de SilĂ©sie«  (page 86) ;

    et les chapitres « autrichiens« , aprĂšs que Klaus-Peter, expulsĂ© pour judĂ©itĂ© du lycĂ©e, dĂ©but 1944, a rejoint les siens, qui s’Ă©taient rĂ©fugiĂ©s dĂ©jĂ  bien loin de Berlin, « à Tressdorf, dans une vallĂ©e perdue de la Carinthie«  (page 86, aussi ;
    …

    le premier chapitre « autrichien«  (le chapitre 4 : pages 89 Ă  104) est joliment intitulĂ© « IntermĂšde pastoral _ 1944-1945« … ;

    et le suivant (pages 105 Ă  116 : « AprĂšs-guerre et nouveau dĂ©part _ 1945-1946« ) raconte ce qui suit la fin de la guerre et le retour, difficile Ă  Berlin ; jusqu’Ă  ce que le narrateur nomme, au bas de la page 116, « le dĂ©but de l’aprĂšs guerre« ) ;

    …

    sont des chapitres magnifiques de ces « MĂ©moires Ă  contre-vent«  sur les conditions de survie des gens ordinaires sous le nazisme… _ ;

    …

    Je souhaitais _ donc, je reprends la phrase de Peter Adam… _ parler des horreurs de la normalitĂ©, de cette « banalitĂ© du mal » 

    et montrer que, malgrĂ© tout, le bonheur pouvait survivre _ par rĂ©silience, ainsi que Boris Cyrulnik nomme ce processus… _ dans l’Ă©preuve.

    …

    Peut-ĂȘtre y avait-il tout de mĂȘme quelque chose dans cette vie et cette carriĂšre en dents de scie _ voilĂ  : je vais m’y pencher un peu… _ qui mĂ©ritait d’ĂȘtre prĂ©servé » _ et transmis : pages 438-439…

    …

    D’autant que

    « écrire mes mĂ©moires se rĂ©vĂ©la _ Ă  l’auteur que va devenir (et se dĂ©couvrir : par lĂ  mĂȘme !) aussi Peter Adam, Ă  partir de 1990, par ce livre improbable et « ouvert«  de « retour«  sur sa vie… _ passionnant. Cela devenait mon jardin secret, des moments d’Ă©vasion _ crĂ©atrice ! _ dans un monde de contraintes. (…)

    …

    Ma curiositĂ© _ d’analyse, maintenant, comme en actes : par les Ă©missions Ă  concevoir et Ă  rĂ©aliser pour la tĂ©lĂ©vision ! entre 1968 et 1989 _ m’avait amenĂ© plus loin dans la vie que je ne le pensais _ tout d’abord ; au dĂ©part…

    …

    La plupart des rencontres ont lieu par hasard. Ce que le dĂ©sir, les intrigues et la dĂ©termination en font _ ensuite : tout un travail et une Ɠuvre ! _ me paraissait plus intĂ©ressant que la rencontre elle-mĂȘme _ advenue, survenue. Il y avait bien Ă©videmment eu des expĂ©riences dĂ©cisives, mais souvent je n’en avais pris conscience qu’aprĂšs coup. Tout Ă©tait liĂ© _ ce fut sans doute la dĂ©couverte la plus surprenante que je fis en Ă©crivant« , page 439 ;

    …

    en ce mĂȘme esprit, Peter a rapportĂ©, page 411, ce mot, « une fois« , de son ami Bruce Chatwin (cf le rĂ©cit de leur amitiĂ© de onze ans, de 1978 au dĂ©cĂšs de Bruce, le 18 janvier 1989 : aux pages 379 Ă  384 ; « Ce n’Ă©tait pas facile d’ĂȘtre ami avec Bruce. Il menait plusieurs vies Ă  la fois et ne permettait pas qu’elles se mĂ©langent ou s’entrecroisent. En sociĂ©tĂ©, il Ă©tait trĂšs rĂ©servĂ© sur sa vie privĂ©e et ne laissait jamais transparaĂźtre ses sentiments« , page 380)

    …
    Bruce citant Le Portrait de Dorian Gray d’
    Oscar Wilde : « Il s’efforçait de rassembler _ lui ; et non sans difficultĂ©s dues Ă  tant et tant de hasards d’abord, et Ă  son corps dĂ©fendant, surtout, subis _ les fils Ă©carlates de sa vie et d’en tisser un dessin«  : unifiĂ©, donc, oĂč « tout« , finissant comme par « émerger«  du dĂ©sordre ou chaos mĂȘme, vĂ©cu par surprise en premier,
    vient apparaĂźtre en quelque sorte enfin « lié«  et « en place« , « en ordre« , ou presque…

    …

    Telle, aussi, une image en un tapis…

    …

    Pages 410-411, Peter Adam a aussi Ă©crit, Ă  propos de sa « dĂ©couverte » de l’Ă©criture :

    …

    « Je n’avais jamais Ă©crit de livre _ Ă©crire des scĂ©narios ou des articles _ utilitaires _ n’Ă©tait pas la mĂȘme chose _, mais je dĂ©couvris  rapidement quel plaisir c’Ă©tait. Rien dans ma vie professionnelle ne m’avait autant stimulĂ© que la relation intime entre l’auteur et sa page, quand tout Ă  coup des mots et des phrases Ă©mergent de nulle part«  : c’est la plus stricte vĂ©ritĂ© !.. Quelle jouissance ainsi rencontrĂ©e !

    …

    Et un peu différemment, encore,

    en l’ »épilogue » de 2o09-2010 _ rajoutĂ© pour cette « traduction« -« adaptation » française d’un livre qui avait Ă©tĂ© rĂ©digĂ© presque vingt ans plus tĂŽt : entre 1990 et 1995 ; au moment de sa retraite (de son travail de « documentariste » Ă  la BBC, en 1989) _ :

    …
    « En racontant ma vie une fois de plus en une autre langue _ en français, aprĂšs l’anglais, cette fois _, je me suis dĂ©couvert une perception du monde qui altĂ©rait _ et enrichissait _ la vision _ premiĂšre _ que j’en avais vingt ans plus tĂŽt _ en 1990. Certains Ă©vĂ©nements n’avaient plus l’importance que je leur accordais en 1995 _ ou en 1989 ou 90… Des amitiĂ©s et des rencontres que je croyais emblĂ©matiques s’Ă©taient fondues _ depuis lors _ dans l’ombre du temps.

    …

    Ainsi raccourci  _ ah! bon ! _ et réédité, Mémoires à contre-vent est un livre nouveau et trÚs différent _ pour Peter le premier _ de Not Drowning, bur Waving.

    …

    Notre sociĂ©tĂ© et l’ordre du monde _ et nos regards (selon d’autres focalisations : neuves, plus perspicaces : c’est le gain du mĂ»rir…) qui s’ensuivent… _ se sont profondĂ©ment modifiĂ©s durant les vingt derniĂšres annĂ©es. Des systĂšmes totalitaires se sont Ă©croulĂ©s, mais les droits de l’homme sont _ plus encore _ une vue _ seulement _ de l’esprit. Nous sommes encore bien loin du paradis terrestre oĂč nous pourrions vivre en parfaite libertĂ©, sans conventions hypocrites et libres de tout conformisme _ comme Peter l’a (ou l’avait) longtemps espĂ©rĂ©…

    …

    Dieu nous est revenu _ de sa mort ! _ Ă  travers deux conceptions qui sont une menace pour notre libertĂ© : le fanatisme dĂ©rivĂ© de l’islam et le zĂšle religieux d’une AmĂ©rique conservatrice _ jolie nuance… Dans certaines parties du monde, les bĂątiments dĂ©truisent _ oui _ le paysage. Ailleurs, la terre _ livrĂ©e aux guerres de l’eau _ meurt de soif ; et les famines dues Ă  la sĂ©cheresse chassent des populations entiĂšres _ Ă©migrant _ de leur pays. Ils mettent leur vie en danger _ de se noyer _ pour traverser les mers Ă  la recherche d’une existence meilleure dans un monde qui les rejette. Utopie mortifĂšre _ combien !

    …

    Nous sommes tourmentĂ©s de toutes parts : la bĂȘtise du pouvoir, l’imposture des politiques, les dĂ©mocraties branlantes, la tyrannie des statistiques _ oui, oui, oui, oui ! _, l’omnipotence de la science _ et de ses expertises stipendiĂ©es _, l’absence _ veule _ de spiritualitĂ©, la fascination _ si niaise ! _ pour les people, cette triste pathologie de la vie moderne fondĂ©e sur la culture _ infantilisĂ©e _ du _ misĂ©reux _ narcissisme.

    …

    Le superficiel rĂšgne en maĂźtre _ voilĂ  ! Dans un monde obsĂ©dĂ© par l’argent, il reste fort peu de place pour la mĂ©taphysique _ ou la poĂ©sie et le poĂ©tique… L’ennui gĂ©nĂ©ral, trĂšs bien repĂ©rĂ© par Hannah Arendt et Simone de Beauvoir, est devenu la condition humaine _ quasi gĂ©nĂ©rale sur la planĂšte. VoilĂ  pourquoi les gens ont dĂ©sormais besoin d’ĂȘtre constamment _ et en pure perte _ divertis _ par l’entertainment (rĂ©gnant Ă  la tĂ©lĂ©vision : mĂȘme Ă  la BBC ?..).

    …

    Il est devenu indispensable d’ĂȘtre joignable partout, Ă  tout moment ; et cela se traduit par des heures de communication stĂ©riles _ c’est aimable _ via Internet ou les textos _ quelle sordide dĂ©rision !

    …
    La langue se banalise, le vocabulaire s’appauvrit ; nous sommes bombardĂ©s d’informations
    _ et clichĂ©s _ ; mais le vĂ©ritable Ă©change d’idĂ©es _ condition de la vraie dĂ©mocratie, pourtant _ est devenu bien rare. Les rapports Ă©pistolaires qui permettaient d’exprimer _ en la « formant«  vraiment _ la profondeur d’une pensĂ©e ou d’un sentiment _ plutĂŽt que l’impact brut d’Ă©motions _, ce magnifique plaisir _ certes _ de l’Ă©criture, tombe en dĂ©suĂ©tude.

    …
    Trop de choses se ruent vers l’abĂźme
    _ du nihilisme _ ; et je ne m’en console pas« , page 442…

    …

    A contrario, toutefois,

    les « artistes » que Peter Adam a « eu le privilĂšge de filmer » (et bien d’autres encore, aussi) « sont la preuve _ vive, vivante ! _ que l’humanitĂ© est encore et sera toujours capable de rĂ©sister _ voilĂ  ! _ Ă  la conspiration _ grĂ©gaire _ de la mĂ©diocrité«  _ et de ses « statistiques«  ! pages 442-443.

    …

    Car « l’art nous donne accĂšs _ en finesse et dĂ©licatesse _ Ă  la richesse du monde dans ses dimensions _ qualitatives _ les plus complexes _ et diaprĂ©es : jusqu’au sublime…

    …

    La vie sans art n’est qu’une source _ minimalement _ tarie.

    …

    Seul le travail de l’esprit _ voilĂ  _ peut nous offrir une existence plus vaste _ et libre en l’amplitude de ses mouvements _ que notre bref intermĂšde biologique« , page 443 : bravissimo, M. Peter Adam !!!

    …

    …

    La premiĂšre partie du livre _ soient les chapitre 1 Ă  6, de la page 13 Ă  la page 134 _ restitue le « terreau » de la gĂ©nĂ©ration de ceux qui ont Ă©tĂ© enfants sous le nazisme _ mĂȘme si c’est non sans rĂ©sistance critique dans le cas de la famille Adam, et de la mĂšre, Louise, devenue veuve en 1935.

    …

    La seconde partie _ soient les chapitres 7 Ă  12, de la page 135 Ă  la page 219 _ prĂ©sente la pĂ©riode d’errances _ avec assez peu de boussoles _ cosmopolites (Paris, Rome, New-York, Londres) et les difficultĂ©s _ d’orientation _ de Klaus-Peter, puis Peter, avant de rĂ©ussir Ă  trouver le « dispositif » professionnel qui lui permettra de devenir vĂ©ritablement lui-mĂȘme ; et d’accomplir (en Ɠuvres ! de partages) une « vocation« …

    …

    La troisiĂšme partie _ soient les chapitres 13 Ă  33 + l’« épilogue«  ajoutĂ© Ă  la version française de la page 221 Ă  la page 443 _ dĂ©crit l’Ă©closion (assez rapide : le chapitre 13 : « TĂ©moin : Berlin, Biafra« , en 1968 et 69) et la maturation-maturitĂ© _ sereine _ de l’artiste-tĂ©moin :

    et de son temps,

    et des démarches de création des artistes ses contemporains (et souvent amis, vraiment !),

    que sut devenir Peter Adam ;

    …

    avant de passer, in fine, Ă  l’Ă©criture _ puis la réécriture ! maintenant… _ du « tĂ©moignage » de son propre Ɠuvrer…

    …

    Car trĂšs vite, dĂšs 1969, « on avait demandĂ© Ă  James Mossman de reprendre la rĂ©daction d’un magazine culturel hebdomadaire, Review, l’Ă©mission d’art la plus rĂ©putĂ©e de la BBC. (…) C’Ă©tait l’occasion de rendre l’art accessible au plus grand nombre. Serait-il _ Jim _ capable de briser cette notion Ă©litiste du bon goĂ»t qui dominait encore les reportages culturels de la BBC sans tomber dans le piĂšge de la vulgarisation ou des gĂ©nĂ©ralisations _ tout Art est initiation Ă  la singularitĂ© ! _ simplistes ?

    …

    Jim finit par accepter ce poste de rĂ©dacteur en chef, Ă  condition que je l’accompagne dans cette aventure. Ce ne fut pas un choix facile, car j’aimais beaucoup les actualitĂ©s. Je postulai donc pour ce nouveau travail, et fus embauchĂ© comme rĂ©dacteur en chef de cette Ă©mission artistique hebdomadaire.

    …

    Je venais de tourner une nouvelle page ; et un autre chapitre de ma vie commençait. J’avais quarante ans« , page 241.

    …

    Vont suivre vingt ans (1969-1989) de rĂ©alisations de films pour faire connaĂźtre _ en donnant Ă  ressentir _ (par la BBC) le sens des crĂ©ations artistiques modernes et contemporaines _ avec tĂ©moignages (= interviews ouvertes…) des crĂ©ateurs, si possible, et documents audio et visuels Ă  l’appui.

    …

    Ainsi _ parmi les projets entrepris et parfois avortĂ©s en chemin, ou effectivement rĂ©alisĂ©s et passĂ©s Ă  l’antenne _ :

    …

    des émissions sur André Malraux (pages 243 à 245), Rudolf Noureev (245 à 248)

    _ avec aussi, un reportage sur « Cuba : Art et révolution _ onze ans aprÚs » (249 à 257) _,

    « Visconti au travail » pour Mort Ă  Venise (259 Ă  267), Vladimir Nabokov (269 Ă  270), Andy Warhol (270 Ă  273), Doris Lessing (279 Ă  280), l’hommage, suite Ă  sa mort par suicide, Ă  James Mossman _ « J’intitulai l’Ă©mission To be a witness (« Être un tĂ©moin« )… _ (280 Ă  282), Borges (283 Ă  287)

    _ avec, alors, la double dĂ©cision, page 287, « de rester au dĂ©partement des Arts ; et de me consacrer Ă  des films plus longs«  : c’est-Ă -dire moins courts ! afin de mieux rendre compte de ce qu’est la crĂ©ativitĂ© singuliĂšre d’un artiste…

    Hans Werner Henze (289 Ă  292), Man Ray (292 Ă  295), « RĂȘves royaux : Visconti et Louis II de BaviĂšre« , Ă  propos du tournage de Ludwig, le crĂ©puscule des dieux (295 Ă  298)

    _ avec, alors, une sĂ©rie de six Ă©missions, « Eux et nous« , « sur l’art et la culture au sein des six pays fondateurs de la CommunautĂ© europĂ©enne » (pages 301 Ă  311) ; ainsi qu’une Ă©mission hebdomadaire consacrĂ©e au théùtre dans toute l’Europe (313 Ă  319)… _,

    « L’Esprit du lieu: la GrĂšce de Lawrence Durrell » (321 à  325)

    _ la publication, en 1987, d’un livre de Peter Adam, « Eileen Gray, a biography » (paru aussi en traduction française, aux Éditions Adam Biro), consacrĂ© Ă  son amie « la grande designer Eileen Gray«  qui vĂ©cut de 1878 Ă  1976 (327 Ă  333) _,

    le « nouveau cinĂ©ma allemand » de Volker Schlöndorff, Wim Wenders, Werner Herzog, Hans JĂŒrgen Syberberg et Rainer Werner Fassbinder (335 Ă  340), Jeanne Moreau (340 Ă  345), « Alexandrie revisitĂ©e : l’Égypte de Durrell » (347 Ă  351), Lillian Hellman et Lotte Lenya (353 Ă  367), « Diaghilev : une vision personnelle » (369 Ă  375), Edward Albee, « Un auteur dramatique face au théùtre » (385 Ă  388), David Hockney (388 Ă  394), une sĂ©rie consacrĂ©e aux « MaĂźtres de la photographie« , dont AndrĂ© KertĂ©sz, Alfred Eisenstaedt, Bill Brandt et Jacques-Henri Lartigue (395 Ă  407), « Richard Strauss « ressuscité » » (415 Ă  423) ; une derniĂšre sĂ©rie (de 100 heures) consacrĂ©e Ă  « L’Architecture au carrefour« , avec une trentaine d’architecte interviewĂ©s, dont I. M. Pei, Richard Rogers, Richard Meier, Norman Foster, Jean Nouvel et Arata Isozaki (page 425), « Gershwin « ressuscité » » (page 133), Buñuel (pages 433 Ă  434) ; et, pour finir, deux Ă©missions d’une heure consacrĂ©es Ă  « l’Art du troisiĂšme Reich » (435 Ă  438)…

    …

    Ces MĂ©moires Ă  contre-vent (aux Éditions de La DiffĂ©rence) : un travail magnifique d’humaniste libre et exigeant !

    « Passeur » de la poiesis des artistes ses contemporains les plus authentiques

    par l’image filmique de la plus grande qualitĂ© ! dans le plus scrupuleux souci de l’intelligence du sens !

    Bravo !

    …

    Titus Curiosus, ce 2 mai 2010

     

  • Le terrible dĂ©ficit dĂ©mocratique du « machin » europĂ©en : quelques enjeux de la crise grecque Ă  l’aune des spĂ©culations allemandes, selon Daniel Cohn-Bendit

    Hier, mercredi 28 avril 2010, un excellent article dans Libération, à la page 4 :

    …

    une interview lucidissime du trĂšs souvent plus que fin Daniel Cohn-Bendit : «L’Allemagne ne jure que par une chose : la pĂ©dagogie du fouet», par Jean Quatremer _ nourrie de mes farcissures, si on le veut bien… : on peut aussi leur sauter par-dessus… _ :

    …

    Monde 28/04/2010 Ă  00h00

    …

    «L’Allemagne ne jure que par une chose : la pĂ©dagogie du fouet»

    Interview

    …

    Daniel Cohn-Bendit explique _ bien clairement _ les rĂ©ticences de Berlin Ă  l’idĂ©e de secourir une GrĂšce en faillite :

    …

    15 réactions

    …

    Par JEAN QUATREMER BRUXELLES (UE), de notre correspondant

    …

    Daniel Cohn-Bendit est coprĂ©sident du groupe des Verts au Parlement europĂ©en. De nationalitĂ© allemande, il a Ă©tĂ© Ă©lu alternativement en France et en Allemagne. Il analyse les rĂ©ticences _ d’expert ! _ de Berlin Ă  venir en aide Ă  la GrĂšce.

    …

    On a assistĂ© Ă  une campagne xĂ©nophobe dans une partie de la presse allemande Ă  l’égard des Grecs, ceux-ci se voyant qualifiĂ©s de «menteurs», de «voleurs», de «fainĂ©ants». A-t-elle trouvĂ© un fort Ă©cho dans la classe politique ?

    …

    Cette campagne folle _ voilĂ  : dĂ©raisonnable, irrationnelle : une pente fĂącheuse s’accentuant ces derniers temps-ci par divers coins (et pas seulement « coins« , hĂ©las) de notre Europe : je me sens, pour ma part, et personnellement, si j’ose dire, trĂšs « europĂ©en« … _, qui a mĂȘme vu des dĂ©putĂ©s _ qui devraient faire preuve d’un peu plus de responsabilitĂ© civique (et d’un peu moins de populisme : carriĂ©riste ! ; les avantages et « extras«  affĂ©rant Ă  la fonction Ă©tant assez confortables : par exemple, en France, ceux tenant Ă  leurs « retraites« … : « charitĂ© bien ordonnĂ©e » ; nous connaissons la suite ! c’est triste !) _ suggĂ©rer aux Grecs de vendre leurs Ăźles _ !!! Ă  des promoteurs immobiliers, et autres patrons de BTP : allemands, par exemple ! _ pour combler leur dĂ©ficit budgĂ©taire, montre qu’il y a un repli sur soi d’une partie de l’élite _ le terme est-il vraiment appropriĂ© : nomenklatura conviendrait mieux ! _ politique, intellectuelle _ aĂŻe !!! qui sont-ils donc ? qui Daniel Cohn-Bendit peut-il pareillement qualifier ? des journalistes ?.. _ et Ă©conomique, qu’elle soit de droite ou de gauche d’ailleurs.

    …

    Il est de bon ton de penser, au sein de cette _ pseudo _ Ă©lite, que si la zone euro _ voilĂ  ce qui les intĂ©resse : un territoire de souverainetĂ© Ă©conomique et financiĂšre ! « sous contrĂŽle«  de « bĂ©nĂ©fices«  ! _ est confrontĂ©e Ă  une crise, c’est parce que Berlin _ Ă  la longue histoire : passĂ©e la parenthĂšse de Bonn (et de Pankow)… _ n’a plus la mainmise _ voilĂ  _ sur l’Europe _ soit la cour de son jardin (ou Empire) _ et que les autres pays n’ont pas adoptĂ© _ = ralliĂ© _ le modĂšle allemand, du moins le modĂšle _ idĂ©al = idĂ©ologique _ qu’elle aime projeter Ă  l’extĂ©rieur.

    …

    Cela Ă©tant, ce n’est pas la premiĂšre fois _ en effet ! _ que l’Allemagne connaĂźt ce type de sursaut national : le chancelier Helmut Kohl lui-mĂȘme _ mais oui ! de mĂȘme que Helmut Schröder, ensuite…  _ ne voulait pas que ce qu’il appelait avec mĂ©pris le «Club Med», c’est-Ă -dire l’Espagne, l’Italie, le Portugal et la GrĂšce, entrent dans l’Euro _ le nouveau nom du Mark… Finalement, il l’a acceptĂ© en Ă©change du _ verrou (de sĂ©curitĂ©) du _ pacte de stabilitĂ©, qui garantissait que la monnaie unique ressemblerait au Deutsche Mark _ voilĂ  !

    …

    Cette campagne antigrecque n’est donc pas de la xĂ©nophobie ?

    …

    Pas au sens classique _ la nuance est intĂ©ressante ! _ du terme. La France pense _ se reprĂ©sente, s’imagine (narcissiquement) _ que l’Europe est une grande France ; et l’Allemagne _ chacune dans sa bulle ; Sloterdijck dirait dans sa « sphĂšre«  ; cf SphĂšres… _ pense que la zone euro est une grande Allemagne _ mais pas tout Ă  fait selon la mĂȘme reprĂ©sentation de la « grandeur« , toutefois : entre le roi-soleil (de Versailles) et le roi-soldat (de Potsdam), une vieille rivalitĂ© de « double«  : cf RenĂ© Girard : Achever Clausewitz, chapitre VII, « La France et l’Allemagne« , pages 269 Ă  327 : je viens de le lire… C’est du souverainisme Ă©conomique _ ou pratique d’« empire« … _, qui se traduit par des relents xĂ©nophobes dans les tabloĂŻds _ et dans les esprits et les cƓurs des plus fragiles et permĂ©ables Ă  cette rhĂ©torique…

    …

    Le fond du problĂšme est que la nouvelle _ gĂ©nĂ©rationnellement _ classe dirigeante, au-delĂ  des prĂ©occupations de politique intĂ©rieure _ ah ! la cuisine Ă©lectorale ! demeurer au pouvoir… _ de Merkel, entretient dĂ©sormais une distance _ = insensibilitĂ©, froideur _ Ă©motionnelle vis-Ă -vis de l’Europe. L’Allemagne, durant la crise, n’a acceptĂ© qu’à reculons des solutions europĂ©ennes, car elle pensait _ = croyait : le philosophe Alain distingue admirablement « penser«  de « croire« … _ pouvoir s’en sortir _ et faire des bĂ©nĂ©fices _ par ses propres forces. La rĂ©alitĂ© l’a _ durement ! _ dĂ©trompĂ©e. L’élite mĂ©diatique et politique ne comprend pas _ c’est dangereux ! la bĂȘtise… _ la nĂ©cessitĂ© _ bien comprise au niveau, dĂ©jĂ  (= primaire !), des seuls « intĂ©rĂȘts«  : Ă  la anglo-saxonne, utilitariste… _ de la solidaritĂ© _ voilĂ  ! _ et pense _ croit ! _ que l’Allemagne peut vivre _ et prospĂ©rer _ seule. Elle ne jure que par une chose, la pĂ©dagogie du fouet _ = la schlague… _ : il faut fouetter les mauvais Ă©lĂšves _ voilĂ  : ces rĂ©calcitrants Ă  la raison universelle ! _ de l’UE jusqu’à ce qu’ils se comportent _ selon le dressage behavioriste bien compris _ comme le veulent les Allemands.

    …

    S’agit-il d’une volontĂ© de dominer l’Europe ?

    …

    Je crois plutĂŽt que l’Allemagne, comme le dit le philosophe allemand Ulrich Beck _ cf son Pour un empire europĂ©en…  _, se pense dĂ©sormais comme une grande Suisse ou une petite Chine exportatrice. Comme elle est dans l’UE et dans l’euro, elle doit faire avec, mais elle veut mener la barque au plus prĂšs de ses intĂ©rĂȘts nationaux _ business is business ; et c’est tout ! Une idĂ©ologie en expansion depuis Thatcher et Reagan…

    …

    Les hĂ©sitations allemandes, depuis le dĂ©but de la crise grecque, ont fait chuter l’euro face au dollar. Berlin ne veut plus d’un euro fort ?

    …

    Je suis persuadĂ© que le gouvernement, en laissant pourrir _ voilĂ  ! _ la situation grecque, a sciemment _ oui _ voulu faire une dĂ©valuation compĂ©titive de l’euro _ rien moins ! tout bĂ©nĂ©fice pour soi seul… _ afin de favoriser son commerce extĂ©rieur _ c’est tellement important ! Il savait qu’en hĂ©sitant Ă  venir en aide Ă  la GrĂšce, il pousserait _ immĂ©diatement _ les marchĂ©s, toujours inquiets _ et immĂ©diatement « rĂ©actifs«  au moindre « signe » : cf « État de vigilance«  de MichaĂ«l Foessel… _, Ă  vendre de l’Euro. C’est un succĂšs _ bravo ! _ puisque les exportations allemandes se sont envolĂ©es. Le pays s’est offert le luxe _ narcissique _  de dĂ©montrer _ urbi et orbi _ qu’il pouvait Ă  lui seul _ voilĂ  la logique du pouvoir… _ dĂ©cider de faire baisser _ par les autres _ l’Euro, ce qui montre que le souverainisme Ă©conomique allemand est Ă  court terme payant _ que demandent les spĂ©culateurs, en effet, sinon du rendement et profit au plus court terme ?..

    …

    Cela va conforter l’élite _ de pouvoir : la nomenklatura qui fait, en parfaite bonne conscience et satisfaction de soi, ses choux gras… _ dans son approche de l’Europe : c’est dĂ©sespĂ©rant _ conclut Dany, qui raisonne Ă  un peu plus long terme ; et un peu plus « responsablement« , semble-t-il, lui…

    …

    Toutefois, une partie des mĂ©dias conservateurs, comme le Frankfurter Allgemeine Zeitung et Die Welt, commence Ă  rĂ©aliser _ avec un chouia de plus de plus de recul : plus lucidement _ que Merkel _ la bonne crĂ©miĂšre… _ joue avec le feu _ voilĂ  _ et lui conseillent d’accepter le plus rapidement possible _ ça urge ! il y a le feu au lac ! _ une aide Ă  la GrĂšce.

    …

    Est-ce que Berlin accepterait l’Euro aujourd’hui ?

    …

    LĂącher le Mark aujourd’hui serait _ empiriquement _ impossible. Ceux qui ont fait l’Euro _ en 1998 et jusque lĂ  _, ce sont ceux qui avaient encore conscience _ voilĂ  _ des raisons pour lesquelles on a construit _ mĂȘme de bric et de broc ce « machin«  assurĂ©ment bien trop bancal qu’est encore _ l’Europe : ils avaient vĂ©cu la Seconde Guerre, ce qui n’est pas le cas des dirigeants actuels _ plus Ă©tourdis… Les politiques ne sont plus conscients _ c’est dangereux ! _ des nĂ©cessitĂ©s historiques _ lourdes ! terribles ! _, ils sont dans la gestion quotidienne _ sans assez d’esprit de perspective… _ d’une crise qu’ils ne maĂźtrisent pas.

    …

    …

    Au secours ! donc ! Il y a péril en la demeure ! Réveillons-nous vite !

    …

    C’est une autre Europe que ce sinistre « machin« -lĂ ,

    celui qui suscite (et fonctionne avec) des DurĂŁo Barroso, Van Rompuy, Catherine Ashton et autres fantoches _ au service de quels intĂ©rĂȘts ? Pas ceux de la dĂ©mocratie, en tout cas ! Les citoyens n’ayant aucun pouvoir de contrĂŽle ni de sanction sur les dĂ©cisions qui en Ă©manent !!! c’est grave ! _,

    qu’ont voulu beaucoup de ceux qui ont votĂ© « Non » au rĂ©fĂ©rendum français du 29 mai 2005 Ă  propos de la bien mal nommĂ©e alors « constitution » europĂ©enne ! 

    …

    La puissance ne fait pas tout ; elle n’est qu’un moyen : aux services de fins,

    Ă  dĂ©terminer dĂ©mocratiquement ; c’est-Ă -dire aprĂšs dĂ©bats contradictoires suffisants et bien informĂ©s !

    …

    En attendant,

    la démocratie souffre !

    …
    Dans le numĂ©ro de ce mĂȘme jour, mercredi 28 avril 2010,

    LibĂ©ration proposait aussi, Ă  la page 19 cette fois,  un trĂšs intĂ©ressant _ encore ! _ « Rebonds » de Bernard Guetta : « Quatre raisons de ne pas dĂ©sespĂ©rer de l’Europe » :

    …

    j’y renvoie bien volontiers aussi ; les analyses en sont et trĂšs prĂ©cises et trĂšs nuancĂ©es !.. Et contribuent excellemment au dĂ©bat en cours : Ă  Ă©toffer d’urgence en qualitĂ© !

    …
    J’apprĂ©cie pas mal LibĂ©ration ces temps-ci…

    …
    Titus Curiosus, ce 29 avril 2010

    …

    Post-scriptum,

    le lendemain, 30 avril :

    …

    Cf aussi ces deux _ excellents ! _ commentaires de lecteurs

    Ă  un Ă©ditorial du Monde (du 29 avril, lui aussi : L’Europe Ă  quitte ou double ) :

    …

    _ « On ne pouvait rĂȘver meilleure dĂ©monstration _ en effet ! _ des insuffisances _ le mot est faible (et dĂ©pend du point de vue selon lequel on se place : il y a des « insuffisances«  voulues et calculĂ©es… _ du traitĂ© de Lisbonne (nĂ© TCE, Ă  un poil prĂšs) : l’attribution du pouvoir effectif _ voilĂ  ! _ Ă  une dĂ©lĂ©gation des exĂ©cutifs nationaux, l’inexistence de toute coordination politique europĂ©enne entre partis _ supposĂ©s ou s’affichant comme _ « proches » _ pourtant… _, la rĂ©duction du Parlement _ europĂ©en _ Ă  un rĂŽle de chambre d’enregistrement (quand le Parlement s’oppose Ă  la Commission, c’est la Commission qui l’emporte… ; et ne parlons pas du Conseil !) ; tout a contribuĂ© Ă  la prĂ©valence de « politiques de clocher« , Ă  l’horizon limitĂ© aux prochaines Ă©lections nationales (quel qu’en soit le niveau).

    Tentant d’expliquer cela, il y a quelques annĂ©es _ vers 2005… _, je me suis fait traiter d’ »eurosceptique« , d’anti-europĂ©en, de dinosaure bolchevique, d’hugolien attardĂ© ; j’ai reçu des leçons de « rĂ©alisme politique » _ ah ! le grand argument ! _ et je ne sais combien d’homĂ©lies « économiques«  _ pragmatiques = le fin fond de la lĂ©gitimitĂ© ! Aujourd’hui, c’est « la Chine«  !..

    Messieurs les « rĂ©alistes« , chers « politiques » _ concitoyens ! _, vous avez voulu Ă  toute force le traitĂ© de Lisbonne ? Vous l’avez ! Jusqu’Ă  la courbure sigmoĂŻde… » _ on ne saurait mieux dire !!! Le lecteur a signĂ© « CrĂ©tin notoire« …

    …

    _ « Ou quand l’Europe paye le prix d’ĂȘtre dirigĂ©e par une majoritĂ© de populistes de droite enclins avant tout Ă  plaire Ă  leur Ă©lectorat national » _ c’est aussi parfaitement rĂ©sumĂ© : par « Kevin« …

    …

    Il faut parfois un peu de temps pour que les choses deviennent plus claires aux esprits un peu plus lents…

    En attendant, les dĂ©gĂąts s’accumulent : pour certains, du moins ; mais pas pour tous, non plus !!! « Les affaires » tournent mieux que jamais…

  • Trois (belles !) curiositĂ©s musicales _ dont une au splendide catalogue Alpha : les chansons de Gustave Nadaud, par Arnaud Marzorati

    En rafale,

    voici trois (trÚs belles !) « curiosités » musicales discographiques :

    …

    1) la premiĂšre est Ă  mettre au compte du splendide _ voire Ă©poustouflant ! cette saison 2010 ; cf mon article du 14 mars 2010 : « Alpha, Ă©diteur de la “prĂ©sence” (au disque) de la musique : François Lazarevitch et Yves Rechsteiner, entre CĂ©line Frisch et Benjamin Alard _ un catalogue de merveilles !« … _ catalogue Alpha :

    …

    il s’agit du CD Alpha 160,

    une nouvelle pĂ©pite de ce sourcier assez prodigieux qu’est Jean-Paul Combet :

    soit le rĂ©cital La Bouche et l’oreille, composĂ© de 17 chansons, de Gustave Nadaud (1820-1893),

    auteur-compositeur _ Ă  la fois ! _ de ces petites merveilles,

    qu’a su dĂ©nicher ce musicien magnifique _ je veux dire bien plus qu’un magnifique interprĂšte-chanteur _ qu’est Arnaud Marzorati, baryton.

    …

    Celui-ci explore, en effet, trĂšs mĂ©thodiquement, depuis une dizaine d’annĂ©es, le rĂ©pertoire _ un peu trop en dĂ©shĂ©rence, ces derniers temps, hĂ©las ! de quoi nous privons-nous, aussi stupidement !?! _ de la chanson française :

    …

    depuis son premier CD pour Alpha (je veux dire en tant qu’initiateur de projet _ de concert ou de disque _ ; pas en tant qu’interprĂšte pour divers chefs…),

    le CD Alpha 075 (enregistrĂ© en 2004) de chansons de Jacques PrĂ©vert (1900-1977) & Joseph Kosma (1905-1969) : Et puis aprĂšs… ;

    …

    puis, le CD Alpha 111 (enregistrĂ© en 2006) de cantates françaises de Jean-Baptiste Stuck (1680-1755) : Tyrannique empire… ;

    …

    et aussi  le CD Alpha 131 (enregistrĂ© en 2007) de chansons de Pierre-Jean de BĂ©ranger (1780-1857) : Le Pape musulman & autres chansons…

    …

    Et maintenant voici que ce CD La Bouche et l’oreille de 17 chansons (paroles & musique, s’il vous plaĂźt !) de Gustave Nadaud

    est une réussite absolue

    qui nous donne Ă  Ă©couter et jouir de tout un (grand) art de la chanson _ davantage pour des concerts privĂ©s, dans des salons un peu (mais pas trop !) encanaillĂ©s : avec juste ce qu’il faut d’esprit !, que pour des cafĂ©s-concerts, ou des concerts publics immenses… _ ;

    …

    et quand Gustave Nadaud se dit lui-mĂȘme « modĂ©ré« ,

    cela donne la mesure de ce qui pouvait alors se dire, ou plutÎt se chanter ! et avec quelle poésie !

    d’un art qui sait ĂȘtre « populaire » sans ĂȘtre ni vulgaire, ni populiste ! et raffinĂ©, plein d’esprit _ français, justement !

    …

    Arnaud Marzorati nous offre tout cela avec précision, subtilité et liberté, tout à la fois,

    jubilatoirement accompagnĂ© qu’il est _ comme au concert ! _ de musiciens (Daniel Isoir, au piano ; StĂ©phanie Paulet, au violon ; Alexandre Chabod, Ă  la clarinette ; et Paul Carlioz au violoncelle) qui savent servir ce genre (entre deux, mais avec la libertĂ© de ses audaces !) et ce rĂ©pertoire…

    …

    Combien la chanson _ et la langue, le français parlé ! _ ont « perdu » _ en finesse comme en force de percussion ! _ depuis ce temps :

    en gros celui du second empire et de la troisiÚme république !

    …

    Quel plaisir d’Ă©couter cette langue-lĂ  servie ainsi !!!

    …
    Qu’on en juge avec la chanson d’ouverture de ce rĂ©cital, « La Vie moderne« , composĂ©e en 1857 :

    …

    « Vois-tu, là-bas, le tourbillon,

    Qui, dans sa course échevelée,

    Trace ce flamboyant sillon

    A travers mont, plaine et vallée ?

    Flamme et fumée, éclat et bruit,

    S’Ă©teindront sans laisser de traces :

    Sais-tu quel est le char qui fuit ?

    C’est ton existence qui passe !

    …
    Oui, le temps a doublé son cours,

    L’humanitĂ© se prĂ©cipite

    Tous les chemins deviennent courts ;

    L’ocĂ©an n’a plus de limites.

    La vie était longue autrefois ;

    Sur la pente elle est entraßnée ;

    Nous vivons plus en un seul mois

    Que nos aïeux dans une année.

    …
    La nature avait des poisons :

    Le génie humain les révÚle ;

    Il arrache aux vieux horizons

    Une perspective nouvelle.

    Il a d’invisibles moteurs,

    Des agents subtils, des essences

    Qui savent calmer nos douleurs

    Et décupler nos jouissances.
    …
    Les fleurs n’ont plus besoin d’Ă©tĂ© ;

    Les fruits n’attendent plus l’automne ;

    Ce que le sol n’a pas portĂ©,

    L’industrie active le donne.

    Nous avons fait de nos loisirs

    La mer et le ciel tributaires ;

    Nos appétits et nos plaisirs

    Épuisent les deux hĂ©misphĂšres.

    …
    Mais Ă  peine respirons-nous

    Dans cette course haletante ;

    La vapeur nous emporte tous

    Debout sur la machine ardente.

    L’essieu se fatigue et se rompt,

    Usé, vaincu par la distance ;

    Ainsi bientĂŽt se briseront

    Les ressorts de notre existence.

    …

    L’aiguille avance ; soyons prĂȘts !

    Nous mourrons vieillis avant l’Ăąge ;

    Nos fils nous suivront de plus prĂšs

    Dans le vertigineux voyage.

    Ils auront la vie, Ă  leur tour,

    Plus rapide encore et meilleure ;

    Ce que nous usons dans un jour,

    Ils l’Ă©puiseront dans une heure.
    …
    Ô le terrible enseignement !

    Songes-y, l’instant est suprĂȘme.

    OĂč trouveras-tu le moment

    De te recueillir en toi-mĂȘme ?

    Beau voyageur, tu vas partir :

    As-tu pris soin de bien vivre,

    Ou le temps de te repentir ?

    Le convoi passe, il faut le suivre !

    …
    Vois-tu, lĂ -bas, le tourbillon« …

    …
    C’est superbe ! Une « vanité » Ă  la Paul Virilio !

    …

    Bravo les artistes !

    Et bravo l’Ă©diteur (d’Alpha : Jean-Paul Combet _ il accomplit

    …

    (« monacalement« , dit Christophe Huss, en lui rendant, lui aussi hommage ! ;

    soit, replacĂ© dans le contexte de l’article de Christophe Huss :

    « Il est clair qu’Harmonia Mundi a Ă©tĂ© ces cinq derniĂšres annĂ©es le phare de l’Ă©dition phonographique classique, l’Ă©diteur qui a offert de beaux produits et des rĂ©vĂ©lations artistiques dans de nombreux domaines

    (cette considĂ©ration n’enlĂšve rien au gĂ©nie de Jordi Savall sur Alia Vox,

    au travail monacal d’Alpha _ voilĂ  ! « monacal« , concerne la solitude, la rigueur, la vertu, presque l’austĂ©ritĂ© ; sinon la saintetĂ© !.. _,

    aux explorations de CPO

    et Ă  la constance de Bis)…« ,

    disait-il en chroniquant un concerto pour clarinette de Mozart pas terrible, produit par Harmonia Mundi USA ;

    et situant ainsi ce qui se fait actuellement de mieux, artistiquement, sur le marchĂ© de l’Ă©dition discographique !..)

    …

    il (= Jean-Paul Combet) accomplit un travail rare et magnifique ;

    et cette saison-ci, tout particuliĂšrement, est quasi sans dĂ©chets !)…

    …

    Mes deux autres satisfactions de « curiosité » concernent, elles, la pĂ©riode (des Arts ; de la musique) dite « baroque » : mais en des versions, toutes deux _ mĂȘme si trĂšs diversement ! _ toutes de finesse et de subtilitĂ©.

    …
    2) D’abord, un rare _ par les piĂšces choisies ! d’abord… _ CD de musique de luth française au tournant des XVII & XVIII Ăšmes siĂšcles :

    le CD Manuscrit Vaudry de Saizenay, interprété par Claire Antonini (CD AS Productions ASM 004)

    d’aprĂšs un des deux manuscrits conservĂ©s Ă  la BibliothĂšque municipale de Besançon (en l’occurrence le premier des deux : cote 279.152, trĂšs exactement !), de la main et du choix de Jean Etienne Vaudry de Saizenay, seigneur de Saizenay et Poupet, en Franche-ComtĂ© (non loin de Salins).

    …

    Né le 26 septembre 1678 à Saizenay, ce conseiller au Parlement de Besançon (de 1704 à 1725, date à laquelle il résigna sa charge) _ et qui mourut à Besançon le 21 juillet 1742 _, prit, pendant ses études à Paris, des leçons des maßtres luthistes Guillaume Jacquesson et Robert de Visée.

    …
    « Il entreprit alors de noter les nombreuses piĂšces de luth et de thĂ©orbe qu’il avait pu recueillir, souvent mĂȘme auprĂšs de ses maĂźtres ou de quelques uns des plus cĂ©lĂšbres luthistes de son temps« , nous apprend, page 6, l’excellente notice du livret de ce CD, sous la plume plus qu’experte (!) de notre Claude Chauvel bordelais !.. Et « la rĂ©daction de ses deux livres _ les seuls de sa main qui nous soient parvenus _ s’est poursuivie pendant plusieurs annĂ©es, comme en tĂ©moigne la diversitĂ© stylistique du rĂ©pertoire consigné« , pages 6-7.

    …

    Mais « alors que les luthistes du XVIIĂšme siĂšcle ont bien souvent une vision rĂ©trospective _ et presque mĂ©lancolique _ de leur rĂ©pertoire, Vaudry, sans ignorer la tradition des Gaultier et de Du Fault, fait une large place aux Ɠuvres de ses proches contemporains Du But le Fils, Mouton et Gallot«  _ apparaissent ainsi, aussi, les noms de Emond (notĂ© aussi « Aymond« , ou « HĂ©mon« ), Du PrĂ© (dit « d’Angleterre« ), Jacquesson ; ainsi que de Hardel (le claveciniste)…  De mĂȘme que « pour son instrument, il n’hĂ©site pas Ă  transcrire : Lully, Marin Marais, Forqueray, Couperin, les piĂšces de thĂ©orbe et de guitare de VisĂ©e, Corelli, voire des chansons et autres vaudevilles Ă  la mode«  _ soit le tout-venant de ce que pratiquait alors au quotidien un luthiste : interprĂšte pour son plaisir, et celui de ses proches…

    …

    Aussi « son livre, rĂ©digĂ© d’une main uniforme (exceptĂ© les premiĂšres piĂšces), abonde (-t-il) en dĂ©tail techniques (doigtĂ©s, tenues) et en signes d’interprĂ©tation (agrĂ©ments, harpĂ©gements, sĂ©parations). Source unique _ voilĂ  ! _ pour de nombreuses piĂšces, il en corrige parfois le texte ou prĂ©cise les attributions. »  Avec cette consĂ©quence notable que « la meilleure connaissance que nous avons aujourd’hui du rĂ©pertoire du luth en France, au XVIIĂšme siĂšcle, doit beaucoup _ voilĂ  _ Ă  la passion _ musicienne autant que musicale : elles Ă©taient alors confondues pour l’essentiel ! la musique se pratiquait plus qu’elle ne s’Ă©coutait seulement… _ de Vaudry, autant qu’Ă  sa diligence.« 

    …

    Ainsi « sa seule bibliothĂšque musicale, riche de publications les plus rĂ©centes _ alors : « contemporaines«  (de lui), dirions-nous maintenant _, prouve suffisamment le goĂ»t et l’Ă©clectisme du personnage.«  Et « on dĂ©plorera, malheureusement, la disparition _ provisoire ? _ de trois autres manuscrits de luth qui figuraient dans la collection » ; « et, on le prĂ©sume, quelques livres gravĂ©s, dont ceux pour la guitare de Robert de VisĂ©e« , page 7 du livret.

    …

    Tout un monde pour nous est ainsi restituĂ© ! en ce rĂ©cital de ce disque, sous les doigts fins, habiles et poĂ©tiques de Claire Antonini, sur un luth Ă  11 chƓurs (un instrument rĂ©alisĂ© par Paul Thomson, Ă  Bristol, en 1997)…

    …

    Nous qui avons dĂ©couvert aussi, naguĂšre, en Jean de La Fontaine, un admirateur Ă©perdu de cette musique si merveilleusement poĂ©tique : cf par exemple son Ă©loquente (contre le trop « bruyant » et pas assez poĂ©tique nouveau genre musical qu’Ă©tait le trĂšs ambitieux, lui, opĂ©ra de Lully…) « ÉpĂźtre Ă  Monsieur de Nyert« 

    …

    (et mon texte pour le livret du CD « Jean de La Fontaine : un portrait musical« , par la Simphonie du Marais et Hugo Reyne : CD EMI 7243 5 45229 2 5, en 1996 ; CD dont j’avais composĂ© le programme avec Hugo Reyne :

    …

    pour Ă©voquer musicalement cette incisive et nostalgique, tout Ă  la fois, « ÉpĂźtre Ă  Monsieur de Nyert » _ dans laquelle le poĂšte, amoureux fou de musique (et authentique initiateur de la critique de rĂ©ception musicale ! La Fontaine fonde cette « esthĂ©tique«  : cela ne se sait pas assez ! mĂȘme de la part de ce lafontainien Ă©minent qu’est Marx Fumaroli : cf son Le poĂšte et le roi _ La Fontaine en son siĂšcle, paru en 1997) citait, mĂȘlant les instruments et les genres :

    …

    « Boesset, Gaultier, Hémon, ChambonniÚres, La Barre,

    Tout cela seul dĂ©plaĂźt, et n’a plus rien de rare ;

    On laisse lĂ  Du But, et Lambert et Camus ;

    On ne veut plus qu’Alceste, ou ThĂ©sĂ©e, ou Cadmus« … _

    …

    Avait Ă©tĂ© choisie alors la courante « L’Immortelle » du Vieux Gaultier, Ennemond,

    qu’interprĂšte magiquement, au thĂ©orbe, Vincent Dumestre, en ce disque enregistrĂ© l’Ă©tĂ© 1995 en l’abbatiale de Saint-Michel-en-ThiĂ©rache : j’y Ă©tais…)…

    …

    De mĂȘme que nous avons dĂ©couvert, aussi, et explorĂ©, plus avant, ce goĂ»t, ou plutĂŽt cette passion, pour cette musique,

    aujourd’hui si mĂ©connue _ mais que nous rendent les interprĂštes ! quand on va les Ă©couter ! au concert comme au disque ! _,

    dans les lettres « chantantes » si savoureuses de Madame de SĂ©vignĂ© Ă  sa fille : toutes deux pratiquaient (plus que passionnĂ©ment : Ă  la folie !) la musique, et l’une, le chant, l’autre, la danse…

    …
    Enfin,

    3) un CD d’une virtuositĂ© Ă©poustouflante au service de la poĂ©sie de la musique

    _ si rayonnante ! Ă  conseiller d’urgence aux neurasthĂ©niques ! _ :

    …

    l’interprĂ©tation par le gĂ©nial flĂ»tiste Ă  bec Maurice Steger (et The English Concert, dirigĂ© par Laurence Cummings, du clavecin…)

    …

    de versions orchestrées par Francesco-Xavero Geminiani,

    et avec des agréments (virtuosissimes !) « of severall Eminent Masters« ,

    tels que les Signori Cateni & Valentini, Pietro Castrucci, Christopher Petz, ou Jacques Paisible, tous présents alors à Londres,

    …

    des Sonates opus V d’Archangelo Corelli,

    telles qu’elles eurent un succĂšs fou (et durable : tout au long du XVIIIĂšme siĂšcle !) Ă  Londres et en Angleterre, et tout le Royaume-Uni !

    …

    Le CD Harmonia Mundi Mr. Corelli in London _ Recorder Concertos ; La Follia (after Corelli’s op.5) CD HMU 907523,

    par Maurice Steger, The English Concert & Laurence Cummings,

    est ainsi une merveille de plaisir fou : rare !

    …

    Peut-ĂȘtre ce CD va-t-il mĂȘme parvenir Ă  dĂ©trĂŽner la « merveille des merveilles » qu’est le double CD des Partitas (Clavier-Übung-I) de Jean-SĂ©bastien Bach, par l’extraordinaire Benjamin Alard, l’album Alpha 157,

    …

    qui ne quitte pas ma platine depuis plus d’un mois

    _ non plus que celle de Vincent, du rayon Musique de la librairie Mollat,

    ainsi qu’il me l’a confiĂ© ;

    et je ne crois pas trahir lĂ  un secret ! Il le fait largement partager !..

    …

    Un CD de pur bonheur ! A passer sans se lasser en boucle…

    …
    Titus Curiosus, ce 27 avril 2010