Auteur/autrice : francislippa

  • Le bonheur de Félix Mendelssohn : son Octuor, avec Christian Tetzlaff, en un CD AVI (en public, au Festival de musique de chambre « Spannungen »‘de Heimbach)

    Félix Mendelssohn (Hambourg, 3 février 1809 – Leipzig, 4 novembre 1847) est un formidable pourvoyeur de joie :

    …

    ce qui donne, à pareille constance de jubilation, par (c’est-à-dire grâce à) pas mal de ses œuvres, un aperçu probablement assez consistant, en son intensité, du bonheur accessible, au moins musicalement, pour qui veut bien l’accueillir : par les oreilles et par le cœur (de son âme !)…

    …

    Il m’est souvent arrivé de « recommander » le merveilleux CD comprenant, de ce même Félix Mendelssohn, le « Concerto pour violon, piano et orchestre à cordes » en ré mineur (ou « double concerto » : la partition autographe est datée du 6 mai 1823 ; le compositeur a quatorze ans !..), dans l’interprétation éblouissante _ c’était en 1989 (déjà !) _ de Gidon Kremer, Martha Argerich et l’Orpheus Chamber Orchestra (il s’agit du CD Deutsche Gramophone n° 427 338-2) _

    …

    accompagné d’un très, très beau, aussi, « Concerto pour violon et orchestre à cordes » en ré mineur lui aussi, de ce même Félix Mendelssohn, par Gidon Kremer : l’œuvre fut composée au début de 1822 ; et il ne s’agit pas du très célèbre « Concerto pour violon et orchestre« , dit n°2, et en mi mineur, lui, l’opus 64 de Félix-Mendelssohn-Bartoldy, composé en 1844, pour son ami le violoniste Ferdinand David, et dont la première interprétation eut lieu au Gewandhaus de Leipzig le 13 mars 1845 par son dédicataire ; ce concerto très célèbre-là _ et à très juste titre, lui aussi ! _, davantage « romantique« , lui, s’inspire, en effet, bien moins de C.-P.-E. Bach que des concertos (contemporains) de Paganini, notamment le cinquième…

    …

    D’autres versions de ce « double concerto » (pour violon, piano et orchestre à cordes, en ré mineur, donc _ je reviens à cette œuvre tellement jubilatoire ; et pas assez connue encore des mélomanes !..)

    ont paru depuis au disque ; nulle

    _ par exemple celle par Rainer Kussmaul au violon, Andreas Staier au pianoforte et Concerto Köln, pourtant, en 1998 (un CD Teldec) _

    n’arrive à la cheville de celle-là ! solaire ! tant Kremer, Argerich et les Orpheus se surpassent au service de la musique juvénilissime, au meilleur sens du terme, du merveilleux felix pour toujours Mendelssohn

    _ dont nous fêtons toute cette année 2009 le bicentenaire de la naissance : c’était, en effet, le 3 février 1809 …
    …

    Une version propre à « retarder » le départ des malades en phase terminale pour l’autre monde ; comme à faire faire bien des économies (de médicaments) pour maux de « dépression« , à toutes les Sécurités Sociales du monde !

    …

     Je recommande aussi très vivement (!)

    les douze (ou treize) « Symphonies pour cordes« 

    que Félix Mendelssohn  composa, pour les six premières d’entre elles, l’année 1821 _ l’année de ses douze ans : elles sont dans la « mouvance » de l’œuvre (que je qualifierais de « vibrante« !) de Carl-Philipp-Emanuel Bach ;

    et cela, probablement du double fait,

    _ et du maître de musique du jeune Félix, Carl Friedrich Zelter (né le 11 décembre 1758 et mort le 15 mai 1832 à Berlin), ami personnel de Goethe, et grand admirateur du « Bach de Berlin » (et de Hambourg, aussi : Carl-Philipp-Emanuel _ né, lui, le fils de Jean-Sébastien, à Weimar le 8 mars 1714 et mort à Hambourg le 14 décembre 1788) ;

    Zelter qui faisait travailler son jeune élève en « composition musicale » sur cette œuvre admirée-là ;

    …

    _ et, du fait, aussi, de la grand-tante de Félix, Sarah Levy, qui avait acheté à la veuve de Carl-Philipp une partie des « archives musicales » de son mari ;

    laquelle Sarah Levy en avait fait cadeau, plus tard, à son cher (heureux : felix) petit-neveu musicien :

    …

    d’où,

    en plus de quelque chose _ et qui n’est certes pas rien, ni même peu ! _d’une transmission que je dirais « bachienne« , en héritage musical de Johann-Sebastian, via Carl-Philipp-Emanuel,

    d’où, donc, aussi, le souffle formidable du « Sturm und Drang » parfaitement et jubilatoirement sensible dans la joie musicale si puissante (et si généreusement contagieuse !) de (toute) la musique de Félix :

    …

    se trouve peut-être là, oserais-je donc dire, un des secrets de l’art du bonheur musical confondant (!) de ce formidable génie de la musique…

    …

    Cette parenté musicale-ci, avec le Bach de Hambourg (et Berlin), fut d’ailleurs très tôt parfaitement « notée« , dès 1827, par un journaliste berlinois (de l’ »Allgemeine Musikalische Zeitung« ) d’après lequel « Mendelssohn, quand il eut achevé (de suivre l’enseignement de Zelter), écrivit des symphonies pour instruments à cordes seules dans le style de Bach« …

    …

    La dernière des douze (ou treize) de ces « Symphonies pour cordes » parut en 1823…

    …

    La version en 3 CDs de ces treize « Symphonies pour cordes » de Félix Mendelssohn par Concerto Köln en 1994, 1995 et 1996 est proprement enthousiasmante (3 CDs Teldec : 4509-94565-2 ; 4509-98435-2 & 0630-13138-2 ; ils ont été réédités et sont disponibles dans la collection « Elatus » de Warner-Classics)…

    …

    J’en viens maintenant à l’ »Octuor« , en mi bémol majeur, ce chef d’œuvre des chefs d’œuvre, de Félix Mendelssohn-Bartholdy,

    composé, lui, en 1825, alors que Félix n’a encore que seize ans :

    …

    l’ »exploit » (musical : d’un jeune homme) n’en paraît que plus extraordinaire ; car

    cette musique est la « jeunesse » (mais éternelle !) même !..

    …

    Et l’interprétation

    _ en concert s’il vous plaît ! le 11 juin 2008, au « Spannungen Chamber Music Festival » de la centrale hydro-électrique (« Hydropower Station » ; « Kraftwerk« ) de Heimbach (dans les Monts de l’Eifel) ;

    festival (« Spannungen » signifie « Tensions » !) que dirige depuis sa création en 1997 le pianiste Lars Vogt _

    est confondante de dynamisme, de vie, de musicalité !

    …

    Les (merveilleux !) interprètes en sont :

    Christian Tetzlaff, Isabelle Faust, Lisa Batiashvili, Antje Weithaas, aux violons ;

    Rachel Roberts, Ori Kam, aux altos ;

    et Tanja Tetzlaff & Quirine Viersen, aux violoncelles.

    …
    Cet enthousiasmant « Octuor » de Félix Mendelssohn, saisi au concert à Heimbach le 11 juin 2008,

    est accompagné d’un autre « Octuor » proprement somptueux, lui aussi, d’un autre parfait chef d’œuvre de la musique :

    …

    l’ »Octuor« , en ut majeur, opus 7, de Georges Enesco

    (ou George Enescu, en roumain, ainsi que dans la transcription anglaise :

    Liveni, en Moldavie roumaine, 19 août 1881 – Paris, 4 mai 1955) ;

    un autre immense musicien ; à beaucoup mieux connaître et interpréter (!) ;

    …

    une œuvre composée avant les dix-neuf ans de son génial auteur

    (publiée le 5 décembre 1900, elle fut créée au concert, à Paris, le 18 décembre 1909 par les Quatuors Geloso et Chailley _ Pierre Monteux étant l’altiste du Quatuor Geloso…).

    …
    Les interprètes de cet « Octuor » d’Enesco, à la centrale hydro-électrique de Heimbach

    (dans les montagnes de l’Eifel, non loin de Düren, d’Aix-la-Chapelle et de Bonn, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie),

    saisi au concert, lui aussi, pour le disque, le lendemain, le 12 juin 2008, sont :

    …

    aux violons, Christian Tetzlaff, Antje Weithaas, Isabelle Faust, Katherine Gowers ;

    aux altos, Antoine Tamestit, Rachel Roberts ;

    et aux violoncelles, Gustav Rivinius & Quirine Viersen

    …

    _ quelques uns des interprètes de l’ »Octuor » de Mendelssohn, la veille, on le voit, ont cédé leur place à d’autres, amis, pour l’ »Octuor » d’Enesco…

    …

    C’est là tout l’esprit (magique !) des Festivals de Marlboro (autour de Rudolf Serkin),

    d’Aldeburgh (autour de Benjamin Britten),

    de Lockenhaus (autour de Gidon Kremer)

    que l’on sent souffler sur l’interprétation magnifique de ces deux chefs d’œuvre,

    à ce Festival de Heimbach,

    qu’anime Lars Vogt,

    autour de (et avec) l’excellentissime Christian Tetzlaff.
    …
    Soit,

    un parfaitement euphorisant CD AVI « Mendelssohn – Enescu Octets for strings« ,

    avec le label « Spannungen Chamber Music Festival » : AVI n° 8553163 ! …
    …

    Christian Tetzlaff : un très brillant musicien

    à suivre…

    …
    De même que le festival « Spannungen » de Heimbach, dans l’Eifel…

    …
    Titus Curiosus, ce 17 octobre 2009

    …

    Est parue aussi, cette année 2009,

    une très belle version de l’ »Octuor » de Georges Enesco, pour orchestre, réalisée par le chef Lawrence Foster,

    et interprétée tout aussi brillamment par l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, dirigé par ce même Lawrence Foster ;

    …

    le CD comporte aussi la « Sonate pour violon » et piano en ré majeur, opus 25, « dans le caractère populaire roumain« , de Georges Enesco,

    par de jeunes virtuoses enflammés :

    Valeriy Sokolov, au violon, et Svetlana Kosenko, au piano.

    …

    Un très beau CD Virgin Classics « Enescu String Octet – Violin Sonata N° 3 » : n° 50999 519312 2 3…

    …

    …

    Vive la musique ! Vive la jeunesse ! Vive la beauté !

  • Où va la fragile « non-inhumanité » des humains ? Lumineux déchiffrage du « mérite » tel qu’il se dit aujourd’hui, par Yves Michaud le 13 octobre dans les salons Albert-Mollat

    Lumineuse présentation (écoutable et podcastable grâce à ce lien)

    de son « Qu’est-ce que le mérite ? » (aux Éditions François Bourin)

    par Yves Michaud,

    …

    en un entretien avec Francis Lippa, membre du bureau de la Société de Philosophie de Bordeaux,

    mardi soir dernier, 13 octobre, dans les salons Albert-Mollat,

    devant une assistance copieuse _ plus une place assise de libre _ et fort attentive, à l’exposé riche, clair et remarquablement nourri d’exemples concrets _ jusqu’à la qualité (de performances) appréciée et requise aujourd’hui de sportifs, tels que le footballer Lionel Messi… _,

    …

    par ce philosophe empiriste _ déclaré : écouter l’enregistrement ! _,

    très attaché à vite et bien (= au mieux !) comprendre les divers « signes«  de l’époque, comme elle est ; et vers où elle est en train, vaille que vaille et bel et bien, de s’acheminer, en la diversité, jusqu’au vertigineux _ et cependant bien signifiant à qui parvient à pertinemment la déchiffrer _, de sa complexité,

    qu’est Yves Michaud…

    …

    Dans quelle mesure peut-on et doit-on user, ou pas,

    et comment, sous quelles formes et de quelles manières,

    du terme _ ou du concept : il faut creuser un peu (et philosophiquement) ce qui peut distinguer leurs usages _, « revenu » _ dans les discours : sur les lèvres comme dans les têtes _ ces vingt ou trente dernières années

    …

    (depuis Margaret Thatcher, puis Tony Blair _ et Anthony Giddens _, de ce côté-ci de l’Atlantique, où prédomine toujours le bouclier _ égalitariste _ de l’État-Providence ;

    ou de l’autre _ où prédomine, là, l’appétit de « liberté« … _, depuis les années Reagan ; puis, en ce retour de balancier que représente l’élection, l’automne dernier, de Barack Obama, maintenant _ que commente dans le New-York Times l’excellent prix Nobel d’Economie 2008, Paul Krugman…),

    …

    du terme _ ou du concept : il faut les distinguer, je reprends et poursuis l’élan de ma phrase _ de « mérite » ?

    …

    C’est ce à quoi s’emploie très précisément, à la fois avec audace et la prudence du très grand soin (de plus de deux ans de recherches fouillées, a révélé l’auteur : à propos, tout particulièrement, des philosophies anglo-saxonnes les plus récentes : par exemple celle d’Amartya Sen… _ cf, par exemple « La Liberté au prisme des capacités« …) de l’analyse philosophique la plus pointue, ce très éclairant petit-grand livre de 300 pages, et en trois passionnantes parties, qu’est « Qu’est-ce que le mérite ?« , aux Éditions Bourin,

    que présentait, explicitait et commentait mardi soir dernier Yves Michaud en sa conférence,

    en réponse aux questions de Francis Lippa…

    …

    Même « empiristement« , si je puis dire _ voire « minimalistement » ; ou « par défaut« … _, il demeure encore _ mais pour combien de temps ? _ difficile _ à la plupart (mais pas tous !) d’entre nous ; et à Yves Michaud, qui conclut lui-même ainsi son livre (aux pages 273 à 280) _, de renoncer tout à fait à une « perspective » sur les autres (et sur soi) faisant référence à un ordre (quel qu’il soit) de la valeur, de la vertu, du « mérite » donc, au-delà de la stricte prise en considération (et constat on ne peut plus « brut« , lui : c’est ainsi, et pas autrement !) des seules  « performances » « de fait » ;

    sans nulle considération « de droit » (au sens de « de valeur« ) que ce soit… :

    …

    car « les barrières _ infranchissables _ entre les ordres, les eaux glacées du _ seul ! _ calcul égoïste, ou la guerre _ sans pitié aucune ! _ des _ seules _ vanités

    produisent un paysage humain _ au double sens du terme !!! _ pauvre, pour ne pas dire désolé _ « wasted land« , selon l’expression du grand T. S. Eliot en son immense poème éponyme, « La Terre vaine« …  _,

    dit Yves Michaud, page 265 de « Qu’est-ce que le mérite ?« .

    …

    « Le mérite et le démérite _ aussi difficiles, voire impossibles, à incontestablement « établir« , justifier en raison, « fonder » vraiment ! _ traduisent donc notre _ irréfragable, pour le moment encore, du moins ; à une certainee partie, encore, d’entre nous… ; mais ne serions-nous pas en train de devenir minoritaires ?.. _ besoin d’estimer la valeur d’autrui _ ainsi que de nous-même _ afin de vivre dans un monde humain«  _ c’est-à-dire « non-inhumain« , comme le nomme mon autre ami philosophe parmi les plus lucides Bernard Stiegler… (cf les volumes de « Mécréance ou discrédit«  ; ou « Prendre soin«  ; etc… _, poursuit Yves Michaud, page 274.

    …

    Et Yves Michaud de préciser ce qu’il entend par sa référence, alors, au concept d’ »estime » :

    …

    « L’estime est une mesure de la relation humaine en tant qu’humaine. Elle est approchée, révisable et, éventuellement illusoire ou erronée _ certes ! nous avançons à tâtons, par essais et erreurs : à rectifier si possible… Nous nous trompons souvent sur notre estime (nous la plaçons mal, selon l’expression consacrée) ; et les jugements de mérite et de démérite _ plus graves, probablement ; mais indispensables, forcément ! _ sont, comme je l’ai dit plusieurs fois, révisables selon ce que l’on sait ou ne sait pas _ avec de considérables fluctuations ! _, et avec quel degré de détail

    …

    _ une considération majeure, sinon capitale, tant « le diable s’y cache«  : cf l’importante postface du 31 mars 2006 à l’« Humain, inhumain, trop humain » d’Yves Michaud ; essai achevé, lui, en décembre 2001 ; et intitulée, précisément ainsi ! cette postface (« Le Diable dans les détails« ) ; avec cette ultime phrase judicieuse de conclusion, page 124 :

    …

    « C’est déjà bien si le philosophe décrit et redécrit inlassablement les situations de manière à dissiper les sottises grossières et,

    quand sa description est bonne,

    à débusquer le diable qui se cache, comme d’habitude dans les détails«  _ mal aperçus, car mal regardés, focalisés, analysés : tout simplement !.. _

    …

    et avec quel degré de détail, donc, des situations et des actions.

    …

    Nous ne pouvons nous empêcher de penser _ estimer, juger, croire _ que les individus ont _ effectivement et objectivement, en soi, en quelque sorte ; et pas seulement pour notre esprit (qui bat, subjectivement, la campagne)… _ des mérites et des démérites à proportion de ce qu’ils font, à nous et à la communauté humaine en général _ voilà la source de notre difficile indifférence à ces conséquences « relationnelles« -là… _ ;

    qu’ils valent _ bel et bien _ plus ou moins _ et pas indifféremment ! _ dans leur relation à autrui _ voilà la dimension d’« humanité«  ; ou de « non-inhumanité« , comme le dit aussi Bernard Stiegler ; et encore pour le moment irréfragable (pour certains, au moins), face aux divers cynismes, cachés, tapis, ou de plus en plus avoués, voire affichés, ou assénés : cf là-dessus le tout récent « La Cité perverse _ libéralisme et pornographie » de Dany-Robert Dufour (paru le 8 octobre : j’ai hâte de le lire !)… _ ;

    et que cette valeur appelle une reconnaissance appropriée, même si elle n’est pas effectivement « payée » _ en espèces bien sonnantes et trébuchantes !..

    …

    Quand nous abandonnons cette manière de penser,

    et nous le faisons souvent et à très juste titre (pour des raisons d’efficacité, de concentration de l’attention sur les tâches et les résultats, et pas sur les agents, pour des raisons _ fort « humaines« , certes ; et « trop humaines« , aussi : nous ne sommes, en effet, ni des saints, ni des anges ; cf Montaigne, au final si percutant de ses « Essais« , Livre III, chapitre 13, le sublime chapitre testamentaire « de l’expérience«  : à toujours revenir (délicieusement !) relire ! _ de discrétion, de fatigue, ou d’inattention, par exemple),

    …

    nous ne prenons en compte que des relations causales _ toutes nues et froides _ et des utilités _ à l’exclusion des « honnêtetés », peut-être : le chapitre inaugural du livre III montanien s’intitule : « de l’utile et de l’honnête » ; lui aussi est un indispensable ! lire aussi le si beau livre de l’ami Bernard Sève : « Montaigne. Des Règles pour l’esprit«  ! la meilleure « introduction (philosophique) à Montaigne« , assurément, à ce jour ! _, des conséquences _ brutement factuelles, coupées d’émotions et d’affects (d’un « sujet«  qui s’attache à la considération aussi de ces « affections«  : non encore « dés-affecté« , en quelque sorte…)…

    …

    Nous appréhendons alors les situations humaines _ entre simples (ou purs) agents d’action, sinon entre de réelles (ou/et « vraies« ) « personnes«  !.. _ de manière non humaine _ voilà le concept stieglerien de « non-humain«  ! _, ou « déshumanisées«  _ voire « barbares« … _, comme des relations entre _ rien que de purs et simples _ objets _ non « sujets«  !.. de rien ! _, machines, coûts et bénéfices

    …

    _ selon les critères des services dits de « ressources humaines«  ; ne prenant pas « en compte » les dégâts (affectifs) sur ce qui reste (encore !) des « personnes«  ; allant jusqu’à, les plus « fragiles » d’entre celles-là, les moins capables de « s’adapter«  aux règles nouvelles (« modernes«  !) de la concurrence « mondialisée«  (telle étant la norme de référence up to date invoquée (quand le besoin se fait sentir, aux dirigeants, de s’en « justifier«  devant « l’opinion« …) par les responsables « manageant«  ces « entreprises«  performantes) ;

    allant jusqu’à s’en suicider... _

    …

    comme des relations entre objets, machines, coûts et bénéfices : « Ce qu’il fait pour nous, ça fait un budget ! »

    …

    Il est tout à fait possible que ce mode d’appréciation instrumental _ galileo-cartesiano-adamsmithien… _, aride, désolé, ou simplement neutre, s’étende de plus en plus à de plus en plus de situations sous l’effet de la technique, de la préoccupation  pour les seuls intérêts et du perfectionnement des modes de manipulation d’autrui,

    mais ce n’en sera pas moins un changement de relation » _ inter-humaines, ces « relations« -là, écrit Yves Michaud, aux pages 274-275 :

    …

    « changement«  à prendre lui aussi « en compte« , donc,

    socialement, économiquement et politiquement _ ainsi que recommande, expressément, de le faire Amartya Sen : pour l’empêcher ;

    plutôt que de le laisser, ce « changement de relation« , détériorer de sensiblement riches « liens«  à autrui… _ :

    …

    c’est-à-dire, en clair, culturellement et civilisationnellement.


    …

    Que « voulons« -nous donc, les uns et les autres,

    les uns avec les autres,

    parmi eux, avec eux et aussi, ainsi, contre eux, ces « autres«  ?..

    …
    Par conséquent,

    « le noyau _ « de sens de l’estime et de la mésestime« , page 275 de « Qu’est-ce que le mérite ?«  _ de la notion _ de « mérite« … _ opère comme catégorie régulatrice _ à la Kant, in sa « Critique de la raison pure« … _ permettant d’appréhender les choses humaines _ relations, affects, valeurs… _ sous l’angle de la valeur _ et pas seulement sous celui du fait brut, pur et simple…

    …
    Y compris si le fondement dans les choses
    _ objectif, en soi _ de cette manière de voir _ qu’elle demeure ; distinctement de l’ordre des faits bruts ! et de leur pur et simple (minimal !) constat… _ peut être mis en doute.
    …
    Nous ne sommes jamais certains que le mérite attribué à quelqu’un est bien… mérité ;

    ce ne peut être que l’apparence _ trompeuse (du fait des autres ; ou du jeu des perspectives, des « mirages » en que sorte objectifs…) ; ou illusoire (de notre fait en majeure partie, de notre auto-aveuglement subjectif ; là-dessus, relire « L’Avenir d’une illusion » de Siegmund Freud _ du mérite ;

    mais nous avons _ humainement _ besoin de cet éclairage pour percevoir humainement _ et non pas « non-humainement« , inhumainement, avec barbarie : relire le « Humain, inhumain, trop humain«  d’Yves Michaud lui-même, avec sa postface « Le Diable dans les détails« … _ la situation« , pages 275-276…

    …

    A méditer ; et à suivre…

    …

    Merci de ce bel entretien lumineux…

    …
    Titus Curiosus, le 16 octobre 2009

  • L’acuité philosophique d’Yves Michaud sur de vils mésusages du mot « mérite » : la lanterne du philosophe versus le trouble cynique des baudruches idéologiques

    Mardi 13 octobre prochain, à 18 heures, Yves Michaud sera présent dans les salons Albert-Mollat pour présenter au public bordelais son lucidissime « Qu’est-ce que le mérite ?« , qui vient de paraître aux Éditions Bourin…

    …

    La « quatrième de couverture«  de ce brillant petit livre de 300 pages annonce la couleur _ ou la teneur générale _ de l’ouvrage :

    …
    « Le mérite, le travail, l’effort ont fait retour dans le discours politique et dans l’opinion.

    Il faut mériter son salaire ou sa promotion ; les rémunérations doivent être fixées au mérite ; et l’on promet aux élèves méritants des décorations sur le modèle des croix d’honneur du passé.

    …

    Mais ce retour _ dans le discours politique et l’opinion _ est bizarre _ remarque, et c’est le point de départ de son enquête de « démasquage« … _ Yves Michaud : « démasquage«  du cynisme de l’idéologie, inversement proportionnel, lui, à la dose de naïveté !..

    …

    Non seulement il se produit au milieu de revendications égalitaires toujours fortes _ parmi les citoyens des États de régime « démocratique«  tout au moins ; mais la démocratie est bien en (assez) sévère « crise« , semble-t-il ; dont participe, encore, cette même idéologie… _,

    …

    mais c’est aussi un drôle de mérite _ nous y voilà ! _ qui revient _ après quelques années de mise en « sommeil«  au magasin des accessoires usagés, dépareillés…

    …

    Pas question _ cette fois « moderne« -ci ! ah ! la « modernité«  ! face à la ringardise, elle a « figure«  bien avenante !.. :

    bien des « figures«  se sont mises en place, en effet, dans le monde au moment (seconde moitié, louis-quatorzième, du XVIIème siècle : la France allait donner alors, et pour un moment, le ton en Europe, juste avant l’heure, le siècle suivant, de l’Angleterre marchande… ; cf le « Tirez les premiers, Messieurs les Anglais…« , à Fontenoy ; en 1745…) ;

    au moment de la « Querelle des Anciens et des Modernes » : et ce sont les Modernes qui ne vont pas tarder à l’emporter au siècle suivant, dit, lui, « des Lumières« … _

    …
    Pas question, donc, de valeur morale, d’accomplissements humains, de bonnes actions _ d’« œuvres« … _, de vertu _ comme cela avait été le cas au Moyen-Age théologique et au XVIIème siècle aristocratique.

    …

    On parle _ en ces discours tenus par tout un chacun, ou presque, et (largement) amplifiés (surtout) par les médias : ils ont fonction, ceux-là, entre « fait«  et « droit » (il y a de l’espace, où « pousser » quelques « coins » (d’« avantages« ), tant qu’on y est…), de « légitimation« … : c’est là la fonction (bien pragmatique !) de l’« idéologie« … _

    …
    on parle
    , donc, de travail, d’efforts _ et surtout de rémunérations _ ce sont elles qu’il s’agit en effet de « justifier » (dans l’opinion) comme on ne peut plus « normales » :

    …

    là-dessus, lire les si remarquables articles de Paul Krugman, dans le New-York Times (et repris dans El Pais, en espagnol) :

    j’y ai consacré cet automne quelques uns de mes propres articles, sur ce blog, au moment des élections américaines, et des espoirs suscités par l’élection de Barack Obama :

    « avis d’expert« , le 8 octobre 2008 ;

    « de la crise ; et du « naufrage intellectuel » à l’ère de la « rapacité »« , toujours ce 8 octobre ;

    et « sur le réel et le sérieux« , le 8 novembre 2008… _

    …

    Le mérite semble _ la nuance, le doute, sinon la (re-)mise en cause, est d’importance !.. _ une sorte _ un dangereux « simili«  ! rien qu’une une contrefaçon !.. _ de droit

    …

    _ à faire reconnaître (et avaliser !) dans les mœurs (et des lois !) : par élections (démocratiques) tout particulièrement ! et en priorité ! Vox populi = vox Dei !!!

    …

    Grâce, tout particulièrement, à la très bienvenue « légalisation«  de « lois«  on ne peut plus effectives votées alors par la (on ne peut plus « légale« ) « majorité parlementaire«  :

    …

    cf, par exemple, l’éclairage presque aveuglant (!) de la situation actuelle, ces jours-ci,

    après le rejet du « Lodo Alfano«  (cf cet article-ci de La Repubblica « La Consulta: lodo Alfano illegittimo« , le 7 octobre),

    de l’Italie de Berlusconi… _

    …

    Le mérite semble _ bien dangereusement hélas pour le droit ! que devient-il entre les tripatouillages de ces faiseurs de lois ?! _ une sorte de droit à

    récompense financière _ en tout cas quelque chose qui doit _ très (et rien que) pragmatiquement ! _ payer. » Yves Michaud.

    …

    C’est pour comprendre le sens réel _ = véritable : à rebours des paillettes aveuglantes (et régnantes de fait !) de l’idéologie ! _ du mot « mérite »,

    ce qu’il cache et ce qu’il révèle _ voilà le passionnant résultat de ce très incisif travail d’élucidation d’Yves Michaud en ce « Qu’est-ce que le mérite ?« … _,

    …

    qu’Yves Michaud a écrit ce texte,

    …

    réflexion profonde

    …

    _ en effet ; entre autres grâce au très nourricier apport de ses tenants

    (autant les références théologiques premières : saint Augustin, saint Thomas d’Aquin, saint Ignace de Loyola, le cardinal Bellarmin ; et aussi Luther et Calvin ;

    que l’œuvre des moralistes classiques : La Rochefoucauld, La Bruyère)

    …

    et aboutissants

    (le passionnant travail d’élucidation des philosophes contemporains, notamment, ou au tout premier chef, anglo-saxons : à commencer par John Rawls ; et, surtout, le prix Nobel d’Économie 1998, Amartya Sen, auquel sont consacrées de très judicieuses pages ;

    …

    mais bien d’autres aussi : Anthony Giddens, Harry G. Frankfurt, Peter Frederick Strawson, Bernard Williams, Michaël Walzer, Marc Fleurbaey, Alan Dworkin, Albert Hirschman, Judith N. Shklar, Thomas Nagel, Robert Nozick, Susan Hurley, Brian Barry, Gary S. Becker) !.. _

    …

    sur quelques aspects essentiels autant qu’étranges de la société contemporaine : primes, vanités, people, VIP, Rolex…« 

    …

    En une brève « Note sur les références«  (sous-titrée « Good bye Saint Thomas ?« ), Yves Michaud remarque en ouverture de son travail (pages 11 et 12 de son livre), l’absence du concept de « mérite«  dans la plupart des « Dictionnaires«  (tel, par exemple, celui de Monique Canto, en 1996 : « Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale« …) et « Vocabulaires«  (tel, par exemple, celui de Barbara Cassin, en 2004 : « Vocabulaire européen des philosophies« ) philosophiques ; ou de théologie (tel, par exemple, celui de Jean-Yves Lacoste, en 1998 : « Dictionnaire critique de théologie« )…
    …
    La bibliographie de départ d’Yves Michaud concerne donc, malheureusement, le seul « monde anglo-américain«  : « What Do We Deserve ? : A Reader on Justice and Desert« , de L. P. Pojman et O. McLeod (OUP 1998) et « Equality, Selected Readings« , du même L. P. Pojman, avec R. Westmoreland (OUP 1997)…

    …
    Yves Michaud ajoutant, page 12 :

    « L’entrée « Desert » du « Stanford Encyclopedia of Philosophy«  sur le web htttp://plato. stanford.edu/entries/desert/ rédigée  par O. McLeod en 2008, donne une bibliographie assez riche en langue anglaise qui permettra à ceux qui le souhaitent d’aller plus loin« .

    …

    Dont acte (et merci ! pour les plus curieux)…

    …

    En passant en revue, ce matin, la presse nationale et internationale, sur le Net,

    je tombe sur ceci, qui retient mon attention :

    …

    « Il n’y a pas si longtemps encore _ un passé qui, quatre-vingts ans plus tard, semble, décidément, s’être éloigné de plus en plus vite _,

    un homme digne d’admiration _ voilà ! la « dignité de » en lieu et place du « mérite à » !.. _ était

    un être dont le courage est un courage moral _ et pas seulement une entreprise pragmatique _,

    la force une force de conviction _ effective : à rebours des seules persuasion et croyance… _,

    la fermeté celle du cœur et de la vertu _ vraie :

    les pages d’Yves Michaud sur les « fondements » de la vertu, parmi la foule des déterminations génétiques, ainsi que le « jeu«  social (et le renouveau actuel de la vogue des « jeux« ), sont passionnantes ; cf sa référence au livre de Ted Honderich « Êtes-vous libre ? Le problème du déterminisme« … _ ;

    …

    un être qui juge la rapidité _ celle, tout au moins, qui confond vitesse et précipitation ! _ puérile,

    les feintes illicites _ = indignes _,

    la mobilité et l’élan _ de simple « agitation« , ici : tout le contraire du véritable « élan«  !.. _ contraires à la dignité _ un concept fondamental, décidément, assez malmené par les temps qui courent…

    …

    Cet être, il est vrai, a fini par ne plus subsister _ tel un « vestige«  pas encore tout à fait biologiquement mort : c’était dans les décennies vingt et trente du siècle passé ; et en ce qui demeurait, dans la vieille Europe centrale, de la « kakanie« … _ que

    dans le corps enseignant secondaire

    et dans toute espèce de déclarations purement littéraires _ telle celle, « déclaration » (le terme est bien intéressant ! ) de Musil lui-même _ ;

    …

    c’était devenu un fantôme idéologique _ par un retournement de concept, cependant ! nous allons pouvoir le constater… ;

    …

    à moins que le « fantôme«  n’insiste à venir hanter quelques dernières mauvaises consciences ;

    et ne « résiste«  ; au moins sur ce mode « d’idées« -là !.. :

    sont-elles aisément tuables ? anéantissables ?..  _ ;

    …

    et la vie a dû se trouver un nouveau type de virilité » _ et de « mérite » ?.. : plus « modernes«  !!! _,

    …

    peut-on lire au très lucide, aussi, chapitre 13 de « L’Homme sans qualités » de Robert Musil,

    quand le personnage d’Ulrich, qui n’en finissait pas de douter de la valeur (effective) de ses travaux scientifiques, lit quelque part ces mots : « Un cheval de course génial » :

    …

    soit un véritable coup de massue pour lui ;

    comme la confirmation qu’il est décidément « un homme sans qualités« …

    …

    En cette œuvre majeure _ « L’Homme sans qualités« … _ de notre modernité (si largement kakanienne !), fruit d’une entreprise de plus de vingt ans, des années 20 du siècle passé, et interrompue à la mort brutale de Musil, en avril 1942...

    …

    J’emprunte ici cette « réflexion«  à un article suggestif de Frank Nouchi, « Le temps des « fantômes idéologiques »…« , dans Le Monde en date pour l’édition papier de ce samedi 10 octobre 2009…

    …
    Que cette petite « réflexion » musilienne

    _ suggérée à Franck Nouchi par l’éditrice Viviane Hamy lisant le portrait du cheval « Sea The Stars« , le crack des cracks, « né pour gagner«  écrit par Christophe Donner dans Le Monde du 7 octobre _

    donne un peu à penser,

    …

    en attendant la conférence d’Yves Michaud mardi prochain, à 18 heures, dans les salons Albert-Mollat, à propos de ce brillant et tellement judicieux « Qu’est-ce que le mérite ?« ,

    conférence dont j’aurai le plaisir, et l’honneur, d’assurer la fonction de modérateur…

    …
    Titus Curiosus, ce samedi 10 octobre 2009

    …
    Post-scriptum :

    …
    On pourra compléter la lecture de « Qu’est-ce que le mérite ?« 

    par l’article de contribution d’Yves Michaud au n° 33 de « Philosophie Magazine«  (consacré, ce mois d’octobre-ci) au « Scandale de l’inégalité« ), aux pages 54-55 et 58-59 :

    …

    « Il faut penser l’égalité en termes de réalisation de soi«  ;

    …

    « discutant les travaux de John Rawls _ précise le sous-titre de l’article _, et, surtout, s’appuyant sur ceux d’Amartya Sen, Yves Michaud nous invite à dépasser une vision strictement économique de l’inégalité » ;

    car « on oublie la liberté, la dignité, le respect de soi« …

    …
    C’est le _ très judicieux ! _ concept senyen de « capabilité » que met tout particulièrement ici en exergue Yves Michaud :

    …

    en invitant à « redonner toute sa complexité à l’idée de réalisation de soi, en comprenant que « les hommes sont divers de diverses manières », comme le dit Sen. Si vous voulez être riche comme Séguéla et avoir des Rolex, c’est un idéal qui se défend _ hum ! l’argument est, en partie du moins, assez « rhétorique«  : la « liberté«  de tels projets (de tels enrichissements) pouvant faire aussi pas mal d’ombre à d’autres (qui ne cherchent pourtant même pas à s’enrichir…)… Si vous voulez mener une vie retirée et dédiée à l’étude, c’est aussi un choix existentiel qui se défend _ portant un peu moins d’ombres à d’autres, celui-là de « choix existentiel« … Dans un cas, vous risquez d’avoir quelques problèmes de santé _ à partir du stress, peut-être… _, mais une belle Rolex. Dans l’autre, d’être un peu plus heureux et équilibré, mais plus pauvre et moins connu.
    …
    Et la tâche d’une anthropologie avancée est de tenir compte de cette complexité.
    …
    La science économique met d’ailleurs au point aujourd’hui des instruments mesurant _ ah ! la mesure ! et son « empire » ; pour ne pas dire son « impérialisme«  ; avant même Galilée, Descartes, Adam Smith… _ assez bien les inégalités de bonheur, de risque, de qualité de vie _ je pense, en France, aux travaux de Serge-Christophe Kolm _ presque toutes les publications de celui-ci sont en anglais, sauf « Bonheur Liberté, Bouddhisme profond et Modernité«  paru en 1982 aux PUF… _ ou Marc Fleurbaey » _ auteur de « Théories économiques de la justice« , aux Éditions Economica, en 1996, et « Capitalisme ou démocratie ? L’alternative du XXIème siècle« , aux Éditions Grasset, en 2006 :

    …

    peut-on ainsi lire à la page 58 du numéro 33 d’octobre 2009 de « Philosophie Magazine« …

    …
    Et le tout dernier chapitre (pages 249 à 272) de « Qu’est-ce que le mérite ? » porte précisément pour titre « Mérite et sociabilité » ;

    tandis que la « conclusion«  (pages 273 à 280) s’intitule « Le Mérite et la vertu » ;

    avec ces tout derniers mots, page 280 :

    …

    « Si les vertus pouvaient revivre

    _ vraiment : peut-être comme au temps de la théologie, ou à celui de l’aristocratie ;

    voire à celui de la « kakanie » dont se souvenait Musil ; et dont ne demeuraient plus, depuis 1919, que de « fantomatiques » vestiges dans quelques figures du « corps enseignant secondaire ; et dans toute espèce de déclarations purement littéraires« … _,

    …

    nous pourrions effectivement nous passer du mérite.

    Nous n’aurions rien à _ devoir, et assez péniblement… _ mesurer.

    …

    En l’état des choses, j’ai bien peur qu’il nous faille nous en tenir à de pauvres mesures _ toujours fort approximatives !..

    Encore heureux si, comme j’ai essayé de le faire comprendre, nous mesurons… leur pauvreté » : oui !..

    un peu plus modestement, en quelque sorte…

  • Survivre aux miasmes bordelais : après les trois M, Montaigne, Montesquieu, Mauriac, la vigne (rageuse) d’écriture d’Annelise Roux

    Quel passionnant, singulièrement prenant autant que magnifiquement consistant et, plus et mieux encore, tellement juste (!), en même temps qu’infiniment poétique, récit de formation (et d’abord de « survie » !) parmi les tenaces et très persistants miasmes bordelais (ainsi que médoquains) vient de nous offrir là, en la maturité de sa quarantaine, la girondine Annelise Roux, avec ce très singulier « La solitude de la fleur blanche« , aux Éditions Sabine Wespieser !..

    …

    Sur le fond, sans doute un classique récit (romantique _ « la douleur transmutée en langage« , page 186 _ : mais à la Stendhal ; celui du « Rouge et le noir« , qu’elle cite, mais aussi d’un « Lucien Leuwen« , qu’elle ne cite pas, peut-être parce que, en ce roman inachevé, le héros ne finit pas, lui, à la différence de Julien Sorel, sous le couperet de la guillotine ; mâtiné d’un Rimbaud, celui d »Une Saison en enfer » : « j’explorais un certain nombre de gouffres« , page 188),

    …

    un classique récit, donc,

    de « survie«  _ « guérir« , « cicatriser« , page 54 _ face aux « avanies«  (page 55) et divers « ratages » de la vie ;

    …

    et cela sur plusieurs générations :

    …

    « avanies » et « ratages » de ses parents (« rapatriés » d’Algérie transplantés en 1962, en un « exil mal résolu« , page 59, dans l’exotique « désert » de « cailloux » _ à vignes, il est vrai… ; et donc à vins _ médoquain ; et sans « terre qui pût être revendiquée« , page 15 : c’est-à-dire montrée, exposée : Annelise s’éprouvant, en conséquence de quoi, « privée de socle« , page 92… ;

    et même « le petit pavillon pour lequel mes parents s’étaient crevé la panse fut bientôt happé par un de ces lotissements où la plèbe est parquée en des banlieues médiocres, alors même que la campagne est toujours là« , encore page 92 ;

    et à propos de son père, page 203 : « il s’évapore dans la nature (…) ne répond plus, baisse le rideau, tourmenté comme il l’est par l’affichage permanent de son ratage intime« …)

    …

    et grands-parents (paternels : Jacob et Salomé, au premier chef, « rapatriés » d’Algérie eux aussi _ d’ascendance alsacienne huguenote _, et ouvriers agricoles du côté de Margaux ; abondamment décrits en leur réussite (Jacob devenant en ce rude Médoc « Monsieur Jacques« ) et échec (Salomé, qui meurt prématurément peut-être pour une affaire de « bouquet de genêts » déposé sur le tombeau de la famille des sœurs Donnard !) de « survie« … ;

    …

    mais aussi maternels : Anna et Jean, même si cela semble un peu plus secondairement dans le récit rapporté par Annelise ; demeurés, eux, en Dordogne _ non loin de Sainte-Foy-la-Grande, cité huguenote, elle aussi _ toute leur vie : Jean va mourir assez jeune ; et Anna s’éteindra un peu plus tard de la maladie d’Alzheimer…) ;

    …

    « avanies » et « ratages » siens, ensuite, et peut-être surtout :

    …

    « plongée dans l’intranquillité, l’absence d’apaisement« , « je ratais ma vie personnelle à qui mieux mieux« , page 188 :

    …

    « Paris me tendait _ comme au Rastignac de Balzac _ les bras _ cf aussi la chanson d’Enrico Macias, en 1964 : « Toi Paris, tu m’as pris dans tes bras »…  _, des chances _ toujours « sociales » ; de carrière ; dans l’horizon de l’« utile« … _ m’étaient offertes. Je restais à Bordeaux, rencognée« , page 188 encore ;

    …

    et si sa « jeunesse fut » un « long bardo, sur le chemin d’une impossible résurrection« , page 147,

    …

    son « catalogue raisonné des désastres ne manqua _ certes ! _ pas de s’étoffer au fil des ans« , page 149, au sein de ce qu’elle-même nomme un « processus d’« énamauration » :

    …

    « avoir été maures _ sur la terre d’Algérie… _, considérés comme tels _ par les divers voisins de ce Médoc passablement âpre et sauvage, en ces années 60 et 70… _ ; et ne pouvoir _ très improbablement ; sinon impossiblement !!! _ s’en remettre _ en un parcours, peut-être seulement de leurre, quasi contraint ; et capital ici ! _ qu’au travers _ ensuite (et en suite…) _ de la compagnie de semblables pareillement proscrits, amochés _ de la vie _ ; ou soustraits, retranchés des insertions _ socialement : cela semble être le critère discriminant d’Annelise ; et son talon d’Achille, probablement… _ convenables : le processus d’énamauration, comme on peut s’énamourer violemment de modèles fantomatiques, de blessures

    _ d’amour propre « social« , toujours ! cf déjà page 92 :

    « ma perception des hiérarchies sociales bien entendu était brouillée«  ; « juste la notion floue, bombardée d’électrons, de ce que possédaient certains gosses de riches de mon entourage, et que je ne possédais pas, moi qui avais grandi dans une famille d’usurpateurs assez tristement pauvre ; et donc coupable« … _

    …

    le processus d’énamauration

    était donc lancé _ et c’est on ne peut plus vertigineusement qu’Annelise s’y jette, tel l’heautontimoroumenos de Baudelaire en ses « Fleurs du mal » ;

    ou le Rimbaud d’« Une Saison en enfer » :

    romantique, disais-je !.. _ ;

    …

    le processus d’énamauration

    _ ou de « romanichélisation« , aussi, en une autre variante :

    …

    cf à la pénultième page, page 231 : « elle

    _ la femme qui, non loin « du théâtre du drame paternel«  (page 229), où le père d’Annelise est mort en un accident provoqué par des gitans qui venaient de commettre un braquage, se met à la frapper : « elle m’empoigne par les cheveux et me cogne la tête contre le volant » ; « se saisissant de mon sac à main, elle m’en assène plusieurs coups au visage, sur le nez, les pommettes, les dents. Le cuir dur me cogne, le sang coule… » _

    …

    elle n’a pas vu que je suis une romanichelle comme elle _ venant probablement du « camp gitan » (page 223) proche _, vouée à une vie de caravanes évanouies et de campements instables ; que de nos vies non plus _ vies de « rapatriés« … _ personne ne s’est soucié ni n’a fait grand cas »

    _ soit la source principale de la souffrance que cette invisibilité sociale-là provoque et fait indurer (cf là-dessus le récent beau travail « L’Invisibilité sociale » de Guillaume Le Blanc, aux PUF, en mars 2009 _,

    page 231, pour  cet épisode des « coups » les plus récents reçus par Annelise… _,

    …

    le processus d’énamauration

    comme on peut s’énamourer violemment de modèles fantomatiques, de blessures comprimées et tues,

    était donc lancé, lié aux impasses, aux spectres et autres solitudes indicibles. On ne rallie pas impunément le camps des défunts, ni ne revient du royaume des morts et de l’Absence d’un simple claquement de doigts. Ma petite farandole post-mortem, mon catalogue raisonné des désastres _ donc _ ne manqua pas de s’étoffer au fil des ans« , page 149…

    …

    D’autant que « le temps est long sans doute pour que s’installe le discernement« , page 171 : en effet…

    …

    Annelise en vint donc à se « représenter le monde comme une énorme sphère dont le terreau est constitué de cadavres entassés pourrissant de génération en génération« , page 185.

    …

    Et il va lui falloir pas mal de temps, en effet, sur ce qu’elle nomme « le chemin _ sien _ des cicatrisations« , page 54, pour que, en sa « recherche« , bricolée de bric et de broc, d’ »un territoire virtuel _ de mots écrits esquissés sur des pages ! car « la fleur et le secret de la plupart des choses semblaient réservées au livre et au sein de la page » (sic), page 188… _

    …

    pour que, en sa « recherche » d’ »un territoire virtuel

    où » elle serait enfin (!) _ socialement, toujours… _ « acceptée« ,

    se construise, peu à peu, et ainsi,

    « cette entreprise malaisée, qui, menée à son terme, prend le nom _ à la fois _ vulnérable et opérant de « livre »…« , page 15…

    …

    Car elle fait le pari que « le verbe

    _ rédempteur, davantage que revanchard, peut-être :

    …

    faut-il, cependant, tout à fait la croire quand elle affirme, en forme plutôt de « dénégation« , page 59 :

    …

    « Je n’avais pas d’idée de revanche, et pas en tête une seule seconde que cela _ sa kyrielle d’« avanies«  tant familiales que personnelles… _ pût être rédimé un jour d’une quelconque façon par l’écriture«  ?!.. _

    …

    car elle fait le pari, donc, que « le verbe

    est (…) là, qui attend son heure _ et « fait » sa propre « vocation » d’écrivaine !.. _,

    tapi sous l’habituel fumier en putrescence,

    enfoui, comme on le voit, en un imprévisible et capricieux terreau fait de déroutes, d’avanies _ nous y voilà ! _, de défaites, de déculottées cuisantes« …

    …

    Deleuze, en son très beau « Logique du sens« , a commenté la formule crâne de Scott Fitzgerald

    _ un des auteurs de prédilection (et référence) d’Annelise, à travers essentiellement « Gatsby le magnifique » et ses tripotées de riches et beaux, des « beaux quartiers » :

    …

    Annelise se laisse assez tenter et piéger (?..) par ce type de « freluquets » friqués :

    …

    « me voilà donc virevoltant au bras de jeunes gens inintéressants, freluquets cousus d’or, se voulant drôles et cauteleux, dominateurs, légers envers le monde, blancs becs cyniques et forts me laissant tomber dans des soirées chics pour aller boire des coupes de champagne avec des jeunes filles _ davantage _ comme il faut _ que cette « pauvresse » (« privée de socle« , donc, page 92…) d’Annelise _, c’est-à-dire de leur monde ; et riches _ ceux-là… _ comme il faut«  _ en ce « monde« -là ;

    …

    « j’étais jeune, entêtée, rétive, d’une ambition démesurée ; et sans le moindre visage _ identifiable, reconnaissable, telle une « marque » de « visibilisation » efficace ! _

    …

    et sans le moindre visage, donc, encore,

    la moindre tournure _ sociale, toujours ! _ nette,

    si ce n’est cette faim carnassière de lecture, cet appétit livresque presque indécent ; inutilisable »

    _ alors : un mot qui tue, j’ai bien peur… _,

    …

    peut-on lire page 194… ;

    …

    « je n’avais rien de consistant à déposer dans la corbeille du mariage avec un quelconque bon parti, n’en avais pas les moyens ;

    et, du reste, ne le souhaitais pas, ne l’avais jamais souhaité,

    dans une ville bourgeoise et hautaine _ Bordeaux :

    …

    « Bordeaux corsetée de façades XVIIIe, ville patrimoniale aux rues pavées d’intentions dont je ne savais juger si elles étaient bonnes ou mauvaises, était une ville compliquée« , page 193 _

    …

    où, comble de l’ironie, j’entrai à l’école _ Sciences-Po _ auprès de considérables fils de famille,

    dont certains, tout en aspirant à me mettre dans leur lit, ne manquèrent pas de me regarder de haut, par sottise ou pure inclination grégaire,

    exactement comme ils auraient regardé de haut leurs voisins de rue les plus recherchés,

    au prétexte qu’ils ne se servaient pas chez le même boucher

    ou avaient été aperçus dans une échoppe de standing moindre

    _ sauf que je le prenais entièrement pour moi

    et,

    entourée comme je l’étais, de Daisy et de Tom Buchanan _ ces personnages du « Gatsby » de Scott Fitzgerald _,

    tenais en mon for intérieur un petit carnet mental des plus alarmants« , page 195… _

    …

    Deleuze, en son très beau « Logique du sens« , donc, a commenté la formule crâne de Scott Fitzgerald

    en sa sublime « Fêlure«  (« The Crack-up« ) : « toute vie est bien entendu un processus de démolition«  ;

    …

    « un processus de démolition » en particulier, ou au premier chef, pour ceux qui choisissent la solution un peu concentrée et accélérée de l’alcool _ la « soûlographie« … ;

    …

    Annelise disant à son propre propos, page 193 :

    se « débattant puis sombrant _ un moment, alors _ dans une soûlographie noire« …

    …

    « Je ne compte pas les fois où (…) on me tournait le dos sans autre forme de procès ; me laissant interdite, déchirée« , page 195.

    …

    Scènes qu’elle commente ainsi, page 196 :

    …

    « Cette mort-là _ rien moins, pour cette mort « sociale » bordelaise !.. _ est interminable. On la sent venir sans pour autant pouvoir s’y faire.

    Je n’étais _ toujours « socialement »… _ préparée à rien ; et peut-être pour ces raisons, d’une endurance insoupçonnable, extrême« , page 196.

    …

    « Je ne disposais pas de grand chose, à part cette endurance.

    J’avais le dos au mur, pas d’arrières à protéger. Devant moi, un avenir qui ne me tendait pas exactement les bras _ ce qui peut se « méditer«  quand on fréquente les amphis de Sciences-Po, sans doute.

    Je n’épiloguais sur aucun retour possible« , toujours page 196…

    …

    Suit une description de cette confrontation-là, aux pages 197-198 :

    …

    « Tout le monde _ du moins sur ce « marché« -là (de Sciences-Po) de la féminitude ; et en ces « soirées » bordelaises-là… _ était en soie ; j’aurais dû _ selon les normes là en vigueur (pour être « performante«  !) _ l’être aussi,

    de ces robes qui coûtent l’équivalent d’un mois de salaire de mon père _ petit employé en instance d’être licencié ; à moins que ce ne soit la petite entreprise qui ne soit, elle-même, en instance de déposer son bilan _ et que, bien que je n’en eusse rien dit, à dix-huit ans à peine _ en 1982, donc… _, je devais lui reprocher violemment de ne pouvoir m’offrir lorsque j’avais la soie en question s’étalant _ plus que visiblement, donc ! _ sous mes yeux.

    Pas d’accessoires de bon faiseur effroyablement chers _ pourtant absolument indispensables _, au moins pour l’illusion _ à fourguer aux autres _ ;

    pas de fanfreluches ni d’atout maîtres _ à ce jeu de poker pas assez menteur ! de Sciences-Po Bordeaux… _ d’aucune sorte cachés dans ma manche,

    …

    si ce n’est cette prédisposition brouillonne, déraisonnable, suicidaire _ aussi : à « travailler » un peu-beaucoup de suppurantes plaies dessous des croûtes _ au langage et à l’écriture

    qui sont l’autre monde _ sic ! _,

    …

    que je dressais au nez de certains en remplacement de l’argent qui me faisait défaut,

    …

    tandis que j’allais _ stendhaliennement, à moins que ce ne soit balzaciennement, ici : Zola serait plutôt pour la peinture de « La Terre » du Médoc, provisoirement délaissée par Annelise… _ dans ces maudites soirées vêtue de chinoiseries dérisoires et flagrantes _ hélas ! pour l’efficace de la comédie sociale à proposer… _, d’un pyjama de faux satin dépareillé élevé là au rang de désastreuse blouse du soir,

    …

    le cœur brisé qu’on me tînt à l’écart _ voilà la souffrance de (« solitude » : structurelle, parmi le massif d’iris flamboyants !) de la petite (van goghienne) « fleur blanche » du titre du « roman » (sic) : « La solitude de la fleur blanche« … :

    …

    « arrogante en diable,

    mais pas de l’arrogance qu’on a lorsqu’on est plein de morgue,

    …

    celle au contraire que la meurtrissure en état de dépassement confère,

    …

    celle de la parentèle déconsidérée à laquelle justice n’a  pas été rendue,

    …

    celle du père anxieux classant petitement ses trombones en quittant le bureau, affolé à l’idée de la lettre de licenciement au-dessus de sa tête en suspens, serrée quelque part comme une épée de Damoclès dans les papiers de bureaucrates indifférents, placides comme des sphinx, ignorants des malheurs alentour.

    …

    Celle enfin de la fleur pâle _ nous y voici donc ! _, dépourvue de couleur, peinte par Van Gogh au milieu du massif d’iris bleus,

    d’une solitude infecte et délicieuse _ cela se voit à sa petite gueule _ en effet ! _ ouverte à contresens et de guingois, à l’adorable bouche jaune d’or entrebaîllée à l’intérieur et comme implorante, mais délicatement _,

    …

    sublime parce que c’est là tout ce que voyait Vincent  depuis le soupirail de sa chambre, à l’asile de Saint-Rémy où il était convalescent _ de son oreille tranchée _, avant le coup de revolver«  _ fatal du champ de blé « aux corbeaux » d’Auvers, cette fois, pages 199-200 ; fin de l’incise…

    …

    le cœur brisé qu’on me tînt à l’écart, donc,

    et ne m’adressât guère la parole que du bout des lèvres _ eux, les « iris » flamboyants du « massif« , donc… _ ;

    …

    en secret serrant les poings _ elle, la « petite fleur blanche«  ; en ce (bref) passage « sur » le tableau de Van Gogh, page 200 _,

    …

    sachant peut-être _ déjà ! _ que tôt ou tard tous comptes _ tous ! _ seraient réglés,

    dans la justesse,

    ou au contraire l’injustice terrible,

    au travers de ce très grand épouvantail ingouvernable _ heureusement : c’est là la source de la grâce de ce magnifique petit livre ! _ qu’est la fiction« , pages 197-198 ;

    …

    par l’écriture, donc :

    …

    cf l’incipit même du livre, page 7 :

    « J’ai dans la tête des images inventées, des visions tour à tour saugrenues, fausses et véridiques _ se mêlant : le génie de la fiction « déployant » somptueusement les bribes de remémoration initiales _, puissamment _ en effet ! Des réminiscences me traversent«  _ qui demandent instamment, mais avec une infinie, voire implacable, patience, que des « comptes » soient (même fictivement : à cela « sert » le « génie » poïétique !) « réglés » ! « apurés » !

    …

    Annelise précise _ mais est-ce ou non de la dénégation ? _ :

    …
    « Qu’on ne me fasse pourtant pas dire ce que je ne dis pas :

    ce n’est pas tant les béances sociales _ toujours elles _ et la difficulté de leur comblement

    qui me mettaient K.O.,

    ce qu’on appelle la lutte des classes,

    …

    que la conscience prématurée de l’inégalité des chances au départ,

    l’écart ne tendant jamais _ et sans fin : mélancoliquement… _ qu’à s’accroître et à se creuser de par toutes les protections dressées pour empêcher le remblai _ je pense à la nature égoïste et mauvaise, ordinairement conservatrice et sourde _ autant qu’aveugle _ au malheur d’autrui de l’homme.
    …
    Il n’était pas question de me venger. Me venger de quoi, du reste ?
    « , page 198.

    …

    « Je me retrouvais _ alors _ dans une impuissance féroce« , page 202.

    …

    La solution d’Annelise commence alors à sourdre :

    …

    « je voulais écrire« , toujours page 202 (en ce chapitre intitulé « Lueurs de l’autre côté de la baie« ).

    …

    « Tout prendrait _ enfin _ sens à travers cela.
    Notre naufrage
    _ algérien _ en Bordelais, où la vigne est ce pain primordial :

    …

    si je parvenais à écrire,

    comme elle _ la vigne ! _ qui se nourrissant de pauvreté _ minérale (ses pierres), de la terre, du sol, du « terroir« … _ plonge ses racines _ et fore _ en un sol très profond,

    j’irais loin en moi-même pour trouver des raisons de survie _ voilà !

    …

    Ma coupe serait pleine et déborderait« , page 202 :

    Alleluia !

    …

    Même si « pour l’instant, j’en étais aux seuls débordements«  ;

    et si « les mots _ d’abord _ et les pensées _ qui finissent par les suivre, en la poiesis courageuse et endiablée d’Annelise Roux,

    en cette superbe écriture qui tourne sur elle-même, et, fouissant, finit par creuser profond ! _ se dérobaient » encore…

    …

    Sur la vigne du Médoc,

    et son produit, le vin de Médoc,

    Annelise a de très belles (et tellement justes !) formules :

    …

    « la vigne d’ici est ce chant vert, mobile, rafraîchissant comme un océan« , page 69… ;

    …

    et sur le vin de Bordeaux :

    …

    « les vins de Bordeaux ont toujours en bouche un goût de majestueux trépas,

    comme un adieu à l’existence qui s’éternise sous la langue _ comme c’est merveilleusement juste !

     Je déplorai longtemps _ en la juvénilité _ cette solennité profonde ; je la trouvai vieillie, décadente et trop lente.
    …
    Il me fallut les fresques d’Arezzo _ par l’immense tranquille Piero della Francesca _,

    l’ombre de cave _ en effet _ sous la basilique de Saint-François,

    tandis que j’observais _ patiemment et dans l’émerveillement ! _ « La Morte d’Adamo« , « La Mort d’Adam« , à moitié décrépite,

    d’une splendeur _ par là : arrachée au temps ; vers l’éternité de tels instants… _ décuplée,

    pour en saisir le rayonnement

    et y puiser un peu de paix _ oui ! et comblante !

    …
    Les églises, à l’instar des caveaux que souvent elles abritent,

    gisants et nobles dames, sibylles et saintes endormies sous la pierre, reliques, restes embaumés dans l’odeur des roses et de l’encens,

    m’ont instillé de longue date un écœurement fort

    en raison de l’évocation _ et un peu davantage… _ des moisissures et du pourrissement

    qui énoncent la finitude,

    nous préparent au fait

    que chaque chose à un instant donné passera la main« , pages 191-192 ;

    …

    Annelise craignant aussi, mélancoliquement, de manquer de temps pour l’écrire :

    qu’elle se rassure : c’est fait !..

    …
    Par là, « le vin n’est pas n’importe quel alcool. C’est une mémoire sensible, en sus de l’ivresse« , page 192…

    …
    « Les bouteilles vertes elles-mêmes, rangées à l’abri du soleil et des trop grands écarts de température,

    ne sont _ en cela _ que rappel d’une beauté plus ancienne,

    écho assourdi et magnifié _ oui ! _ d’un sol, d’un climat :

    …

    de fugaces étincelles rendant compte du labeur des hommes,

    infini

    comme seuls le sont à parts égales leur génie et leur méchanceté« , page 192…

    …
    On mesure ici l’immensité

    du talent d’écrivain

    d’Annelise Roux.
    …
    La lire offre un tissu permanent formidablement riche de telles surprises,

    d’une richesse tournoyante…

    …

    Lors d’une première rencontre à Paris avec un écrivain depuis dix ans au moins admiré,

    …

    « un vieil écrivain américain méconnu dans son propre pays, en dépit d’un prix Guggenheim frôlé qui aurait mis du beurre dans ses épinards« , page 204 ;

    un « bucheron débarquant de Missoula« , page 205 ;

    et séjournant quelque temps à Paris

    …

    _ s’étant « pris à rêver de bénéficier là d’une nouvelle audience plus attentive, raffinée, impeccablement dans le style français » ;

    « il descend des montagnes à l’occasion de cette résidence. Il ressemble à un bucheron décati ; il est doux, imposant et pauvre, les cheveux blancs, la moustache en bataille, les joues couperosées à cause de la gnôle ou du froid« , page 204 ;

    « le vieux bucheron est là, conforme à la légende. Il porte une chemise ad hoc, à carreaux orange et noirs, un pantalon en velours côtelé sanglant son ventre énorme. Son gros œil bleu, humide et rouge, me suit d’un air bonasse, comme frappé d’amnésie, vaguement épileptique.

    …

    Alors que c’est une bénédiction que je suis venue quêter,

    je me retrouve confrontée à l’Absence elle-même,

    à l’incarnation de l’absence« , page 206 :

    …

    Jim Harrison ? l’auteur de « Nord-Michigan » ; de « Légendes d’automne » et de « Dalva » ?.. _,

    …

    Et puis, page 208,

    et c’est la conclusion du chapitre « Lueur de l’autre côté de la baie » :

    …

    « le vieux s’ébroue à mes côtés avec des attitudes d’oiseau enivré et fiévreux.

    …

    Je suis soûle moi-même, terriblement patraque et perturbée.

    J’ai froid ;

    et soudain se déploie _ enfin ! _ devant nous le langage mystérieux de l’inspiration.

    …

    Son souffle brûle, passe à mon oreille. Je l’entends pour la première fois

    et ne l’oublierai pas« , page 208 !

    …

    Quant à la conclusion de l’ultime chapitre, intitulé, lui, « Concorde« ,

    la voici :

    …
    « Quels signes d’apaisement et de réconciliation

    savons-nous lire ?

    …

    L’instant des coups _ de la romanichelle blonde au « puissant 4×4, entièrement noir, semblable à un corbillard« , avec « un siège d’enfant, à l’arrière. Un bébé visiblement y repose, s’agitant doucement« , page 229 _

    comme l’instant de la mort du père _ lors de l’accident au bord des champs d’artichauts, vers Eysines, en 1988 _,

    ces enfantements réduits à néant _ lors de sa liaison par là-même avortée avec le cinéaste germano-turc Cem, faute d’avoir « pu avoir d’enfant« , page 229 : « des fausses couches à répétition ont eu raison de notre couple, nous ont conduit en un sens à la séparation, Cem et moi« , page 230 ; « si un enfant était venu au monde, que lui aurions-nous rapporté _ voilà ! c’est un « passage de main«  virtuel renoncé !.. _ des frontières, de l’islam omniprésent dans nos deux histoires, de la chrétienté qui intervient aussi bien chez Cem  _ de père turc mais _ élevé en Allemagne et dont la mère est allemande et protestante, que chez moi ?« , page 230 encore… _ où s’engloutirent de vieilles rancœurs,

    les livres écrits à en perdre haleine, portés à bout de bras vers l’entendement des autres,

    le moment où ma mère sortit du coma et ouvrit l’œil sur son brancard _ cet œil-là, rose vif, strié de filaments d’or, ne ressemblait à aucun autre ni à rien d’humain, à une figue que le soleil et les guêpes ont ouverte _

    …

    furent pour moi comme tous les chants, voix, éclairs et nuées

    adressés à Moïse sur le mont Sinaï,

    à Élie _ qui a pour autres noms El-Khader, le Vert ou l’Immortel _ afin de le délivrer de son silence au mont Carmel,

    lui rendre tangible une grande, irréfutable harmonie« , pages 231-232 ;

    …

    en une largissime, enfin, réconciliation…

    …

    « L’immersion dans les mots » s’avère ainsi, et c’est capital, « la seule manière d’habiter justement le monde »,

    comme le pressentait, proustiennement, mais sans trop oser alors y croire, Annelise,

    page 59, en son chapitre « Sang d’encre« , déjà ;

    …

    et n’est donc pas _ et c’est un point, au final, essentiel ! _ rien qu’ »une sorte de refuge impossible« ,

    un « amer » seulement, seulement espéré…

    …

    Ou,

    à la façon du « Temps retrouvé« ,

    la preuve tangible par l’œuvre _ bien que de papier… _ réalisée

    _ que cette « Solitude de la fleur blanche« …

    …
    Salut l’artiste !

    …

    …

    Titus Curiosus, ce 29 septembre 2009