Catégorie : Histoire

  • Emérger enfin du choix d’Achille !..

    Sur « Zone » de Mathias Énard (aux Éditions Actes-Sud, ce 20 août 2008), immense livre d’un immense écrivain.

    …

    Un livre de très grand souffle _ à la Walt Whitman, si l’on veut (dont, au passage, vient de paraître une nouvelle traduction du chef d’oeuvre « Feuilles d’herbe« , par Éric Athenot, aux Editions José Corti) _ ;

    …

    très grand souffle

    qui n’est guère courant dans la tradition littéraire française,

    sauf Agrippa d’Aubigné _ « Les Tragiques » _ et (tout) Victor Hugo ;

    ainsi que _ des deux auteurs de prédilection du personnage de la belle et méthodique Stéphanie dans ce « Zone« , Proust et Céline _ la « Recherche«  et le « Voyage« …

    …

    Quel souffle, en effet, dans ce voyage

    _ ferroviaire, entre les gares Centrale et Termini de Milan et de Rome, un « 8 décembre »

    (2004 : il faut le « calculer » : « il y a tout juste un an le jeudi 11 décembre Mohammad el-Khatib se faisait exploser à cinq heures du matin à l’angle de la place Mazzini à quelques mètres de la synagogue, une des plus belles d’Italie » _ à Modène, page 200 ; « son suicide n’empêcha pas Luciano Pavarotti de se marier  le surlendemain au Teatro di Modena (le théâtre est l’église des artistes, dira-t-il) à quelques centaines de mètres de là » _ est-il aussi précisé, page 202)

    en 519 pages d’un unique formidable mouvement (de la pensée) _

    du narrateur Francis Servain Mirković, alias Yvan Deroy (et quelques autres identités de rechange : « Pierre Martin« , « Bertrand Dupuis » _ page 211…), pour tenter de sortir d’une « Roue de l’Histoire« 

    _ ou, encore, une « étrange roue du Destin

    où les dieux donnent et reprennent ce qu’ils ont donné » (page 109) _,

    au milieu « de chemins qui se recroisent dans la grande fractale marine où (le narrateur) patauge sans le savoir _ d’abord _ depuis des lustres, depuis (ses) ancêtres (ses) aïeux (ses) parents (lui : « moi« , dit-il forcément !) (ses) morts et (sa) culpabilité » (pages 76-77)…

    Car il s’agit ici ni plus ni moins que de tenter d’échapper à « une pyramide de pères haute comme l’échelle de saint Jean Climaque, imbriqués

    _ les pères, en tant, déjà, que fils _

    les uns dans les autres riant comme des démons de voir leurs fils ployer sous eux«  (page 479)…

    …

    Ainsi que (à la même page, vingt lignes plus haut) : « ne pas faire le choix d’Achille le stérile mais celui d’Hector » : « il y aura un Astyanax quelque part qui me ressemblera, qui

    _ tel Énée, son père Anchise dans l’ »Enéide » de Virgile _

    portera son père sur ses épaules

    comme moi je porte le mien, hors de la ville en flammes,

    je me suis vu avec mon père sur le dos, et lui le sien »

    _ d’où la figure de la « pyramide«  qui s’ensuit alors ;

    remontant rien moins que jusqu’à « la guerre du feu » (page 32) : « la nuit des temps« , « l’homme préhistorique » (page 81)…

    …

    Ce père « silencieux »,

    porté en terre « à onze heures du matin précises au cimetière d’Ivry, un jour de printemps ni gris ni bleu » (page 170), et pour lequel le narrateur ne parvient « qu’à ânonner un Notre Père poussif, la sueur au front en guise de larmes _ qui se trouve dans ce sarcophage, qui est-il

    _ s’interroge page 172 le fils _,

    est-ce l’appelé d’Algérie, l’ingénieur catholique, le mari de ma mère, l’amoureux des jeux de patience _ et des trains électriques _, le fils du serrurier forgeron de Gardanne près de Marseille, le père de ma soeur,

    est-ce le même » s’interroge (page 172) « aux abords de Reggio » le narrateur, en ce train qui file dans la nuit vers Roma-Termini…

    …

    Ce père qui avait été aussi

    « aide interrogateur dans une villa d’Alger, l’ingénieur chrétien spécialiste de la baignoire, de la barre d’acier et de l’électricité,

    il n’en a jamais parlé, bien sûr, jamais,

    mais il savait quand il me regardait, il avait vu, repéré en moi des symptômes qu’il connaissait, les stigmates, les brûlures qui apparaissent sur les mains des tortionnaires« ,

    se souvient de l’enterrement de son père, au cimetière d’Ivry _ à « la section 43« , « de l’autre côté de la rue, dans le petit cimetière » (précision de la page 170) _ ;

    …

    se souvient de l’enterrement de son père, donc,

    le narrateur, « aux abords de Reggio belle et bourgeoise » (page 173).

    …

    Car, « tous ces cercles dessinés sur un bouclier doré

    _ tel que celui d’Achille, ainsi que le narre Homère dans « l’Iliade » _,

    ce sont les mères qui fourbissent les armes,

    Thétis l’aimante console Achille son enfant en lui donnant les moyens de se venger,

    une cuirasse une épée un bouclier aveuglant où le monde entier se reflète,

    comme Marija Mirković

    _ c’est là le nom de jeune fille de la mère du narrateur, née en 1939 _

    m’a fourni la patrie l’histoire l’hérédité Maks Luburić et Millán Astray le faucon borgne

    _ que Marija Mirković ou son fils Francis Servain ont pu croiser sur leur chemin, à Madrid et en personne, lors d’un concert de piano Bach-Scarlatti, le 14 avril 1951 (page 342) pour la première, le général espagnol, quand elle avait douze ans ; à Carcaixent, près de Valence et d’Alzira, plus récemment, pour les traces, seulement indirectement, du  second, le croate (assassiné en avril 1969 _ page 263) _ ;

    …

    ne pleure pas Achille, sèche tes larmes et va te venger,

    réconcilie-toi avec l’Atride contrit _ Agamemnon _

    et massacre Hector de ta furie,

    vengeance, vengeance,

    je sens la vengeance gronder dans ce train dévalant les collines« 

    _ du Latium,

    nous approchons maintenant de Rome, au chapitre XXI du récit du narrateur, page 463…

    …

    Ce souffle magnifique du roman de Mathias Énard, se déroule

    _ à l’exception de trois chapitres de citation de récits d’un « petit bouquin libanais »

    (l’expression se trouve page 60

    _ qui font office de pause, pour s’absorber, narrateur comme lecteur, dans quelque lecture, et échapper, un peu et provisoirement, à ses pensées ; ou à ses fantômes, si fidèles…)

    d’un auteur s’appelant « Rafaël Kahla« ,

    « né au Liban en 1940, dit la quatrième de couverture » et qui « vit aujourd’hui entre Tanger et Beyrouth » ;

    « Tanger gardienne de la lèvre inférieure de la Zone« …  (page 369) :

    …

    « je me demande si Rafaël Kahla me ressemble, pourquoi écrit-il ses histoires terrifiantes, a-t-il essayé d’étrangler sa femme comme Lowry, ou l’a-t-il assassinée comme Burroughs, incita-t-il à la haine et au meurtre comme Brasillach ou Pound, peut-être est-ce une victime comme Choukri le misérable, ou un homme trois fois vaincu comme Cervantès » (pages 445-446) _ ;

    …

    ce souffle magnifique du roman de Mathias Énard, se déroule, donc,

    du tenant (et élan) d’une phrase unique, sans un seul point pour l’interrompre et le couper, ce long et ample « souffle » du narrateur..

    …

    Mais le rythme de ce qui s’y exprime est aux antipodes de la virtuosité artificielle, ou, a fortiori, « expérimentale » : c’est le rythme même de la pensée livrée à elle-même seule ;

    et peuplée d’impressions et de souvenirs qui ne cessent, richement, d’affluer, et d’orienter ce qui se pense vers l’ailleurs (encore et seulement du réel)

    _ notamment, mais pas seulement, la « zone » d’affectation de l’agent du service

    (d’enquête de sécurité extérieure : « délégué de défense » ainsi que le spécifiait frileusement l’intitulé du concours administratif« , est-il indiqué page 124 ;

    devenant « un expert, un spécialiste de la folie politico-religieuse qui est une pathologie de plus en plus répandue« , se dit le narrateur au passage de « Parme qui s’enfuit dans la nuit« , page 137) ;

    …

    notamment, mais pas seulement, la « zone » d’affectation de l’agent du service du Boulevard Mortier à Paris ;

    …

    vers l’ailleurs (du réel), donc,

    et vers un passé (bien réel, lui aussi !) assez obsédant ;

    pas réellement vraiment passé et _ proustiennement ! _ dépassé, en tout cas, pour le malheureux narrateur,

    qui a manqué à plusieurs reprises _ dont une fois à Venise _ de bel et bien (physiquement) s’y noyer :

    …

    « trop de choses il y a trop de choses tout est trop lourd même un train n’arrivera pas à amener ces souvenirs à Rome tant ils pèsent, ils pèsent plus que tous les bourreaux et les victimes dans la malette au-dessus de mon siège, cette collection de fantômes (…), il faudrait être saint Christophe pour porter tout cela » (page 355)…

    …

    Et saint Christophe _ « géant de Chaldée » _ vient, « à l’aéroport de Fiumicino » (page 516) :

    « Achille calmé« 

    peut enfin « traverser des fleuves au trois fois triple tour et d’autres Scamandres barrés de cadavres«  (page 517)…

    …

    L’adéquation entre la matière

    (affronter les violences des guerres _ au-delà de l’ex-Yougoslavie, toutes celles de la « zone » de la Méditerranée et du Moyen-Orient qui donne son titre, délibéré, au livre ! _ d’aujourd’hui :

    un brin plus loin que les ronds de nombril du tout-venant tristement auto-complaisant de bien de la production éditoriale française, par les temps qui courent…) ;

    et ce souffle de l’écriture de Mathias Énard

    est absolument magnifique.

    …

    Un univers, qui est le nôtre aussi _ et en constante expansion _, se découvre et s’éclaire au fil des pages, en renouvelant constamment, pour notre plaisir, la joie d’une découverte en profondeur.

    …

    Et quel incroyable sens de l’écriture

    (et richesse prodigieuse de l’expérience,

    poétiquement méditée, qui plus est, et c’est bien peu de le dire !)

    pour un auteur d’à peine trente-six ans !

    …
    Ainsi, à l’ouverture du (particulièrement magnifique) chapitre XIX autour de Trieste _ et de son contact là-bas « Rolf le Gentil » : « l’Austro-Italien (…) ni juif, ni slave, Rolf Cavriani von Eppan (…) cousin des Habsbourg-Lorraine et des princes de Thurn und Taxis inventeurs de la poste, né à Trieste pendant la guerre, un petit monsieur moustachu dernier descendant d’une famille ducale qui possédait autrefois la moitié de la Bohème et de la Galicie » (page 423)  « ignore que je connais son dilemme,  je sais que le Destin vengeur a voulu qu’il naisse duc d’Auschwitz, Rolf von Auschwitz und Zator, titre antique et princier remontant au XIe siècle, c’est son nom, le nom de ses ancêtres que les nazis ont terni, obligeant son blason à rester dans l’ombre à jamais, Rolf dont le fief est aujourd’hui lié à la plus grande usine de mort jamais construite porte plus qu’un autre le poids de l’histoire« …

    …

    Et Francis Servain Mirković poursuit : « je me demande s’il faut rire ou pleurer de ses scrupules héraldiques et de sa mère aux amitiés troubles, le soleil s’est couché, je remonte lentement le front de mer, deux millions de morts _ à Auschwitz-Birkenau _ ne pèsent pas si lourds, en fait, des mots des chiffres du papier, les hommes sont de grands techniciens de la prise de notes, du raccourci » (page 435)…

    …

    Et la remarque est d’expert : « Lebihan mon chef me félicitait sans cesse pour ma prose _ a-t-on, appris page 134 _, on s’y croirait disait-il, vous êtes le champion toutes catégories de la note,

    mais ne pourriez-vous pas

    être un peu plus sec,

    aller un peu plus vite à l’essentiel,

    imaginez, si tout le monde faisait comme vous

    on ne saurait plus où donner de la tête,

    mais bravo mon cher

    bravo« …

    …

    « pauvre Rolf le noble auquel les nazis ont pris son titre

    _ venait juste de marmonner le narrateur dans le train _,

    auquel l’histoire a pris son titre,

    …

    il se venge

    _ voilà le point crucial de l’épisode triestin du « délégué de défense » _

    en me donnant ces documents,

    les rapports de Globocnik à Himmler entre 1942 et 1945,

    toutes les activité de l’Aktion Reinhardt en Pologne et en Italie,

    il se défait d’un poids, Rolf, il a l’air soulagé de contribuer au remplissage de la valise,

    il me serre la main, je le remercie pour le déjeuner, il esquisse un sourire et monte dans sa voiture« …

    Tel était le passage précédant immédiatement ce que j’ai retranscrit juste avant, page 435…

    …

    J’en viens à cet incroyable début du (particulièrement magnifique, donc) chapitre XIX, sur Trieste, pour un auteur d’à peine trente-six ans :

    « tout est plus difficile à l’âge d’homme

    _ soit la reprise de l’incipit du chapitre I _

    la sensation d’être un pauvre type l’approche de la vieillesse l’accumulation des fautes le corps nous lâche

    _ le sait-on déjà si bien à trente-six ans ?.. _

    traces blanches sur les tempes veines plus marquées sexe qui rétrécit oreilles qui s’allongent la maladie guette, la pelade les champignons de Lebihan ou le cancer de mon père terrassé par Apollon sans que le couteau de Machaon y puisse rien, la flêche était trop bien plantée, trop profonde, malgré plusieurs opérations le mal revenait, s’étendait, mon père commençait à fondre, à fondre puis à sécher, il paraissait de plus en plus grand, étiré, son visage immense et pâli se creusait de cavités osseuses, ses bras se décharnaient, l’homme si sobre était presque complètement silencieux, ma mère parlait pour lui, elle disait ton père ceci, ton père cela, en sa présence, c’était sa pythie, elle interprétait ses signes, ton père est content de te voir, disait-elle lors de mes visites, tu lui manques, et le corps paternel dans son fauteuil se taisait« … (page 415).

    …

    Voilà ce que c’est qu’écrire !

    …

    Mais le plus terrible _ il y a longtemps qu’on n’a lu aussi terrifiant !.. _ concerne les souvenirs _ si réels ! _ des opérations de guerre

    en Slavonie _ contre les tchetniks serbes _

    et en Bosnie _ contre les musulmans,

    avec ses copains Vlaho Lozović, le « débonnaire«  (page 247) et « magnanime«  (page 464) vigneron dalmate de Split, et Andrija; « le furieux » (page 161), « féroce » (page 276) et « brave » (page 277 ou page 384), voire « divin » (page 388) ou « sauvage«  (page 404), paysan slavon d’Osijek :

    …

    « heureusement il y avait Andrija,

    Andrija le lion avait du courage à revendre

    c’était un paysan des environs d’Osijek il pêchait des brochets et des carpes dans la Drave et le Danube avec lesquelles sa mère cuisinait un méchant ragoût de poisson terriblement piquant à l’odeur de vase

    _ j’ai sans doute faim pour y repenser à présent » (un peu après Lodi, page 43)…

    …

    « son courage était lié à une parfaite innocence,

    pour lui les obus n’étaient que du bruit et des morceaux de métal, un peu plus qu’un pétard d’exercice, c’est tout,

    il n’envisageait pas l’effet que ces explosifs pouvaient avoir sur son corps, pas même inconsciemment,

    et pourtant il en avait vu, des types percés de shrapnels fumants, amputés et éventrés ou juste éraflés,

    mais il avait une telle foi en son destin que rien ne pouvait l’atteindre,

    et rien ne l’atteignait » (page 384)…

    …

    « Nous étions bien ensemble

    à Osijek

    en virée à Trieste

     à Mostar

    à Vitez

    nous étions bien

    drôlement bien

    la guerre est un sport comme un autre finalement

    on doit choisir un camp

    être une victime ou un bourreau

    il n’y a pas d’alternative

    il faut être d’un côté ou de l’autre du fusil

    on n’a pas le choix

    jamais 

    enfin presque« , avance le narrateur page 333.

    …

    Déjà l’ouverture des tout premiers mots du livre _ la voici, donc, maintenant _, et sans majuscule initiale :

    le lecteur prend en quelque sorte en cours,

    comme par quelque légère effraction

    _ le narrateur est encore légèrement ivre, sous les effets d’une « gueule de bois » qui est loin de se résumer aux petites frasques de son hier soir _,

    le défilé

    _ qu’accompagne aussi le bruit lancinant régulier du rythme des essieux des wagons

    ne cessant de peser, en les enfilant à toute vitesse, sur les travées des rails du « Pendolino diretto Milano-Roma qui vous portera à la fin du monde, prévue à la gare de Termini à vingt et une heures douze » (lui avait prédit page 59 entre Prague et Francfort « la Mort » : « un tchèque germanophone avec un horaire de chemin de fer » universel…) _ ;

    …

    le défilé _ donc _ d’une pensée qui afflue, à flots qui voudraient s’apaiser

    _ celle du narrateur, face à lui-même et à ses altérités, surtout (pays, ennemis, guerres, famille, femmes), bien réelles : même l’alcool (et les amphétamines) échoue(nt) à les estomper jamais si peu que ce soit _ ;

    …

    le défilement, même, d’une pensée obsédante qui ne débute certainement pas à cette seule première page… :

    …

    « tout est plus difficile à l’âge d’homme

    _ quand y accède-t-on donc (et sort-on jamais enfin de l’enfance) ? _,

    tout sonne plus faux un peu métallique comme le bruit de deux armes de bronze l’une contre l’autre elles nous renvoient à nous-mêmes sans nous laisser sortir de rien c’est une belle prison, on voyage avec bien des choses, un enfant qu’on n’a pas porté une petite étoile en cristal de Bohème un talisman auprès des neiges qu’on regarde fondre, après l’inversion du Gulf Stream prélude à la glaciation, stalactites à Rome et icebergs en Egypte, il n’arrête pas de pleuvoir sur Milan j’ai raté l’avion j’avais mille cinq cents kilomètres de train devant moi il m’en reste cinq cents, ce matin les Alpes ont brillé comme des couteaux, je tremblais d’épuisement sur mon siège sans pouvoir fermer l’œil comme un drogué tout courbaturé, je me suis parlé tout haut dans le train, ou tout bas, je me sens très vieux je voudrais que le convoi continue continue qu’il aille jusqu’à Istanbul ou Syracuse qu’il aille jusqu’au bout au moins lui qu’il sache aller jusqu’au terme du trajet j’ai pensé oh je suis bien à plaindre je me suis pris en pitié dans ce train dont le rythme vous ouvre l’âme plus surement qu’un scalpel, je laisse tout filer tout s’enfuit tout est plus difficile par les temps qui courent le long des voies du chemin de fer j’aimerais me laisser conduire tout simplement d’un endroit à l’autre comme il est logique pour un voyageur tel un non-voyant pris par le bras lorsqu’il traverse une route dangereuse mais je vais juste de Paris à Rome, et à la gare de Milan, dans ce temple d’Akhenaton pour locomotives où subsistent quelques traces de neige malgré la pluie je tourne en rond«  Etc…

    _ c’est moi qui interromps le texte ;

    lequel ne connaît que le « saut » des chapitres

    _ au nombre de XXIV, comme les chants de « l’Iliade » : car l’on renoue ici, avec ce « Zone« , avec l’épopée ! _  ;

    …

    mais sans davantage de point ; ni de majuscule initiale…

    …

    C’est le souffle du lecteur (passionné) qui vient repérer la découpe

    _ pleinement (et exclusivement) respiratoire !.. _

    des expressions et les sauts de pensée (et mémoire) du narrateur, inquiet et fatigué

    donc par l’alcool et les amphétamines de la nuit de cuite

    (et de « binage »

    d’une « Françoise » : « une femme d’une soixantaine d’années très maigre avec un long visage fin

    qu’est-ce qui m’a pris,

    elle était très surprise de mon intérêt, méfiante » ;

    « Françoise ne parlait pas d’épingler, elle disait je veux bien que tu me bines« , se souvient le narrateur page 131) ;

    …

    de la nuit de cuite précédente, à Montmartre (au bar de « la Pomponette rue Lepic« , page 130 ;

    « sa langue était très épaisse et amère elle buvait de la Suze« , page 131)

    …

    dans ce train qui l’emporte vers Rome :

    « même mort sur un siège ce train m’amènerait à destination,

    il y a dans les chemins de fer une obstination

    qui est proche de celle de la vie« ,

    n’est-ce pas ? constate le narrateur (page 252)…

    …

    Que va donc, agité de tous ces fantômes,

    rechercher le narrateur de « Zone » à Rome ?

    …

    Et va-t-il, in fine, s’en retourner (lui aussi à Paris),

    tel le « tu » de « La Modification » de Michel Butor ?

    Mais on se trouve, en ce « Zone« -ci, sur d’autres pistes encore d’altérité (du réel)…

    …

    L’enjeu étant probablement pour le personnage, page 217, de

    « disparaître et renaître« ,

    « si cela est possible« …

    …

    Envisager de (res-)sortir peut-être, pour son compte,

    s’évader, si cela se pouvait,

    du cauchemar épouvantable « sur rails »

    _ à la faveur du train général (partagé, collectif) qui vous emporte si aisément un peu plus loin _,

    de ce tunnel-étau broyant bien réel

    de l’Histoire (des pyramides enchassées de pères et de mères)

    au moins depuis qu’on en a trace _ Homère, Schliemann _, à Troie

    (que vont visiter,

    depuis leur « hôtel-club » de vacances, « en juillet 1991« , proche des Dardanelles, page 49,

    Francis Servain Mirković et sa plantureuse première compagne _ « le corps de Marianne m’obsède malgré les années et les corps qui lui ont succédé« , page 53 :

    « dans ce club ennuyeux on pouvait profiter d’excursions organisées, une aux Dardanelles une à Troie c’est tout ce que Marianne parvint à me faire accepter » ;

    « l’expédition à Troie fut un calvaire de poussière et de chaleur« , page 50) ;

    …

    depuis en fait probablement la nuit des temps…

    …

    Un grand auteur

    _ et un grand sujet (d’aveuglante actualité de « vérité » : la « guerre« …)

    intimement mêlés l’un à l’autre, faisant corps

    dans une très puissante écriture : le souffle ! _,

    est à découvrir là, en « Zone« ,

    toutes affaires cessantes…

    …

    Titus Curiosus, ce 21 septembre 2008

  • Chant d’action de grâce – hymne à la vie ; mais de « dedans la nasse »…

    Sur le « Journal » d’Hélène Berr, aux Editions Tallandier ;

    et sa présentation par Mariette Job et Karen Taieb dans les salons Albert Mollat mercredi dernier 17 septembre à 18 heures : l’enregistrement est disponible (podcast).

    …

    Voici le petit texte de présentation en avant-propos du podcast :

    Rendez-Vous : Mercredi 17 Septembre à 18 H 00 : Rencontre autour du journal d’Hélène Berr
    Journal, 1942-1944

    Rencontre autour du journal d'Hélène BerrEn partenariat avec le Centre Yavné

    « En présence de Mariette Job, nièce d’Hélène Berr et de Karen Taieb, responsable des archives au Mémorial de la Shoah de Paris.

    Agrégative d’anglais, Hélène Berr a vingt-et-un ans lorsqu’elle commence à écrire son journal. L’année 1942 et les lois anti-juives de Vichy vont faire petit à petit basculer sa vie. Elle mourra en 1945 à Bergen-Belsen quelques jours avant la libération du camp.

    Soixante ans durant, ce manuscrit n’a existé que comme un douloureux trésor familial. Un jour de 2002, Mariette Job, la nièce d’Hélène, décide de confier ce document exceptionnel au Mémorial de la Shoah. » Fin de citation.

    …

    Le « Journal » d’Hélène Berr est à la fois

    un document de témoignage poignant sur la condition de Juif pris dans la nasse de la monstrueuse entreprise génocidaire, par l’Europe entière, nazie _ un « témoignage » urgent, brûlant et nécessaire, parmi un certain nombre d’autres, identiquement urgents, brûlants et absolument nécessaires, de la part de leurs auteurs physiquement menacés et en sursis (et qui pour beaucoup ne survivront pas à cette « entreprise » systématique), qui nous sont, tant bien que mal, parvenus, et ont été, longtemps après leur écriture parfois extrêmement difficile, in fine publiés (par quelque éditeur), pour pouvoir être proposés à la lecture des lecteurs de maintenant, plus de soixante ans après, aujourd’hui, en 2008 _ ;

    …

    et une œuvre on ne peut plus singulière (et irremplaçable par là) d’une rare beauté d’écriture _ littéraire, si l’on veut ; mais le terme est ridicule, car il s’agit alors, en ce « journal », au quotidien, de dire et surtout de partager (en l’occurrence ces pages, griffonnées presque sans ratures au crayon à papier ou au stylo sur des feuillets séparé, sont destinées à son fiancé _ Jean Moravieski, qui avait « l’air« , dit Hélène Berr, « d’un prince slave » _, quand il n’est pas présent à ses côtés, en ces années « d’occupation » et de très lourdes menaces de « déportation » :

    …

    à une question d’un auditeur à propos du mot « déporté« ,

    Mariette Job indique que l’usage de ces termes par sa tante Hélène Berr provient surtout de sa familiarité de lectrice avec l’œuvre de Tolstoï… ;

    …

    et que, d’autre part, les activités d’entr’aide aux enfants en danger,

    ainsi que la position sociale et professionnelle de sa famille, son père, Raymond Berr, dirige _ il en est vice-président-directeur général _ une grande entreprise française, Kuhlmann,

    …

    placent Hélène Berr en position d’en savoir « pas mal »,

    en tout cas « un peu plus » que bien d’autres,

    sur ce qui se trame et se passe en matière de « déportation« , en effet,

    sinon d’ »extermination »…

    …

    Son père effectuant ainsi un premier « séjour » à Drancy,

    avant d’être autorisé à revenir _ travailler même _ à son domicile (exclusivement !..) ;

    …

    avant d’être définitivement, cette fois, « pris »,

    lui, son père (Raymond), elle, sa mère (Antoinette) et, elle-même, Hélène ;

    …

    et « expédiés » vers « les camps«  (d’extermination ou de travail) de l’Est, de Galicie ;

    …

    et, de là, vers « les nuages« …

    …

    il s’agit, donc,

    pour Hélène en ces années 40,

    surtout, de partager _ avec son fiancé, Jean _ son expérience :

    et de la grâce de vivre ;

    et des inquiétudes de ce qui menace gravement _ le mot est faible _ la vie (/survie) de ces humains…

    …

    Les remarques un peu naïves de certains auditeurs présents à la conférence

    sur la « malchance » _ d’Hélène _ de n’avoir pas « réchappé »,

    ou sur la « passivité » _ le mot n’a cependant pas été prononcé _ de ne pas avoir « fui »,

    demeurant assez étonnantes,

    face à la machine de destruction systématique (par tous les territoires de l’Europe occupée) nazie,

    …

    et les hasards

    entre ceux qui furent « pris » et broyés ;

    …

    et ceux qui « passèrent entre les mailles du filet » nazi ;

    et entre les griffes…

    _ on peut citer la proportion de « Juifs » de nationalité française qui purent « en réchapper » ;

    mais rien ne fut dit _ il est difficile d’être exhaustif _  sur les juifs étrangers ou apatrides qui avaient fui « par » la France :

    …

    je citerai ici l’exemple du bouleversant (et indispensable) témoignage de Saul Friedländer sur l’histoire (interrompue à Saint Gingolph, à la frontière franco-suisse du Léman , entre Haute-Savoie et Valais) ;

    sur l’histoire interrompue de ses parents,

    dans « Quand vient le souvenir« , disponible en Points-Seuil…

    …

    Ou le livre _ sur les efforts de ceux qui aidèrent à fuir _ d’un Varian Fry : « « Livrer sur demande… » Quand les artistes, les dissidents et les Juifs fuyaient les nazis (Marseille, 1940-1941)« , aux Éditions Agone.

    …

    Et, pour Bordeaux, sur l’admirable action,

    à l’heure encore bien trop mal connue des heures bousculées et affolantes _ en un Bordeaux devenu soudain « surpeuplé » _ de l’irreprésentable (pour nous, aujourd’hui) débâcle en juin 1940,

    du consul (délivrant des visas en dépit des ordres stricts, très impératifs, puis comminatoires de son gouvernement) Aristides de Sousa Mendes : de José-Alain Fralon, « Aristides de Sousa Mendes, Le juste de Bordeaux« , aux Éditions Mollat, en 1998.
    …

    Sur ces journées de juin 1940 à Bordeaux,

    un témoignage très précieux, celui de Zoltán Szabo dans « L’Effondrement _ Journal de Paris à Nice (10 mai 1940-23 août) » : les pages concernant les journées _ un dimanche (le 17 : il arrive à Bordeaux « vers midi« ) et un lundi (le 18 juin 1940 : le train de « dix-neuf heures quarante-cinq » pour Marseille « part à l’heure. Avec une précision à la minute près« ) _ ; les pages concernant les journées bordelaises de Zoltan Szabó se trouvent aux pages 179 à 195 de cet « Effondrement« , traduit par Agnès Járfás et publié aux Éditions Exils, en novembre 2002…

    …

    Fin de l’incise ; retour au « Journal » d’Hélène Berr.

    …

    Qu’on écoute, sur ce point

    _ de la « fuite » : de ce que firent (ou ne firent pas) les Berr entre 1940 et 1944 _,

    le détail du témoignage _ podcasté _ de Mariette Job : les Berr étaient des citoyens français depuis qu’existent des états-civils en France, et assumaient, tant leur « citoyenneté » française, que les plus élémentaires « devoirs » de la personne _ ;

    …

    et qu’on écoute aussi, lues par Mariette Job, les pages d’Hélène Berr sur les diverses façons d’assumer, ou pas, les commandements de la foi, la catholicité (et le « pharisaïsme » : le mot ne fut ni écrit par Hélène Berr, ni prononcé par Mariette Job ; c’est moi, concitoyen _ bordelais _ de l’auteur de « La Pharisienne » qui me l’autorise ici…).

    …

    Et ce à l’heure de « mesures » anti-roms en Italie berlusconienne, aujourd’hui, en dépit des législations européennes (la Roumanie, d’où viennent  certains de ces « roms », faisant bien partie, désormais, de la Communauté européenne) ;

    …

    ou de certaines « chasses » aux immigrés « sans papiers »

    qui n’émeuvent guère la bonne conscience des détenteurs de papiers, assurés, eux _ pour le moment, du moins _, de leur « normalité » (il est vrai « tranquille » : hors fichiers Edvige, et autres ; du moins ne le supposent-ils pas)…

    …

    Pour prolonger la lecture de ce très, très beau « Journal » d’Hélène Berr, entamé à la lecture par Mariette Job par une merveilleuse citation,

    par Hélène Berr à l’ouverture même du premier feuillet de son « Journal« ,

    de Paul Valéry :

    « Au réveil, si douce la lumière ; si beau, ce bleu vivant« ,

    …

    je voudrais indiquer quelques lectures.

    …

    D’abord, tout Paul Valéry (1871 – 1945) _ en Pléiade _,

    en commençant par sa poésie si belle

    (de la hauteur _ en beauté _, pour moi, de celles de François Villon et de Joachim du Bellay !) :

    qu’on commence par « Charmes« , par exemple ; et « La Jeune Parque » ; ou les « Fragments du Narcisse« ,

    pour l’éblouissement _ auroral ! pour lui, comme pour Hélène… _ de sa sensualité face au monde (et aux autres) ;

    …

    puis, qu’on jette un œil sur la grande biographie de « Paul Valéry » que vient de proposer, aux Éditions Fayard, Michel Jarrety.

    Puisse Paul Valéry « sortir » enfin de son « purgatoire » des Lettres…

    …

    Puis,

    qu’on découvre « Canticó« , de Jorge Guillén (1893 – 1984) : une merveille d’émerveillement  _ partagé : auteur et lecteurs ! Des 75 poèmes de l’édition première en 1923, l’édition définitive _ à Buenos Aires, en 1950 _, est passée à 334… Un éblouissement rare… Qu’on le recherche, en français _ la traduction en français en 1977, aux Éditions Gallimard, est de Claude Esteban… _, ou en castillan !

    …

    Enfin, quant aux témoignages sur de tels « chants d’action de grâce » (ou « hymnes à la vie »), en situation terrible, qui plus est, de « pris dans la nasse »

    d’une telle impensable _ et si peu envisageable _ pareille universelle (et systématique) extermination,

    tel que cet « hymne à la vie » d’Hélène Berr,

    …

    on pourra _ et doit _ lire,

    outre le « Qu’est-ce qu’un génocide ? » par l’inventeur du mot _ pas de la chose !!! il a bien fallu « la » penser sur le tas !!! d’autres avaient « conçu » une « solution finale » !.. _ Rafaël Lemkin,

    tout récemment traduit et publié en français _ aux Éditions du Rocher, en janvier 2008 _,

    et le « Purifier et détruire _ usages politiques des massacres et génocides » de Jacques Sémelin _ aux Éditions du Seuil, en 2005 _,

    …
    on doit lire l’indispensable et sublimissime tout à la fois

    « L’Allemagne nazie et les Juifs » de Saul Friedländer, en deux tomes : « Les Années de persécution (1933-1939) » et « les Années d’extermination (1939-1945)«  ;

    …

    à propos duquel j’ajouterai ce petit échange de mails avec Georges Bensoussan (Rédacteur en chef de la Revue d’histoire de la Shoah et responsable des co-éditions, au Mémorial de la Shoah, à Paris),

    que je me permets ici de retranscrire :

    …

    De :   Titus Curiosus

    Objet : Pouvoir lire en français les diaristes que cite Saul Friedländer
    Date : 23 avril 2008 16:08:47 HAEC
    À :   Georges Bensoussan

    Cher Georges Bensoussan,
    …
    J’achève à l’instant la lecture des « Années d’extermination (1939-1945)« , le second volume de la synthèse de Saul Friedländer sur « L’Allemagne nazie et les Juifs« .
    Avec une émotion bouleversée et une immense gratitude, ainsi qu’une profonde admiration, pour l’immensité du travail accompli, sa force de vérité, la précision en même temps que l’étendue des analyses et le questionnement qui continue de nous hanter…
    …
    J’admire surtout la polychoralité de ces voix que Saul Friedländer nous aide à continuer d’entendre et écouter, celles de ces diaristes qui ont désiré si fort que leurs témoignages leur survivent… Et dont, au fil des jours _ et jusqu’à leur interruption ! _ Saul Friedländer nous livre des extraits de la teneur… C’est tout simplement irremplaçable…
    …
    J’en ai lu quelques uns : Anne Frank, il y a longtemps, en mon adolescence ; puis Etty Hillesum et Victor Klemperer
    _ pour l’œuvre de ce dernier, je disais aux responsables du rayon « Histoire » de la librairie Mollat qu’il s’agissait d’un des grands livres du XXème siècle ; et qu’il faudrait aider à vraiment le diffuser _ en librairie, d’abord ; mais notamment aussi dans tous les centres de documentation des lycées et collèges…
    …
    J’en découvre, avec Friedländer, bien d’autres, de ces diaristes, et (hélas ! leur écriture n’eut rien d’une coquetterie !) magnifiques _ je me souviens, immédiatement, par exemple de l’écriture « intense » de Chaïm Kaplan ; mais il y en bien d’autres, y compris de certains demeurés anonymes, aussi puissants (que Kaplan) en la force de vérité de ce dont ils témoignent ; et par leur style.

    …

    Le style est ici aussi, en effet, capital : il est, jusqu’au bout, et c’est en cela que c’est magnifique, « l’homme même« , pour continuer Buffon, en une humanité qui leur était, avec leur vie, déniée !
    …

    Le travail analytique, et avec recul, d’historien ne peut pas, à lui seul, suffire, s’il n’est aussi porté par un souffle _ vous le savez mieux encore que moi… Et je ne suis pas sorti tout à fait indemne de la lecture _ sur un autre plan _ de votre « Un nom impérissable _ Israël, le sionisme et la destruction des Juifs d’Europe » : merci profondément à l’historien que vous savez être !
    …
    Je me suis amusé, sur un terrain (d’écriture) légèrement différent _ n’étant pas un historien _, à « écrire » _ dans l’idée, sans doute, d’ aider à un peu le faire connaître à qui voudrait bien me lire, à qui aspirerait à pénétrer un peu dans le monde de l’auteur majeur qu’il est à mes yeux ! _sur l’œuvre traduit jusqu’ici (c’était en 2006) en français d’Imre Kertész (à part le magnifique « Dossier K.« , lu dès sa publication en français cette année 2008). Outre, une présentation un peu rapide de chaque opus de Kertész, j’ai rédigé une « lecture » de « Liquidation » plus longue au final que le texte original : mais celui-ci est si riche et si fort ; et de lecture assez complexe : davantage, par exemple, que le déjà magnifique « Chercheur de traces« , et pourtant déjà requérant des efforts de lecture (de la part de celui que Montaigne nomme « l’indiligent lecteur« , sans doute…).
    …
    Cela pour dire combien je suis sensible à la question du style _ « Dossier K. » faisant excellemment le point là-dessus ! _ pour ce qui concerne la capacité de se faire « écouter » du témoignage.
    …
    Il est vrai que je suis particulièrement sensible à la difficulté de bien (ou d’assez) se faire comprendre, et de vraiment enseigner _ dans mon cas, enseigner à philosopher est quasi une gageure (cf Kant : « On n’enseigne pas la philosophie, on enseigne à philosopher » ; et Montaigne : « Instruire, c’est former le jugement« ) ; que faire contre la bêtise ? contre les croyances les plus absurdes ? C’était aussi, déjà, la question de Socrate (puis celle, autrement, de Platon). Ce fut celle de Montaigne. Et celle de Spinoza (les variations entre le style more geometrico et les scolies ; etc… Ne croyez pas que cela tarisse mon enthousiasme d’enseignant, mais je reste lucide _ osant espérer que certains des petits grains semés finiront par germer, par rencontrer le terreau (et une pluie) un peu plus favorable(s) qui les aidera en quelque temps à se mettre à fleurir…
    …
    Bref, j’en viens à ma requête :

    pourrait-on offrir au lecteurs francophones des traductions de certains de ces « Journaux » de temps de détresse ?

    En prolongeant, en quelque sorte, ce que vous avez commencé à faire, pour le témoignage _ particulièrement puissant, il faut dire !!! _ de Zalmen Gradowski, avec votre « Des voix sous la cendre« , pour les manuscrits des Sonderkommandos d’Auschwitz-Birkenau…
    …
    Il faudrait que je repasse en revue ces diaristes que donne à lire Saul Friedländer :

    j’ai relevé, en les lisant, outre le nom de Chaïm Kaplan (à Varsovie : « Chronique d’une agonie _ Journal du Ghetto de Varsovie« , paru aux Éditions Calmann-Lévy) , celui de Philip Mechanicus (à Amsterdam), de Moshe Flinker (à Bruxelles), de Gonda Redlich (à Prague, ou Terezin), d’Elisheva – Elsa Binder (à Stanislawow) ; de David Rubinowicz (à Kielce), et de bien d’autres, il faudrait que je me replonge plus attentivement dans le livre de Friedländer…
    …
    Pardon d’être trop bavard.
    …
    Une autre fois, j’aurais à vous soumettre (pour élucidation d’interprétation) une « lecture » _ en mon essai sur « la rencontre » _ des discours de Himmler à Poznan les 4 et 6 octobre 1943.
    Je m’étais posé des questions à leur propos ; mais le travail de Friedländer m’a aidé à avancer un peu dans leur « compréhension », tant à propos de Himmler que du contexte d’octobre 43…
    …
    Et même à vous proposer de revenir à Bordeaux pour une autre conférence (pour la Société de Philosophie, cette fois) ;
    mais ne voulant pas tout mélanger, je vous en reparlerai beaucoup plus précisément une autre fois…
    …
    Bien à vous,
    …
    Titus Curiosus

    …

    Avec la réponse de Georges Bensoussan :

    …

    De : Georges Bensoussan

    Objet : RE: Pouvoir lire en français les diaristes que cite Saul Friedländer
    Date : 25 avril 2008 13:02:18 HAEC
    À :  Titus Curiosus

    …

    Cher Titus Curiosus,

    …
    Merci pour votre message. J’ai pris beaucoup de plaisir à le lire.
    C’est aussi en lisant le second volume de Friedländer que je me suis fait la même réflexion. Peut-être pourrait-on republier certains de ces Journaux. En l’occurrence, ici, il y a une chance que nous reprenions d’ici un an le « Journal » de Haïm Kaplan.
    …
    Peut être à bientôt à Bordeaux
    …
    Bien cordialement
    …
    Georges Bensoussan

    …
    Voilà.

    …

    Le livre _ immense ! _ de Saul Friedländer

    et le « Journal«  _ depuis l’arrivée d’Hitler au pouvoir, dès 1933 _ de Victor Klemperer

    sont deux livres majeurs

    pour un peu mieux faire la lumière

    sur les atrocités tellement invraisemblables à se représenter, encore aujourd’hui, du siècle passé _ le XXième _ ;

    ..

    et sur ce qui continue, aussi _ toujours encore _ de nous pendre collectivement ou individuellement au nez,

    sans que nous continuions _ toujours encore _ de bien en prendre la mesure : en Europe même ; à Rome comme à Paris, sans aller jusqu’en Roumanie ou au Kosovo, en Géorgie ou en Ukraine, etc…

    Des nasses ne sont-elles peut-être pas déjà, ici ou là, en gestation ?..

    …

    Des témoignages, et une telle beauté, tels que ceux du « Journal » d’Hélène Berr

    sont aussi un travail d’édition et de diffusion

    indispensables.

    …

    A nous de les lire vraiment.

    …

    « Il n’y a de joie pour moi que celle que je puis partager« ,

    a écrit la rayonnante

    _ et amoureuse des matins :

    « Aurore, aurore, aurore » sont les derniers mots de ces feuillets précieusement mis à l’abri en une enveloppe par elle _

    Hélène Berr…

    …

    Titus Curiosus, ce 19 septembre 2008

  • Vive tendresse de quelques festons baroques praguois

    Sur deux CDs de musique « baroque » praguoise :

    « Laudate Pueri Dominum _ Music of Piarists in Baroque Bohemia« , par la Capella Regia Praha et les Pueri Gaudentes, dirigés par Robert Hugo, à l’église des « Fiançailles de la Bienheureuse Vierge Marie », à Slaný (CD  Supraphon SU 3946-2) ;

    et « Prague _ L’Âge d’or baroque« , par l’organiste Pavel Kohout à l’orgue Mundt de 1673 à Notre-Dame de Týn, à Prague (CD Hortus 3 487720 000539).

    …

    Avant un très prochain article sur une magnifique musique « d’intimité » _ article actuellement « en train »… _ ;

    et un autre sur un merveilleux roman _ qui n’est pas plus de « rentrée », qu’il ne serait d’ »été » !.. _, d’une vraie « écriture » accomplie et qui ne vous lâche pas _ j’en reparle très prochainement (j’en suis à la page 131 ; le livre en comptant 519), à propos de notre « monde » pris avec toute l’ampleur nécessaire « à bras le corps » par l’auteur (= un vrai ! enfin !) de ce « grand » roman ;

    …

    voici un article sur d’intensément doux et pulpeux « festons baroques praguois » musicaux, qui me seraient demeurés « inaperçus » et inconnus _ hélas ! _ si ne me demeurait, en permanence (cf le liminaire _ et programmatique _ « carnet d’un curieux » qui ouvrait ce blog), un goût puissant de Prague, de ses rues, de ses palais et églises longtemps assoupis _ ou baillonnés ? comme ils avaient pu être, auparavant, « baillonnants » _, de sa (riche, complexe et assez tragique) histoire ; et de ses habitants _ qui se souviennent et/ou sont imprégnés de ce vivant passé, affleurant, partout :

    …

    je pense à mon ami Václav Jamek, l’auteur _ en français _ du « Traité des courtes merveilles » (prix Médicis de l’essai en 1989), introducteur (de luxe !) par deux fois (l’hiver 1993 et l’hiver 1994) à la « Prague baroque » _ alors qu’il dirigeait encore la maison d’édition Odéon _, avant de passer par les activités d’ »attaché culturel » de la République tchèque, plusieurs années _ de 1995 à 1998 _, Avenue Charles Floquet (dans le 15ème, à l’ombre de la Tour Eiffel…)…;

    …

    un goût de Prague,

    assorti à un goût du « Baroque »…

    …

    Je veux parler de deux très beaux récitals de « baroque praguois », intitulés,

    le premier (de pièces religieuses _ dont une « Missa Sancti Adalberti » _ chantées avec choeur et solistes) « Laudate Pueri Dominum _ Music of Piarists in Baroque Bohemia« , par la Capella Regia Praha et les Pueri Gaudentes, dirigés par Robert Hugo, à l’église des « Fiançailles de la Bienheureuse Vierge Marie », à Slaný (CD  Supraphon SU 3946-2) ;

    et le second (de pièces d’orgue _ à l’orgue Hans Heinrich Mundt de 1673 à Notre-Dame de Týn, à Prague _ sur la si belle Place de la Vieille-Ville) « Prague _ L’Âge d’or baroque« , par l’organiste Pavel Kohout (CD Hortus 3 487720 000539) :

    deux merveilles !..

    A « dénicher » pour s’en réjouir sans compter !

    …

    Il me faut convenir _ ou confesser ? _ que,

    on peut plus personnellement,

    mon goût

    _ mon idiosyncrasie, fruit sans doute de mon histoire (en partie mittel-européenne) _

    se porte à cette douceur baroque austro-hongroise, avec cet accent

    _ ni viennois, ni (buda-) pestois, mais praguois _

    de « Bohème »

    …

    qui séduisit, aussi, rien moins qu’un Mozart

    qui aima séjourner à plusieurs reprises à la Villa Bertramka de ses amis František et Jozefa Dušek, à Prague _ sur la colline boisée au-dessus de Smichov _,

    et qui composa pour Prague et les praguois quelques unes des œuvres qui portèrent son génie propre à l’incandescence

    _ tel le drama giocoso « Don Giovanni« , donné le 29 octobre 1787 au Théâtre Nostitz _ devenu en 1798 (et redevenu aujourd’hui, après s’être appelé « Týl ») « des États » : Stavovské Divadlo ;

    et  l‘opera seria « La Clemenza di Tito » ; « La Clémence de Titus » (donné le 6 septembre 1791, lui aussi à ce même Théâtre Nostitz à Prague, à l’occasion du couronnement de l’empereur Léopold II comme roi de Bohème) ;

    …

    et lui valurent non seulement le plus intense triomphe, mais aussi la plus chaleureuse affection du public !..

    …

    On peut s’en faire une assez intéressante image en retrouvant l’ »Amadeus » de Miloš Forman _ en 1984 _ qui nous donne à assister à une représentation à la lumière des chandelles de « Don Giovanni« , pour sa première, au (toujours) très beau Théâtre Nostitz, ce 29 octobre 1787, donc…

    …

    Mozart hérite de quelque chose de cette (somptueuse) tradition musicale praguoise _ celle des Johann-Caspar-Ferdinand Fischer, des Jan-Dismas Zelenka

    (qui durent accomplir leur carrière de musiciens loin de la Bohème et de Prague)…

    …

    Ainsi que de sa ferveur tendre, douce,

    et ô combien vive et vivante

    _ à mille lieues de la mièvrerie (sucrée) qui peut, parfois, se rencontrer à Vienne…

    …

    Prague n’étant pas corsetée par les manières de cour,

    les Grands y venait, en leurs palais et villas de Bohème, s’y détendre, lâcher et relâcher…

    Une gaîté particulière,

    faite, aussi, des hoquets plus ou moins « tendus » _ et c’est un euphémisme _ de toute une Histoire (avec maintes « défenestrations », aussi !), s’y ressentait donc alors

    _ et toujours aujourd’hui,

    notamment à travers les monuments du « Baroque » :

    d’où ce charme unique _ de douceur de violence surmontée _ de Prague

    dans l’air qui s’y respire ; et peut inspirer…

    …

    Aujourd’hui encore, la musique est ainsi toujours bien vivante à Prague

    _ pour peu qu’on quitte les dispositifs proposés aux touristes trop pressés…

    Par exemple, dans les Conservatoires formant les artistes,

    ou au si remarquable Rudolfinum, et ses concerts presque quotidiens d’une incroyable hauteur de qualité, toujours…

    …

    Bref, autour de Johann-Caspar-Ferdinand Fischer

    (Krasno u Lokte _ près de Cheb _, en Bohème occidentale, 1656 – Rastatt, en pays de Bade, 1746),

    musicien assez génial _ autour des « Goûts réunis » (cf François Couperin, ou Georg Philipp Telemann, entre autres) _ ;

    et pas assez enregistré : qu’on se le dise !!! _,

    …

    Fischer introducteur

    _ avec quelques autres

    tels que

    les méconnus

    parce que pas assez interprétés, eux non plus,

    Johann-Sigismund Kusser (Presbourg / Bratislava, 1660 – Dublin, 1727),

    Georg Muffat (Megève, en Savoie, 1653 – Passau, en Bavière, 1704),

    et Philipp-Heirich Erlebach (Esens, en Frise Orientale, 1657 – Rudolstadt, en Thuringe, 1714) _ ;

    …

    Johann-Caspar-Ferdinand Fischer, donc,

    introducteur du style « baroque » français

    _ appris probablement auprès de Jean-Baptiste Lully à Paris _,

    en pays germaniques

    _ voilà pour l’Histoire de la musique en Europe _ ;

    …

    voici,

    en ces deux superbes « bouquets » _ très différents !!! _ de musique baroque praguoise,

    un florilège d’œuvres d’une très grande « vive » tendresse :

    …

    avec les « Litaniæ Beatæ Mariæ Virginis » et un « Salve Regina » _ ainsi qu’un prélude _ de Johann-Caspar- Ferdinand Fischer,

    de Vojtěch Pelikán, 1643 – 1700 : la « Missa Sancti Adalberti » ;

    de Johann-Ferdinand Richter, 1687 – 1737, deux Psaumes : un « Dixit  Dominus » et un « Laudate Pueri Dominum » ;

    d’Antonín Maschat, 1692- 1747 : un « Jubilate Apparenti Domino » ;

    et de Jan Offner, 1720 – 1759 : un « Alma Redemporis Mater« ,

    pour les œuvres composées pour les piaristes

    _ de l’ »Ordre des Clercs Réguliers Pauvres de la Mère de Dieu des Ecoles Pies« , fondé à Rome en 1621 par saint Joseph de Calasanz _

    de Slaný

    (non loin de Prague : le collège des piaristes de Slaný fut fondé en 1658 par le comte Bernard Ignác Martinic ; et son église « des Fiançailles de la Bienheureuse Vierge Marie« , « mise en chantier en 1674« , ne fut « complètement terminée qu’en 1729 » _ indique le livret du CD Supraphon, page 21) ;

    …

    et,

    avec un « Aria  avec variations » de Fischer,

    de Johann-Kaspar Kerll, 1627 – 1693 : une « Canzona » et une « Passacaille » ;

    de Gottlieb Muffat _ fils de Georg _, 1690 – 1770 : un « Aria sub Elevatione » ;

    de Josef Seger, 1716 – 1782 : deux « Préludes et Fugues« , deux « Toccatas et Fugues« , une « Fantaisie et Fugue » ainsi qu’une « Fugue » ;

    et de Karel Blažej Kopřiva, 1756 – 1785 : une « Fugue » « Supra cognomen Debefe« ,

    pour le récital de Pavel Kohout sur l’orgue Mundt de Notre-Dame du Týn, sur la très belle et mondialement célèbre Place de la Vieille-Ville, au cœur du centre historique de Prague…

    …

    Les interprétations ne recherchent jamais la virtuosité « pour la performance » des artistes,

    tant les instrumentistes

    que les chanteurs

    _ excellents

    (Hana Blažiková, Petra Noskaiová, Hasan El-Dunia, Ondřej Šmíd, Vojtěch Šafarik et Ivo Michl) ;

    …

    tant Robert Hugo et ses « troupes »

    de la « Capella Regia Praha »

    et des « Pueri Gaudentes » _ ils portent bien leur nom (de « réjouissants ») ! _

    …

    que Pavel Kohout

    sur l’orgue Mundt de 1673 de Notre-Dame de Tyn, à Prague

    _ avec « tout le raffinement de sa sonorité

    et son remarquable état de conservation (il est presque entièrement d’origine)« ,

    indique le livret du CD Hortus page 10 _,

    c’est-à-dire sans intervention (chirurgicale) massive à l’époque « romantique », ou après… _ ;

    …

    tant Robert Hugo et ses « troupes » que Pavel Kohout, donc,

    sont merveilleux de souplesse et de justesse dans le rendu

    de la tendresse, mouvante, des œuvres

    qu’ils servent là,

    avec simplicité et ferveur

    _ sans la moindre « hystérisation » des contrastes,

    comme cela peut s’entendre

    un peu trop souvent

    au disque ou au concert _ :

    …

    avec douceur et tendresse,

    loin de la moindre mièvrerie (statique)…

    …

    Et je me laisse aller à penser que

    Mozart a dû « percevoir » quelque chose de « cela », à Prague ;

    …

    et qu’il arrive encore, à ce « cela », de « parfumer » l’ »air du temps »

    de cette Bohème-là …

    …

    Bref,

    des CDs que des curiosités un peu timides ne chercheraient vraisemblablement pas à aller « dénicher »,

    parmi (ou en dehors) les bacs des disquaires

    _ mais disponibles au rayon « musique » de la librairie Mollat (merci Vincent !) _,

    et parmi les ré-éditions des sempiternelles mêmes œuvres « bien connues » (et « bien marquées »)

    par des interprètes pas assez audacieux pour sortir davantage des chemins

    un peu trop « battus » par les éditions de disques ;

    …

    des CDs

    que je me permets, donc, de vivement recommander ici

    pour partager la joie _ de « vive tendresse » praguoise _ de bien belles musiques…

    …
    Titus Curiosus, ce 13 septembre 2008

  • Decorum bluffant à Versailles : le miroir aux alouettes du bling-bling

    Sur une très fine _ comme à son habitude _ « lecture »
    par Philippe Dagen
    dans le Monde du 11 septembre
    de l’expo Jeff Koons à Versailles

    _ suite de mes articles précédents :
    « Art et tourisme à Aix _ 1, 2, 3 et 4«  ;
    « Du tourisme _ suite _ une surfréquentation destructrice »
    et « De Ben à l’Atelier Cézanne à Aix à Jeff Koons au château de Versailles« …
    …
    « Philippe Dagen : Jeff Koons honore Louis XIV »
    Le Monde 11.09.08 | 14h53
    •  Mis à jour le 11.09.08 | 18h43
    …
    L’exposition Jeff Koons à Versailles a lieu jusqu’au 31 octobre 2008
    Château de Versailles

    …

    Voici ce remarquable article ; mes (modestes) « farcissures » se glissant ici en vert…

    …
    Quinze œuvres de l’artiste américain Jeff Koons, 53 ans, sont disposées dans les appartements royaux du château de Versailles
    tandis que « Split Rocker« 
    , le monumental animal bicéphale recouvert de cent mille fleurs, trône dans les jardins.
    …
    Il serait difficile d’ignorer l’événement, vu son orchestration médiatique.
    …
    Les touristes n’ont du reste pas l’air surpris _ mondialisation (à commencer par médiatique) aidant, forcément un peu ! _, qu’ils viennent du Japon, du Brésil ou de l’est de l’Europe. Ils prennent immédiatement des photos des œuvres
    _d’eux devant les œuvres de préférence
    _ le dispositif de « projection »-« introjection » (cf Mélanie Klein : « Essais de psychanalyse« ) fonctionnant à plein (cf Bernard Stiegler, passim _ dont “Prendre soin“).
    Les jeunes couples posent devant le gros cœur rouge et or suspendu au-dessus de l’Escalier.
    « Balloon Dog » _ le chien géant rose magenta _ et « Rabbit » _ le lapin géométrique argenté _ attirent les objectifs _ des touristes photographiant.
    Des sourires et des rires dans la foule cosmopolite, des indignations, aussi, mais bien rares.
    Koons ne fait pas vraiment scandale

    _ et pour cause :

    qui de ce public ne s’y reconnaît,

    en ses repères, si je puis dire, « culturels » médiatiques (de « marques » dûment estampillées) mondialisés ?… Versailles devenant l’annexe (sur « circuit ») d’Euro-Disney, à Marne-la-Vallée,

    avant passages _ ou le « retour d’Ulysse« , mais assez peu monteverdien, lui, à Ithaque

    (ou à son « petit Liré » ; d’après un « beau voyage » par les « Antiquités de Rome » et « Regrets » _ de Joachim du Bellay ; ou de Julien Gracq, dans l’attristant « Les Sept collines« ) ;

    …

    avant passages dûment réitérés par la case caddie /supermarché, ou la fidélité pénélopienne (cf les rêves de Molly Bloom au final de l’ »Ulysse » de James Joyce) au quotidien… Tout se tient…

    …
    Il _ Jeff Koons, l’ »artiste » dont il s’agit ici, donc : « Koons ne fait pas vraiment scandale«  _ n’y tient pas _ l’affluence des visiteurs et l’aura (planétaire) qui en découle, lui suffisant ! Il l’a répété _ et les faits lui donnent raison. Son goût pour le brillant et le pompeux s’accorde au décor des appartements.
    Son « Autoportrait » en marbre blanc se dresse sur un socle en faux marbre vert de style à peu près Louis XV.
    « Moon« , lune aux lueurs bleues, est à sa place à l’extrémité de la « Galerie des Glaces ».
    Un grand vase de fleurs en bois peint est opportun dans la « Chambre de la Reine ».
    …
    Entre la sirène de porcelaine qui étreint « la panthère rose » et les dames nues et dorées qui soutiennent les candélabres, une parenté se devine.
    La porcelaine de « Michael Jackson and Bubbles » n’est pas plus dorée et étincelante que les ornements des portes et des corniches.
    …
    Quand l’accord visuel est impossible, Jeff Koons et Laurent Lebon, commissaire de l’exposition, s’en sortent par une astuce. Les « aspirateurs », alors ultramodernes, que Koons superposait en 1981 dans des vitrines, occupent l’ »Antichambre du Grand Couvert », sous le portrait officiel de Marie-Antoinette. Deux états de la condition féminine se font ainsi face. « L’Ours et le Policier » sont logiquement dans le « Salon de la Guerre » ; et le « Rabbit » ventripotent dans « celui de l’Abondance ». Le plus souvent, aucun heurt ne se produit entre le néopop de Koons et les décors royaux. L’artiste se glisse ici avec souplesse.
    …
    C’est que la question de l’unité ne se pose pas seulement en termes visuels. Elle touche à la nature des objets qui se trouvent rapprochés.
    …
    Pourquoi avoir, au temps de Louis XIV, si ostensiblement surchargé ses appartements de bronzes, marbres, peintures allégoriques, orfèvreries et argenteries ? Pour « démontrer » à ses sujets et aux autres nations _ à « méduser » _ la prospérité et la puissance de la monarchie française et imposer aux regards et aux mémoires leurs symboles.
    …
    Que fait Koons, si ce n’est mettre en évidence des objets tout aussi symboliques ? Ils exaltent l’Amérique, son mode de vie, son culte du nouveau et de la richesse.
    Les sujets ont changé,

    les procédés se ressemblent _ soit, au-delà de l’Histoire, une leçon d’ »Histoire de l’Art » ; à moins que ce ne soit l’inverse.
    …
    A Versailles, au temps de Louis XIV, ce sont les codes de la mythologie antique _ cf Philippe Beaussant : « Louis XIV artiste » : un livre merveilleux de justesse et d’agrément pour le lecteur, autant que d’érudition (passionnément instructive) _ qui ont servi.
    Koons, lui, se sert des codes d’Hollywood et de la publicité, du kitsch populaire et de la consommation courante.

    C’est l’essentiel de son entreprise _ le terme est d’une justesse absolue _, dont ne sont montrés ici que quelques exemples parmi bien d’autres. Depuis les années 1980, non sans méthode ni logique, il met en scène la société dans laquelle il est né. On peut la juger sévèrement, la dire simpliste et parfois stupide. Mais Koons a le mérite _ en est-ce donc vraiment un ? _ de donner à en voir la vérité, avec une candeur et une ardeur qui laissent parfois perplexe _ tiens donc !..
    …
    Il ne crée pas des formes _ tel n’est en rien son but. Il s’empare de formes connues
    _ les plus connues possible
    (of course !!! c’est là un commentaire de ma part…) _
    et les magnifie

    _ est-ce le terme adéquat ? la lisibilité jusqu’à la boursouflure mérite-t-elle le qualificatif de « magnificence » ?… _

    par l’agrandissement, le matériau de prix, le socle ou la vitrine

    _ tout ce qui améliore la « visibilité » : peu y échappent, en de tels dispositifs politico-médiatiques, si efficacement financés et « machinés » !..

    …

    Mais reprendre les figures de Diane, de Mars ou d’Hercule à la fin du XVIIe siècle, était-ce si différent ?

    …

    Lire, en plus de Philippe Beaussant, les conseils de Louis XIV lui-même pour gouverner (au Dauphin : « Mémoires pour l’instruction du Dauphin« )…
    …
    Les artistes de Versailles, accomplissant un programme politique et propagandiste
    _ on ne saurait mieux dire, cher Philippe Dagen _

    …

    les artistes de Versailles, accomplissant un programme politique et propagandiste

    _ donc,

    issu, via Mazarin, d’Urbain VIII Barberini (et des galeries des Palazzi et Ville romaines : à cet égard,
    la référence au Baroque est on ne peut mieux « venue », en effet, de la part de Jeff Koons _,

    n’ont rien inventé, reprenant des thèmes
    _ et procédés, me permettrai-je d’ajouter à Philippe Dagen _
    usés
    _ mais « relancés » par le Baroque, via les labyrinthes moins lisibles du maniérisme _
    depuis la Renaissance
    _ cf la splendeur de Michel-Ange à la Chapelle Sixtine.
    …

    Ils leur ont conféré une efficacité
    _ c’est tout le jeu

    (politico-médiatique, au service de la « Propagande de la Foi », à l’ère de la Contre-Réforme),

    du « baroque » barberinien _ d’Urbain VIII _, précisément !!! _
    irrésistible
    _ c’est là un terme crucial _
    en accomplissant des prodiges techniques nouveaux et ruineux.
    …
    L’intrusion des objets à la fois si triviaux et si luxueux de Koons dans le château

    rend cela soudain bien plus sensible
    _ voilà bel et bien, en effet, l’ »effet » visé et sans doute obtenu par cette exposition Koons à Versailles.
    Elle fait regarder avec moins de respect
    _ coucou « L’art m’emmerde ! » de Ben (et Érik Satie)
    au seuil de l’ »Atelier Cézanne » d’Aix-en-Provence !… _ ;
    …
    elle fait regarder avec moins de respect
    ce qui les entoure _ qu’est ce qui ici, par ce « dispositif », est « décor » ? _,
    ces productions prestigieuses et convenues

    _ à commencer par les kilomètres d’allégories de Lebrun aux murs et aux plafonds :

    à Versailles, comme dans les palais romains

    (qu’on aille admirer, le samedi matin seulement, la spendide galeria du Palazzo Colonna !…) _

    qui déclament la gloire du roi,
    nymphes en série, mètres de moulures dorées, glaces si précieuses.

    …
    Il y a là une certaine conception de l’art et de sa fonction,
    celle de l’art qui aspire à éblouir et à fasciner le plus grand nombre
    ,

    …

    la foule des sujets autorisés à pénétrer à la cour

    _ hier :
    Louis XIV y tenait beaucoup !

    Louis XV (dans les petits-appartements)

    et Louis XVI (dans la serrurerie) l’ont fui !… _,
    le cortège des touristes autorisés à y piétiner
    _ amenés en foules compactes par tours operators _

    à leur tour

    _ aujourd’hui.
    …
    Cette conception, on peut s’en méfier
    _ esthétiquement

    (pour ce qu’il en est de la beauté _ des critères de légitimité artistique) ?
    politiquement

    (pour ce qu’il en est de la justice _ des critères de légitimité politique ?) _,

    …

    d’autant que son efficacité
    _ un critère régnant on l’a appris au moins depuis 1532 (date de la publication du « Prince«  de Nicolas Machiavel _ 1469-1527 ; « Le Prince » a été écrit en 1513…) _
    est certaine.
    …
    L’exposition Koons à Versailles en est la manifestation récente la plus explicite.
    En ce sens, elle est remarquable.

    …
    Titus Curiosus

    lisant Philippe Dagen ce 12 septembre 2008
    …
    Exposition Jeff Koons à Versailles, château de Versailles, Versailles (Yvelines).
    Tous les jours, de 9 heures à 18 h 30, jusqu’au 31 octobre.
    ( et jusqu’à 17 h 30 ensuite)
    Nocturne les samedis de 18 h 30 à 22 heures. Entrée : 13,50 €.
    Jusqu’au 14 décembre.