Catégorie : Histoire

  • Un formidablement exaltant « Les Sept Péchés capitaux » de Kurt Weill (et Bertolt Brecht) par une faramineuse Katharine Mehrling en Anna, dans le CD « The Kurt Weill Album » de Joana Mallwitz, pour Deutsche Grammophon…

    C‘est un diaboliquement saisissant « Die Sieben Todsünden » _ créé à Paris au Théâtre des Champs-Elysées le 7 juin 1933 _

    de Kurt Weill (Dessau, 2 mars 1900 – New-York 3 avril 1950) et sur un texte de Bertolt Brecht (Augsbourg, 10 février 1898 – Berlin, 14 août 1956),

    que vient nous offrir, en un abrasif et formidablement décapant CD Deutsche Grammophon 486 5670 « The Kurt Weill Album« , Joana Mallwitz dirigeant le Konzerthausorchester Berlin _ un enegistrement à Berlin aux mois de Janvier et février 2024 _,

    avec, surtout, la très efficacement incisive présence, en Anna, de Katharine Mehrling, accompagnée de Michael Porter, Simon Bode, Micael Naegl et Oliver Zwarg : une équipe de chanteurs absolument idoine pour ce chef d’œuvre enthousiasmant et vénéneux de Kurt Weill…

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    Écoutez ici ses 7 moments, c’est bouleversant ! :

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    1 : Prolog  (3′ 24)
    2 : Faulheit (4′ 04)
    3 : Stolz (4′ 02)
    4 : Zorn (4′ 11)
    5 : Völlerei (2′ 57)
    6 : Unzucht (4′ 54)
    7 : Habsucht (2′ 53)
    8 : Neid (4′ 26)
    9 : Epilog (1′ 24) 

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    À coté d’un article bien peu convaincant (et à côté de la plaque) de Pierre-Jean-Tribot intitulé « Kurt Weill symphonique avec Joana Mallwitz » paru le 29 août dernier sur le site du magazine Crescendo,

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    voici un article autrement judicieux du très fin et fiable Jean-Charles Hoffelé, et justement intitulé, lui, « Péchés capitaux« , paru le 16 septembre dernier sur son excellent blog Discophilia : 

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    PÉCHÉS CAPITAUX

    Dès l’abrasion  _ voilà : Kurt Weill est merveilleusement abrasif, en effet _ des accords qui ouvrent la Symphonie berlinoise, la messe est dite : Joana Mallwitz et son orchestre signent un disque Kurt Weill majeur, d’abord pour les deux Symphonies, peu mais toujours bien enregistrées (De Waart, Bertini surtout, la Première de Sawallisch, les Seconde de Jansons et de Shani), plongée dans un brasier _ voilà _ qui en exalte la radicalité moderniste _ oui, oui _, mais surtout _ voilà !!! _ pour une interprétation faramineuse _ oui ! _ des Sept péchés capitaux _ de 1933, et sur un texte formidable de Brecht… _ où Katharine Mehrling sera désabusée, cruelle, ironique, fataliste, terrible _ absolument !

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    Elle a entendu _ bien sûr _ le modèle laissé par Lotte Lenya _ Vienne, 18 octobre 1898 – New-York, 28 novembre 1981  _, s’en inspire sans copier _ oui _, elle sait les subtilités _ oui, encore _ qu’Ute Lemper _ Münster, 4 juillet 1963 _ y a joutées, à leur égal elle est totalement _ voilà, voilà ! _  Anna, jusque lorsque la narratrice qu’elle devient décrit l’ultime étape du voyage, ce San Francisco où semble passer le souvenir de Lulu face à Jack l’Éventreur _ et c’est encore tout à fait juste… Les boys sont au diapason _ oui _, formidables _ tout à fait !

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    Sur son chant blessé _ comme l’apparence que le timbre écorché donne idéalement à la voix de Katharina Mehrling _, Joana Mallwitz met son orchestre délétère _ oui : et c’est là la tonalité majeure de l’œuvre... _, si intimement lié à la voix de la chanteuse _ oui ! _ que déjà je rêve _ moi aussi… _ de les retrouver dans un album herborisant les songs de la période américaine _ dont le bouleversant « Speak low« , par exemple : écoutez-ici l’interprétation glamour d’Anne Sophie von Otter, parmi bien d’autres… _, il ne faut pas qu’elles en restent là !

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    LE DISQUE DU JOUR

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    The Kurt Weill Album

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    Kurt Weill (1900-1950)

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    Symphonie No. 1
    « Berliner Sinfonie »

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    Die sieben Todsünden

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    Symphonie No. 2
    « Fantaisie symphonique »

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    Katharine Mehrling
    (Anna I & II)
    Michael Porter, Simon Bode, ténors
    Michael Nagl, baryton
    Oliver Zwarg, baryton-basse

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    Konzerthausorchester Berlin
    Joana Mallwitz, direction

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    Un album du label Deutsche Grammophon 4865670
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    Photo à la une : la cheffe d’orchestre Joana Mallwitz –
    Photo : © Sima Dehgani/Deutsche Grammophon

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    Une intelligence magnifique et justissime du génie de Kurt Weill (et de Bertolt Brecht) !

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    Ce lundi 23 septembre 2024, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • A l’occasion d’un merveilleux et saisissant CD « Johan-Helmich Roman – A Violino Solo » par la violoniste Sue-Ying Koang, redécouvrir l’oeuvre superbe de Johan-Helmich Roman (1694 – 1755), parfois qualifié de « père de la musique suédoise »…

    C’est à l’occasion d’un merveilleux et prodigieux (!!!) CD Indesens-Calliope IC 038 « Johan-Helmich Roman – A Violino Solo » par la violoniste Sue-Ying Koang _ enregistré à Pompigny (canton de Vaud) au mois de mai 2023 ; et pour des œuvres ici en première mondiale !!! _,

    que j’ai pu redécouvrir, dans les rayons de ma discothèque personnelle, trois autres échantillons discographiques de l’œuvre superbe _ et un tantinet perdue de vue ces dernières décennies, au moins en France _ de Johan-Helmich Roman (Stockholm, 26 octobre 1694 – Kalmar, 20 novembre 1755), considéré parfois comme « le père de la musique suédoise » _ cf aussi, à Stockholm, la dynastie des Düben, à partir de Gustav Düben (1628  – 1690), le créateur de la préciosissime collection Düben…

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    Il s’agit des CDs

    _ Swedish Society Discofil SCD 1019 « The Drottningholm Music – Sinfonias – Violin Concerto« , par le Drotningholm’s Chamber Orchestra dirigé par Stig Westerberg _ enregistré à Stockholm en septembre 1958, avril 1965 et novembre 1965 ; le CD est paru en 1996… _ ;

    _ Musica Sveciae CAP 21344 « Sonatas and Assagi« , par Jaap Schröder, violin, et Johann Sonnleiter, harpsichord _ enregistré à Stockholm en mai 1986 ; le CD est paru en 1987 _ ;

    _ Naxos 8-553733 « Music for a Royal Wedding – Drottningholm Music« , par l’Uppsala Chamber Orchstra dirigé par Anthony Halstead _ enregistré à Bälsta en avril 1996 ; le CD est paru en 1997.

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    Alors que ce magistral CD « Johan-Helmich Roman – A violino Solo » de la violoniste Sue-Ying Koang n’a été chroniqué  jusqu’ici par aucun de mes blogs musicaux préférés,

    c’est l’article enthousiaste _ et le Diapason d’or qui, dans la foulée, a été conféré à ce très brillant CD _ de Loïc Chahine à la page 95 du numéro 736 de ce mois de septembre 2024, qui m’a fait me précipiter, pour mon bonheur de mélomane, sur ce CD, chez mon disquaire préféré.

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    Voici donc ce justissime article de Loïc Chahine :

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    Diapason d’or pour Sue-Ying Koang !

    – Publié le 9 septembre 2024 à 11:22
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    Diapason d’or pour Sue-Ying Koang !…
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    La technique et l’imagination sans faille de la violoniste Sue-Ying Koang apportent à ce bouquet virtuose du « père de la musique suédoise » un panache bluffant _ absolument.
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    Après celui de Fabio Biondi (Naïve, cf. n° 735) _ mais je suis allergique au jeu boursouflé de Fabio Biondi ! _, un nouvel album met à l’honneur le « père de la musique suédoise ». Sue-Ying Koang a choisi neuf pièces pour violon seul inédites _ en effet _ au disque et mêle aux Assaggi des Etudes (Övningar). On admire l’autorité, l’aplomb _ oui _ avec lesquels l’interprète aborde ces pages difficiles – dès les Etudes en ut mineur, mi bémol majeur et fa majeur, quelle maestria ! _ voilà. Si, conformément à leur genre, chacune développe un motif relativement répétitif, Koang leur insuffle variété et relief par la diversité des attaques, l’intelligence de l’agogique et une inspiration constamment renouvelée _ tout cela est très juste. « Captivée par l’originalité, la qualité » _ mais oui ! _ de ces œuvres _ trop méconnues _, elle nous en convainc à chaque instant _ c’est tout à fait cela…

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    Quel chic !

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    Les grandes _ virtuoses ! _ exigences techniques de Roman ne prennent jamais la violoniste en défaut, et elle paraît n’avoir rien à craindre des bariolages, doubles cordes, accords, lignes polyphoniques qu’elle déploie avec bravoure. La manière délicate lui réussit tout autant _ oui, oui _ : écoutez le début de l’Assaggio en mi mineur BeRI 312, aux allures d’improvisation que Koang restitue à la perfection _ voilà ! _ sans pour autant perdre le fil ! A entendre comme elle murmure ici, comme elle décoche là une note longue qui semble briser la ligne, comme elle relance le discours et varie les inflexions, on se dit que le mot panache _ oui, mais sans aucune vaine gratuité _ résume à merveille son interprétation. La mélancolie dont elle pare le Non troppo adagio est prenante, l’enchaînement avec l’Allegro moderato expertement géré. Et quel chic _ voilà ! _ dans la Giga finale ! 

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    La douceur solaire mise à l’entame de l’Andante de l’Assaggio BeRI 313, ses accélérations et rallentissements, les attaques « arrachées » de l’Allegretto, les légers portamentos qu’elle ose dans le finale du BeRI 317, par exemple, sont autant de trouvailles efficaces qui retiennent l’attention et confèrent une grande personnalité _ oui _ à cette vision partout empreinte de fantaisie _ qui convient bien évidemment à ces pièces, dans la ligne d’un Pisendel et d’un Telemann, que Roman a fréquentés, notamment lors d’un long séjour à la cour de Dresde, ainsi que  lors de son passage à Hambourg…

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    Aux œuvres originales de Roman, Koang joint deux arrangements par le Suédois de mouvements du Stabat mater de Pergolesi (Fac ut ardeat et Amen). Le pari qui consiste, pour le transcripteur, à confier à un violon seul des pages destinées à deux voix et un petit orchestre, et, pour l’interprète, à restituer cette richesse, est gagné haut la main : superbe ! _ voilà, voilà, voilà…

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    Johan Helmich Roman :
    Assaggi pour violon seul BeRI 312, 313 et 317. Etudes BeRI 332, 336, 337, 339, 347, 348.

    Pergolesi/Roman : Stabat mater (extraits, arr. pour violon seul).
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    Sue-Ying Koang (violon).

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    Indésens. Ø 2023.

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    TT : 1 h 07’.

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    Diapason d’or

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    Un CD tout à fait marquant pour un très réussi compendium d’œuvres elles aussi marquantes, originales, splendides, a violino solo,
    d’un musicien, Johan-Helmich Roman (1694 – 1755), pas assez enregistré, pas assez joué et pas assez écouté-apprécié à sa très grande valeur _ en particulier en France _,
    qui a toute sa place au Panthéon de l’Histoire de la musique européenne _ et pas seulement suédoise…

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    Ce jeudi 19 septembre 2024, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Le délicieux et passionnant « Montaigne à contrepied » de Philippe Desan, à l’occasion du départ de celui-ci de la carr!ère universitaire : de lucidissimes aperçus incisifs sur le monde de la recherche et les querelles d’enjeux de carrière des universitaires… Un jeu de fantaisie et érudition jubilatoire !

    Achevant ce matin de bonne heure ma minutieuse seconde lecture _ cf mes précédents articles « «  et « «  cliquer sur ces deux titres afin de les lire…) des 11 et 13 septembre derniers … _ du passionnant récit de fiction « Montaigne – La Boétie – une ténébreuse affaire » (paru le 28 août dernier aux Éditions Odile Jacob),

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    je tiens à re-dire ici mon véritable enchantement de cet incisif très détaillé _ en un effectivement très riche, de mille détails absolument passionnants (tant sur Montaigne, sa vie, son œuvre, que sur les contextes compliqués et arcanes à chausse-trappes, de la recherche et des milieux et carrières universitaires) récit hâletant à la lecture de 376 pages _ travail de fiction de Philippe Desan, au moment de prendre sa retraite universitaire _ il quitte, le  14 décembre 2023, son poste de professeur à l’université de Chicago (Illinois) pour jouir, délivré de soucis professionnels permanents, du climat festif des montagnes de Boulder dans le Colorado…

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    Et au moment même où j’achevai cette seconde lecture, je reçois, ce matin à 7 h 10, un courriel de mon ami B., à B. _ auquel j’avais chaudement recommandé ce livre jubilatoire _, comportant, en fichier-joint, un article d’Hortense Dufourcq intitulé « Montaigne en assassin impuni« , à paraître vendredi prochain dans le supplément littéraire du Monde des Livres :

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    « Montaigne-La Boétie, une ténébreuse affaire », de Philippe Desan : Montaigne en assassin impuni

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    Le spécialiste de la Renaissance française livre un polar historique aussi attachant qu’érudit.

    Par Hortense Dufourcq

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    « Montaigne-La Boétie, une ténébreuse affaire », de Philippe Desan, éd. Odile Jacob, 384 p.

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    « Parce que c’était lui ; parce que c’était moi... » Peut-être l’amitié entre Montaigne (1533-1592) et La Boétie (1530-1563) n’est-elle qu’une idée reçue _ de Montaigne lui-même, et exclusivement… _, transmise au fil des siècles au détriment d’une vérité plus sombre. C’est l’hypothèse qu’explore le nouveau livre de Philippe Desan, un roman historique cette fois, une première _ en effet ! _ pour le professeur à l’université de Chicago (Illinois), spécialiste de la Renaissance française et de l’auteur des Essais.

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    La référence balzacienne  du titre, Montaigne-La Boétie, « une ténébreuse affaire« , ne laisse pas de doute : l’ouvrage emprunte aux codes du roman policier et met en scène un complot criminel, une enquête et l’ébauche d’une mise en accusation _ voilà. Montaigne aurait assassiné _ rien moins ! _ son ami La Boétie, son rival en politique _ au parlement de Bordeaux _ et le mari de sa maîtresse _ Marguerite de Carle (ca. 1517 – 1580), épouse en secondes noces d’Etienne de La Boétie (1530 – 1563). Ce meurtre, resté impuni, aurait toutefois laissé des indices matériels et textuels _ en petit nombre… _ qui auraient traversé les siècles, jusqu’à tomber entre les mains d’un universitaire américain _ Jacques Saint-Maur _ et de sa brillante étudiante _ Diane Osborne _, qui ensemble mettent tout en œuvre _ par leurs recherches matérielles comme  textuelles _ pour faire éclater la vérité.

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    Cette fiction historique _ voilà _ parvient habilement à conjuguer érudition et frisson _ en effet… Lecteurs profanes ou connaisseurs des Essais y découvriront maintes anecdotes _ superbement détaillées _ sur la vie de Montaigne et ses écrits, mais aussi concernant la conservation matérielle des œuvres _ qui constituent aussi de très précieuses réserves d’indices… A n’en pas douter, le « seiziémiste » s’est servi _ et combien magistralemet !!! _ pour son roman de ses propres recherches. Il brode son intrigue criminelle sur des faits historiques _ parfaitement avérés, eux _ et y joint des éléments de théorie littéraire, laissant entrevoir dans certains passages du récit un état de la recherche – par exemple sur la question de la place des études de genre dans l’analyse des textes anciens, plus importante aux Etats-Unis qu’en France.

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    Rien, cependant, du ton _ certes… _ d’un essai d’histoire littéraire. La narration se fait souvent _ en permanence, bien plutôt… _ ironique, jouant de la variation des discours direct et indirect, et creuse la psyché de ses personnages comme lors d’un véritable travail _ oui _ d’investigation ou de profiling. Dans une amusante mise en abyme, l’auteur semble d’ailleurs se mettre en scène à travers un double fictionnel, le personnage du professeur français enseignant en Amérique (Jacques Saint-Maur, pour un Philippe Desan né à Saint-Maur-des- Fossés, dans le Val-de-Marne). Adoptant son point de vue et celui de son étudiante, il brosse avec humour _ proprement décapant ! _ des caricatures de grands pontes de la Sorbonne, symboles d’un monde académique et universitaire français attaché plus que tout _ et surtout que la justesse de la vérité ! _ au prestige des figures canoniques de sa littérature.

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    C’est ce qui ressort de cette stimulante _ et délicieuse, oui ! _ lecture : à son terme, le lecteur partage l’enthousiasme de l’auteur pour ses écrivains fétiches, tout en constatant que la littérature permet parfois une – réjouissante – désacralisation des idoles.

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    De sa science montaignienne de toute une vie de chercheur infiniment sérieux et méticuleux, Philippe Desan se prend à follement s’amuser ici, en explorant toujours très méticuleusement d’autres questionnements un cran plus iconoclastes _ et en complet à rebours de la doxa montaignienne la mieux établie _,

    envisageant carrément une totale mauvaise foi de la part de Montaigne en l’écriture de son livre _ présenté pourtant par l’auteur comme « consubstantiel«  à sa personne… _, et osant mettre en cause la présentation affichée par lui-même de sa quasi-sainte amitié avec La Boétie ;

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    en total à rebours, par conséquent, des thèses puissantes et admises jusqu’ici comme indélébiles, de son magnifique essai d’ouverture, anti-machiavélien, du Livre III, « De l’utile et de l’honnête«  ;

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    et nous, lecteurs fidèles de Philippe Desan, à notre tour de nous laisser _ presque… _ prendre à ce parfait jeu d’écriture de cette fantaisie _ solidement entée sur son abyssale érudition… _, jusqu’au vertige, cette fois-ci aussi !

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    Le vertige du choc déboulonnant d’un Montaigne empoisonneur à l’arsenic de son faux-ami La Boétie…

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    Mais le livre de Philippe Desan comporte aussi bien de solides vérités sur les démarches nécessairement audacieuses _ ce que je baptise personnellement « imageance« … _ de la recherche…

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    Chapeau, l’artiste !

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    Et à suivre…

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    Ce mercredi 18 septembre 2024, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Le très brillant possible adieu à la recherche de Philippe Desan – alias Jacques Saint-Maur – en son diabolique vertigineux roman-récit « Montaigne – La Boétie, une ténébreuse affaire »…

    Alors que, en mon article d’avant-hier 11 septembre, je posais presque innocemment la question :  « Qu’attendre de la surprise de la fiction que vient nous proposer Philippe Desan avec son « Montaigne – La Boétie – Une ténébreuse affaire » ?..« ,

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    ce jour d’achèvement de ma lecture des 376 pages de son roman-récit « Montaigne – La Boétie, une ténébreuse affaire » (qui paraît aux Éditions Odile Jacob),

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    il me faut commencer par saluer bien bas le formidable brio jubilatoire de ce récit-roman de Philippe Desan _ né à Saint-Maur-les-Fossés le 16 mai 1953 _, qui nous fait constamment _ mais oui ! _ nous interroger sur ce qui ressort là, en cette écriture, de la malicieuse invention romanesque de sa part _ avec de vraies-fausses preuves en forme d’objets (« Things«  ; cf ici l’article d’Amy Graves « Montaigne and Things« , aux pages 347 à 355 du « Global Montaigne – Mélanges en l’honneur de Philippe Desan« , paru en 2021) ; d’objets montaigniens, donc, bien matériels, affirmés avoir été très effectivement re-découverts fortuitement à divers moments de l’Histoire, et proposés ici en images (dessins ou photos) : le fauteuil de travail de la librairie de Montaigne (page 184), un flacon-fiole en étain en forme de livre, un petit in-octavo, affirmé retrouvé, lors d’une restauration de ce fauteuil, soigneusement caché dans le rembourrage de crin d’un bras large de ce fauteuil (page 231), l’ex-voto déposé par Montaigne en la chapelle de Lorette et affirmé retrouvé tout récemment lors de la réfection d’une cave maçonnée aux Bagni di Lucca (page 256) ; et même un trentième sonnet d’Étienne de La Boétie, affirmé caché, lui, inséré entre les gardes et le vélin d’une précieuse reliure de l’Exemplaire de Bordeaux des Essais (page 164), mais dont les six copies de négatifs de photos que prit Jacques Saint-Maur ont été in fine détruites par lui-même (page 375), en partie, mais probablement pas principalement, pour cause de Secret-Défense d’État impliquant jusqu’au président de la république (pages 296 à 305, puis 317 à 320)… _, et, d’autre part, du portrait véridique, parfois à l’acide, de certaines mœurs et carrières universitaires,

    tant le portrait tracé _ à la David Lodge (« Un tout petit monde« ), ou à la Vladimir Nabokov (« Pnine« )… _ comporte de vraisemblance, sinon même, tout simplement de vérité douce-amère _ au-delà de la jubilation profonde du parcours à rebondissements de la très patiente vraie recherche, step by step, elle-même…

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    Un récit délicieux,

    où le lecteur se perd vertigineusement entre vérités matérielles de choses (things) bien effectives et faux-semblants-mirages romanesques fictifs méticuleusement _ diaboliquement ? le diable se cachant tout spécialement dans les détails… _ échafaudés et très ingénieusement montés en son récit par l’ironique narrateur, Jacques Saint-Maur, en une bien jolie façon _ étourdissante, même… _ de régler quelques vieux comptes avec quelques confrères _ dont les clés seront à déchiffrer par les initiés du sérail… _, en forme de feu d’artifices festif pour marquer un peu son entrée en retraite de sa très brillante carrière universitaire de montaigniste éminent ;

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    et en rendant aussi et peut-être surtout hommage au difficile voire dangereux parcours à obstacles de certains valeureux chercheurs-doctorants, telle ici la courageuse (ou peu consciente et téméraire) et heureusement résiliente Diane Osborne _ qui ose dévoiler ici, en sa soutenance de thèse à la Sorbonne, l’énormité, rien moins, d’un Montaigne assassin, à Germignan, de La Boétie ! Et nous, lecteurs emportés par la formidable habileté du récit qui nous tient tout du long en haleine, y adhérons presque, avec de telles preuves matérielles (ou quasi) fournies à l’appui en ce récit d’enquête si superbement circonstancié… Toute recherche tenant aussi, bien évidemment, de l’enquête policière.

    Mais aller jusqu’à parvenir presque à nous faire passer Montaigne pour l’assassin de La Boétie : waou !!!

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    A moins qu’il ne s’agisse d’une sorte de forme cachée d’aveu de repentir in extremis de la part du maître de thèse lui-même, ayant fait prendre, sous le coup de sa propre passion de chercheur, d’un peu trop inconsidérés de sa part risques à ses jeunes doctorants, l’une d’entre elles, Connie, allant même jusqu’à se suicider, sa carrière compromise :

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    « Vous savez comment Jacques est avec ses étudiants. (…) Il veut être le meilleur dans tout ce qu’il entreprend, et il s’attend à ce que ses étudiants fonctionnent de la même façon. Il leur met énormément de pression, peut-être pour réussir lui-même à travers eux. (…) Toujours est-il que Connie rencontra pas mal de difficultés avec une approche jugée peu orthodoxe par la grande majorité des spécialistes de Montaigne. Plusieurs pensèrent même que Connie était manipulée par Jacques. Il avait organisé une cotutelle avec l’université Paris-VII-Jussieu où il avait trouvé deux spécialistes de Freud et de Lacan prêts à codiriger la thèse de Connie avec Paul Rieland. Jacques n’était que le troisième lecteur (…) Toujours est-il que, trois jours avant la soutenance organisée par Jacques à l’université Jussieu, les deux psychanalystes décidèrent qu’ils ne pouvaient pas accepter le thèse de Connie en l’état. C’était une question de territoire. Ils eurent le sentiment que Connie et Jacques marchaient sur leurs plates-bandes. Connie fut dévastée. Elle n’avait plus de soutiens et craignait de décevoir ses parents qui étaient fiers d’elle. Elle se suicida. Une overdose de barbituriques » (pages 278-279)…

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    Nous pouvons mesurer ici les endémiques et persistants enjeux, jusqu’au tragique, de ces pauvres querelles de chipotages de territoires et pouvoirs d’universitaires privilégiant l’ »utile » de leur carrière professionnelle sur l’ »honnête » du souci impératif de la vérité…

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    Tout cela, même en dehors _ ou à côté _, de l’infinie passion pour Montaigne lui-même, est assez intéressant et significatif de l’expérience réaliste _ et réaliste, Montaigne, sans défendre le machiavélisme, savait l’être ! _ du monde comme il va…

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    Ce vendredi 13 septembre 2024, Titus Curiosus – Francis Lippa