Catégorie : Littératures

  • La double filiation (entrelacée) Buchholz – Lauterpacht de Philippe Sands en son admirable « Retour à Lemberg »

    N’ayant que trop conscience de l’himalayesque difficulté de mes lecteurs

    _ y compris « Dear Philippe« , qui n’a guère de temps à s’échiner à suivre de prolixes vétilles de superfétatoire commentaire de son œuvre, lui l’avocat d’autrement pressantes affaires de droit international _

    à se perdre dans les poussives velléités de synthétiser les rhizomes baroques de mes hirsutes efforts pour mettre clairement  au jour ce qui court et brûle explosivement dessous _ mais maintenu discret, caché, tenu secret, pour ne pas être affreusement crié… _ les longues phrases serpentines des auteurs de ma prédilection

    …

    _ René de Ceccatty (cf mon article du 12 décembre dernier sur son Enfance, dernier chapitre : «  ; et écouter le podcast de notre entretien du 27 octobre 2017),

    Philippe Forest (en son absolument déchirant et torturant Toute la nuit),

    Mathias Enard (en son immense et génialissime Zone),

    le grand Imre Kertesz (en ce terrifiant sommet de tout son œuvre qu’est Liquidation),

    William Faulkner (l’auteur d’Absalon, Absalon !), 

    Marcel Proust (en cet inépuisable grenier de trésors qu’est sa Recherche…), 

    et quelques autres encore parmi les plus grands ;

    mais pourquoi ne sont-ce pas les œuvres souveraines et les plus puissantes des auteurs qui, via de telles médiations médiatiques, se voient le plus largement diffusées, commercialisées par l’édition, et les mieux reconnues, du moins à court et moyen terme, du vivant des auteurs, par le plus large public des lecteurs ? Il y a là, aussi, un problème endémique des médiations culturelles et de ses vecteurs, pas assez libres de l’expression publique de leurs avis, quand ils sont compétents, car, oui, cela arrive ; mais bien trop serviles, au final, dans leurs publications, inféodés qu’ils se sont mis à des intérêts qui les lient, bien trop exogènes à l’art propre : j’enrage… _,

    …

    j’éprouve,

    au lendemain de l’achèvement de mon article _ et qui me tient à cœur ! _   de dialogue serré avec le Retour à Lemberg de l’admirable Philippe Sands, 

    le besoin _ possiblement vain _ de proposer un regard plus synthétique et bref _ et probablement impossible _ sur l’œuvre et son auteur.

    …

    Voilà.

    …

    …

    La piste que je propose de surligner ici

    est celle de la double filiation

    …

    et entrecroisée : d’abord géographiquement à Lemberg-Lwow-Lviv _ les carrefours de lieux et moments, tel celui d’Œdipe en route peut-être vers Deiphes, se révèlent décisifs !!! _,

    qui lie, tant dans sa vie personnelle que dans sa vie d’auteur, et dans sa profession d’avocat, aussi,

    Philippe Sands

    _ et cela, via sa mère Ruth (née à Vienne, en une courte étape très peu de temps après l’Anschluss, le 17 juillet 1938) _,

    …

    d’une part, à son merveilleux grand-père Leon Buchholz (Lemberg, 1904 – Paris, 1997) ;

    et, d’autre part, _ et cette fois via son professeur, maître à l’université, et mentor de sa carrière d’avocat et d’universitaire : Sir Elihu Lauterpacht (Cricklewood, Londres, 13 juillet 1928 – Londres, 8 février 2017) _, à ce grand juriste britannico-polonais qu’est Hersch Lauterpacht (Zolkiew, 16 août 1897 – Londres, 8 mai 1960)…

    …

    …

    Car c’est le croisement de ces deux filiations-là,

    la filiation familiale

    et la filiation professionnelle de juriste en droit international,

    …

    qui fait

    non seulement la base et le départ,

    mais tout le développement, et cela, jusqu’à la fin,

    …

    de l’entrelacement serré des lignes et chapitres constituant le fil conducteur fondamental du récit

    de l’extraordinairement passionnante enquête

    que mène vertigineusement, six années durant, de 2010 à 2016,

    Philippe Sands

    en ce merveilleux Retour à Lemberg…

    …

    …

    Entrelacement serré des lignes

    _ de vies et morts multiples : dont les fantômes ne nous quitteront plus _ 

    qui constitue d’abord l’occasion _ biographico-anecdotique, qui aurait fort bien pu n’être que superficielle… _ du départ de cette enquête que vont narrer les 453 pages aussi époustouflantes que profondément émouvantes du récit de ce livre,

    puisque Lviv _ où avait été invité au printemps 2010 l’avocat britannique spécialisé en droit international qu’est Philippe Sands _ va se trouver constituer bientôt pour Philippe Sands le carrefour _ complètement insu de lui, forcément, au départ _ de deux questionnements qui, à la fois, s’emparent très vite de lui, et lui sont personnels, singuliers, propres :

    …

    _ le questionnement proprement familial sur ce que fut le parcours de vie de son grand-père, Leon Buchholz _ décédé il y avait treize ans (c’était en 1997, à l’âge de quatre-vingt-treize ans) au moment de ce voyage à Lviv en octobre 2010 _, d’une part _ grand-père dont son petit-fils savait (mais seulement vaguement, puisque son grand-père ne lui en avait pas une seule fois parlé !) qu’il était né à Lemberg, puis en était parti, encore enfant… _ ;

    …

    _ et le questionnement sur ce que furent les parcours de vie (ainsi que, d’abord _ afin de rédiger sa conférence d’histoire du droit ! _, sur ce qu’avait été la genèse de leur œuvre juridique, à chacun) des deux grands juristes que sont Lauterpacht et Lemkin _  qui ont, eux aussi, vécu en cette même cité de Lemberg-Lwow-Lviv, et y ont fait leurs études de droit (ce qui n’était pas du tout manifeste au départ de la prise de connaissance par Philippe Sands de leurs thèses de droit international ; et c’est même là un euphémisme !) _ ;

    …

    et qui sont, eux deux, à l’origine et au fondement même de la discipline juridique que pratique au quotidien l’avocat en droit international qu’est Philippe Sands ;

    et qui lui a, très factuellement, valu cette confraternelle invitation à Lviv, en Galicie ukrainienne, au printemps 2010.

    …

    ..

    C’est donc la simple préparation _ on ne peut plus anodine, en quelque sorte _ de cette conférence sur l’histoire de la genèse des concepts au fondement du Droit international,

    qui, au cours de l’été 2010, va faire découvrir à Philippe Sands, loin de toute attente préalable de sa part _ et donc avec une immense surprise pour lui, le conférencier à venir, à l’automne ! _

    que Lemkin comme Lauterpacht avaient, eux aussi, des liens puissants

    avec cette cité de Lviv :

    …

    des liens tant biographiques, pour y avoir vécu un moment de leur vie,

    que juridiques, pour y avoir étudié, l’un et l’autre, le Droit, en son université :

    …

    l’université de ce qui était encore la Lemberg autrichienne, pour Hersch Lauterpacht, entre l’automne 1915 et le printemps 1919 _ l’Autriche perdant sa souveraineté sur Lemberg par sa défaite militaire de novembre 1918 ; perte confirmée lors de la signature du Traité de Versailles, le 28 juin 1919 _ ;

    et l’université de ce qui était la Lwow polonaise, pour Raphaël Lemkin, entre l’automne 1921 et le printemps 1926.

     

    …

    …

    Et cette découverte

    que fait cet été 2010 Philippe Sands en préparant sa conférence à venir de l’automne,

    se révèlera, et à sa grande surprise, aussi une découverte pour ses invitants ukrainiens de la faculté de Droit de Lviv,

    qui ignoraient

    non seulement tout des personnes de Hersch Lauterpacht comme de Raphaël Lemkin,

    mais, a fortiori, de ce que ces derniers avaient pu recevoir de l’enseignement de leurs professeurs de droit en leur université même de Lemberg-Lwow et maintenant Lviv…

    …

    …

    Mais l’enquête est loin de se cantonner à cette première découverte biographique concernant Leon Buchholz, Hersch Lauterpacht et Raphaël Lemkin.

    …

    Car le détail des multiples micro-enquêtes successives auxquelles va se livrer Philippe Sands,

    et dans le monde entier, entre 2010 et 2016 _ 2016 étant l’année de la première publication du livre en anglais, à New-York et à Londres _,

    avec leurs incessants rebondissements,

    concernant les quatre principaux protagonistes que sont Hersch Lauterpacht, Raphaël Lemkin, Hans Frank et Leon Buchholz,

    mais aussi le cercle de leurs proches,

    …

    va livrer à son tour de très nombreuses découvertes, et à multiples rebondissements, elles aussi, au fur et à mesure,

    …

    faisant apparaître d’autres parentés, ou plutôt de très intéressantes similitudes de vie,

    concernant cette fois les identités personnelles,

    et cela jusqu’à leur intimité la mieux préservée de la publicité, pour la plupart d’entre eux,

    de nos principaux protagonistes…

    …

    …

    Il est vrai que ne découvrent

    que ceux qui cherchent vraiment !

    …

    je veux dire ceux qui cherchent avec méthode, patience, constance, obstination,

    grâce à l’examen le plus attentif qui soit des documents que peuvent receler des archives, ou bien publiques ou bien privées, qu’ils vont dénicher ;

    et grâce, aussi, à l’obtention, mais recherchée par eux, elle aussi, de témoignages,

    tant que vivent encore et que consentent à leur parler, des témoins

    _ cf ici par exemple, la démarche de recueuil (et l’œuvre cinématographique) extrêmement féconde d’un Claude Lanzmann ; et les indispensables réflexions de fond d’un Carlo Ginzburg, par exemple en son très remarquable Un Seul témoin…

    …

    …

    Nous découvrirons alors que l’identité des personnes,

    en leur intimité même, et la mieux protégée,

    à côté de leur vie manifeste et publique de membres de groupes et de communautés,

    est quelque chose _ c’est-à-dire un processus vivant _ d’ouvert, complexe, riche, assez souvent secret et, parfois, douloureusement vécu, eu égard aux regards (et jugements, et condamnations _ jusqu’aux violences et même parfois meurtres… _) des autres ;

    …

    et cela que ce soit sur un terrain parfaitement public,

    ou sur un autre, plus privé, lui, et tenu au moins discret, sinon caché ou secret…

    …

    …

    J’ajoute aussi l’importance des filiations,

    tant biologiques qu’affectives

    ainsi que professionnelles ;

    …

    et qui marque puissamment aussi _ et, que ce soit voulu ou pas, assumé ou pas, cela travaille obstinément les consciences et finit le plus souvent par émerger… _,

    jusqu’aux générations suivantes :

    …

    ainsi, dans ce récit,

    outre le cas princeps de Philippe Sands, son petit-fils,

    par rapport à Leon Buchholz, son grand-père ;

    …

    les cas de Elihu Lauterpacht, son fils,

    par rapport à Hersch Lauterpacht, son père ;

    …

    de Niklas Frank, son fils,

    par rapport à Hans Frank, son père ;

    …

    ou même celui de Horst von Wächter, son fils

    par rapport à Otto von Wächter, son père ;

    …

    mais aussi _ et faute de descendance pour lui ; et du fait de la détresse morale de son neveu Saul Lemkin _,

    le cas de Nancy Ackerly, sa dernière confidente et collaboratrice,

    par rapport à Raphaël Lemkin, son ami de l’année 1959 et employeur occasionnel _ et in extremis… 

    …

    …

    Le Droit _ auxquel Leon Buchholz désirait vivement que son petit-fils Philippe se consacre _

    se révèle ainsi, in fine, une fondamentale mission de défense de la personne

    en sa liberté même d’exister et s’épanouir _ et aimer _,

    avec d’autres,

    ou quelque autre, peut-être unique et singulier _ en quelque chaleureuse intimité préservée…

    …

    …

    Et il me semble que c’est là un point très important de ce qu’apporte l’analyse de Philippe Sands.

    …

    …

    Ce dimanche 15 avril 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Philippe Sands, vidéo de la semaine, pour sa présentation de Retour à Lemberg, le 28 mars dernier

    Après la mise en ligne, avant-hier, 11 avril,

    du podcast  (de 55′ 38″) de la présentation par Philippe Sands de son merveilleux Retour à Lemberg,

    …

    C’est la vidéo de ce même entretien (de 55′ 42) qui s’est vue décerner le titre de vidéo de la semaine

    sur le site de la librairie Mollat ce soir.

    …

    Et je suis en train de terminer le peaufinage de mon article sur ce livre,

    commencé de publier le 2 avril dernier :

    «

    …

    Un conseil : lisez ce livre merveilleux !

    …

    …

    Ce vendredi 13 avril 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

     

     

     

  • Les brillantes réceptions bordelaises d’un homme et auteur chaleureux : Philippe Sands

    Ce samedi 7 avril 2018,

    _ et après sa très brillante conférence mercredi 28 mars dernier au Studio Ausone _,

    …

    deux brillantes réceptions à Bordeaux, pour l’ami Philippe Sands :

    …

    en premier lieu, à l’Hôtel-de-Ville, le Palais Rohan, à 11 heures 30,

    la remise du prix Montaigne 2018,

    avec de très beaux discours de chacun et de tous :

    …

    Alain Duhamel, Président du jury du Prix Montaigne,

    Nicolas de Bailliencourt, Grand Chancelier de l’Académie du Vin de Bordeaux,

    Serge Receveur, Secrétaire perpétuel du Prix Montaigne,

    Alain Juppé, Maire de Bordeaux, ancien Premier Ministre ;

    et les récipiendaires,

    Philippe Sands _ Prix Montaigne 2018 _, pour son Retour à Lemberg (aux Éditions Albin Michel)

    et Arlette Jouanna _ Prix spécial du jury _. pour son Montaigne (aux Éditions Gallimard)

    …

    …

    En second lieu,

    à l’IUT des métiers du livre, à 15 heures,

    Philippe Sands a été reçu par Pierre Mazet,

    Président de l’Escale du livre, et membre du jury du Prix Montaigne.

    …

    …

    Ce samedi 7 avril, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Laszlo Krasznahorkai, ou la phrase sans point

    Mardi dernier, au Studio Ausone,

    vers le final de sa prestation,

    et évoquant son style, 

    Laszlo Krasnahorkai a fait l’éloge du souffle,

    capable d’envelopper à l’infini notre approche éminemment sensible du monde et notre perception éblouie du réel.

    …

    A titre d’exemple afin de mettre à l’épreuve cet angle d’approche sensuel éventuel sur son œuvre d’écriture,

    j’ai pris mon exemplaire de son tout récent _ en traduction française _ Seiobo est descendue sur terre,

    …

    et je me suis décidé à choisir un de ses 17 chapitres,

    susceptible, à vue de nez, de peut-être un peu mieux me parler que d’autres ;

    ..;

    et après avoir hésité entre celui _ le quatrième, mais numéroté 5 (pages 89 0 120) _, Cristo morto, qui concerne la déambulation du narrateur dans le sestier San Polo de Venise, en direction de San Rocco,

    et celui _ le dixième, mais numéroté 89 (pages 263 à 284) _, Vaguement autorisé à voir, à propos de sa fascination devant le mystère de l’Alhambra, palais, jardins, site, de Grenade :

    deux lieux qu’il se trouve que je connais un peu, où je me suis trouvé, où j’ai baigné un moment, et dont je conserve, des deux, un vibrant souvenir de la perception ;

    …

    j’ai choisi le chapitre vénitien.

    …

    Et il se trouve en effet aussi qu’on retrouve certaines sensations de ce ordre

    dans l’article (du 26 août 2012) que j’ai intitulé Ré-arpenter Venise : le défi du labyrinthe (involutif) infini de la belle cité lagunaire…

    ainsi que dans l’article (du 4 septembre 2012) que j’ai intitulé La chance de se livrer pour l’arpenter-parcourir au labyrinthe des calli de Venise...

    quand je déambule dans les calli labyrinthiques du sestier de San Polo…

    …

    …

    Voici le tout début du souffle vénitien de Krasznahorkai, page 89 :

    …

    « Il n’était absolument pas du genre à claquer ses talons, n’avait rien d’un militaire marchant au pas à la hussarde, non, c’était juste que, soucieux de protéger la semelle et le talon en cuir de ses chaussures, il les faisait ferrer à l’ancienne mode, en conséquence de quoi chacun de ses pas, résonnait, résonnait si fort dans les étroites ruelles que mètre après mètre il devenait de plus en plus clair que ces chaussures, ces chaussures en cuir noir, n’avaient rien à faire ici, rien à faire à Venise, et surtout pas maintenant, surtout pas dans ce quartier entièrement plongé dans la quiétude de la sieste« , etc. ;

    …

    …

    et maintenant sa fin, page 120 :

    …

    « …le Christ était VRAIMENT là, mais plus personne n’avait besoin de lui, son temps était révolu, et il faisait maintenant ses adieux, car il allait quitter cette terre, il tressaillit en entendant ces paroles résonner dans sa tête, mon Dieu quelles horribles paroles ! je dois me lever, finalement j’ai vu ce que je voulais voir, je peux partir, et il se vit lui-même se lever, descendre les marches de l’escalier, sortir et rejoindre les jeunes gens du Campo San Rocco, puis se mêler à l’agitation des rues en ce début de soirée, il se vit, assis sans bouger de son siège, quitter le bâtiment, monter dans un vaporetto et, renonçant au dîner et abandonnant ses bagages au San Polo 2366, aller directement de San Toma jusqu’à la Stazione, pour ensuite gagner l’aéroport de San Marco, et s’enfuir de Venise, pour rentrer, oui, il se vit vraiment se diriger vers le fameux escalier _ ce qu’il ignorait, c’est qu’il ne pourrait jamais plus sortir du bâtiment.« 

    …

    …

    Ce vendredi 6 avril 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa