Catégorie : Rencontres

  • « Pour célébrer la rencontre » : un texte mien de 2007 « retrouvé » !

    Revoici un texte provisoirement égaré,

    et retrouvé.

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    Pour célébrer la rencontre

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    Les rencontres changent forcément les vies _ tel le clinamen de Lucrèce.

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    Des rencontres, il en des de fâcheuses, voire de tragiques, en tout cas de mauvaises. On s’en voudra toujours, forcément, de n’être pas ce jour-là resté bouclé chez soi, ou, au moins, sur son quant à soi. Mais c’est trop tard.
    Des rencontres, il en est, en foule _ c’est même le tout-venant _, d’insipides et vides, affectées seulement de leur propre bulle de vacuité _ nullité et néant de remplissage qui s’étonne même, stupidement, d’exister.

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    En fait, la rencontre, ici, n’a pas lieu. Il y a erreur de vocabulaire. Ce ne sont que des ombres qui se croisent et se manquent _ comme les parallèles d’Euclide, sans le choc bien physiquement sensible du clinamen…
    Et il s’en trouve aussi quelquefois d’heureuses _ un amour, une amitié qui se découvre _ qui ne courent tout de même pas les rues, même s’il faut bien sortir un peu pour faire des rencontres.

    …

    Car, avec la rencontre, avec ce moment improbable, et imprévu, d’une rencontre avec une personne singulière devenant soudain quelqu’un de plus ou moins important pour soi, voilà que le monde, qui paisiblement vient de prendre sans à-coup quelque millimètres à peine d’expansion _ à moins que ce ne soit le monde environnant qui se soit gentiment écarté, reculé _, voilà donc que le monde se met à laisser bruire, sans doute par l’interstice infime qui vient d’advenir, telle des lèvres, dans le sol, dans la croûte terrestre, ou dans le bleu du ciel, un murmure champêtre, un air infinitésimalement plus léger, une harmonie douce et discrète comme un secret qu’on ne devine qu’à la puissance de quelques lointains effets : l’air à l’entour, comme par un apport d’oxygène, se colore maintenant d’un vivifiant éclat, d’une lumière caressante un peu plus chaleureuse, conférant à tout ce qui remue une allure quasi dansée, chaloupée, comme réenchantée _ même si on ne s’en rend pas forcément tout de suite compte. Il vaudrait mieux cependant, tout va si vite…

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    L’elfe Ariel vient de manifester ses pouvoirs musicaux éoliens dans l’île tempêtueuse où se désolait dans son errance tournoyante de presque lion en cage l’exilé Prospero, de neuf débarqué…

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    Mais rencontre il y a, à la double condition de savoir et d’oser saisir l’occasion (de rencontrer quelqu’un), occasion peu détectable, qui risque même de passer trop vite quand elle survient _ pour laquelle commencer par ouvrir grand tous ses sens.

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    De savoir et d’oser la retenir, cette occasion qui passe, en la tenant un peu dans la main _ comme Montaigne nous le raconte superbement, nous livrant, à la fin de son livre (et de sa vie) son art de jouir du présent, en son dernier essai (Essais, livre III, chapitre 13, « de l’expérience« ) à propos de l’expression « passer le temps« .

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    Je ne résiste pas au plaisir de citer le passage : « J’ai un dictionnaire tout à part moi : je passe le temps, quand il est mauvais et incommode ; quand il est bon, je ne le veux pas passer, je le retâte, je m’y tiens » _ retâter, s’y tenir. « Il faut courir le mauvais et se rasseoir au bon » _ se rasseoir : quelle superbe litanie de verbes actifs ! Je poursuis la lecture : « Cette phrase ordinaire de passe-temps et de passer le temps représente l’usage de ces prudentes gens _ ah! l’humour et l’ironie de Montaigne ! _, qui ne pensent point avoir meilleur compte de leur vie que de la couler et échapper, de la passer, gauchir _ voilà les antonymes _, et, autant qu’il est en eux, ignorer et fuir, comme chose de qualité ennuyeuse et dédaignable. Mais je la connais autre, et la trouve, et prisable, et commode, voire en son dernier décours, où je la tiens ; et nous l’a Nature mise en mains _ mise en mains, ce n’est pas moi qui le lui fait dire ! _, garnie de telles circonstances, et si favorable, que nous n’avons à nous plaindre qu’à nous si elle nous presse et si elle nous échappe inutilement. » C’est magnifique !

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    Je reprends : rencontre il y a, à la condition de ralentir un peu le passage, la course affolée du temps.

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    La rencontre fournit une telle occasion, si et quand on se dit que quelque chose de singulier est en train d’advenir, avec une personne devenant là sous nos yeux quelqu’un de définitivement singulier pour nous. On n’en revient pas, c’est le cas de le dire. Il faut s’y arrêter, y prêter toute l’attention que cela, et d’abord que la personne de l’autre, méritent.

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    Et même, rencontre il y a, à la condition de retenir le moment, comme un instant encore, et toujours, hébété, qui s’ébroue, et doit, le premier tout étonné, comme s’extirper de la course aveugle et précipitée des secondes trop uniformes d’avant, d’avant cette rencontre, et accédant étrangement, mais royalement, lui, le moment, au hors-temps de l’éternité.

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    Car le temps nous offre _ ce n’est un paradoxe qu’en apparence _ l’expérience de l’éternité _ du moins à qui sait l’expérimenter, la « cultiver« , dit Montaigne…

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    Nous n’expérimentons, en effet, l’éternité, que dans le temps, que dans ce que le moment présent tout d’un coup vient nous offrir de possibles, quand le moment se met, à toute allure, à bourgeonner et fleurir, et nous offre la fenêtre, plus ou moins étroite ou large, de l’épanouissement de ce qui n’était qu’en germe. Dans la rencontre, précisément. En ce relativement bref laps de temps, mais qui s’élargit incommensurablement, jusqu’à une dimension d’éternité.

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    « Nous sentons et nous expérimentons _ ajoute-t-il même _ que nous sommes éternels« , dit, d’expert, le cher Spinoza en son Ethique.

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    Saisir, tenir, retenir ce moment présent. Afin de se réjouir alors de cette grâce (de la rencontre de cet autre, devenant, ici et maintenant même, important pour soi, important pour nous) comme il convient.

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    « Tout bon, il a fait tout bon« , se réjouit Montaigne, un peu plus loin que le passage cité plus haut :

    « Pour moi donc, j’aime la vie et la cultive _ voilà le mot tout aussi décisif _ telle qu’il a plu à Dieu de nous l’octroyer » _ Dieu ou la Nature : les dispensateurs de la vie… « Je ne vais pas désirant que soit supprimée la nécessité de boire et de manger, et me semblerait faillir non moins excusablement de désirer qu’elle l’eût double ( » Le sage recherche avec beaucoup d’avidité les richesses naturelles« ), ni que nous nous sustentassions mettant seulement en la bouche un peu de cette drogue par laquelle Epiménide se privait d’appétit et se maintenait, ni qu’on produisît stupidement des enfants par les doigts ou les talons, mais, parlant en révérence, plutôt qu’on les produise encore voluptueusement _ bien entendu ! _ par les doigts et par les talons, ni que le corps fût sans désir et sans chatouillement » _ toujours l’humour de Montaigne. « Ce sont plaintes ingrates et iniques. J’accepte de bon cœur et reconnaissant _ c’est le principal ! _ ce que nature a fait pour moi, et m’en agrée et m’en loue. On fait du tort à ce grand tout puissant donneur de refuser ce don, l’annuler et défigurer. Tout bon, il a fait tout bon ( » Tout ce qui est selon la nature est digne d’estime« )… »

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    Montaigne, ou la célébration de la gratitude, du moins pour qui s’est forgé _ il emploie, je l’ai souligné au passage, le verbe « cultiver » _ l’art de jouir de la vie. A chacun _ Dieu, César, soi-même, la vie, ou la Nature_, et équitablement, son dû.

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    Et Haendel, lui aussi bientôt au final de sa vie et de son oeuvre :

    « Whatever is, is right« , est-il proclamé sublimement au grand choeur conclusif de l’acte II de l’oratorio Jephté, un des sommets, sans nul doute, avec l’ »Alleluhia » du Messie, de l’œuvre haendélien.

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    Saisir, tenir, retenir_ et se réjouir, dans la rencontre initiale.

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    Mais pas comme un prédateur, anxieux, brutal et agressif : l’autre n’existe plus, il s’en empare et le croque. Ni comme un malotru, importun et indélicat, qui, sans la distance de l’égard et du respect, abuse déjà du temps de l’autre.

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    Et il faut, de surcroît, la grâce de l’évidence joyeuse de ceux qui, là, à l’instant, « se trouvent ».

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    Ou qui se sont trouvés : mais il est forcément bien plus aisé de le reconnaître et de s’en réjouir rétrospectivement, une fois confortés, voire rassérénés, par l’expérience et l’habitude éprouvées par un vécu ensemble prolongé _ qu’il s’agisse de l’amour, mais qu’il s’agisse aussi de l’amitié, toujours aussi neuve et fraîche, elle aussi, à chaque retrouvaille _ que pour l’étonnement tout neuf de la rencontre première et initiale. Celle qui, sans préméditation, vient d’ouvrir un champ fécond et de l’appétit pour une suite… La plongée dans la confiance accordée lors de la rencontre initiale _ cette expression me convient bien _ est un pari sur le présent et l’avenir qu’il ouvre, un don gratuit, une avancée méritoire, un pas confiant et audacieux.

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    Je reviens à ce moment béni, à cette grâce heureuse de la rencontre initiale.

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    Il faut le miracle du même hors-monde, dans ce moment réellement partagé _ et pas simplement des parts de temps croisées, échangées.

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    Outre l’improbabilité physique de la chance (statistique) de cette rencontre, parmi tant de gens, cet art de la reconnaissance du miracle de la rencontre d’ouverture demande infiniment de tact, et cela plurivoquement.

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    Car ce n’est pas là une présomption. Ce n’est pas là un contrat : ce n’est pas conditionnel. Ce n’est pas là un échange. Encore moins marchand, et a fortiori marchandisé, comme on nous transforme toute relation inter-personnelle désormais. Si nous n’y résistons pas…

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    Nous ne sommes pas, pour une fois, dans l’univers mesquin du calcul, dans l’aire truquée du donnant-donnant qui se répand toujours davantage sur la planète, sous la pression dupeuse de régimes capitalisant leurs profits.

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    Nous voici, au contraire, transportés hic et nunc au pays, fragile et fort, fugace et éternel, de la grâce, où règne sans partage la générosité. Où chacun est roi en son royaume, et le roi de son temps à donner.

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    Apprendre, non-touristes que nous sommes, à ne pas le manquer, ce royaume en voie de raréfaction, cet Etat menacé de disparition pour obsolescence…

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    Que d’improbables conditions, ou de handicaps, pour pareille rencontre !

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    Et pourtant, elle advient, elle est là. Elle impose son évidence _ si on ne la rejette pas, si on ne la craint pas, si on veut bien s’y donner. Car on peut aussi redouter pareille grâce. Ainsi que la refuser si elle se propose. S’en détourner.

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    Ainsi la peur se répand-elle aujourd’hui, sous les pressions organisées en permanence des propagandistes de tous poils de la crainte, voire de la terreur, sous couvert de « sécurité« …

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    Le divin Kairos _ le génie inspirateur-dispensateur de l’occasion favorable _, lui, est un dieu coureur aussi vif et alerte qu’espiègle, qui chemine et même danse en courant éperdument, d’autant plus vite qu’il est muni d’ailes aux chevilles.

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    Une longue mèche touffue se balance en permanence sur son front et balaie ses yeux rieurs, son visage mobile. Alors qu’il est complètement chauve sur le derrière du crâne et la nuque…

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    C’est qu’une fois que Kairos nous a croisés et dépassés, il ne nous est plus possible de lui courir après pour espérer le rattraper par la chevelure, afin de le retenir et ressaisir, ou capitaliser les opportunités qu’il offrait…

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    Kairos a filé comme une anguille, offrir ailleurs et à d’autres ses dons instantanés.

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    Il y a de l’irréversible dans le temps.

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    D’autant que Kairos tient à la main un rasoir effilé, emblème de son pouvoir tranchant. Avec lui, c’est sur le champ qu’il faut se décider à prendre _ ou plutôt recevoir, accueillir ce qui se tend vers nous _ la chance qu’il propose : c’est maintenant ou jamais. Comme les fruits à la saison. Après, c’est trop tard.

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    Cela s’apprend, à l’expérience : nous avons une vie pour nous y faire…

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    Ces choses-là, si douces _ l’élection mutuelle, incalculée, de la rencontre _, sont aussi formidablement vives _ comme l’éclair de la foudre _, le temps du clignement des regards, et ne tolèrent bien sûr pas la moindre lourdeur, indélicatesse _ a fortiori vulgarité. C’est l’échange dépouillé, direct et à vif des regards qui crée d’abord, et quasiment à soi seul _ si l’on peut dire pour une rencontre, où des liens riches instantanément commencent à se tisser ! _, qui crée donc l’accroche, la mutualité de l’égard, et l’absolu _ sans conditions, souverain, sans appel _ de l’accueil, de l’ouverture, du seuil franchi, et pour toujours, de la confiance : sur ce regard terriblement exposé, sans apprêts, et qui demande, sans le dire _ comme nous l’a appris Emmanuel Levinas _ : « ne me tue pas ! » Echange de regards assorti, bien sûr forcément, de paroles, et de leur qualité, ainsi que du tissu _ soie, velours et toute matière qu’on voudra… _ de leur ton et de tout ce qui peut y transpirer, au timbre, au rythme, ainsi qu’au contenu, évidemment aussi, de leur fiabilité, car c’est elle qui va finir par trancher… La part du regard, et la part du discours et de la voix, les plus exposés, se mêlant, encore, à l’arrière-fond, important, lui aussi, de la part des postures… Quelle intensité foudroyante et décisive l’espace rapide de telles rencontres ! Car on n’a guère de temps pour s’expliquer, et encore moins déballer ce qui pourrait nous justifier, en cette rencontre initiale…

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    Ne pas abuser du temps _ de la patience _ de l’autre, de l’effort en tension de son écoute, pour le moment consenti à accorder à cette rencontre… Même un hors-temps prend donc du temps _ y compris pour qui dispose à peu près librement de son temps. Faire bref est donc la plus élémentaire des urbanités. L’art, assez français, de la conversation a su s’employer autrefois à cela…

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    L’emblème du rasoir de Kairos est donc très finement saisi.

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    Avec la rencontre heureuse, nous voici donc d’emblée et de pleins pieds dans l’éternité _ contrée, par essence, vierge de touristes, et non stipendiée.

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    Il faut d’abord avoir su s’y préparer, d’autant que cette chose advenant _ pareille rencontre _ est statistiquement assez improbable, risquant même _ et c’est la norme de fait, pour beaucoup _ de n’arriver jamais.

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    Ainsi, est-ce tout un art, subtil, qui s’apprend _ ou pas : cela plutôt se découvre, cela s’improvise, sur le tas, et avec les moyens du bord, l’irradiation de la joie aidant aussi, comme un doux lubrifiant, et modeste. Un art qui s’apprend avec l’âge _ mais chaque âge a ses atouts et ses capacités. C’est tout un art, donc, que d’être doucement attentif et ouvert, et d’abord d’être infiniment délicatement disposé à la rencontre _ voire en être a priori désireux et a posteriori friand… Tout dépendant aussi, bien sûr, de la personne singulière de l’autre : tel un continent tout neuf à découvrir _ mais qui s’en plaindrait ? Après, il faut apprendre à la vivre, à la godille en quelque sorte, à vue, au ressenti. Un cabotage raffiné au ras des côtes, chacun auprès de la sensibilité de l’autre qu’on apprend d’autant plus vite à connaître qu’on l’apprécie, qu’il nous étonne et nous enchante chaque fois.

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    Et, pour mettre un peu plus de piment à l’affaire, nous avons, tous et chacun, nos jours, nos heures, nos minutes d’indisponibilité ou d’indisposition, quand il nous arrive d’être mal lunés. Ces jours-là, autant demeurer claquemuré chez soi. A moins qu’on sache le dépasser…

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    La jeunesse fait longtemps preuve de timidité, ou d’audaces à contresens. Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait…

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    Cependant, bien que ce soit à son corps défendant, et rarement sans nulle offense, vivre s’apprend, tant bien que mal. on peut sans doute y progresser.

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    La vieillesse, quant à elle _ que vaut le mot ? convient-il à la chose ? _, a souvent le défaut de trop se résigner, et cesse trop tôt, et bien à tort, de croire au Père Noël ou au Prince charmant… Trop tôt flétrie, la vieillesse, devenant alors en effet un désastre, se meurt à petit feu, en se survivant sans joie, bien avant la disparition sans retour.

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    Mais il y a aussi bien des vieillards qu’habite encore et toujours la flamme de la jeunesse :

    le désir et la joie qui les habitent, les animent, qui leur donnent le goût et la passion de continuer à vivre, les entretiennent dans la joie de rencontres continuées, même raréfiées.

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    Enfin, il y a aussi tous les pressés, tous les stressés.

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    Sans compter ceux qui, trop blessés, sont déjà eux aussi, dans leur mornitude, comme déjà morts, fossilisés dans leurs déceptions, ou de mécaniques habitudes. Feront-ils de vieux os, ces acédiques en voie de dessèchement ?

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    Charge donc à la maturité de conserver et entretenir le feu de la jeunesse, de ré- enflammer sa belle flambée, en demeurant décidément toujours plus ouvert à la nouveauté inépuisable du présent, à sa magnifique singularité, dans la rencontre toujours renouvelée de l’autre, afin de l’accueillir comme le présent généreux qu’il (le présent) et elle (la rencontre) se révèlent être, du moins dans les cas heureux _ sous l’espèce d’un frère humain, d’une amitié ou d’un amour. Un présent ouvert, riche et habité.

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    Savoir être neuf chaque matin et tous les matins que Dieu, ou la Nature, fait, au jour nouveau qui advient, qui nous échoit, qui se présente, qui s’offre, en cadeau des vivants aux vivants, pour qu’ils se rencontrent.

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    Mozart à son père (le 4 avril 1787) :

    « Je ne me mets jamais au lit sans me rappeler que peut-être, si jeune que je sois, le lendemain je ne serai plus. Et néanmoins personne, parmi tous ceux qui me connaissent, ne pourra dire que je manifeste la moindre humeur maussade ou triste. Et de cette félicité, je rends grâce tous les jours à mon Créateur, et je la souhaite de tout cœur à chacun de mes semblables. »

    …

    Les génies créateurs, Mozart, Haendel, Spinoza, Shakespeare _ dont je n’ai rien dit, me concentrant plutôt sur l’amitié, du sublime sonnet par lequel il nous donne à entendre encore plus qu’à regarder la rencontre-découverte déjà parfaitement énamourée, at first sight, de ses héros Romeo et Juliette, parmi le virevoltant et assourdissant, de poussière et de fumée, bal masqué des Capulet _, Montaigne, Nietzsche aussi _ le penseur de l’éternel retour du même et de l’amor fati _, ainsi que, c’est même, tout bien pesé, sans doute le plus fin (car le plus à vif et piaffant de sa nervosité électrique rentrée) de tous les analystes du kairos, Marivaux, dont je n’ai non plus rien dit _ tant il sait aussi se faire furtif et discret _, ce cousin, virtuose en art du rythme et du silence, de Mozart, Marivaux, ce benêt peseur d’ « œufs de mouche dans une balance en toile d’araignée » dont se gaussait, mais c’est par jalousie, le déjà vif pourtant, mais moins subtil en son écriture, Voltaire, tous ces génies créateurs, donc, non seulement sont des généreux sans compter de leur temps et de leur énergie, mais savent, et ô combien, faire preuve de gratitude en rendant au centuple à la vie, par leurs œuvres sublimement fines et détaillées, le feu joyeux que la vie ne cesse de leur prodiguer…

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    Suite, en forme de commentaire, au texte précédent :

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    Il y a, certes, rencontre et rencontre.

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    Toutes ne sont pas du même ordre, de la même qualité, de la même importance : cela en composant toute une variété.

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    Il faudrait donc relativiser, « bémoliser » en quelque sorte, ce que je viens d’en dire, en ma « célébration de la rencontre« , en « m’emballant » un peu _ un peu trop : « un brin superlatif, mais pas antipathique« , vient, maintenant, de qualifier l’article de mon blog consacré à mon compte-rendu de sa rencontre avec lui, le 28 mai dernier, au Festival Philosophie de Saint-Emilion : L’intelligence très sensible de la musique du magnifique Karol Beffa : de lumineuses Leçons au Collège de France. Peut-être emporté par l’emphase d’un beau titre : « Célébration de LA rencontre« …

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    Il n’y aurait donc pas tout à fait rien entre l’absolu de la « vraie rencontre » _ en particulier de la « rencontre initiale » _ et le néant de rencontres qu’est la vie de beaucoup _ la plupart ? _, et sans qu’ils en aient forcément une conscience claire _ le supporteraient-ils ? _, la majorité préfère à la rudesse sauvage de la solitude, d’être leur vie durant plus ou moins bien accompagnés, avec coups et blessures même, ou alors par les reality shows de la télé qui scintille jusqu’à des heures très tardives dans la salle- à-manger…

    …

    Existerait donc, plutôt, tout un nuancier de rencontres.

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    Même s’il s’agit en majeure partie plutôt d’illusions de « rencontres« …

    …

    La rencontre, ou plutôt son idée, l’idée qu’on s’en fait par avance, déjà, et qui, souvent, ne formate que trop ce qu’on va vivre ensuite d’une rencontre effective _ mais peut-être pas « vraie » _, l’idée de la rencontre, donc, a tant d’attraits, tant de promesses de charmes… Trop de séductions a priori…

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    Que serinent donc les chansons ?.. « Un jour, mon prince viendra… Et il m’emportera… » L’amour, toujours l’amour…

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    Ainsi, d’abord, peut-être parle-t-on trop de « rencontres« , réduisant malencontreusement alors la rencontre effective, pour ce qui finira hélas par en advenir, à ce qu’on s’en promettait, sans assez de largeur _ qui doit être, tout simplement, infinie _ d’ouverture et d’accueil au surprenant de la rencontre, à la singularité infinie de la personne rencontrée.

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    Une imagination trop étroite, et trop formatée, lâche ici les amarres et prend trop vite le large : pour ne se mirer, au final, qu’en elle-même, et à sa pauvreté ; et réussir à manquer la splendeur de l’altérité de la personne rencontrée !

    …
    Voilà ce qu’il advient de trop lâcher la bride au petit, tout petit, ego, et à son égocentrisme triste et ballot : une vacuité pornographique, avec une ivresse de négation (et de mort), dont on constate ces temps-ci les sinistres avancées.

    …

    Le triomphe spectaculaire du nihilisme.

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    Alors qu’il faut apprendre, comme les héros de Homère, l’envol plus audacieux du cabotage en humanité, assez près, mais pas trop non plus _ au risque de le gêner ou l’étouffer _ auprès de l’autre… A la distance, aérée et sereine, de l’égard et d’une vraie curiosité : attentive et attentionnée. Ainsi que de ce qu’il faut d’accommodation dans le regard pour qu’il y ait vraiment la distance justement estimée du re-spect en même temps que d’une vraie connaissance (ainsi que re-connaissance)… Tout ici doit joyeusement re-spirer…

    …

    Il nous faut donc, en la rencontre, apprendre à nous méfier de ce que y mettrions trop de nous-mêmes, au lieu de laisser advenir le miracle vrai de l’altérité.

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    Miracle, car inhabituel, voire sur-naturel. Surtout pour une espèce dénaturée _ je veux dire qui a perdu le mécanisme spécifique des instincts, au profit du dressage et de l’apprentissage culturel (voir ce qu’en dit Peter Sloterdijk dans Règles pour le parc humain).

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    Cette rencontre qui _ c’est à la fois son essence et son épreuve de vérité _ survient, nous déborde, nous prend à l’improviste, de plein fouet, et par surprise, avec toute la gamme des embruns divers que cela implique _ et cela, quoi qu’on puisse, ou qu’on ait pu, en attendre ou en espérer, quand la dite-rencontre était programmée, planifiée, nos agendas sont si complexes, il nous faut bien nous organiser un peu ; ou rêvée. C’est que la « rencontre vraie » est toujours surprenante, et même brusquante. Dérangeante. Bousculante. Urticante. Il est normal que nous soyons par elle sortis, extraits, extirpés de nos gonds coutumiers, de nos habitudes établies à la va-comme-je- te-pousse… Et cela, par le principal, par l’essentiel : par la nouveauté radicale et fondamentale de l’autre.

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    L’autre : terra incognita, « continent » vierge et immense, ai-je avancé tout à l’heure…

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    Ne pas s’enivrer trop, par conséquent, rien qu’à supposer (supputer = calculer) ces attraits, comme esquissés, et ces charmes, comme subodorés, de la rencontre, ou plutôt de l’inconnu de la rencontre, je veux dire le caractère insu, ignoré de celui ou celle _ une personne, un sujet _ à découvrir dans son altérité puissante, absolue, et donc forcément étrange : à apprivoiser _ ou plutôt s’apprivoiser mutuellement. Comme en amour, le rituel des fiançailles.

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    Préférer donc, pour hygiène du vivre, à la tentation de l’imaginaire, la franchise plus rude, voire à l’occasion quasi sauvage, mais rassurément consistante, et heureusement pleine de répondant, elle, du réel : car charnelle. La vraie chair ne trompant pas.

    …

    Je me suis donc focalisé, dans cette « célébration de la rencontre » _ puisque c’est sur elle que j’esquisse ici ce petit « commentaire » _, sur des moments un peu plus cruciaux que d’autres dans une vie, sur des instants dynamiques, dynamisants, voire parfois même enthousiasmants, même si les « débuts » ne sont naturellement pas _ ce serait bien présomptueux _ « en fanfare« , ces premiers moments, ressentis cependant comme prémisses encourageantes, constituant ainsi des sortes de « tournants » _ en musique baroque, on parle d’ »hémioles » : le changement _ aussi impératif que subtil _ n’est pas noté sur la partition, mais les interprètes, avertis, expérimentés, savent (et il le faut absolument !) le comprendre… Cela impulse un rythme. Soit le principe radical de tout ce qui vit _ nous ne quittons décidément pas le charnel.

    …

    Ainsi qualifiai-je ces « moments« -là de « rencontre initiale« , parce que de telles rencontres ouvrent d’elles-mêmes, par une simple et belle évidence, la voie d’un désir d’approfondissement, d’une suite, comme avec la kyrielle des danses des « suites » de la musique baroque, ces rencontres-là n’étant, ni se contentant pas de demeurer rencontres sans lendemain.

    …

    Or, c’est le paradoxe, l’étrangeté de ces « rencontres initiales » _ étrangeté qui, je le constate, devient de plus en plus consciente, riche, nourrie, avec l’âge, avec « l’expérience » qui tout simplement, strate à strate, se compose, construit et s’accumule _, c’est cette étrangeté paradoxale, donc, qui m’intéresse, avec un regard de plus en plus rétrospectif, et, forcément, aussi savant, culturé, de tout l’appris _ oserais-je qualifier ce regard de proustien ? _, en même temps que de plus en plus immédiat, rapide, vif, curieusement, et sans doute aussi plus lucide ; ainsi, encore, qu’un peu décalé _ et tout cela, mêlé, défilant à toute allure dans l’espace formidablement intensifié, lui aussi, de l’instant.

    …

    Avec pour couronner le tout, une pincée d’auto-ironie _ ça s’appelle l’humour, mais il y a trop de mauvais goût à y prétendre si peu que ce soit, lourdaudement. Nous sommes dans l’ordre incomparablement léger et magique de la sprezzatura… Nietzsche, que j’ai un peu négligé jusqu’ici, disait : « Je ne croirais qu’en un dieu qui sache danser »…

    …

    La peste du pataud qui me colle aux basques, et que donc je demeure !..

    …

    D’un autre côté, j’y reviens, tout _ sinon beaucoup _ est aussi, d’une certaine façon « rencontre« , selon une échelle comportant des degrés, et, en quelque sorte, à l’infini…
    J’évoquais, en début de texte, les « non rencontres » des zombies… Mais là, c’est de l’ordre du tout ou rien _ et donc du rien !

    …

    Alors qu’il faudrait envisager, à côté du cas désolé de ces privés absolus de toute vraie « rencontre« , tout un nuancier délicat de diverses qualités de rencontres, avec leur coefficient respectif de vérité, qui se découvre à l’expérience, telle une gamme plus ou moins concentrée ou étendue _ comme on dit d’une solution chimique qu’elle est plus ou moins étendue (d’eau ?) _, ou un camaïeu délicat et subtil…

    …

    Ce régime assez divers de tonalités diverses de « rencontres« , je l’éprouve particulièrement pour ce qui me concerne dans mon métier et mon travail, au quotidien, de professeur de philosophie, avec la diversité _ grande _ de mes élèves ; et des progrès que j’en attends, que j’en espère, et qui me ravissent quand ils se sont en effet _ car cela, mais oui, arrive ! _ comme hegeliennement réalisés (= passés de la puissance à l’acte). Même si j’œuvre _ heureusement ! _ à plus longue échéance que celle de l’examen de fin d’année _ et de ses statistiques habilement manipulées pour la galerie, qui on ne peut plus complaisamment, et avec courbettes, s’y laisse prendre.

    …

    La classe de philosophie est cependant, et en effet, pour moi, sans contrefaçon aucune pour quelque galerie que ce soit _ les élèves à ce jeu n’ont heureusement pas, eux la moindre fausse complaisance ! _ un vrai lieu d’activité permanent ; et donc privilégié, éminemment chanceux, selon, bien sûr, l’inspiration des jours, et de chacun, et de tous ; tous ayant droit à la parole et plus encore à l’écoute, ainsi qu’à la critique bienveillante, encourageante, joyeuse, mais aussi exigeante, des autres, et d’abord, bien sûr du professeur, responsable de l’entité « classe » et de sa « vérité » _ un lieu, donc, de rencontres, un lieu vibrant et aimanté de sens, un lieu électrique où doit progresser, et progresse la conscience…

    …

    Entrer dans la classe, s’approcher de la chaire, et après avoir déballé l’attirail plus ou moins nécessaire ou contingent, après « l’appel » _ au cours duquel je m’avise avec soin de l’état de chacun par ce qu’annonce son visage, son teint, sa posture, ainsi que la voix qui répond, mais d’abord de son regard, en avant de tous les autres signes _, et dans l’échange vivant de nos regards, commencer à parler. A convoquer le sens _ « Esprit, es-tu là ? Viens ! Consens à descendre parmi nous, et en nous : et à nous animer de ta raison !« … _, à partir de notre commun questionnement, notre socratique _ et « pentecôtique » ? _ dialogue.

    …

    Voilà qui réclame infiniment de présence, c’est-à-dire d’attention, de ré-flexion, de chacun et de tous _ et d’abord du professeur, qui conduit les opérations. Un exercice exigeant. A l’aune de l’idéal de la justesse. Et sur un mode le plus joyeux possible _ le professeur, tout le premier, doit être le plus constamment possible en grande forme ! Car ici et maintenant, en cette salle de classe, tout _ ou presque _ se met à tourner autour du règne de la parole. Qui doit être aussi, bien sûr, ou plutôt devenir le règne de la pensée : sommée _ ou plutôt invitée, encouragée : elle n’est pas aux ordres ! _ de s’interroger, de réfléchir, de méditer. Afin d’oser, en confiance, à s’essayer _ voilà ! _ à juger _ oser juger. Et puis justifier ses raisons. Dans l’espace public et protégé de la classe, qui comprend, entre l’espace formidablement libre de ses murs, et dans une acoustique qu’il faut espérer adaptée, l’échange de nos paroles, de nos phrases, s’essayant et se mesurant, par l’effort du « penser » à la justesse ardemment désirée du bien pesé, du bien jugé, du bien pensé… Emmanuel Kant : « Penserions-nous bien et penserions-nous beaucoup, si nous ne pensions pas pour ainsi dire en commun avec d’autres, qui nous font part de leurs pensées et auxquels nous communiquons les nôtres ? » (dans La Religion dans les limites de la simple raison _ vigoureux opuscule contre la censure). Soit une rencontre avec l’idéal de vérité et de justesse du jugement, dans l’échange à la fois inquiet et joyeux du « juger« .

    …

    De même que pour Montaigne, instruire, c’est essentiellement former le jugement. Exercice pédagogique exigeant.

    …
    Voilà ce qu’est la rencontre pédagogique philosophique.

    …
    Entre nous. Autour de la parole. Autour de, et par l’échange _ et cette « rencontre » de vérité. Et pour _ c’est-à-dire au service de _ la réflexion, et dans la tension vers sa justesse. Chacun, comme il le peut. Avec un style qui va peut-être se découvrir, pour chacun. Car, « le style, c’est l’homme même » _ en sa singularité, quand il y parvient _, nous enseigne Buffon en son Traité du style.

    …

    Comment accéder à « son » style ? Comment accomplir une œuvre qui soit vraiment « sienne » _ et sans se complaire dans de misérables égocentriques illusions ? Là, c’est l’affaire d’une vie, pas seulement d’une année de formation de philosophie.

    …
    Celle-ci peut et doit encourager et renforcer un élan _ même si elle n’est pas capable de le créer de toutes pièces _ ainsi que l’aider de conseils à ne pas s’égarer dans de premières voies qui aliéneraient ; afin de découvrir soi-même, en apprenant à le tracer, pas à pas et positivement, son propre chemin. « Vadetecum« , recommandait Nietzsche dans Le Gai savoir à qui désirait un peu trop mécaniquement devenir son disciple, le suivre : « Vademecum, vadetecum« … La réussite du maître, et c’est un paradoxe bien connu, c’est l’émancipation _ autonome _ de l’élève.

    …

    J’adore, pour cela, cette situation « pédagogique« , bien particulière, sans doute, à l’enseignement de la philosophie _ ou plutôt du « philosopher » : « on n’enseigne pas la philosophie, on enseigne à philosopher« , disait encore Kant, après Socrate, et d’autres. C’est que c’est un art, et pas une technique. Un art un peu « tauromachique » _ c’est-à- dire n’hésitant pas à s’exposer mortellement à la corne du taureau _, à l’instar de la mise en danger qu’évoque si superbement Michel Leiris dans sa belle préface à L’âge d’homme. Situation particulière encore, aussi, peut-être, à ma pratique personnelle _ si tant est que j’ose une telle expression _ de cet enseignement « philosophique« , tel que je le conçois, comme je l’ai bricolé, cahin-caha, tout au long de ces années, avec les générations successives d’élèves. Car j’ai aussi bien sûr beaucoup appris d’eux, par eux, avec eux, dans ce ping-pong d’une classe vivante, où vraiment, avec certains, sinon tous, nous nous « rencontrons« par le questionnement vif et exigeant de la parole _ et des regards.

    …

    Comme j’ai moi-même au lycée vraiment rencontré mon professeur de philosophie de Terminale, Madame Simone Gipouloux : un modèle d’humanité, dans toute sa modestie, et son sourire _ parfaitement intact dans son grand âge ; Simone est décédée le 14 février 2014, juste un mois avant d’accomplir ses cent ans… _, une personne simplement épanouie dans une gravité joyeuse.

    …

    Avec les élèves : voilà, j’aime ça.

    …
    Ainsi est-ce une grande chance pour moi que d’avoir _ et d’être rétribué pour cela _ à « rencontrer » ainsi, en mon service hebdomadaire, mes élèves…

    …
    En partie indépendamment de son efficacité, certes assez inégale, je prends à cet effort un plaisir important. Mieux : une joie portante. Une vivifiante jeunesse.

    …
    Même si pour certains, voire beaucoup d’entre ces élèves _ et au pire, mais c’est quand même très rare, une classe entière : alors quel boulet ! _ rien, ou pas grand chose, vraiment ne se passe, rien d’intéressant n’advient durant tout ce temps. Pas d’étincelle, pas de lueur s’allumant au moins dans la prunelle de l’œil, pas d’enthousiasme, pas de progrès… Les dieux, qui sont « aussi dans le foyer » _ ainsi que le montrait du geste Héraclite cuisinant _, se taisant désespérément alors, n’inspirant aucune pensée, n’éveillant aucun éclair d’intelligence, désertant tristement les tentatives d’échanges… Le grand Pan est mort pour ceux-là. Je n’aurai pas réussi à éveiller-réveiller ces dormeurs d’Ephèse…

    …

    C’est aussi, en partie, le lot de cet enseignement, il faut en convenir. On se console alors en se disant qu’on sème _ et qu’on aura semé _ pour l’avenir…

    …
    Mais c’est déjà, objectivement, le jeu statistique de la vie, en dépit des occasions qui nous sont encore offertes _ pour combien de temps, les budgets (et le service public) se réduisant ? _ par la configuration des espaces et constructions scolaires et des emplois du temps… Jeu statistique aidé, accéléré ou retardé, par l’évolution _ ce mot trop souvent trompeur _ politico-économique des « structures« … « L’acteur« , se démenant, échouant parfois à dynamiser, à sa modeste mais nécessaire place et par sa modeste mais nécessaire contribution, « le système » dont il fait partie ; « système » pourtant grosso modo à peu près maintenu en état, et qui continue à présenter une apparence _ rassurante ou illusoire ? _ de solidité… Pour combien de temps ? Et avec quelles énergies ?

    …

    Dans la vie, c’est pareil : j’aime « rencontrer« , j’aime « échanger« , j’aime cette situation électrique de « désirs » (curiosités) « croisés » _ même, et c’est la règle, de fait comme de droit, peu érotisés : cela m’arrange, je suis plutôt un chaste. Cela n’empêchant pas une vive et permanente dimension « esthétique » du vivre, de l’ordre même du jubilatoire _ jusqu’à l’éclat de rire joyeux…

    …

    Même si la plupart du temps, je dois en convenir, j’ai le sentiment de croiser pas mal d’ombres. Et pas de celles, errantes, qui enchantent de leurs émois le monde musical si pleinement vivant d’un François Couperin.

    …

    …

    D’un autre côté, encore, il y a aussi la rencontre amoureuse.
    Mais sur ce terrain-là, je suis « saturé« , si j’ose dire : j’ai la chance d’avoir à mon côté une femme absolument merveilleuse _ et c’est déjà beaucoup trop parler…

    …

    Et puis, il y a aussi _ pour baliser toute la gamme des rencontres _, ne pas nous le cacher, les « retombées« , les déceptions, tout ce qui part en eau de boudin dans nos relations y compris d’amitié (?) avec les autres.

    …
    Voire, heureusement moins fréquent, le coup de couteau de la trahison.

    …

    Expérience terrible. Qui force, forcément, à réfléchir…

    …
    Qu’en est-il de notre capacité à nous illusionner, à nous bercer d’histoires, de chansons ? _ nous revoilà en pays de connaissance, et j’entends d’ici les rires de plusieurs… Dans ce cas-là, est-on jamais sorti de soi ? A-t-on jamais vraiment rencontré quelqu’un d’autre ? C’est à se casser la tête contre le mur.

    …
    Diogène avec sa lanterne cherchait vainement un homme. Faut-il diriger cette lanterne vaine d’abord sur soi-même ?

    …
    « Personne » est le nom qu’Ulysse le très habile a donné, pour s’évoquer lui-même, au Cyclope qu’il venait d’éborgner-aveugler…

    …

    En conséquence de quoi, il faut peut-être relativiser _ à la Bernard Plossu _ les magiques « instants décisifs » des « rencontres initiales« , à la Cartier-Bresson, sur lesquelles je m’étais focalisé d’abord dans ma « célébration« .
    Et mettre un peu d’eau dans le vin de ces « rencontres décisives« .

    …

    Tout est alors « rencontre« , à des degrés, cependant et certes, divers. Avec une infinie variété de tons, dans le doux camaïeu _ patient, ralenti, profus _ de la gamme, riche en beiges et en gris, qui va du blanc surexposé le plus éblouissant, au risque d’aveugler, au noir d’encre le plus âcre et profond, selon les bonheurs, ou caprices, de la lumière puis du papier, pour le photographe au sortir du cabinet de développement.

    …

    Comme nous le montre la variété parfaitement heureuse de l’œuvre généreux et libre de Bernard Plossu _ qu’on contemple son album « Rétrospective« , à défaut des cimaises de son expo synonyme du Musée des Beaux-Arts de Strasbourg (c’était au printemps 2007).

    …

    Au delà de la prise et de la découpe de la photo singulière, c’est alors la « séquence » qui est intéressante, comme la suite _ musicale _ des phrases ou des chapitres d’un livre _

    avec le « blanc » de la « tourne« . Et comme la disposition-montage d’une exposition de photos, encadrées ou pas, sur les cimaises. Ou d’un livre de photos dont le lecteur-spectateur tourne, lui aussi, forcément, les pages. De même que nous clignons naturellement des yeux, et battons des paupières. C’est le passage qui fait rythme _ le temps est bien présent, offert, et pleinement coopératif : il faut apprendre à le mettre avec soi, l’avoir de son côté. Et c’est alors un allié considérable.

    …
    Comme dans la vie, la succession qualitative, syncopée, des moments, à partir du passage des jours _ et, forcément, des nuits.

    …

    Qu’on écoute ici les voix des poètes : à propos du rythme des saisons, Arthur Rimbaud : « Ô saisons, ô châteaux ! Quelle âme est sans défauts ? » signalait, pour une fois un plus rêveusement, le garnement batteur ivre de percussions.

    …
    Ou, à l’inverse des syncopes, la grâce liquide, le ballet lisse et lentement kaléidoscopique des nuages dans le ciel : « les nuages, les merveilleux nuages« , du spleen baudelairien.

    …
    Ou, encore, à la croisée du martellement rimbaldien des syncopes et de la liquidité baudelairienne _ du clock et du cloud ligetien (et de Karol Beffa) _, la mélancolie du spectateur Guillaume Apollinaire, se laissant fasciner, à la rambarde du pont Mirabeau, par les remous abyssaux du fleuve qui avance, et brodant sa chanson sur le tissu effiloché de sa vie, à la croisée de plus en plus mal rapiécée de ce qui passe et de ce qui demeure _ en témoin désolé et contrit, et pour combien de temps encore ? _, pour, héraclitement _ « tout coule« … _, déplorer _ et se plaindre _ du passage :

    …

    « Sous le pont Mirabeau coule la Seine

    Et nos amours
    Faut-il qu’il m’en souvienne
    La joie venait toujours après la peine

    Vienne la nuit sonne l’heure

    Les jours s’en vont je demeure
    Les mains dans les mains restons face à face

    Tandis que sous le pont de nos bras passe
    Des éternels regards l’onde si lasse

    Vienne la nuit sonne l’heure

    Les jours s’en vont je demeure

    L’amour s’en va comme cette eau courante

    L’amour s’en va
    Comme la vie est lente
    Et comme l’Espérance est violente

    Vienne la nuit sonne l’heure

    Les jours s’en vont je demeure

    Passent les jours et passent les semaines

    Ni temps passé

    Ni les amours reviennent
    Sous le pont Mirabeau coule la Seine

    Vienne la nuit sonne l’heure

    Les jours s’en vont je demeure« …

    …

    En face d’Héraclite le « déplorateur« , Démocrite, l’atomiste, est le philosophe rieur et réjoui _ Montaigne reprenant dans ses Essais la symétrie de ces deux figures qu’avait marquée Diogène Laërce.

    …
    Nous retrouvons alors, avec le philosophe abdéritain, la lignée joyeuse, éminemment plus charnelle _ c’est celle de ceux qui cultivent leur jardin : Epicure, Lucrèce, Spinoza, Nietzsche, comme aussi La Fontaine, Diderot et notre cher Montaigne _, une lignée réconciliée avec son corps et les conditions de la vie,

    je veux dire la lignée du clinamen…

    …

    Francis Lippa, ce mercredi 26 octobre 2016

     

     

  • Racines et indéfectibles libertés dans la construction de l’auteur du chef d’oeuvre de l’histoire de la Shoah : l’admirable et infiniment émouvant « Où mène le souvenir _ ma vie » de Saul Friedländer

    Le jeudi 22 septembre prochain,

    paraîtra en librairie et aux Éditions du Seuil l’admirable et infiniment émouvant Où mène le souvenir _ ma vie, de ce merveilleux auteur-historien (de la Shoah) qu’est Saul Friedländer,

    dont le point culminant de l’œuvre historiographique est ce chef d’œuvre absolu qu’est le tome 2 de L’Allemagne nazie et les Juifs : Les Années d’extermination (1939-1945), achevé au printemps 2006, et paru en traduction française en février 2008 :

    je viens de lire deux fois avec une éperdue admiration ce nouveau magnifique opus de Saul Friedländer qu’est ce Où mène le souvenir _ ma vie…

    …

    Et quand on pense que Paul Flamand, en 1976, jugeait trop froide

    _ « Intéressant, mais manque de toute émotion« , dit Paul Flamand, ainsi que le rapporte Saul Friedländer page 211 de Où mène la mémoire _ ma vie… _

    la toute première mouture

    _ qu’il fit donc réécrire à son auteur : avec succès cette fois ! l’année 1977 _

    de Quand vient le souvenir, le premier volet des mémoires de Saul Friedlânder, qui parut, après réécritures

    _ à la suite, et dans l’élan, enfin trouvé, du début de rédaction, à Genève, d’une lettre à son vieux copain ( « ce vieux frère« , y écrit-il, page 117) des Samuels, à Montluçon, de septembre 1943 à avril-mai 1946, et désormais (« depuis une vingtaine d’années« , en 1976) moine à l’abbaye de Sept Fons, dans l’Allier, Georges A., auquel il venait, justement, de rendre visite, à Sept-Fons, en cette année 1976, et avec lequel il venait de s’aviser, à son retour à Genève, qu’il souhaitait échanger encore sur des points dont ils avaient oublié de parler, ces trois jours passés ensemble dans l’Allier : et c’est justement cette rédaction inachevée de cette longue lettre (jamais envoyée) à Georges A. qui devait donner à Saul Friedländer le ton enfin ! juste de ce qui allait devenir ce si émouvant Quand vient le souvenir…

    Page 19, Saul Friendländer justifiait ainsi, alors, en 1977, ses difficultés d’écriture : « Nous autres juifs, nous échafaudons des murailles _ rien moins ! _ autour de nos souvenirs les plus oppressants ; et même le récit détaillé se transforme parfois _ comment donc l’éviter ? _ en occultation. Ces défenses nécessaires _ qu’il faut apprendre à déjouer, contourner, à qui veut découvrir sa vérité _ sont l’un des aspects de notre névrose profonde » : celle dont Saul Friedlânder était en train de s’émanciper, en 1977, par ce premier travail d’écriture mémorielle, de Quand vient le souvenir… ;

    même si le « sentiment permanent«  d’« une faille ouverte au cœur de la personnalité« , confie, pour ce qui le concerne, Saul Friedländer, en 2015, page 37 de Où mène le souvenir _ ma vie, « a fini par s’atténuer, mais m’a accompagné comme une sorte de basse continue _ en référence à la musique baroque _ à travers les hauts et les bas d’une bonne partie de mon existence« … _

    aux Éditions du Seuil en 1978 ;

    …

    et que je viens aussi de relire

    _ deux fois : afin de ne rien manquer (et le mieux possible m’imprégner) de ce que ce premier livre de souvenirs comporte de micro-détails à relever, ne pas manquer, et décrypter, afin de mieux saisir les arcanes complexes (comme elles le furent d’abord à l’auteur, lui même !) de l’écriture (et ses strates successives, par à-coups, au fil de découvertes…) qu’il fallait à l’auteur en quelque sorte « accoucher », de ses souvenirs enfouis, et même puissamment refoulés, et toujours à vif (« inflammatoires« , dit excellemment son interlocuteur Stéphane Bou, à la page 199 des Entretiens intitulés Réflexions sur le nazisme…).

    …

    …

    Car ces deux volets de souvenirs que sont, en 1978 Quand vient le souvenir, et en 2016 Où mène le souvenir _ ma vie, sont très étroitement imbriqués _ une figure qui court à la fois tout l’œuvre et tout le vécu de Saul Friedländer, il faut le souligner _, ainsi que le signale déjà le miroir biaisé de leurs titres :

    …

    pour le premier volet, de 1978, il s’agit

    _ temporellement, ici, et avec une forte dose de hasard, assez loin (et c’est un euphémisme) de la volonté consciente : « quand vient« … _

    de la survenue spontanée, complètement incontrôlée, et violemment étonnante même, du souvenir, par delà les durables refoulements de survie ;

    …

    et pour le second, celui de 2016, il s’agit

    _ spatialement, cette fois, et par un travail acharné de reprises : « où mène« … _

    de l’éclaircissement patient des passionnants liens entre les avancées (par strates discontinues) du (et des) souvenir(s) surgissant de l’Inconscient,

    liées aux avancées (distinctes) de la recherche la plus consciente et méthodique, maintenant, de l’auteur-historien,

    articulant alors la faculté active de la mémoire, cette fois,

    et les méthodes de la recherche historiographique la plus objective,

    celle de ce chef d’œuvre absolu que sont, en 2008, Les Années d’extermination (1939-1945) :

    très étroitement imbriquées _ il faut insister là-dessus.

    …

    Et Stéphane Bou le fait, lui aussi, remarquer dans le livre des Entretiens qui vient à son tour de paraître :

    …

    « Quand vient le souvenir et Les Années d’extermination me paraissent imbriqués _ voilà ! _ l’un dans l’autre, comme si le premier dessinait la partie mémorielle d’un ensemble plus vaste« , dit-il, page 202 ;

    …

    « Et puis quand vous critiquez cette tentation d’une domestication de l’histoire _ par les historiens d’ordinaire, académiquement, pourrait-on dire _, est-ce qu’il ne s’agit pas _ pour vous _ de maintenir le lecteur dans une sorte d’état d’enfance _ d’étonnement en permanence renouvelé, en quelque sorte ; sur un terrible qui vive à maintenir devant la terrifiante menace qui rôde, de toutes parts _ face à l’événement ?«  _ et avec sa stupéfiante sidération, au service de l’intelligence de ce qui surgit dans l’histoire advenue, dans et par les événements, sur nous, lecteurs, face à la survenue effroyable et sans la moindre pitié de chacun des meurtres, si atroce…

    …

    Et Saul Friedländer de répondre, page 203 :

    « Vous avez raison de dire que j’ai fait un travail analogue _ basiquement documentaire, en fait, dans les intentions de départ ; mais pas seulement, car l’écho ainsi sauvé de ces voix se prolonge et va durer, pour nous qui l’entendons, longtemps… _ dans Les Années d’extermination et dans Quand vient le souvenir lorsque j’y évoque directement _ de manière brute, sans le moindre commentaire, et en évitant tout pathos _ les voix _ et les paroles : voilà le principal ; et même le fondamental ! _ des victimes, les lettres _ précieusement conservées et relues, et décryptées, tant par rapport à ce qui les précède, que par rapport à ce qui va les suivre… _ de mes parents.

    …

    Mais aussi surprenant que cela puisse vous paraître, cette proximité _ de passation de parole directe (« brute« ) aux disparus, dans ces travaux tant d’histoire que de mémoire _ ne m’était pas venue à l’esprit. Je ne me rends pas compte que j’utilise ce même mode de double narration _ celle de l’auteur faisant place par moments à celle, brute, des disparus. Je n’ai pas fait tout seul le lien entre les deux livres, alors que sur ce plan-là, c’est en effet le même processus, la même méthode« , convient parfaitement Saul Friedländer…

    Il s’agit en effet de la même géniale inspiration ! _ tant mémorielle qu’historiographique. Et qui rend si merveilleusement vivants, et même à vif, ces si grands livres.

    …

    …

    Connaissant bien, personnellement Prague,

    pour y avoir longuement séjourné _ huit jours pleins, chaque fois _ à trois reprises, l’été 1967, avec mes parents, puis en février 1993 et février 1994 avec les élèves de mon atelier de pratique artistique sur le Baroque : les deux fois nous avons rencontré, à son domicile, rue Terronska, puis en son bureau des Éditions Odeon qu’il dirigeait alors, avenue Narodni _ nous y avons même improvisé un petit concert de musique baroque, avec des musiciens pragois rencontrés au Conservatoire de Prague par Laurence Pottier et Philippe Allain-Dupré, qui étaient de notre voyage : quel moment ! _, l’ami Vaclav Jamek, auteur en 1989 du Traité des courtes merveilles, qui nous a bien initiés aux arcanes de la Prague Baroque,

    …

    je pense qu’il y a dans la méthode et le style mêmes de la recherche et de la composition _ ses rythmes syncopés et à rebondissements, nous tenant quasi constamment en haleine et en renouvellement d’attention inquiète… _ spécifiques au moins de ces livres-là, sinon des autres, de Saul Friedländer, et sans parler des voix mêmes qui nous y sont restituées, brutes, dans toute la gamme de leurs terribles tensions et appréhensions, même documentairement,

    …

    je pense qu’il y a là quelque chose _ de l’ordre de l’imprégnation flottante, puis imaginante-inspirante, plus tard _ du baroque pragois. 

    …

    Il y a là quelque chose de ce baroque pragois des six ans et demi de l’enfance tchèque

    (du 11 octobre 1932, jour de la naissance du petit Pavel, jusqu’au printemps _ fin mars ? début avril ? _ 1939, pour le départ des Friedländer fuyant l’occupation de Prague par les Allemands

    _ la date précise du départ définitif de Prague des Friedländer n’apparaît ni dans Quand vient le souvenir (après une première tentative de fuite arrêtée à Brno, le 12 mars 1939, car s’y trouvaient déjà les Allemands, page 36), ni dans Où mène le souvenir _ ma vie … : page17, je relève la date approximative seulement de l’arrivée des Friedländer à Paris, courant avril 1939, sans plus de précision : « L’approche des troupes allemandes mit fin à notre existence précaire à Paris, d’avril 1939 à juin 1940« … ; cette fois encore, à Paris, comme à Prague, et comme bientôt, l’été 1942, à Néris-les-Bains et Montluçon, la nasse se referme sur les Friedländer, et la menace de « l’étau«  (qui va les broyer) se fait plus pressante... _)

    …

    Et même si la phrase de Saul Friedländer a tout du classicisme français sobre,

    il y a bien là, dans la composition, dans l’entrecroisement de séquences de diverses temporalités, parfois, et dans le montage syncopé saisissant de ces voix brutes, quelque chose de ce baroque pragois des six ans et demi de l’enfance tchèque de Saul Friedländer… 

    …

    …

    De fait,

    et je reviens ici à la splendide maturation, jusqu’à aujourd’hui _ où se ressent (et s’entend) aussi la légèreté joyeuse de Los Angeles, mais oui ! _ du style de Saul Friedländer

    _ merveilleux écrivain (et profond admirateur du style des écrivains français : Proust, Flaubert, Alain-Fournier, dont À la recherche du temps perdu, L’Éducation sentimentale et Le Grand Meaulnes « représentaient la quintessence de l’esprit français« , se souvient avoir déclaré, en 2006, à l’occasion du 65e anniversaire de son éditeur allemand Wolfgang Beck, Saul Friedländer, peut-on lire page 25 de Où mène le souvenir _ ma vie) ;

    et aussi, toujours page 25, et c’est décisif : « Mon identité culturelle est restée essentiellement française tout au long de ma vie« … ; car, « en petite classe et au cours moyen _ à Néris-les-Bains, les années scolaires 1940-1941 et 1941-1942 _, je suis devenu irrémédiablement français« , continue-t-il, page 26 ;

    mais « un tel attachement à une culture déborde largement des bases scolaires. Dans mon cas au moins, je suis tombé amoureux _ et pour toujours _ de l’absolue beauté de la langue française«  ; et encore pages 26-27 : « J’aimais le style pour lui-même«  ;

    si bien que, confie-t-il page 26 : « aujourd’hui, j’écris en anglais pour des raisons pratiques, puisque je vis aux Etats-Unis (à Los Angeles), mais je continue encore à penser en français, et je ferais mieux d’écrire en français« … ;

    et encore, page 30 : « et assez curieusement, alors que j’enseigne en hébreu ou en anglais, je n’ai jamais cessé jusqu’à ce jour _ de 2015 _ d’écrire mes notes préparatoires en français« … _,

    …

    de fait,

    que d’aisance, de légèreté épanouie et de liberté souveraine dans le style,

    et de densité et profondeur confondantes dans le contenu de connaissance (que ce soit historiographique, ou que ce soit mémorielle) se construisant pas à pas, dans cette écriture magistrale

    _ à l’échelle de « l’essentiel« , et de « l’éternité«  : ce sont des mots de Saul Friedländer, et à plusieurs reprises ; et avec tout le recul qui convient, notamment face à sa réussite-accomplissement magnifique d’historien de la Shoah… _

    de ce nouvel opus de souvenirs, en 2016, pour nous, qu’est ce splendide et merveilleux Où mène le souvenir _ ma vie…

    après le splendide et totalement accompli Les Années d’extermination, achevé dix ans auparavant, en 2006 ;

    …

    et couronnement d’une carrière d’historien qui n’est pas passé par le cursus universitaire classique,

    puisque c’est directement, en quelque sorte, que Saul conçut et rédigea, de septembre 1961 à décembre 1963, où il la soutint, sa thèse de doctorat (sur le sujet « le rôle du facteur américain dans la politique étrangère et militaire de l’Allemagne, septembre 1939 – décembre 1941 » : sans rapport direct avec la Shoah…), à l’Institut des Hautes Études internationales, à Genève,

    sans avoir appris ce métier d’historien autrement que par des recherches sur le tas, aux archives de Bonn, Coblence, Fribourg et Londres,

    et en ayant rencontré certains des acteurs de cette politique, tel l’ancien Amiral Karl Dönitz, avec lequel il s’entretint, en son domicile d’Aumühle en décembre 1962, et dont il apprit vite à identifier les mensonges (cf Où mène le souvenir _ ma vie, pages 105 à 107).

    …

    …

    Ici, et à propos de cette réussite absolue qu’est Les Années d’extermination,

    je me souviens qu’en mai 2008, dans un courriel à Corinne Crabos me proposant d’ouvrir un blog (où j’aurais carte blanche) sur le site de la librairie Mollat

    _ courriel qui constitua tel quel (sans nulle retouche), le 3 juillet 2008, l’article d’ouverture de mon blog En cherchant bien, et dont voici un lien (l’article n’a pas vieilli) : Le Carnet d’un curieux… _,

    j’avais _ imprudemment ? _ annoncé :

    …

    « Et viendra le premier article,
    à propos de, probablement, l’ouvrage magistral (”d’une vie”),
    et n’éclairant pas _ tout se tenant _ que sur le passé,
    de Saul Friedländer : L’Allemagne nazie et les Juifs : les années d’extermination 1939-1945,

    une priorité de lecture !« …

    …

    Or, étrangement, probablement pris par la rédaction, quasi à jet continu, d’articles, ce mois de juillet 2008,

    telle par exemple cette _ significative _ série de deux sur le passionnant Jeudi Saint, de Jean-Marie Borzeix, à propos de l’arrestation, le jeudi 6 avril 1944, d’un juif d’origine polonaise, Chaïm Rozent, réfugié à Bugeat, en Haute-Corrèze, par des soldats allemands traquant des Résistants (l’assassinat eut lieu un peu plus loin, sur la route d’Eymoutiers, le lendemain) : Ombres dans le paysage : pays, histoire (et filiation) _ « étude critique », le 16 juillet 2008 ; et Lacunes dans l’histoire , le lendemain 17 juillet, deux articles qui pourraient bien intéresser Saul Friedländer ! _ et, les relisant huit ans plus tard, je m’avise que je maintenais ce projet de rédiger cet article sur Les Années d’extermination… _,

    …

    je ne rédigeais pas alors un tel article sur ce L’Allemagne nazie et les Juifs : les années d’extermination 1939-1945,

    probablement tant me clouait d’admiration cet immense absolu chef d’œuvre,

    si dense, si riche, si extraordinairement large

    _ « Bien avant de l’écrire, je savais qu’une telle histoire devait être globale et intégrée _ voilà ! _ ; il lui fallait inclure et restituer l’évolution imbriquée _ voilà ! un travail de très large envergure, donc _ de la politique nazie, des réactions de tous les gouvernements et sociétés d’Europe et de quelques autres pays (aussi bien leurs initiatives que leur absence d’initiative) et, plus encore, les attitudes et les réactions des Juifs, d’où qu’elles viennent, tout au long de la période« , pour reprendre les mots mêmes de Saul Friedländer, page 300 de Où mène la mémoire _ ma vie… _,

    et si puissamment émouvant ! ;

    …

    ce L’Allemagne nazie et les Juifs : les années d’extermination 1939-1945, cet immense et absolu chef d’œuvre

    dans lequel Saul Friedländer nous donnait si vivement (à vif ! en même temps qu’on ne peut plus sobrement) à entendre, surtout, et écouter enfin, tant de sublimes voix _ voilà ! _ re-surgies des fosses (et des cendres issues des fours crématoires) où les nazis avaient tenté de les engloutir, et sans noms, pour jamais !!!

    …

    …

    Et dans la foulée de cette lecture si puissamment marquante des Années d’extermination (1939-1945), lors de sa parution en février 2008,

    je me souviens m’être adressé à l’ami Georges Bensoussan

    _ rencontré, avec le père Patrick Desbois, lors d’un colloque du CRIF à Bordeaux (« Les Enfants de la guerre _ réparer l’irréparable« ), le 31 janvier 2008 : j’étais allé chercher le Père Desbois, l’auteur de l’indispensable Porteur de mémoires, à l’aéroport, et l’avais conduit à son hôtel, au centre-ville ; et le soir je m’étais longuement entretenu avec le Père Desbois et Georges Bensoussan avec lesquels j’avais dîné lors du repas qui avait conclu le colloque _

    pour lui demander de bien vouloir aider à faire ré-éditer certains des témoignages de victimes de la Shoah, découverts là, en cette longue et richissime trame tracée ici par Saul Friedländer, si intensément, et dont les tirages étaient épuisés ; ce que Georges Bensoussan fit bien volontiers.

    …

    Mais, par exemple, les Carnets d’un témoin (1940-1943), de Raymond-Raoul Lambert, édités par Fayard en 1985, et épuisés depuis, n’ont hélas toujours pas reparu !

    …

    L’été suivant, invité à Aix-en-Provence par Michèle Cohen à la Non-Maison, et assistant avec elle, le dimanche 20 juillet 2008, à une commémoration des victimes de la Shoah à la gare des Milles, j’avais pu découvrir, parmi d’autres citations sur des panneaux apposés sur le quai, une phrase de Raymond Raoul Lambert extraite de ses Carnets d’un témoin : une des raisons de mon souvenir…

    …

    …

    Le travail de reviviscence le plus vivant possible _ comme sait en parler aussi l’excellent Patrick Boucheron, à propos des difficultés de réception des livres d’historiens… _ doit être inlassablement poursuivi, quelles que soient les utilisations que certains, ici ou là, peuvent, pour des raisons parasites,  politiques ou autres, en faire :

    pour que la connaissance juste continue d’être disponible, et son travail, continué, poursuivi,

    maintenant que s’achève l’ère du témoin, selon le titre lucide que donna Annette Wieviorka, à son beau livre, L’Ère du témoin, en 1998.

    …

    Surtout, pour qu’une présence _ celle de voix et de paroles effectivement prononcées _ demeure, par-delà ce (et ceux) qui a (et ont) disparu(s), massacré(s) ;

    et aussi contre _ au-delà du cas même du négationnisme _ la néantisation _ et cela, quels qu’en soient les motifs : conscients ou inconscients _ de l’oubli des survivants.

    …

    Sur la préservation parfois difficile de la présence,

    cf ces autres lignes, écrites en 1977, quand Saul Friedländer commençait à peine à Genève le difficile effort de remémoration de ses d’abord pauvres et minces souvenirs _ « Nous autres, juifs, nous échafaudons des murailles autour de nos souvenirs les plus oppressants ; et même le récit détaillé se transforme parfois en occultation. Ces défenses nécessaires sont l’un des aspects de notre névrose profonde », lit-on, je le rappelle ici, page 79 de Quand vient le souvenir _, et que l’on trouve page 138, de Quand vient le souvenir :

    …

    « Les lettres _ maintenant _ sont là _ pour le moment _, ainsi que deux ou trois photographies jaunies.

    …

    Bientôt, pour les autres _ et ce n’est pas sans raison que Saul Friedländer dédie deux volumes de L’Allemagne nazie et les Juifs à ses petit-enfants… _, ces vestiges _ documentaires, faute d’être interrogés _ ne signifieront plus rien.

    …

    Écrire, donc, il le faut.

    Écrire, c’est retracer les contours du passé d’un trait moins éphémère peut-être que le reste ;

    c’est tout de même conserver une présence _ celle des voix et des paroles effectives des disparus assassinés _ ;

    c’est pouvoir raconter également qu’il y eut un enfant qui vit sombrer un monde et en renaître _ avec espoir, et même joie _ un autre aussi.« 

    …

    …

    Titus Curiosus, ce vendredi 16 septembre 2016

  • La pornographie de la violence : Yves Michaud analyse la tragédie du XIV juillet à Nice

    Yves Michaud analyse depuis très longtemps le phénomène de la violence :

    Violence et politique (Gallimard, 1978), Changements dans la violence _ la bienveillance et la peur (Odile Jacob, 2002), La Violence (PUF, Que sais-je ?, 2012), La Violence apprivoisée _ débat avec Olivier Mongin (Fayard, 2013), Contre la bienveillance (Stock, 2016), entre autres de ses titres sur ce sujet.

    …

    Ce mercredi 20 juillet, Le Monde publie un article-entretien (avec Catherine Vincent) d’Yves Michaud, intitulé Il y a toujours une pornographie de la violence.

    …

    Le voici :

    …

    Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher en janvier 2015, le Bataclan et les terrasses de cafés parisiens en novembre de la même année, la Promenade des Anglais, à Nice, le 14 juillet dernier : après cette série d’attentats meurtriers, la société française se voit contrainte d’apprendre à vivre avec le terrorisme. Comment faire face à cette difficile cohabitation ?

    …

    Réponses du philosophe Yves Michaud, auteur du récent ouvrage Contre la bienveillance (Stock, 192 p., 18 euros _ cf aussi le podcast de mon entretien avec Yves Michaud sur ce livre, le 7 juin 2016 ; sa durée est de 57′) et spécialiste de la violence sociale.

    …

    – Le terrorisme avait déserté notre quotidien depuis vingt ans, il semble aujourd’hui s’y installer de façon durable. Que se passe-t-il quand une société aussi policée que la nôtre se retrouve brutalement confrontée à cette violence extrême ?

    …
    – Face à ce genre d’agression, on essaie toujours d’oublier : c’est la réaction normale face au traumatisme. Mais là, le rythme s’accélère, la répétition devient massive. Il est donc impossible d’oublier. D’où la stupeur et la peur qu’on observe dans la population. L’atmosphère est pesante, tout le monde est concerné. D’autant que les bilans sont très lourds, beaucoup plus que lors des attentats islamistes de 1995. Et que les gens se doutent bien _ en effet ! _ que ça va continuer.

    …
    – Si cette violence s’installe, cela peut-il produire d’autres formes de réaction dans notre société ?

    …
    – Cela dépendra en partie de la dignité et de l’efficacité avec laquelle les autorités _ dans leur diversité _ géreront la situation. Ce qui est sûr, c’est qu’il va falloir _ à chacun et à tous _ apprendre _ voilà ! _ à vivre avec cette peur _ de tels attentats de masse.
    Je vois deux scénarios possibles. Un scénario à l’israélienne – même si la situation est considérablement différente en Israël, tout petit pays en sentiment d’état de siège –, c’est-à-dire s’habituer à vivre avec la terreur en étant tout le temps sur ses gardes. Ou un scénario plus à la française, comme celui qui prévalait sous le Directoire après la ­Terreur : un hédonisme renforcé _ expression très intéressante.
    L’idée est alors, compte tenu des risques, de profiter _ un terme significativement fort répandu par les temps qui courent _ encore plus du moment présent : on continue et on fait la fête _ Nice, comme Paris, est une fête ! et le revendique… C’est d’autant plus plausible que nous sommes largement _ oui ! _ dans une société de loisirs et de plaisirs _ loin du bonheur ! _, en tout cas dans les villes _ un facteur-clé de leur attractivité, désormais ; et très intégré socio-économiquement, aussi.
    Je ne crois pas, en revanche, à des réactions violentes intercommunautaires. On parle beaucoup d’une poussée d’islamophobie, mais ces propos sont manipulés, d’une part par les islamistes eux-mêmes, d’autre part par les médias et les intellectuels spécialisés dans ce genre de discours _ qu’invitent ces médias. Dans la réalité, il n’y a pas _ de fait _ d’augmentation nette des actes d’agression, contre les mosquées par exemple. Les attaques dont nous sommes l’objet depuis l’année dernière sont d’ailleurs tellement horribles et radicales qu’il devient de plus en plus difficile _ oui ! _ de faire un amalgame simpliste _ voilà _ entre ces terroristes et les populations musulmanes. Plus les attentats sont énormes _ et monstrueux _, plus ils peuvent avoir de ce point de vue _ à contrepied de tels amalgames _ un effet « bénéfique ».

    …
    – L’historien Yuval Noah Harari estime que si nous sommes si sensibles à ces attaques, ce n’est pas seulement parce qu’elles sont atroces, mais aussi parce que l’Etat moderne fonde sa légitimité sur la promesse de protéger l’espace public de toute violence politique – pacte qui se trouve donc rompu. ­Etes-vous d’accord avec cette analyse ?

    …
    – Pas du tout. C’était vrai il y a quelques décennies, ça ne l’est plus aujourd’hui. Le concept auquel cet historien fait référence est celui du monopole de la violence physique légitime, tel que l’a défini l’économiste et sociologue allemand Max Weber au début du XXe siècle. Selon cette conception, l’Etat a le monopole de la violence politique sur son territoire. Mais dans les faits, aujourd’hui, l’Etat ne protège plus parfaitement l’espace public de cette violence – en témoignent le déroulé de certaines manifestations, ou les dégradations commises dans les ZAD [zones à défendre]. Et ce n’est au fond pas si grave, dès lors qu’il n’y a pas de victimes.
    Ce qui nous rend sensibles au terrorisme, c’est qu’il s’agit d’une tout autre forme de violence. Le terrorisme, c’est vraiment de la mort, en quantité _ faire ici aussi (et capitaliser) du chiffre ! _, et de la souffrance – car les bilans ne se comptent pas seulement en cadavres, mais aussi en handicapés et en traumatisés graves _ à vie. Pour le dire autrement : on accepte aujourd’hui, dans nos sociétés, un assez haut niveau de violence politique symbolique _ seulement symbolique. Mais le terrorisme nous fait entrer dans une autre dimension de la violence, à la fois réelle et massive _ voilà : un macabre concours (!) au maximum de victimes avec le minimum de moyens et structures…

    …
    – Quelle comparaison peut-on faire entre cette forme de violence et celle que nous avons connue dans les années 1970, avec les Brigades rouges ou la « bande à Baader » ?

    …
    – La différence tient surtout, à mon sens, aux viviers potentiels _ énormes, aujourd’hui _ du terrorisme actuel. Que ce soient les Brigades rouges, Action directe, la bande à Baader ou l’Armée rouge japonaise, les groupes terroristes des années 1970 sont restés de toutes petites bandes _ oui _ et n’ont jamais trouvé de relais _ en effet _ dans un vrai vivier populaire. L’Armée rouge japonaise a fait énormément de dégâts, mais ils n’étaient que 40 militants au total ! Ce n’est pas le cas avec le terrorisme d’aujourd’hui, qui trouve ce relais parmi des citoyens européens d’origine immigrée _ voilà. Dans l’attentat du Bataclan comme dans celui de Bruxelles _ et il semble maintenant s’avérer que c’est aussi le cas pour l’attentat de Nice… _, le phénomène des bandes de cités apparaît clairement. Ce sont des copains, qui évoluent dans un milieu où existe une grande perméabilité entre délinquance ordinaire et terrorisme. Par ailleurs, leur forme de violence n’est pas non plus la même : les groupes terroristes des années 1970 ne faisaient pas des carnages indiscriminés _ comme aujourd’hui _, mais des actions ciblées et théorisées.

    …
    – Des rafales de kalachnikovs aux terrasses de cafés, une prise d’otages dans une salle de concert, un camion lancé sur la foule… Ce que nous vivons a ceci de particulier que la terreur peut survenir n’importe où, de n’importe quelle manière. Comment gère-t-on une telle situation ?

    …
    – Dans nos sociétés complexes, tout _ ou presque _ peut en effet être retourné et devenir une arme _ qui blesse et tue. Alors bien sûr, puisqu’on ne peut pas savoir à quoi _ rationnellement _ s’attendre, cela renforce _ voilà _ l’angoisse _ distincte de la peur _ et le sentiment _ qui peut être très perturbant _ d’insécurité. C’est un sentiment très réel, qui à mon avis va se répandre _ à proportion de la répétition-multiplication de tels attentats de masse. Cela renforce aussi _ en face de cela _ le resserrement du lien de la communauté politique. On l’observe depuis toujours : c’est l’insécurité et la violence qui font accepter l’autorité du pouvoir souverain _ cf le Léviathan de Hobbes ; et les analyses détaillées d’Yves Michaud en son Contre la bienveillence. Il y a une très forte demande d’autorité, qu’illustre notamment l’acceptation, par la population française, de l’état d’urgence.

    …
    – Toute cette violence réveille une peur que vous qualifiez de « cinématographique ». Que voulez-vous dire ?

    …
    – La littérature de science-fiction a pratiquement traité _ sur le mode de la fiction _ tous les cas de terrorisme : le train fou, l’avion devenu bombe, le camion meurtrier… Et les films qui en ont été tirés aussi. D’ailleurs, dans l’attentat de Nice que nous venons de connaître, le terroriste lui-même est entré dans la fiction cinématographique. Il est allé louer un 19-tonnes ! S’il avait choisi un 4 x 4 – certains sont ultra-puissants, et plus difficiles à arrêter qu’un camion –, il aurait probablement fait autant de dégâts. Mais moins de spectacle _ cf Andy Wharol ; l’ultra-réactivité des médias ; et tout l’œuvre de Guy Debord…
    Cette violence cinématographique ne nous fait pas peur tant qu’elle reste fictionnelle _ et ludique. Nous l’apprécions, même – nombre de séries télé sont truffées de gens ayant des idées aussi abominables que le meurtrier de Nice. Mais lorsque la réalité vient soudain remplacer cette fiction _ et tuer pour de bon ! _, cela devient psychologiquement ingérable. Voir tous les vendredis soirs un camion fou sur une chaîne de télé, cela n’a rien d’inquiétant. Mais s’il devient réel, le choc provoque une sidération _ voilà ! _  d’autant plus forte que l’on a brusquement changé de registre.

    …
    – Les chaînes de télévision ont été très critiquées pour avoir diffusé « à chaud », le soir du 14 juillet, des entretiens avec des personnes en état de choc. Quel doit être selon vous le rôle des médias face à ces actes de terreur ? Quel traitement réserver aux images ?

    …
    – C’est une question très délicate, car les médias officiels, aujourd’hui, sont en concurrence _ d’audimat ; et de recettes publicitaires afférantes… _ non seulement entre eux mais avec les médias sociaux. Ils sont donc lancés dans une course effrénée _ d’audimat mondialisé désormais ! _ au scoop et au sensationnel _ désanesthésiants et puissamment attractifs ! Entre cette concurrence tous azimuts et le fait de pouvoir accéder quasiment en temps réel à l’information, les médias perdent la boule. Exactement comme le font les politiciens ou les grands chefs d’entreprise, qui sont eux aussi tellement submergés par l’urgence _ cf de notre excellent collègue bordelais Christophe Bouton, l’excellentissime Le Temps de l’urgence ; et sur ce livre, mon article du 25 avril 2013 : « Le défi de la conquête de l’autonomie temporelle (personnelle comme collective) : la juste croisade de Christophe Bouton à l’heure du « temps de l’urgence » et de sa mondialisation. _ qu’ils en perdent toute capacité _ d’un minimum de recul, condition sine qua non d’un minimum de réflexion et de jugement (cf Hannah Arendt, et Kant !) tant soit peu maîtrisé… _ de réflexion – et ce, quelle que soit leur intelligence. Comment lutter contre cette dérive médiatique ? Par un meilleur contrôle de ce qui est diffusé, et surtout par un retour _ ferme _ à la déontologie. Cela dit, il ne me semble pas que les ­médias officiels, globalement, diffusent plus d’images violentes qu’avant. Ce qui est gravissime, en revanche, c’est d’interviewer quelqu’un qui se tient en état de choc auprès du cadavre de sa femme. C’est indécent _ sur l’articulation de l’image et de la parole, lire les travaux décisifs de mon amie Marie-José Mondzain : Homo spectator, ou L’image peut-elle tuer ? _, et c’est une véritable violence faite aux gens.

    …
    – Lors d’un attentat comme celui de Nice, des photos et des vidéos parfois insoutenables sont diffusées sur les réseaux sociaux, et la modération des contenus n’y étant effectuée qu’a posteriori, certaines continuent d’y circuler pendant plusieurs jours. Que peut-on faire contre cette violence-là ?

    …
    – Pas grand-chose. De même que pour les images de décapitation produites par l’organisation Etat islamique : on les trouve sans difficulté, et il y a toujours des sites qui les reprennent. Est-ce que c’est grave ? Oui et non. Il y a toujours eu une pornographie de la violence _ voilà ! et ce concept est bien sûr à développer !!! _, et il y aura toujours des sites qui tenteront de braver la loi pour la diffuser. Les réseaux sociaux sont ce que les gens en font, on y trouve donc le meilleur comme le pire. C’est le jeu.
    Ce qui est beaucoup plus préoccupant à mes yeux, je le répète, c’est l’évolution des médias officiels _ d’ample diffusion et quasi officielle, eux : d’où leur autorité… _ sous l’effet de la compétition et de l’urgence. C’est à eux de faire la différence avec les réseaux sociaux et de revenir à leurs conditions premières d’exercice. Faire la course pour obtenir le maximum de tweets et de choses vues, c’est une dépravation _ terriblement dangereuse _ du média institutionnel. Une perversion _ oui _ à laquelle les politiciens sont d’ailleurs _ hélas _ les premiers à participer : dans ces moments de crise, ils se précipitent tous pour passer à la télévision. En oubliant qu’ils font ainsi _ et comment ! _ le jeu du terrorisme, qui atteint en partie son but lorsqu’une société ne parle plus _ et ne résonne plus _ que de lui.

    …

    …

    Un entretien incisif (et sans langue de bois) qui donne bien à penser…

    …

    …
    Titus Curiosus, ce jeudi 21 juillet 2016

  • La pénétrante puissance et la force de poésie d’Isabelle Rozenbaum en l’aventure de sa campagne de 30 mois de photographie du chantier de la Cité du Vin, de Bordeaux

    Jeudi 9 juin dernier, à 18h 30, à la _ magnifique _ salle d’Exposition _ et très grande : quels superbes espaces ! _ de la _ toute neuve _ Cité du Vin de Bordeaux :

    …

    éblouissement radieux des 88 photos, de très grand _ ô combien justifié ! _ format, et d’une époustouflante netteté, et force, jusqu’au sublime, des couleurs !

    _ « à mes yeux, écrit magnifiquement Isabelle Rozenbaum, page 117 de son Tentative d’épuisement d’un lieu bordelais, la couleur est plutôt un défi qui permet de donner à la photographie sa dimension charnelle _ et c’est tout simplement là un aspect fondamental de l’idiosyncrasie rozenbaumienne ! (…) La couleur permet un champ perceptif plus large _ oui ! _ : elle donne sa véritable épaisseur à l’image _ oui ! c’est là encore un élément très important de la puissance (rare !) et force de poésie (michel-angelesque !) de cette artiste _, mais également son expression, sa lumière, sa profondeur, sa personnalité « … _,

    de la moisson photographique d’Isabelle Rozenbaum _ une « aventure  » : sans garanties institutionnelles formelles au départ… _ sur le chantier de construction de la Cité du Vin, à Bordeaux ;

    …

    une moisson photographique profondément généreuse : quelques 500 très belles, voire sublimes, photos _ sur le trilemme des concepts de beauté, de sublime et de grâce, lire le décisif travail de Baldine Saint-Girons : Le Pouvoir esthétique, paru aux Éditions Manucius, en 2014 _ ayant été au final sélectionnées ce printemps 2016, à montrer,

    d’une part en l’éblouissante _ rien moins ! _ exposition Carte blanche à Isabelle Rozenbaum _ le regard d’une photographe sur l’aventure du chantier de la Cité du Vin (en la très vaste et très belle Salle d’Expositions de la Cité du Vin, du 1er juin 2016 au 8 janvier 2017),

    et d’autre part dans les splendides et passionnants livres accompagnant cette merveilleuse exposition, et qui physiquement lui survivront ! :

    La Cité du Vin

    et Tentative d’épuisement d’un lieu bordelais _ Architecture et photographie au XXIe siècle La Cité du Vin) ;

    …

    500 photos sélectionnées parmi des milliers d’autres prises trente mois durant (d’octobre 2013 pour les premières _ in le chapitre Photogénie _, à mars 2016 pour la toute dernière, un _ stupéfiant ! _ panorama sur le fleuve, présente _ in extremis _ à l’exposition, mais absente des deux livres, car réalisée postérieurement à la rédaction du tout dernier chapitre, Ouverture, daté du 11 février 2016, de Tentative d’épuisement d’un lieu bordelais d’Isabelle Rozenbaum ; le chantier (dont sont encore visibles sur cette ultime photo les Algeco pas encore démontés…) n’allait être bouclé que cinq ou six jours plus tard… ;

    …

    toutes ces photos, donc,

    les 88 de l’exposition, comme les 495 des deux livres (les 231, de très grand format _ quelle réussite ! _, de La Cité du Vin, le grand et très beau livre _ quel choc ! plus j’y regarde et m’y délecte, plus je l’admire ! _, le livre en quelque sorte officiel _ et idéalement réussi : un absolu chef d’œuvre de livre de photos !!! _ marquant, comme l’exposition, l’inauguration de la Cité du Vin ; et les 264, de petit format, de l’intime et réflexif Tentative d’épuisement d’un lieu bordelais _ Architecture et photographie au XXIe siècle La Cité du Vin),

    ont été prises, shootées, dans l’immédiateté _ inquiète ? jouissive ? patiente ? tendue ? _ de la sensation-intuition de qu’il y avait à saisir _ sur le champ ! _ et ne pas manquer de ce chantier de trente mois de construction ;

    …

    le champ d’action du shooting de la photographe n’étant autre, en effet et aussi, que le territoire d’action et la chasse gardée du divin Kairos, ce terrible petit dieu malicieux qui prodigue souverainement ses cadeaux à ceux qu’il croise, et veulent bien les saisir à son passage, mais coupe la main de ceux qui voudraient prendre ce qu’il offrait quand c’est trop tard, qu’il est passé, irrattrapable, et sans retour…  _ mais il y a certes aussi à méditer sur le concept cartier-bressonnien d’« instant décisif « , ainsi que le fait excellemment l’ami Bernard Plossu, par exemple en son L’abstraction invisible (cf aussi le très riche podcast de mon entretien avec Bernard Plossu le 31 janvier 2014)… _ ;

    …

    toutes ces photos

    ont été prises lors des 33 _ ou 34 : en comptant celle, panoramique, saisie le 8 mars 2016 _ visites d’Isabelle Rozenbaum sur et dans _ en totale immersion ! _ le chantier,

    quand, et même si, apparemment rien de vraiment décisif, pourtant, ne semblait s’y passer, comme, par exemple, au début, à l’automne 2013,

    dans le quotidien humble et quasi anonyme, discret _ loin, a priori, de l’héroïque… _, des travailleurs du chantier ;

    …

    George Perec, dans la sobre introduction à son Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, en 1975, présente, page 10, son propos _ « l’épuisement«  évoqué par Perec n’étant certes pas celui du lieu lui-même (!), mais celui de sa « tentative« , à lui, d’écrivain (« tentative« , ou essai (à la Montaigne), mais dès le départ, pour Perec, l’auteur de W ou le souvenir d’enfance, voué (à la Sisyphe, en quelque sorte) à l’échec, en son défi (à rien moins qu’à de l’impossible !) d’artiste (de l’Oulipo) de s’essayer à une description qui se voudrait (absolument) exhaustive ! de ce lieu… _ :

    …

    « mon propos dans les pages qui suivent a plutôt été de décrire (…) ce que l’on ne note généralement pas, ce qui ne se remarque pas, ce qui n’a pas d’importance : ce qui se passe _ quand il ne se passe rien, sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages « ;

    soit ce que l’on peut qualifier d’ »infra-ordinaire » _ cf de Georges Perec, aussi, L’infra-ordinaire… _ :

    …

    eh bien ! voilà ce sur quoi _ cet infra-ordinaire même _ se focalise, à la suite et dans les pas de Georges Perec, le regard photographique d’Isabelle Rozenbaum, quant à l’efficace quasi invisible _ au moins eu égard à la visibilité finale insigne (et admirée) de l’œuvre d’architecture, achevée, durable, et brillante ! surtout, d’Anouk Legendre et Nicolas Desmazières _ de l’œuvre au quotidien, aussitôt recouverte, passée, et oubliée ensuite, des ouvriers de ce chantier ;

    …

    toutes ces photos ont été prises sur le champ, à la fois bousculant et espéré-désiré, de la rencontre (sous les auspices du divin Kairos) de ce qui là surgissait, offert à la saisie, au quart de seconde, du regard ultra-ouvert à l’inouï et à l’invu, et qui soit nécessairement, et même puissamment, significatif (c’est ce qui était espéré-désiré !), de ce réel _ profond, jusqu’au vertige : que viennent montrer certaines photos ! ; en même temps que charnel : il faut y insister ! _ à rencontrer-accueillir et appréhender-cueillir en des shoots photographiques, du working in progress des travailleurs du chantier _ cf Victor Hugo : Les Travailleurs de la mer… _, en sa vérité et beauté (et sublime, même) ;

    …

    de ce réel se présentant, donnant, offrant (et dans le risque permanent, aussi, pour la photographe, de le manquer), de quart de seconde en quart de seconde, en sa traque photographique, en quelque infime et quasi invisible, mais formidablement puissante, accroche _ charnelle _ à saisir par la photographe et son objectif, à l’instant même (et pas trop tard !), de l’étincelle de la rencontre de ce regard et de ce capté visuellement et photographiquement _ nous offrant à percevoir à notre tour, en spectateurs un peu attentifs de l’image photographique qui en résulte, ce que le regard photographique de l’artiste (en son aptitude à quelque génie de la prise de vue…) apporte de singulièrement plus que le regard brut, hâtif, du simple quidam, fut-il aidé par quelque smartphone ; et a fortiori que la capture mécanique des images (vidéos) de rue… _ ;

    …

    un réel à dimension potentielle, via ce qu’offre à regarder et recevoir par ses images la photographe, d’éternité (c’est-à-dire de hors temps _ ainsi que le dit tranquillement Spinoza en son Éthique _) ;

    …

    un réel fondamental rare _ parce qu’infime, et extrêmement fugitif, et difficile à percevoir hors de cette saisie d’image-là, artiste ! _, se présentant, donnant, offrant à retenir ainsi, par et dans ce shoot photographique d’artiste, et via le dispositif dont fait partie l’appareil avec sa mécanique, en simple prolongement, alors, du corps et du regard en tension _ corps et regard _ parfois vertigineuse, de l’artiste ;

    …

    un réel à dimension d’éternité, donc, qui se présentera (puis donnera à percevoir-ressentir) in fine _ quand le miracle de la rencontre advenue avec l’objet est d’abord bien présent là, dans l’image ainsi recueillie _, sur (et dedans) l’image, ainsi captée, qui en résultera ;

    …

    avec, encore, donc, à son éventuelle suite, l’impact incisif décisif que celle-ci _ image d’artiste, mais sans la moindre affèterie ! qui briserait tout ! _ pourra avoir sur nos regards de spectateurs de l’image, pour peu que nous y soyons, au bon moment, à notre tour, adéquatement attentifs et happés, carrément, par la profondeur _ du fait du champ ouvert par le cadre (cf par exemple page 48 de Tentative d’épuisement d’un lieu bordelais : « Je délimite et découpe dans le réel plusieurs vues presque irréelles de la situation. Lorsque je cadre ainsi des scènes en plan rapproché et que je les visualise ensuite sur l’écran de mon appareil, celles-ci semblent représenter davantage un monde en destruction qu’en construction. La terre laisse ressortir ses strates, ses entrailles, sa chair humide et collante« …), et du fait, aussi, de la profondeur que confère le traitement puissant, ici, de la couleur (cf plus haut) _

    de ce qui, ainsi, de la chose même saisie, surgit et paraît _ et charnellement, même ! _ (cf là-dessus les bouleversantes analyses, en même temps qu’infiniment pertinentes, jusqu’au frisson à les lire, de l’amie Baldine Saint-Girons en son merveilleux L’Acte esthétique, et celles de l’amie Marie-José Mondzain en son indispensable Homo spectator _ voir, faire voir…) ;

    …

    mais un réel (celui, infra-ordinaire, des actes mêmes de travail du chantier) à dimension d’éternité, du moins en puissance _ quant à sa perceptibilité (sur le champ) par la photographe en ses shootings, d’abord ; puis par nous, à sa suite, en regardant vraiment ses photos… _, se présentant au départ on ne peut plus humblement et discrètement, à ce regard susceptible de devenir à la seconde même épidermiquement « halluciné », de l’artiste photographe, à ce moment de sa campagne photographique, au fil de sa quête de prise d’images justes (impliquant, en regard (et à sa suite), pour les accueillir et cueillir, ses propres gestes adéquats de photographe), de ce qui physiquement, geste par geste de travail accompli sur et en ce chantier, se construisait ainsi et s’élevait peu à peu, durant trente mois, de la Cité du Vin, sur le terrain d’abord chaotique (et très souvent boueux), de ce titanesque et héroïque, à certains autres égards, chantier ;

    …

    et cela, avec la plus grande (et même extrême !) justesse d’image requise, en permanence _ c’est là tout simplement une condition artistique sine qua non ! _, nonobstant fatigues, doutes et angoisses du quotidien du (ou de la) photographe en son _ épuisant ? en son extrême exigence… _ travail photographique comme en sa vie tout court, face au quotidien (infra-ordinaire, donc) du travail se donnant à cueillir-saisir là, en ce terrain, ce chantier, de ces milliers de gestes infra-ordinairement professionnels, eux aussi, effectués par chacun des acteurs-artisans opérant (chacun à sa manœuvre, et tous, en partie du moins, à main d’hommes et femmes, humainement, donc, outils et machines aidant _ que de splendides photos d’eux ! _ ) de ce chantier,

    à tenter de capter et mettre en lumière _ photographie signifiant « écriture de la lumière« , nous rappelle Isabelle page 97 de son Tentative d’épuisement d’un lieu bordelais…  _ sur l’image photographique à réaliser, des milliers de fois ;

    …

    …

    éblouissement radieux, donc _ je reprends l’élan de ma toute première phrase, et du point de vue du regardeur… _ des 88 photos, de très grand format _ c’est capital ! _,

    et d’une époustouflante netteté _ même quand la luminosité de certains jours, trop forte et quasi aveuglante, pose comme un filtre général cotonneux sur tout ou partie de l’image

    …

    (par exemple, dans de magnifiques photos au ciel blanc :

    celle, non légendée, en double-page, pages 94-95 ; celles intitulées « une mise en place de tours d’échafaudages« , pages 96-97 ; celle intitulée « des cages d’armature en attente« , en double-page, pages 98-99 ; celles intitulées « Le coulage du béton« , pages 114-115 ; celle intitulée « Une banche avec ses contreventements« , page 121 ; la grandiose « le camion-grue avec le tuyau pompe qui achemine le béton », en double-page, aux pages 128-129 ; celle intitulée « La préparation avant le coulage du plancher bas d’un étage« , page 144 ; ou encore la prodigieuse « La pose des premiers arcs de la tour« , en double page, aux pages 176-177 ; et encore l’affolante image des « alpinistes«  défiant la pesanteur en leurs acrobaties, à la double-page 234-235, au sein de la superlative série légendée « La pose des verres sérigraphiés de la vêture«  ; etc. ;

    et aussi, voire surtout, mais sans ciel cette fois, les deux magiques photos (on dirait de purs crayonnages de Cy Twombly !) légendées « Un plancher bas et des voiles montés« , page 153) ;

    il faut bien souligner que ce facteur de la netteté est tout spécialement décisif  dans la puissance de l’art d’Isabelle Rozenblaum ! _

    …

    et époustouflante force, jusqu’au sublime, aussi, des couleurs ! _ que j’ai immédiatement souligné, comme facteur de profondeur du rendu de l’image, lui permettant d’atteindre la chair même (et le mot apparaît, on ne peut plus adéquatement !, à quelques reprises, sous la plume d’Isabelle…) du réel ainsi somptueusement capté… _,

    de la moisson photographique d’Isabelle Rozenblaum ;

    …

    résultant de la rencontre _ renouvelée à 33 reprises de quelques heures chaque fois _ avec les gestes du chantier, de la radicalement attentive, et hyper-intense, traque photographique _ à rebours de la fatigue physique pouvant aller, parfois, jusqu’à l’épuisement ! _ des 30 mois passés sur et en ce chantier de construction de la Cité du Vin,

    qu’a suivi, avec un très pressant permanent sentiment de nécessité et urgence (artistiques), Isabelle Rozenbaum.

    …

    …

    Nécessité et urgence (artistiques), en effet,

    d’une singulière « mission » d’artiste impérativement échue, à elle, Isabelle Rozenbaum

    _ « La mission de photographier un chantier n’est vraiment pas une mince affaire «, écrit-elle page 66 de Tentative d’épuisement d’un lieu bordelais ; « Je vis donc cette mission _ voilà le terme ! _ avec désir et exigence, presque avec nécessité, comme s’il s’agissait finalement _ ah ! _, pour moi _ artiste s’il en est, des processus… _, de répondre à un besoin impérieux _ besoin à déchiffrer (et défricher), œuvre à œuvre… _ qui dépasserait à la fois l’architecture et la photographie « _ c’est bien intéressant ! _ ;

    et « Je sens (au fur et à mesure de « l’écriture des mots » de ce carnet de bord, crucial donc pour l’artiste, qu’est Tentative d’épuisement d’un lieu bordelais) que la pratique même de ma photographie, cette « écriture de la lumière », devient, au fur et à mesure de cette mission, plus ambitieuse, plus forte _ oui ! à la Michel-Ange… _, plus rigoureuse également «, écrit-elle aussi page 97, au chapitre Écriture de ce carnet de bord, avec lequel la photographe peut dialoguer et avancer… _ ;

    …

    une singulière « mission » de « révélation » (photographique, en l’occurrence) du réel le plus profond et le plus vrai (et le plus beau, aussi !) _ qui soit rendu le plus justement possible, et en beauté active, dynamique (et non en document passif, inerte), sur chaque photo à réaliser _, de ce chantier de construction de la Cité du Vin de Bordeaux

    _ ces divers mots, spécialement ceux de « mission « et « révélation «, revenant significativement à diverses reprises sous la plume d’Isabelle Rozenbaum en ce passionnant carnet de bord évolutif qu’est Tentative d’épuisement d’un lieu bordelais : aux pages 33, 64, 66, 97, 125, 129 (en un chapitre qui s’intitule « révélation « !), 137… _,

    …

    à destination de quelque vrai regardeur (à venir)  qui viendra contempler vraiment (et jouir à son tour de) de ce réel _ du chantier de construction, tel qu’il eut lieu, en amont du bâtiment achevé d’aujourd’hui… _ qu’a su si superbement percevoir le regard photographique d’artiste d’Isabelle Rozenbaum, et que donnent à percevoir désormais aussi  à qui sait vraiment les regarder, ces sublimes images-photos, qui en demeurent :

    en quelque exposition et en quelque livre, à venir, eux aussi _ je me place ici au tout début de cette improbable (au départ) aventure photographique _ ;

    …

    exposition et livres qui soient les médiateurs, à leur tour, de ce que la photo, sur le chantier même, aura su, en (et de) l’infra-ordinaire des gestes, des corps, des outils, des matières, apercevoir et recueillir et garder (pour longtemps, pour toujours) du travail s’accomplissant, et maintenant accompli ;

    …

    et sublimes images-photos que voici, à nous offertes aujourd’hui, qui avons la chance et la joie insignes de pouvoir les regarder-contempler-scruter vraiment et à loisir, en cette splendide exposition Carte blanche à Isabelle Rozenbaum _ le regard d’une photographe sur l’aventure du chantier de la Cité du Vin, à la Cité du Vin,

    de même _ et différemment, encore _ qu’en ces deux livres eux-mêmes dissemblables, et chacun singulier, La Cité du Vin et Tentative d’épuisement d’un lieu bordelais _ Architecture et photographie au XXIe siècle La Cité du Vin, que le magnifique éditeur d’Elytis, Xavier Mouginet, a su offrir, en magicien à son tour, à notre bonheur!.. ;

    …

    en l’urgence, déjà alors _ au moment des actes de photographie, sur le chantier _, des métamorphoses _ permanentes et finalement rapides, en ces 30 mois de chantier (et à raison d’une visite à peu près mensuelle de la photographe)… _ de ce chantier de construction de cette Cité du Vin, à Bordeaux :

    …

    métamorphoses rapides _ paradoxalement, eu égard à la tâche à certains égards titanesque de ses acteurs mobilisés sur le terrain, en leurs divers corps de métier, au quotidien de leurs gestes professionnels de constructeurs, ainsi que l’avèrent aussi ces photos _ ;

    …

    et métamorphoses perceptibles _ non seulement en l’élévation architecturale progressive, mois après mois, de ce superbe bâtiment-monument en dur de la Cité du Vin, au-dessus du fleuve et des quartiers, en chantier eux aussi, de Bacalan et des Bassins à flot ;

    mais aussi et désormais pour toujours, dans les images-photos que nous donne à contempler-scruter en toute sérénité, Isabelle Rozenbaum, tant en sa présente lumineuse exposition à la Cité du Vin, qu’en ces deux lumineux livres ! ;

    …

    mais l’artiste photographe, venue à 33 reprises (plus une toute dernière le 8 mars 2016) sur le chantier (sources des 33 chapitres de son Tentative d’épuisement d’un lieu bordelais) ces 30 mois, redoutait aussi de manquer, entre-temps (c’est-à-dire entre deux de ses visites au (et sur, et dans le) chantier) ;

    de manquer la moindre étape décisive significative des processus et des changements cruciaux pouvant avoir eu lieu dans quelque entre-deux de ses visites (à peu près mensuelles, donc) au chantier, qui aurait, ainsi, pu échapper à l’ouverture-inquiétude-jouissance amoureusement attentive de son regard photographique, et donc à ses photos… _ ;

    …

    en l’urgence, déjà, alors, des métamorphoses permanentes, et finalement rapides, mais aussi irréversibles,

    de ce vaste et diversifié chantier en travail, sans cesse en évolution, au fur et à mesure des contributions de chacun des acteurs des divers corps de métier s’y succédant, au fil de ces 30 mois, et de ce que chacun d’entre ces divers professionnels du bâtiment réalisait, du bâtiment final, en sa tâche spécifique et peut-être unique, ce jour, cette heure et à cette seconde-là ;

    …

    et qu’avait à saisir, pour l’éternité _ celle-là même de l’art (en l’occurrence photographique), en sa capacité de justesse (probe et dépourvue du moindre maniérisme ; mais charnelle aussi, et ô combien !..) à l’égard de ce réel, en sa vérité et beauté (et parfois, voire souvent, sublime !) _, la photo d’Isabelle Rozenbaum.

    …

    …

    Les premières photos du chantier, quasi vide au tout début (sauf, très bientôt, des monceaux chaotiques de terre, et la boue _ donnant lieu très vite, en effet, à de sublimes photos ! Par exemple, la très noire (à la Louise Bourgeois)  araignée de terre grasse de la page 47 de La Cité du Vin (légendée « Terrassement autour des longrines «) ; ou bien les deux photos en double-page, et non légendées, aux pages 36-37 et 40-41 ; et d’autres encore, telles, par exemple, celles, de nuit et légendées « Début des forages pour les pieux de fondation «, de la page 34 _),

    datent du lundi 21 octobre, du mercredi 30 octobre et _ pour celles prises de nuit _ du mardi 12 novembre 2013 ;

    et la toute dernière _ présente au terme même du parcours de l’exposition, mais absente des deux livres _, un sublime _ oui ! _ panorama _ simplement assorti d’un cartel la datant : « 8 mars 2016 » _, où la vue sur le fleuve Garonne prend des allures de Bergen, en Norvège, ou de Vancouver, en Colombie britannique, au Canada,

    date du mardi 8 mars 2013.

    …

    …

    Le titre complet de l’exposition est : Carte blanche à Isabelle Rozenbaum _ le regard d’une photographe sur l’aventure du chantier de la Cité du Vin

    _ aventure, donc, architecturale, pour Anouk Legendre et Nicolas Desmazières, les architectes-concepteurs de l’Agence XTU, ainsi que Dominique Zentelin, le directeur opérationnel du cabinet XTU ;

    et aventure de construction, bien sûr, pour les membres de tous les divers corps de métier des entreprises Vinci Construction et SMAC, tout d’abord ;

    mais aussi aventure photographique, pour Isabelle Rozenbaum ;

    aventure éditoriale, pour Xavier Mouginet, le directeur des Éditions Elytis ;

    et aventure, encore, d’exposition, pour Philippe Massol, directeur de la Cité du Vin, Laurence Chesneau-Dupin, directrice culturelle de la Cité du Vin, et Marion Eybert, responsable des Expositions à la Cité du Vin…

    …
    …
    Puis, hier jeudi 16 juin, à 18h, à l’Auditorium Thomas Jefferson de la même Cité du Vin de Bordeaux :

    …

    conférence de présentation de cette exposition Carte blanche à Isabelle Rozenbaum _ le regard d’une photographe sur l’aventure du chantier de la Cité du Vin,

    en un entretien de Francis Lippa, philosophe (et vice-président de la Société de Philosophie de Bordeaux) _ spécialement curieux de poïétique, c’est-à-dire des arcanes de la création ; cf sur ce blog En cherchant bien son récent article du 1er juin à propos du compositeur Karol Beffa : L’intelligence très sensible de la musique du magnifique Karol Beffa : de lumineuses Leçons au Collège de France _,

    avec l’artiste Isabelle Rozenbaum

    _ on peut écouter le podcast de leur entretien (jubilatoire !) du 3 décembre 2013, à la librairie Mollat, à propos du (passionnant) précédent travail d’Isabelle Rozenblaum, l’extraordinaire Les Corps culinaires... _,

    et avec Xavier Mouginet, l’éditeur (aux Éditions Elytis) des deux livres superbes et indispensables pour bien regarder encore ces photos, et bien méditer, à notre tour, sur elles,

    telles qu’elles sont issues de cette campagne de photographies de 30 mois, et de cette _ éblouissante _ exposition _ ouverte du 1er juin 2016 au 8 janvier 2017 : à découvrir en même temps que la Cité du Vin _ :

    …

    La Cité du Vin, d’une part, le (très beau) grand livre (officiel),

    comportant 231 photos couleurs de très grand format _ pleine page souvent ! et c’est aussi nécessaire que mérité ! _, et avec des cadrages parfois époustouflants _ oui ! _, mais sans le moindre maniérisme :

    au service infiniment probe de la plus grande justesse, seulement, mais pas moins !, du rendu (par l’image merveilleusement cadrée) de ce qui, vu et surtout ressenti par l’artiste, nous est donné à voir et intensément ressentir, via et en ces formes-là (d’images belles ou sublimes), à notre tour ! ;

    en un acte esthétique, pour reprendre l’expression de Baldine Saint-Girons, en son indispensable et magnifique L’Acte esthétique… ; cf aussi, là-dessus, le tout aussi indispensable et tout aussi passionnant et juste Homo spectator _ voir, faire voir, de Marie-José Mondzain) ;

    …

    et, d’autre part, Tentative d’épuisement d’un lieu bordelais _ Architecture et photographie au XXIe siècle La Cité du Vin,

    un carnet de bord (et de méditation) intime (comportant, aussi, 264 photos, mais de petit format _ toutes différentes des 231 images du très beau grand livre officiel, et au nombre de huit sur une page, chaque fois (8 x 33 = 264) _) ;

    …

    carnet tenu, quasi in situ, par la photographe Isabelle Rozenbaum réfléchissant-méditant par cette écriture même sur son travail alors en cours de photographe, face au (et dans le) chantier, du 21 octobre 2013 jusqu’au 11 février 2016 ;

    …

    et carnet aménagé et re-travaillé un peu, quasi in situ encore, et toujours au fur et à mesure, en 33 chapitres _ correspondant au nombre de ses interventions photographiques successives sur le chantier : les dates et heures de ces écritures sont chaque fois données, ainsi que le temps qu’il faisait, et la qualité de la lumière, la luminosité ce moment-là ce jour-là… _, muni chacun d’un titre, et conclu chacun par une citation d’un photographe ou d’un philosophe ayant réfléchi sur la photographie ;

    sur le modèle, au départ du moins, du Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, de George Perec, paru en 1975.

    …

    …

    J’ai personnellement eu la chance de parcourir tranquillement, à mon rythme, et à mon complet loisir, deux fois jusqu’ici, l’exposition, en son accrochage magnifique (et ô combien lumineux !), et selon des formats de très grande ampleur, parfaitement adéquats à cela même (de grand _ y compris pour les images de simples outils ! _) que ces photos nous montrent.

    …

    Et bien sûr le regard de ma seconde visite va plus loin _ et plus profond : que d’images-mondes, ici… _ que le regard de la première visite, au cours de laquelle, par exemple, je n’avais pas remarqué les cartels _ discrets, il est vrai, mais constants ; et certainement indispensables ! _ indiquant la date de chacune de ces photos…

    …
    Je remarque _ et le communique à Xavier Mouginet et Isabelle Rozenbaum qui m’accompagnent lors d’un dernier tour de l’expo, juste avant notre entretien-conférence à l’Auditorium _ que la grande photo que j’admire tant des « alpinistes » lors de « la pose des verres sérigraphiés de la vêture », virevoltant très en hauteur sur la façade du bâtiment de la Cité du Vin, et image admirée aux pages 234-235 de l’éblouissant La Cité du Vin,

    et qui se trouve, dans l’exposition, présentée à droite en un extraordinaire tryptique consacré à ces opérations quasi dansées des « alpinistes » _ mais dans ce spectaculaire et acrobatique tryptique, la photo placée au centre, plus grande que celle qui me plait tant dans le livre, vole en quelque sorte la vedette à celle qui m’a ô combien plu sur la pleine double-page du livre, et qui, donnée ici un peu plus petite (que sa voisine du tryptique), est placée à droite et en léger contrebas… _,

    ne me fait pas le même effet (de sidération) que sur la double page, et sans bord, dans le livre :

    …

    c’est que tout regard sur l’image dépend aussi de son contexte, comme de sa taille,

    commentent Isabelle et Xavier ;

    d’où l’importance du montage, dans l’exposition comme dans le livre,

    de ce qui sera montré être regardé…

    …

    …

    Et les images d’Isabelle Rozenbaum,

    en leur extraordinaire netteté _ qui apparente à mes yeux, et pour prendre un exemple, la sublime ! sculpturale photo (non légendée) de la double-page 32-33 des deux mains gantées posées sur un plan dessiné du bâtiment de la Cité du Vin déployé à terre (ainsi qu’un pied chaussé un peu boueux, empiétant sur ce plan, légèrement déchiré là ; sans rien d’autre de perceptible du corps de cet homme)

    aux deux mains (à la rencontre) de Dieu-le-Père et Adam, de Michel-Ange, au plafond de la chapelle Sixtine ! _

    et en leurs impressionnantes couleurs _ par exemple celles de la photo (sans légende) de la double-page 126-127 ; ou celles de la photo légendée « mesures et contrôles ponctuent la vie sur le chantier « , page 135 ; ou aussi celles de la photo, si étrange, de la « préparation des platines qui soutiendront la vêture «, à la double page 214-215 _,

    respirent merveilleusement, et s’approfondissent aussi, dans le format le plus large possible

    _ tel, aussi, celui de l’écran de l’Auditorium où quelques unes d’entre ces splendides images-photos étaient projetées pendant notre entretien-conférence de jeudi 16 juin dernier !

    …

    D’où la très grande importance,

    non seulement du tirage des photos, bien sûr !,

    mais aussi du montage de ces photos,

    tant dans les soins portés à l’accrochage de l’exposition,

    que dans ceux portés à la mise en page du livre : éblouissante, elle aussi.

    …

    Ainsi le travail éditorial de Xavier Mouginet est-il proprement époustouflant !!!

    …

    Aussi, pouvoir revenir et se reporter sans cesse aux détails des images qu’offre le livre _ et un livre aussi beau et riche que ce magnifique La Cité du Vin ! _ est proprement extraordinaire ;

    chaque nouveau parcours de ces images au fil du livre,

    de même que chaque nouveau parcours de la salle d’Expositions de la Cité du Vin,

    nous faisant découvrir et contempler chaque fois de nouvelles merveilles !

    …
    C’est admirable !

    …

    …

    Titus Curiosus, ce vendredi 17 juin 2016