Catégorie : Rencontres

  • L’incisivité du dire de Martin Rueff : Michel Deguy, Pier-Paolo Pasolini, Emberlificoni et le Jean-Jacques Rousseau de « Julie ou la Nouvelle Héloïse »

    Le choix de Céline Spector de donner la parole, dans le cadre des conférences de la saison 2009-2010 de la « Société de Philosophie de Bordeaux« , à l’excellent Martin Rueff mardi dernier 8 décembre sur le sujet du « temps du récit » dans l’œuvre, multiforme _ et sous cet égard aussi, particulièrement intéressante ! _, de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) _ entre « L’Émile« , en 1762, et « Julie, ou la Nouvelle Héloïse« , en 1761 ; ou, encore, le premier des « Dialogues » (in « Rousseau, juge de Jean-Jacques« , commencé de rédiger en 1772 et paru, posthume, en 1780) _ en une conférence d’une très grande finesse _ à partir des réactions dont témoigna Rousseau lui-même à l’ultime tableau de Nicolas Poussin dont le sujet est « Le Déluge« , en « L’Hiver » de la sublimissime série des « Quatre saisons » du peintre des Andelys (1594-1665) : on peut les admirer se faisant face, les quatre, à un carrefour de grands couloirs du Louvre (depuis qu’elles furent intégrées, ces quatre-là, aux collections royales, Louis XIV les ayant gagnées, au jeu de paume, en 1665, contre le premier duc (après le cardinal lui-même !) de Richelieu (Armand-Jean, 1639-1715 : celui-ci, petit-neveu du cardinal, héritant du titre par lettres patentes, en 1657) qui les avait commandées au « romain«  Nicolas Poussin !  au sein d’un lot de vingt-cinq tableaux de la collection du duc de Richelieu !.. _ ;

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    le choix de Céline Spector de donner la parole à l’excellent Martin Rueff en une conférence d’une très grande finesse intitulée « Le Pas et l’abîme _ ou la causalité du roman gris » _ c’est-à-dire faisant (assez virtuosement !..) l’économie du romanesque, à la Samuel Richardson (1689-1761) : « romanesque«  réputé (justement ! se reporter aux chiffres !) vendeur … : avec un immense succès pour pareil exploit d’écriture (grise, donc, ici…) ! Le roman (« gris« ) de Jean-Jacques « Julie, ou la Nouvelle Héloïse« , qui parut en 1761 chez l’éditeur Marc-Michel Rey à Amsterdam et qui allait être maintes fois réédité, fut, en effet, lui aussi, à son tour, après le « Pamela«  (en 1740) et le « Clarisse Harlowe » (en 1748) de Richardson, l’un des plus grands succès de librairie de la fin du XVIIIe siècle _,

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    le choix de Céline Spector de donner la parole à l’excellent Martin Rueff

    m’a non seulement personnellement permis d’un peu mieux pénétrer dans la pluralité des régimes d’écriture du très ingénieux polygraphe qu’a été Jean-Jacques Rousseau, insatiable chercheur de formes de reconnaissance éditoriales (ainsi qu’aussi de la part du lectorat), au moins autant que sociales, de sa singularité, en ce riche « siècle des Lumières« , au milieu de tant de talents d’esprits eux-mêmes acérés et brillants se disputant la focalisation des attentions des regards des membres assidus des salons parisiens _ Céline Spector m’avait déjà recommandé, il y a quelque temps, quand je lui faisais part de mon goût pour le très riche d’enseignements divers « L’Âge de la conversation« , de Benedetta Craveri (après son passionnant, déjà, « Madame du Deffand et son monde« ), du travail foisonnant, lui aussi, « Le Monde des salons : sociabilité et mondanité à Paris au XVIIIème siècle » d’Antoine Lilti _,

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    mais aussi, et mieux encore _ pour ce qui concerne ma curiosité personnelle ! _, signalé le travail de fond de Martin Rueff _ d’abord, le colloque de Cerisy, en mai 2006 : « Michel Deguy : l’allégresse pensive«  (aux Éditions Belin) ; puis le récent « Différence et identité : Michel Deguy, situation d’un poète lyrique à l’apogée du capitalisme culturel« … _ autour des soucis de l’incisivité de la parole d’un esprit aussi judicieux et lucide que celui de ce contemporain majeur, aujourd’hui, qu’est Michel Deguy _ né en 1930, c’est son ami Jean-Marie Pontévia (1930-1982), mon maître d’Esthétique à la Faculté des Lettres de Bordeaux, qui m’avait fait découvrir son œuvre avec « Actes« , dès 1966… _ :

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    du « grand » Michel Deguy, lire en toute première et radicale urgence son indispensable et si remarquablement incisif, en effet, « Le Sens de la visite« , paru aux Éditions Stock en septembre 2006 : un livre lui-même majeur (!!!) _ qu’il m’est arrivé plus d’une fois de citer dans des articles de mon blog, tout particulièrement pour sa critique acerbe et tellement perspicace de ce qui se présente, expose, affiche, montre (à quelque reconnaissance « admirative«  d’autres : un public…) comme « culturel« …

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    Le titre même de ce travail majeur pour l’intelligence même de notre aujourd’hui _ rien moins ! _ qu’est ce « Différence et identité : Michel Deguy, situation d’un poète lyrique à l’apogée du capitalisme culturel »

    s’éclairant par ces lignes superbes de l’ »Avertissement » (qui ouvre et nous présente le travail de ce livre généreusement ample _ de 460 pages : alertes autant que charnues ! _ en même temps que merveilleusement précis _ l’« Avertissement » court de la page 7 à la page 36) de Martin Rueff, à la page 11 :

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    « En dépit de ses inachèvements et de sa difficulté, l’étude de Walter Benjamin sur Baudelaire

    _ « Charles Baudelaire _ Un poète lyrique à l’apogée du capitalisme » !.. traduite en français par Jean-Yves Lacoste en une parution chez Payot en 1982 ; et rééditée en « Petite bibliothèque Payot » en 2002 _,

    dont je reprends le titre

    et dont j’essaie de prolonger l’enquête _ nous avise très précieusement Martin Rueff en cette page 11 de son grand essai _

    eût dû convaincre les plus obtus

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    _ c’est-à-dire ceux qui s’obstinent à comprendre « la question de la situation en terme de « réduction » (sociologique, économique, philosophique, etc…) et qui restent prisonniers du schème mal entendu d’une poésie comète impossible à situer, collection d’hapax et de constellations inexplicables« . Avec cette double conséquence (malheureuse !) qu’« ils dessinent des cartes où les fleuves sont privés de source et dont l’embouchure se perd«  et que, alors, « on a du mal à inscrire les noms dans le paysage«  _ de la vraie culture _ ;  qu’« on se perd«  ; et qu’« on se prend à rêver _ seulement !.. _ sur des portulans anciens où la poésie semblait plus facile à situer » _ et pour cause : bien des « routes de culture«  se sont depuis bien brouillées, en la « modernité«  hyper-technologisée… ; il s’agit là des phrases précédant immédiatement celle qui fournit la clé du titre de l’essai de Martin Rueff ! _

    …

    eût dû convaincre les plus obtus« , donc, que

    « situer un poète,

    c’est se donner le moyen de le lire :

    …

    se loger dans la réceptivité imposée par son œuvre,

    l’habiter,

    faire se rejoindre les conditions de son intelligibilité et les dimensions ouvertes par sa sensibilité. »

    …

    Ainsi que « comprendre sa beauté« , toujours page 11.

    …

    Et Martin Rueff de préciser encore, un peu plus largement, et toujours page 11 de cet « Avertissement«  :

    …

    « Toute situation de la poésie implique une réflexion sur l’imaginaire politique et social de la langue, une thèse sur les rapports entre les catégories historiques et les catégories linguistiques. Cette réflexion animait  _ oui ! _ la pensée de Walter Benjamin« . Et « Elle est au cœur de la réflexion de Michel Deguy sur la langue de la littérature  _ « Qu’est devenue la beauté « en français » (ou du français, si vous préférez) ?«  (in « Le Grand cahier Michel Deguy » qu’a dirigé et publié Jean-Pierre Moussaron, aux Éditions « Le Bleu du ciel« , à Bordeaux, en 2007) _ et de ses méditations récurrentes sur la traduction« , toujours page 11 de son magnifique « Différence et identité « …

    …

    Voilà pour présenter bien trop rapidement ce grand livre

    _ auquel je ne manquerai pas de consacrer un plein (et vrai) article…

    …

    L’article récent de  Jean-Claude Pinson sur « Différence et identité : Michel Deguy, situation d’un poète lyrique à l’apogée du capitalisme culturel » de Martin Rueff

    est assez judicieux pour que je me permette de le relayer (à lire) ici…

    …

    Le voici :

    …

    « Si Michel Deguy, parmi les poètes de sa génération, n’est ni le plus immédiatement lyrique ni le plus avant-gardiste, il est cependant, nous dit Martin Rueff, le « plus décisif » _ un adjectif particulièrement perspicace ! Or, pour qu’une œuvre puisse être envisagée à _ juste _ hauteur de ses enjeux et de son ambition propres (de sa décisive incidence _ voilà ! _), il ne lui suffit pas de persister dans son être. Il faut encore qu’elle soit vraiment comprise et lue _ certes ! d’abord réellement « lue« , puis « vraiment comprise« , en profondeur, si je puis m’exprimer ainsi, par un large public qui fasse réellement « sienne«  sa « leçon » !..

    …

    C’est seulement alors qu’elle peut opérer _ voilà ! _ dans l’époque, une époque où plus rien de va de soi _ c’est même assez peu dire ! _ quant à la poésie _ face aux usages mercantiles massifs, marketing aidant, de la rhétorique qui a fait son (immense) retour ! Cf ici l’important travail dirigé par Gilles Philippe et Julien Piat : « La Langue littéraire _ une histoire de la prose en France de Gustave Flaubert à Claude Simon« , qui vient de paraître aux Éditions Fayard ; et sur lequel je rédigerai prochainement un article. Un travail très important ! Cette remarque étant, bien sûr, un ajout entièrement mien… Et la chose est d’autant moins aisée que l’œuvre _ poétique de Michel Deguy _, assurément difficile _ tant elle est fine, affutée, pointue jusqu’en l’« abstraction«  de concepts, et jusqu’à quelques néologismes, parfois, qu’elle manie : quand l’occasion de leur « précision«  acérée se fait « sentir« … _, déconcerte l’idée moyenne _ voilà _ de la poésie que façonnent les _ un peu trop _ habituels _ = convenus _ outils de sa réception. Dans cette perspective, en proposant l’approche la plus fouillée et synoptique _ oui ! une analyse magnifique de clarté ! _ que l’on connaisse à ce jour de l’œuvre considérable _ et le plus souvent « creusante« … _ de Deguy, le premier grand mérite _ oui ! _ de l’essai de Martin Rueff est de fournir les cadres conceptuels _ voilà ! _ d’une réception à la hauteur _ c’est exactement cela ! _ d’une poésie et d’une pensée poétique d’une rare exigence _ qui en font, aussi, les deux indissolublement, son prix.

    …

    Souvent l’érudition, plus qu’un étai, se révèle être un écran dans l’appréhension d’une œuvre. Bien qu’il fourmille de références et de notes de bas de page, le gros essai _ de 460 généreuses pages _ de Martin Rueff ne tombe pas _ en effet ! _ dans ce travers. Son érudition n’éblouit pas, mais éclaire _ c’est tout à fait cela ! _, convoquant _ avec une très grande générosité, donc _ les travaux des poéticiens comme ceux des philosophes, des anthropologues ou des linguistes, pour mieux mettre à jour et reconstruire de l’intérieur _ oui ! _ la « poétique profonde » _ en son « chantier de fouilles » en permanence poursuivi, sinon perpétuellement recommencé… _ de l’œuvre de Deguy _ voilà ! Et il n’en fallait pas moins sans doute _ au-delà des successifs ouvrages de Michel Deguy lui-même _ pour saisir les enjeux _ oui ! _ d’une œuvre qui se sera frottée _ avec un fier constant courage ! _, tout au long de plus d’un demi-siècle, à la plupart des grandes questions portées par les penseurs et créateurs de notre époque (de Heidegger à Derrida ou Negri en passant par Zanzotto ou Claude Lanzmann). Ce faisant, la somme de Martin Rueff, au-delà de l’œuvre propre de Michel Deguy, se présente _ aussi, même si c’est en une parfaite discrétion ! _ comme un grand traité de poétique _ oui ! _, susceptible de nourrir la réflexion _ oui ! _ de tous ceux qui continuent aujourd’hui à penser que l’affaire de la poésie, dans le moment même de son retrait, demeure paradoxalement une chose des plus sérieuse _ et comment ! Car si la naïveté (une naïveté seconde) peut être aujourd’hui recherchée par le poème, nul ne peut plus ignorer, « après le constat de Schiller et la leçon de Baudelaire », que la naïveté théorique n’est plus, ne peut plus, elle, être de mise _ cf pages 194-195.

    …

    En écho à Heidegger («Identité et différence », dans « Questions I« ) et à Deleuze (« Différence et répétition« ), le livre de Martin Rueff sonne, par son titre, comme un traité philosophique. S’il ne s’y réduit évidemment pas, ce n’est pas cependant usurpé _ en effet ! Non seulement parce que Deguy est _ bien _ un « poète métaphysique », mais parce que, déplaçant _ oui  _ les frontières ordinairement reconnues entre poésie et philosophie, l’auteur du « Tombeau de Du Bellay » _ aux Éditions Gallimard en 1973, puis en 1989 _ fait à sa façon œuvre de philosophe créateur (à propos notamment de questions aussi essentielles que celles de la différence ou du schématisme _ en effet ! _). De ce point de vue Martin Rueff n’a pas tort de parler d’un « tournant littéraire » de la phénoménologie, tournant dont le poète serait l’un des acteurs majeurs. Et l’on prend mieux la mesure, à lire cet essai majeur, de l’importance de Deguy aussi comme philosophe _ philosophe singulier, car philosophe depuis la poésie. En effet !

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    Le titre de l’essai l’indique, c’est rien de moins que dans le grand débat post-hégélien relatif aux limites de la raison dans son rapport au réel que s’inscrit la pensée de Deguy. Débat essentiel, tant pour la philosophie que pour la littérature, où l’héritage critique de Heidegger comme celui de Bataille ont connu maints développements majeurs, aussi bien chez des philosophes comme Derrida que chez des poètes penseurs comme Bonnefoy ou Prigent. Pour le dire très vite, l’apport propre de Deguy est de proposer une théorie de la connaissance poétique _ oui _ comme _ et l’expression est à relever ! _ « empirisme perçant » doublée d’une critique _ acerbe ! _ de notre époque comme apothéose de l’arraisonnement du monde _ voilà ! _ par la technique (le Gestell heideggérien) sous la forme du « culturel » _ d’où des références multipliées, ces derniers temps, aux travaux de Bernard Stiegler, de la part de Michel Deguy… À la réduction tautologique du réel, au clonage généralisé _ voilà ! _ de toute chose qui résulte du triomphe planétaire de l’image-simulacre _ cf ici les références au travail lumineux de Marie-José Mondzain _, au Goliath d’un « culturel » proprement « géocidaire » _ voilà l’urgence et l’étendue du dégât ! _, le David de la poésie et de la pensée poétique oppose, selon Deguy, une démarche qui est celle, homologique, de la comparaison _ et de la métaphore (et du métaphorique, aussi). Hospitalière, jetant de mille façons des ponts _ oui ! _ entre les choses, cette pensée du « comme », au lieu de ramener les choses à l’identique, se fait gardienne _ anti-technique _ de leurs différences _ reliquaires. Ainsi comprise, la poésie est ce qui peut « sauver les phénomènes », par son attention _ toujours singulière ! _ à leur surgissement _ intensif, au rebours des anesthésies extensives _, par le pouvoir d’une « pensée approximative » (fondamentalement métaphorique _ voilà ! _), approchante et rapprochante _ dans l’acte esthétique même du « recevoir » vivant ! _, où la comparaison suppose la comparution _ active ! et « incisive«  !

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    C’est donc bien dans le sillage de la phénoménologie que Deguy inscrit sa pensée. Mais il le fait, montre Martin Rueff, en mettant l’accent sur la dimension langagière _ avec la poiesis du jeu des signifiants, aussi ; outre celui des « figures » ; et du lyrisme… _ de cette comparution. Il infléchit ainsi la phénoménologie dans le sens d’une figurologie, entendue en un sens plus ontologique d’ailleurs _ oui ! _ que rhétorique. À quoi s’ajoute une composante critique en un sens kantien, Deguy s’interrogeant sur les conditions de possibilité d’une parole poétique apte _ oui _ à se saisir _ avec probité ! _ de la vérité du phénomène. Ce pourquoi on trouve dans son œuvre toute une théorie du schématisme (de l’imagination transcendantale) comme source première de toute pensée et de toute diction _ et c’est crucial ! _, l’originalité de l’auteur étant de proposer un schématisme articulatoire _ voilà ! _, i. e. fondé sur les formes du discours, sur la temporalisation propre à la finitude humaine _ ce qui revient à faire de la « raison poétique » le lieu même _ activé _ des analogies de l’expérience et du transcendantal. Il s’ensuit que la poésie est tout sauf ornementale _ certes ! Au contraire, la théorie du « comme » permet d’asseoir l’idée d’une « vérité poétique » qui n’est pas simplement oraculaire. Deguy, pour ce faire, remanie la théorie heideggerienne (celle de l’alétheia, de la vérité comme « dévoilement ») en réhabilitant la vérité de jugement (et son caractère prédicatif) _ et sa responsabilité. D’où la prévalence chez lui, à rebours du privilège accordé par Heidegger à la nomination, d’une poétique _ assez française : au meilleur de son génie historique, veux-je dire… _ de la phrase _ oui _, de l’énoncé articulé.

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    L’ouvrage s’attache aussi à creuser la question cruciale de l’expérience poétique : comment, dans le contexte de ce que Benjamin a nommé la « chute de l’expérience », le poète peut-il encore témoigner _ oui _ de son être au monde, de son attachement _ oui ! passionné… _ aux phénomènes, s’il n’a plus affaire qu’à du simulacre ? La réponse de Michel Deguy consiste à inventer un lyrisme critique où le oui de l’affirmation, de l’attachement à ce qui survient à la faveur _ aimante _ de la circonstance _ soit l’espiègle dispensateur Kairos !.. _, ne va pas sans détachement _ condition de la hauteur de vue. Dans le droit fil de Du Bellay et de Mallarmé, la poésie est pensée comme « décevante » _ avec une pointe, ainsi, redoutable, de mélancolie... Si elle célèbre, si elle travaille à la « révélation », c’est sur fond de « profanation » _ acerbe, elle. Et cette tension _ oui _, montre Martin Rueff, renvoie en dernière instance à un « Je » de l’aperception lyrique foncièrement temporalisé _ en effet ! d’où le choix de l’expression (et titre) du « Sens de la visite«  : quant à toute une vie !.. En des pages d’une grande densité, l’auteur établit un lien entre la temporalité intime dévoilée selon Hegel par la musique et le « battement ontologique » propre à l’aperception lyrique (propre à une « pulsation d’apparition-disparition » essentielle _ le rythme ! _ chez Deguy). Tout le problème est alors de penser l’articulation de ce niveau temporel-existentiel avec le niveau proprement historique où s’inscrit la thèse benjaminienne de la « chute de l’expérience ». Martin Rueff ne s’y attarde pas explicitement ; il préfère mettre l’accent sur l’opération lyrique consistant, chez Deguy, à « ineffacer » le « devenu incroyable » _ formulation assez cruciale _, à témoigner en mode profanatoire de cette « merveille » qui naguère constituait l’aliment même du lyrisme. Et c’est cette opération négative-affirmative d’« ineffacement » qui explique pourquoi le lyrisme moderne ne peut être qu’ironique et articulatoire : « chez Deguy, ce qui appartient au lyrisme, c’est la phrase ». Le propre d’un ouvrage important consacré à une œuvre « décisive » est de nous conduire au seuil de questions elles-mêmes décisives _ oui !

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    Pour ma part, j’en retiendrai volontiers deux _ ajoute alors, en forme de « commentaire » un peu plus sien, Jean-Claude Pinson : je le suivrai moins sur ces terrains.

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    La première a trait au thème majeur du « culturel » ; s’il est certes un phénomène aujourd’hui plus que jamais « total », peut-il être réduit à ce versant apocalyptique _ certes _ que Deguy pointe par exemple dans sa critique du tourisme ? Le risque n’est-il pas, en demeurant trop tributaire d’une opposition frontale _ certes _ du Grand Art et de la culture populaire, opposition héritée de Heidegger autant que d’Adorno, d’appréhender de façon trop univoque cette réalité du « culturel » ? Dans son débat avec Negri, Deguy formule, à propos de l’idée de « multitude », une critique acérée des errements (notamment totalitaires) où risque de conduire l’ «ontologie de l’un » dont serait solidaire cette notion chez Negri. C’est cependant passer trop vite par pertes et profits, me semble-t-il, tout l’apport d’un concept qui, dissocié de celui de « masse », permet de faire droit à l’idée de singularités créatrices confluant vers le commun en même temps que maintenant leurs différences. Ainsi comprise, la « multitude » n’est pas séparable d’une puissance, d’une agency poétique, qui fait de ce que j’appelle _ avance Jean-Claude Pinson _ le « poétariat » autre chose que le sujet passif d’une fatalité d’époque. De ce point de vue, le livre trop méconnu de Negri sur Leopardi (« Lent genêt« ) est un livre décisif pour comprendre les ressorts d’une possible résistance biopoétique au biopouvoir dont l’hégémonie du « culturel » est synonyme.

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    Une seconde question porterait sur les divers horizons philosophiques possibles pour la poésie aujourd’hui. La démarche de Michel Deguy, Martin Rueff le montre bien, demeure solidaire d’un horizon de pensée qui est fondamentalement celui de la phénoménologie. Il en résulte une inflexion de sa « poétique profonde » dans le sens d’abord d’une gnoséologie, d’une réflexion sur ce que peut la poésie dans l’ordre du connaître. De ce point de vue, quant à la question fondamentale de l’habitation poétique, Deguy est l’héritier de Hölderlin, de sa poétique spéculative (je songe ici aux essais récemment rassemblés et traduits par Jean-François Courtine sous le titre de « Fragments de poétique« ). La dimension pratique, « poéthique » et politique, n’est évidemment pas absente de l’œuvre de Michel Deguy (de l’expédition de l’Améréïde aux réflexions sur la question de la communauté). On ne peut pas ne pas se demander, cependant, ce qu’il peut en être aujourd’hui, « à l’apogée du capitalisme culturel », de la poésie, quelque « décevante » qu’elle soit, si on l’envisage à la lumière d’une philosophie pragmatique plutôt que spéculative : que peut encore la poésie, comme schématisme pratique, dans l’ordre des formes de vie ? Peut-on avec elle reconstruire ? Sans doute alors faudrait-il aller vers d’autres horizons philosophiques, plus soucieux des usages, qu’il s’agisse du second Wittgenstein, de Foucault ou Deleuze, ou encore du Barthes de la fin, celui qui s’inquiétait, en même temps que du quoi (et pour quoi) écrire, du comment vivre. »

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    Une bien belle analyse de Jean-Claude Pinson ; ainsi qu’un commentaire ouvert…

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    Composant ce riche dossier,

    voici encore une série passionnante de « documents » sur ce travail récent de Martin Rueff :

    …

    D’abord, et au premier chef, bien sûr, ce très remarquablement incisif article de Martin Rueff lui-même 

    paru dans la rubrique « Monde » le 17/09/2009 à 00h00 du quotidien « Libération » :

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    « Berlusconi, l’homme qui a mis le spectacle à la place de la politique«  :

    …

    par Martin Rueff, poète, critique, professeur de littérature et de philosophie _ vivant et _ à Paris et à Bologne.

    …

    « Tu nous manques Pasolini, parce que nous manquent ta capacité de diagnostic et de dénonciation, ton sens des continuités et des discontinuités, ta force de frappe _ ou incisivité ! _ et ton génie poétique. Tu nous manques parce que nous manque ton indignation, que l’Italie va mal et qu’on ne s’indigne pas assez.
    …
    S’il est vrai que la société capitaliste contemporaine fonctionne bien plus à la séduction qu’à la répression et que la société du spectacle représente la vérité accomplie du libéralisme réellement existant, Silvio Berlusconi incarne la pointe extrême de ce libéralisme à n’en pas douter, cette pointe où la séduction vire rapidement à la répression comme au bon vieux temps du fascisme. «Fascisme» ? Le mot importe moins sans doute que les périls qu’il dénonce, et il ne doit certes pas nous rendre indifférent à ses avatars modernes. Berlusconi est la figure de ce règne autocratique de l’économie marchande qui a accédé à un statut de souveraineté irresponsable et a pu plier un pays tout entier par la domination spectaculaire. Il gouverne le spectacle et le spectacle gouverne l’Italie.
    …
    Aujourd’hui, la situation italienne a de quoi glacer le sang. Elle est effrayante ; et seules les images que la France s’obstine à entretenir _ bien trop folkloriquement, hélas ! _ de l’Italie expliquent que le danger ne soit pas dénoncé de manière plus pressante et plus systématique. Non, Berlusconi n’est pas un clown sympathique porté sur la bagatelle, amateur de soirées libertines et incarnant les excès de l’italian way of life (spaghetti e mandolino). Non, Berlusconi n’est pas un homme politique extravagant. Berlusconi est un homme d’affaires crapuleux qui s’est enrichi avec l’argent de la mafia, qui entretient encore des rapports étroits avec des opinions criminelles, qui a détruit l’opinion publique italienne en employant un opium plus fort que toutes les drogues, la télévision, et qui fait exploser la séparation des pouvoirs en réformant la justice et en intimidant les journalistes. Berlusconi est un danger pour la démocratie et si l’Europe n’est pas plus attentive à ses méfaits, elle devra _ elle aussi _ plus tard se plaindre qu’il ait fait école _ oui… Qu’est-ce qui constitue la singularité de Berlusconi ? Plusieurs facteurs semblent y contribuer.
    …
    D’abord, sa richesse. Ses sources comme ses effets sont dévastateurs. Silvio Berlusconi est l’homme le plus riche d’Italie. Ce fait devrait déjà inquiéter, quand le pouvoir économique et le pouvoir politique se confondent, la démocratie court un danger (Tocqueville : «Lorsque les riches seuls gouvernent, l’intérêt des pauvres est toujours en péril»). Or, les sources de la richesse de Berlusconi sont criminelles. Berlusconi n’a rien du self-made-man. Il vient des milieux les plus véreux de la politique italienne. Sa prouesse a été d’avoir su émerger de l’opération mani pulite [mains propres, ndlr] _ qui avait essayé de mettre fin à la corruption de la vie politique italienne _ comme sa solution alors qu’il avait été une des causes du mal et restait une de ses expressions les plus parfaites.
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    Les effets ne sont pas moins graves que les causes. Ils sont réels et symboliques. Réels quand Berlusconi achète une partie de la classe politique italienne _ on dit même, dans ce pays où l’ironie est souvent _ qu’on y pense un peu plus ! _ le manteau de la lâcheté : «Avant, Berlusconi achetait des gens ; maintenant, certaines personnes sont prêtes à payer pour se vendre.» Symboliques quand Berlusconi détruit le tissu de la société par une culture de l’argent facile _ oui…
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    Qu’une certaine population puisse avoir comme idéal _ dont le statut serait à préciser… _ le proxénète organisateur de «ballets roses», qui n’a d’autres désirs _ = pulsions débridées _ que les filles faciles et les gros bateaux, cela peut s’expliquer si cette population se voit bombarder _ et bombardée : les deux ! _ par la représentation permanente de ce même idéal (il en va des images comme des rengaines à la radio : d’abord pénibles, leur répétition _ voilà comme « se font« , au quotidien du fil des jours, des « normes« … _ les rend acceptables, puis agréables et enfin nécessaires). Que cet idéal _ le terme faisant décidément « tiquer« … _ soit le seul _ glissant ainsi en douceur vers du « totalitaire« … _ est un drame. Qu’il soit incarné par le chef de l’État, une tragédie. Et que dire de l’image de la féminité que cet obsédé sexuel diffuse par ses télévisions ? Les Italiennes se révoltent contre la société des veline, ces soubrettes en petite culotte qui accompagnent la télévision comme une «image de fond» : et putes, et soumises.
    …
    Ensuite, son empire médiatique. Berlusconi n’a rien d’un libéral. Ce n’est ni un homme de droite, ni un homme de droit. On réduit souvent l’opposition des Anglais et d’une grande partie des journalistes américains à Berlusconi à des conflits d’intérêts. Il n’en est rien. Rappelons que Berlusconi est le roi de la concentration et qu’il a tenté de regrouper autour de lui tous les pouvoirs de la presse et de la télévision (avant de vouloir regrouper tous les pouvoirs, législatif, exécutif et judiciaire). Aujourd’hui, nous sommes arrivés à la situation suivante, que les libéraux de droite comme de gauche jugeront épouvantable : le président du Conseil possède les chaînes privées les plus regardées (pour l’essentiel des chaînes de divertissement qui monnaient l’idéologie capitaliste : jeux, défis entre pauvres qui se massacrent et donnent au public l’illusion de sa supériorité, compassion à deux balles, abêtissement organisé, pornographie) et dirige, par sa position politique, les chaînes dites nationales. Non content de cet empire, il va jusqu’à exiger de contrôler les nominations des directeurs de chaîne, le contenu des émissions et le choix des journalistes dans les émissions dites «politiques».
    …

    Un exemple suffira. Les affaires récentes qui entachent l’image du président du Conseil : les déclarations stupéfiantes de son épouse, son divorce, les relations qu’il entretenait avec une mineure, celles qui le lient au milieu de la prostitution de Bari, le rodéo sexuel qui a amené une trentaine de jeunes femmes dans sa demeure _ de Sardaigne : la villa Certosa _, le fait que ces femmes aient pu photographier cette maison en toute liberté ; on l’aperçoit, nabab au bandana d’une république bananière qui jamais ne débande, vêtu de blanc, en train de chanter comme un animateur de club de vacances. Ces affaires, donc, n’ont pas été jugées dignes d’être diffusées par les directeurs de l’information de Rai 1. Et la moitié du pays ne sait donc pas ce qui se passe. La moitié ? 80 % des Italiens ne sont informés que par la télévision.
    …
    Son pouvoir, ne l’oublions pas, s’étend aux journaux. Parce qu’il en possède (il vient de nommer Vittorio Feltri à la direction de Il Giornale _ journal qui appartient à la famille du président du Conseil et dont dire qu’il est proberlusconien est un euphémisme dangereux _ et la majorité de son équipe de rédaction est constituée par des personnes inculpées dans des procès mafieux) ; parce que ses sociétés entrent dans le capital de la plupart des grands tirages ; enfin, parce que ses pouvoirs économiques sont tels qu’il peut faire mourir des journaux en demandant aux grandes sociétés de ne pas faire de publicité dans ceux qui nuisent à son image.
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    Troisièmement, sa relation au pouvoir judiciaire. Parce qu’il fait de la politique pour échapper aux procès qui ne cessent de le menacer, Silvio Berlusconi a fait de la justice la priorité de ses réformes. Les lois ad personam ont fait leur effet. Il a réussi à faire passer un décret (la legge Alfano) qui le met au-dessus des lois _ entendons qu’il a fait passer par le Parlement une loi qui décrète son impunité. Mais il y a plus. Il a fait raccourcir les temps de la prescription et augmenter les temps des procès. Ces lois ciseaux lui permettent d’échapper à des condamnations ; le temps de la cassation est si long désormais que la prescription intervient toujours avant que justice ne soit rendue. Il dénigre les juges (dont l’aura avait permis à mani pulite de devenir un véritable mouvement politique). Ce scandale a un effet démoralisant pour un pays. Quand on voit un corrompu capable de corrompre les lois qui pourraient sanctionner sa corruption, il ne reste plus beaucoup de solutions. On les laisse imaginer. Elles vont du désespoir à la violence.
    …
    Enfin, sa relation à la politique. Berlusconi n’aime pas la politique. Il n’aime pas les idées, il n’aime pas les livres, il n’aime pas le discours. Il incarne en ce sens une figure décisive de la société du spectacle. Quand on a tout transformé en spectacle, le discours ne vaut plus rien. Le discours révèle sans montrer _ qu’on y médite ! _ _ voilà _ , il s’approche du réel sans prétendre le doubler ou le remplacer, il en dénonce les complexités, les contradictions, les surimpressions, l’épaisseur historique. C’est donc le discours qu’il faut faire taire en le remplaçant par des images. C’est la logique qu’il faut détruire par la spectacularisation du réel : jamais censure n’aura été _ en effet : en douceur (et sourires ; et rires de connivence)… _ si parfaite.
    …
    Le 6 août 1968, au moment de présenter la chronique intitulée
    «Le chaos» qu’il allait publier chaque semaine dans l’hebdomadaire Il Tempo, Pasolini écrivait : «Il y a plusieurs raisons [à ma contribution]. La première est mon besoin de désobéir à Bouddha. Bouddha enseigne à se détacher des choses (pour le dire à l’occidentale) et le désengagement (pour continuer avec la grisaille de ce langage occidental) : deux choses qui sont dans ma nature. Mais il y a en moi un besoin irrésistible de contredire cette nature.» Il poursuivait : «Pour me justifier, j’invoque la nécessité « civile » d’intervenir _ incisivement ! _ dans la lutte de tous les jours, dans la lutte quotidienne pour clamer ce qui est selon moi une forme de vérité.» A côté de la poésie et des films de Pasolini, à côté de ses romans incandescents, et dont on peut penser que le dernier, « Pétrole« , n’est pas étranger aux événements qui ont causé sa mort, on rappellera l’activité journalistique de Pasolini : sa collaboration aux quotidiens et aux hebdomadaires qui ont donné lieu aux volumes décisifs des « Écrits corsaires« , d’« Empirisme hérétique » et des « Lettres luthériennes« .
    …
    Ses interventions ne se contentent pas de noter ce qui est (ce qui est déjà beaucoup tant la puissance de diagnostic _ voilà ! _ est ce qui manque _ hélas ! faute d’assez de prise de recul, tant quant à l’espace qu’au temps ! _ à beaucoup de nos contemporains). Elles prévoient ce qui va arriver (ce qui est le propre des «democratic vistas» des poètes, selon la formule de Walt Whitman _ cet immense poète auteur de « Feuilles d’herbe«  !.. : au souffle si puissant ! _). Mieux encore : elles envisagent aussi ce qui est préférable _ et qu’il faut proférer ! C’est l’œuvre du « génie » de l’imagination active et lucide ; cf ici, par exemple, outre l’œuvre si essentiel de Walter Benjamin, « L’Institution imaginaire de la société« , du grand Cornelius Castoriadis…

    …
    Tu nous manques Pasolini.

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    Puis,

    cette participation de Martin Rueff à l’émission de Frédéric Taddei « Ce soir ou jamais » le lundi 5 octobre 2009 sur le sujet de « La Société italienne du spectacle refusé« 
    http://ce-soir-ou-jamais.france3.fr/?page=sequence-du-jour&id_article=1583
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    Lundi 5 octobre 2009
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    La société italienne du spectacle refusé
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    « Près de 300 000 Italiens ont défilé dans les rues avant-hier pour protester contre la mainmise de Silvio Berlusconi sur les médias de son pays. Symbole du pouvoir du Président du Conseil italien : les chaînes de télévision publiques et celles dirigée par Il Cavaliere ont refusé de diffuser la bande-annonce du documentaire d’Erik Gandini « Videocracy« . Ce film entend démontrer comment la télévision italienne a façonné les esprits en glorifiant l’argent et la célébrité et en mettant en scène de jeunes filles dénudées. La bande-annonce est notre séquence du jour. »
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    L’invité :
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    Martin Rueff
    Professeur de philosophie et poète
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    « Martin Rueff est poète, traducteur et professeur de philosophie et de littérature. Il enseigne à Paris VII et à l’Université de Bologne, en Italie. Il vient de publier « Différence et Identité » (éditions Hermann), ainsi qu’une tribune incisive dans Libération intitulée « Berlusconi, l’homme qui a mis le spectacle à la place de la politique ». »
    …

    Cf aussi le blog des Editions Hermann :
    Martin Rueff : « Entre regard sur l’Italie de Berlusconi et regard sur l’œuvre poétique de Michel Deguy« 

    « Le régime de l’image » par Martin Rueff, de Deguy à Berlusconi…


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    “Le régime de l’image” par Martin Rueff, de Deguy à Berlusconi…
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    6 octobre 2009 at 16:44 (Bel Aujourd’hui, Martin Rueff-Différence et identité, Philosophie, Presse écrite, Présentation-Signature, Radio, Télévision, Video, poésie) (Aliocha Wald Lasowski, Éditions Hermann, Berlusconi, capitalisme culturel, Ce soir ou jamais, Danielle Cohen-Levinas, Différence et identité, Erik Gandini, France 3, France Culture, Frédéric Taddeï, Jean-Claude Pinson, L’Humanité, Le Bel Aujourd’hui, Libération, Maison des Écrivains, Matin Rueff, Michel Deguy, Petit Palais, Philosophie, poésie, Ronald Klapka, Séquence du jour, Videocracy)
    …
    « Martin Rueff, qui vient de publier, dans la collection « Le Bel Aujourd’hui » que dirige Danielle Cohen-Levinas, un ouvrage consacré à l’œuvre poétique de Michel Deguy intitulé « Différence et Identité : Michel Deguy, situation d’un poète lyrique à l’apogée du capitalisme culturel« , est, depuis quelques semaines, un de ceux qui dénoncent, sur la scène médiatique française, la politique spectacle de Silvio  Berlusconi.
    …
    Il était hier soir l’invité de Frédéric Taddeï pour commenter, dans le cadre de la « Séquence du jour » de « Ce soir ou jamais« , les images de la bande-annonce du documentaire de Erik Gandini, « Videocracy« , qui raconte comment la télévision privée a changé l’Italie de ces trente dernières années.
    …

    Et, le 17 septembre, il écrivait, dans Libération, une tribune libre intitulée « Berlusconi, l’homme qui a mis le spectacle à la place de la politique« , dont voici un extrait :
    …
    « Berlusconi n’aime pas la politique. Il n’aime pas les idées, il n’aime pas les livres, il n’aime pas les discours. Il incarne en ce sens une figure décisive de la société du spectacle. Quand on a tout transformé en spectacle, le discours ne vaut plus rien. Le discours révèle sans montrer, il approche du réel sans prétendre le doubler ou le remplacer, il en dénonce les complexités, les contradictions, les surimpressions, l’épaisseur historique. C’est donc le discours qu’il faut taire en le remplaçant par des images. C’est la logique qu’il faut détruire par la spécularisation du réel : jamais censure n’aura été si parfaite. »
    …
    Or, écrivant cela, Martin Rueff rejoint précisément le 7 ème point du chapitre (II) de son livre, « Différence et Identité« , consacré au « culturel » et intitulé “Le régime de l’image, organon et puissance du culturel : la technologie des images ; les quatre indications sur l’imagerie culturelle“. Je vous propose également ici d’en lire un extrait (son début, pages 89-90) :
    …
    « Si le culturel impose l’empire des mauvaises duplications et le trafic des doubles, l’image est son organon. Il l’impose, elle le masque _ voilà le dispositif ! Deguy est proche ici de Debord : selon ce dernier, le capitalisme en sa forme ultime se présente comme une immense accumulation de spectacles où tout ce qui était immédiatement vécu s’est éloigné _ déréalisé _ dans la représentation. Pourtant, loin que le spectacle coïncide simplement avec la sphère des images, il « constitue un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images ». La formule est devenue célèbre : « le spectacle est le capital parvenu à un tel degré d’accumulation qu’il devient image ». »
    …

    Ici, je me permets de citer aussi la conclusion, fort éclairante, de ce passage, aux pages 95-96 de « Différence et identité : Michel Deguy, situation d’un poète lyrique à l’apogée du capitalisme culturel » _ assortie d’un peu de commentaires miens :

    …

    « L’image culturelle (…) n’est pas chargée d’histoire car son flot n’est pas tel qu’il nous offre une relation dialectique au présent

    _ voilà ce qui devrait être visé ! « une relation dialectique au présent«  ! Martin Rueff vient ici de citer les décisives « images dialectiques«  de Walter Benjamin (in « Paris capitale du XIXe siècle _ le livre des passages« ) : « celles-là mêmes dont Deleuze a construit la théorie (in « Cinéma 1 _ l’image-mouvement« ) et Godard magnifié la pratique » (in « Histoire(s) du cinéma« ), page 95 ; sur ce processus capital, cf aussi mon article du 14 avril 2009 sur la lecture par Georges Didi-Huberman du passionnant l’« ABC de la guerre«  de Bertolt Brecht dans son premier volume de « L’Œil de l’Histoire«  (« Quand les images prennent position« ) : « L’apprendre à lire les images de Bertolt Brecht, selon Georges Didi-Huberman : un art du décalage (dé-montage-et-re-montage) avec les appoints forts et de la mémoire activée, et de la puissance d’imaginer« …

    …

    Elle nous en prive _ autoritairement, cette « image culturelle« , donc ! de cette « relation dialectique au présent«  !.. _ parce qu’elle s’y substitue _ mine de rien. Elle fait écran _ voilà ! et massivement… Paradoxalement, l’image culturelle qui opère la réduplication du réel, son retour en force (mais d’une force qui n’est pas _ la distinction est cruciale ! _ une énergie), n’est pas un phénomène de la répétition s’il faut entendre par « répétition » (de Kierkegaard à Deleuze en passant par Nietzsche et Heidegger) ce qui, loin de faire revenir le même, assure _ a contrario _ le retour _ joueur et jouant : c’est décisif ! et avec lucidité ! _ de la différence ; ce qui, loin d’imposer le ressassement _ pathogène, « névrosant« , lui… _, offre la possibilité _ plastique (cf ici les belles analyses de Catherine Malabou, par exemple dans « La Plasticité au soir de l’écriture _ dialectique, destruction, déconstruction« ) et libératrice : épanouissante, c’est là le critère discriminant !.. _ de ce qui a été ; son retour comme possibilité _ mouvante, jouante ; invitant, à notre tour, à « jouer« …

    …

    La définition de l’image spectaculaire _ s’imposant à une réception passive et tétanisée : à l’inverse (absolu !) de l’« acte esthétique » selon Baldine Saint-Girons (in « L’Acte esthétique« ) et de l’« homo spectator » selon Marie-José Mondzain (in « Homo spectator« ) : des ouvrages majeurs et admirables, je ne le dirai jamais assez ! _ est qu’elle répète _ et rabat _ à l’identique et impose _ violemment sournoisement : en tapinois… _ cette répétition comme fatalité _ sans nulle autre issue _ en la fermant _ et bloquant, rien moins ! _ sur elle-même : elle transforme _ ainsi, subrepticement ; en parfaite invisibilité (= inconscience des spectateurs passifs, la pupille béatement anesthésiée, tétanisée dans l’insignifiance de ce « spectaculaire« -là…) : ni vu, ni connu ; le tour est ainsi de main de maître (de prestidigitateur) joué !.. _ le nécessaire en réel et le réel en nécessité.

    …

    L’image du poème trouve ici _ par lumineux contraste _ sa tâche _ éminemment « humaine », elle : poïétique ! _ : transformer le réel en possible _ tout ouvert, lui : ludiquement (et même artistement ! à quelques exigences à satisfaire près, évidemment…)… _ et le possible en réel «  _ de l’œuvre se réalisant (« in progress« , elle…) : avec une ouverte et dansante, musicale, plasticité…

    …

    Soit trouver, ou re-trouver, le jeu même de la vie créatrice, la vie comme jeu riche de l’ouverture de ses créations (imprévisibles, incalculables, improgrammables : ce qui sépare l’art de la technique) « à réaliser« , « se réalisant« , peu à peu _ parfois même à la vitesse de l’éclair ! _ en jouant vraiment…

    …

    La démonstration de Martin Rueff est limpide !

    …
    « Pour en savoir plus sur l’ouvrage :
    …
    la critique de Jean-Claude Pinson
    …
    le compte rendu de Ronald Klapka
    …
    l’article d’Aliocha Wald Lasowski paru dans L’Humanité du 5 octobre 2009
    …
    Par ailleurs, Martin Rueff sera au Petit Palais, en compagnie de Michel Deguy, le mercredi 28 octobre 2009, de 13h à 15h, dans le cadre des rencontres publiques organisées par la Maison des Écrivains, pour débattre de la question “La poésie, pour quoi faire ?“. La rencontre sera diffusée sur France Culture le 16 novembre. »

    …

    Voilà le dossier…

    Et bonne lecture de « Différence et identité : Michel Deguy, situation d’un poète lyrique à l’apogée du capitalisme culturel » de Martin Rueff…

    …
    Titus Curiosus, ce 12 décembre 2009

  • Un éclairage plus qu’utile (aujourd’hui) sur ce qu’est (et n’est pas) l’amour (vrai) : « L’Eloge de l’amour » d’Alain Badiou

    On n’attendait pas nécessairement d’un Alain Badiou _ dont je n’étais pas parvenu à lire, il y a quelques années, des analyses (un peu trop techniquement exposées alors) sur l’amour… _ un travail aussi clair, lumineux et éclairant, que ces entretiens avec Nicolas Truong qui viennent de paraître aux Editions Café Voltaire sous le titre d’ »Eloge de l’amour« … Il est vrai qu’il s’agit là de la mise en forme d’un « dialogue public sur l’amour« , « dans la série « Théâtre des idées » » qu’organise Nicolas Truong « avec le Festival d’Avignon«  (page 10) ; et qui avait eu lieu le 14 juillet 2008 : le texte que nous lisons étant « un redéploiement de ce qui fut dit ce jour-là : il en garde l’élan improvisé, la clarté, l’élan« , et est aussi « plus complet, plus profond« . De fait, « qui ne commence pas par l’amour ne saura jamais ce qu’est la philosophie« , est-il opportunément souligné, page 11.

    …

    Le public gagne beaucoup _ et la lecture ! de beaucoup !.. _ à ce genre de petit livre bref, incisif et vivant (de 87 pages pour le texte) ; à l’heure de tant de brouillages, de brouillards, d’imposture où « tous les chats sont gris« , « toutes les vaches noires » _ dans la nuit, dit Hegel _ (et les « habits neufs du roi » d’autant plus resplendissants qu’absolument absents ! cf le conte indispensable d’Andersen !)…

    …

    Car aujourd’hui plus que jamais _ mais c’est déjà là sa « loi« … _ « l’amour doit être réinventé ; mais aussi tout simplement défendu parce qu’il est menacé de toutes parts« , page 13…

    …

    Et Alain Badiou de rappeler les slogans de la campagne publicitaire permanente de Meetic : « Ayez l’amour sans le hasard !« , « On peut être amoureux sans tomber amoureux ! » ; et aussi « Vous pouvez parfaitement être amoureux sans souffrir !« … « Et tout ça grâce au site de rencontres Meetic« …

    …

    Là-dessus, je puis d’ores et déjà renvoyer à mon article d’il y a un an à peu près _ c’était le 22 décembre 2008 _, à propos du livre (riche d’enseignements !) « E-Love » de Dominique Baqué : « Le “bisque ! bisque ! rage !” de Dominique Baqué (”E-Love”) : l’impasse (amoureuse) du rien que sexe, ou l’avènement tranquille du pornographique (sur la “liquidation” du sentiment _ et de la personne)« … ; suivi de cet autre article, le lendemain : « Le “n’apprendre qu’à corps (et âme) perdu(s)” _ ou “penser (enfin !) par soi-même” de Dominique Baqué : leçon de méthodologie sur l’expérience “personnelle”« …

    …

    « Cette propagande publicitaire _ de Meetic ; et d’autres… _ relève d’une conception sécuritaire de l’amour. C’est l’amour assurance tous risques« , page 14. Car, avec « la guerre « zéro mort », l’amour « zéro risque », pas de hasard, pas de rencontre, je vois là, avec les moyens d’une propagande générale, une première menace contre l’amour (…) la menace sécuritaire.

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    Et puis, la deuxième menace qui pèse sur l’amour, c’est de lui dénier toute importance. La contrepartie de cette menace sécuritaire consiste à dire que l’amour n’est qu’une variante de l’hédonisme généralisé, une variante des figures de la jouissance. Il s’agit ainsi d’éviter toute épreuve immédiate, toute expérience authentique et profonde de l’altérité dont l’amour est tissé« , pages 15-16.

    …

    « Le risque (ne) sera (que) pour les autres ! Si vous êtes, vous, bien préparé pour l’amour, vous saurez, vous, envoyer promener l’autre, qui n’est pas conforme à votre confort _ à votre « utilité« … S’il souffre, c’est son affaire, n’est-ce pas ? Il n’est pas dans la modernité. De la même manière que « zéro mort », c’est pour les militaires occidentaux. Les bombes qu’ils déversent tuent quantité de gens qui ont le tort de vivre dessous. Mais ce sont des Afghans, des Palestiniens… Ils ne sont pas modernes non plus. » Bref, « les deux ennemis de l’amour » sont « la sécurité du contrat d’assurance et le confort des jouissances limitées« , page 16.

    …
    « Libéral et libertaire convergent vers l’idée que l’amour est un risque inutile. Et qu’on peut avoir d’un côté une espèce de conjugalité préparée qui se poursuivra dans la douceur de la consommation ; et de l’autre des arrangements sexuels plaisants et remplis de jouissance, en faisant l’économie de la passion« , page 17 _ on ne saurait mieux dire !

    …

    « Dans le monde d’aujourd’hui, la conviction est largement répandue que chacun ne suit que son intérêt. Alors l’amour constitue une contre-épreuve« , page 22. « S’il n’est pas conçu comme le seul échange d’avantages réciproques, ou s’il n’est pas calculé longuement à l’avance comme un investissement rentable, l’amour est vraiment cette confiance faite au hasard _ du moins en ce qu’il y a de hasard dans la rencontre d’où naît l’amour… Il nous amène dans les parages _ oui _ d’une expérience fondamentale _ à vivre : ressentir, éprouver et expérimenter _ de ce qu’est la différence ; et, au fond, dans l’idée qu’on peut expérimenter le monde du point de vue _ richement soyeux (voire « baroque« )… _ de la différence. C’est en cela qu’il a _ en effet ! _ une portée _ bel et bien ! _ universelle ; qu’il est une expérience personnelle de l’universalité possible ; et qu’il est philosophiquement essentiel, comme Platon en a eu, en effet, la première intuition« , pages 22-23.

    …
    Alain Badiou commente alors la formule célèbre de Jacques Lacan, selon laquelle « il n’y a a pas de rapport sexuel« …

    C’est que « c’est dans l’amour _ et pas dans un rapport qui n’est (ou ne serait) que sexuel _ que le sujet va au-delà de lui-même, au-delà du narcissisme«  _ où se confine, lui, le seulement sexuel… Et c’est que « dans le sexe, vous (n’) êtes au bout du compte (qu’) en rapport avec vous-même dans la médiation _ très ténue _ de l’autre. L’autre (ne) vous sert (que) pour découvrir le réel de la jouissance. » Alors que « dans l’amour, en revanche, la médiation de l’autre vaut pour elle-même. C’est cela, la rencontre amoureuse : vous partez à l’assaut de l’autre, afin de le faire exister avec vous, tel qu’il est » _ en lui-même ; et indépendamment de nous _, page 24 _ ces formulations sont d’une magnifique justesse. Alors que le désir s’adresse dans l’autre, de façon toujours un peu fétichiste, à des objets élus, comme les seins, les fesses, la verge…, l’amour s’adresse à l’être même de l’autre ; à l’autre tel qu’il a surgi, tout armé de son être, dans ma vie ainsi rompue et recomposée« , pages 25-26.

    …

    De l’amour, Alain Badiou discerne trois principales conceptions : la conception romantique, « qui se concentre _ à tort _ sur l’extase de la rencontre » _ et zappe (ou snobe) ses « suites« … Ensuite, la conception _ qui a le vent en poupe ! _ « qu’on peut dire commerciale ou juridique, selon laquelle l’amour serait finalement un contrat (…) en faisant bien attention à l’égalité du rapport, au système des avantages réciproques, etc… » Il y a également une conception sceptique, « qui fait de l’amour _ rien que _ une illusion« .

    …

    « Ce que je tente de dire dans ma propre philosophie _ avance alors Alain Badiou page 26 _, c’est que l’amour ne se réduit à aucune de ces tentatives-là ; et qu’il est une construction de vérité (…) Vérité sur : qu’est-ce que c’est que le monde quand on l’expérimente à partir du deux, et non pas de l’un ? Qu’est-ce que c’est que le monde, examiné, pratiqué et vécu à partir de la différence ; et non à partir de l’identité.
    …
    Je pense que l’amour, c’est cela. C’est le projet, incluant naturellement le désir sexuel et ses épreuves ; incluant la naissance d’un enfant ; mais incluant également mille autres choses ; à vrai dire n’importe quoi à partir du moment où il s’agit de vivre une épreuve du point de vue de la différence
    « , pages 26-27.

    …

    « Précisément, une rencontre n’est pas une expérience ; c’est un événement qui reste totalement opaque et n’a de réalité que dans ses conséquences multiformes à l’intérieur d’un monde réel. (…) L’amour est une proposition _ à accepter, ou pas, de recevoir, d’agréer _ existentielle : construire un monde d’un point de vue décentré au regard de ma simple pulsion de survie ou de mon intérêt bien compris. (…) Elle et moi sommes incorporés à cet unique Sujet, le Sujet d’amour, qui traite le déploiement du monde à travers le prisme de notre différence, en sorte que ce monde advient, qu’il naît _ oui ; et va se déployer _, au lieu de n’être que ce qui remplit mon regard personnel. L’amour est toujours la possibilité d’assister à la naissance du monde. La naissance d’un enfant, si elle est dans l’amour, est du reste un des exemples de cette possibilité« , pages 28-29.

    …

    « L’amour, ça traite d’abord un Deux.«  Et « il ne peut prendre qu’une forme hasardeuse ou contingente _ et non prévue ou préparée ; a fortiori calculée ! C’est ce qu’on appelle la rencontre. L’amour s’initie toujours dans une rencontre. Et cette rencontre, je lui donne le statut, en quelque sorte métaphysique _ oui _, d’un événement, c’est-à-dire quelque chose qui n’entre pas dans la loi immédiate des choses« , page 32.

    …

    Avec ce commentaire, toujours page 32 : « Ce côté diagonal de l’amour, qui passe à travers les dualités les plus puissantes et les séparations les plus radicales, est un élément tout à fait important. La rencontre entre deux différences est un événement, quelque chose de contingent, de surprenant ; « les surprises de l’amour », encore le théâtre _ dans mon essai, et à partir d’une interrogation de Valéry Laurand, j »emprunte aussi (« aussi » plutôt que « plutôt » !..) la piste du « cinéma«  ; mon essai s’intitulant (j’aime les longs titres ; ainsi que les sous-titres, à rebours des raccourcis !) « Cinéma de la rencontre : à la ferraraise » ; avec pour sous-titre « un jeu de halo et focales sur un fond de brouillard(s) : à la Antonioni » !..

    …
    A partir de cet élément _ « diagonal« , donc… _, l’amour peut être initié et introduit. C’est le premier point, tout à fait essentiel. Cette surprise enclenche un processus qui est fondamentalement une expérience du monde. L’amour (…), c’est une construction, c’est une vie qui se fait, non plus du point de vue de l’Un, mais du point de vue du Deux. Et c’est ce que j’appelle la« scène du Deux »… », pages 32-33.

    …

    Ajoutant, page 33, et c’est tout aussi important : « personnellement, je me suis toujours intéressé aux questions de durée et de processus, et non pas seulement aux questions de commencement« …

    …
    « Un amour, c’est avant tout une construction durable. L’amour est une aventure obstinée. Le côté aventureux est nécessaire, mais ne l’est pas moins l’obstination _ certes. Laisser tomber au premier obstacle, à la première divergence sérieuse, aux premiers ennuis, n’est qu’une défiguration de l’amour. Un amour véritable, c’est celui qui triomphe durablement, parfois durement, des obstacles que l’espace, le monde et le temps lui proposent« , pages 34-35.

    …
    « L’amour invente une façon différente de durer dans la vie«  ; et « l’existence de chacun, dans l’épreuve de l’amour, se confronte _ oui ! _ à une temporalité neuve« . « L’amour est le désir d’une durée inconnue. Parce que, tout le monde le sait, l’amour est une réinvention de la vie. Réinventer l’amour, c’est réinventer cette réinvention« , page 36.

    …

    « La tradition pessimiste des moralistes français, selon laquelle l’amour n’est que « le semblant ornemental par où passe le réel du sexe », ou qui considère que « le désir et la jalousie sexuelle sont le fond de l’amour » doit être critiquée« . Car elle appartient à une tradition sceptique, invitant « tout un chacun à se méfier de l’amour. Elle appartient déjà au registre sécuritaire _ hobbésien _, parce qu’elle consiste à dire : « Écoutez, si vous avez des désirs sexuels, réalisez-les. Mais vous n’avez pas besoin de vous monter le bourrichon avec l’idée qu’il faut aimer quelqu’un. Laissez tomber tout ça et allez droit au but ! ». Mais dans ce cas, je dirai simplement que l’amour est disqualifié au nom du réel du sexe« , pages 36-37.

    …

    « L’accomplissement du désir sexuel fonctionne aussi comme une des rares preuves matérielles, absolument liée au corps, de ce que l’amour est autre chose qu’une déclaration. La déclaration du type « je t’aime » scelle l’événement de la rencontre ; elle est fondamentale ; elle engage. Mais livrer son corps, se déshabiller, être nu(e) pour l’autre, accomplir les gestes immémoriaux, renoncer à toute pudeur, crier, toute cette entrée en scène du corps vaut preuve d’un abandon à l’amour. C’est tout de même une différence essentielle avec l’amitié. L’amitié n’a pas de preuve corporelle, de résonance dans la jouissance du corps. C’est pourquoi elle est le sentiment le plus intellectuel, celui que les philosophes qui se méfient de la passion ont toujours préféré. L’amour, surtout dans la durée, a tous les traits positifs de l’amitié. Mais l’amour se rapporte à la totalité de l’être de l’autre, et l’abandon du corps est le symbole matériel de cette totalité« , pages 37-38.

    …

    « Je soutiens que, dans l’élément de l’amour déclaré, c’est cette déclaration, même si elle est encore latente, qui produit les effets de désir, et non directement le désir. L’amour veut que sa preuve enveloppe le désir. La cérémonie des corps est alors le gage matériel de la parole ; elle est ce à travers quoi passe l’idée que la promesse d’une réinvention de la vie sera tenue, et d’abord au ras des corps. Mais les amants savent, jusque dans le plus violent délire, que l’amour est là, comme un ange gardien des corps, au réveil, au matin, quand la paix descend sur la preuve de ce que les corps ont entendu la déclaration d’amour. Voilà pourquoi l’amour ne peut être un simple habillage du désir sexuel, une ruse compliquée et chimérique pour que s’accomplisse la reproduction de l’espèce« , page 38.

    …

    Alors en quoi l’amour est-il _ et fondamentalement même _ une « procédure de vérité » ? c’est-à-dire « une expérience où un certain type de vérité est construit » ? « Cette vérité est tout simplement la vérité sur le Deux. La vérité de la différence comme telle« . Alain Badiou précisant, page 39 : « Et je pense que l’amour _ ce que j’appelle la « scène du Deux » _ est cette expérience. En ce sens, tout amour qui accepte l’épreuve _ c’est même là son critère d’exister (ou pas) ! _, qui accepte la durée _ oui ! il n’y a d’amour qu’en cet engagement existentiel total là ; qui en est aussi l’unique, mais permanente, renouvelée d’acte en acte au long du quotidien des jours et des nuits _, qui accepte justement cette expérience du monde du point de la différence produit à sa manière une vérité nouvelle sur la différence« . Avec cette conséquence secondaire, en écho en quelque sorte, que « tout amour véritable intéresse l’humanité tout entière, si humble qu’il puisse être en apparence, si caché. Nous savons bien que les histoires d’amour passionnent tout le monde. Le philosophe doit demander pourquoi elles nous passionnent« , commente Alain Badiou, pages 39-40.

    …
    « Que le monde puisse être rencontré et expérimenté _ cela rappelle la formulation spinoziste du « sentir » et « expérimenter » « que nous sommes éternels« , dans le sentiment (irréductiblement incomparable) de la joie : cf aussi, ici, Jean-Louis Chrétien : « La Joie spacieuse _ essai sur la dilatation« … _ autrement que par une conscience solitaire, voilà ce dont n’importe quel amour _ vrai : à la différence de ses contrefaçons illusoires (ou mensongères) _ nous donne une nouvelle preuve.«  Qu’Alain Badiou commente ainsi : « Et c’est pourquoi nous aimons _ avec une infinie gratitude de son miracle, de, sinon son exceptionnalité, du moins sa relative rareté, eu égards à la foule de ses « contrefaçons« … _ l’amour, comme le dit Saint-Augustin ; nous aimons aimer _ nous nous réjouissons de sa grâce gratuite ! _ ; mais nous aimons aussi que d’autres aiment _ oui ! Tout simplement parce que nous aimons les vérités. C’est là tout ce qui donne son sens à la philosophie : les gens aiment les vérités même quand ils ne savent pas _ assez consciemment _ qu’ils les aiment« , page 40.

    …

    « Pourquoi le fait de dire l’amour est-il si important ? » « Parce que la déclaration s’inscrit dans la structure de l’événement.«  Et si « l’amour commence par le caractère absolument contingent et hasardeux de la rencontre » _ et ces « jeux de l’amour et du hasard (…) sont inéluctables ; ils existent toujours, en dépit de la propagande » qui les nie… _, « le hasard doit, à un moment donné être fixé _ et le « don » de l’espiègle (et armé d’un rasoir !) Kairos, bel et bien « accepté« , sur le champ ; après, c’est irréversiblement trop tard ! Il doit commencer une durée justement«  _ où nous nous engageons tout aussi irréversiblement ; il y faut un minimum d’assentiment courageux ! « C’est un problème métaphysique compliqué« , commente (l’athée) Alain Badiou, page 41 : « Comment une chose qui, au fond, n’était pas prévisible et paraît liée aux imprévisibles péripéties de l’existence, va-t-elle cependant devenir le sens complet de deux vies mêlées, appariées, qui vont faire l’expérience prolongée _ et combien ! et comment ! _ de la constante (re)naissance du monde par l’entremise de la différence des regards ? Comment passe-t-on de la pure rencontre au paradoxe d’un seul monde où se déchiffre que nous sommes deux ? » « C’est tout à fait mystérieux » _ certes ! _, commente Alain Badiou page 41. « C’est justement cela _ le fait absolument banal de la rencontre « que quelqu’un a rencontré sa ou son collègue au boulot« … _ qu’il faut soutenir : un événement d’apparence insignifiante _ eu égard à son contexte et aux autres, poursuivant, eux, leur train-train, en la commune et quasi permanente quotidienneté… _, mais qui en réalité est un événement radical de la vie microscopique, est porteur, dans son obstination _ voilà l’élément qui se fait soudain, mais de façon, aussi et en même temps, on ne peut plus renouvelée, décisif ! _ et dans sa durée, d’une signification universelle.« 

    …

    Par conséquent, « déclarer l’amour, c’est passer de l’événement-rencontre au commencement d’une construction de vérité. C’est fixer _ on ne peut plus activement : en le « retenant« , lui qui est en train de « passer« , de « filer« , et à toute vitesse ; en le transformant en tout autre chose : d’infiniment fécond, et à venir, peut-être, dans le tissu (ouvert !) de présents renouvelés ; c’est aussi un pari… _ le hasard de la rencontre _ croisé ; passif en quelque sorte, lui… _ sous la forme d’un commencement » _ d’une histoire qui va, et avec un mimimum de consentement, d’agrément « donné« , se tisser…

    …

    Alain Badiou poursuit son analyse, page 42 : « Et souvent _ pas toujours : c’est un pari qui comporte ses risques, bien sûr ! il y faut aussi un minimum de chance ! _ ce qui commence là dure si longtemps, est si chargé de nouveauté et d’expérience du monde _ voilà ! _ que, rétrospectivement, cela apparaît non plus du tout comme contingent et hasardeux, comme au tout début _ une eau amoureuse ayant charrié pas mal de limons très féconds _, mais pratiquement comme une nécessité«  _ selon la perspective (d’alignement de regard…) qui a triomphé… Ainsi et par là, « la déclaration d’amour est le passage _ pour notre point de vue _ du hasard au destin ; et c’est pourquoi elle est si périlleuse _ en son pari liminaire… : le théâtre de Marivaux le donne à contempler merveilleusement en en ralentissant la formidable vivacité, pourtant : encore faut-il que l’attention des spectateurs que nous sommes n’en laisse rien de rien passer : tant ce ralentissement se produit cependant encore, malgré Marivaux, et malgré les acteurs, à folle vitesse ! _, si chargée d’une sorte de trac effrayant«  _ tout amoureux l’a appris pour toujours !

    …

    Alain Badiou précise fort justement, page 43, que « la déclaration d’amour, d’ailleurs, n’a pas lieu forcément une seule fois ; elle peut être longue, diffuse, confuse, compliquée, déclarée et re-déclarée, et vouée à être re-déclarée encore. C’est le moment _ éminemment solennel, et pour les deux… _ où le hasard _ compagnon permanent et perpétuel de toutes les vies (mortelles aussi) _ est fixé. Où vous vous dites : ce qui s’est passé là, cette rencontre, les épisodes de cette rencontre, je vais les déclarer à l’autre _ qui va se déterminer à son tour, et forcément, par rapport à cela : qui n’est pas contournable ; et c’est en cela aussi « une épreuve de vérité« … Je vais lui déclarer qu’il s’est passé là, en tout cas pour moi, quelque chose qui m’engage _ irréversiblement. Voilà : je t’aime« , page 43.

    …

    « C’est toujours pour dire : ce qui était un hasard, je vais en tirer quelque chose« . Et quoi donc ? « Je vais en tirer une durée, une obstination, un engagement, une fidélité.«  Alain Badiou commente ce dernier terme, « fidélité«  : « Il signifie justement le passage d’une rencontre hasardeuse à une construction aussi solide que si elle avait été nécessaire« , page 43. « La fidélité » a « un sens beaucoup plus considérable que la seule promesse de ne pas coucher avec quelqu’un d’autre« . Elle « montre (…) précisément que le « je t’aime » initial est un engagement qui n’a besoin d’aucune consécration particulière, l’engagement de construire une durée, afin que la rencontre soit délivrée (sic) de son hasard » _ je ne sais si j’adhère vraiment à cette formulation, cependant, toutefois : le hasard n’étant pas seulement une aliénation (et par là condamnable) : il est aussi, et sans doute d’abord, ce qui offre la possibilité (réelle !) à l’amour vrai de se déployer vraiment et en toute effectivité tout au long d’une fidélité ; et qu’il faut remercier !..

    …
    La formulation immédiatement suivante d’Alain Badiou, page 44, me paraît plus heureuse : « Dans l’amour, la fidélité désigne cette longue victoire : le hasard de la rencontre vaincu _ c’est-à-dire transcendé ; il s’agit de la « aufhebung » hégelienne… _ jour après jour _ et c’est là un facteur on ne peut plus décisif ! _ dans l’invention _ voilà : du « génie« … _ d’une durée, dans la naissance d’un monde.«  « Pourquoi dit-on si souvent : je t’aimerai toujours ? A condition, bien sûr, que ce ne soit pas une ruse _ donjuanesque… Les moralistes _ grands donneurs de leçons _, évidemment, s’en sont beaucoup moqués, disant qu’en réalité ce n’est jamais vrai. D’abord, ce n’est pas vrai que ce n’est jamais vrai _ Alain Badiou pourrait ici être beaucoup plus ferme ! commenterai-je au passage. Il y a des gens qui s’aiment toujours ; et il y en a beaucoup plus qu’on ne le croit ou qu’on ne le dit _ oui. Et tout le monde sait que décider, surtout unilatéralement, de la fin d’un amour est toujours un désastre _ ici, je serai plus radical qu’Alain Badiou : un tel acte signifie qu’un tel amour n’a jamais « existé«  ; que ce ne fut qu’une (bien triste) illusion ; ou bien que l’on veut tristement, voire terriblement, nier a posteriori sa réalité ; pour mille et mille fausses bonnes raisons…

    …
    « Je sais donc intimement _ dit donc Alain Badiou page 45 _ que la polémique sceptique _ niant la réalité de tout amour _ est inexacte. Et deuxièmement, si le « je t’aime » est toujours, à beaucoup d’égards, l’annonce d’un « je t’aime pour toujours », c’est qu’en effet il fixe le hasard dans le registre de l’éternité.«  Et il commente : « N’ayons pas peur des mots ! La fixation du hasard, c’est une annonce _ spinozienne : lire cet immense livre qu’est l’« Ethique« … _ d’éternité. Et en un certain sens, tout amour se déclare _ consubstantiellement ! _ éternel : c’est contenu dans la déclaration _ en effet ! Tout le problème _ léger cependant ; tant l’amour a de puissance… _, après, est d’inscrire cette éternité dans le temps _ des existences des vivants (mortels _ mais c’est un pléonasme ; cela signifiant seulement que le temps nous presse un peu… : « But at my back I always hear / Time’s winged chariot hurrying near« , chante le grand Andrew Marvell en son sublime « To his coy mistress« …) que nous sommes…

    …

    « Parce que, au fond, c’est ça l’amour : une déclaration d’éternité qui doit se réaliser ou se déployer comme elle peut _ magnifiques de justesse formulations ! _ dans le temps » _ l’expression terminale de « A la recherche du temps perdu« , au final du « Temps retrouvé« … Une descente de l’éternité dans le temps _ ou, si l’on veut, aussi, une assomption du temps dans l’éternel… C’est pour cette raison _ oui ! _ que c’est un sentiment _ et même une « expérimentation« , pour reprendre le vocable spinozien : même si elle elle nous tombe dessus à l’improviste _ si intense _ en effet ! Vous comprenez : les sceptiques _ s’exclame lors Alain Badiou page 46 _, ils nous font quand même bien rire _ ces pisse-froid ! ces pisse-vinaigre ! _, parce que si l’on tentait _ à chercher à « suivre«  leurs « conseils«  de sagesse : à l’égard de la « vanité » de ce pseudo amour, selon eux... _ de renoncer à l’amour _ naissant, ou à naître… : on peut toujours lui dire non ! _, de ne plus y croire, ce serait un véritable désastre subjectif ; et tout le monde le sait. La vie, il faut bien le dire, serait fortement décolorée«  _ et terriblement anémiée : mortifiée !..

    …
    « Donc, l’amour reste une puissance _ oui ! Une des rares expériences où, à partir d’un hasard inscrit dans l’instant, vous tentez _ on ne peut plus effectivement, et physiquement ; corporellement, veux-je dire : l’amour est toujours puissamment incarné ! _ une proposition d’éternité. « Toujours » est le mot par lequel, en fait, on dit l’éternité _ en effet ! Parce qu’on ne peut pas savoir ce que veut dire ce toujours et quelle est sa durée _ temporelle…
    « Toujours », ca veut dire « éternellement » _ oui ! Simplement, c’est un engagement dans le temps«  _ consubstantiellement !

    …

    « Mais que l’éternité puisse exister dans le temps même de la vie, c’est ce que l’amour, dont l’essence est la fidélité (…), vient _ quand il survient : à l’improviste ! _ prouver _ voilà ! avec sa grande magnifique certitude ! Le bonheur, en somme ! Oui, le bonheur amoureux est la preuve que le temps peut accueillir _ amoureusement ! _ l’éternité » _ à charge pour les amants d’y simplement consentir !

    …

    Et Alain Badiou d’y comparer les expériences « parentes » de « l’enthousiasme politique«  _ « quand on participe à une action révolutionnaire« , précise-t-il, page 46 _ ; « le plaisir que délivrent les œuvres d’art«  _ aux « spectateurs« , et en un « acte esthétique » de leur part, dirait la très fine Baldine Saint-Girons, en son « Acte esthétique«  : pour les artistes créateurs, il s’agit plutôt de la « joie » même (du processus de « création« ) !.. _ ; et la joie _ là revoilà ! _ presque surnaturelle qu’on éprouve quand on comprend enfin, en profondeur, une théorie scientifique«  _ que dire de celle de « l’invention intellectuelle » ; cf le livre de ce titre de Judith Schlanger, paru aux Éditions Fayard en 1983… Alain Badiou a développé ces analyses dans son « Conditions« , paru en 1992 aux Éditions du Seuil… 

    …

    En sa conclusion, et en son « actualité« , en 2009, Alain Badiou insiste sur le fait que « défendre l’amour dans ce qu’il a de transgressif et d’hétérogène à la loi est bien une tâche du moment«  _ sous cette présidence Sarkozy, tout spécialement peut-être… ; cf d’Alain Badiou, son ouvrage précédent : « De Quoi Sarkozy est-il le nom ? (« Circonstances 4« , paru en 2007 aux Éditions Lignes). Car « dans l’amour, minimalement, on fait confiance à la différence, au lieu de la soupçonner« . Tandis que « dans la Réaction _ cf les entreprises des ministres de l’Identité nationale et de l’Immigration ; et de l’Intérieur… _, on soupçonne toujours la différence au nom de l’identité ; c’est sa maxime philosophique générale« , est-il précisé page 83. « Si nous voulons, au contraire, ouvrir à la différence et à ce qu’elle implique _ lire aussi là-dessus l’important « Différence et répétition » de Gilles Deleuze _, c’est-à-dire que le collectif soit capable d’être celui du monde entier, un des points d’expérience individuelle praticables est la défense de l’amour.

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    Au culte identitaire de la répétition, il faut opposer l’amour de ce qui diffère, est unique, ne répète rien, est erratique et étranger« . Voilà !

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    Titus Curiosus, ce 8 décembre 2009

  • la pharmacopée du professeur de médecine civilisationnelle Bernard Stiegler : une posologie d’urgence des écrans

    Un délicieux et urgentissime diagnostic, assorti d’une rapide posologie d’urgence _ à propos des enfants et de l’éducation, d’abord (cf déjà le plus que très utile « Prendre soin _ de la jeunesse et des générations«  !..) _ du « professeur de médecine civilisationnelle » Bernard Stiegler, en une collection d’ »Entretiens«  (réalisés ici _ excellemment ! _ par Thierry Steiner) qu’édite, aux Éditions Mordicus, l’excellent Pierre Veilletet : « Faut-il interdire les écrans aux enfants ? » :

    voilà en un petit livre de 112 pages  _ avec deux entretiens : un avec Serge Tisseron (pages 17 à 58), l’autre avec Bernard Stiegler (pages 61 à 103) _, sur lequel je suis tombé en recherchant sur le site mollat.com un lien (pour l’article précédent de mon blog) pour un des ouvrages de Bernard Stiegler,

    ma toute récente formidable découverte de lecture !..

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    En 43 pages, Bernard Stiegler, lumineux comme d’habitude en ses exposés « missionnaires »

    _ page 74, vient à l’appui de cette intuition l’affirmation : « les pouvoirs publics doivent prendre des mesures régaliennes pour obliger les médias de masse, d’une part, à mener des politiques d’innovation adaptées à la convergence (numérique : nouvelle !), et d’autre part et surtout, pour leur imposer de nouvelles missions (voilà !), et en particulier une mission d’éducation«  !.. _

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    en direction des publics les plus divers, comme je l’ai expérimenté à chaque reprise _ je l’avais reçu pour la « Société de Philosophie de Bordeaux«  dans les salons Albert Mollat le jeudi 18 novembre 2004 sur le sujet de « la décadence des sociétés industrielles« , au moment de la parution de son « Mécréance et discrédit » volume 1 : « la décadence des sociétés industrielles«  (les volumes 2 & 3 de ce travail furent consacrés aux « sociétés incontrôlables d’individus désaffectés » et « l’esprit perdu du capitalisme« ) ; ou à Saint-Émilion, le 30 mai 2009 sur le sujet « du marché au commerce«  (cf mon article du lendemain, le 31 mai : « très fortes conférences« ) ; et aussi à l’OARA-Scène d’Aquitaine, le 4 avril 2007, sur le sujet « du consumérisme culturel à l’éthique de l’amateur«  ; ainsi qu’au Conseil Régional d’Aquitaine pas plus tard que le 23 octobre dernier (cf mon article du 26 : « Pour une économie de la contribution : diagnostic et pharmacopée anti-Viagra d’une économie de la culture du docteur Stiegler« …)… _,

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    Bernard Stiegler livre son diagnostic et sa pharmacopée avec une clarté et une efficacité magnifiques…

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    L’entretien avec Thierry Steiner est dédié (page 61) à Rosine Gautier et Geneviève Piéjut _ co-auteur de « La Télévision et son public 1974-1977 : Place, programmation et audience des différentes catégories d’émissions« , paru à La Documentation française, en 1978… _ avec lesquelles Bernard Stiegler travailla à L’INA (dont il fut le Directeur-général adjoint et chef du département Innovation de 1996 à 1999)…

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    « L’attention des enfants et des adolescents est de plus en plus souvent sollicitée par plusieurs médias simultanément, ce qui conduit à une véritable dispersion de l’attention. (…) Ces effets (…) qui relèvent de ce que l’on a appelé la convergence numérique des médias, sont pour le moment destructeurs de l’attention« , nous dit-il, page 64. Mais « on peut cependant imaginer que les agencements nouveaux entre médias rendus possibles par la convergence soient mis au service de la formation et de l’approfondissement de l’attention plutôt que de sa destruction« , pages 64-65. « Les nouveaux médias, parce qu’ils sont bi-directionnels, ont des caractéristiques très intéressantes et offrent d’immenses possibilités par rapport aux médias audio-visuels analogiques. Mais leur mise en valeur nécessiterait une politique publique qui fait aujourd’hui totalement défaut« , page 65. « Pourtant (…), un agencement intelligent entre ces médias, mis au service de l’éducation plutôt que soumis à l’hégémonie absolue du marketing, pourrait apporter mille possibilités nouvelles de formation de l’attention profonde, c’est-à-dire de ce que l’on appelle la culture, le savoir et l’éducation. Malheureusement, les tentatives actuelles d’agencer les médias en tirant parti de la convergence numérique (…) n’ont qu’un objectif : continuer à capturer l’attention au service du marketing, en la tirant toujours plus vers la pulsion, et en la détruisant« , page 68. « Le fonctionnement de l’audio-visuel dans son ensemble est devenu pathogène », page 72. « Une question d’écologie de l’esprit se pose ainsi », page 74 : « les pouvoirs publics doivent prendre des mesures régaliennes pour obliger les médias de masse, d’une part, à mener des politiques d’innovation adaptées à la convergence, et d’autre part et surtout, pour leur imposer de nouvelles missions, et en particulier une mission d’éducation. Les médias sont de nos jours tous soumis au marketing et à « la tyrannie de l’audience quart d’heure par quart d’heure » (…) du fait de leur financement par la publicité. Il faut les contraindre à développer une autre utilité sociale », page 74. « Ceci suppose de repenser en profondeur le rôle des médias non seulement dans l’éducation, mais dans la recherche scientifique, et comme nouveaux instruments du savoir, dans les laboratoires aussi bien qu’à l’université. D’immenses possibilités se présentent ainsi pour ce qu’on appelle les industries de la connaissance, les sociétés de savoir et la bataille de l’intelligence. Mais sans une politique publique hardie, capable de soutenir ces évolutions qui n’ont pas, pour le moment, d’économie, rien de cela ne pourra advenir« , page 75.

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    « La télévision est mauvaise pour les enfants très jeunes quel que soit le programme, parce que la captation de l’attention juvénile est directement destructrice ; et le facteur qui prime est ici non simplement l’écran, mais l’appareil _ tel qu’il induit passivité, perte de motricité et perte de relations d’attachement intergénérationnelles« , page 76.
    …
    « Le facteur « programme » devient plus important à mesure que l’enfant grandit«  (…) et « il est sûr que (…) la captation massive et constante de l’attention, en détruisant les relations interindividuelles, détruit les structures et les processus par lesquels la formation d’un réseau symbolique entre les individus permet de transformer les pulsions _ dont nous sommes tous porteurs _ en investissements sociaux, c’est-à-dire en énergie libidinale, pour parler comme Freud _ ce que Lacan appelle le désir« , pages 76-77.
    …
    Or « les consommateurs désirent de moins en moins, mais dépendent de plus en plus de besoins artificiellement produits, qui sollicitent toujours plus leurs comportements pulsionnels aux dépens de leur libido, c’est-à-dire de leur désir. C’est ainsi que le téléspectateur tend à devenir dépressif (la dépression est précisément une perte de désir) ; et que les médias deviennent eux-mêmes massivement pulsionnels et populistes : ils cherchent à tirer le « temps de cerveau disponible » vers le bas, c’est-à-dire qu’ils l’encouragent à suivre une pente naturelle, contre laquelle lutte toute élévation culturelle et toute éducation. Cette pente conduit à  une sorte de déchéance dont nous voyons bien qu’elle s’est emparée de toute la société, et que personne n’y échappe _ pas plus les femmes et les hommes politiques que les psychanalystes ou les pédiatres qui, pour des raisons vénales ou parce que leurs propres cerveaux sont devenus fondamentalement disponibles à tout cela (…), cautionnent Baby First _ la chaîne « pour » le « public » des bébés ! _, ou conseillent l’industrie du jeu vidéo et les industries de programmes en général« , pages 77-78…

    …

    « Quant à l’État, en renonçant à réguler cet état de fait de plus en plus ruineux pour la société, il renonce à soutenir la culture et l’éducation, et préfère multiplier les policiers en développant un état d’esprit paranoïaque qui exploite les tensions intergénérationnelles et les pulsions de destruction.C’est une politique absolument irresponsable qui hypothèque très gravement l’avenir, et que l’Histoire jugera comme telle. Il ne s’agit pas de condamner les médias, mais plutôt la façon dont, par le fait d’une politique publique démissionnaire _ qui avait commencé avec François Mitterrand _, ils se sont soumis _ à rebours du « bien public« …  _ à l’hégémonie du marketing ; et avec eux, tous ceux qui ont renoncé à ce que l’homme (et ses enfants) s’élève _ voilà ! cf sur cette dynamique civilisationnelle le philosophe Alain… _ plutôt que de se vautrer dans la fange« , page 78.

    …

    « La télévision : ce pharmakon, qui empoisonne _ présentement _ la société contemporaine, pourrait devenir, notamment à travers une politique industrielle aussi bien qu’éducative _ voilà ce qu’il faut de toute urgence « construire«  ! _ des nouveaux médias, un formidable renouveau _ telle une nouvelle « renaissance« …  _ au service d’un dépassement du consumérisme » _ mortifère, page 80.

    …

    « L’éducation est une forme de thérapeutique , c’est-à-dire de soin prodigué à l’enfant« , page 81. « La télévision, lorsqu’elle court-circuite ces structures fondamentales où se forme _ et se construit ; cf Freud, Mélanie Klein, ou le grand Winnicott… _ la psychè, atrophie le développement des capacités psychosociales de l’enfant _ et fragilise, voire anéantit le processus primordial que Freud appelle l’identification primaire. Dans cette période, l’enfant construit une relation à ses éducateurs telle qu’ils deviennent son imago, c’est-à-dire ce qui servira de base à son « idéal du moi ». (…) L’identification primaire, qui est la base même de la construction de l’appareil psychique, permettra plus tard à l’adulte mature de continuer _ toujours, toujours : le travail, en sa « plasticité«  (cf Catherine Malabou) n’a heureusement pas de fin… _ à se construire en intériorisant des identifications secondaires entre lesquelles elle lui servira d’arbitre, en cas de conflits _ au sein du « jeu » de cette « plasticité« …  _ d’identification : dès avant l’adolescence, on s’identifie _ pluriellement…  _ à des personnages successifs« , pages 82-83.

    …

    Or, « le marketing, qui veut que l’enfant s’identifie _ bien moins pluriellement …  _ aux chaînes, aux marques et aux personnages des médias de masse, tend _ par domestication sommaire _ à le priver d’identification primaire. Or, un enfant sans identification primaire est un psychotique en puissance _ voilà ! Voilà pourquoi j’estime qu’il s’agit d’une question de santé publique, outre que l’exposition des enfants à la télévision affecte _ sans remède ! cf aussi ce qu’en dit Serge Tisseron…  _ la synaptogénèse et constitue un facteur d’apparition du déficit attentionnel _ étudié par Katherine Hayles. C’est faute de prendre soin des enfants, et de leurs parents, et de les protéger de ce poison qu’est devenu le pharmakon médiatique _ cf le livre majeur de Bernard Stiegler « Prendre soin _ de la jeunesse et des générations« … _, que l’État préconise de les envoyer en prison prématurément« , page 84.

    …

    « Ces questions passent par _ rien moins que _ une nouvelle culture, par un discours prescriptif de la puissance publique, et _ mis en œuvre on ne peut plus effectivement (et dans toute son ampleur nécessaire !) _ par des actes et des budgets appropriés« , page 85.

    …

    « Les pouvoirs publics ont totalement démissionné _ voilà ! _ par rapport à cette question, et il faut les ramener à leurs responsabilités _ civilisationnelles : mais que sont donc devenus (et continuent de devenir !) les États ?!.. _, non pas pour leur demander d’interdire quoi que ce soit, mais pour qu’ils prennent des initiatives positives _ et dynamisantes ! _ et fassent que les médias en général soient remis au service du bien public _ à rebours de l’hégémonie du marketing (et des profits de quelques « particuliers«  privés) ! _, et en particulier de l’éducation : qu’ils cessent d’empêcher _ en effet ! _ les parents, l’école et la République d’éduquer les enfants, et qu’ils aident _ aussi, voire pour commencer ! _ les parents à s’éduquer avec les médias. Car tel est l’humain _ non-inhumain ! faut-il le spécifier ?.. _ dans l’homme : non seulement il est capable d’apprendre jusqu’au dernier jour de sa vie, mais il le désire _ et même s’y passionne _, pour autant qu’on ne fait pas de lui un porc« , page 86.

    …

    « On a admis que le tabac tue ; et on a pris des mesures en fonction. Admettons que l’usage actuel des médias de masse tue la société _ voilà ! _ en la rendant de plus en plus pulsionnelle ; et prenons des mesures en fonction. (…) C’est à une véritable entreprise de désintoxication qu’il faut procéder, notamment en alertant les parents sur le fait que les médias ont des effets toxiques _ déjà _ sur eux-mêmes. S’ils n’en prennent pas conscience, ils ne pourront pas comprendre quels ravages ces effets peuvent provoquer sur leurs enfants« , pages 86-87.

    …

    « Le psychopouvoir est ce qui constitue une économie libidinale consumériste. Le problème est que cette économie est _ aussi elle-même _ autodestructrice : en court-circuitant les milieux, fonctions et structures symboliques où sont les objets producteurs du désir individuel, elle est devenue un obstacle au développement et au fonctionnement de l’appareil psychique, c’est-à-dire la transformation des pulsions en désir _ facteur de dépassement de soi et d’authentique « progrès«  ! cf Nietzsche… Le désir est en effet ce qui, par structure, diffère la satisfaction de la pulsion _ au profit d’un « déploiement » (enthousiasmant, lui !) des qualités personnelles… Et l’éducateur est celui qui apprend à celui qu’il élève ainsi à trouver plus de plaisir dans le désir _ et son « déploiement » ; cf, par exemple, Deleuze…  _ que dans la pulsion _ ponctuelle (et répétitive : réduite à un réflexe). Cependant, chacun d’entre nous est toujours prêt à désapprendre _ masochistement ! _ cette différence entre désir et pulsion ; et c’est cette tendance régressive qu’exploite _ en effets terriblement ravageurs _ aujourd’hui le psychopouvoir en désapprenant le désir _ et en installant ainsi une véritable bêtise systémique, à laquelle personne n’échappe tout à fait« , page 89.

    …

    « La captation de l’attention des publics par les écrans, en premier lieu par la télévision, mais aussi par un mésusage d’Internet, détruit _ ainsi, journellement _ les capacités attentionnelles soutenues. Or, l’attention est la faculté sociale _ de l’« égard« … _ par excellence _ quand l’autre n’est pas seulement un moyen (pour la seule _ ainsi misérable ! _ utilité) ; mais une vraie « personne« , un autrui… Il est donc urgent _ en effet ! _ de réguler tous les processus _ oui : nombreux _ qui conduisent à sa destruction. L’école va mal avant tout parce que les enfants n’ont plus les capacités _ d’abord d’attention ; et curiosité ; et enthousiasme… _ requises. Là est l’enjeu primordial d’une écologie de l’esprit« , page 94.
    …
    Les nouveaux médias : « leur succès tient d’abord au fait qu’ils requièrent de la part de ceux qui les pratiquent une activité. Et c’est là _ oui ! _ une grande chance (…) ; et les comportements que l’on voit émerger sur Internet ne s’inscrivent plus dans le modèle industriel consumériste.«  (…) Mais « sans une politique éducative qui saura tirer _ avec une ingéniosité mise au service, cette fois, du déploiement des facultés humaines authentiquement créatrices d’humanité _ tout le parti possible de ces nouvelles sortes de pharmaka, (…) les nouveaux médias seront _ sinon !… _ à leur tour _ une nouvelle fois ! _ mis au service d’une hégémonie du marketing productrice d’encore plus de pulsion et d’addiction. Cet enjeu de civilisation _ où il s’agit de développer un nouveau savoir-vivre aussi bien qu’une autre économie (« de la contribution« ) _ concerne l’avenir de tous les enfants d’aujourd’hui _ de par le monde « mondialisé« … _, les fameux digital natives. (…) Il faut _ donc _ absolument que les parents interpellent les pouvoirs publics et les placent _ et vraiment ! _ devant leurs responsabilités. Les hommes et les femmes politiques sont spontanément _ par intérêt « personnel » à très court terme : celui de l’échéance de leur « élection » ou « ré-élection« … _ du côté des médias, qui leur sont nécessaires pour être élus _ voilà ! Mais il faut leur faire savoir que l’opinion elle-même est de moins en moins du côté de ces médias-là, et qu’ils seront de moins en moins efficaces pour être élus. Tel est le combat _ des citoyens un peu responsables _ de demain _ pour une écologie de l’esprit, et avant tout pour la protection de l’appareil psychique des petits comme des grands« , pages 96 à 98.

    …

    « La puissance publique doit faire émerger de nouvelles règles du jeu social _ et politique, culturel, civilisationnel, donc… _ intégrant pleinement les technologies numériques ; et ce que les nouvelles pratiques sociales ont de profondément positif. (…) Il faut qu’une politique d’investissement public soutienne et accompagne le développement des pratiques sociales _ pleinement « démocratiques«  ; à rebours des sinistres populismes ! qui ont si tristement aujourd’hui le vent en poupe ! _ que ces instruments rendent possibles, et qui les conduisent à repenser très en profondeur les modèles éducatifs. C’est ainsi qu’on fera des pharmaka des instruments plutôt thérapeutiques que toxiques« , pages 98-99.

    …

    « Il faut faire émerger des règles, et pas simplement décréter : cela veut dire inventer _ cf Cornelius Castoriadis : « L’Institution imaginaire de la société« … _ une nouvelle culture, celle qui correspond aux spécificités des technologies numériques. C’est d’émergence _ de très grande largeur… _ qu’il s’agit et qu’il s’agira de plus en plus« , pages 99-100.

    …
    « Mais pour que tout cela puisse se développer, il faut aussi et surtout créer un appareil d’intelligence collective où l’éducation nationale et les industries de programme doivent apprendre à travailler _ de facto et in concreto _ ensemble, où les universités doivent être profondément réorientées dans leurs finalité, et où les structures de recherche doivent faire de ces questions leurs priorités« , pages 100-101.

    …

    « Aujourd’hui, il faut défendre la société contre ce qui la détruit : l’hégémonie du marketing. Il faut rebâtir la société« , page 101.

    …
    « En attendant, certains parents s’organisent en petits groupes pour mener des opérations de « désintoxication collective ». Ainsi Jacques Brodeur et ses « dix jours sans télévision », conçus sur la base d’une théorie de Thomas Robinson, professeur à l’université de Stanford, qu’il a généralisée au Canada et qu’il développe à présent en France. Soulignant que le nombre d’élèves du primaire avec troubles de comportement a augmenté de 300 % entre 1985 et 2000, que les 13-17 ans commettent deux fois plus de crimes violents que les adultes, et deux fois plus qu’il y a 20 ans, il a créé des groupes de parents qui travaillent avec les éducateurs pour avoir un bon rapport aux écrans. En posant notamment le principe que, pour apprendre à en faire quelque chose intelligemment, il faut commencer par apprendre à vivre sans. (…) Les effets positifs sont spectaculaires à tous égards, en matière de résultats scolaires, équilibre physique et psychique, rapport à la lecture, notamment« , pages 102-103…

    …

    Ces extraits de « Faut-il interdire les écrans aux enfants ?« 

    font entrevoir la richesse de ces analyses remarquablement claires et extrêmement concrètes de Bernard Stiegler.

    A confronter avec les remarques « de terrain » du psychanalyste et psychiatre Serge Tisseron, en première partie de ces « entretiens«  avec Thierry Steiner…

    En une collection toute « pratique«  (des Éditions Mordicus, que dirige l’excellent Pierre Veilletet) qui donne à réfléchir avec « prises« …

    …

    Titus Curiosus, ce 18 novembre 2009

  • le « commerce » de la passion de la musique : l’enchantement du coffret « Spannungen : Musik im Kraftwerk Heimbach – Chamber Music », par Lars Vogt & Friends (14 CDs de « Live Recordings » _ 1999-2006)

    Il y a « commerce » et commerce !

    …

    Le « commerce » est, à son meilleur, celui  _ sans complément déterminatif ! _ entre personnes, au-dessus d’être l’échange de marchandises _ voilà le complément déterminatif… _ ; c’est-à dire des relations d’ordre commercial… Le terme désigne alors un « échange de relations« , des « rapports suivis » inter-personnels : « fréquentation, correspondance, conversation, vie mondaine« .

    …

    Antoine Furetière, en son « Dictionnaire universel » de 1690 : « Se dit aussi de la correspondance, de l’intelligence, qui est entre les particuliers soit pour des affaires, soit pour des études, ou simplement pour entretenir l’amitié… : « Ce savant a commerce avec tous les habiles gens de l’Europe »…« .

    …

    Ainsi La Bruyère (« Caractères« , IV, 3) : « L’amitié… se forme peu à peu, avec le temps… par un long commerce« .

    …

    Ou Madame de Sévigné en une lettre (du 9 septembre 1675) à sa fille : « Je quitte Paris avec la douleur de ne recevoir plus si régulièrement vos lettres, ni celles de mon fils… ; voilà tous nos commerces dérangés » _ ultra-sensible « en«  (ou « sur« ) ce chapitre…

    …

    Ou La Fontaine _ expert en « agréments« … _ en son « Discours à Madame de La Sablière » (« Fables » IX) : « Propos, agréables commerces / Où le hasard fournit cent matières diverses« …

    …

    Avec ce commentaire, pour cet emploi-ci de « commerce« , du très avisé Père Bouhours en ses « Remarques nouvelles sur la langue française« , en 1675 : cet emploi, alors qu’ »il ne s’agit point de trafic et de négoce« , est « des plus élégants« , commente-t-il…

    …
    C’est ce que nous livre une consultation rapide du « Dictionnaire du français classique _ la langue du XVIIème siècle« , de Gaston Cayrou…

    …
    Cf aussi, et d’abord, sans doute, le chapitre « De trois commerces » des « Essais » de Montaigne (III, 3) : « commerce » avec les hommes, avec les femmes, avec les livres…

    Cf aussi ce qu’en dit Bernard Sève, à propos de « l’art de conférer« , en ouverture (« Commerce, entretien, conversation, conférence« , pages 221 à 225) de son chapitre IX, en son si bien venu (d’intelligence de l’œuvre montanien) « Montaigne _ Des règles pour l’esprit« …

    …

    Et en effet, c’est du « commerce » « avec » la musique

    que je voudrais ici m’entretenir ;

    ainsi que de certaines évolutions de ce commerce « de » la musique _ tant au disque qu’au concert, d’ailleurs ! et dans les deux sens : le « commerce avec«  ; et le « commerce de« …

    …

    L’écoute véritablement « enchantée«  _ cf mon article du 17 octobre dernier « Le Bonheur de Félix Mendelssohn« … _

    d’abord du CD AVI 8553163 « Mendelssohn-Enescu Octets for strings » enregistré en « Live » au festival « Spannungen » de Heimbach les 11 et 12 juin 2008 ;

    puis, quelques jours plus tard, grâce à la compétence de Vincent Dourthe, du double CD AVI 553049 « Brahms Piano Quintet op. 34 – Sextett op. 36 » enregistré « Live » au festival « Spannungen » de Heimbach les 6 et 12 juin 2005 _ cf mon article du 20 octobre suivant : « Aimez-vous Brahms ? à la folie douce« … _

    a amené ma curiosité (boulimique) à rechercher d’autres merveilles enregistrées (pour le disque !) à ce « Chamber Music Festival » intitulé « Spannungen« , à la centrale hydro-électrique (« Kraftwerk« ) de Heimbach, dans les montagnes de l’Eifel…

    …

    C’est alors et ainsi, que sur Internet, j’ai découvert l’existence du coffret de 14 CDs « Spannungen : Musik im Kraftwerk Heimbach – Limited Edition _ Kammermusik – Chamber Music _ Lars Vogt & Friends » (« Live Recordings 1999-2006« ) ;

    …

    et que je suis venu _ à l’excellent rayon « Musique » de la librairie Mollat _ demander à Vincent de me le commander… ;

    …

    et que je viens de l’écouter _ avec quelle jubilation ! toute une semaine _ en son intégralité !

    …

    Que de merveilles ! musicales…

    …

    Et comme la présentation par Lars Vogt _ l’âme de ce festival « Spannungen » (et excellent pianiste !)… _

    du coffret de CDs : « Nous fêtons les 10 ans du festival SPANNUNGEN à Heimbach » (aux pages 6-7 du livret)

    est magnifique elle-même ! sur l’esprit même de ces réalisations !

    …

    Aux pages 13 à 15, Lars Vogt sera relayé par un second livrettiste, présentant, cette fois, le festival de musique de chambre de Heimbach lui-même : « Un lieu ouvert« … 

    …

    « C’est _ ce Festival « Spannungen » à Heimbach ; dont Lars Vogt est l’initiateur, le maître d’œuvre et le « Directeur artistique«  : l’âme et la première cheville ouvrière ; y compris en mettant la main à la pâte (et comment ! avec quel brio : « motorique«  ! dans maints concerts, au piano !..) _ une rencontre conçue pour mettre en œuvre de façon cohérente _ et donc le mieux possible aboutie _ les projets que veulent réaliser les artistes eux-mêmes, sans essayer de « deviner » à l’avance les préférences d’un certain public. Et finalement nous nous rendons compte que notre public veut bien _ oui ! _ que nous lui demandions un certain effort ! Les mélomanes _ vrais : passionnés ! _ ne veulent pas toujours assister

    …
    _ passivement seulement : cf les analyses magnifiques (et indispensables : je ne le dirai jamais assez !) de mes amies Marie-José Mondzain (« Homo spectator« ) et Baldine Saint-Girons (« L’Acte esthétique » : deux livres merveilleux de justesse et d’acuité à propos de ce qui peut se ressentir à son meilleur (versus le pire : aujourd’hui déployé mondialement par les media de masse, si efficaces pour abêtir en vendant…) ; ainsi que des enjeux civilisationnels (capitaux !) de l’aisthesis ;

    …

    cf aussi le travail de fond qu’accomplit inlassablement Bernard Stiegler, sur l’amatorat (passim : ainsi vient de sortir « Faut-il interdire les écrans aux enfants« , une confrontation des analyses et diagnostics de Bernard Stiegler avec le point de vue du psychanalyste Serge Tisseron…) ;

    …

    et aussi le travail de Jacques Rancière : « Le Partage du sensible« , dont le sous-titre est « Esthétique et politique« )… _

    …

    Les mélomanes ne veulent pas toujours assister, donc,

    à des événements conçus de façon de plus en plus démagogiques _ ce qui n’est que trop souvent le cas, en effet… _, où les programmes et les exécutions sont souvent trop prévisibles.

    …
    Au contraire : nos auditeurs sont prêts à relever le défi _ oui ! _ de les confronter _ in concreto _ avec des programmes surprenants, voire même outrés

    _ est-ce la meilleure traduction de l’original « wenn es Gefühl hat«  ?.. ; la traduction anglaise employait, elle, il est vrai, le terme « wild » !.. _,

    …

    pourvu qu’ils soient convaincus que tout se déroule au plus haut niveau artistique _ certes _, et que les interprètes s’adonnent _ oui ! _ corps et âme

    _ oui ! avec la plus intense générosité ! d’où l’intensité des « tensions » perceptibles, et au service des œuvres ! : « Spannungen«  ! hautement perceptibles, pour notre plus grande joie d’« acteurs esthétiques« , nous aussi, pourrait revendiquer Baldine Saint-Girons… et pas seulement au concert ! à l’extase même de l’écoute du disque !!! oui ! et renouvelée ! _

    …

    et que les interprètes s’adonnent corps et âme à transmettre _ avec générosité ! donc… _ l’essence artistique et émotionnelle des œuvres _ déjà ; et c’est un grand et beau défi ! _ qu’ils jouent ».

    …

    Cette déclaration liminaire (page 6 du livret du coffret de CDs AVI) de Lars Vogt _ et qui ne fait qu’éclairer le projet artistique même du festival « Spannungen«  de Heimbach ! et cela, dès ses premiers concerts en 1998 _ est magnifique de justesse et de nécessité, d’abord ! pour que vive (vraiment !) l’Art même : dans les interprétations des œuvres de musique…

    …

    Ainsi Lars Vogt poursuit-il sa « présentation » de la « fête » des 10 ans de « Spannungen » à Heimbach :

    …

    « Une oasis _ oui : de fraîcheur et de vie… _ pour faire de la musique,

    et où la seule valeur qui compte est celle de l’Art _ voilà !_ : c’était mon rêve _ doublement artistique : et d’organisateur, et d’interprète : magnifiquement éloquent, au piano ! _ lorsque surgirent les premières idées d’un festival de musique de chambre dans la région de l’Eifel du Nord…

    …

    Fous de musique _ il le faut ! _, les membres bénévoles _ aimant… et sans compter ! (mais c’est, bien sûr, un pléonasme !) _ de l’« Association pour la Promotion de l’Art dans le Canton de Düren » en sont devenus les co-fondateurs, et ils allaient bientôt en être les organisateurs«  _ les « porteurs«  de cet Art : il en faut !.. Sinon, tout le projet s’effondre…  Etc… : « ce sont eux qui m’ont stimulé et soutenu _ voilà ! _ dans ma vision _ visionnaire (de départ) : il le faut aussi… Et cela manque bien cruellement en maints endroits ; les choses (à la passion artistique) ne se « connectant«  décidément pas, par un seul coup de baguette politique ! Désirer produire un « événement » (d’« animation«  d’un lieu, tel une ville), et le « commander« , même : à quelques professionnels de la communication ! ne suffisant donc pas… _

    …

    dans ma vision, donc,

    de réaliser _ oui ! _ au mieux _ il faut aussi y prétendre : c’est une condition de succès sine qua non !.. _ cette utopie d’un « paradis pour la musique de chambre » _ c’est fait ! et cela dure (depuis 12 ans maintenant, en 2009) : cf (au CD !) les concerts Mendelssohn et Enesco des « Octuors » si lumineux et vibrants de juin 2008 !!! _ à Heimbach.

    …

    Je tenais surtout à ce que les artistes invités soient accueillis dans une espèce de « chez soi » musical, où ils se sentiraient à l’aise _ pour oser créer (ensemble), avec toute l’audace commune nécessaire, leur interprétation ! _, au sein d’une famille artistique _ de pleine confiance mutuelle ; et d’affection ; pas de rivalités de carrière !

    …

    Cf ce qu’il advint à Marlboro, autour de Rudolf Serkin ;

    ou à Lockenhaus, autour de Gidon Kremer :

    et de la « fête«  de tous leurs amis venus et réunis !!!

    …

    De telles conditions devaient inspirer _ c’est parfaitement réussi ! qu’on y prête seulement son oreille !.. _ ces interprètes du plus haut niveau à jouer mieux qu’ailleurs,

    à donner tout d’eux-mêmes _ car voilà en effet le (seul) secret ! de ces merveilles (aussi rares !) de concerts !

    …

    Ce serait une communauté de complices : pas dans le sens où ils devraient être toujours d’accord sur l’interprétation,

    mais en ce qu’ils partageraient la même approche, la même éthique artistique _ un point-clé ! celle de la vérité des œuvres à « rendre« , par les interprètes, comme au sortir de leur création même du génie du compositeur ! avec cette vérité véloce, coulant de source, qui est celle du « génie«  qui sourd de l’inspiration à l’œuvre !

    …

    La musique elle-même serait la raison-d’être de notre travail _ au singulier, en son absoluité, en quelque sorte… _, de leur collaboration _ les uns « avec » les autres, en ces œuvres de « musique de chambre« , il est vrai : où l’entente entre les interprètes est (encore plus qu’ailleurs !) absolument requise en un idéal de perfection (de l’interprétation de l’œuvre à faire retentir) ; et qui n’a rien à voir avec quelque uniformité… Elle a besoin de notre apport en tant qu’individus ; mais notre « ego », notre « moi », devrait s’effacer derrière le résultat commun envisagé » _ au seul service, lui, le « résultat« , de l’œuvre !

    …

    En conséquence de quoi, poursuit Lars Vogt, « dans le coffret que voici, nous avons voulu garder pour vous _ merci ! merci beaucoup ! et par le disque gravé ! _ une série _ de 41 pièces (les enregistrements de concert « live » s’étalant du 8-6-1999 au 6-6-2004 ; ainsi que les 16 et 18-6-2006 pour un CD bonus) _ de moments précieux et spéciaux _ uniques ! _ parmi tous les concerts vécus _ le terme est bien à relever ! et tant par les interprètes que par les mélomanes (actifs, eux aussi : par leurs « actes esthétiques«  ; cf Baldine Saint-Girons et Marie-José Mondzain) au concert (cela « s’entendant«  dans la « vie«  du jeu même des interprètes ! que la qualité de pareille écoute proprement dynamise ! _ à Heimbach«  _ ces années-là : Lars Vogt s’exprimant ici en 2007…

    …

    « L’un des facteurs principaux du succès grandiose _ oui  : et cela s’entend ! si cela ne se sait pas encore assez loin de l’Eifel ; ou de l’Allemagne… _ de « Spannungen » est bien sûr l’endroit extraordinaire où ont lieu nos récitals : c’est la magnifique centrale hydroélectrique à Heimbach (…). Il faut avoir vécu soi-même l’atmosphère de cette scène qui s’élève entre deux turbines anciennes, dans ce beau bâtiment Art Nouveau. On ne peut pas vraiment décrire cette atmosphère, tant elle est extraordinaire et spéciale. Mais SPANNUNGEN (« Tensions ») est un titre bien choisi _ certes ! _ pour la refléter. Parfois on aurait presque l’impression qu’une tension quasi électrique surgit _ bien sûr ! _ entre les musiciens sur scène. C’est ce qui rend leurs interprétations si inaccoutumées, si intéressantes » _ si justement vivantes ! Et pour avoir été, très modestement, récitant sur une scène lors de concerts, au « Festival du Vieux Lyon« , au « Festival de Saint-Michel-en-Thiérache« , notamment, j’en comprends un tout petit peu quelque chose…

    …

    Et « quand on me demande jusqu’à quand nous voulons continuer à organiser le festival « Spannungen » _ qui comporte chaque année l’« intégration«  de nouveaux (jeunes) interprètes _, je dis toujours : « Nous continuerons à le faire tant que nous y éprouverons encore du plaisir » _ de la joie. Ce ne devrait jamais devenir une routine habituelle« 

    …

    _ ce qui me rappelle, au passage, ce beau mot de Wilhelm Fürtwängler aux musiciens (« du rang« ) d’un orchestre entamant une « répétition«  de la célébrissime Vème Symphonie de Beethoven un peu trop « routinièrement« ,  sans assez de la conviction pourtant tellement nécessaire : « Ayez bien, bien _ = mieux ! _, conscience que dans le public certains découvrent l’œuvre pour la toute première fois !« ... Ce doit toujours, toujours, être « la première fois » quand on aime vraiment !..

    …

    De fait, poursuit, ensuite, un autre livrettiste que Lars Vogt, page 14, « les interprètes et leur public se connaissent. Pour les musiciens, « Spannungen » représente un parcours quotidien de répétitions extrêmement compactes et intenses, une rencontre _ oui ! avec ses surprises et toute sa « neuveté« … _ avec les grandes œuvres ainsi qu’avec leurs collègues. Chacun apporte ses vues, ses opinions. Également, son propre vécu, son parcours, ses expériences personnelles _ qui s’enrichissent en une vie d’artiste assez exigeant, en multipliant des « relations vivantes«  des unes, œuvres, avec les autres : c’est là la chance, pour un artiste aussi, de vieillir, de mûrir… Ces répétitions ont donc un aspect très humain _ au lieu de mécanique _ et individuel _ c’est-à-dire réellement « personnel« …

    …

    Et pour les musiciens conviés au festival, « pouvoir faire partie _ mais sans brigue _ de cette « académie des conspirateurs musicaux » représente l’occasion de pouvoir vivre des expériences extrêmes _ « sublimes« , dirait Baldine Saint-Girons ; cf son « Le Sublime _ de l’Antiquité à nos jours« … _ en tant qu’interprètes qui veulent atteindre, à tout prix _ artistique, esthétique, s’entend ! _, une collaboration artistique exceptionnellement intense _ ce qui n’est peut-être pas si fréquent…

    …

    L’ainsi nommé « esprit de Heimach »

    …

    _ plus haut, le livrettiste avait cité le « poète, compositeur et encyclopédiste érudit » Jürgen von der Weise (Ortelsburg, en Prusse Orientale, aujourd’hui Szczytno, 10-11-1894 – Göttingen, 9-11-1966 ; et aussi « descendant lointain du grand écrivain (romantique) Jean-Paul ; et qui traversa l’Allemagne plusieurs fois à pied en trente ans » : « la randonnée était pour lui la vraie façon de comprendre le monde« , page 13 du livret),

    …

    Jürgen von der Weise disant, c’était en avril 1949 : « la musique : une seule et grande révélation, inspirée par le chant des esprits«  (en allemand « dem Geister-Gesang » ; ce qui n’est pas sans nous rappeler le schubertien (et goethéen) « Gesang der Geister über den Wassern IV » (« Des Menschen Seele…« ), pour voix d’hommes et cordes, D. 714 (Opus posthume 167) ; une œuvre sublime… _   

    … 

    l’ainsi nommé « esprit de Heimach » est devenu symbolique pour des prestations _ les concerts ; et pour nous ces enregistrements « live » !.. _ où les musiciens et musiciennes prennent tous les risques, où tout ne tient _ oui ! c’est là (l’audace de la liberté) la condition première de la « vérité » même des interprétations des oeuvres : inspirées seulement ainsi… _ qu’à un fil _ celui du « danseur de cordes » probe (et « humain« , sinon assez « surhumain« , lui !) du « Prologue » d’« Ainsi parlait Zarathoustra« …

    …

    Considérée de sang-froid, il faut admettre que la musique de chambre demande de joindre à la plus haute compétence musicale _ certes _ la plus grande capacité communicative. Ici, c’est l’endroit où chacun et chacune donne tout _ du meilleur _ de soi-même. C’est dans les œuvres vraiment grandes _ oui ! _ où l’on aborde ce qui est fondamental _ oui ! _ et transcendantal _ sic : « In wirklich groβen Werken geht es um letze Dinge« , disait assez « kantiennement« , en effet, le texte original  en allemand. En effet la programmation de Heimbach se concentre sur de telles grandes œuvres. Ce sont les longues promenades de Schubert dans les régions obscures de l’âme _ nous est ainsi donné (au CD n°3) un sublimissime « Quintett » en ut majeur D 956 pour 2 violons, alto et 2 violoncelles : par Christian Tetzlaff, Isabelle Faust, Tatjana Masurenko, Boris Pergamenschikow et Gustav Rivinius (le 18-VI-2000) : ce fut la première que j’écoutai pour mettre à l’épreuve, en quelque sorte, le coffret : quel choc ! quelle merveille ! _ ; ce sont les utopies poétiques de Schumann _ absent cependant des pièces données en ce coffret-ci. C’est l’effort extrême que requiert l’énergie émotionnelle dont fait preuve la musique de Brahms (et c’est à Heimbach que l’on peut entendre un Brahms intime comme presque nulle part ailleurs) _ en particulier quand Antje Weithaas est au violon !

    …

    Ainsi ai-je découvert grâce à ce coffret cette merveilleuse interprète violoniste ; dont le jeu (et le son : si fin ! arachnéen !) contraste(nt) subtilement avec celui, merveilleux aussi (éclatant !), du magnifique Christian Tetzlaff ; et, en effet, tout particulièrement dans Brahms : le « Quartett«  avec piano n°3 en ut mineur, opus 60 (avec Lars Vogt, Kim Kashkashian et Boris Pergamenschikow, enregistré le 12-vi-1999) ; mais aussi dans Dvorak : le « Quintett » avec piano en la majeur, opus 81 ; le « Trio » pour flûte, violoncelle et piano en ut majeur, Hoboken XV:27, de Joseph Haydn ; le « Quintett » à cordes en sol mineur, KV 516, de Mozart ; le « Trio«  avec piano en mi mineur, opus 67, de Chostakovich ; la « Sonatine«  pour violon et piano en sol majeur, opus 100, de Dvorak ; et le « Trio«  avec piano en la mineur « A la mémoire d’un grand artiste« , de Tchaïkovsky…

    …
    Je mets l’accent ici sur le jeu extrêmement fin de cette violoniste, parce qu’elle m’était totalement inconnue jusqu’ici ; mais l’entente dynamique entre les jeux de Christian Tetzlaff (violoniste) et Lars Vogt (pianiste), tout particulièrement, est assez phénoménale ; même si aucun interprète _ et même loin de là ! _ ne « tire la couverture » à lui ; au contraire, les instrumentistes se produisent en des formations, d’abord, très variées ; et, ensuite, prennent plaisir à s’écouter « vraiment » les uns les autres ; ce qui constitue un des plaisirs puissants et de longue fragrance, vraiment, de ce coffret : où se « joue » vraiment, et « ensemble« ,  de la musique _ soit le B. A. BA de la musique de chambre…

    …

    Maintes et maintes fois_ aussi _, on y entend également des œuvres écrites au cours de ce siècle déchiré, maltraité, que fut le XXe siècle _ de Schoenberg (« La Nuit transfigurée » et la « Kammersinfonie » n°1, opus 9) ; Berg ; Hindemith _ particulièrement superbe ! un très grand ! _ (la « Sonate » pour violon solo opus 11/6, en une Première de sa version complète, par Christian Tetzlaff le 24-vi-2001 ; et la « Sonate » pour 10 instruments _ Fragment, de 1917 : une autre Première, le 22-vi-2001…) ; Prokofiev (le « Quintett«  pour hautbois, clarinette, violon, alto et contrebasse, opus 39) ; Chostakovich (le sublime « Trio«  en mi mineur pour piano, violon et violoncelle, opus 67, par Lars Vogt, Antje Weithaas et Boris Pergamenschikow, le 15-vi-2000) ; Stravinsky (« L’Histoire du soldat« ) ; ou Messiaen (le « Quatuor pour la fin des temps« ), en particulier, ici.

    Et chaque année on y crée une nouvelle œuvre contemporaine » _ par exemple, « Recollections«  for Chamber Ensemble, du compositeur australien Brett Dean, une « commande«  pour la session 2006 de « Spannungen«  : bravo !

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    Ainsi « à travers tout ce qui sonne dans ce lieu ouvert _ qu’est Heimbach, et cela depuis une décennie (le coffret fut conçu en 2007) _ peut-on encore distinguer _ en effet _ le « chant des esprits » _ tant schubertien que goethéen : planant au-dessus des « eaux«  (du lac de barrage de la centrale hydro-électrique de Heimbach)…

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    Voilà pour cette seconde « présentation » _ du festival à Heimbach, plus spécifiquement _ du livret…

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    Que d’interprétations merveilleuses en ce coffret _ AVI 8553100.
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    L’étonnant, pour moi _ demeuré assez « simple« , on le voit _, est _ artistiquement ! du moins… _ que le « commerce » de la grande _ = large… _ distribution discographique

    n’ait pas accordé une plus large _ = grande ! _ diffusion _ celle de ce coffret étant demeurée quasi au seul « usage » interne des mélomanes assistant aux (et fréquentant les) concerts du Festival, à Heimbach même, au coeur des montagnes du Nord-Eifel… _ à un tel coffret :

    de »Limited Edition », il est vrai…

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    Je rappelle donc la référence discographique (chez AVI) de ce sublime coffret de 14 CDs « Spannungen : Musik im Kraftwerk Heimbach – Limited Edition _ Kammermusik – Chamber Music _ Lars Vogt & Friends » (« Live Recordings 1999-2006« ) : AVI 8553100…

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    En osant « rêver«  _ de ma place de simple mélomane… _ que la curiosité pour les beautés de la musique _ et à ce niveau d’interprétation ! _ rencontre un peu moins de timidités et frilosités parmi son public potentiel… Quand existent encore d’excellents disquaires (pourvoyeurs des meilleurs « conseils« ) !

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    Titus Curiosus, ce 14 novembre 2009

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