Catégorie : Rencontres

  • Où va la fragile « non-inhumanité » des humains ? Lumineux déchiffrage du « mérite » tel qu’il se dit aujourd’hui, par Yves Michaud le 13 octobre dans les salons Albert-Mollat

    Lumineuse présentation (écoutable et podcastable grâce à ce lien)

    de son « Qu’est-ce que le mérite ? » (aux Éditions François Bourin)

    par Yves Michaud,

    …

    en un entretien avec Francis Lippa, membre du bureau de la Société de Philosophie de Bordeaux,

    mardi soir dernier, 13 octobre, dans les salons Albert-Mollat,

    devant une assistance copieuse _ plus une place assise de libre _ et fort attentive, à l’exposé riche, clair et remarquablement nourri d’exemples concrets _ jusqu’à la qualité (de performances) appréciée et requise aujourd’hui de sportifs, tels que le footballer Lionel Messi… _,

    …

    par ce philosophe empiriste _ déclaré : écouter l’enregistrement ! _,

    très attaché à vite et bien (= au mieux !) comprendre les divers « signes«  de l’époque, comme elle est ; et vers où elle est en train, vaille que vaille et bel et bien, de s’acheminer, en la diversité, jusqu’au vertigineux _ et cependant bien signifiant à qui parvient à pertinemment la déchiffrer _, de sa complexité,

    qu’est Yves Michaud…

    …

    Dans quelle mesure peut-on et doit-on user, ou pas,

    et comment, sous quelles formes et de quelles manières,

    du terme _ ou du concept : il faut creuser un peu (et philosophiquement) ce qui peut distinguer leurs usages _, « revenu » _ dans les discours : sur les lèvres comme dans les têtes _ ces vingt ou trente dernières années

    …

    (depuis Margaret Thatcher, puis Tony Blair _ et Anthony Giddens _, de ce côté-ci de l’Atlantique, où prédomine toujours le bouclier _ égalitariste _ de l’État-Providence ;

    ou de l’autre _ où prédomine, là, l’appétit de « liberté« … _, depuis les années Reagan ; puis, en ce retour de balancier que représente l’élection, l’automne dernier, de Barack Obama, maintenant _ que commente dans le New-York Times l’excellent prix Nobel d’Economie 2008, Paul Krugman…),

    …

    du terme _ ou du concept : il faut les distinguer, je reprends et poursuis l’élan de ma phrase _ de « mérite » ?

    …

    C’est ce à quoi s’emploie très précisément, à la fois avec audace et la prudence du très grand soin (de plus de deux ans de recherches fouillées, a révélé l’auteur : à propos, tout particulièrement, des philosophies anglo-saxonnes les plus récentes : par exemple celle d’Amartya Sen… _ cf, par exemple « La Liberté au prisme des capacités« …) de l’analyse philosophique la plus pointue, ce très éclairant petit-grand livre de 300 pages, et en trois passionnantes parties, qu’est « Qu’est-ce que le mérite ?« , aux Éditions Bourin,

    que présentait, explicitait et commentait mardi soir dernier Yves Michaud en sa conférence,

    en réponse aux questions de Francis Lippa…

    …

    Même « empiristement« , si je puis dire _ voire « minimalistement » ; ou « par défaut« … _, il demeure encore _ mais pour combien de temps ? _ difficile _ à la plupart (mais pas tous !) d’entre nous ; et à Yves Michaud, qui conclut lui-même ainsi son livre (aux pages 273 à 280) _, de renoncer tout à fait à une « perspective » sur les autres (et sur soi) faisant référence à un ordre (quel qu’il soit) de la valeur, de la vertu, du « mérite » donc, au-delà de la stricte prise en considération (et constat on ne peut plus « brut« , lui : c’est ainsi, et pas autrement !) des seules  « performances » « de fait » ;

    sans nulle considération « de droit » (au sens de « de valeur« ) que ce soit… :

    …

    car « les barrières _ infranchissables _ entre les ordres, les eaux glacées du _ seul ! _ calcul égoïste, ou la guerre _ sans pitié aucune ! _ des _ seules _ vanités

    produisent un paysage humain _ au double sens du terme !!! _ pauvre, pour ne pas dire désolé _ « wasted land« , selon l’expression du grand T. S. Eliot en son immense poème éponyme, « La Terre vaine« …  _,

    dit Yves Michaud, page 265 de « Qu’est-ce que le mérite ?« .

    …

    « Le mérite et le démérite _ aussi difficiles, voire impossibles, à incontestablement « établir« , justifier en raison, « fonder » vraiment ! _ traduisent donc notre _ irréfragable, pour le moment encore, du moins ; à une certainee partie, encore, d’entre nous… ; mais ne serions-nous pas en train de devenir minoritaires ?.. _ besoin d’estimer la valeur d’autrui _ ainsi que de nous-même _ afin de vivre dans un monde humain«  _ c’est-à-dire « non-inhumain« , comme le nomme mon autre ami philosophe parmi les plus lucides Bernard Stiegler… (cf les volumes de « Mécréance ou discrédit«  ; ou « Prendre soin«  ; etc… _, poursuit Yves Michaud, page 274.

    …

    Et Yves Michaud de préciser ce qu’il entend par sa référence, alors, au concept d’ »estime » :

    …

    « L’estime est une mesure de la relation humaine en tant qu’humaine. Elle est approchée, révisable et, éventuellement illusoire ou erronée _ certes ! nous avançons à tâtons, par essais et erreurs : à rectifier si possible… Nous nous trompons souvent sur notre estime (nous la plaçons mal, selon l’expression consacrée) ; et les jugements de mérite et de démérite _ plus graves, probablement ; mais indispensables, forcément ! _ sont, comme je l’ai dit plusieurs fois, révisables selon ce que l’on sait ou ne sait pas _ avec de considérables fluctuations ! _, et avec quel degré de détail

    …

    _ une considération majeure, sinon capitale, tant « le diable s’y cache«  : cf l’importante postface du 31 mars 2006 à l’« Humain, inhumain, trop humain » d’Yves Michaud ; essai achevé, lui, en décembre 2001 ; et intitulée, précisément ainsi ! cette postface (« Le Diable dans les détails« ) ; avec cette ultime phrase judicieuse de conclusion, page 124 :

    …

    « C’est déjà bien si le philosophe décrit et redécrit inlassablement les situations de manière à dissiper les sottises grossières et,

    quand sa description est bonne,

    à débusquer le diable qui se cache, comme d’habitude dans les détails«  _ mal aperçus, car mal regardés, focalisés, analysés : tout simplement !.. _

    …

    et avec quel degré de détail, donc, des situations et des actions.

    …

    Nous ne pouvons nous empêcher de penser _ estimer, juger, croire _ que les individus ont _ effectivement et objectivement, en soi, en quelque sorte ; et pas seulement pour notre esprit (qui bat, subjectivement, la campagne)… _ des mérites et des démérites à proportion de ce qu’ils font, à nous et à la communauté humaine en général _ voilà la source de notre difficile indifférence à ces conséquences « relationnelles« -là… _ ;

    qu’ils valent _ bel et bien _ plus ou moins _ et pas indifféremment ! _ dans leur relation à autrui _ voilà la dimension d’« humanité«  ; ou de « non-inhumanité« , comme le dit aussi Bernard Stiegler ; et encore pour le moment irréfragable (pour certains, au moins), face aux divers cynismes, cachés, tapis, ou de plus en plus avoués, voire affichés, ou assénés : cf là-dessus le tout récent « La Cité perverse _ libéralisme et pornographie » de Dany-Robert Dufour (paru le 8 octobre : j’ai hâte de le lire !)… _ ;

    et que cette valeur appelle une reconnaissance appropriée, même si elle n’est pas effectivement « payée » _ en espèces bien sonnantes et trébuchantes !..

    …

    Quand nous abandonnons cette manière de penser,

    et nous le faisons souvent et à très juste titre (pour des raisons d’efficacité, de concentration de l’attention sur les tâches et les résultats, et pas sur les agents, pour des raisons _ fort « humaines« , certes ; et « trop humaines« , aussi : nous ne sommes, en effet, ni des saints, ni des anges ; cf Montaigne, au final si percutant de ses « Essais« , Livre III, chapitre 13, le sublime chapitre testamentaire « de l’expérience«  : à toujours revenir (délicieusement !) relire ! _ de discrétion, de fatigue, ou d’inattention, par exemple),

    …

    nous ne prenons en compte que des relations causales _ toutes nues et froides _ et des utilités _ à l’exclusion des « honnêtetés », peut-être : le chapitre inaugural du livre III montanien s’intitule : « de l’utile et de l’honnête » ; lui aussi est un indispensable ! lire aussi le si beau livre de l’ami Bernard Sève : « Montaigne. Des Règles pour l’esprit«  ! la meilleure « introduction (philosophique) à Montaigne« , assurément, à ce jour ! _, des conséquences _ brutement factuelles, coupées d’émotions et d’affects (d’un « sujet«  qui s’attache à la considération aussi de ces « affections«  : non encore « dés-affecté« , en quelque sorte…)…

    …

    Nous appréhendons alors les situations humaines _ entre simples (ou purs) agents d’action, sinon entre de réelles (ou/et « vraies« ) « personnes«  !.. _ de manière non humaine _ voilà le concept stieglerien de « non-humain«  ! _, ou « déshumanisées«  _ voire « barbares« … _, comme des relations entre _ rien que de purs et simples _ objets _ non « sujets«  !.. de rien ! _, machines, coûts et bénéfices

    …

    _ selon les critères des services dits de « ressources humaines«  ; ne prenant pas « en compte » les dégâts (affectifs) sur ce qui reste (encore !) des « personnes«  ; allant jusqu’à, les plus « fragiles » d’entre celles-là, les moins capables de « s’adapter«  aux règles nouvelles (« modernes«  !) de la concurrence « mondialisée«  (telle étant la norme de référence up to date invoquée (quand le besoin se fait sentir, aux dirigeants, de s’en « justifier«  devant « l’opinion« …) par les responsables « manageant«  ces « entreprises«  performantes) ;

    allant jusqu’à s’en suicider... _

    …

    comme des relations entre objets, machines, coûts et bénéfices : « Ce qu’il fait pour nous, ça fait un budget ! »

    …

    Il est tout à fait possible que ce mode d’appréciation instrumental _ galileo-cartesiano-adamsmithien… _, aride, désolé, ou simplement neutre, s’étende de plus en plus à de plus en plus de situations sous l’effet de la technique, de la préoccupation  pour les seuls intérêts et du perfectionnement des modes de manipulation d’autrui,

    mais ce n’en sera pas moins un changement de relation » _ inter-humaines, ces « relations« -là, écrit Yves Michaud, aux pages 274-275 :

    …

    « changement«  à prendre lui aussi « en compte« , donc,

    socialement, économiquement et politiquement _ ainsi que recommande, expressément, de le faire Amartya Sen : pour l’empêcher ;

    plutôt que de le laisser, ce « changement de relation« , détériorer de sensiblement riches « liens«  à autrui… _ :

    …

    c’est-à-dire, en clair, culturellement et civilisationnellement.


    …

    Que « voulons« -nous donc, les uns et les autres,

    les uns avec les autres,

    parmi eux, avec eux et aussi, ainsi, contre eux, ces « autres«  ?..

    …
    Par conséquent,

    « le noyau _ « de sens de l’estime et de la mésestime« , page 275 de « Qu’est-ce que le mérite ?«  _ de la notion _ de « mérite« … _ opère comme catégorie régulatrice _ à la Kant, in sa « Critique de la raison pure« … _ permettant d’appréhender les choses humaines _ relations, affects, valeurs… _ sous l’angle de la valeur _ et pas seulement sous celui du fait brut, pur et simple…

    …
    Y compris si le fondement dans les choses
    _ objectif, en soi _ de cette manière de voir _ qu’elle demeure ; distinctement de l’ordre des faits bruts ! et de leur pur et simple (minimal !) constat… _ peut être mis en doute.
    …
    Nous ne sommes jamais certains que le mérite attribué à quelqu’un est bien… mérité ;

    ce ne peut être que l’apparence _ trompeuse (du fait des autres ; ou du jeu des perspectives, des « mirages » en que sorte objectifs…) ; ou illusoire (de notre fait en majeure partie, de notre auto-aveuglement subjectif ; là-dessus, relire « L’Avenir d’une illusion » de Siegmund Freud _ du mérite ;

    mais nous avons _ humainement _ besoin de cet éclairage pour percevoir humainement _ et non pas « non-humainement« , inhumainement, avec barbarie : relire le « Humain, inhumain, trop humain«  d’Yves Michaud lui-même, avec sa postface « Le Diable dans les détails« … _ la situation« , pages 275-276…

    …

    A méditer ; et à suivre…

    …

    Merci de ce bel entretien lumineux…

    …
    Titus Curiosus, le 16 octobre 2009

  • Survivre aux miasmes bordelais : après les trois M, Montaigne, Montesquieu, Mauriac, la vigne (rageuse) d’écriture d’Annelise Roux

    Quel passionnant, singulièrement prenant autant que magnifiquement consistant et, plus et mieux encore, tellement juste (!), en même temps qu’infiniment poétique, récit de formation (et d’abord de « survie » !) parmi les tenaces et très persistants miasmes bordelais (ainsi que médoquains) vient de nous offrir là, en la maturité de sa quarantaine, la girondine Annelise Roux, avec ce très singulier « La solitude de la fleur blanche« , aux Éditions Sabine Wespieser !..

    …

    Sur le fond, sans doute un classique récit (romantique _ « la douleur transmutée en langage« , page 186 _ : mais à la Stendhal ; celui du « Rouge et le noir« , qu’elle cite, mais aussi d’un « Lucien Leuwen« , qu’elle ne cite pas, peut-être parce que, en ce roman inachevé, le héros ne finit pas, lui, à la différence de Julien Sorel, sous le couperet de la guillotine ; mâtiné d’un Rimbaud, celui d »Une Saison en enfer » : « j’explorais un certain nombre de gouffres« , page 188),

    …

    un classique récit, donc,

    de « survie«  _ « guérir« , « cicatriser« , page 54 _ face aux « avanies«  (page 55) et divers « ratages » de la vie ;

    …

    et cela sur plusieurs générations :

    …

    « avanies » et « ratages » de ses parents (« rapatriés » d’Algérie transplantés en 1962, en un « exil mal résolu« , page 59, dans l’exotique « désert » de « cailloux » _ à vignes, il est vrai… ; et donc à vins _ médoquain ; et sans « terre qui pût être revendiquée« , page 15 : c’est-à-dire montrée, exposée : Annelise s’éprouvant, en conséquence de quoi, « privée de socle« , page 92… ;

    et même « le petit pavillon pour lequel mes parents s’étaient crevé la panse fut bientôt happé par un de ces lotissements où la plèbe est parquée en des banlieues médiocres, alors même que la campagne est toujours là« , encore page 92 ;

    et à propos de son père, page 203 : « il s’évapore dans la nature (…) ne répond plus, baisse le rideau, tourmenté comme il l’est par l’affichage permanent de son ratage intime« …)

    …

    et grands-parents (paternels : Jacob et Salomé, au premier chef, « rapatriés » d’Algérie eux aussi _ d’ascendance alsacienne huguenote _, et ouvriers agricoles du côté de Margaux ; abondamment décrits en leur réussite (Jacob devenant en ce rude Médoc « Monsieur Jacques« ) et échec (Salomé, qui meurt prématurément peut-être pour une affaire de « bouquet de genêts » déposé sur le tombeau de la famille des sœurs Donnard !) de « survie« … ;

    …

    mais aussi maternels : Anna et Jean, même si cela semble un peu plus secondairement dans le récit rapporté par Annelise ; demeurés, eux, en Dordogne _ non loin de Sainte-Foy-la-Grande, cité huguenote, elle aussi _ toute leur vie : Jean va mourir assez jeune ; et Anna s’éteindra un peu plus tard de la maladie d’Alzheimer…) ;

    …

    « avanies » et « ratages » siens, ensuite, et peut-être surtout :

    …

    « plongée dans l’intranquillité, l’absence d’apaisement« , « je ratais ma vie personnelle à qui mieux mieux« , page 188 :

    …

    « Paris me tendait _ comme au Rastignac de Balzac _ les bras _ cf aussi la chanson d’Enrico Macias, en 1964 : « Toi Paris, tu m’as pris dans tes bras »…  _, des chances _ toujours « sociales » ; de carrière ; dans l’horizon de l’« utile« … _ m’étaient offertes. Je restais à Bordeaux, rencognée« , page 188 encore ;

    …

    et si sa « jeunesse fut » un « long bardo, sur le chemin d’une impossible résurrection« , page 147,

    …

    son « catalogue raisonné des désastres ne manqua _ certes ! _ pas de s’étoffer au fil des ans« , page 149, au sein de ce qu’elle-même nomme un « processus d’« énamauration » :

    …

    « avoir été maures _ sur la terre d’Algérie… _, considérés comme tels _ par les divers voisins de ce Médoc passablement âpre et sauvage, en ces années 60 et 70… _ ; et ne pouvoir _ très improbablement ; sinon impossiblement !!! _ s’en remettre _ en un parcours, peut-être seulement de leurre, quasi contraint ; et capital ici ! _ qu’au travers _ ensuite (et en suite…) _ de la compagnie de semblables pareillement proscrits, amochés _ de la vie _ ; ou soustraits, retranchés des insertions _ socialement : cela semble être le critère discriminant d’Annelise ; et son talon d’Achille, probablement… _ convenables : le processus d’énamauration, comme on peut s’énamourer violemment de modèles fantomatiques, de blessures

    _ d’amour propre « social« , toujours ! cf déjà page 92 :

    « ma perception des hiérarchies sociales bien entendu était brouillée«  ; « juste la notion floue, bombardée d’électrons, de ce que possédaient certains gosses de riches de mon entourage, et que je ne possédais pas, moi qui avais grandi dans une famille d’usurpateurs assez tristement pauvre ; et donc coupable« … _

    …

    le processus d’énamauration

    était donc lancé _ et c’est on ne peut plus vertigineusement qu’Annelise s’y jette, tel l’heautontimoroumenos de Baudelaire en ses « Fleurs du mal » ;

    ou le Rimbaud d’« Une Saison en enfer » :

    romantique, disais-je !.. _ ;

    …

    le processus d’énamauration

    _ ou de « romanichélisation« , aussi, en une autre variante :

    …

    cf à la pénultième page, page 231 : « elle

    _ la femme qui, non loin « du théâtre du drame paternel«  (page 229), où le père d’Annelise est mort en un accident provoqué par des gitans qui venaient de commettre un braquage, se met à la frapper : « elle m’empoigne par les cheveux et me cogne la tête contre le volant » ; « se saisissant de mon sac à main, elle m’en assène plusieurs coups au visage, sur le nez, les pommettes, les dents. Le cuir dur me cogne, le sang coule… » _

    …

    elle n’a pas vu que je suis une romanichelle comme elle _ venant probablement du « camp gitan » (page 223) proche _, vouée à une vie de caravanes évanouies et de campements instables ; que de nos vies non plus _ vies de « rapatriés« … _ personne ne s’est soucié ni n’a fait grand cas »

    _ soit la source principale de la souffrance que cette invisibilité sociale-là provoque et fait indurer (cf là-dessus le récent beau travail « L’Invisibilité sociale » de Guillaume Le Blanc, aux PUF, en mars 2009 _,

    page 231, pour  cet épisode des « coups » les plus récents reçus par Annelise… _,

    …

    le processus d’énamauration

    comme on peut s’énamourer violemment de modèles fantomatiques, de blessures comprimées et tues,

    était donc lancé, lié aux impasses, aux spectres et autres solitudes indicibles. On ne rallie pas impunément le camps des défunts, ni ne revient du royaume des morts et de l’Absence d’un simple claquement de doigts. Ma petite farandole post-mortem, mon catalogue raisonné des désastres _ donc _ ne manqua pas de s’étoffer au fil des ans« , page 149…

    …

    D’autant que « le temps est long sans doute pour que s’installe le discernement« , page 171 : en effet…

    …

    Annelise en vint donc à se « représenter le monde comme une énorme sphère dont le terreau est constitué de cadavres entassés pourrissant de génération en génération« , page 185.

    …

    Et il va lui falloir pas mal de temps, en effet, sur ce qu’elle nomme « le chemin _ sien _ des cicatrisations« , page 54, pour que, en sa « recherche« , bricolée de bric et de broc, d’ »un territoire virtuel _ de mots écrits esquissés sur des pages ! car « la fleur et le secret de la plupart des choses semblaient réservées au livre et au sein de la page » (sic), page 188… _

    …

    pour que, en sa « recherche » d’ »un territoire virtuel

    où » elle serait enfin (!) _ socialement, toujours… _ « acceptée« ,

    se construise, peu à peu, et ainsi,

    « cette entreprise malaisée, qui, menée à son terme, prend le nom _ à la fois _ vulnérable et opérant de « livre »…« , page 15…

    …

    Car elle fait le pari que « le verbe

    _ rédempteur, davantage que revanchard, peut-être :

    …

    faut-il, cependant, tout à fait la croire quand elle affirme, en forme plutôt de « dénégation« , page 59 :

    …

    « Je n’avais pas d’idée de revanche, et pas en tête une seule seconde que cela _ sa kyrielle d’« avanies«  tant familiales que personnelles… _ pût être rédimé un jour d’une quelconque façon par l’écriture«  ?!.. _

    …

    car elle fait le pari, donc, que « le verbe

    est (…) là, qui attend son heure _ et « fait » sa propre « vocation » d’écrivaine !.. _,

    tapi sous l’habituel fumier en putrescence,

    enfoui, comme on le voit, en un imprévisible et capricieux terreau fait de déroutes, d’avanies _ nous y voilà ! _, de défaites, de déculottées cuisantes« …

    …

    Deleuze, en son très beau « Logique du sens« , a commenté la formule crâne de Scott Fitzgerald

    _ un des auteurs de prédilection (et référence) d’Annelise, à travers essentiellement « Gatsby le magnifique » et ses tripotées de riches et beaux, des « beaux quartiers » :

    …

    Annelise se laisse assez tenter et piéger (?..) par ce type de « freluquets » friqués :

    …

    « me voilà donc virevoltant au bras de jeunes gens inintéressants, freluquets cousus d’or, se voulant drôles et cauteleux, dominateurs, légers envers le monde, blancs becs cyniques et forts me laissant tomber dans des soirées chics pour aller boire des coupes de champagne avec des jeunes filles _ davantage _ comme il faut _ que cette « pauvresse » (« privée de socle« , donc, page 92…) d’Annelise _, c’est-à-dire de leur monde ; et riches _ ceux-là… _ comme il faut«  _ en ce « monde« -là ;

    …

    « j’étais jeune, entêtée, rétive, d’une ambition démesurée ; et sans le moindre visage _ identifiable, reconnaissable, telle une « marque » de « visibilisation » efficace ! _

    …

    et sans le moindre visage, donc, encore,

    la moindre tournure _ sociale, toujours ! _ nette,

    si ce n’est cette faim carnassière de lecture, cet appétit livresque presque indécent ; inutilisable »

    _ alors : un mot qui tue, j’ai bien peur… _,

    …

    peut-on lire page 194… ;

    …

    « je n’avais rien de consistant à déposer dans la corbeille du mariage avec un quelconque bon parti, n’en avais pas les moyens ;

    et, du reste, ne le souhaitais pas, ne l’avais jamais souhaité,

    dans une ville bourgeoise et hautaine _ Bordeaux :

    …

    « Bordeaux corsetée de façades XVIIIe, ville patrimoniale aux rues pavées d’intentions dont je ne savais juger si elles étaient bonnes ou mauvaises, était une ville compliquée« , page 193 _

    …

    où, comble de l’ironie, j’entrai à l’école _ Sciences-Po _ auprès de considérables fils de famille,

    dont certains, tout en aspirant à me mettre dans leur lit, ne manquèrent pas de me regarder de haut, par sottise ou pure inclination grégaire,

    exactement comme ils auraient regardé de haut leurs voisins de rue les plus recherchés,

    au prétexte qu’ils ne se servaient pas chez le même boucher

    ou avaient été aperçus dans une échoppe de standing moindre

    _ sauf que je le prenais entièrement pour moi

    et,

    entourée comme je l’étais, de Daisy et de Tom Buchanan _ ces personnages du « Gatsby » de Scott Fitzgerald _,

    tenais en mon for intérieur un petit carnet mental des plus alarmants« , page 195… _

    …

    Deleuze, en son très beau « Logique du sens« , donc, a commenté la formule crâne de Scott Fitzgerald

    en sa sublime « Fêlure«  (« The Crack-up« ) : « toute vie est bien entendu un processus de démolition«  ;

    …

    « un processus de démolition » en particulier, ou au premier chef, pour ceux qui choisissent la solution un peu concentrée et accélérée de l’alcool _ la « soûlographie« … ;

    …

    Annelise disant à son propre propos, page 193 :

    se « débattant puis sombrant _ un moment, alors _ dans une soûlographie noire« …

    …

    « Je ne compte pas les fois où (…) on me tournait le dos sans autre forme de procès ; me laissant interdite, déchirée« , page 195.

    …

    Scènes qu’elle commente ainsi, page 196 :

    …

    « Cette mort-là _ rien moins, pour cette mort « sociale » bordelaise !.. _ est interminable. On la sent venir sans pour autant pouvoir s’y faire.

    Je n’étais _ toujours « socialement »… _ préparée à rien ; et peut-être pour ces raisons, d’une endurance insoupçonnable, extrême« , page 196.

    …

    « Je ne disposais pas de grand chose, à part cette endurance.

    J’avais le dos au mur, pas d’arrières à protéger. Devant moi, un avenir qui ne me tendait pas exactement les bras _ ce qui peut se « méditer«  quand on fréquente les amphis de Sciences-Po, sans doute.

    Je n’épiloguais sur aucun retour possible« , toujours page 196…

    …

    Suit une description de cette confrontation-là, aux pages 197-198 :

    …

    « Tout le monde _ du moins sur ce « marché« -là (de Sciences-Po) de la féminitude ; et en ces « soirées » bordelaises-là… _ était en soie ; j’aurais dû _ selon les normes là en vigueur (pour être « performante«  !) _ l’être aussi,

    de ces robes qui coûtent l’équivalent d’un mois de salaire de mon père _ petit employé en instance d’être licencié ; à moins que ce ne soit la petite entreprise qui ne soit, elle-même, en instance de déposer son bilan _ et que, bien que je n’en eusse rien dit, à dix-huit ans à peine _ en 1982, donc… _, je devais lui reprocher violemment de ne pouvoir m’offrir lorsque j’avais la soie en question s’étalant _ plus que visiblement, donc ! _ sous mes yeux.

    Pas d’accessoires de bon faiseur effroyablement chers _ pourtant absolument indispensables _, au moins pour l’illusion _ à fourguer aux autres _ ;

    pas de fanfreluches ni d’atout maîtres _ à ce jeu de poker pas assez menteur ! de Sciences-Po Bordeaux… _ d’aucune sorte cachés dans ma manche,

    …

    si ce n’est cette prédisposition brouillonne, déraisonnable, suicidaire _ aussi : à « travailler » un peu-beaucoup de suppurantes plaies dessous des croûtes _ au langage et à l’écriture

    qui sont l’autre monde _ sic ! _,

    …

    que je dressais au nez de certains en remplacement de l’argent qui me faisait défaut,

    …

    tandis que j’allais _ stendhaliennement, à moins que ce ne soit balzaciennement, ici : Zola serait plutôt pour la peinture de « La Terre » du Médoc, provisoirement délaissée par Annelise… _ dans ces maudites soirées vêtue de chinoiseries dérisoires et flagrantes _ hélas ! pour l’efficace de la comédie sociale à proposer… _, d’un pyjama de faux satin dépareillé élevé là au rang de désastreuse blouse du soir,

    …

    le cœur brisé qu’on me tînt à l’écart _ voilà la souffrance de (« solitude » : structurelle, parmi le massif d’iris flamboyants !) de la petite (van goghienne) « fleur blanche » du titre du « roman » (sic) : « La solitude de la fleur blanche« … :

    …

    « arrogante en diable,

    mais pas de l’arrogance qu’on a lorsqu’on est plein de morgue,

    …

    celle au contraire que la meurtrissure en état de dépassement confère,

    …

    celle de la parentèle déconsidérée à laquelle justice n’a  pas été rendue,

    …

    celle du père anxieux classant petitement ses trombones en quittant le bureau, affolé à l’idée de la lettre de licenciement au-dessus de sa tête en suspens, serrée quelque part comme une épée de Damoclès dans les papiers de bureaucrates indifférents, placides comme des sphinx, ignorants des malheurs alentour.

    …

    Celle enfin de la fleur pâle _ nous y voici donc ! _, dépourvue de couleur, peinte par Van Gogh au milieu du massif d’iris bleus,

    d’une solitude infecte et délicieuse _ cela se voit à sa petite gueule _ en effet ! _ ouverte à contresens et de guingois, à l’adorable bouche jaune d’or entrebaîllée à l’intérieur et comme implorante, mais délicatement _,

    …

    sublime parce que c’est là tout ce que voyait Vincent  depuis le soupirail de sa chambre, à l’asile de Saint-Rémy où il était convalescent _ de son oreille tranchée _, avant le coup de revolver«  _ fatal du champ de blé « aux corbeaux » d’Auvers, cette fois, pages 199-200 ; fin de l’incise…

    …

    le cœur brisé qu’on me tînt à l’écart, donc,

    et ne m’adressât guère la parole que du bout des lèvres _ eux, les « iris » flamboyants du « massif« , donc… _ ;

    …

    en secret serrant les poings _ elle, la « petite fleur blanche«  ; en ce (bref) passage « sur » le tableau de Van Gogh, page 200 _,

    …

    sachant peut-être _ déjà ! _ que tôt ou tard tous comptes _ tous ! _ seraient réglés,

    dans la justesse,

    ou au contraire l’injustice terrible,

    au travers de ce très grand épouvantail ingouvernable _ heureusement : c’est là la source de la grâce de ce magnifique petit livre ! _ qu’est la fiction« , pages 197-198 ;

    …

    par l’écriture, donc :

    …

    cf l’incipit même du livre, page 7 :

    « J’ai dans la tête des images inventées, des visions tour à tour saugrenues, fausses et véridiques _ se mêlant : le génie de la fiction « déployant » somptueusement les bribes de remémoration initiales _, puissamment _ en effet ! Des réminiscences me traversent«  _ qui demandent instamment, mais avec une infinie, voire implacable, patience, que des « comptes » soient (même fictivement : à cela « sert » le « génie » poïétique !) « réglés » ! « apurés » !

    …

    Annelise précise _ mais est-ce ou non de la dénégation ? _ :

    …
    « Qu’on ne me fasse pourtant pas dire ce que je ne dis pas :

    ce n’est pas tant les béances sociales _ toujours elles _ et la difficulté de leur comblement

    qui me mettaient K.O.,

    ce qu’on appelle la lutte des classes,

    …

    que la conscience prématurée de l’inégalité des chances au départ,

    l’écart ne tendant jamais _ et sans fin : mélancoliquement… _ qu’à s’accroître et à se creuser de par toutes les protections dressées pour empêcher le remblai _ je pense à la nature égoïste et mauvaise, ordinairement conservatrice et sourde _ autant qu’aveugle _ au malheur d’autrui de l’homme.
    …
    Il n’était pas question de me venger. Me venger de quoi, du reste ?
    « , page 198.

    …

    « Je me retrouvais _ alors _ dans une impuissance féroce« , page 202.

    …

    La solution d’Annelise commence alors à sourdre :

    …

    « je voulais écrire« , toujours page 202 (en ce chapitre intitulé « Lueurs de l’autre côté de la baie« ).

    …

    « Tout prendrait _ enfin _ sens à travers cela.
    Notre naufrage
    _ algérien _ en Bordelais, où la vigne est ce pain primordial :

    …

    si je parvenais à écrire,

    comme elle _ la vigne ! _ qui se nourrissant de pauvreté _ minérale (ses pierres), de la terre, du sol, du « terroir« … _ plonge ses racines _ et fore _ en un sol très profond,

    j’irais loin en moi-même pour trouver des raisons de survie _ voilà !

    …

    Ma coupe serait pleine et déborderait« , page 202 :

    Alleluia !

    …

    Même si « pour l’instant, j’en étais aux seuls débordements«  ;

    et si « les mots _ d’abord _ et les pensées _ qui finissent par les suivre, en la poiesis courageuse et endiablée d’Annelise Roux,

    en cette superbe écriture qui tourne sur elle-même, et, fouissant, finit par creuser profond ! _ se dérobaient » encore…

    …

    Sur la vigne du Médoc,

    et son produit, le vin de Médoc,

    Annelise a de très belles (et tellement justes !) formules :

    …

    « la vigne d’ici est ce chant vert, mobile, rafraîchissant comme un océan« , page 69… ;

    …

    et sur le vin de Bordeaux :

    …

    « les vins de Bordeaux ont toujours en bouche un goût de majestueux trépas,

    comme un adieu à l’existence qui s’éternise sous la langue _ comme c’est merveilleusement juste !

     Je déplorai longtemps _ en la juvénilité _ cette solennité profonde ; je la trouvai vieillie, décadente et trop lente.
    …
    Il me fallut les fresques d’Arezzo _ par l’immense tranquille Piero della Francesca _,

    l’ombre de cave _ en effet _ sous la basilique de Saint-François,

    tandis que j’observais _ patiemment et dans l’émerveillement ! _ « La Morte d’Adamo« , « La Mort d’Adam« , à moitié décrépite,

    d’une splendeur _ par là : arrachée au temps ; vers l’éternité de tels instants… _ décuplée,

    pour en saisir le rayonnement

    et y puiser un peu de paix _ oui ! et comblante !

    …
    Les églises, à l’instar des caveaux que souvent elles abritent,

    gisants et nobles dames, sibylles et saintes endormies sous la pierre, reliques, restes embaumés dans l’odeur des roses et de l’encens,

    m’ont instillé de longue date un écœurement fort

    en raison de l’évocation _ et un peu davantage… _ des moisissures et du pourrissement

    qui énoncent la finitude,

    nous préparent au fait

    que chaque chose à un instant donné passera la main« , pages 191-192 ;

    …

    Annelise craignant aussi, mélancoliquement, de manquer de temps pour l’écrire :

    qu’elle se rassure : c’est fait !..

    …
    Par là, « le vin n’est pas n’importe quel alcool. C’est une mémoire sensible, en sus de l’ivresse« , page 192…

    …
    « Les bouteilles vertes elles-mêmes, rangées à l’abri du soleil et des trop grands écarts de température,

    ne sont _ en cela _ que rappel d’une beauté plus ancienne,

    écho assourdi et magnifié _ oui ! _ d’un sol, d’un climat :

    …

    de fugaces étincelles rendant compte du labeur des hommes,

    infini

    comme seuls le sont à parts égales leur génie et leur méchanceté« , page 192…

    …
    On mesure ici l’immensité

    du talent d’écrivain

    d’Annelise Roux.
    …
    La lire offre un tissu permanent formidablement riche de telles surprises,

    d’une richesse tournoyante…

    …

    Lors d’une première rencontre à Paris avec un écrivain depuis dix ans au moins admiré,

    …

    « un vieil écrivain américain méconnu dans son propre pays, en dépit d’un prix Guggenheim frôlé qui aurait mis du beurre dans ses épinards« , page 204 ;

    un « bucheron débarquant de Missoula« , page 205 ;

    et séjournant quelque temps à Paris

    …

    _ s’étant « pris à rêver de bénéficier là d’une nouvelle audience plus attentive, raffinée, impeccablement dans le style français » ;

    « il descend des montagnes à l’occasion de cette résidence. Il ressemble à un bucheron décati ; il est doux, imposant et pauvre, les cheveux blancs, la moustache en bataille, les joues couperosées à cause de la gnôle ou du froid« , page 204 ;

    « le vieux bucheron est là, conforme à la légende. Il porte une chemise ad hoc, à carreaux orange et noirs, un pantalon en velours côtelé sanglant son ventre énorme. Son gros œil bleu, humide et rouge, me suit d’un air bonasse, comme frappé d’amnésie, vaguement épileptique.

    …

    Alors que c’est une bénédiction que je suis venue quêter,

    je me retrouve confrontée à l’Absence elle-même,

    à l’incarnation de l’absence« , page 206 :

    …

    Jim Harrison ? l’auteur de « Nord-Michigan » ; de « Légendes d’automne » et de « Dalva » ?.. _,

    …

    Et puis, page 208,

    et c’est la conclusion du chapitre « Lueur de l’autre côté de la baie » :

    …

    « le vieux s’ébroue à mes côtés avec des attitudes d’oiseau enivré et fiévreux.

    …

    Je suis soûle moi-même, terriblement patraque et perturbée.

    J’ai froid ;

    et soudain se déploie _ enfin ! _ devant nous le langage mystérieux de l’inspiration.

    …

    Son souffle brûle, passe à mon oreille. Je l’entends pour la première fois

    et ne l’oublierai pas« , page 208 !

    …

    Quant à la conclusion de l’ultime chapitre, intitulé, lui, « Concorde« ,

    la voici :

    …
    « Quels signes d’apaisement et de réconciliation

    savons-nous lire ?

    …

    L’instant des coups _ de la romanichelle blonde au « puissant 4×4, entièrement noir, semblable à un corbillard« , avec « un siège d’enfant, à l’arrière. Un bébé visiblement y repose, s’agitant doucement« , page 229 _

    comme l’instant de la mort du père _ lors de l’accident au bord des champs d’artichauts, vers Eysines, en 1988 _,

    ces enfantements réduits à néant _ lors de sa liaison par là-même avortée avec le cinéaste germano-turc Cem, faute d’avoir « pu avoir d’enfant« , page 229 : « des fausses couches à répétition ont eu raison de notre couple, nous ont conduit en un sens à la séparation, Cem et moi« , page 230 ; « si un enfant était venu au monde, que lui aurions-nous rapporté _ voilà ! c’est un « passage de main«  virtuel renoncé !.. _ des frontières, de l’islam omniprésent dans nos deux histoires, de la chrétienté qui intervient aussi bien chez Cem  _ de père turc mais _ élevé en Allemagne et dont la mère est allemande et protestante, que chez moi ?« , page 230 encore… _ où s’engloutirent de vieilles rancœurs,

    les livres écrits à en perdre haleine, portés à bout de bras vers l’entendement des autres,

    le moment où ma mère sortit du coma et ouvrit l’œil sur son brancard _ cet œil-là, rose vif, strié de filaments d’or, ne ressemblait à aucun autre ni à rien d’humain, à une figue que le soleil et les guêpes ont ouverte _

    …

    furent pour moi comme tous les chants, voix, éclairs et nuées

    adressés à Moïse sur le mont Sinaï,

    à Élie _ qui a pour autres noms El-Khader, le Vert ou l’Immortel _ afin de le délivrer de son silence au mont Carmel,

    lui rendre tangible une grande, irréfutable harmonie« , pages 231-232 ;

    …

    en une largissime, enfin, réconciliation…

    …

    « L’immersion dans les mots » s’avère ainsi, et c’est capital, « la seule manière d’habiter justement le monde »,

    comme le pressentait, proustiennement, mais sans trop oser alors y croire, Annelise,

    page 59, en son chapitre « Sang d’encre« , déjà ;

    …

    et n’est donc pas _ et c’est un point, au final, essentiel ! _ rien qu’ »une sorte de refuge impossible« ,

    un « amer » seulement, seulement espéré…

    …

    Ou,

    à la façon du « Temps retrouvé« ,

    la preuve tangible par l’œuvre _ bien que de papier… _ réalisée

    _ que cette « Solitude de la fleur blanche« …

    …
    Salut l’artiste !

    …

    …

    Titus Curiosus, ce 29 septembre 2009

  • La joie sauvage de l’incarnation : l’ »être vrais ensemble » de Claude Lanzmann _ dans l »écartèlement entre la défiguration et la permanence », « là-haut jeter le harpon » ! (VII)

    Alors, quelle fut la solution poïétique cinématographique d’ »auteur » de Claude Lanzmann ?

    d’œuvre en œuvre « se confirmant » et « s’engrossant«  _ cf l’usage de ces deux verbes à la page 243 du « Lièvre de Patagonie« …)

    …

    depuis l’affrontement à l’énigme de « Pourquoi Israël« 

    jusqu’au projet non, à ce jour encore, réalisé de l’opus cinématographique « nord-coréen«  (= la « brève rencontre de Pyongyang » cette semaine _ et cette « folle journée » du dimanche de canotage sur le fleuve Taedong-gang, tout spécialement ! qui la clôt en apothéose ! _ de la fin août 1958…),

    en passant par le « monument«  (le mot est de Simone de Beauvoir, page du « Lièvre de Patagonie« , page 271 : « Il s’agit d’un monument qui pendant des générations permettra aux hommes de comprendre un des moments les plus sinistres et les plus énigmatiques de leur histoire« ) de « Shoah«  ;

    …

    à propos duquel, « Shoah« , ce jour même, je peux lire dans l’édition papier du « Monde« , à la page 3 du cahier « Littérature » et sous la plume de Yannick Haenel (et Franck Nouchi le « rapportant » en son article) cette phrase importante-ci, que je détache :

    …

    « « Shoah » est un film à venir, écrit Yannick Haenel _ donc, rapporte Franck Nouchi _ dans « Jan Karski« , son dernier ouvrage : « on commence à peine à penser _ rien moins !!! en 2009 : plus de six décennies après la survenue de la « Chose«  ; et encore vingt-quatre plus tard que le film même qui la fait (un peu ; jamais complètement : c’est tellement impossible !) « comprendre«  dans la matérialité précise de ses « détails« , « rapportés«  au plus fidèle par la « reviviscence«  des « témoignages«  si précieusement alors « recueillis« , en cette aventure filmique de ce film, « Shoah« , si singulier lui-même, par Claude Lanzmann !.. _,

    …

    on commence à peine à penser _ tant cela paraît d’abord, et même ensuite, impensable ! sur « l’impensable« , cf page 83 du « Lièvre de Patagonie« , et à propos de la mort et du néant évoqués par un poème de Monny de Boully, dont quatre vers ont été choisis (« j’ai fait graver ce défi immortel sur la stèle qui surplombe la tombe de ma mère, au cimetière du Montparnasse« ), cette expression de Claude Lanzmann, page 83 : « sur la stèle, on peut donc lire aussi quatre vers d’un de ses poèmes _ de Monny, donc, le « Rimbaud serbe« … _, déchirant poème sur la mort et le néant impensables, impensable pensée«  : c’est le cœur de l’énigme même à laquelle tout le « Lièvre de Patagonie«  ose, et en permanence, se confronter !..  _

    …

    on commence à peine à penser

    ce qu’un tel film donne à entendre«  _ le mot est à prendre à la lettre, par ce qui se donne à recevoir, accueillir, via les oreilles et le cerveau, des « récits de parole«  des « témoignages » proférés par la voix, accompagnée de l’expression des visages ; et l’expression en son entier étant aussi « reprise » en chapeau pour donner son titre à l’article de Franck Nouchi sur l’événement (dans l’histoire de notre inculture-culture) que constitue aussi, de fait, ce livre de Yannick Haenel, « Jan Karski« , à propos de ce que, d’abord, surtout, a fait (« fin août«  1942, pour ses deux « venues dans le ghetto«  de Varsovie ; et quelques jours avant « le 11 septembre 1942« , « voir un camp d’extermination des Juifs« ) ; et de ce que, ensuite, a écrit (en 1944 : « écrire un livre était encore une manière de franchir la ligne : une façon nouvelle de transmettre le message, comme si je passais de la parole à un silence étrange _ un silence qui parle« , fait superbement « penser«  et dire Yannick Haenel à Jan Karski, page 142 de son livre) ; Jan Karski ;

    …

    avec, sur la même page du Monde de ce vendredi 4 septembre, encore, un très beau « commentaire » à propos du « mandat » de « témoin »

    (« Une chose est certaine, la posture du témoin qui a été mienne dès mon premier voyage en Israël _ en 1952 _, et n’a cessé de se confirmer et s’engrosser au fil du temps et des œuvres _ voilà ! _, requérait que je sois à la fois dedans et dehors, comme si un inflexible mandat m’avait été assigné« , disait Claude Lanzmann aux pages 243-244 de son « Lièvre« …),

    sous la plume toujours infiniment sensible et justissime _ cf son plus qu’indispensable « « Qui si je criais… ? » _ Œuvres-témoignages dans les tourmentes du XXe siècle« , paru aux Éditions Laurence Teper en 2007 _ de Claude Mouchard ;

    …

    et pas seulement du « mandat de témoin » de Claude Lanzmann lui-même : en tant qu’« accoucheur«  (et « passeur« , aussi, transmetteur à bien d’autres, via ses propres œuvres : de cinéma de « reviviscence » des « témoignages« , précisément) ; en tant qu’« accoucheur« , donc, de « témoignages«  (des victimes, des bourreaux, des témoins plus ou moins extérieurs, ou passifs ou complices, volens nolens : « il s’agissait d’un film, j’étais à la recherche de personnages » s’exprimant eux-mêmes en personne en direct, en quelque sorte, à l’écran ; et pas de documents d’archives, page 432) ;

    …

    c’est à propos du travail, aujourd’hui, d’écrivains, tels que Yannick Haenel pour ce « Jan Karski« , ou Bruno Tessarech, pour « Les Sentinelles » ;

    …

    je lis ce qu’énonce le grand Claude Mouchard :

    « ces deux romanciers nés après guerre, se retournent _ littérairement : à la recherche d’une « ré-incarnation« , pourrait-on dire… : par le souffle du style ! _ sur cette période qu’ils n’ont pas vécue en s’efforçant d’allier _ conjuguer, fondre… _ à leur écriture de « fiction » la connaissance précise _ historiographique _ des événements et si possible (mais là il arrive que les choses se gâtent), une charge de pensée. C’est la preuve qu’une transmission des témoignages s’opère ou se cherche _ aussi et spécifiquement _ en littérature _ en effet ! Cette exigence de transmettre _ oui _ est d’ailleurs d’emblée présente chez Haenel puisque, dans la première partie du livre _ « Jan Karski«  : pages 13 à 34… _, nous découvrons Karski par le regard du romancier, qui lui-même le découvre dans « Shoah« , de Claude Lanzmann _ avant de le « découvrir«  encore, en une seconde partie, pages 35 à 113, en tant que « témoignant directement« , en « auteur«  de son livre, en 1944 (paru sous le titre, en anglais, de « Story of a Secret State » ; le livre est traduit en français en 1948 : « Histoire d’un État secret » _ celui du gouvernement clandestin polonais en exil, à Paris, puis à Londres (ainsi que de son bras armé de la Résistance sur place, dans la Pologne occupée par les nazis et par les soviétiques !) _ ; et re-publié en 2004 sous le titre, cette fois, de « Mon témoignage devant le monde _ histoire d’un secret« , aux Éditions Point de Mire ; son tirage est épuisé… ; avec une nuance  d’importance toutefois : de 1948 à 2004, le « secret«  passe de la clandestinité de l’État polonais au mutisme mal assumé des États alliés à propos de l’Extermination alors en cours des Juifs d’Europe…). Le lecteur devient donc lui-même une manière de témoin _ à son tour ! s’il est, montaniennement surtout, « de bonne foi » ; sinon, « qu’il quitte » de tels « livres » !!! _, qui reçoit ce que l’auteur (Haenel), devenu transitoirement témoin d’une œuvre _ et le film de Claude Lanzmann, en 1985, et le livre de Jan Karski, en 1944 _, lui confie du témoignage _ par deux fois, en le film de Lanzmann (en 1977), et en son propre livre (en 1944) _ d’un autre (Karski), le témoin _ direct, lui _ des faits«  :

    « on est fin août«  1942, page 90, du « Jan Karski » ; « il est allé deux fois dans le ghetto«  de Varsovie (la seconde étant « le jour suivant » le premier : en pénétrant par le « même immeuble, même chemin« ), page 32 ; « une maison de la rue Muranowska dont la porte d’entrée donne à l’extérieur du ghetto, et dont la cave mène à l’intérieur« , page 96 ; ou plutôt « il revient deux jours plus tard« , page 99 ;

    et « quelques jours après sa seconde visite au ghetto de Varsovie, le chef du Bund, qui lui a servi de guide, propose à Jan Karski de « voir un camp d’extermination des Juifs« , page 101 : plutôt que du camp de Belzec lui-même, « il s’agirait _ avance Yannick Haenel _ du camp d’Izbica Lubelska« , page 101 (cf les pages 101 à 105 du livre de Haenel : terribles !) _ ;

    …

    et qui tragiquement échoue, ce Jan Karski de l’Histoire, à faire « reconnaître«  et « interrompre«  : par des interventions ciblées _ par exemple autour d’Auschwitz _ ces « faits« -là, par Roosevelt ou Churchill… _

    …

    Le lecteur devient donc lui-même une manière de témoin, qui reçoit ce que l’auteur (Haenel), devenu transitoirement témoin d’une œuvre, lui confie du témoignage d’un autre (Karski), 

    le témoin

    des faits _ eux-mêmes. Un témoin qui a d’ailleurs, historiquement, un statut particulier. Qu’il s’agisse de la Shoah, du goulag, ou du génocide cambodgien, nombre de témoignages émanent des victimes. Karski, lui, n’était pas juif. Polonais catholique et résistant, ce n’est pas en victime, mais en bystander (même s’il refuse de rester _ seulement _ dans cette position « à côté ») qu’il témoigne de ce qu’il a vu dans le ghetto de Varsovie et dans un camp _ en avant de celui de Belzec. C’est donc un « témoin-messager ». Ils ne furent pas nombreux dans ce cas« …

    Fin de l’incise sur le commentaire si juste de Claude Mouchard ;

    et je termine maintenant ma (toute première) phrase :

    …

    Alors, quelle fut la solution poïétique cinématographique de Claude Lanzmann ?

    …

    solution d’œuvre en œuvre « se confirmant » et « s’engrossant« ,

    depuis l’affrontement à l’énigme, d’abord, de « Pourquoi Israël » (1973 _ le titre le dit lui-même !.. affirmativement !) en en proposant, en trois heures et quart de film de « témoignages« , pas moins, une première réponse, un premier éclairage,

    jusqu’au projet non, à ce jour encore du moins, réalisé de l’opus cinématographique « nord-coréen«  (= la « brève rencontre de Pyongyang » cette semaine _ et cette « folle journée« … _ de la fin août 1958…),

    en passant par le « monument » de « Shoah » (1985 _ de neuf heures et dix minutes rien que de « témoignages« , encore…) ;

    ainsi que « Tsahal » (1994 _ de quatre heures et cinquante minutes) ;

    « Un Vivant qui passe » (1997 _ une heure et cinq minutes) ;

    et « Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures » (2001 _ une heure et trente cinq minutes)

    …

    quelle fut la solution poïétique cinématographique de Claude Lanzmann

    au « mystère » découvert peu à peu par lui ;

    et qui,

    « vérifié » « dans le désespoir, pendant la réalisation de « Shoah« , lorsque je fus _ pleinement _ confronté aux paysages de l’extermination

    _ tout d’abord (au village de Treblinka, à partir de la page 492 (« le détonateur manquait. Treblinka fut la mise à feu« ) du « Lièvre« … _

    en Pologne« 

    …

    (« confrontation« 

    _ cette « confrontation entre la persévérance dans l’être de ce village maudit, têtue comme les millénaires, entre la plate réalité d’aujourd’hui et sa signification effrayante dans la mémoire des hommes«  qui « ne pouvait être qu »explosive« , page 492 _

    qui fut en effet « alors » _ en février 1978 _, pour lui, Claude, « un bouleversement inouï, une véritable déflagration ; la source de tout« , même !., page 169 : Claude Lanzmann le détaille magnifiquement au chapitre XX, aux pages 490 à 498),

    …

    quelle fut alors la solution poïétique cinématographique de Claude Lanzmann

    au « mystère » découvert peu à peu par lui ;

    et

    qui

    « se déclara » à lui, sans doute tout d’abord, en constatant, rétrospectivement, un jour

    _ non précisé dans le livre, autour des deux pages 169 et 170 ;

    …

    et « constat«  qui fait, probablement, pleinement partie intégrante du « travail de deuil«  se poursuivant toujours, toujours, en Claude (« les novembre ne me valent rien, c’est le mois de la mort d’Évelyne« , page 189) de la perte de sa sœur Évelyne, par suicide, le 18 novembre 1966 _,

    …

    en constatant, rétrospectivement, un jour

    la disparition du café « Royal »

    (« un café très animé de Saint-Germain-des-Prés _ un vrai bistrot avec un grand comptoir courbe, de hauts tabourets rouges et une large arrière-salle _ situé juste en face des Deux-Magots, au coin de la rue de Rennes et du boulevard Saint-Germain« , page 169 _ je m’ y suis rendu ce samedi 5 septembre ! à la place du Royal, une boutique Armani…)

    où s’était passé, « en un éclair« , page 170, une scène cruciale (avec la survenue improbable et inattendue _ et très malencontreuse pour Évelyne et son mari, Serge Rezvani… _ de Gilles Deleuze) pour le destin de sa sœur Évelyne, suicidée, dans certaines (longues, souterraines, certes) « suites » (plus de seize ans plus tard) de « cela«  _ = cet « éclair« -là, entre ces paires d’yeux-là, en ce lieu-ci… _, le 18 novembre 1966…

    …

    Alors quelle fut la solution poïétique cinématographique de Claude Lanzmann

    au « mystère » découvert peu à peu par lui

    du « combat » _ voilà le cœur de l’obsédant « mystère » ! _, de l’ »écartèlement entre la défiguration et la permanence » ?..

    des lieux _ à Paris, à Berlin, à Pékin et Shanghaï ; ou Pyongyang !!! _ ;

    …

    ainsi, peut-être aussi que le « combat«  et l’ »écartèlement entre la défiguration et la permanence«  des personnes elles-mêmes qui y sont passées (et, certaines d’entre elles, au moins, ne sont plus ; sinon, pour et par nous, par le souffle vibrant de la mémoire en travail ; et son « imageance » ; versus les forces d’annihilation, et concertées ou pas, de l’oubli…) ?..

    …
    Car « permanence et défiguration des lieux

    sont la scansion du temps de nos vies« , toujours page 169 :

    …

    « dans le temps« , conclut Proust sa « Recherche« …

    …

    Et « ce combat, cet écartèlement entre la défiguration et la permanence« 

    sont bien « la source de tout«  (page 169, toujours)

    de tout l’œuvre lanzmannien ;

    …

    à commencer par la « quête » (de « vérité » et « pour l’éternité«  !) cinématographique (via l’obtention et l’« incarnation«  des « témoignages« ) de Claude Lanzmann cinéaste ;

    …

    à laquelle s’ajoute, peut-être,

    sur un mode de « compensation« ,

    ou pas (c’est à considérer !),

    à l’arrêt _ provisoire ou définitif ? qui le sait ? depuis le « Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures«  paru sur les écrans en 2001… _ de ses tournages,

    …

    à laquelle s’ajoute, peut-être, dis-je,

    la « dictée«  de ce « Lièvre de Patagonie« -ci à Juliette Simont et Sarah Streliski :

    quand la voix « dicte«  (et le livre « recueille ») ce que la caméra et le micro ne captent pas (ou plus !?!) sur la bande unique, en anneau de Moebius, du film de cinéma…

    …

    Nous allons bien voir…

    …

    Avec cette remarque d’apparence d’abord assez anodine que voici, pages 169-170 :

    « Saint-Germain-des-Prés ou le Quartier latin ne sont certes pas des hauts lieux de massacre _ tels Treblinka, Sobibor, Belzec, Majdanek, Chelmno ou Auschwitz-Birkenau _ : que le Royal, la librairie Le Divan, au coin de la rue Bonaparte, à l’autre bout de la place, ou encore, Boulevard Saint-Michel, les Presses universitaires de France, théâtre de mes larcins _ d’étudiant, l’année de « frasques » 1946… cf tout le chapitre VIII _ aient dû, avec tant d’autres, céder _ voilà la « défiguration » !.. _ à la pandémie de la mode, est simplement triste » _ et significatif de la « croissance » rampante rapide du « nihilisme« … _ ;

    …

    mais donnant lieu à la conclusion majeure qui la suit immédiatement, page 170 :

    …

    « Davantage, peut-être :

    …

    vivants, nous ne reconnaissons plus _ à mesure que, peu à peu, et d’abord assez insensiblement, du temps passe _ les lieux de nos vies ;

    et éprouvons _ parfois, à l’occasion, alors un peu brutale, et nous surprenant... _ que nous ne sommes plus

    les contemporains de notre propre présent« , page 170 du « Lièvre« , donc :

    …

    celui-ci, « notre propre présent« , nous filant, hors de perception, entre les doigts et nous échappant, insaisi,

    ayant cessé, assez surprenamment, lui comme nous-même, d’« être vrais ensemble« …

    …

    Quelque chose de notre « co-présence » (et « con-temporanéité«  ! donc…)

    est-il, ou pas, cependant,

    de quelque façon, ou pas,

    « rattrapable«  ?..

    …

    Voilà, en tout cas, la question (ou l’ »opacité« ) à propos de ce « mystère » de l’ »écartèlement » entre « permanence » et « défiguration » se combattant sans cesse

    (et des degrés possibles d’une élucidation éventuelle de celui-ci)

    qu’il me plairait _ sans la défigurer ; ou la détruire… _ d’éclairer un peu ici,

    en conclusion enfin (et synthèse de l’esthétique d’ »auteur » de cinéma de Claude Lanzmann),

    de ma lecture de cet immense, on ne le dira jamais assez, « Lièvre de Patagonie » ;

    et de ce « feuilleton de l’été » de ce blog…

    …

    Indépendamment de la configuration (« défiguration » versus « permanence« , donc) de ce carrefour parisien de Saint-Germain-des-Prés (baptisé « Carrefour Jean-Paul Sartre-Simone de Beauvoir« , qui plus est !),

    …

    et à côté des expériences foudroyantes, elles, des lieux de l’extermination industrielle des Juifs d’Europe sur le territoire de l’actuelle Pologne,

    …

    et à côté, aussi, des cas rapidement évoqués de Pékin et Shanghaï

    (par où Claude Lanzmann est passé lors de ses deux voyages en Chine, en 1958 et en 2004 ; cf ses remarques des pages 328-329 :

    à Shanghaï : « presque cinquante ans après, la métamorphose de la Chine me sauta _ presque « lièvrement« … _ au visage ; m’enthousiasma _ cf aussi le « Les Transformations silencieuses » et « La Propension des choses«  de mon ami François Jullien… _ ; je n’en dirai rien, sauf ceci : à Shanghaï, j’ai pris un bateau qui descendait le Huangpu jusqu’à sa confluence avec le Yangzi Jiang, où les deux fleuves deviennent une mer sans rivages. Pendant les trois heures de la navigation, on éprouve physiquement la puissance de la Chine, la conscience qu’elle a de cette puissance et sa façon orgueilleuse de le montrer« , page 328 ;

    et à Pékin : « Pékin : ses dix périphériques ; ses gratte-ciel qui s’édifient à grande allure, changeant en quelques semaines le paysage urbain au point que les Pékinois eux-mêmes semblent dépaysés _ cf du même François Jullien « Dépayser la pensée« … _ dans leur propre ville devenue épicentre de la mondialisation _ lire aussi le très riche et passionnant « Mégapolis » de Régine Robin ; et mes deux articles sur ce travail en ce blog-ci… _ ; l’éblouissement absolu de la Cité interdite et du temple du ciel enfin offerts à tous ; Pékin le jour ; Pékin la nuit, avec ses restaurants, ses bars, ses prostituées mongoles à forte stature et terrassante beauté« , page 329…) ;

    …

    c’est la comparaison des deux cas de Berlin et Pyongyang

    qui me semble la plus, et de manière assez éblouissante, parlante :

    …

    Pyongyang, elle, est la ville de l’impossible métamorphose d’un peuple tout entier « essoufflé » _ et pas que par le tabac ! _ dans un temps (totalement !) figé qui ne sait rien construire, tout en détruisant beaucoup, dans son temps (étatique) doublement immobilisé :

    …

    « La Corée du Nord a arrêté le temps deux fois au moins : en 1955, à la fin de le guerre ; et en 1994, à la mort de Kim-Il-sung« , page 335… Et « Un demi-siècle de mobilisation _ paralysante ! _, un demi-siècle sans tirer un coup de feu, cela ne peut être et se poursuivre sans un très puissant dérivatif : le tabac. Malgré défilés, pas de l’oie et rodomontades, l’armée coréenne est à bout de souffle. Cela se vérifie d’ailleurs à la faible amplitude de l’élévation, chez eux, du mollet tendu ; dérisoire si on le compare au jeté nazi du même pas de l’oie, grimpant haut, à la perpendiculaire du bassin« , page 337.

    …
    Les solutions cinématographiques pour « donner à voir«  (page 341)

    « de la façon la plus saisissante, tout ce que j’ai narré plus haut _ pages 331 à 341 ; cf aussi mon propre précédent article de cette série _ sur la ville _ de Pyongyang _, le vide, la monumentalisation, la mobilisation permanente, le tabac et l’essoufflement généralisé, la faim, la terreur, la suspension du temps pendant cinquante ans ; montrant que tout a changé ; rien n’a changé ; tout a empiré. Et, sur des plans du Pyongyang contemporain, une voix off, la mienne aujourd’hui, sans un acteur, sans une actrice, sans reconstitution, eût raconté _ sur la bande-son de ce film « à venir« … _, comme je l’ai fait _ en le récit « parlé«  qu’a recueilli, via les doigts, sur le clavier de l’ordinateur, de Juliette Simont et de Sarah Streliski, la page du livre, cette fois _ dans le chapitre précédent, la « brève rencontre » de Claude Lanzmann et Kim Kum-sun. Il s’agirait d’un très minutieux et sensible travail _ de « construction«  riche et complexe, de « vérité » : sans trucages ni artifices séducteurs, mensongers _ sur l’image et la parole, le silence et les mots, leur distribution _ « scandée« , avec les « trous«  du souffle… _ dans le film, les points d’insertion

    _ ultra-sensibles ! la « rencontre » (du souvenir énoncé par la voix du passé, éloigné mais revisité par le récit mémoriel, et des images fortes, en un autre sens, du présent des lieux, vides de la présence recherchée à re-trouver, re-rencontrer, de la ville…) trouvant à miraculeusement s’y « incarner« … _

    …

    Il s’agirait d’un très minutieux et sensible travail sur l’image et la parole, le silence et les mots, leur distribution dans le film,

    les points d’insertion, donc,

    je reprends cette phrase décisive de Claude Lanzmann, page 342,

    du récit du passé _ par la voix off qui se souvient ! au présent de sa vibration ! _  dans la présence _ à l’image : de ce qui se donne à percevoir visuellement dans l’aujourd’hui _ de la ville _ dont l’« opacité«  effarante du « vide » se perce alors et ainsi _ ; discordance et concordance _ luttant avec acharnement entre elles : un « combat » et un « écartèlement » permanent de ce qui se refuse et se laisse pourtant appréhender (mais seulement à qui « cherche«  à « vraiment«  voir et à « vraiment«  entendre _ comme amoureusement : il n’y a que l’amour vrai à ne pas être aveugle ! _ si peu que ce soit, à contresens des « faux-semblants«  !) en « ressuscitant » du fait de ce que vient dire la voix vive du « témoin » qui se souvient, en une « vision » (ou « voyance« , page 285 _ ou même « imageance« , pour reprendre le concept-clé de ma lecture de l’« Homo spectator » de Marie-José Mondzain) hyper-hallucinée autant que très précise ! _ qui culmineraient en une temporalité unique _ un ruban de Moebius _, où la parole se dévoile comme image et l’image comme parole« 

    …

    Les solutions cinématographiques pour « donner à voir«  (page 341)

    « de la façon la plus saisissante, tout ce que j’ai narré plus haut sur la ville » _ de Pyongyang aujourd’hui _ et la « brève rencontre » avec Kim Kum-sun en 1958

    sont passionnantes !

    …

    Et, par contraste, en positif, cette fois, Berlin !

    …

    « J’aimais _ en 1947-48–49 ; page 207 _, j’aime toujours Berlin ; et je n’en aurais jamais fini avec l’énigme _ voilà le passionnant de l’inépuisable singularité des « énigmes » : de villes, comme de personnes (telles que la mère de Claude, Pauline-Paulette Grobermann-Lanzmann-de Boully ; ou sa seconde épouse, berlinoise rencontrée à Jérusalem, Angelika Schrobsdorff)…  _ que l’ex-capitale du Reich, capitale aujourd’hui _ = l’« aujourd’hui«  de l’écriture de ce « Lièvre de Patagonie« … _ de l’Allemagne réunifiée, représente _ encore, toujours _ pour moi. Je peux passer des heures au Paris Bar ou au Café Einstein _ toujours ces merveilleux lieux de rencontres possibles (des autres), et d’une convivialité possible des différences et singularités, que sont les cafés de l’Europe… _, où inlassablement je confronte _ voilà : en « imageance«  ; et victorieusement : dans la joie… _ le spectacle de ces couples de jeunes Allemands, avenants, libres, sérieux, à toutes _ et combien diverses ! riches de leur vivante complexité !.. _ les images de ma mémoire ancienne.

    …

    Depuis 1948, je suis revenu bien des fois à Berlin, mais quelques années après la chute du Mur, au cours d’une croisière sur la Spree, la rivière de la ville, j’avais été saisi _ très positivement _ par l’architecture du nouveau Berlin, légère, aérienne, inventive _ voilà ce qui doit être, au meilleur du « génie » humain ! _ ; qui défiait _ avec l’« esprit«  incisif, créatif et joyeux, au-delà ses ironies mordantes, d’un Brecht ! _ le Berlin en ruines que j’avais connu autrefois ; et sa première reconstruction dont j’avais été _ alors, cet après-guerre _ le témoin ; comme si l’Histoire imposait à cette métropole un recommencement _ affirmatif, vivace : de « lièvre » ironique joyeux en son « bondissement« … _ perpétuel.

    …

    Bien plus tôt, dès 1989, j’avais découvert le Bauhaus-Archiv, le long du Landwehrkanal dans lequel fut jeté le corps de Rosa Luxemburg après son assassinat

    (mon ami Marc Sagnol, grand chasseur de traces juives en Allemagne, en Europe de l’Est, en Russie, en Ukraine, ou en Moldavie, a été le premier à me montrer l’endroit où flottait entre deux eaux son cadavre ; je m’y rends maintenant, sans en saisir tout la raison, à chacun de mes séjours ; c’est comme une obligation intérieure à laquelle je ne puis me soustraire _ comme on le oit même les parenthèses de Claude Lanzmann sont essentielles, capitales ! _),

    et d’autres lieux non construits, de vastes espaces abandonnés au cœur de Berlin de part et d’autre du tracé du Mur.

    …

    J’étais allé à maintes reprises à Berlin-Est pendant les interminables années de la guerre froide, avec un laissez-passer, mais je n’avais jamais vu ces endroits-là, car, jouxtant le Mur, ils étaient interdits.

    …

    Or ces lieux vagues et vides étaient précisément _ c’est ce dont je prenais conscience _ ceux de l’institution nazie. Si je les avais vus avant de réaliser « Shoah », je n’aurais sûrement pas été capable de les lire et de les décrypter _ il y faut l’apprentissage d’une culture « incarnée » on ne peut plus personnellement… A cause de « Shoah », mon regard était devenu perçant et sensible _ l’« expérience«  (afin de bien mieux « percevoir«  : ressentir et comprendre tout à la fois) se formant et se forgeant dans le mûrissement même de ce que vient mettre à notre portée et nous offrir du temps.

    …

    Le nom de la Prinz-Albrecht-Strasse me parlait _ désormais ! _ ; c’était là et dans les environs immédiats que se trouvaient les édifices de la terreur nazie, le Reichssicherheitshauptamt, le Auswärtiges Amt, la Gestapo : le centre du totalitarisme hitlérien.

    …

    Dans un de ces terrains vagues, si on descendait quelques marches, on accédait à une petite exposition souterraine, une enfilade de quelques salles, pas grandes du tout, avec des photographies ; certaines connues, d’autres moins ; légendées de textes sobres et forts _ cf mon article à propos . Le lieu était nommé « topographie de la terreur ». Je m’étais demandé quels Allemands avaient eu l’idée de cela ; et j’éprouvais pour eux, sans les connaître, une sympathie vive. Le passé revivait _ voilà : les « légendes«  « sobres et fortes«  ajoutant pas mal de choses aussi aux « images«  des photos… cf mon article du 14 avril 2009 à propos du passionnant travail de légendage du « Kriegsfibel » de Bertolt Brecht, in « Quand les images prennent position _ L’Œil de l’Histoire, 1 » de Georges Didi-Huberman _

    …

    Le passé revivait

    par ces quelques salles ouvertes dans ce no man’s land que personne _ de si peu que ce soit « autorisé« , « académique« … _ ne revendiquait ; où tout semblait possible _ facteur fondamental de l’« imageance«  de l’« Homo spectator« , comme du « génie«  créatif (pardon du pléonasme !) de l’artiste « auteur« ….
    …
    Je compris alors que Berlin était une ville sans pareille ; car on pouvait à travers ce paysage urbain déchiffrer tout le passé
    _ passablement tourneboulé ! _ de notre temps ; appréhender _ de façon « saisissante » !.. _, comme dans des coupes géologiques, ses différentes _ comme superposées ; et, ainsi conservées, nous demeurant splendidement co-présentes _  strates _ le Berlin impérial, le Berlin wilhelminien, le Berlin nazi, le Berlin allié, le Berlin rouge, communiste _ qui coexistent, se conjuguent, se fondent en quelque chose _ un richissime ruban de Moebius _ d’unique pour l’Histoire du XXème siècle.
    …

    Pour moi, il y avait là une sorte de miracle mémoriel _ l’opposé de l’éradication-annihilation par le vide de Pyongyang, par conséquent _, un fragile miracle qu’il fallait préserver à tout prix. Je pensais que si les concepteurs et les architectes du nouveau Berlin voulaient assumer leurs responsabilités devant l’Histoire, ils ne devaient pas toucher à cela ; mais garder au contraire un vide _ respirant ! _ au cœur de la ville : ce trou, que, par devers moi, j’appelais « trou _ actif ! _ de mémoire ». Je me souviens avoir discouru là-dessus au cours d’un colloque, sans aucun espoir, car les promoteurs immobiliers ont le dernier mot ; et le plein l’emporte toujours _ sur le vide et l’élan (respiratoire, voire dansé !) de la remémoration de la personne singulière ; portée par ses « ailes du désir«  en quelque sorte… Mon « trou » rêvé n’existe plus aujourd’hui : c’est la nouvelle Postdamer Platz, avec son architecture futuriste, souvent admirable.
    …

    En vérité j’ai aimé Berlin dès la première année _ de séjour là-bas, en 1947 ou 48… _ ; j’avais surmonté ma peur de l’Est. L’effondrement du IIIe Reich, la capitulation avaient généré chez les Berlinois une sorte de liberté _ du « génie«  effectif, à l’œuvre (poïétique) : à la Kant… _ débridée et sauvage, alliée à une discipline et un courage inouïs« , pages 207 à 209 :

    ce passage en forme d’« Ode à Berlin«  est particulièrement magnifique…

    …

    C’est le rythme de la scansion qui compte, l’élan et l’effectivité du souffle qui passe par les interstices et les espaces troués entre les strates, pour un sujet vivant qui se souvient et parle (et « crée«  aussi ainsi !) enfin,

    amoureusement…

    …

    Voilà ce « souffle » qui « passe » dans la construction et le montage inspiré des divers « témoignages » des personnes, par les moindres inflexions de leur voix comme par les rumeurs de leur visage,

    dans l’art de « vérité » du cinéma (de l’« être vrais ensemble« ) de Claude Lanzmann,

    en tous et en chacun de ses opus…

    …

    Et voilà aussi pourquoi j’ose encore espérer la « réalisation » filmique de cet impossible opus « nord-coréen » de la « brève rencontre » à Pyongyang en 1958,

    avec le chant de sa voix off sur l’« assise » d’images du vide de la ville monumentalisée d’aujourd’hui !…

    …

    D’où ce sublime hommage, évoqué page 83,

    « défi immortel sur la stèle qui surplombe la tombe de ma mère, au cimetière du Montparnasse«  ;

    ces « quatre vers _ gravés sur le marbre de la stèle pour l’« éternité » de la « présence » des disparus qui juste en contrebas reposent _ d’un des poèmes » de Monny de Boully ;

    …

    « déchirant poème sur la mort et le néant impensables ;

    impensable pensée :

    …

       « Passé, présent, avenir, où êtes-vous passés

         Ici n’est nulle part

         Là-haut jeter le harpon

         Là-haut parmi les astres monotones » »…

    …

    Quel sublime « immortel défi«  ! que celui de la « présentification » à jamais

    de qui « éternellement » on aime…

    …

    Titus Curiosus, ce 7 septembre 2006

  • La joie sauvage de l’incarnation : l’ »être vrais ensemble » de Claude Lanzmann _ le film « nord-coréen » à venir : « Brève rencontre à Pyongyang » (VI)

     Voici, enfin, la conclusion (VI) de cette « conclusion » (V) de mon petit « feuilleton » de l’été à propos de cette « mine » de merveilles, pour le lecteur tant soit peu curieux et attentif, qu’est « Le Lièvre de Patagonie » de Claude Lanzmann,

    qu’ayant lu intégralement deux fois (avec prises détaillées de notes), je ne cesse encore de creuser, de fouiller, en tous sens de ses si riches « veines« …

    …

    Cette « conclusion » de la « conclusion » portera donc sur l’opus cinématographique possiblement « à venir« , « l’opus nord-coréen« ,

    à propos de la « Brève rencontre à Pyongyang » advenue à la « fin août 1958« ,

    à Claude Lanzmann, alors reporter journaliste (et membre, coopté sur proposition d’Armand Gatti, « de la première délégation occidentale invitée par la Corée du Nord, cinq ans après la fin de la guerre«  (de Corée), page 285 ; il avait accepté la proposition d’en faire partie « avec enthousiasme parce que _ dit-il, page 286 _ c’était un voyage lointain, parce que je n’avais jamais été en Asie, parce que, après la Corée, nous passerions un mois en Chine« , etc…),

    et Kim Kum-sun, infirmière « ravissante » (préposée par qui de droit à Pyongyang à une « cure » d’une semaine de « piqûres intramusculaires, dans le fessier, de vitamines B12 1000 gammas« , prescrite par l’ami médecin, en « son cabinet de la rue de Varenne« , Louis Cournot : « Si, là-bas, tu te sens faible, n’hésite pas ». J’avais emporté avec moi sept ampoules et la prescription médicale. Au bout d’un mois de stakhanovisme nord coréen, et une dizaine de jours avant le départ pour la Chine, je décidai qu’il me fallait me fortifier » ; « on viendrait m’administrer l’injection dans ma chambre« . Et « je fus solennellement averti que l’opération commencerait dès le lendemain, lundi, à huit heures du matin« , page 294…

    …

    « On frappa donc, j’étais levé, en pyjama, fenêtre ouverte, il faisait chaud, c’était l’été. J’ouvris donc : ce n’était pas un infirmier, mais une infirmière, ravissante _ donc ! _, en costume traditionnel, les seins bridés mais non abolis par le sarrau, la noire chevelure qui tombait bas en deux nattes, les yeux, bridés aussi, mais de feu, bien qu’elle les tînt baissés. Je m’efface, incrédule, lui faisant signe d’entrer en une sorte de révérence grand siècle« , page 294…

    …

    « Derrière elle, Ok _ l’interprète omniprésent de la « délégation«  : « il parlait un français musical et vétuste qui m’enchanta d’emblée« , page 291 _, qui pénètre à son tour ; derrière Ok, un homme à casquette ; derrière l’homme à casquette, un deuxième homme à casquette ; puis un troisième, un quatrième, un cinquième. Ils sont six en tout, tous au centre de ma chambre, prêts à observer sourcilleusement chaque moment, chaque détail de l’action. Je remets à Ok la boîtes aux ampoules magiques et la prescription simplissime de Louis Cournot, qu’il traduit pour la soignante aux yeux baissés » ; etc.., toujours page 294…

    …

    « Elle ne dit mot ; sort de sa trousse seringue, aiguille, alcool, lime ; observe dans un rayon de soleil la lente aspiration de la B12 1000 gammas. Je me tiens à son flanc, prêt à faire glisser légèrement mon pantalon de pyjama sur une fesse jusqu’à en découvrir le gras ; mais Ok et les cinq hommes à casquette _ repérés par nous depuis longtemps comme membres du KGB coréen, fantômes silencieux présents dans tous les couloirs de l’hôtel ; et attachés à nos pas partout où nous allions _ ne bougent pas ; ne font pas mine de se retirer ; font cercle autour de nous ; nous surveillent ; me glacent. Je dis à Ok : « Je vous prie de vous retirer ; dites-leur de sortir. En France, on ne se fait pas piquer en public ». Il paraît très ennuyé ; dit quelques mots ; tous reculent, mais d’un mètre, pas plus. J’élève la voix, commence à feindre la colère, à me plaindre de la suspicion dans laquelle on semble me tenir, moi, invité officiel du gouvernement et hôte du Grand Leader. Reflux général, cette fois, mais pas plus loin que le seuil de ma chambre ; ils se tiennent tous dans l’encadrement de ma porte.
    …
    Je saisis mon infirmière par le bras et l’entraîne dans un angle mort ; je ne les vois plus ; ils ne me voient pas ; je présente alors ma chair à l’impassible beauté. Son geste est parfait, précis, net, sans brutalité ; je n’éprouve aucune douleur à l’instant où l’aiguille pénètre ; et elle procède à l’injection, d’ordinaire peu agréable, avec toute la lenteur requise, m’évitant l’ombre d’une peine.
    …

    Il faut imaginer la scène ; la chambre est spacieuse, la porte ouverte sur le couloir ; on entend les bruits de la vie de l’hôtel ; les casquettes et Ok sont agglutinés en attente, formant un groupe d’intervention compact et frustré ; une souterraine intimité forcée par la transgression même _ le déplacement vers l’angle mort (celui de l’invisibilité) _ s’établit entre l’infirmière _ Claude ne connaît pas alors son nom _ et moi sans qu’un seul regard, un seul battement de cils, le moindre signe de connivence aient été échangés.
    …
    Mon pantalon _ de pyjama _ rajusté, et tandis qu’elle range ses instruments, je surgis bien en vue au centre de la pièce, et je lance : « Vous pouvez maintenant entrer, messieurs. Ils le font, avec un peu moins d’assurance qu’à leur arrivée. Rendez-vous est pris pour le lendemain à la même heure« , page 295…

    …

    « A l’infirmière, je n’ai rien dit d’autre que « Merci, mademoiselle » ; à Ok, qui se rengorge et traduit pour les casquettes : « C’est une grande professionnelle ; nous n’en avons pas beaucoup de pareilles à l’Ouest ! », pages 295-296…
    …
    Les quinze pages du récit (de la semaine de la « cure » de piqûres de « vitamine B12 1000 gammas« ) qui suivent, pages 296 à 310, le passage que je viens de donner, des pages 295-296, sont un « éblouissement » de récit de la part de Claude Lanzmann ;

    peut-être l’acmé même de ce « Le Lièvre de Patagonie« ,

    …

    pourtant riche en si « époustouflants » « récits » de la part de ce « conteur » prodigieux qu’est Claude Lanzmann

    …

    _ qui fut à l’école, d’abord, dès une semaine de printemps 1942, de l’« éblouissant » Monny de Boully, cet « extraordinaire magicien » (page 82) qui « soudain, en pleine guerre, au cœur des pires dangers »

    (à commencer par le franchissement, pour un Juif étranger _ Juif serbe ! de Belgrade _, de la ligne de démarcation, du côté de Gannat, pour rejoindre, en 1942, donc, depuis Paris, Brioude, en Haute-Loire… : « l’amour seul, l’amour fou qu’il portait à ma mère, lui avait insufflé _ encore un terme important, que ce « souffle«  si puissamment et formidablement inspirant ! ; et cette insufflation… _

    lui avait insufflé, donc, la force d’affronter _ encore un terme qui revient à des moments d’importance de ce « Lièvre de Patagonie« … _ pareil danger« , page 77)

    …

    qui fut à l’école, donc, de ce Monny de Boully, « considéré aujourd’hui comme le Rimbaud serbe«  (a précisé Claude Lanzmann, page 87),

    qui fit, « une _ rimbaldienne _ aube de printemps 1942 » (page 77),

    …

    qui fit

    que,

    et cela par le seul pouvoir de sa parole _  « la magnifique éloquence, le brio, la verve de Monny, le génie surréaliste qui structurait sa parole et ses relations avec autrui, sa générosité sans limites avec tous, aussi illimitée que l’amour qu’il portait à ma mère« , page 130 _

    …

    qui fit que

    la propre mère de Claude, se « présentifia«  _ peut-être, tout bonnement, le mot-clé du livre ! _ enfin à lui, son propre fils, Claude ; qui sans cela, l’aurait, passant à côté d’elle sans jamais la « découvrir«  (et elle demeurant une « ombre«  translucide : sans mystère), probablement complètement méconnue !.. :

    …

    « cette mère _ jusqu’alors ! _ des hontes et des craintes« , en effet, se présentifiait à moi tout autre _ que jamais auparavant _, par l’amour que lui vouait _ maintenant et « éternellement » (cf page 83 : « À toi Paulette, à toi seule, et éternellement« , ainsi que Monny « terminait invariablement« , cette semaine-là, ses cartes et ses lettres à son aimée demeurée à Paris…) _ un extraordinaire magicien.

    …

    Elle m’apparaissait _ enfin maintenant : alors (en ces « récits«  si « éblouissants«  de vie, page 82, de Monny) et désormais ! _ comme une inconnue _ infiniment et positivement, en l’« estrangement«  infini de sa singularité _ mystérieuse, auprès de laquelle, pendant les neuf années _ de 1925 à 1934 : quand elle déserta, définitivement, le domicile familial des Lanzmann, un matin de 1934, à Vaucresson _ où elle s’évertua à la maternité _ le petit Claude n’avait pas encore neuf ans révolus _ ;

    …

    elle m’apparaissait _ maintenant ! _ comme une inconnue  mystérieuse,

    auprès de laquelle, pendant les neuf années où elle s’évertua à la maternité,

    je serais passé _ sans cette révélation-là, cette « aube«  (puis toute cette semaine-là, du « printemps 1942« , à Brioude) de Monny de Boully _ sans _ rien moins ! que _ la voir ; sans pressentir _ en l’absence de cette première « médiation« -là du « récit«  (« amoureux«  : c’est sans doute nécessaire ! cf « Ion«  de Platon…) du poète Monny de Boully _ ; sans pressentir sa richesse ; sans comprendre _ enfin, au-delà des clichés conformistes qui la « cachaient«  jusqu’alors à son fils… ;

    …

    à propos de son premier voyage en Algérie, en compagnie du Castor, « au printemps 1954« , Claude Lanzmann confesse encore (mais le processus n’est jamais achevé ; pour personne !..) ceci :

    « Il m’a fallu des années pour me déprendre des stéréotypes, me faire _ cela prend forcément du temps… _ au concret et à la complexité du monde« , page 347 ;

    le temps d’apprendre (enfin !) la « joie sauvage » de « l’incarnation«  par l’« être vrais ensemble«  (= « avec«  quelques uns et « avec«  quelques lieux aussi : c’est là le fond de mon « regard«  sur cet immense livre qu’est « Le Lièvre de Patagonie« , aux pages 192 et 546)… _

    …

    auprès de laquelle je serais passé sans la voir ; sans pressentir sa richesse ; sans comprendre

    qui elle était vraiment« , page 82

    _ le cas le plus fréquent, entre la plupart des personnes, en restant au statut d’« ombres« , y compris pour elles-mêmes ; et en elles-mêmes, d’ailleurs… _  ;

    …

    et qui _ = Claude _ fut à l’école, ensuite, aussi, et au quotidien (tout au long des longs moments passés, toutes ces années d’intenses liens, intenses échanges de récits, intenses conversations et discussions (parfois « serrées »),

    _ selon l’excellent principe (pour la qualité de l’intelligence réciproque, tant du parler, que de l’écouter et du se comprendre, ainsi que discuter _ avec fruits) de cette « relation«  : le « chacun sa réception« , page 251 _

    en toute liberté et égalité, « vraiment » « avec » eux) ;

    …

    à l’école, aussi, et de Sartre et du Castor, de véritables « maîtres » du genre (du « récit« ) ! :

    …

    cf par exemple, au retour du long voyage (départ « fin mai« , page 286, et retour en septembre) de Corée du Nord et de Chine de Claude, en septembre 1958 :

    …

    « le Castor et Sartre m’attendaient impatiemment à Capri, avides de me revoir, avides de récits« , page 343…

    Sartre tout comme le Castor étant des boulimiques de récits !

    …

    cf, pour rappel, l’épisode quasi comique des « récits rapportés«   (« quand elle et moi nous retrouvions pour la nuit dans notre chambre _ à l’ Hôtel la Ponche, lors du séjour de vacances d’avant-printemps, en 1953, à Saint-Tropez _ elle me racontait par le menu tout ce que je venais _ déjà _ d’entendre, en direct, d’un restaurant contigu à l’autre, sur le port, où ils avaient dîné séparément, page 251…

    …

    Ainsi, le Castor, par exemple, page 278, « était–elle habitée par la croyance compulsive que la narration des faits _ ceux d’une journée, d’un dîner, d’une semaine _ était toujours à tout moment possible« . En conséquence de quoi, de son point de vue, « il convenait _ et c’est alors un euphémisme _ de tout se dire, de tout se raconter _ même _ tout de suite, dans une précipitation _ voilà, pour Claude alors, le hic… _ presque haletante _ une affaire de rythme, de « scansion » bâclés : donc inappropriés… _ ; comme si se taire, ou vouloir parler à son heure _ à soi ; ou à celle, du moins, que réclamait le détail lui-même, complexe, du « sujet«  du récit… _, renvoyait _ carrément ! _ au néant ce qui n’était pas rapporté sur le champ. »

    …

    Alors que Claude, quant à lui : « j’avais besoin d’installer entre nous mon propre temps afin de pouvoir _ « vraiment« … _ lui parler ; ce à quoi je tenais plus que tout _ et d’être « vraiment » entendu (= « vraiment«  compris) d’elle (et pas « à la va-vite«  !) ; car il arrivait au Castor d’être « si pressée d’aller au point suivant (de ce « rapport inaugural et quasi militaire d’activités« , toujours page 278, « rapport » « qu’elle attendait«  qu’il lui fût fait, page 279) ; qu’à la lettre elle n’entendait _ même _ pas ce qu’on lui disait alors ; ou mélangeait tout« , page 278.

    …

    « Au début« , à l’ouverture de telles « rencontres«  de ce type, « j’étais incapable de l’exposé à la course et à froid qu’elle attendait«  ; et il fallait, au cours de ces repas, « le vin« , pour « apparier » enfin, peu à peu, « nos temporalités« , page 278 ; alors seulement, « la merveilleuse capacité d’écoute dont j’ai parlé _ de Simone : « l’écoute la tranfigurait ; son visage se faisait humanité pure« , page 270 _ se donnait libre carrière« , page 279… :

    …

    toute émission, comme toute intelligence, de « récit«  comporte ainsi ses conditions ! ;

    …

    je voudrais citer, aussi, un exemple plus ambigu, cette fois, de la « force entraînante«  du brio (ou « fièvre« , pages 353 et 362) du récit par la parole,

    celui de Frantz Fanon (au chapitre XV du « Lièvre de Patagonie« ) :

    …

    « mais la rencontre qui m’ébranla, me bouleversa, me subjugua, eut sur ma vie des conséquences profondes

    _ pas moins de quatre expressions verbales puissantes ! ce fut concernant la « focalisation«  de Claude sur « le conflit israélo-arabe«  (avec, deux ans durant, le chantier d’un énorme _ « mille pages« , page 407 _ numéro spécial, portant ce titre, des « Temps modernes« , qui « parut le 5 juin 1967, premier jour de la guerre« , page 406, des Six-jours… ; et « dont il se vendit plus de cinquante mille exemplaires« …) _,

    fut celle de Frantz Fanon« , page 351 ;

    …

    « Fanon parlait _ « ce premier après-midi passé avec » lui «  à El Menzah, un faubourg de Tunis, dans un appartement où il vivait avec sa femme et son fils« , page 352 _ avec un lyrisme encore inconnu de moi ; déjà tellement traversé par la mort _ « il était atteint d’une leucémie qu’il savait mortelle et souffrait énormément« , page 352 _ que cela conférait à toutes ses paroles une force à la fois prophétique et testamentaire« , page 353 ; d’autant plus qu’il parlait « d’une voix confidentielle et sans réplique« , page 353 : « les hommes, là-bas _  disait-il :les combattants de l’ALN, dans le maquis _ avaient entrepris de lire la « Critique de la raison dialectique » (de Sartre). Ce n’était pas vrai du tout, on le verra plus loin _ sur le terrain même, à Ghardimaou : « je compris aussi que l’étude _ sic _ de la « Critique de la raison dialectique » par ces guerriers se résumait à une conférence que Fanon était venu leur faire« , notera-t-il, en effet, page 360 _ ; mais dans cette chambre de El Menzah, la fiévreuse parole _ voilà _ de Fanon ne permettait pas de mettre en doute l’existence de paysans-guerriers-philosophes… Et il parlait avec la même conviction et la même puissance d’entraînement _ dangereuse _, de l’Afrique tout entière, du continent africain, de l’unité africaine, de la fraternité africaine« , page 353… « Dans l’appartement d’El Menzah, (…) on ne pouvait que _ sans alternative _ céder au pouvoir d’entraînement _ rhétorique _ de sa parole ; que souscrire à cette utopie ; à pareil idéal ! Je sais que lorsque je suis revenu à Paris, j’étais littéralement transporté _ voilà _ par cet homme qui me semblait _ sans assez de marge de recul critique _ le détenteur du vrai ; et du vrai comme secret _ de certains seuls initiés.

    …

    J’ai raconté tout cela à Sartre ; et je l’ai fait dans des termes tels qu’il a éprouvé le désir de connaître Fanon ; ce qui chez lui était rare« , page 354. « J’ai facilement convaincu Sartre de voir Fanon : et c’est moi qui ai organisé leur rencontre à Rome dans l’été 1961. (…) Quelque chose d’impensable et de jamais vu est alors advenu : Sartre qui écrivait le matin et l’après-midi quelles que soient les circonstances et le climat (il écrivait à Gao, au Mali, par cinquante degrés), qui ne transigeait jamais sur son temps de travail _ il n’y avait aucune dérogation possible ; aucune justification possible à la dérogation _, s’est arrêté de travailler pendant trois jours pour écouter Fanon. Simone de Beauvoir aussi. Ils ont éprouvé exactement _ à Rome _ la même chose que moi à El Menzah.

    …

    Fanon donnait à ceux qui l’écoutaient un sentiment d’urgence absolue : parce qu’il était littéralement habité par la mort (la leucémie le vainquit six mois plus tard), il y avait chez lui une fièvre du récit _ voilà ! _ ; ses paroles incendiaient _ ces expressions, page 362, de Claude Lanzmann sont fortes. C’était en même temps un homme tendre, d’une délicatesse, d’une fraternité contagieuses. Il s’est mis à parler de la révolution algérienne et de l’Afrique comme il l’avait fait avec moi et dans les mêmes termes. Je ne le répéterai pas. Il était entraînant, convaincant ; on ne pouvait pas _ dangereusement _ lui faire d’objections ; toute objection face à lui  _ même de la part d’un homme à l’« intelligence sans réplique« , pourtant, comme un Sartre ! _, devenait une petite objection. On ne peut objecter à _ ni discuter avec _ la transe d’un poète » _ voilà !

    …

    Je donne ici aussi la conclusion assez éclairante sur les positions de Claude Lanzman à l’égard des effets de certains « récits«  par le moyen de la parole (plus que l’écriture : avec le poids du timbre même de la voix ; et de ses inflexions ; conclusion qui suit tout ce raisonnement à propos de la dangerosité de la force de la parole de la « transe poétique » de Frantz Fanon, page 362, à rebours d’une « vraie«  « présentification« , cette fois :

    …

    « Nous savons aujourd’hui que l’Afrique réelle n’a pas été l’Afrique rêvée _ seulement, hélas ! _ par Fanon ; et qu’elle n’a pas du tout évité nos Moyen-Âge. La réalité africaine, c’est le Rwanda, le génocide des Tutsis ; c’est le Congo, le Liberia, le Sierra Leone, le Darfour ; j’en passe. L’horreur _ de bien dangereux « rêveurs » activistes… _ semble là-bas gagner de proche en proche, y compris en Algérie. » Avec cette dernière remarque-ci, sur l’Algérie et les Algériens :

    …

    « Les Français étaient peut-être _ même et aussi _ constitutifs de l’identité _ l’expression mérite qu’on s’y arrête un minimum _ des Algériens. Même s’ils luttaient contre la France. Une fois les Français partis, ils se sont trouvés _ ces Algériens-là _ complètement bancals à l’intérieur d’eux-mêmes. Bancals, boiteux » _ et mutilants (et mutilés), surtout, en ce qui devint vite une « guerre civile« , page 361 : à méditer…

    …

    Claude Lanzmann semblant manifester toujours un peu plus que de la « réserve«  avec tout désir d’« en finir«  tout à fait, ou à jamais, avec les positions d’extériorité (les réduire ! les détruire !), en matière d’« identité«  des personnes. Cela valant, en effet, aussi, et d’abord, sans doute même, pour sa propre « position« , voire « posture«  (et pas « identité« ) de Français juif :

    …

    « Je m’éprouve si solidement Français, oserais-je dire, qu’Israël n’a jamais été un problème pour moi« , page 237 ; et « ma rencontre avec Israël _ l’été 1952 _ me dévoilait d’un même mouvement irréductiblement Français _ du fait de l’« ancienne francité » de sa famille (« mon père est né à Paris le 14 juillet 1900 ; ma famille est en France depuis la fin du XIXème siècle« , page 237) ainsi que « par la langue, l’éducation, la culture, etc…« , page 238 ; « et Français de hasard, pas du tout « de souche » », page 238 encore : du fait que « ces Juifs de Lituanie, de Bulgarie, d’Allemagne ou de Tchécoslovaquie, que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam _ rencontrés alors en Israël, en 1952 _, me renvoyaient à la contingence de mon appartenance nationale _ structurellement accidentelle. J’aurais pu _ certes _ naître, comme eux, à Berlin, à Prague ou à Vilna ; ma naissance parisienne n’était _ ainsi _ qu’un accident géographique« , page 238 toujours…

    …

    Si bien que « j’étais _ tout à la fois, par cette « position« , ou « posture«  : riche, complexe… _ dedans et dehors en France ; dedans et dehors en Israël, qui me fut d’emblée _ tout à la fois, aussi ; et richement !_ étranger et fraternel« , page 239…

    …

    Avec cette double conséquence, à la fois sur un plan « existentiel«  (de personne) et « poïétique » (d’« auteur » _ et singulièrement, à partir de la décennie des années 70, d’« œuvres«  de  films de cinéma), pages 243-244 :

    …

    « Une chose est certaine : la posture de témoin _ voilà ! qui regarde et qui parle : ni aveugle, ni muet ! _ qui a été la mienne dès mon premier voyage en Israël _ en 1952, donc _, et n’a cessé de se confirmer et de s’engrosser _ un mot qui, lui aussi, revient à plusieurs reprises _ au fil du temps et des œuvres _ un point assez déterminant ! on le voit… _ requérait _ oui ! _ que je sois _ et me tienne _ à la fois dedans et dehors, comme si un inflexible mandat _ d’« auteur » !.. _ m’avait été assigné« …

    …

    D’où la double réticence de Claude Lanzmann, me semble-t-il du moins,

    réticence d’une part, aux « diastases de l’assimilation« , « à l’œuvre« , notamment, chez ses grand-parents paternels adorés, devenant de plus en plus, plutôt qu’Itzhak et Anna Lanzmann, « Monsieur Léon » et « Madame Léon«  (voire « leurs « Alsaciens » ! ») pour les bons « Normands«  de ce pays d’Alençon, page 106, une fois qu’ils se fûrent, en 1934, « retirés » au hameau de Groutel, à la lisière des départements de la Sarthe et de l’Orne : l’expression « diastases de l’assimilation«  se trouve page 92 ; et elle est renforcée, page 105, par cette autre, également parlante : « l’assimilation est aussi une destruction, un triomphe de l’oubli«  ; soit peut-être un trop lourd prix à payer pour gagner sa « survie » ;

    …

    et d’autre part réticence à une « installation » (ou « intégration« , le mot est prononcé page 243) de Claude Lanzmann en Israël : lors de son séjour là-bas, en 1952, « dès qu’il me vit, Ben Gourion n’y alla pas par quatre chemins : il me toucha au sternum d’un doigt roide de reproche et me dit : « Alors, qu’attendez-vous ? Nous avons besoin d’hommes comme vous, ici » ; « Ben Gourion était d’un charisme évident ; on lui résistait mal ; pourtant, je balbutiai, à son déplaisir, que j’avais besoin de voir le pays et d’y réfléchir ; il eût préféré de l’emportement« , page 237 ;

    …

    de même, pages 242-243, face aux invitations (et chausse-trapes des « tourniquets identitaires« ) de Zushy Posner, de « se mettre à l’étude«  du judaïsme, toujours lors du premier voyage en Israël de Claude, en 1952 :

    …

    « Je ne l’ai pas fait, en effet. Je ne pouvais pas le faire. Ce n’était pas par paresse, bien plutôt un choix originel« , dit Claude Lanzmann, page 243, « un acte de conscience non thétique qui engageait _ grandement rien moins que _ mon existence entière. Je n’aurais jamais réalisé _ de 1971 à 1973 _ « Pourquoi Israël » ou _ à partir de 1988 ; et le film est sorti en 1994 _ « Tsahal« , si j’avais choisi de vivre là-bas ; si j’avais appris l’hébreu ; si je m’étais mis à « l’étude » ; en un mot si l’intégration avait été mon but. De même , je n’aurais jamais pu consacrer douze années de ma vie _ de 1973 à 1985 _ à « ‘Shoah«  si j’avais été moi-même déporté.

    …

    Ce sont là des mystères ; ce n’en sont peut-être pas. Il n’y a pas de création véritable sans opacité _ ou « estrangement«  (pages 419 et 440 : « autre nom de l’éloignement« )… _ ; le créateur n’a pas à être transparent à soi-même«  _ sans la moindre extériorité à soi en soi-même, en quelque sorte ; cf là-dessus « Le complément de sujet«  de Vincent Descombes, dont le sous-titre est : « enquête sur le fait d’agir de soi-même« .

    …

    D’où le choix sans cesse « confirmé« , « au fil du temps et des œuvres«  (page 244 _ l’expression est cruciale ! _), de Claude Lanzmann pour la « posture de témoin« , page 243, tout « à la fois dedans et dehors« , et à jamais ainsi, en quelque sorte ;

    …

    « comme si un inflexible mandat _ celui d’« auteur«  de ses divers films _ m’avait été assigné« , page 244…

    …

    Et afin de conjurer encore et encore, par ces œuvres, l’attentat de tous ceux « s’en prenant« , jusque  par les armes, pour l’annuler, au « scandale absolu de l’altérité« , page 44…

    …

    D’où encore cette réponse _ c’est elle qui clôt la méditation sur les emberlificotements dans les « tourniquets de l’identité » et la réponse de la préférence lanzmannienne pour « la posture de témoin« , au final du chapitre XI, page 244 _ à la question, en forme d’« interpellation » légèrement énervée, à la « première«  américaine, « au Festival de New-York, le 7 octobre 1973″, de « Pourquoi Israël« , de la part d’« une journaliste américaine, juive peut-être » :

    …

    « Mais enfin, monsieur, quelle est votre patrie ? Est-ce la France ? Est-ce Israël ? »

    …
    « Avec vivacité et sans prendre le temps d’aucune réflexion,

    je répondis, et cela éclaire peut-être le mystère _ « l’estrangement« , l’ »éloignement«  de la « posture de témoin« … _ dont je viens de parler :

    …

    « Madame, ma patrie, c’est mon film » », page 244.

    …

    L’artiste est aussi, pour une petite partie, au moins

    (celle du « génie » auquel il accepte de « se livrer«  et selon lequel il « vagabonde » :

    ma vie, en 1952-53, « avait sûrement à vagabonder, à emprunter des traverses qui formeraient plus tard sa cohérence et concouraient _ « travail » patient et constructif des « œuvres », surtout, aidant _ à d’autres accomplissements » que ceux alors inaboutis ; d’autant que « j’étais un homme des mûrissements lents ; je n’avais pas peur de l’écoulement du temps ; quelque chose m’assurait _ déjà alors, ces années-là _ que mon existence atteindrait sa pleine fécondité quand elle entrerait dans sa seconde moitié« , page 218) ;

    …

    l’artiste est aussi, donc,

    « fils de ses œuvres » ;

    et son nom (propre), au singulier, commence toujours un peu où finissent les noms (communs) de pas mal d’autres, comme aurait rétorqué Voltaire (à qui le faisait méchamment bastonner)…

    …

    Fin de l’incise sur la question de l’« identité«  ;

    et retour au « récit » de la « brève rencontre » de Pyongyang, « à la fin août 1958« … _

    …

    Les quinze pages du récit (de la semaine de la « cure » de piqûres de « vitamine B12 1000 gammas« ) qui suivent, pages 296 à 310, le passage cité de la première piqûre par Kim, le lundi, aux pages 294 à 296,

    sont un « éblouissement » de « récit » de la part de Claude Lanzmann ;

    …

    peut-être l’acmé même de ce « Le Lièvre de Patagonie« ,

    pourtant si riche en si « époustouflants » « récits » de la part de ce « conteur » prodigieux, prenant son temps, qu’est Claude Lanzmann ;

    …

    je reprends, ici, le fil et l’élan de ma présentation du « récit«  de la séquence de la « semaine«  de la « brève rencontre«  à Pyongyang de Claude et de Kim, à la « fin août 1958« …

    …

    Et cela pour ne rien dire,

    au sein du « récit«  de cette « semaine«  de très ponctuelles « piqûres« , avec en arrière-fond, la présence de l’interprète Ok et de « quatre » « casquettes » désormais (« Tout se répéta identiquement le jour suivant« , le mardi, donc ; « à un détail près : les casquettes cette fois n’étaient pas cinq, mais quatre. Et je n’eus pas besoin de leur demander de se retirer ; d’eux-mêmes ils ne dépassèrent pas le seuil » de la chambre d’hôtel, page 296), et,

    passées rien que les 26 lignes suivantes de la page 296,

    …

    pour ne rien dire, donc, du récit singulier de la « folle journée » _ au rythme endiablé du « Mariage de Figaro«  de Beaumarchais ; ainsi que des « Noces de Figaro » de Da Ponte et Mozart ! Quelle fête !!! _ 

    …

    baptisée ainsi, et rétrospectivement (après le chapitre du retour en Chine, et à Pyongyang aussi (« quatre jours« ), en septembre 2004 : le chapitre XIV), au début du chapitre XV, au retour à Paris, page 343 :

    …

    « Je n’étais plus le même : la folle journée _ voilà ! le dimanche, avec la séance particulièrement mouvementée de canotage (« le sport national des Coréens« , page 299) sur le fleuve Taedong-gang _ avec Kim Kum-sun m’avait modifié en profondeur ;

    et c’est seulement dans l’atelier de la rue Schœlcher _ celui de la vie commune avec le Castor ; laquelle alors se trouvait, pour ces vacances d’été 1958, avec Sartre en Italie (« le Castor et Sartre m’attendaient impatiemment à Capri, avides«  et « de me revoir«  ; et « de récits« , page 343)… _ que j’en prenais pleinement conscience.

    …

    A Capri, le Castor se tourmentait, trouvant peu convaincants les motifs que j’inventais pour différer mon départ. (…) Parvenu enfin _ un peu plus tard _ à Capri, je donnai le change, plutôt mal que bien ; je racontai tout, la Chine, la Corée ; mais passai sous silence Kim Kum-sun. Nous explorâmes tous les trois _ Sartre, le Castor et Claude _ la côte amalfitaine jusqu’à Ravello, poussant même jusqu’à Paestum, coulant de très heureuses journées«  de tourisme accompli…)

    …

    Et cela pour ne rien dire, ici,

    du récit si singulier de cette « folle journée« , donc,

    du dimanche de l’ultime piqûre de cette « cure » de B12 1000 gammas (afin de « se fortifier« ).

    …

    « Rien ne se produisit comme je l’escomptais« , page 296.

    …

    Mais j’en laisse tout le plaisir de la découverte _ splendide ! _ sur les pages papier (296 à 310, donc) du livre ! 

    …
    Et je reviens à mon objet principal : « le projet » cinématographique de « monstration » à l’image filmique _ et pas seulement de « récit » écrit sur la page de papier… de la part de Claude Lanzmann _ de cette « brève rencontre » de Pyongyang, en 1958…

    …

    Claude Lanzmann, devenu « auteur » de cinéma depuis

    …
    _ à partir de 1970-71, avec son film « Pourquoi Israël«  : un film dont il aurait, in fine, le contrôle (nonobstant les chausse-trapes disposées à plaisir par les successives productrices) en quelque sorte intégral ; et le final cut ; pas comme pour ses « expériences«  à la télévision

    pour les magazines de Daisy de Galard, « Dim Dam Dom » (« j’interrogeai des actrices, des sportifs, des chanteurs : les célébrités du temps«  ; « mais je regrettais de ne pas assumer moi-même la totalité des opérations qui concourent à la naissance d’une œuvre filmée« , page 411) ;

    ou d’Olivier Todd, « Panorama« , un reportage « fouillé«  sur la « guerre d’usure« , « dès 1968, à peine un an après l’établissement d’Israël sur toute la longueur du canal de Suez«  : « les batteries égyptiennes de la rive opposée ouvrirent le feu sur les maozim (bunkers) israéliens édifiés à la hâte, tous les dix ou vingt kilomètres, pour protéger les unités qui stationnaient là. C’était le début de ce qu’on appela plus tard « la guerre d’usure », qui allait se poursuivre pendant près de deux années ; et se révéla incroyablement meurtrière« , page 408 :

    « ma décision de faire un jour du cinéma _ indique alors Claude Lanzmann, page 410 _  est sûrement liée à la réalisation de ce film«  ;

    ajoutant immédiatement : « J’aurais souhaité, revenu à Paris, en assurer moi-même la construction et le montage ; mais ce ne sont pas les mœurs pressées _ voilà ! _ de la télévision : je sus qu’il eût été _ ce film de reportage, sur le front du Canal de Suez, comme en Israël, au sein des familles des soldats _ encore plus réussi si je l’avais dirigé dans toutes ses phases, du début à la fin« , page 410 : c’est ainsi que l’« expérience« , ici celle d‘ »auteur«  de cinéma, se forme : en surmontant les obstacles, épreuve après épreuve…)… _ ;

    …

    Claude Lanzmann, devenu « auteur » de cinéma depuis, donc,

    ne sachant pas encore _ = toujours pas _ à ce jour, de 2009, à quoi s’en tenir _ au bout du bout du compte ! _ quant à cette « réalisation » cinématographique « possible » (ou pas ! à Pyongyang !),

    hésitant, dans la même page (la page 341), et à quatre phrases de distance, entre les deux (voire trois) formulations

    que voici :

    …

    1) ou bien : « ma « brève rencontre » ne sera sans doute jamais portée au cinéma«  ;

    2) ou bien : « il n’est pas encore tout à fait impossible que je m’attaque un jour à l’écriture d’un scénario _ afin de le « tourner » bel et bien, ensuite… _ à partir de cette histoire vraie« …

    …

    Ajoutant aussitôt, encore (et pour s’en tenir là !), en un mode et un temps encore assez « problématiques« ,

    3) cette troisième « éventualité » :

    …

    « Mais, quittant Pyongyang et ce que je venais de vivre pendant ces quatre journées _ ce mois de septembre 2004 _,

    ma pente naturelle et ma loi de cinéaste _ deux expressions véritablement capitales !!! _ me commandaient autre chose,

    de très fou en vérité,

    qui eût _ voici le mode et le temps « problématiques« … _, réussi _ et pas « raté » !.. : c’est le « possible » concurrent ! _, fait exploser, voler en éclat _ et c’est bien là ce qui continue de « tenter« , et même « sacrément« , Claude Lanzmann ! _ la classique dichotomie

    …

    _ il n’apprécie décidément toujours rien de ce qui est « académique » (cf « je ne voyais pas embrasser, après cette longue parenthèse d’aventure et de guerre, un cursus académique« , page 150 ; c’était en 1946 ;

    et « je n’aurais pas de casier judiciaire ; je pourrais me présenter à tous les concours  _ de la fonction publique. Cela, au bout du compte ne s’avéra pas utile : mon existence se jouerait _ voilà ! _ autrement«  ; toujours ces mêmes années d’après-guerre ; et page 164) _

    …

    ma pente naturelle et ma loi de cinéaste me commandaient autre chose, de très fou en vérité, qui eût, réussi, fait exploser, voler en éclat

    la classique dichotomie, donc,

    documentaire/fiction :

    …

    j’aurais réalisé un film documentaire sur la Corée du Nord aujourd’hui,

    en donnant à voir, de la façon la plus saisissante _ le point est important ! _, tout ce que j’ai narré plus haut _ aux pages 331 à 340 du chapitre XIV _ sur la ville _ de Pyongyang _, le vide _ des espaces : de voitures ; de personnes (« larges avenues vides de véhicules et même de piétons« , page 332 ; « la circulation en ville est d’une irréelle fluidité ; Pyongyang est la cité du « comme si » », du faire-semblant, page 337) _, la monumentalisation _ »les maîtres de la Corée du Nord avaient, en cinquante ans, réussi le tour de force de faire de leur capitale une ville monumentale et vide. Pyongyang était propre, sans taudis ni bidonvilles ; mais les vivants y passaient comme des ombres« , page 338 _, la mobilisation permanente _ de tous et chacun sans exception, et pas seulement de l’armée et de la police : « la guerre de Corée a duré cinquante ans ; et dure encore. Le pays tout entier est corseté dans une mobilisation forcenée ; véritable forcerie sans laquelle tout s’effondrerait« , page 336 _, le tabac et l’essoufflement généralisé, la faim, la terreur _ omniprésente, elle aussi, du régime totalitaire _, la suspension _ tant collective qu’individuelle (distinction qui, ici, n’a même pas de sens) : « totalitaire«  ! _ du temps pendant cinquante ans ;

    …

    montrant _ ainsi _ que _ en ce pays, de Corée du Nord ; en cette ville, de Pyongyang ; et entre les deux séjours et regards (de « témoin«  hyper-attentif et sur-actif) de Claude : 1958 et 2004 _

    tout a changé ; rien n’a changé ; tout a empiré.
    …
    Et,

    sur des plans du Pyongyang contemporain,

    …

    une voix off,

    la mienne aujourd’hui,

    sans un acteur, sans une actrice, sans reconstitution _ de cinéma de quelque sorte que ce soit _,

    eût raconté _ même mode, même temps : avec son débit, ses inflexions, et son timbre (de « voix« )… _, comme je l’ai fait _ par le « récit » devenu écrit, lui (une fois « dicté«  : à Juliette Simont et Sarah Streliski, page 13), en phrases déployées, alignées, en caractères d’imprimerie, noir sur blanc (sans le support de la voix, ni d’images _ mouvantes, qui plus est…) sur la page de papier du livre _ dans le chapitre précédent _ le chapitre XIII, aux pages 290 à 310 _,

    …

    eût raconté

    la « brève rencontre » de Claude Lanzmann et Kim Kum-sun.
    …
    Il s’agirait
    _ en un tel « documentaire » de bien peu de « fiction » : de la confrontation du récit parlé « mémoriel«  (à propos de ce qui advint en 1958) au simplement « visuel«  des images filmées aujourd’hui de la ville… _ d’un très minutieux et sensible travail _ certes _ sur l’image et la parole,

    le silence et les mots _ les trous, les vides, les « noirs«  (ou les « blancs ») y ont beaucoup d’importance : je vais y revenir ! _,

    leur distribution _ et « scansion«  ou « rythme« ... _ dans le film,

    les points d’insertion _ cruciaux ! et selon toute une déontologie essentielle ! sans gratuité ! _ du récit du passé _ de 1958 _ dans la présence _ à l’image, au moment du tournage, plus de cinquante ans plus tard, désormais _ de la ville ;

    …

    discordance et concordance

    qui culmineraient _ toujours au conditionnel du « non réalisé«  encore ! à l’heure de l’écriture (ou dictée) de ce « Lièvre de Patagonie » lui-même (à Juliette Simont et Sarah Streliski)… _ en une temporalité unique _ tel quelque ruban de Mœbius _,

    où la parole se dévoile _ au subjonctif _ comme image _ « imageante » en son déploiement par la voix… _ et l’image comme parole » _ énonçant et égrenant, à sa façon, large, bien du sens, riche et complexe, « détaillé » par le regard du « spectateur » suffisamment actif, attentif, perspicace (« saisissant«  !), face à l’écran… _, pages 341-342…

    …

    Ce projet est passionnant ! et livre énormément de ce que je nommerai « la poïétique cinématographique » de Claude Lanzmann…
    …

    …
    Titus Curiosus, ce 3 septembre 2009