Catégorie : Rencontres

  • De l’élégance : l’oeuvre de clarinette de Carl Maria von Weber (par Martin Fröst) ; et l’oeuvre de portraits d’Antoon Van Dyck

    En ces temps un peu rudes, et passablement chahutés, avec bien de la vulgarité dans les manières,

    je propose deux petites cures de touche d’élégance : l’une, plastique (picturale) ; l’autre musicale _ même si les œuvres dont il s’agit sont d’époques dissemblables.

    …

    Il s’agira, d’une part, de l’interprétation éblouissante du clarinettiste Martin Fröst, avec, merveilleusement au diapason, le Tapiola Sinfonietta, dirigé de façon particulièrement sensible, juste et vivante, par Jean-Jacques Kantorow, des deux « Concertos pour clarinette« , opus 73 & opus 74 ; du « Concertino pour clarinette & orchestre« , opus 26 ; ainsi que d’une adaptation pour orchestre à cordes _ par les soins de Jean-Jacques Kantorow _ du « Quintette pour clarinette et quatuor à cordes«  opus 34, de Carl Maria von Weber (Eutin, près de Lübeck, 18 novembre 1786 – Londres, 5 juin 1826) _ en un sublime CD BIS-SACD-1523 « Weber Clarinet Concertos & Quintet«  ;

    …

    et d’autre part du livre-catalogue de l’exposition qui vient de s’achever au Musée Jacquemart-André (du 8 octobre 2008 au 25 janvier 2009) « Portraits d’Antoon Van Dyck » (Anvers, 22 mars 1599 – Londres, 9 décembre 1641) : « Antoon Van Dyck  _ Portraits« , sous la direction d’Alexis Merle du Bourg, publié par le Fonds Mercator…

    …

    C’est à l’occasion de la parution d’un nouveau CD de l’excellent clarinettiste suédois Martin Fröst, dans l’excellent catalogue _ suédois aussi _ Bis, je veux dire le CD « Crusell Clarinet Concertos« , avec le Gothenburg Symphony Orchestra, dirigé par Okko Kamu,

    que j’ai passé en revue les CDs en ma possession de ce clarinettiste _ sur le dessus du panier desquels je place aussi  le CD (de chambre, cette fois) « Brahms Clarinet Sonatas & Trio« , par Martin Fröst, donc et Roland Pöntinen, au piano, et Torleif Thedéen au violoncelle : une splendeur aussi ! _,

    …

    que j’ai rencontré l’enchantement de ces interprétations-ci de ces œuvres-là de Weber

    _ composées en 1811 pour le « Concertino » et les deux « Concertos« , et de 1811 à 1815 pour le « Quintette » ;

    et toutes dédiées au « premier clarinettiste de Sa Majesté le Roi de Bavière« , l’exceptionnel Heinrich Baermann (1784-1847).
    …

    Par exemple, l’Allgemeine Musikalische Zeitung d’octobre 1819 déclare :

    « Monsieur Baermann joue avec infiniment de délicatesse et de grâce ; la suavité de son piano et le decrescendo opéré en retenant le son lui gagnent le cœur des dames« …

    …

    Quant à Weber, voici ce que lui-même écrivait à son interprète de prédilection à l’occasion de sa fête, la Saint Henri, le 15 juillet de cette année 1811 :

    « Les souhaits se bousculent en moi

    comme fenouil, comme cumin et coriandre,

    Je ne sais par quoi commencer,

    Je suis , pour ainsi dire, troublé par l’émotion.
    Je vous souhaite avant tout une langue diabolique,

    A laquelle se rattachent des poumons infatigables,

    Les lèvres, aussi durables que le cuir,

    Les doigts aussi souples que les ressorts d’une horloge 

    (…)

    Munich, le quinze juillet

    Le nom du saint du jour du génie de la clarinette. »

    …

    « Depuis que j’ai composé le « Concertino » pour Baermann _ créé à Munich le 5 avril 1811 _, tout l’orchestre est emballé ; et veut avoir des « Concertos » de moi« , écrit Weber le 30 avril…

    …

    Le livrettiste du CD, Jean-Pascal Vachon, écrit :

    …

    « Le premier « Concerto pour clarinette », opus 73, achevé dès le 17 mai 1811, sera créé le 13 juin à Munich ; alors que le second, opus 74, sera créé le 25 novembre, toujours à Munich _ et, toujours, bien sûr, par Baermann, son dédicataire _ ; et, selon le compositeur, joué « divinement » par ce même Baermann. Le compositeur et le soliste présenteront également ces concertos à Prague et à Berlin« …

    …

    Tous ces qualificatifs s’appliquent à la performance ici de Martin Fröst, porté à une incandescence (juste !) _ jusque dans les trois cadences improvisées (magnifiques !!!) à l’enregistrement par le clarinettiste dans les trois œuvres concertantes ! _ par toute la troupe des musiciens du Tapiola Sinfonietta, dirigée par un Jean-Jacques Kantorow tout pareillement « divinement » inspiré !!!

    …

    Une merveille dont on ne se lasse pas ! Un charme fou ! La légèreté vive dans la profondeur _ des débuts (encore mozartiens…) du romantisme _ de la grâce… Et je ne dirai rien de la réussite de l’adaptation concertante du « Quintette » par Jean-Jacques Kantorow, captant le génie de Weber même à la source, en quelque sorte…

    …

    A côté, les œuvres de Crusell paraissent bien moins inspirées ; et l’interprétation des chefs d’œuvre de Mozart demeure, hélas, cette fois-là, plates… Il faut un tel rassemblement d’énergies et de grâces pour se hisser, lors de l’interprétation, à l’improvisation du créateur aux instants (bénis des Dieux) de la composition _ et de leur écriture, alors _ sans rien dire des cadences à, si possible, improviser au concert, pour le virtuose soliste…Tout doit se mettre au diapason du génie qui dicta la coulée de l’œuvre… Et les auditeurs, aussi, forcément : il leur faut, à eux aussi, une sorte d’ascèse : d’abord en s’efforçant de se couper des bruits toujours trop dissonants _ du moins pour cette grâce-là _ du monde alentour ; ensuite, ce que Baldine Saint-Girons nomme « l’acte æsthétique« …

    …

    Quant au choix, au sein de « l’œuvre de portraits » d’Antoon Van Dyck, réuni par l’exposition du Musée Jacquemart-André ; et que présente le livre-catalogue « Antoon Van Dyck  _ Portraits« ,

    quelle joie promise celui-ci rend-il au centuple !!!

    …

    Cet œuvre (de portraits) d’Anton Van Dyck _ celle d’un homme jeune (sa création, commencée à l’âge de dix-sept ans, en 1616, à Anvers, sera fauchée par la mort en pleine gloire, à la cour de Londres, en 1641 _ est, en effet, contemporain de l’éclosion de la musique baroque, elle-même témoin de l’avènement (progressif, au sortir des guerres de religion) de l’individu, appelé à devenir singulier, brillant et virtuose : artiste…

    …

    Ce n’est donc pas pour rien que cette exposition-ci, à Jacquemart-André _ peut se permettre de se concentrer sur le seul « œuvre de portraits » de Van Dyck, au service

    et du roi Charles Ier Stuart d’Angleterre ;

    et d’une aristocratie _ flamande, gênoise, anglaise _ plus ou moins de vieille souche (jusque, carrément, des « parvenus » que Van Dyck présente en « grands seigneurs » : par exemple l’époustouflant  « Portrait de Philippe Le Roy« , en 1630 (de la « Wallace Collection », à Londres) ; ou le « Portrait d’homme« du « Museu Calixte Gulbenkian », à Lisbonne ;

    comme, aussi _ et sans façons _ d’amis peintres : tel le double, merveilleux de vie, « Portrait de Lucas et Cornelis de Wael« , de la « Pinacoteca Capitolina », à Rome…

    …

    Me touche tout particulièrement beaucoup, aussi, l’extrême délicatesse du « Portrait de profil de la reine Henriette-Marie« , du « Memphis Brooks Museum of Arts »…

    …

    Même si je regrette _ en bordelais que je suis… _ de ne pas avoir trouvé ici le « Portrait de la reine Marie de Médicis » au (bref) moment anversois (4 septembre-16 octobre 1631) de son exil-déchéance, un des joyaux du Musée des Beaux-Arts de Bordeaux…

    …
    En son précis et subtil texte de présentation « Du portrait vandyckien » _ aux pages 25 à 41, Alexis Merle du Bourg, commissaire de cette exposition, met l’accent _ voici l’intitulé de ses « chapitres » : « animation et expressivité » et « ennoblissement des modèles et exaltation de la noblesse » _ ;

    …

    met l’accent sur l’art de la sprezzatura de Van Dyck :

    …

    à propos du sublime « Portrait de Charles Ier « à la chasse », du Louvre, il commente :

    …

    « Au sommet de son art, Van Dyck seul parvient à réaliser, à ce degré, la combinaison d‘éthoi contradictoires :

    la conscience de la permanence de l’être ; et celle de la fugacité du moment ;

    la grandeur ; et la nonchalance ;

    la majesté ; et la sprezzatura, cette aisance désinvolte qui résulte du sentiment de sa propre supériorité, dont Baldassar Castiglione, dans son « Livre du courtisan » (1528), l’un des ouvrages les plus influents de la période moderne, fait procéder la grâce.

    …

    La notion de sprezzatura, attitude éminemment aristocratique qui caractérise les modèles de Van Dyck vaut aussi pour toute sa peinture qui ne sent jamais l’effort, alors même que l’on sait qu’elle lui en réclama beaucoup. C’est dans l’union des contraires _ l’oxymore, décidément comme principe clef de l’âge dit « baroque » _ qu’il apparaît insurpassé » _ sublime.
    …

    On pourra comparer le choix des œuvres de cette exposition ; ainsi que celui d’illustrations complémentaires de ce livre-catalogue « Antoon Van Dyck  _ Portraits » ;

    avec celui _ impressionnant en sa richesse _ du beau livre « Antoine van Dyck 1599-1641« , sous la direction de Christopher Brown et Hans Vlieghe, à l’occasion de l’exposition de même titre au « Koninklijk Museum voor Schone Kunsten » d’Anvers (15 mai – 15 août 1999) et à la « Royal Academy of Arts » de londres (11 septembre – 10 décembre 1999), publié aux Éditions Le Ludion & Flammarion :

    …

    la grâce de Van Dyck _ artiste majeur  _ est irrésistible…

    …

    Titus Curiosus, ce 17 février 2009

  • Aimer les villes-monstres (New-York, Los Angeles, Tokyo, Buenos Aires, Londres); ou vers la fin de la flânerie, selon Régine Robin

    Après un très riche « Berlin chantiers _ un essai sur les passés fragiles«  (aux Éditions Stock, en mars 2001)
    _ dans lequel à la manière de Walter Benjamin, elle nous propose, comme elle l’écrit, des flâneries qui recomposent une ville en pleine mutation à travers une réflexion sur la mémoire et l’oubli :
    « Je suis, avant tout, un flâneur sociologique. Je propose ici des balades, aussi bien dans l’histoire que dans l’espace urbain, dans le discours social que dans la littérature. Flâneries mi-théoriques, mi-descriptives, déambulations dans mes lectures et mes lieux, dans Berlin… » _ ;

    …

    et « La mémoire saturée«  (toujours aux Éditions Stock, en mars 2003), une saturation trop proche de l’oubli dans ce que pareille mémoire _ pas assez intime, personnelle ; mais « officielle » _ risque d’avoir de figé,
    …
    Régine Robin poursuit son exploration benjaminienne
    et du devenir des (très très) grandes villes du monde ;
    et du devenir de la « flânerie » du promeneur

    _ pas du touriste, ou de l’homme d’affaire (« ni Venise, ni Dubaï, ni Shanghai« , conclut-elle son livre, page 377 : « et pourquoi pas Montréal ?« , où elle a choisi de résider…) _,
    avec « Mégapolis _ les derniers pas du flâneur« , toujours dans la belle collection que dirige Nicole Lapierre, « un ordre des idées« , aux Éditions Stock, donc, ce mois de janvier 2009.
    …
    La « quatrième de couverture » me semble assez parlante
    pour que je la reproduise ici,
    avant de me livrer à ma propre-lecture-commentaire ; puisque je suis aussi un amoureux passionné de certaines villes…
    …
    Voici :
    « J’habite une mégapole depuis ma naissance _ Paris, où Régine Robin est née en 1939 _ et depuis ma naissance la ville m’habite _ poétiquement _ ; depuis ma naissance, la ville me dévore _ un peu monstrueusement : forcément, une ville, ça « marque » ! _ et je dévore _ avec un joyeux appétit (presque d’ogre, toutes proportions gardées, forcément) _ la ville. Pour moi, elle n’est pas un objet _ à portée de mains, et d’instrumentalisation _, mais une pratique _ plurielle : des pieds (qui arpentent), des yeux, de tous les sens convoqués et passionnément activés _, un mode d’être, un rythme, une respiration _ du corps _, une peau _ en émoi _, une poétique«  _ pour sûr ! A la Hölderlin : « c’est en poète que l’homme habite cette terre«  (et ces villes : humaines-inhumaines…). Ou « la ville comme autobiographie«  (page 28).
    …
    Régine Robin, poursuit la « quatrième de couverture », nous fait ici partager son amour _ et c’est un euphémisme _ des grandes villes, ces cités monstres, mutantes, aux contours indécis.
    Infatigable
    _ la vie est éphémère _ et passionnée, elle les parcourt _ de ses pas _, s’y attarde _ c’est nécessaire pour les connaître un peu (au-delà des clichés-écrans qui nous les dérobent : « volent » !) _, s’y égare parfois _ et c’est un charme précieux…
    …
    Dans ses déambulations, tout la fascine, l’authentique et le toc _ en voie de multiplication, mondialisation commerciale (et numérisation) « poussant »… _, les néons ou la lumière d’un couchant _ à Los Angeles, par exemple _, le monumental comme l’atmosphère d’un coin de rue, la mélancolie d’un quartier déglingué, et les rubans enchevêtrés des échangeurs routiers _ à Tokyo, par exemple, où ce « feuilletage » semble le plus dense…
    …
    Nouvelle flâneuse de la postmodernité
    _ du XXIème siècle _, elle nous entraîne _ déjà quelque peu « migrante » elle-même… _ ainsi de Tokyo à New-York en passant par Londres, Los Angeles et Buenos Aires, dans des périples improbables _ heureusement ! que de découvertes ainsi ! _ et des circuits insolites _ au gré des « programmes de découverte et exploration (ludiques) de la ville » qu’elle-même se donne : un peu à la Georges Perec…
    …
    A Londres, la surprise est au bout _ vers la campagne _ de chaque ligne de métro ;
    à Los Angeles, Harry Bosch, l’inspecteur de police des romans de Michaël Connelly est un guide imprévu ;
    à Buenos Aires, la réalité rejoint la fiction des films de gangsters lors d’une tentative d’enlèvement à main armée
    _ à laquelle la voici, à son corps défendant, malencontreusement mêlée : les balles sifflent ! _ ;
    à Tokyo, le virtuel se confond
    _ impérieusement ! _ avec le réel, dessinant un paysage fantastique.
    …
    Car ces balades urbaines sont aussi des voyages
    _ mentaux (et poétiques) _ entre imaginaire _ collectif, aussi bien qu’intime et éminemment personnel (ainsi les péripéties de l’enquête, à Buenos Aires, sur les traces d’un « secret de famille« , concernant Haim Eiserstein , grand-oncle paternel, devenu Jaime Tiempo, pages 308 à 317… _, littérature et cinéma _ très présents, en effet : et qui peuvent être d’excellents médiateurs de compréhension sensible, face aux clichés-écrans qui, de par le monde, colonisent les imaginaires…
    …
    « Je suis un travelling permanent », affirme celle qui arpente inlassablement les mégapoles de notre temps« …
    …
    Et maintenant,
    ma propre lecture de
    « Mégapolis« …

    …

    « Je ne suis que dans et par les villes, mais elle me fuient, je les aime parce qu’elles m’échappent constamment« , dit Régine Robin page 11, en son chapitre d’introduction, « L’Amour des villes«  : on ne parvient jamais à en faire tout à fait le tour, à les étreindre complètement _ sans compter qu’elles ne cessent, et combien rapidement, de changer aussi (un peu, à la marge)… « Ni archéologie, ni hiéroglyphes, la vie comme une déambulation urbaine«  ; au milieu de tous ceux qui, eux aussi, se déplacent d’un lieu à un autre (de _ ou au dehors de _ cette ville) ; et portent quelque chose de l’air de cette ville ; en un échange de « bons procédés » (du moins quand la ville est positivement inspirante, en vertu du (bon) « génie du lieu »..

    …
    « Une image pour chaque ville comme un immense collage. Budapest, c’est une longue marche dans les feuilles mortes sur l’île Marguerite ; Prague un bruit de tramway brinquebalant dans une banlieue triste _ oui ! _, Vienne, une odeur de café dans une ruelle, Berlin, le silence autour de la synagogue reconstruite de l’Oranienburger Strasse. Il y a aussi le clapotis de l’eau au détour d’un pont, à Venise, près de l’Académie, la couleur du ciel au crépuscule à Buenos Aires, et les matins de givre, à la Bruno Bakery dans le Village, à New-York » _ liste à laquelle j’ajouterai, personnellement, la splendeur des platanes en montant vers Haghia Sophia, à Istamboul ; et les pavés des venelles autour de Campo dei Fiori, à Rome… Ou quelque balcon _ splendide dans sa simplicité _ sur le Tage, à Lisbonne…

    …

    « Mais comment entre-t-on dans une ville, comment débarque-t-on dans une ville inconnue ? _ question que je me suis maintes fois posée, et avec quel plaisir, quand j’ai eu à faire découvrir Rome, et Prague, et Lisbonne... C’est la question qui obsède Olivier Rolin _ dans son spendide « Sept villes«  (aux Éditions Rivages, en février 1988) _ à la rencontre de sept villes qu’il a aimées :

    …

    « Mais par où commencer ? Par le centre, comme tout le monde ? La jalousie de la passion souffre de cette promiscuité. Par la périphérie ? C’est tout de même frustrant. Et d’ailleurs, quel principe d’investigation adopter ? Progresser en spirale ? Carré par carré ? On se convainc vite que cette méthode est impratiquable. Reste alors l’empire du hasard : prendre une ligne de métro et descendre à toutes les stations, ou à une station sur deux, ou à toutes celles qui commencent par l’initiale du prénom de la femme aimée, etc. »

    …

    La solution qu’il choisit est de s’en remettre aux hasards des parcours littéraires : chercher à Prague tous les lieux, les domiciles de Kafka ; à Dublin, ceux de James Joyce ; à Lisbonne, ceux de Pessoa. Pourquoi pas ? _ pour ma part, j’avais choisi de faire découvrir Lisbonne à travers le « Traité des Passions de l’âme » d’Antonio Lobo Antunes ; et Rome, à travers « Entre nous » d’Elisabetta Rasy _ ainsi que Naples, à travers « Je veux tout voir« , de Diego De Silva ; mais ce dernier projet-là, lui, ne s’est pas réalisé… J’avais aussi, dans mes cartons, la Trieste (et environs) de « Microcosmes » de Claudio Magris ; et l’Istamboul d’Orhan Pahmuk (par son « Istanbul _ souvenirs d’une ville« )…

    …

    On peut aussi entrer dans une ville en tombant amoureux de son plan, de sa forme, du tracé de ses rues et de leur nom« , page 14.

    …

    « Entrer dans la ville encore par quelques facettes insolites. Un jour, une de mes amies, tout juste arrivée à Istanbul et ne sachant pas comment « l’entamer », était allée voir un ami _ la seule adresse qu’elle avait manifestement _ qui tenait une petite librairie francophone dans un quartier reculé. Il lui montra une étagère sur laquelle il avait regroupé des romans policiers de langue française dont l’intrigue se passait à Istanbul. C’est comme ça qu’elle a vu la ville, en suivant les personnages, leurs itinéraires, dans un Istanbul qui n’avait rien de touristique _ ouf ! _, m’a-t-elle expliqué en souriant, sachant que j’allais apprécier le propos » _ mettre ses pas dans les pas (poétiques) d’autres (qui ne soient pas des commerciaux), page 15…

    …

    « Désir d’arpenter _ oui ! _, d’explorer _ oui, encore ! _, de flâner _ prendre tout son temps, c’est capital ! (et malheur aux pressés ! ils vont passer à côté du « principal » : à réveiller, telle une « belle-au-bois-dormant », dans les détails !!!) _, de parcourir _ de long et en large _, de monter et descendre _ dans tous les sens _ des avenues, des rues

    en bus, en tramway, en trolley,

    désir de traverser _ vraiment la ville _ en métro, en taxi,

    de filmer, de photographier _ pour ceux qui le souhaitent : pas moi ! je préfère le pari fou et flottant de la mémoire… _,

    de voir des films dans les grands cinémas ou des cinémas de quartier _ quand on demeure un temps certain dans une grande ville _,

    de rester au fond des bistrots  _ ou aux terrasses de café, s’il y en a… _,

    de rencontrer _ surtout ! _ des gens,

    de vivre _ soi-même aussi, par capillarité _ de cette pulsation, de ce rythme _ un point fondamental : cette respiration-souffle de la ville ! _ de la mégalopole,

    d’expérimenter, de « performer » _ absolument : Régine Robin retrouve ici les concepts cruciaux d’ »acte esthétique » et de « Homo spectator » de mes amies Baldine Saint-Girons, en son « Acte esthétique » ; et Marie-José Mondzain, en son « Homo spectator » : deux ouvrages irremplaçables pour mieux ressentir les enjeux civilisationnels (si décisifs pour notre avenir collectif d’ »humains non in-humains« ) de la perception et de l’être-au-monde aujourd’hui !.. _ page 18.

    …

    Survient alors

    _ en la première partie du livre, intitulée « Vers une poétique des mégapoles«  _

    une inquiétude, suggérée à Régine Robin par une réflexion de (l’ami) Bruce Bégout, à propos de son « expérience de Las Vegas«  (in « Dans la gueule du Léviathan. Mon expérience de Las Vegas« , in « Fantasmopolis. La ville contemporaine et ses imaginaires« , aux Presses universitaires de Rennes, en 2005, page 31 :

    …

    « Que voit-on exactement _ mais la justesse (et vérité) du regard est-elle exactement affaire d’ »exactitude » ?.. _ quand on traverse une ville, qu’on y séjourne, que ce soit pour une halte brève ou pour un long moment ? A cette question _ de l’acuité de la perception _ Bruce Bégout, qui s’est installé à Las Vegas dans un motel miteux à la lisière de la ville, jouant à fond le jeu de cette moderne Babylone, répond :

    …

    « Mais qu’ai-je vu ? Beaucoup et pas grand chose ; ou plutôt un « beaucoup » qui est un « pas grand chose » _ mais tout regard est nécessairement partiel, d’après un (leibnizien : monadique) point de vue ! Beaucoup d’enseignes, d’attractions, de machines à sous, de tables de jeu, de joueurs survoltés ou exténués, de serveurs aigris, moroses, ou tout simplement munis du sourire stéréotypé tout juste sorti du congélateur. Beaucoup de signes et d’images, de symboles et de spectacles. Beaucoup de bruits, de lumières et de secoussses. Beaucoup d’argent et de frime. Beaucoup trop de beaucoup » _ d’où le sentiment de la nécessité probable d’avoir (et pas mal !) à décanter et filtrer de ce « trop » là…

    …
    Ces propos me hantent _ confie alors, page 19, Régine Robin. Et si moi aussi dans mes périples urbains à travers le monde, j’allais voir « beaucoup trop de beaucoup » _ aveuglants et assourdissants : brouillant la perception ! _, sans savoir qu’en faire, sans rien assimiler » _ décanter et filtrer, donc.

    …

    Voici alors une réflexion cruciale, page 19 :

    …

    La poétique des mégapoles que je cherche à traquer _ voilà l’objectif méthodologique de ce livre tout simplement existentiel… _

    n’est en rien une saturation _ cf le titre de l’ouvrage précédent de Régine Robin : « La Saturation de la mémoire« , en 2003 _ du regard.« 

    …

    Elle réagit alors à la provocation de sa propre question-inquiétude :

    …

    « J’aime les néons, les décors kitsch, le carton-pâte

    et cette collision _ oui, elle aime les collisions ! _ entre le passé et le présent,

    l’authentique et le pastiche,

    le postmoderne et l’ancien » _ jusqu’à un peu trop (vertigineusement) s’en étourdir ? s’en soûler ?..

    …

    Mais : « Le trop-plein ne m’empêche pas de voir,

    de penser,

    de comparer _ soient les « actes æsthétiques » de l’ »Homo spectator » actif ! et pas (trop) passif, ni dupé (aveuglé) ! _ ;

    et je m’épanouis _ oui ! le ton est intensément jubilatoire ! _ dans ces excès et rencontres de contraires _ qui engagent à prendre la distance minimale critique d’un recul ; pour une focalisation lucide, même en bougé (cf le flou si justement éloquent, en son « dansé », de mon ami Bernard Plossu…

    …

    Et, en effet, « je m’intéresse aux villes monstres, qu’on ne sait plus comment nommer« , met bien les points sur les i Régine Robin, page 21 de ce chapitre introductif, « L’amour des villes« …

    … »

    Régine Robin revendique sa pleine liberté de « flâneur sociologique« , ainsi qu’elle l’écrivait elle-même dans « Berlin chantiers« , ou d’« écrivain indisciplinaire« , comme cela a été récemment écrit à son endroit, in « Une Œuvre indisciplinaire : mémoire, texte et identité chez Régine Robin« , ouvrage collectif paru aux Presses de l’université Laval _ coucou, l’ami Denis Grenier ! _ , à Québec, en 2007 : la précision est intéressante _ et je la fais (parfaitement) mienne aussi ; si je puis me permettre ce parasitisme parfaitement inopportun !
    …

    « Je me promène _ oui ! et Nicole Lapierre, la directrice de la collection « un ordre d’idées« , pratique elle aussi (cf son superbe « Pensons ailleurs« , paru en 2004) cet art de « se promener » aussi par l’écriture ! un art montanien !!! l’expression est d’ailleurs « tirée » des « Essais » de Montaigne : « Nous pensons toujours ailleurs » (in « De la diversion« , Livre III, chapitre 4) _ entre les disciplines, les formes, les esthétiques, les textes et les images,

    au courant certes de ce que les spécialistes écrivent sur le sujet,

    mais sans être dans l’obligation _ universitaire ? _ de les suivre, d’adopter leur terminologie ou leur point de vue. Si ce livre s’appuie sur un certain nombre de lectures et de références,

    il tente de les laisser à l’arrière-plan _ n’étant jamais que des outils _, de ne pas s’encombrer _ le regard, en voyage, doit être le plus alerte (fin et léger) et vif possible ! _ de leur cortège.« 

    …

    Quant au choix des mégapoles (à aller regarder),

    Paris a été écartée « par trop grande proximité« , alors que Régine Robin veut « être une anonyme dans les villes, une ombre, une passante« . Elle veut « se laisser surprendre et ne pas avoir de souvenirs à chaque carrefour, à chaque station de métro, à chaque arrêt de l’autobus« , page 23.
    …
    Pourquoi avoir écarté « Le Caire, Lagos, Johannesburg« , « Istanbul« , « Bombay« , « Séoul« , « Jakarta« , et « surtout Mexico«  ; « São Paulo« , « Pékin, Shangai«  ? Parce que « il ne s’agit pas pour moi d’une étude exhaustive,

    mais de rencontres existentielles, subjectives _ et donc assumées avec ce fort coefficient-ci ! existentiel-subjectif, donc ; gage de voie vers la vérité ! _, avec une mégapole,

    d’une rêverie _ en partie, un peu _ ;

    d’une expérience, d’une performance _ vécues un peu longtemps sur le terrain…

    …

    Et elle précise : « J’ai choisi des villes que je connaissais déjà, où j’étais déjà allée, parfois plus de quatre ou cinq fois pour de courts ou de longs séjours (comme à Buenos Aires, Los Angeles ou Londres), où j’avais vécu (New-York), où je pouvais comparer les impressions d’une première fois avec celles d’une deuxième (Tokyo).

    …

    J’ai choisi des villes dont je connaissais la littérature et le cinéma _ le filtre de regards d’artistes est rien moins qu’anodin ! et enrichit et l’exploration de la découvreuse-arpenteuse, hic et nunc, sur le terrain ; et le plaisir du lecteur !!! _,

    où j’avais des amis _ c’est important : avoir à qui parler : manifester et échanger des impressions en s’adressant à quelqu’un qui vous répond vraiment _, quelques points d’appui,

    où je pouvais être accompagnée, attendue, accueillie _ sans avoir à subir, trop frontalement et de plein fouet, la violence d’une solitude prolongée dans la jungle de la ville… Car « traverser les mégapoles, maintenir contre vents et marées la spécificité du flâneur, nécessite _ bien sûr ! _ quelques _ élémentaires _ précautions. Les mégapoles, même celles du « premier monde » génèrent _ en effet _ la peur. Le fait que je sois une femme entre deux âges, pas forcément une touriste mais une étrangère à coup sûr, une flâneuse insolite, n’est pas indifférent aux difficultés que je rencontre. Cela m’expose, me fragilise. Je dois à tous moments en tenir compte. Ces villes recèlent d’immenses zones de pauvreté, de même que des zones de crime ; et elles exigent un code _ à maîtriser _ pour s’aventurer hors des sentiers battus. A New-York, dans le métro, en 1974, j’ai failli me faire assassiner. A Los Angeles, un jour, dans l’autobus 20, le long de Wilshire Boulevard, un « fou » est monté et, sous la menace d’un revolver, a dévalisé tout le monde, à commencer par le chauffeur. Buenos Aires est une mégapole intermédiaire dans laquelle j’aime me promener ; pourtant, en 2005, en plein quartier chic de la Recoleta _ le quartier de mon cousin Adolfo Bioy Casares et de son épouse, Silvina Ocampo _, j’ai été témoin d’une tentative d’enlèvement à main armée, digne d’une scène de film de gangsters », page 24.

    …

    En ressort, page 26, « une poétique des mégapoles, une poétique de ces temps où l’aura nous a définitivement _ c’est la thèse de Régine Robin, américaine de Montréal _ quittés ; et où la reproductibilité technique, dans sa modalité _ benjaminienne _ de simulation, a fait s’évanouir l’original à tout jamais _ cela, cependant, doit se discuter : Régine Robin, un peu trop sociologue et pas assez philosophe, cédant un peu trop vite (à mon goût du moins !) à la pression (médiatitico-capitalistique, si j’ose dire) du « c’est ainsi ; et pas autrement » ; « il n’y a pas d’alternative » : peut-être que la toute récente crise financière (de cet automne 2008) va remettre (enfin !) à une plus juste place ces clichés dans le sens d’on sait (bien) quel vent !..

    …

    « Comme déambulatrice, comme flâneuse contre vents et marées,

    touriste à mes heures mais touriste décalée _ presque tout le temps _,

    sociologue

    ou artiste,

    photographe à d’autres moments,

    je prends la mégapole comme elle se donne _ oui ! elle s’y confronte… _ : grandiose et terrifiante, métamorphosée,  excitante et méconnaissable quand on l’a connue il y a vingt ans, trente ans auparavant, souvent médiocre, banale, toujours complexe et fascinante.

    …

    J’ai aussi mes moments de nostalgie _ beaucoup à Buenos Aires, particulièrement, cette cité de « charme » _, mes coins-perdus-aujourd’hui-disparus,

    mais je découvre que l’esthétique de la déglingue est une donnée fondamentale de notre temps qui n’est pas sans charme _ le charme, oui : un facteur décidément majeur (puissant !) tant des villes évoquées que de l’écriture qui les évoque ici, en ce « Mégapolis« …

    …
    Je sais que nous vivons dans un monde de réseaux, d’interconnexions, de déambulations plus semblables à des bandes passantes ou à des jeux vidéo qu’aux piétons et flâneurs des temps baudelairiens ; que l’ère digitale, les GPS, les écrans de contrôle, les téléphones portables, que tout cela est notre horizon,

    mais je m’abandonne volontiers aux surprises du transit, des transferts, des flux, de la circulation _ sur l’ère de la vitesse, lire Paul Virilio…
    …
    Je cherche ce qui peut faire image des mégapoles aujourd’hui,

    les montages et collages hétérogènes,

    les perceptions subjectives

    qu’il faut développer

    pour créer de nouveaux langages, de nouvelles images,

    sans succomber _ voilà le danger _ à ce que véhiculent, en permanence _ en un blitz-krieg terriblement efficace, à terme… _ les stéréotypes du marketing.

    …
    Je cherche, en un mot, les nouvelles « manifestations discrètes de la surface »,

    à rendre compte de la transformation postmoderne des perceptions de l’expérience, des nouvelles formes de la ville sensible,

    à traquer les fantasmagories et illusions d’aujourd’hui, induites par le fétichisme de la marchandise _ oui ! des « produits » comme des « services » _ dont l’envahissement est encore plus fort _ certes _ aujourd’hui que dans les années vingt.
    …
    Ce qu’il nous faut aujourd’hui,

    c’est une transformation complète du regard _ selon d’autres rythmes _, une nouvelle façon d’appréhender les mégapoles,

    ces villes qui, dit-on, n’en sont plus«  _ page 27.

    …

    A cet égard, le concept de « ville générique » que forge Rem Koolhaas est riche de significations, à bien le lire (pages 58 et 59) : elles « se caractérisent par la disparition progressive de leur identité. La ville générique, c’est ce qui reste quand on _ cherchez qui ! _ a éliminé la prévalence de l’histoire, de la culture spécifique matérialisée dans le patrimoine, dans son ensemble architectural historique« . Et si « il y a bien, presque partout _ encore… _ des centres historiques

    dont certains ont été préservés,

    d’autres réhabilités, plus ou moins restaurés, parfois reconstruits à l’identique

    et qui sont voués au prestige, au tourisme _ une industrie substantielle, toutefois, dont on ne peut pas se passer de tenir compte, par conséquent (dans la logique gouvernante, du moins) _, au patrimoine _ hérité, tant bien que mal, du passé _ ils sont en voie de muséification ;

    et la vie quotidienne s’en est presque retirée _ comme à Venise, la ville dont est maire le philosophe Massimo Cacciari.

    …

    Le reste, la vraie ville _ vivante et productive _, c’est la ville de plus en plus libérée _ l’expression n’est que trop significative ! _ du centre historique _ et de son poids (terrible) d’obsolescence (ou ringardise) face au postmodernisme !

    …
    La ville générique est souvent _ esthétiquement (et/ou humainement) ; mais qui, statistiquement, s’en soucie encore, en notre postmodernité performante ?.. _ médiocre, informe et interchangeable _ capacités (technologiques et autres) de délocalisations aidant… On la retrouve partout dans ses diverses fonctions _ qui (seules !) la légitiment _ avec ses centres d’achat _ ou plutôt de vente !!! _, ses logements _ il le faut bien ; pour certains, du moins… _, ses stations-service _ tant qu’il y aura des voitures, et de l’essence, et du pétrole, du moins, aussi ! _, ses parkings, ses cafés _ pour stationner un peu quelque part _, ses métros _ pour se déplacer ailleurs _, ses bidonvilles _ pour les « laissés-pour-compte » _, ses terrains-vagues et ses voies de circulation rapide qui souvent la parcourent et la traversent _ certains aimeraient bien qu’il n’y ait même rien que des flux…
    …
    En elle _ la ville générique selon Rem Koolhaas, donc _, très fréquemment, la distinction entre centre et périphérie s’estompe ; les centres prennent parfois _ carrément ! _ l’aspect de banlieues ; et les périphéries ou quartiers excentrés se dotant de simili-centres _ ces éléments de distinction-indistinction-là mobilisent toute l’attention de Régine Robin, en son exploration du Grand Londres, par exemple…

    …

    Elle peut _ mais c’est accidentel et fort contingent… _ ne pas manquer de charme, mais elle partage avec les autres un air de famille _ sans doute rassurant, si tant est que la métaphore de la « famille » convienne : mais il ne s’agit que d’un vague « air » ; et les familles sont re-composées !..

    …

    Elle est éphémère, modeste _ pas impressionnante : petite-bourgeoise, sans rien de proche qui lui soit trop étranger ! _, n’ayant pas été conçue pour durer _ tout passe, tout casse, et plus encore, tout lasse ! _ longtemps, contrairement aux anciens ensembles architecturaux du centre.
    …

    Elle est immense et complexe, diffuse, éparpillée, sans densité _ pas trop de proximité : laquelle confinerait par trop à de la promiscuité…

    …
    Ville de réseau _ et par là de passages _, et non plus uniquement de territoire,

    elle apparaît souvent comme n’étant plus une « ville » (!), encore moins une ville « authentique » _ que d’incongruités, désormais, en notre postmodernité, page 59…

    …

    Mais aux page 81-82-83, en conclusion du deuxième chapitre, « la ville sensible« , de cette première partie du livre, « Vers une poétique des mégapoles »,

    Régine Robin répond à l’inquiétude que peut susciter cette « ville générique«  (selon Rem Koolhaas) : « Faut-il craindre alors la généralisation de cette « mémoire générique » qui remplace la mémoire organique des lieux ? C’est encore Koolhaas qui suggère que

    plus l’histoire disparaît de nos mémoires et de nos villes,

    plus elle est célébrée dans des endroits spécialement construits pour _ hypocritement ? _ la mettre en avant, dans des quartiers hyperstylisés et hyperthéâtralisés,

    de vrais décors qui génèrent une ville « déjà vue »,

    la ville et son passé comme on « doit » _ désormais, et tout un chacun _ se les représenter.
    …

    Cette mémoire générique, cette mémoire recyclée

    est notre imaginaire _ collectif, de propagande _ d’aujourd’hui, un imaginaire de synthèse _ c’est le cas de le dire…

    …

    C’est comme si l’on devait choisir

    entre la pétrification (la muséification des centres)

    et la production permanente de l’amnésie _ en sus des anesthésies galopantes ! déjà… _ par la reproduction du même _ et certes pas la découverte de (ou l’attention à) l’autre ! _ sur d’immenses espaces banalisés.« 

    …

    Cependant, poursuit Régine Robin, « il est peut-être possible de vivre la mégapole autrement _ pour quel pourcentage de population, toutefois ? Voici alors sa position : « Je ne crois pas _ c’est un acte de foi _ aux mémoires figées. Toute mémoire _ certes _ est déjà médiée _ mais par quoi ? et par qui ? et dans quels objectifs ? _, déjà sémiotisée ;

    …

    et l’image d’une ville, même quand elle se donne dans la « disneyfication », dans la caricature _ infantilisante : style « papa-maman » ad vitam æternam, comme cela s’entend désormais presque partout : « allo- maman-bobo !« ... _,

    peut à tout moment être déstabilisée. Elle est toujours vacillante ; le regard la déconstruit.
    …
    Les villes génériques, ces polypalimpsestes, ces kaléidoscopes rendus à la banalité, ne changent rien à ce tremblé _ riche de potentialités ; poïétique _ de l’image.

    …

    Eviter avant tout l’écueil de la réification _ oui ! mais par quels moyens, par quels dispositifs de prévention ? Et de qui pareil « évitement » est-il donc l’affaire ? du sujet ? du passant, du flâneur ? du citadin ou du visiteur ? ou bien des architectes et urbanistes, et autres aménageurs, à tous égards, de la ville ?.. D’où surgit ce qui vient « résister » à la réification ?

    …
    Et Régine Robin d’évoquer alors « quelque menthe sauvage« , « même sur les façades les plus léchées« , « qui fera émerger tout à coup de l’inquiétante étrangeté«  _ mais pour qui ? _ ; « de l’ombre« , « quelques traces dont on a _ provisoirement ? _ perdu le sens, mais qui insistent«  _ vers qui ? _ ;

    …

    « quelques espaces vides, muets, qui fragilisent et déstabilisent le sens déjà là » _ mais pour qui ?

    …

    Quant à elle, Régine Robin _ mais qui n’est pas n’importe qui ; avec son histoire (et une culture) issue(s) de Pologne (et d’Europe ; dont Paris et la France) :

    « J’arpente des villes qui ne se superposent pas tout à fait à leur plan, à leur forme, à leur rythme, à leur dynamique sociale,

    des villes qui résistent toujours aux significations qu’on _ certains ? qui ont un peu plus de pouvoir (que d’autres) ? _ leur donne.« 

    …
    « Ainsi, les mégapoles, de transformations en métamorphoses, deviennent semblables au navire Argo dont toutes les pièces ont été changées, mais qu’on reconnaît malgré tout comme étant le navire Argo. Il ne me déplaît pas d’évoquer la mégapole comme un grand navire dont tous les quartiers ont été modifiés ; et qui part à la dérive…«  : comment interpréter et évaluer pareille « dérive » ?..

    …

    Le troisième volet de cette partie de présentation d’une « poétique des mégapoles« , s’intitule, assez historiquement : « du flâneur au nomade«  :

    …

    « Le flâneur avait été _ page 84 _ une figure fondamentale du grand projet de Walter Benjamin resté fragmentaire » ; cf « Paris, capitale du XIXème siècle« …

    …

    Régine Robin cite alors « Identifications d’une ville » de Dominique Baqué : « Plus de flâneur, mais la figure anonyme de celui qui traverse la ville.« 

    …

    « Certains, comme Stefan Morawski, pensent que la flânerie est encore possible lorsqu’on ne succombe pas à Disneyland, quand on se questionne et remet en question les fausses utopies, les univers paradisiaques de la consommation de masse _ tiens donc ! _, quand on résiste au simulacre. (…) Mais suffit-il de « résister » pour que le flâneur _ déjà mort !!! _ ressuscite ? Il semble que les ruses du simulacre soient incommensurables _ redoute Régine Robin : qui vit à Montréal ; et pas à Paris : le lieu d’où l’on écrit importe au diagnostic ; surtout en matière de « course à la postmodernité », dont nous sommes en permanence « abreuvés »…

    …

    La mégapole imposerait un autre tempo _ voilà ! Plus de _ baudelairiennes _ passantes, de regards brefs échangés _ quelle peine ! _ avec une inconnue, plus de saisie éphémère de l’instant _ et donc d’accès (spinozien : « nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels«  _ dans « l’Ethique« ) à l’éternité ! _ ; seulement des anonymes _ sans regard, ni visage !!! _ traversant des lieux indifférenciés ; plus d’errants qui hantent _ un peu longtemps _ les rues ; d’ailleurs plus de rues, mais des esplanades, des espaces, des centres commerciaux, des surfaces » _ sans directions, page 87.

    …

    « L’examen du motel, du mode de vie qu’il implique, permet à Bruce Bégout _ dans « Lieu commun _ le motel américain » _ d’opposer le nomade moderne _ américain, d’abord _ au flâneur des villes européennes du XIXème siècle et du début du XXème siècle. Le nomade lié à la civilisation automobile est un être « ambulant, errant sur les routes désertiques… sans destination ni passé ». (…) Rien ne s’oppose autant à ce nomade circulant que le flâneur qui arpente _ voilà le mot important _ les villes européennes compactes et denses, qui, même s’il joue _ oui ! _ de l’étrangeté, de la distance, de l’air blasé, comme le disait Simmel _ un autre grand ! _, se trouve toujours dans un environnement familier dont il voudrait se défaire _ si peu que ce soit… La rue est son lieu d’élection. Il est chez lui, quoi qu’il en dise. Ce qu’il cherche dans la ville où il a ses repères, c’est précisément à leur échapper _ un peu, les faire « jouer », leur donner quelque peu du « tremblé » _, à se sentir autre, à s’altérer _ s’augmenter d’une part d’autre, où il soit davantage (et un peu mieux) lui-même ; et avec d’autres que lui… Il est en quête _ et pas le nomade : lui ne recherche rien ! ni lui-même, ni quelque autre personne ; de « personne », d’ailleurs, si je puis dire, il n’y a plus… pfuitt… ; le désert tout efface… _ de l’incongru, de ce qui est en marge, de ce qui vient rompre _ un peu _ la _ trop grande ; et pesante _ familiarité des lieux. Le flâneur se laisse dériver, flotter, parce qu’en fait il a la _ relative, fluctuante, délicieusement tremblotante _ maîtrise du processus _ oui ! Il ne peut _ ni ne veut _ s’abstraire de son environnement _ ils se nourrissent mutuellement _, de son esthétique du choc _ minimal _, de son goût de l’inattendu _ heureusement surprenant. Il poursuit, dit Bégout, ce que le véritable errant fuit. (…) C’est lui qui est en état d’hypnose, jamais le flâneur. Loin du savoir raffiné de ce dernier, c’est un analphabète urbain _ au secours, les GPS !!! Ce n’est pas auprès de lui qu’on trouvera une psychogéographie de la ville, ou quelque dérive que ce soit. (…) Bégout fait de ce nomade l’archétype de l’Américain perpétuellement en mouvement, non pas l’héritier entreprenant de la Frontière d’autrefois, mais l’homme qui n’étant nulle part chez lui, n’est que pure mobilité, toujours en partance, on the road ; et toujours dans un ennui _ abyssal ! _ qui n’a plus rien de mélancolique ou de romantique _ celui du rien (= nihiliste), pages 101 et 102.

    …

    Avec cette ultime notation, empruntée à « L’éblouissement du bord des routes« , concernant le travail de (l’ami) Bruce Bégout :

    …

    « Le beau texte de Bruce Bégout, après plus de cent pages de critique acerbe, se termine par cette confidence _ que semble partager Régine Robin _ : « Celui qui pense que j’agis de manière ironique et que je m’octroie les plaisirs faciles de la satire se méprend. Il n’a rien compris à ma démarche. Cette sous-humanité morcelée et esseulée, c’est moi. »

    …

    Commence alors la seconde partie du livre, avec les passionnants chapitres « Désir d’Amérique » _ « Le blues de New-York » et « Los Angeles la mal aimée » _ ; « Tokyo, la ville flottante » ; « Buenos Aires _ la ville de l’outre Europe » ; et « L’Europe aux nouveaux parapets : Londres« . Tous très différents, et idiosyncrasiques. Je n’en dirai rien ici, en laissant toute la surprise _ et la richesse de la découverte personnelle _ au lecteur du livre.

    …

    Cependant,

    l’écriture de ce livre est antérieure à deux événements venant d’affecter un peu brutalement _ deux césures de l’automne 2008 _ notre identification du « réel », et, en conséquence, le « réalisme » :

    …

    la crise du capitalisme ultra-libéral _ et les récessions en cascade qui commencent à s’ensuivre… _ ;

    et le remplacement de George W. Bush par Barack Obama, à la tête de la puissance (politique) américaine…

    …

    Comment va se comporter le « business »

    en particulier en sa composante urbanistique ?

    Still, as usual ?..

    …

    Quel va être le devenir des mégapoles ?

    …

    Nous allons bien voir ce qui ne va manquer d’advenir maintenant,

    et de ces villes-monstres,

    et de ces humains pas tout à fait encore in-humains

    _ pour reprendre le concept de « non-inhumain » de Bernard Stiegler (dans « “Prendre soin _ De la jeunesse et des générations« ) _,

    qui les peuplent, les traversent ; et parfois même _ ô incongruité ! _ les arpentent…

    …

    Dans tous les cas,

    un livre passionnant que ce « Mégapolis » de Régine Robin : un très grand livre !!

    où l’on découvrira beaucoup de cette regardeuse passionnée…

    …

    Titus Curiosus, ce 16 février 2009…

  • Incarner la voix ferme, vibrante et chaleureuse _ mains comprises _ de Montaigne sur la scène : le « Montaigne » de Thierry Roisin (et Yannick Choirat) au TnBA

    Chaque lecteur de ce formidable livre _ parlant _ que sont les « Essais » de Michel de Montaigne

    a probablement « son » Montaigne _ et variant, encore (= s’enrichissant !), au fil des années, et de ses (renouvelées) lectures ; tant mille sentiers (d’infinis trésors) partent, en la moindre de ses (longues) phrases, des bonheurs d’expression (et pensée : intimement mêlés comme bien rarement !) « à sauts et à gambades« …

    …

    Le « Montaigne » de Thierry Roisin

    s’incarne, magnifiquement vivant, en la performance

    _ jusqu’à sa (propre) mise à nu d’auteur-écrivant, je veux dire, lui, Montaigne (28 février 1533 – 13 septembre 1592), osant parler, comme bien rarement jusque là ! à la première personne du singulier : à son secrétaire _ ici absent : sans doute hors-scène _ qui note, et souvent à la volée _ du moins c’est ce que je me représente, de mon fauteuil _ ;

    …

    qui note, et souvent à la volée, donc,

    cette pensée sans cesse naissante et renaissante, florissante ; et se précisant en s’allongeant plutôt qu’en se coupant, ou s’abrégeant ; cette pensée de chair _ comme rarement, en les Lettres de notre pays ; pensée issue aussi, et à brassées, des émotions du corps et des affects sensibles, ultra-sensibles _ ; cette pensée qui court et vole et s’enrichit en permanence : « tant qu’il y aura de l’encre et du papier« , dit-il ; et tant que lui-même, Montaigne, aura, du souffle… _

    …
    Le « Montaigne » de Thierry Roisin

    s’incarne, donc, et combien magnifiquement,

    en la performance épatante _ même si le plus souvent parfaitement sereine _ de Yannick Choirat,

    …

    le comédien seul à parler et se mouvoir _ sur le tapis-roulant de la vie (ou « branloire pérenne » probablement héraclitéenne : « tout coule » ; « on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve » : la Dordogne, en ce cas…) _

    …

    sur une scène-tapis roulant sans cesse en mouvement ;

    …

    mais selon divers rythmes toutefois :

    …

    « je « passe » le temps, quand il est mauvais et incommode ; quand il est bon, je ne le veux pas « passer » ; je le retâte ; je m’y tiens ; il faut courir le mauvais et se rasseoir au bon« , dit-il, en son « dictionnaire tout à part » lui… ;

    …

    rythmes

    que scandent les deux musiciens, Agnès Raina, flûtiste, et Samuel Maître, clarinettiste, interprétant une musique originale de François Marillier ; et hors tapis-roulant, eux deux, de chaque côté de la scène et sur le devant ;

    …

    avec même, à la fin, en ce tapis-roulant, une prairie (de vrai gazon, d’herbe vraie : afin de reposer, enfin, peut-être, et se décomposer en douceur, en l’humus commun ;

    quand il s’agira d’avoir à cesser _ enfin… _ de bouger _ soi-même, du moins) ;

    …

    au TnBA (jusqu’à vendredi soir prochain, 13 février)

    …

    face aux choses

    _ et même oiseaux, en couple (et « mouches à miel », en ruches) _

    …
    venant, chacune _ les choses, chacune à son rythme _ à son heure, à sa rencontre,

    …

    en la surprise, chaque fois (éclairage et musiques le ponctuant de leurs variations sensibles rythmées) de leur inépuisable _ merci la vie ! _ diversité ;

    …

    dans le dispositif d’incarnation _ vraiment ! _ du texte (ou plutôt parole vivante) des « Essais« , en extraits choisis pour nous _ et disponibles intégralement sur le programme ad hoc)

    …

    qu’a conçu et réalisé le dramaturge metteur en scène _ périgordin lui-même !!! de la vallée de la Dordogne (au Bugue) _, Thierry Roisin…

    …

    Car Montaigne « s’essaye » en permanence à nous parler, à nous, chacun, au-delà du cercle de ses parents et proches auxquels ce « portrait en pied » que sont les « Essais » est d’abord, en priorité, destiné, avec une formidablement joyeuse liberté ; et de ton, et de sens !!!

    …

    Et le livre, inaugurant la vraie modernité du « sujet » (humain)

    _ « Bien faire l’homme« , nous dit-il en son ultime essai « De l’expérience« , livre III, chapitre 13 : et c’est même le dernier mot de ce Montaigne-ci _ le « personnage » représentant l’auteur toujours vivant des « Essais« , sur ce tapis-roulant d’herbe verte-là ! _,

    assumant sa pensée et sa parole (singulières, propres) ;

    …

    et le livre

    donne tout aussitôt naissance _ lui, Montaigne, n’étant alors plus là _ au « genre » _ tout à la fois libre et exigeant ; et aussi exigeant que « libre » ! _ des « essais«  : en commençant par Bacon en Angleterre (où les « Essais » ont été très vite traduits, par Florio) ;

    …

    Bacon, initiateur de la méthode expérimentale dans les sciences…

    …

    « Genre » tout neuf, s’inspirant, donc, en sa vivacité joyeuse _ et tout aussitôt féconde _, de la visée d’honnêteté libre et objective, autant que ludique et ouverte, de Montaigne ;

    …

    visée exemplaire

    sans s’être jamais voulue didactique ou doctorale : par la seule vertu vive, allègre (et sans lourdeur), de l’exemple « honnête », plus qu’ »utile », d’abord ;

    …

    cf le titre de l’essai inaugural du livre III : « De l’utile et de l’honnête« …

    …

    Et Yannick Choirat a cette merveilleuse vitalité-là ; ludique, tonique, et pleine de sainte colère, aussi, parfois :

    …

    il incarne à généreuses brassées la jeunesse portante (et inspirante sans didactisme) de Montaigne ;

    …

    ainsi que la liberté de sa totale nudité

    pour le lecteur qui sait le lire ; et converser _ aussi librement que lui _ avec lui, en lucide confiance, sans finasseries ou détours : car « un parler ouvert ouvre un autre parler

    et le tire hors,

    comme fait le vin

    et l’amour » _ oui ! au chapitre 1 « De l’utile et de l’honnête« , en ouverture du Livre III des « Essais« .

    …

    Et le texte des « Essais » est si riche, déjà (à incroyable profusion !),

    que ce sont mille découvertes, pour nous qui regardons et écoutons, en 80 minutes, à peine, sur cette scène tapis-roulant…

    …

    Qui connaît les mille perspectives, échappées sur la campagne, et aussi luxuriants recoins, des « Essais« , en mille et unes couches proliférantes superposés ?..

    …

    Ainsi, qui avait déjà fait son miel de ce sublime passage _ incarné si épatamment ici par le jeu flamboyant, éloigné de tout maniérisme : vif, tout simplement ! _, des « mains parlantes » de Yannick Choirat ?
    …

    Le voici donc, pour le seul plaisir _ faute du jeu (magnifique) du comédien sur la scène _, du texte ici

    (dans l’essai 12 du livre II, « Apologie de Raimond Sebond« ) :

    …

    « Quoi des mains ? nous caressons, requérons ; nous promettons, appelons, congédions, menaçons, prions, supplions, nions, refusons, interrogeons, admirons, comptons, confessons, repentons, craignons, vergognons, doutons, instruisons, commandons, incitons, encourageons, jurons, témoignons, accusons, condamnons, absolvons, injurions, méprisons, défions, dépitons, flattons, applaudissons, bénissons, humilions, moquons, réconcilions, recommandons, exaltons, festoyons, réjouissons, complaignons, attristons, déconfortons, désespérons, étonnons, écrions, taisons » _ aussi, provisoirement…

    …

    Montaigne est, fondamentalement, ce « rencontreur » que Thierry Roisin et Yannick Choirat, aidés de quelques autres _ comme cela se doit au théâtre _, nous donnent, à notre tour, à « rencontrer » ici, sur la scène du TnBA, ainsi : venant nous parler avec les mains aussi

    _ soit « mains comprises » !… _

    comme font les Gascons, du midi…

    …

    Bon « Montaigne«  _ « mains comprises », donc ! _ de Thierry Roisin (et Yannick  Choirat) !

    …

    Titus Curiosus, ce 11 février 2009

  • Daniel Mendelsohn : apprendre la liberté par l’apprendre la vérité : vivre, lire, chercher

    Avec le recul 1) de la lecture

    2) de la re-lecture de « L’Étreinte fugitive« 

    3) de l’écriture d’un article selon ma méthode d’attention intensive au détail de grands livres : mon article d’hier, 8 février : « Désir et fuite _ ou l’élusion de l’autre (dans le “getting-off” d’un orgasme) : “L’Etreinte fugitive” de Daniel Mendelsohn »
    …
    je puis affirmer le génie de Daniel Mendelsohn
    :
    …
    fait d’un incroyable humour, d’un refus de tout didactisme grossier (alors que lui-même _ je veux dire, lui, Daniel Mendelsohn, l’hébergeur de ce génie d’auteur _ enseigne la littérature, de son métier) en son écriture
    d’enquêtes patientes, infiniment patientes, culbutant les clichés et les mensonges et les mythes, tant familiaux que communautaires…
    …
    D’où, peut-être, un certain goût de sa part pour le pays de Montaigne, de La Fontaine, de Marivaux et de Proust…
    …
    Car pas plus que « The Lost » (= « Le Perdu« ) n’est un livre sur la Shoah,
    « The Elusive Embrace » n’est un livre sur (ou à la gloire de) la communauté gay ; et de ses pratiques…
    …
    C’est un livre _ non didactique _ sur la recherche de la liberté (personnelle) par l’enquête patiente, obstinée et incorruptible de la vérité,
    à travers les récits, les histoires, les points de vue toujours plus ou moins biaisés (voire, sinon menteurs, du moins mensongers) des uns et des autres…
    …
    Pour ce dernier livre,
    on y apprend
    que l’auteur n’a cessé de se chercher, et d’échapper aux pressions dominantes,
    quittant l’étouffement d’un lieu (d’un ghetto)
    pour la position un peu plus en recul, de côté, voire en léger surplomb, d’un autre,
    mais mobile…
    …
    Quitter un ghetto juif, quitter un ghetto gay ; et toujours selon une logique de recherche de vérité,
    qui, aussi, forcément, fait « bouger » des positions et « chavirer », au moins un peu, quelques masques,
    mais sans scandale, en se faufilant plutôt,
    sur les ailes (portantes) de certains désirs…
    et non sans audace, et courage.
    …
    Beaucoup d’humour, donc ; et nul didactisme (ni militantisme) là-dedans. Beaucoup de rythme dans le déplacement et le bouger, surtout.
    …
    La personnalité naît de désirs, en effet,
    et elle surfe dessus (et avec)… En essayant d’être honnête. Mais pas comme Alceste ; plutôt comme Philinte (du « Misanthrope » de Molière, en 1666).
    …
    Je n’ai rien dit hier de la superbe prise de conscience par Daniel Mendelsohn _ aux pages 44 à 47 de « L’Étreinte fugitive » _,
    de la présence en son propre nom « Mendelsohn »
    des signifiants « men » et « de« 

    qui caractérisent l’impulsion dominante de la langue grecque ancienne :
    …
    celle menant (la phrase) « d’un côté« , puis « d’un autre côté« ,

    …
    et son balancement à la fois agonique et conflictuel ; mais aussi tout un art de la nuance, de la composition ;
    et d’un « compromis » à construire
    _ telle une paix active, dynamique _, mais sans compromission, ni renoncement, défaite à plate couture, reddition sans conditions…
    …
    C’est cet art-là de la paix active, art présent chez Spinoza, comme chez Montaigne, comme chez Proust,
    je veux dire la clé de leur œuvrer, et donc de ce qui demeure de plus actif et dynamiquement vivant en leur œuvre,
    qui constitue aussi la démarche
    et existentielle,
    et d’auteur,
    de Daniel Mendelsohn.

    …

    La constitution toujours en chantier (artiste) d’une identité ouverte ;

    et ouverte tant sur l’écheveau diapré des fils de sa propre filiation, en amont (de soi),

    que sur la filiation, en aval, d’œuvres _ et/ou d’enfants : issus en partie de soi (ou par soi) ;

    de soi comme passeur et transmetteur d’égards et de soins

    eux-mêmes ouverts…

    …

    Avec un goût de la beauté, pas nécessairement tragique (et promise à une mort toujours trop précoce _ telle celle de sa grand-tante Ray, en 1923 : cf “Les Disparus“ et le chapitre « Mythologie » de “L’Étreinte fugitive“),

    mais simplement mortelle parce que vivante ;

    …

    d’où le poids de vérité de l’inscription (page 43)

    que le professeur Wlassics avait fait rechercher à ses étudiants,

    parmi les tombes, dont certaines très anciennes, du cimetière de l’Université de Virginie, à Charlottesville,

    du vers d’Eschyle :

    …

    « La vie est un campement bref« … Il est urgent de l’apprendre…

    …

    En tant que livre, cet opus de 1999 qu’est « The Elusive Embrace »
    est sans doute un peu moins « achevé » _ lissé, peaufiné _ que « The Lost« , en 2006,
    mais il est profondément émouvant,
    à suivre, nous ses lecteurs, les découvertes
    _ et beaucoup « par surprise » _ courageuses de Daniel Mendelsohn,
    et son art de « rencontrer »
    : et pas seulement des corps (ou des torses) sans visages, sans regards, sans mots à dire…

    …
    A la question _ « au lecteur » français, page 12 _ de qui l’a le plus « marqué »
    en ses relations aux
    (divers) autres,
    il faut bien constater
    , rétroactivement, que la part de (l’amie) « Rose« , et surtout du petit Nicholas, bébé encore en 1999,
    n’est certainement pas la moindre _ même si cela est tout particulièrement discret sous la plume de Daniel Mendelsohn, et nécessite une certaine attention à la lecture ; qui peut ne pas s’y arrêter…
    …
    Bref,
    un apprendre à vivre (libre)
    par un apprendre à lire (vraiment)
    en osant chercher (la vérité)
    en ses relations aux autres
    : leurs paroles, leurs regards, leurs peaux aussi (plus ou moins douces),
    au milieu de leurs silences, mutismes, et même façons de raconter (ou se taire) jouant avec les perspectives…

    …


    C’est la même démarche courageuse de « mise à nu » de soi

    que celle de Montaigne en ses « Essais« ,

    ce livre (infiniment « ouvert ») « de bonne foi« 

    _ « Je veux qu’on voie mon pas naturel et ordinaire ainsi détraqué qu’il est. Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors » _,

    dans lequel est aussi semblablement recherchée une réciproque honnêteté du lecteur

    _ qui doit sinon, dès l’ouverture _ de l’ »Avis au lecteur » _ « quitter ce livre« …

    …

    Car seul « un parler ouvert ouvre un autre parler

    et le tire hors,

    comme fait le vin et l’amour« 

    (« Essais« , Livre III, « De l’utile et de l’honnête« )…

    …
    Daniel Mendelsohn, donc :

    un auteur magnifique qui honore l’écriture,
    et mérite des lectures
    (de la part de lecteurs)
    de même recherche de vérité et liberté,
    dans de tels rythmes _ « men« , « de« … _

    que le sien,

    afin de trouver

    et « composer » ainsi, eux aussi, avec de l’altérité (rencontrée),

    une identité « authentique » harmonieuse…
    …

    …

    Voilà, pour compléter mon exploration (patiente et peut-être source d’impatiences) d’hier,
    après deux journées pleines de lecture, puis re-lecture…
    …

    …

    Bons « Disparus » !
    Bonne « Étreinte fugitive » !

    …
    Titus Curiosus, ce 9 février 2009