Étiquette : Aharon Appelfeld

  • De « Une Passion franco-allemande _ Souvenirs du Goethe-Institut de Bordeaux » à « Le Goethe-Institut de Bordeaux _ Une si riche passion intellectuelle franco allemande » : les souvenirs d’une passion (et d’une carrière professionnelle) de Jutta Bechstein-Mainhagu…

    De « Une Passion franco-allemande _ Souvenirs du Goethe-Institut de Bordeaux » _ imprimé au mois de septembre 2022 _ à « Le Goethe-Institut de Bordeaux _ Une si riche passion intellectuelle franco allemande » _ imprimé au mois de février 2023 _,

    soient le récit des souvenirs d’une passion (et d’une carrière professionnelle _ dans laquelle a pu se réaliser et s’épanouir cette passion « franco-allemande«  pas seulement « intellectuelle«  !.. _) de Jutta Bechstein-Mainhagu ;

    …

    ou ce qui se perd un peu d’une édition libre _ à compte d’auteur _ à une édition dans laquelle le choix du titre revient in fine à l’éditeur…

    …

    …

    En lecteur attentif de ces deux ouvrages, bien peu différents, certes,

    je regrette personnellement en effet ce qui se perd en lumière de vérité de ce passionnant et passionné récit de celle qui, de lectrice passionnée de littérature, est devenue une  passeuse passionnée et éminemment experte de la culture allemande, à Bordeaux, et très vite en France, puis en Europe, et enfin, avec Internet, dans le monde entier, auprès de lecteurs tant soit peu curieux de l’actualité la plus riche, quasi au jour le jour, de la culture allemande _ ayant à se remettre, difficilement, du poids des gravissimes crimes de l’hitlérisme, puis de celui de ses durables très pesants remords consécutifs : comment donc s’en remettre ?..

    …

    …

    Car ce n’est pas à un compte-rendu historique de ce Goethe-Institut de Bordeaux _ qui, d’ailleurs, n’a pas eu souci de se doter d’archives de ses propres activités… _ que nous avons affaire ici, mais bien aux souvenirs très investis et passés au tamis de sa vive sensibilité, de celle qui dès sa nomination comme bibliothécaire, et son entrée dans les lieux _ alors au 16-ter de la rue Boudet (entre Cours de Verdun et Esplanade des Quinconces) _, le 13 juillet 1972, en fut tout aussitôt une très active et féconde cheville ouvrière,

    devenant aussi, tout en fin de carrière _ en « 2012-2013« , est-il indiqué à la page 22 ; alors que Jutta prend sa retraite au mois de janvier 2013 ; et que c’est le 14 décembre 2012 qu’elle a fêté son 65e anniversaire… _, le neuvième directeur-directrice de ce Goethe Institut de Bordeaux,

    après Fred Mensdorf (1971 – 1977), Gerhard Trapp (1977 – 1983), Gerhard Koebe (1983 – 1988), Wolfgang Ebert (1988 – 1991), Gisela Kadar (1991 – 1996), Holger Hartmann (1996 – …), Jochen Neuberger (… – 2004), Carmen Marcou (2005 – 2012), Jutta Bechstein-Mainhagu (2012 – 2013), Gertrud de Blay (2013 – 2018), Luise Holke (depuis 2018) ;

    après être devenue auparavant, en 1997 _ et cela quinze années durant (1997-2013), c’est-à-dire jusqu’au moment de son départ à la retraite, au mois de janvier 2013 _, l’inventeur et l’animatrice infatigable de ce qu’elle-même a intitulé « le bureau de liaison littéraire du Goethe-Institut » _ à répercussions très vite internationales, même : quelle improbable aventure, au départ, en 1970, à l’âge de 22 ans, de Cobourg pour Paris !..

    …

    …

    C’est donc cette passion personnelle de la jeune Jutta Harnatt, née le 14 décembre 1947 à Kronach, en Haute-Franconie (tout au nord du vaste Land de Bavière), devenue plus tard Jutta Bechstein, puis devenue veuve en 1997, Jutta Bechstein-Mainhagu,

    qui m’a moi-même passionné par son enthousiasme très communicatif de lectrice attentive et tout à fait perspicace de la littérature allemande, notamment contemporaine ;

    avec laquelle, Jutta, je n’ai pas manqué d’avoir régulièrement, moi qui ne suis pas germanophone _ mais mon père, issu d’une famille viennoise, est né le 11 mars 1914 à Stanislaus, en Galicie alors autrichienne _, d’éclairantes conversations, d’abord _ au tout début _, autour de l’œuvre si puissante et marquante, que je découvrais alors, dans les années 80, de ce génie _ autrichien _ qu’est Thomas Bernhard (Heerlen, 9 février 1931 – Gmunden, 12 février 1989) _ lire d’abord les 5 volumes de son autobiographie (écrits en 1975, 1976, 1978, 1981 et 1982 ; et publiés en traduction française chez Gallimard respectivement en 1988 (!), 1982, 1983, 1984 et 1985) : L’origine _ simple indication, La cave _ un retrait, Le souffle _ une décision, Le froid _ une mise en quarantaine et Un enfant ;

    c’est à la parution à la NRf du « Souffle _ une décision » (celle de refuser de succomber à sa quasi mortelle maladie pulmonaire, et choisir de vivre en refusant l’avilissement-abaissement généralisé des compromissions…), le 13 septembre 1983, qu’un article enthousiaste de Jean-Louis de Rambures dans le Monde des livres, intitulé « Thomas Bernhard face à la mort« , m’a incité à me procurer et lire dare-dare, dans l’enthousiasme, pour la première et décisive fois, l’immense et formidable Thomas Bernhard : écrivain à l’implacable lucidité désormais et pour jamais indispensable ! Et donc c’est à partir de cette date-là, que j’ai aussitôt lu dès sa parution en traduction française le moindre titre paraissant de lui… ;

    de même que j’allais voir (et y mener aussi mes élèves ! depuis Andernos où j’enseignais à philosopher…) en 1991, au Théâtre du Port-de-la-Lune, dirigé alors par Jean-Louis Thamin, les représentations de trois de ses pièces, pas moins !, dont « Le Faiseur de théâtre« , magnifiquement mis en scène par l’excellent Jean-Pierre Vincent (cf ces mots rétrospectifs de Jean-Pierre Vincent le 4 février 2011, en un entretien pour Libération, intitulé « L’art n’est clairement pas leur problème« ), et « La Société de chasse« , mise en scène par Jean-Louis Thamin, mais insupportablement défigurée hélas par cet horripilant cabot qu’est le pauvre Fabrice Luchini, qui se croit irrésistiblement amusant, aussi inintelligent là qu’à son habitude, et parfaitement infidèle à la subtile et terrible efficacité de Thomas Bernhard ; la troisième pièce étant peut-être (mais j’ai échoué à en trouver jusqu’ici trace dans les archives accessibles sur le Net, ainsi que dans mes agendas) « Minetti _ portrait de l’artiste en vieil homme« … _,

    pour commencer ;

    …

    puisque je me suis ensuite passionnément intéressé à bien d’autres auteurs de la sphère d’influence germanique, en Europe centrale et orientale, comme, tout particulièrement, Bruno Schulz (« Les Boutiques de cannelle« , « Le Sanatorium au croque-mort« …), Gregor von Rezzori (« Neiges d’antan« , « Mémoires d’un antisémite« , « Sur mes traces« …), Walter Benjamin (tout l’œuvre !), Hannah Arendt (tout l’œuvre !), Lisa Fittko (« Le Chemin des Pyrénées« , devenu « Le Chemin Walter Benjamin« …), Imre Kertész (tout l’œuvre, et surtout l’indispensable « Le Chercheur de traces » _ redonné in « Le Drapeau anglais« … _ ainsi que son extraordinaire « Liquidation« , à propos des indélébiles séquelles de tout cela…),

    et bien d’autres encore, et assurément non des moindres : Aharon Appelfeld (« Histoire d’une vie« , etc.), Wlodzimierz Odojewski (le bouleversant « Et la neige recouvrit leur trace« …), Andrzej Kusniewicz (« Le Roi des Deux-Siciles« , « L’État d’apesanteur« , etc.),

    et aussi _ il ne me faut certes pas les oublier _ Pierre Pachet (« Autobiographie de mon père« ), Daniel Mendelsohn (« Les Disparus« ), Patrick Desbois (« Porteur de mémoires« ), et l’immense Saul Friedländer (les deux tomes de son monumental « L’Allemagne nazie et les Juifs« , ainsi que son « Quand vient le souvenir« …),

    etc., etc.,

    …

    jusquà mener sur quelques uns d’entre ceux-là des recherches poussées, avec même quelques découvertes _ par exemple la localisation, à Montauban, du domicile de Hannah Arendt et son époux Heinrich Blücher (à l’étage au-dessus d’un atelier de photographe), plusieurs mois durant, entre sa fuite du camp de Gurs et leur difficile sortie de France, Varian Fry et son réseau à Marseille aidant, afin, par « le chemin des Pyrénées« , et via l’Espagne et Lisbonne, de réussir à gagner New-York et les États Unis : ce dont j’ai pu faire part, les 28 et 29 avril 2014, au colloque « Hannah Arendt«  organisé au Château d’Orion par Elke Jeanrond-Premauer, avec laquelle Jutta m’avait très efficacement mis en contact… _,

    ainsi que des lectures et analyses très détaillées,

    …

    comme en mon « Lire ‘Liquidation’ d’Imre Kertész, ou ce qui dure d’Auschwitz« , achevé de rédiger le 13 janvier 2006, et redevenu accessible, grâce à Nathalie Georges-Lambrichs _ qui a réussi à le « récupérer » sur une ancienne sauvegarde sienne qu’elle est parvenue à réactiver : ouf ! immense merci à elle ! _ en mon article du 8 novembre 2022 : « « , où ce très long texte mien de lecture-commentaire-déchiffrage du « Liquidation » de Kertész est miraculeusement redevenu accessible _ il n’a finalement pas été « liquidé« , réduit au pur néant, lui, par l’accident de mon précédent ordinateur où je le conservais sans sauvegarde aucune… _ à de patientissimes lectures !!!  ;

    ce très très grand texte de Kertész qu’est ce chef d’œuvre étourdissant _ en son époustouflante complexité archi-enchevêtrée d’écriture par lui, l’auteur, puis de lecture, par nous, ses lecteurs… _, de « Liquidation« ,

    se re-révélant hélas ces jours de maintenant plus prémonitoire que jamais _ « Ce qui dure d’Auschwitz » avais-je moi aussi comme prémonitoirement sous-titré ce modeste mien « Lire ‘Liquidation’« , qui, et cela à mon plus vif étonnement (!), résiste superbement à la relecture, 17 ans après sa rédaction, achevée le 13 janvier 2006 !… _ avec le présent retour de l’incroyable plus qu’infâme barbarie déchaînée sur ces décidément malmenées _ Boutcha, Irpin, Marioupol, Bakhmout, etc. _ terres d’Ukraine ; relire ici, du très grand historien américain Timothy Snyder, pour commencer, son indispensable « Terres de sang : l’Europe entre Hitler et Staline » (et désormais Poutine !) _ et relire aussi mes articles, celui très détaillé, du 26 juillet 2012, « « , et celui, synthétique et rétrospectif, du 4 mars 2022, « « , sur ce formidable travail de Timothy Snyder en ce « Terres de sang : l’Europe entre Hitler et Staline« …

    Et où nous mesurons tout ce que nous pouvons devoir à la lucidité de poïesis la plus fine et la plus juste sur le réel des plus grands écrivains, tel ici un Kertész…

    Oui, voilà bien ce qu’apporte l’imageance des plus grands écrivains et artistes ;

    et il nous est plus que jamais indispensable, à nous leurs lecteurs, de venir toujours et à nouveau, génération après génération, les lire, et revenir, de nouveau, les relire ! Car leurs regards, via leurs très vivantes voix précieusement maintenues activement parlantes, déposées qu’elles sont dans les rythmes des phrases, des lignes et des pages de leurs livres, nous demeurent plus que jamais présents, ces extra-lucides regards visionnaires-là, via ces œuvres et chefs d’œuvre, qu’à nous, leurs potentiels lecteurs, ils ont su, tel un infiniment précieux legs, nous laisser.

    Immense merci à eux tous, ces plus grands des auteurs !!!  Et fin ici de l’incise.

    …

    …

    Ma dette amicale à l’égard de Jutta, via nos conversations passionnées à la bibliothèque du Goethe-Institut, à Bordeaux, n’est donc pas mince…

    …

    …

    Ci-joint, un lien au très intéressant petit portrait-vidéo (de 11′ 40) réalisé, il y a 4 jours aujourd’hui, par Jutta dans le petit studio ad hoc de la Librairie Mollat afin de présenter son livre,

    même si Jutta met davantage l’accent ici sur son action professionnelle _ très efficace et bien connue à Bordeaux _ au Goethe-Institut, que sur l’histoire personnelle beaucoup plus touchante de ce qu’elle a nommé cette très vive « passion franco-allemande » sienne, née en sa petite enfance et son adolescence _ à Cobourg, et d’abord à travers des livres de littérature… _, qui continue de l’animer et la faire encore et toujours se transcender…

    …

    …

    Lire aussi un remarquable entretien, excellemment synthétique, de Jutta avec le journaliste Christian Seguin, publié dans le journal Sud-Ouest du 28 janvier 2013 sous l’excellent titre, déjà, « Une passion française » ;

    …

    ainsi que peu auparavant, le 15 novembre 2012, et sous la plume, cette fois, du toujours judicieux Christophe Lucet _ petit-fils du très fin Pierre-Henri Simon… _, celui, éclairant aussi, intitulé « Les quarante bougies du Goethe Institut« …

    …

    …

    Ce mardi 14 février 2023, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Une présentation vidéo essentielle du « Pain perdu » d’Edith Bruck par son traducteur en français René de Ceccatty, sur le site d’Akadem

    Voici le courriel que je viens d’adresser à René de Ceccatty,

    en venant de découvrir, par hasard, la vidéo essentielle (de 18′) de sa présentation du « Pain perdu« , sur le site d’Akadem :

     

    …

    …

    Cher René,

     
    je viens de regarder-écouter ta présentation du « Pain perdu » d’Edith Bruck, pour Akadem,
    dans laquelle, comme toujours, tu vas à l’essentiel !
     
    Les comparaisons des œuvres d’Edith Bruck, dès « Qui t’aime ainsi »,
    avec les témoignages majeurs d’Imre Kertész _ « Être sans destin » et « Le chercheur de traces » _ et Primo Levi _ « Si c’est un homme » et « Les Naufragés et les rescapés » _, mais aussi Aharon Appelfeld _ « Histoire d’une vie » _,
    sont aussi très bienvenues pour bien situer la place, immense, d’Edith Bruck, parmi ces œuvres _ faut-il dire littéraires ? _ fondamentales témoignant de la Shoah
    mais aussi de ses suites, toujours, toujours présentes.
    Et tant qu’elle peut écrire, Edith Bruck continue, continue de porter témoignage.
     
    Participer si peu que ce soit à la diffusion de l’œuvre d’Edith Bruck me paraît donc très important !
     
    L’humanité fondamentale d’Edith Bruck est, bien sûr, excellemment soulignée dans ce que tu dis ici,
    en particulier dans l’accueil que vient de lui réserver le pape François, allant personnellement lui rendre visite chez elle, en son domicile romain…
    Comme en la déception d’Edith Bruck devant le geste de suicide de son ami Primo Levi, 
    dont témoigne son poème aux pages 39-40 de « Pourquoi aurais-je survécu ? ».
     
    Bravo et merci !
     
    Francis
     
    L’invasion de l’Ukraine est terrifiante !

    …

    …

    Ce jeudi 24 février 2022, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Sur la liberté d’écriture du récit : les conquêtes du travail de René de Ceccatty en son « Enfance, dernier chapitre »

    La réponse d’Aharon Appelfeld, le 19 mars 2008

    _ que voici :  » La différence entre un roman, entre l’écriture romanesque et l’écriture de mémoire, par exemple, c’est que l’écriture du roman mobilise toute la personne _ voilà _, mobilise ses sens, sa sensibilité, son imagination et sa mémoire. Si on se contente d’écrire ou de raconter ses mémoires, son autobiographie, on s’intéresse à, et on part surtout de, la dimension chronologique de l’être ; on se cantonne à ça _ l’alternative se situe donc entre se mobiliser et être cantonné. Si on n’écrit qu’à partir des sens, on fait de la littérature pornographique. Si on n’écrit qu’à partir du sentiment, c’est de la littérature sentimentale. Si on écrit uniquement à partir de l’intellect, c’est de la philosophie, et ce n’est plus de la littérature. Et si on n’écrit qu’à partir de son imagination, c’est de la science-fiction _ toutes écritures de cantonnement et d’immobilisation. Le roman, lui, fait la synthèse, et mobilise tout mon être« … _,

    …

    à ma question

    _ que voici, à 36′ 33 du podcast au sein de l’article Ré-écouter la voix d’Aharon Appelfeld : à Bordeaux le 19 mars 2008  :  » Merci d’être présent. Je voudrais vous demander ce que vous apporte votre écriture, en particulier romanesque, par rapport à ce que vons avez vécu ; puisque La Chambre de Mariana reprend ce que vous avez raconté dans Histoire d’une vie. Alors je voudrais vous demander ce que vous apporte cette écriture de type romanesque, qui n’est pas de l’ordre du divertissement, par rapport au sens de votre vie.« …  _

    sur ce qu’apportait l’écriture romanesque au sens qu’il donnait, lui, à sa vie,

    …

    la réponse d’Aharon Appelfeld

    a réactivé mon attention au « principe flottant
    sur la nature particulière de cet objet qu’est l’enfance » (ces expressions se trouvent à la page 350)
    qui anime fondamentalement le récit d’Enfance, dernier chapitre, de René de Ceccatty ;

    …

    et par opposition à ce que René de Ceccatty, lui, nomme « une narration linéaire, événementielle, chronologique »

    …

    (cf aussi ce passage page 394 :

    « mes réticences à m’en tenir à une _ simple _ chronologie linéaire
    ne relèvent pas de ce qu’on pourrait présenter négativement comme un désordre structurel
    ou une négligence de construction,
    ni d’un aléatoire soumis au système de l’association d’idées,
    ni encore d’une « manière » que j’ai adoptée dans certains de mes livres _ des biographies _ consacrés à des personnalités dites complexes dont j’ai tracé le portrait en m’autorisant une libre circulation temporelle _ voilà l’expression cruciale : « en m’autorisant une libre circulation temporelle« … _,
    mais _ bien plus essentiellement _ de la nature même _ voilà ! _ de cet objet de réflexion qu’est l’enfance.
    Non seulement « objet de réflexion », mais essence même _ voilà ! qui consiste en un questionnement ouvert par des va-et-vient permanents (et sans fin), allant de l’inconnu, déroutant, à l’un peu mieux connu (et retour)…  _ de la réflexion. ») ;

    …

    ou encore par rapport à ce qu’aurait pu être un récit « par listes » (page 198 :
    « On pourrait raconter une enfance par les odeurs (…). Par les vêtements. Par les lectures.
    Par listes.
    Mais ce serait renoncer au système d’associations d’idées _ en permanence ouvert sur de l’à découvrir, lui… _ qui préside _ voilà ! _ à la rédaction de ce livre,
    dont aucun chapitre ne se ferme définitivement _ comme pour un Montaigne (« tant qu’il y aura de l’encre et du papier au monde« ) ou pour un Proust ne cessant d’abouter et accoller à son texte déjà écrit, de nouvelles  « paperolles« … _, ni aucune scène ne peut _ en sa singularité _ être classée _ rangée, bouclée, enfermée en une catégorie délimitée à jamais _ »).

    …
    Tout demeurant, et en permanence, ouvert et questionnant,

    taraudant l’auteur ;

    comme plus tard le lecteur, en un dialogue se poursuivant, lui aussi, à l’infini.

    L’œuvre est fondamentalement ouverte.

    …

    La méthode, parfaitement ajustée à la complexité même de l’objet qu’il s’est assigné : « l’enfance » comme « essence même de la réflexion »,

    est donc pleinement et parfaitement assumée par l’auteur, qui s’y déploie avec bonheur…

    …

    Car, page 370 :

    « C’est le propre de la mémoire
    de ne pas plus épuiser ou pâlir les images qui lui reviennent,
    que de pouvoir s’y arrêter ».

    …
    Ce penser ne cessant de bouger

    et s’étendre en une pluralité de directions, elles-mêmes nécessaires…

    …

    Ainsi ce « travail » de remémoration-écriture lui-même ne peut-il être qu’infini :

    …
    « Le travail n’est pas terminé. Par qui _ d’autre _ pourra-t-il l’être jamais ? » termine ainsi René de Ceccatty, page 405, ce très riche et principal chapitre « Enfance » de ce merveilleux livre…

    …

    …

    Il me semble _ est-ce une question d’âge de l’écrivant ? ou une question d’époque (« modernité«  me paraîtrait incongru ici) de l’écriture ? ou tout simplement une affaire de degré de liberté conquise peu à peu en son œuvre même (et en sa vie ?) par l’auteur ? _
    que René de Ceccatty parvient
    _ et cela quelles que soient ses propres « réticences », voire « remords », ou scrupules
    (qui même parfois, je l’avoue, m’agacent un peu, ô très légèrement ! : qu’il soit donc un peu plus confiant en lui-même et en son merveilleux pouvoir d’auteur ! il s’en est donné pleinement et magnifiquement, opus après opus, le droit effectif)… _ ;

    …

    il me semble qu’il parvient ici _ en dépit de ces doutes et inquiétudes qui le taraudent ! il craint un peu trop, parfois, de ne pas être à la hauteur de son défi d’auteur, par rapport à d’autres qui l’ont impressionné… _
    à une merveilleuse liberté de circulation (d’« imageance ») d’une image à l’autre,
    qui me séduit tant comme lecteur, appréciant cette magnifique mobilité (et justesse !) :

    parfaitement « dansante », aurait dit sa mère (cf page 242)…

    …

    Et à l’image du funambule de Genet, que partagent et Marie-José Mondzain et René de Ceccatty,

    il me faut ajouter celle, sublime elle aussi, du « danseur de cordes«  _ voilà ! _ du magistral Prologue d’Ainsi Parlait Zarathoustra de Nietzsche, comment pourrais-je ne pas y penser ?..  

    …
    « En m’autorisant une libre circulation temporelle », disait donc René de Ceccatty _ c’était alors à propos de ses travaux de biographies d’auteurs _, à la page 394.

    …

    Aisance et hyper-mobilité dansante de « circulation »

    à laquelle n’a pas, me semble-t-il, tout à fait osé se rendre plus souvent un Aharon Appelfeld (Jadova, 16-2-1932 – Petah Tikva, 4-1-2018) en son écriture mémorielle,
    réservant, lui, cette écriture dansée-là, à sa seule écriture de fictions…

    …

    …

    Pardon de sans cesse ramener à ce livre déjà ancien pour lui, René de Ceccatty, qu’est Enfance, dernier chapitre, paru le 2 février 2017,

    …
    mais ses échos sont toujours tellement présents pour moi _ le livre ne quittant, d’ailleurs, pas mon bureau, il demeure à portée de ma main et de mes relectures ! Et continue de me travailler : je m’y réfère… _,
    me rendant même d’autres lectures _ telle celle du Classé sans suite de Claudio Magris, comportant, pourtant, lui aussi bien des déplacements dans l’espace comme dans le temps _ un peu trop lourdes, et même par moments plombées…

    …

    …

    Idéalement,

    il me plairait de voir désormais René de Ceccatty auteur pousser un peu plus loin la confiance en lui-même,

    et se révéler encore un peu plus serein et heureux en son écriture, si porteuse,

    si « télétransporteuse » même…

    …

    Mais ce serait probablement aller à l’encontre de sa foncière humilité personnelle,
    et de son infini auto-questionnement d’auteur, travaillé au tréfonds de sa quête d’écriture, par l’insatisfaction de l’à-peu-près, de l’améliorable, sur la voie qu’il a empruntée vers toujours _ de même qu’en son travail de traduction ! _ davantage de précision et pertinence,
    parce que perpétuellement et sans fin dans le souci et la recherche active de constants nouveaux progrès de justesse…
    Et cela n’est bien sûr en rien reprochable !..

    …

    A quel moment doit-on donc décider qu’une œuvre a atteint enfin son point d’achèvement ?..

    …

    Tout au contraire : nous nous sentons comme en devoir de le rassurer _ il sait nous transporter ! _ et de l’en épauler…

    …

    …

    Ce lundi 8 janvier 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Ré-écouter la voix d’Aharon Appelfeld : à Bordeaux le 19 mars 2008

    En hommage à l’immense écrivain israëlien Aharon Appelfeld décédé ce jeudi 4 janvier 2018 de (16-2-1932 – 4-1-2018),

    la librairie Mollat a eu la magnifique idée de re-mettre ce jour en ligne sur son site

    le podcast de la présentation par Aharon Appelfeld, dans les salons Albert Mollat, le 19 mars 2008, de son roman La Chambre de Mariana,  en dialogue avec sa traductrice Valérie Zenatti.

    Une merveilleuse initiative !

    …

    …

    Quelle surprise et quelle joie de ré-écouter cette voix parfaitement pausée et profonde, et si juste :

    celle de l’écrivain qui, de tous ceux que j’ai pu écouter, m’a le plus profondément marqué et ému !

    …

    Quelle qualité de présence ! Quel retentissement d’émotion !

    …

    …

    J’en ai parlé cette fin de matinée avec Véronique Marro, puis avec Sylvie, lors de mon petit tour à la librairie, afin de me procurer quelques titres d’Aharon Appelfeld que je n’avais pas encore dans ma bibliothèque personnelle : il me fallait réparer cette négligence !

    …

    Et je me souvenais aussi que j’en avais témoigné lors d’un précédent article de mon blog ;

    dont je viens de retrouver _ grâce à ce merveilleux aide-mémoire qu’est mon cher blog En cherchant bien _ la date :

    c’était le 28 mai 2009,

    à l’occasion de la publication dans Le Monde d’un chat avec Aharon Appelfeld :

    «  .

    …

    …

    Revoici donc, in extenso, ce précédent article :

    …

    …

    « Sans la vérité, la vie serait sale » : un propos (de « chat ») de Aharon Appelfeld

    …
    …
    — Ecrit le jeudi 28 mai 2009 dans la rubrique “Histoire, Littératures”.
    …
    …

    Qui a entendu une fois la parole de vive voix d’Aharon Appelfeld, comme ce fut le cas dans les salons Albert Mollat, ainsi qu’au Centre Yavné _ c’était le 19 mars 2008 _,

    n’oubliera, de sa vie, sa formidable puissance de vérité…
    …

    …
    Aussi, dois-je m’empresser de diffuser plus largement encore que sur le site du Monde ;

    et en commentant (un peu) de quelques impressions très « reconnaissantes« 

    les mots (de lumière !) qu’Aharon Appelfeld sait trouver

    pour éclairer (si bien) les interrogations de quelques uns qui ont la chance _ désormais (hors des cachettes des forêts d’Ukraine, où il est, très difficilement, parvenu à survivre, entre 1941 et 1944)  _ de le rencontrer…

    …

    …

    Dans un chat « Sans la vérité, notre vie est sale«  au Monde.fr

     

    …

    LEMONDE.FR | 20.05.09 | 10h57  •  Mis à jour le 27.05.09 | 17h05 ,

    …

    Aharon Appelfeld se penche sur « le pouvoir de la mémoire qui donne un sens à notre vie« , dit-il.

    Il revient aussi sur « la place du mal » et « la falsification des faits«  _ qui est« le propre des politiques, pas de gens honnêtes« , poursuit-il.

    …

    …

    Donateli :

    Comment en êtes-vous venu à penser puis écrire que la lâcheté de l’homme était indispensable à la construction de la société ?

    …

    Aharon Appelfeld :

    J’estime que la lâcheté n’est pas centrale dans mes écrits. Je parle plutôt de la « faiblesse«  _ un distinguo crucial ! Car l’homme est un être faible. C’est plus par rapport aux « faiblesses » de l’homme que je parle. Nous sommes faits de chair et d’os, et c’est cela qui nous rend faibles. Mais en même temps, il faut avoir un certain respect par rapport à cette faiblesse _ et « vulnérabilité« , « fragilité« … _,inhérente à l’homme _ et à son « humanité« , toujours à conquérir, défendre, reconstituer : jamais simplement et pour jamais acquise, possédée… Mais cela n’a rien à voir avec la lâcheté _ en effet !..

    …

    …

    Denis_de_Montgolfier (Lyon) :

    Quel est votre rapport au bégaiement, puisque vos livres y font allusion ?

    …

    Aharon Appelfeld : 

    Lorsque j’étais enfant, pendant la guerre, je me suis retrouvé à travailler pour un groupe qui avait des activités criminelles. Il s’agissait d’Ukrainiens, qui ne savaient pas que j’étais juif _ cf l’admirable « Histoire d’une vie«, récit autobiographique d’Aharon Appelfeld…. J’ai été parmi eux _ davantage qu’« avec eux« …_ pendant un an et demi, et pour me protéger _ voilà : le silence, voire le mutisme, comme« protection«  vitale !.. _, je parlais le moins possible, je ne parlais pas. Lorsque la guerre a pris fin dans cette région-là, en 1944, car la zone a été reprise par l’armée russe, parce que je n’avais pas parlé pendant un an et demi, ou quasiment pas, lorsque je me suis remis à parler, je bégayais. Le bégaiement, pour moi, c’est quelque chose qui est venu plus tard _ que dans la première enfance, comme chez la plupart _ dans ma vie, mais je le vois en même temps comme une qualité, une vertu. Car le bégaiement, pour moi, fait ressortir davantage _ l’expression est importante ; et davantage qu’une parole non bégayée, donc... _ les sentiments, les sensations, et mêmes les idées.

    …

    Il permet de faire émerger _ voilà _ toutes ces choses _ qui demeureraient immergées, donc, sinon… _, car c’est une sorte de friction _ au dynamisme éminemment fécond _ entre pensée et sentiment _ champ magnétique magnifique à explorer par l’écrivain véritable. Pour les personnes qui parlent vite, elles sont recouvertes _ au point de s’y noyer, pour filer la métaphore… _ de paroles, alors qu’avec le bégaiment, il y a un effort pour permettre _ le surgissement de _ la parole _ à son plus vrai… Cela peut paraître étrange, mais pour moi, il est positif dans le sens où cela fait partie de la création _ ainsi que l’analyserait un Noam Chomsky : la création de la « générativité » du discours par la parole… _, cet effort pour faire sortir _ du magma du non-dit _ la parole _ en un mouvement de « aufhebung« , dirait Hegel…

    …

    …

    cerrumios :

    Qu’est-ce qui est le plus dangereux : l’oubli du passé, le manque d’intérêt des nouvelles générations à l’histoire, le déni de faits réels, les maladies dégénératives dues au vieillissement… ?

    …

    Aharon Appelfeld :

    Tout est dangereux. Les maladies de la vieillesse ne me paraissent pas très importantes. Dans un sens, l’oubli du passé est une maladie _ pour le dynamisme fécond de la personne ; pour qu’elle devienne vraiment « sujet » d’elle-même (et pas enkystée et plombée en « objet » _ pour d’autres qu’elle). Car notre âme _ oui ! _ et la construction _ oui ! _ de ce que nous sommes _ et avons à devenir _ sont une composition _ en partie de notre responsabilité personnelle _ du passé, du présent et du futur. En ce qui concerne le manque d’intérêt chez les jeunes pour l’histoire, je n’en suis pas persuadé. J’ai été moi-même professeur d’université et j’avais beaucoup d’étudiants qui voulaient apprendre, savoir ce qui était arrivé aux générations de leurs pères et grands-pères.

    …

    Cela fait partie de la normalité chez l’homme de s’intéresser au passé. En ce qui concerne le déni des faits _ un phénomène crucial ! _, pour moi, c’est un agissement _ d’abord _ des politiques. Ce sont des personnes qui cherchent _ par intérêt partisan (= « idéologique« ) personnel, ou de leur clan ! _ à nous cacher les faits, à falsifier les faits _ d’où le devoir (le plus) sacré (qui soit) de les « établir«  et « avérer« … _, à détourner l’attention _ soient des tactiques crapuleuses décisives ; cf « Le Prince » de Machiavel…Un homme honnête _ droit ! _ ne fait pas ça, ne va pas nier les faits. C’est comme en politique, pour moi.

    …

    …

    Romano :

    Le Prix Nobel de littérature Ohran Pamuk est l’objet _ ce fut en octobre 2005 ; depuis, elles ont été abandonnées : le 22 janvier 2006 _ de poursuites judiciaires dans son pays, la Turquie, pour avoir « revisité » dans son dernier roman _ le dernier roman d’Ohran Pamuk, « Masumiyet Müzesi« , est paru à Istamboul en 2008 ; en fait, ce fut pour une interview donnée à un journal suisse début 2005 _ la mémoire à trous de la Turquie (génocide des Arméniens et question kurde). Peut-on mourir pour sauver la mémoire ?

    …

    Aharon Appelfeld :

    La vérité et le passé ne font qu’un pour moi _ expression à creuser… Nier ce qui s’est passé, c’est nier la vérité. Les efforts de cet écrivain turc pour retrouver _ par le travail de la pensée, tant celui de la connaissance de l’historien, que celui de l’œuvre vraie du véritable écrivain : lire à ce propos tout l’œuvre (magnifique !) d’Imre Kertész, et pas seulement ses réflexions les plus « théoriques«  (pour des « discours«  publics ou des « articles«  brefs) sur les rapports entre mémoire, fiction et Histoire : cf « L’Holocauste comme culture« , sur lequel je dois (et vais) écrire sur ce blog même un article !  _ le passé et la vérité sont importants _ et c’est un euphémisme _, car sans la vérité notre vie est sale _ la formule, magnifique de vérité, donne très fortement (et avec grandeur ! plus encore !) à penser…

    …

    …

    David Miodownick :

    Ne craignez-vous pas d’encourager malgré vous une « concurrence des mémoires » ?

    …

    Aharon Appelfeld :

    Je n’écris pas sur le passé _ avec la moindre mélancolie ou nostalgie que ce soit… Je parle d’individus _ particuliers, voire singuliers _ à un certain moment. Je ne parle pas par abstractions, mais d’individus ; et de leur temps _ c’est capital (face aux discours généralisateurs idéologiques dont nous sommes plus que copieusement abreuvés par les médias, tous azimuts)… J’écris sur les juifs, j’écris sur les non-juifs. D’ailleurs, j’ai plus écrit _ si l’on veut se mettre à « compter« … _ sur les non-juifs que sur les juifs. J’essaie _ et c’est l’effort poétique de la littérature vraie qu’une telle « vision« !.. _ de voir le monde à travers les individus, à travers leurs désirs, leur besoin _ ou plutôt « désir« , ou « quête » ; et assez désespérée, souvent… ; une « demande«  !.. _  d’amour, à travers leur solitude, à travers leur recherche de réponses à des questions métaphysiques _ oui ! là où se joue le sens des vies « humaines » (« non-inhumaines« , ainsi que le formule si justement mon ami Bernard Stiegler _ qui vient de publier « Pour en finir avec la mécroissance« … Je n’écris donc pas sur le passé _ qui serait mort ; et pèserait, fossilisé, de tout son « poids mort« … Chaque individu a droit à son passé _ singulier (et non pas « idéologique« , ou plutôt« idéologisé«  en une « mémoire » d’emprunt ; « fourguée« …) ; et activé par l’effort tout en souplesse (et hoquets) de sa « mémoire«  toute personnelle ! pour s’appuyer sur le sol fécond (et toujours « vivant« ) de son « expérience » ainsi « travaillée«  : lire ici l’extraordinaire chapitre « De l’expérience« , en conclusion magnifique et testamentaire des « Essais«  du merveilleux et irremplaçable Montaigne… Et moi, je suis pour le pluralisme dans tous les sens du terme. Je ne suis pas _ ni obsessionnellement, non plus ! _ collé _ « scotché« … _ à une histoire _ particulière, et partisane, contre d’autres « histoires«  : tout aussi particulières et partisanes ; soient « idéologiques » seulement : hélas !..

    …

    …

    Lefevre :

    Que pensez-vous du livre « Les Bienveillantes« , de Jonathan Litell ?

    …

    Aharon Appelfeld :

    Ce qui m’a étonné, c’est à quel point un homme _ écrivant _pouvait s’identifier avec le mal _ quelle singulière (= malsaine) perspective d’enquête, en effet ! Et la question que je me pose, c’est quel est le but de cela. Quel est le but de son livre _ en effet ! Est-ce d’apprendre à s’identifier avec le mal ? Est-ce que c’est essayer de comprendre le mal depuis l’intérieur de nous-mêmes ? Je me demande quel est le but de ce livre. Moi, mon impression, c’est que le résultat est une démonisation de soi _ ce qui est dangereux et morbide… L’expression « démonisation de soi » est à retenir !
    …

    Comme vous le savez _ cf l’admirable « Histoire d’une vie« , récit autobiographique d’Aharon Appelfeld… _, j’étais dans un camp, brièvement _ en Transnistrie, à l’est de sa Bukhovine natale _, avant de m’échapper _ c’était en 1941, il avait neuf ans. Mais j’ai eu le temps de voir toute la perversion des meurtres des juifs. Il ne s’agissait pas seulement de tuer les juifs, il s’agissait également de les humilier avant de les massacrer. Par exemple, de les obliger à jouer de la musique classique avant de les assassiner. Donc il ne s’agissait pas seulement de tuer, mais d’une perversion des meurtres.

    …

    Et dans les quarante livres que j’ai pu écrire, je ne parle jamais des assassins.Ils n’existent pas dans mon âme. Ils existent dans le sens socio-historique _ de ce qu’ils ont commis : forcément ! _, mais ils n’ont pas de place dans mon âme. Il n’y a pas que l’intelligentsia juive qui a critiqué le livre. Tout le monde devrait critiquer ce livre _ je le pense aussi. M. Littell, l’écrivain, est un homme très intelligent, de grand talent. Et cela rend son livre d’autant plus dangereux _ par cette attention « démonologique »  perverse ; pour analyser « cela« , lire plutôt les analyses fouillées (à bien démêler la complexité) des historiens Christopher Browning : « Des Hommes ordinaires _ le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la solution finale en Pologne«  et Harald Welzer : « Les Exécuteurs _ des hommes normaux aux meutriers de masse« …

    …

    …

    Aaron :

    Quel avenir pour la mémoire dans la mondialisation, ce rouleau compresseur qui uniformise la pensée et avale le temps et la mémoire au nom de l’utilitarisme ?

    …

    Aharon Appelfeld :

    Il m’est difficile de parler de l’avenir, car je n’aime pas parler en termes généraux. Pour moi _ c’est-à-dire « tout personnellement«, existentiellement…_, c’est le passé qui compte _ par le poids (existentiel et personnel) de ses effets _, car cela donne du sens à la vie _ quand il est humainement « affronté«  et « compris«  : voilà l’enjeu ! au lieu d’être esquivé, escamoté, ou trafiqué et falsifié !!! Même un passé horrible, c’est quelque chose qui donne de l’ampleur _ quel beau mot ! de quel souffle !!! _ à notre vie _ personnelle, donc, quand ce « passé horrible«  est « surmonté«  : là-dessus, lire, outre Aharon Appelfeld, Imre Kertész : par exemple, en contr’exemple d’« Être sans destin » et du « Refus » (ou du sublime « Le Chercheur de traces« ), le non moins sublime « Liquidation » : un des chefs d’œuvre sur le siècle qui vient de s’achever (le livre est paru à Budapest en 2003)… Si nous souhaitons une vie riche _ qualitativement _, avec du sens _ voilà !!! _, qui ne soit pas superficielle _ ni bling-bling… _, il faut nous rattacher _ oui ! par la « plasticité«  du souffle et l’« ampleur » de l’ »inspiration« –« respiration«  de notre « vivre« … _ à notre mémoire _ activée ! Pas tous nos souvenirs _ en nous défaisant des « clichés«  « réactifs«  plombants du ressentiment ; il y a aussi une joyeuse « vertu d’oubli« , nous apprend Nietzsche… _, mais tout ce qui a du sens _ = le plus « essentiel » !.. La vie _ subie _ peut être un enfer. Je l’ai connu, cet enfer _ en Bukhovine, en Transnistrie et en Ukraine, entre 1941 et 1944… Mais la vie est aussi une chose très précieuse, qui porte _ potentiellement _ beaucoup de sens _ à constituer « plastiquement«  par nous, en partie « essentielle«  ; et selon une exigence transcendante de vérité ! _, et il faut faire en sorte _ c’est un apprentissage personnel ; et l’« écrire« , et l’Art, y a, certes, sa part… _ que notre vie soit remplie _ dynamiquement _de sens _ au lieu, statiquement, d’absurde et de vide : que répandent les divers nihilismes…

    …

    …

    cerrumios :

    Comment peut-on être sûr qu’une personne détient la vérité si elle est contredite par un groupe ?

    …

    Aharon Appelfeld :

    Mais nous sommes tout le temps contredits par d’autres _ et pas seulement « négativement« , non plus, qui plus est ; la démocratie authentique, c’est le débat éclairé !.. Le mal est une contradiction constante _ qui veut nuire et détruire : c’est sa définition ! Les individus sont souvent tentés _ de mentir, de trahir, de porter tort, de nuire (= blesser, mutiler et tuer ; anéantir) _, leur moralité subit des tentations qui viennent de groupes ou d’autres individus _ un peu _ charismatiques _ sur les estrades politiques, avec micros et haut-parleurs ; et sous le feu (avec projecteurs) des caméras, tout particulièrement. Mais nous devons apprendre _ c’est une école _ à résister, à défendre notre réalité _ singulière propre : elle est « à construire«  ; n’étant jamais simplement « donnée« , ni « héritée« … _, qui a un sens pour nous.

    …

    …

    Oulala :

    Quelle est votre position sur le débat entre histoire et mémoire ? La littérature ne peut-elle pas servir de « casque bleu » entre les deux ?

    …

    Aharon Appelfeld :

    La bonne _ et seule « vraie« … _ littérature devrait rester modeste _ à échelle de la personne ; et sans généraliser : non « idéologique« , forcément ! Et devrait comprendre que son pouvoir est limité _ pauvre, humble : la lecture est elle aussi un acte silencieux et de solitude.La littérature, par nature _ non instrumentalisante qu’elle est, fondamentalement _, ne peut pas changer les hommes, ne peut pas changer la société _ en effet : ses effets ne sont pas « mécaniques » ; ni instrumentalisables… Mais elle est comme la bonne musique : cela fait germer _ oui : avec générosité illimitée ; joyeusement : la joie est spacieuse, comme le signifie l’essai La Joie spacieuse de Jean-Louis Chrétien… _ en nous quelque chose d’essentiel _ oui ! _, cela purifie _ de miasmes délétères _ notre vie, cela donne un parfum _ ouvrant !.. _ à notre vie et nous donne de la lumière _ on ne saurait mieux le dire… Donc la littérature, on ne connaît pas exactement son effet _ non « mécanique« … _, mais elle porte le germe _ dynamique et dynamisant _ de quelque chose qui préserve _ et peut miraculeusement perpétuer _ notre humanité _ toujours menacée d’« inhumanité« …

    …

    …

    Voilà pour ces morceaux de « conversation » (« chat » !) offerts

    sous le titre « Sans la vérité, notre vie est sale »

    sur le site du Monde : ils sont assurément infiniment précieux !..
    …

    …

    Entre tous nos contemporains,

    Aharon Appelfeld est un « humain » « non-inhumain » « essentiel« …

    …

     

    …

    Titus Curiosus, le 28 mai 2009

    …
    …
    Voilà donc ce qu’était cet article de commentaire, en mai 2009 :
    aujourd’hui, je me suis contenté de mettre en rouge les paroles d’Aharon Appelfeld qui portent le plus de sens pour moi…
    …
    …
    De plus, il se trouve que si je conserve, bien sûr, ce souvenir _ de cette rencontre et de cette voix, le 19 mars 2008 _ qui m’a si fort marqué,
    j’avais oublié le fait que c’était à l’occasion de la sortie française de La Chambre de Mariana que Aharon Appelfeld avait fait ce déplacement de Bordeaux.
    …
    …
    Aussi n’est-ce pas sans surprise que j’ai aussi reconnu ma propre voix _ issue de ce passé de presque dix ans (2008 – 2018) dont je me souvenais en gros, mais pas en son plus précis détail ! d’où l’imhortance de traces qui demeurent ! _ comme celle du premier intervenant (à 36′ 33″) parmi le public à lui poser une question !
    …
    …
    Car il me semblait que c’était à l’occasion de la publication en français de son Histoire d’une vie, que j’avais rencontré Aharon Appelfeld, et avais pu m’entretenir (un peu) avec lui.
    …
    Au sortir de cette présentation dans les salons Albert Mollat, une seconde présentation était organisée au Centre Yavné, rue Poquelin-Molière ;
    et là encore j’ai pu poser une question à Aharon Appelfeld :
    cette fois je lui demandais ce qu’il pensait d’un autre écrivain de Czernowicz,
    non pas Paul Celan (23-11-1920 – 20-4-1970),
    mais l’auteur _ non juif, lui _ du très beau Neiges d’antan, Gregor von Rezzori (13-5-1914 – 23-4-1998).
    …
    Mais Aharon Appelfeld n’appréciait pas du tout celui qui était aussi l’auteur, même si le titre n’est pas à prendre à la lettre, des Mémoires d’un antisémite. Il avait même été furieux du rappel de ce monsieur…
    …
    …
    Ma question à Aharon Appelfeld était la suivante :
    …
    « Merci d’être présent.
    Je voudrais vous demander ce que vous apporte votre écriture, en particulier romanesque, par rapport à ce que vons avez vécu ;
    puisque La Chambre de Mariana reprend ce que vous avez raconté dans Histoire d’une vie.
    Alors je voudrais vous demander ce que vous apporte cette écriture de type romanesque, qui n’est pas de l’ordre du divertissement, par rapport au sens de votre vie.« 
    …
    La réponse d’Aharon Appelfeld, et sa traduction par Valérie Zenatti (jusqu’à 40′ 45), est la suivante :
    …
    « La différence entre un roman, entre l’écriture romanesque et l’écriture de mémoire, par exemple,
    c’est que l’écriture du roman mobilise toute la personne, mobilise ses sens, sa sensibilité, son imagination et sa mémoire.
    Si on se contente d’écrire ou de raconter ses mémoires, son autobiographie, on s’intéresse à, et on part surtout de, la dimension chronologique de l’être ; on se cantonne à ça.
    Si on n’écrit qu’à partir des sens, on fait de la littérature pornographique.
    Si on n’écrit qu’à partir du sentiment, c’est de la littérature sentimentale.
    Si on écrit uniquement à partir de l’intellect, c’est de la philosophie, et ce n’est plus de la littérature.
    Et si on n’écrit qu’à partir de son imagination, c’est de la science-fiction.
    Le roman, lui, fait la synthèse, et mobilise tout mon être« . 
    …
    J’ai répondu : « Merci !« .
    …
    …
    Il me semble retrouver là ce qui vient d’animer ma lecture du merveilleux Enfance, dernier chapitre, de René de Ceccatty,
    d’après ce que lui apporte, à lui, auteur, ce que je nomme le transport de la semblance, via ce que je nomme aussi le travail de son imageance d’auteur _ en référence aux concepts de Marie-José Mondzain et de Michel Deguy _, dans son effort d’écrivant pour comprendre un peu mieux ce qui fut jadis vécu par lui, infans, et forcément fragmentairement _ René de Ceccatty utilise, lui, l’image de « la courtepointe«  (page 36 de ce si beau livre) pour caractèriser ce « tableau composite fait de fragments hétéroclites empruntés à de multiples expériences qui se sont intercalées entre le passé et moi » qu’est, in fine, le livre, l’œuvre, réalisé(e)… _ pour ce qui en concernait le sens, qui demeurait encore _ et demeurera toujours, car ce travail est en vérité infini _ à découvrir, par ce double travail de remémoration, mais aussi d’imageance d’auteur ayant bien avancé, cahin-caha, en sa vie d’adulte, comme en sa vie d’auteur, et ayant un peu appris et expérimenté, en un horizon, toujours, d’exigence de justesse : en sa vie comme en son œuvre.
    …
    …
    …
    Mon blog manifeste ainsi sa cohérence dans le temps…
    …
    …
    Ce jeudi 4 janvier 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa