Étiquette : altérité

  • Le « bisque ! bisque ! rage ! » de Dominique Baqué (« E-Love ») : l’impasse (amoureuse) du rien que sexe, ou l’avènement tranquille du pornographique (sur la « liquidation » du sentiment _ et de la personne)

    Sur « E-Love _ petit marketing de la rencontre« , par Dominique Baqué, aux Éditions Anabet :

    le livre de 130 pages, excellemment écrit (et c’est un euphémisme !) par une _ par ailleurs… _ très intéressante critique d’Art

    (dont la photographie ;

    cf par exemple, en 2004, son « Photographie plasticienne : l’extrême contemporain » ; et, en 2006, « Identifications d’une ville » _ les deux aux Éditions du Regard),

    est paru en juillet 2008 ;

    …

    et vient de bénéficier d‘une incivive et passionnante « lecture » par le toujours très avisé (et affuté) Yves Michaud, en son blog « Traverses » sur le site de Libération, le 7 décembre dernier :

    …

    « Méfiez-vous, fillettes« , s’intitule l’article remarquable, lui aussi, qui a attiré mon attention, et « ouvert » ma « curiosité » sur ce livre important :

    quant à un peu mieux clairement saisir l’air du temps…

    …

    La quatrième de couverture a l’avantage de résumer _ grosso modo… _ le propos général de l’ouvrage :

    …

    « Un journal de bord _ Oui ! _ écrit à la première personne les très authentiques péripéties d’une femme prise dans les filets d’un site de rencontres _ ou plutôt d’une addiction à un tel site ; ainsi qu’à ce qui, en cascade, va s’ensuivre (en déboulant, à « train d’enfer«  : « freins«  et « marche arrière«  comme coupés !…)…

    …

    Après dix ans de vie commune et un divorce incendiaire _ là étant le branle sine qua non de l’aventure et des accélérations de ses tourbillons _, l’auteur(e) se lance _ mais sans le savoir ni le vouloir vraiment ! _ à la découverte _ malgré elle : c’est loin d’être une enquête sociologique méthodique programmée ! _ des mœurs de ses contemporains masculins  : « je cherche un homme (40-50), cultivé et curieux, tendre et cérébral, pour construire _ eh ! oui ! _ une relation durable. Hommes mariés, séducteurs d’un soir et allergiques au tabac, merci mais… non merci ».

    …

    Derrière l’échange des mails, des « chats », des occasions manquées et des aventures sexuelles compulsives, la narratrice n’épargne personne, pas plus les hommes qu’elle-même _ certes pas, en effet ! elle fut fort courageuse (sinon, à une ou deux « occasions« , même carrément téméraire) ! _, n’oubliant jamais _ enfin, presque ! _ qu’il s’agit d’un jeu _ le terme demandant, toutefois, à être un peu plus « éclairé« … _ dont il lui faudra progressivement _ à son corps (ainsi qu’âme) défendant ! _ décrypter les règles _ de fait : de  marché…

    …

    En filigrane de ce récit, se dessinent les désirs _ est-ce bien tout à fait le mot juste ?.. _ d’une société _ elle-même ? ou bien plutôt ses « membres«  : épars, et éparpillés ?.. _ qui, n’ayant plus _ ou plutôt consentant (eux-mêmes !) à ne plus vouloir si peu que ce soit le prendre _ le temps d’aimer _ et voilà bien le cœur de cible de l’affaire ! _, accélère le tempo et suscite de nouveaux _ sociologiquement, probablement ; car pour le reste, un amour est-il jamais « ordonné«  ??? _ désordres amoureux.
    …
    Premiers tâtonnements _ où l’on (= l »héroïne de l’aventure) s’égare, se perd…
    …
    « Ma faiblesse est de ne pas savoir résister au désir _ (réductivement !) physique et hic et nunc ! _ d’un homme. Toujours cette faille narcissique qui demande à être comblée » _ se dit à maintes reprises à elle-même l’auteur(e),

    en « Alice«  (« Cendrillon«  dénudée ; à moins qu’elle ne se retrouve aussi en guenilles) en ce « Wonderland«  de notre « modernitude«  assez confortablement installée… :

    …

    « Wonderland«  d’instants (extatiques) pas trop longs

    d’à portée de clavier, et tout de suite, à présent, désormais !.. n’arrêtant plus le « Progrès«  (de plaisirs _ orgasmiques _ remarquablement « bien tempérés« ) !…

    …

    Regardons-y donc _ attentivement intensivement : dans le détail… _ d’un peu plus près.
    …

    En fait,

    « Divorcée. Me voici donc divorcée _ elle n’en revient pas…

    …

     Je répète ces mots avec incrédulité

    _ il va lui falloir bien des épreuves pour l’affronter et l’assumer vraiment ; et c’est à la dernière page seulement que Dominique Baqué acceptera le fait (d’absolue singularité) de l’amour (ou/et de son absence) : qu’il « n’est pas un produit marketing«  : soit la phrase finale de ce petit (grand) livre, à la page 124… _,

    comme s’ils ne me concernaient pas, comme s’ils n’avaient pas pu m’arriver, à moi. Surtout avec cet homme _ « D.« , son « ex-mari » (page 4) _ que j’avais aimé à corps et cœur perdus.« 

    …

    Tel est l’incipit de l’essai « E-Love _ Amours & Compagnie« ,

    est-il indiqué (en titre) à la page 1 (d’un premier chapitre « En faillite« )

    à la place de « E-Love _ petit marketing de la rencontre« , sur la couverture !!!

    …

    Le paragraphe qui suit l’explicite : « Le divorce est comme un incendie qui dévore tout sur son passage : les êtres, mais aussi les souvenirs, les objets, les lettres, les photographies. Abrasée, calcinée, je n’existe plus«  : effondrée, avec ce sol qui se dérobe sous son pas, tout se dissout donc…

    …

    Dominique quitte donc la maison commune

    avec ses « quelques biens _ pour l’essentiel des livres, trop de livres, ces livres qui envahissent mes appartements successifs et dévorent ma vie au point, parfois, de m’empêcher de la vivre _,

    et accompagnée de ma fille, âgée de huit ans, qui, comme tous les enfants du divorce, fait les frais de l’incommensurable bêtise des adultes« ,

    car l’enfant (de l’amour ou pas) demeure bel et bien, lui,

    toute femme abandonnée ne devenant pas nécessairement Médée ;

    non plus que Didon…

    …

    « Seule , je le suis doublement : trois semaines à peine avant que je fasse mes cartons, D., mon ex-mari, s’affichait _ voilà donc l’expression terrible ! _ avec une nouvelle compagne,

    alors même qu’il proclamait, il y a peu encore, vouloir vivre une impériale solitude.

    …

    Je suis donc à terre, déchue

    et en proie au plus cruel _ et abrasif _ des questionnements : qu’ai-je donc été pour cet homme _ est-ce donc là l’aune du réel ? _ si, après dix ans de vie commune, je suis

    aussi rapidement

    _ le critère de la vitesse importe à la mesure du rapport entre temporalité et consistance de la réalité, face à la perpective (de quelle consistance, elle ?) de l’éternité ;

    cf Spinoza : « Nous sentons _ mais quand, comment, à quelles conditions de réalité (vérité) ? _ et expérimentons _ le questionnement redouble et jusqu’à l’infini le quid déjà ressenti au premier « niveau«  et « degré«  du (simple) sentir _ que nous sommes éternels« … _ ;

    …

    si, après dix ans de vie commune, je suis aussi rapidement

    et facilement

    remplacée ? _ voilà la pire blessure : la mise au néant de l’irremplaçable singularité du soi (pour l’autre aussi)…

    …

    Dix ans d’erreurs et d’illusions _ mises ainsi à la poubelle _, peut-être _ le mot est paradoxalement une opportunité de réconfort : et si le pire n’était pas le plus sûr ?..

    …

    The wrong woman in the wrong place… _ sur quelque échiquier (social) pré-programmé ; pré-installé…

    quelque chose comme une erreur de parcours _ en une carrière : et si là était précisément l’erreur de fond (encore !) de Dominique Baqué, du moins au moment de l’écriture de ce premier chapitre ?..

    …

    La jalousie est une tyrannie _ sociale, encore !.. quand donc s’en extirpera-t-elle ?.. _ que je connais trop bien, pour l’avoir vécue à chaque fois qu’un homme me trompait » _ dit l’auteur(e), page 4. Et :

    …

    « je hais cette nouvelle femme presque autant que D.,

    je hais leur bonheur _ ah! bon ! comment peut-elle le croire ? sachant ce qu’elle sait de son ex-mari… : elle est vraiment bien déprimée… _

    si rapidement acquis _ un bonheur s’acquiert-il ? Non ! Voilà une des « erreurs«  de base, ici… _ ;

    ce cadeau qui lui a été fait _ et par qui donc ??? _ à lui,

    et non à moi _ que d’erreurs ! déjà… ,

    de retrouver _ encore une nouvelle erreur _ les transports des premiers commencements _ que de naïvetés (de midinettes) ! que d’ignorances ! que d’inexpériences de cinquante ans de vie pourtant !…Qu’apprend-on donc de l’Art (vrai) et de la culture (quand elle est authentique) ?..

    …

    Au résultat, page 5,

    « maintenant, c’est le silence _ de la solitude _ qui m’assourdissait«  _ à la place des cris (de dispute) d’un couple « mal assorti« , sans amour vrai…

    …

    « Certes, je suis de nature solitaire, les groupes me terrifient et je n’ai que peu d’amis

    _ même si Dominique Baqué ajoute immédiatement, dans le souffle même de sa phrase : « mais je puis dire qu’ils _ elles, d’ailleurs _ répondent à ma haute exigence en matière d’amitié« .

    …

    Mais là, le silence était tel qu’il se cristallisait dans la pièce, se faisait minéral : on aurait pu le toucher.« 

    …

    Aussi, avec le recul de la réflexion, la conclusion semble-t-elle bel et bien s’imposer :

    …

    « C’est ce silence, bien davantage que le manque d’un corps _ tel que celui de son « ex-mari«  ; d’« un corps«  plus que d’une âme ? ou d’un visage ? et d’une vraie conversation ?.. _ qui m’a redonné le désir _ ou le besoin ? _ d’un homme _ quel qu’il soit ? _ à mes côtés _ pour « re-former«  un « couple« , en quelque sorte…

    …

    Après une telle épreuve de plusieurs mois _ car le temps passe _, j’avais d’ailleurs revu à la baisse mes exigences _ de quel ordre, quant à l’altérité d’autrui ?.. _ : je ne demandais même plus à l’autre ces conversations que j’affectionne sur la culture contemporaine _ sont-elles de suffisamment de consistance, cependant ? _ ; non, je voulais juste parler, dialoguer, raconter ma journée, écouter de la bouche d’un autre les nouvelles de son monde à lui _ ici (« son monde à lui« ), il y a progrès…

    …
    Mais la réalité _ en son « manque«  !!! _ était _ se révélait _ sans appel : il n’y avait personne à mes côtés _ dans mon lit ? seulement ?..

    Pour la première fois de ma vie amoureuse _ envisagée et comme une continuité, comme un dû, comme une norme (sociale !) _,

    rien _ et non pas « personne«  !!! _,

    absolument rien _ encore ! _ ne se présentait«  _ comme corps d’usage à proximité immédiate, probablement ! Dans le décor familier (de l’appartement), en quelque sorte…

    …

    «  »Sors ! », me répétaient mes amies. »

    …

    Mais : « Je me méfie des galeristes, que _ en tant que « critique d’Art«  _ je soupçonne d’être aimable pour tirer de moi quelque article _ à leur profit _ profitable ;

    et je tiens en piètre estime humaine _ voilà un critère un peu plus intéressant, enfin ! _ les artistes au narcissisme souvent démesuré,

    incapables de s’intéresser _ ah ! l’intérêt ! et la rareté du désintéressement ! pour ne rien dire de la folie de la générosité passionnelle ! _ à autre chose qu’à leur œuvre _ en prolongement de leur (tout) petit égo _ :

    j’ai d’ailleurs pris pour principe de ne regarder que les œuvres

    et de ne plus jamais chercher à connaître leurs auteurs »

    _ mais que peut donc « valoir«  l’œuvre de quelqu’un dont on n’a pas le moindre désir de faire (vraiment) la connaissance ?

    …

    Et en irait-il de même de tous les « rapports«  humains : en ne « s’intéressant«  rien qu’aux actes et aux résultats, bien séparément, surtout, des personnes dont ces actes et ces résultats émanent ; et (personnes) dont on se préservera avec tous les préservatifs possibles et imaginables au monde !..

    …

    « Quant aux collègues de l’université où j’enseigne,

    soit ils sont déjà mariés _ et il est hors de question pour moi de jouer les backstreet _,

    soit ils incarnent tout ce que je déteste dans l’université prétendument de gauche qui est la mienne :

    dogmatiques et intolérants pour l’intérieur _ si tant est que cela puisse seulement se dire ! _,

    vaguement négligés _ cheveux douteux, gros pull et pantalon en velours côtelé, épais mocassins _ pour l’extérieur.
    Bref, l’antidote même au désir…
    « 

    …
    Mais, page 8, « je n’en demeurais pas moins désespérément seule.

    Décidément, il me fallait _ oh ! la fâcheuse confusion du désir avec le besoin ! _ un compagnon. Et vite«  _ qui plus était !.. Comme si le salut se trouvait dans de pareilles configurations !!! Cherchez l’erreur !..

    …

    avec ce commentaire hyper-lucide, à côté, cependant : 

    « D’autant que la haine _ voilà le terreau de tout cela : sur le ressentiment, lire Nietzsche (« La Généalogie de la morale« ,  » Par-delà le Bien et le mal« , etc…)… _ ;

    …

    D’autant que la haine se nourrit de vengeance _ tout part ici de là _, et que, oui, je voulais me venger _ Bisque ! bisque! rage !!! _ de ce bonheur _ vraiment ? un peu moins se laisser prendre aux « images«  et aux récits « rapportés«  _ trop expansif _ ou seulement démonstratif, exhibé, voire exhibitionniste ? _ que D. affichait

    …

    _ voilà donc le mot ! nous ne sortons guère du monde de la « publicité« , de la « publication«  (et de ce que Michaël Foessel analyse si joliment sous son expression si juste de « La Privation de l’intime » cf mon article du 11 novembre dernier : « la pulvérisation maintenant de l’intime : une menace envers la démocratie » _ 

    jusque dans les rues, m’avait-on rapporté _ bien sûr : le « dispositif«  (social) fonctionne à plein (et envers le seul amour-propre socialisé)…

    …

    Alors, page 8 : « Ce n’est qu’en me souvenant d’articles consacrés dans la presse à l’expansion des sites de rencontres _ de quel type ? Dominique Baqué ne semble pas s’en inquiéter ; ni au présent de son histoire ; ni à celui de son écriture : elle demeure encore (un peu) trop « collée«  à son sujet ; et à sa « mésaventure«  _ que, peu à peu, l’idée a pris corps _ significative tournure ! quant à la représentation, même métaphorique d’un corps (et du peu de réflexion sur « tout ce que peut un corps« , ainsi que le formule l’admirable Spinoza, en son « Éthique« …) _ de m’inscrire sur l’un d’entre eux… »

    …

    « Pour moi _ continue Dominique Baqué, page 9 _, s’inscrire sur un site de rencontres resta l’aveu d’un échec ;

    d’une incapacité à séduire _ séduire est-il de l’ordre de la stratégie ? de la technique ? de l’instrumental ? _ par des voies que j’oserais dire plus « naturelles » _ moins « artificieuses«  et « factices« , plutôt _, la signature d’un abandon.

    …

    J’hésitai longtemps avant d’y souscrire.

    …

    En revanche, une fois que la décision fut prise,

    je mis tout en œuvre pour y adhérer vraiment _ elle met le paquet ! Et j’y crus, au début, tant il est vrai que pour toute chose _ naïveté signifie « neuveté«  _ « les commencements sont les temps les plus beaux »... Sauf que l’enfance est aussi le sommeil de la raison…

    …

    Je me garderai bien de déflorer le reste,

    qui est passionnant,

    pour cette Alice – Cendrillon au « Pays des Merveilles«  !

    …

    Je me contenterai de relever quelques annotations :

    …
    Page 29-30, cette confidence de Paul :

    « « Pour un homme, le site c’est extraordinaire, c’est comme une boulangerie géante où l’on choisirait ses gâteaux… » Un peu interloquée par la comparaison pâtissière, je la trouvai par la suite très juste : Paul avait formulé tout haut ce que tant d’internautes pensaient tout bas, derrière _ par rapport à l’interlocutrice _ leur écran. Le Net était un hypermarché du sexe,

    et celle qui en attendait autre chose _ « construire une relation authentique« , avait écrit Dominique sur sa petite annonce ; « séducteurs d’un soir, non merci«  (page 14) _ risquait fort d’être déçue. Ce fut, si je puis la formuler ainsi, la première « leçon » de mon apprentissage sur le réseau« , page 30 du chapitre « Premiers tâtonnements« …

    …
    Pages 67-68, au final du chapitre « Compulsion et rentabilité« , et à propos de l’« addiction« , confrontée à l’accumulation des « déceptions«  :

    …

    « La puissance du Net (…) joue fort efficacement sur la dialectique du « décept » et de la réparation narcissique.

    Lorsque vous venez de vous faire éconduire, plus ou moins brutalement, par un homme,

    vous êtes en état de grande vulnérabilité psychique ;

    vous venez de subir quelque chose de l’ordre de la blessure narcissique ;

    et cette blessure réclame réparation _ au sens freudien du terme  _ ou comment ne pas demeurer scotché, encalminé, à l’échec ?

    …

    Mais comment réparer ? Aussi incroyable que cela puisse paraître à ceux qui sont extérieurs au réseau,

    en attendant le prochain flash…

    …

    Car, et c’est une autre force du système _ et c’est là un des apports fructueux de l’analyse de Dominique Baqué _, vous repartez vierge, si j’ose dire, à chaque expérience : tout est oublié,

    c’est la prochaine expérience,

    le prochain partenaire _ et ils sont légion à se bousculer à votre portillon ! comme les non-joueurs au Loto qui ont 100 % de chances de ne pas y gagner ! _,

    qui seront les bons _ ou la force (magicienne) de la croyance !

    …

    La capacité d’oubli sur le Net est extraordinaire. C’est elle qui permet qu’à chaque fois la machine puisse se relancer.

    …

    Qu’un homme _ au sens physiologique _ vous flashe et vous adresse des mails flatteurs, puis érotiques,

    contribue ainsi très vite _ et très facilement _ à une restauration narcissique _ bien peu exigeante, par là _,

    quand bien même celle-ci est sujette à caution

    et tout à fait provisoire.

    …

    Mais cela,

    vous choisissez _ dans la fébrilité de l’instant et de ce qu’il semble offrir de possibilités _ de l’ignorer _ soit vous illusionner ! _,

    et donc de poursuivre.
    …

    La puissance du Net joue avec et sur des pulsions archaïques fondatrices du psychisme » _ infantile, et infantilisant, donc : en jouant l’exclusivité du « principe de plaisir«  par rapport au « principe de réalité«  !..

    …

    « D’autant plus que, dans cet univers de la marchandise qu’est le réseau,

    la machine induit d’elle-même des comportements addictifs : le sujet y voit son désir certes mis à mal _ par le réel auquel il vient, durement et durablement, se cogner _, mais sans cesse relancé par la compulsivité des annonces. Plus je consomme, plus le désir en redemande _ mieux et davantage : le manque se creuse, qu’il faut très vite combler.

    …

    La machine s’affole :

    je passe de corps en corps,

    de lit en lit. Malgré moi, malgré les puissances de la rationalité qui m’enjoignent de tout arrêter,

    je poursuis,

    prise dans les rets de ce jeu,

    et la fascination _ du « joueur » : cf Dostoïevski _ pour le toujours-davantage.

    …
    Mais
    que l’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit guère de libertinage _ pratique sexuelle hautement cérébrale à laquelle la littérature, dix-huitiémiste notamment, a donné des lettres de noblesse.

    …

    Les joueurs du Net ne peuvent être des libertins,

    parce qu’ils sont happés par l’univers de la marchandise.

    …

    Et dans cet univers, il y a peu de surprise,

    peu de marge de liberté aussi : chacun est programmé,

    qu’il le sache lucidement ou non,

    pour une sorte de parcours fléché

    au terme duquel

    on ne rencontre jamais l’autre,

    mais une marchandise.« 

    …

    Tout est donc exhumé ici !..

    …

    « Ainsi pourrait-on dire que le pornographique s’est saisi d’un outil, le Net,

    et qu’il contribue largement au devenir-marchandise des corps _ vidés d’âme : voilà !!!
    Sans issue.
    « 

    …

    Vient alors, au chapitre « Je suis foutue » _ car « amoureuse !«  _ page 72, ce qui s’avèrera la seule vraie rencontre (du moins possible) : avec quelqu’un ! qui soit une « personne«  !.. (et pas rien qu’un porteur d’un sexe ; ou de plusieurs…) :

    …

    « J’attends. Je l’attends _ Nathan _, depuis une demi-heure maintenant (…) lorsque soudain il est devant moi, haletant d’avoir trop couru, dans l’envol de son trench blanc et son parfum de Lucky Strike. Je lève les yeux,

    et enfin surgit un visage. Nathan a un visage,

    là où les autres n’avaient que des têtes… _ comme c’est magnifiquement ressenti…

    …

    Et aussitôt résonne en moi la phrase de Roland Barthes s’apercevant _ dans « Fragments d’un discours amoureux« … _, comme une évidence brutale, qu’il est amoureux : « Je suis foutu »…

    …

    Surtout ne rien laisser transparaître de mon éblouissement,

    même si, tout en parlant, je ne cesse d’admirer la beauté brune et sèche de son visage,

    qui n’est pas sans évoquer celui de l’acteur Laurent Terzieff dans sa jeunesse…

    …

    Très vite, avec Nathan, la complicité se noue : il entretient avec la langue le même rapport que moi à l’écriture,

    c’est dire combien il aime converser

    et surtout, par comparaison avec ses prédécesseurs, combien sa parole fait sens…

    …

    Etc… page 73… Tout cela _ quant aux conditions du « sens«  _ est en effet très important…

    … 

    Mais, bientôt, page 78, un peu plus tard ce même soir :

    …

    « Nous faisons l’amour. Mal.

    Nathan est peut-être un libertin, comme il me l’a laissé entendre à diverses reprises _ cette longue soirée-là, déjà _,

    mais c’est un amant médiocre.
    A la vérité, je ne suis même pas déçue,

    je m’en moque.
    Car pendant l’amour, je n’ai cessé de contempler
    _ mais regarder ainsi, est-ce aimer ? ou seulement « tomber amoureux«  ? _ son visage sublime, concentré,

    dépourvu de toute expressivité _ ah ! bon ! Presque dur.

    Etc…

    …

    Le chapitre suivant, intitulé « La douleur » _ pages 85 à 89 _,
    réserve quelques jolies surprises,

    bel et bien « libertines« , effectivement, cette fois-ci…

    …

    Avec suites bien décevantes _ je n’en dirai pas davantage ici _ pour Dominique.
    …
    Avec un épilogue (tardif) le 1er janvier 2008 :

    …

    « Je n’aurai la clef de cet abandon que le le 1er janvier 2008 lorsque, mue par je ne sais quelle nostalgie,

    j‘adresserai à Nathan, sur son adresse électronique personnelle _ et non sur le « site de rencontres«  _, un mail de bonne année,

    qui se voulait élégant et distancé, mais non exempt de mélancolie,

    puisque je lui avouais

    qu’il avait été le seul homme à avoir su m’émouvoir

    _ le mot compte : prémisse à l’émergence (mort-née ?..) de sentiments ? _

    depuis mon divorce.
    …
    Il me répondit ce qui suit :

    …

    « Bonne année à toi, Dominique.

    Si j’ai cessé tout contact avec toi,

    c’était pour que la coupure soit nette et sans appel.

    Je voulais _ ah ! le vouloir en ces « affaires«  ! est nul et non advenu ! _ pour nous deux une relation sans concessions,

    où tu aurais tenu le rôle d’objet sexuel _ voilà qui est on ne peut plus clair !

    …

    J’avais trop d’amitié pour toi pour te l’imposer _ ce « rôle«  d’« objet« … _ ,

    et trop de désirs _ mais est-ce bien là le terme adéquat ? au moins, est-ce ainsi, que lui, Nathan, se dit, à lui-même d’abord, l’éprouver… _ pour ne pas le regretter.

    Nathan. »

    …

    Les deux derniers chapitres d’ »E-Love » s’intitulent « l’amour sans amour« 

    et « une affaire de marketing » :

    à relier avec le projet de Dominique de « construire une relation authentique«  (page 14)…

    …

    « Echaudée par ma dernière relation avec Mounir, lasse soudain, je cessai de consulter le site de rencontres sur mon ordinateur«  (page 105).

    …

    « J’étais déjà quelque peu misandre avant cette expérience, je le devins davantage encore.
    Je ne comprenais décidément rien à ces hommes qui, tels des girouettes, disent et se dédisent,

    n’accordent aucune valeur à la parole donnée _ comment vivre sans confiance vraie ? _,

    se comportent comme des goujats,

    n’honorent pas les rendez-vous convenus.
    et qui, surtout,

    ne semblent rien savoir de ce qu’ils veulent vraiment,

    ni de ce qu’ils traquent sur le réseau.« 

    …

    « Pourquoi n’avoir pas arrêté, de nouveau ? »

    …

    « C’est la narration, par ma fille, de ce qui semblait être un bonheur édénique

    entre D., mon ex-époux, et sa nouvelle compagne,

    qui, de rage,

    me réinstalla face au clavier.

    …

    Piètre argument en vérité _ convient-elle _ : je savais d’ores et déjà que je ne trouverais jamais l’équivalent _ mais que vaut ici ce vocabulaire (d’ »équivalence« ) ? _ sur le site

    de ce bonheur supposé _ deux termes à mettre aussi, et de toute urgence, au trébuchet !..

    …

    Je commençais à me sentir vraiment désabusée : toutes mes illusions s’étaient envolées au fil des rencontres _ qui n’en étaient que de grimaçantes, affreuses, caricatures ! _ ;

    …

    et aussi (page 116) :

    …

    « Mounir, Olivier, Nathan, Charles, Mario et tant d’autres encore

    m’apprirent la multitude des corps ;

    mais la relative indifférenciation des pratiques,

    quand bien même un amant était plus attentionné qu’un autre,

    ou plus performant,

    ou plus inventif _ Mario étant, je l’ai dit, celui qui me donna le plus de plaisir.
    …

    Mais il existe paradoxalement un ennui, à la longue, de passer de corps en corps,

    tant la sexualité, somme toute, propose peu de variations :

    …

    en ce sens,

    j’irai jusqu’à dire que

    la pornographie,

    précisément parce qu’elle est la caricature codée de la sexualité,

    en propose une certaine vérité.
    …

    C’est cette répétition du même dans l’autre,

    et plus encore le devenir-marchandise des corps,

    qui me semblent caractériser la vie sexuelle sur le Net,

    et qui ont fait que, peu à peu, malgré mon addiction, je m’en suis détachée :

    …

    je crois finalement plus passionnant _ mais la passion, Dominique,

    se prête-t-elle jamais,

    ni si peu que ce soit,

    à quelque comparaison que ce soit ??? _

    d’explorer les possibles d’un seul corps _ mais s’agit-il bien de « propositions«  d’« expérimentations«  (= « explorations« ) ? _

    que d’échanger des corps

    qui,

    du fait même de l’échange,

    en deviennent indifférenciés,

    l’altérité se perdant dans une sorte de communauté molle…

    _ ou la pataugeoire gluante du nihilisme…

    …

    Par ailleurs,

    une telle sexualité oblitère la parole :

    je veux dire par là que la parole y est réduite à sa simple fonction

    d’introduction

    et d’accompagnement.

    …

     Elle ouvre _ a minima !!! _ la rencontre,

    permet diplomatiquement _ très minimalement encore !!! _ que l’accouplement ne soit pas trop brutal

    _ on appréciera l’oxymore, entre « degré de brutalité«  et « permissivité diplomatique«  ! par où « faut-il«  donc venir « en passer«  ? et pour quels « résultats« , diantre, bigre !?! Quels Thermopyles (de la relation :

    mais entre quoi : entre des corps ?

    et réduits, qui plus est, à de purs sexes ?

    quelle étrange (drastique) « réduction«  gymnique ?! ) ?! _,

    mais ne vise à rien d’autre qu’à l’amener _ cet accouplement-là !..

    Tout ça rien que pour ce si peu-là !..

    …

    Les mails et surtout les chats sont dotés d’une seule fonction _ toujours la réduction (du « modèle«  d’instrumentalisation « économique« ) _ :

    …

    après des circonvolutions et détours plus ou moins développés _ plutôt les « abréger« , parant (seulement) au plus pressé (et à moindre coût) : « time is money« , « isn’t it ? » _,

    fixer le premier rendez-vous qui,

    en principe,

    amènera _ et le plus tôt sera le mieux _

    à la relation sexuelle _ soit l’objectif (orgasmique) !

    …

    Quant à la parole vivante _ on admirera l’adjectif _ du rendez-vous _ en tant que tel _,

    elle prend le relais :

    …

    elle est purement marchande et fonctionnelle _ ne s’agissant que d’une transaction à régler (vite fait, bien fait)…

    Une borne phonique automatisée ferait quasiment aussi bien _ voire mieux _ l’affaire !..

    …
    Il est très rare qu’elle donne lieu à une véritable conversation

    _ tout un art ! et toute une culture ;

    sinon, une « civilisation«  (« des mœurs« , nous dirait un Norbert Elias  : l’édition originale de son livre datant _ très significativement _ de 1939 (et en Angleterre) !!!..

    …

    Et sur « l’art de la conversation » lui-même,

    on se reportera à la très remarquable anthologie réunie en 1997 par Jacqueline Hellegouarc’h, aux Classiques Garnier : l’anthologie va du Père Bouhours à l’Abbé André Morellet)… _ ;

    …
    Il est très rare qu’elle donne lieu à une véritable conversation _ donc, je reprends _,

    un authentique débat d’idées _ quelle idée ! saugrenue !!! en pareille tractation d’« accouplement«  (de sexes)… _,

    puisque l’essentiel _ aïe ! _ se joue ailleurs,

    dans la rencontre _ réduite au strict physiologique (génital) _ des corps.

    …
    En fait la parole _ puisque c’est d’elle qu’il s’agit dans cette notation importante de Dominique Baqué _,

    participe d’une même mécanique

    que l’ensemble des rapports sur le Net :

    …

    c’est, elle aussi, une « parole marchande »

    qui suit les sentiers très balisés d’un questionnaire soumis à peu de variations

    _ profession, enfants, projets, précédentes rencontres sur le réseau, etc… _,

    et coupe court _ certes ! ce n’est pas là le bon « flux«  !.. et « couper court«  est tout son office !… _

    à tout véritable dialogue,

    chacun des protagonistes ne se demandant qu’une chose :

    « Est-ce qu’il/elle me plaît ? Est-ce que moi je lui plais ?.. »

    _ dans l’unique perspective, et à très court terme (pour ne pas dire « immédiat« ), d’être tout simplement « agréé«  (comme sexe…) à la chose à accomplir (ou pas) ici et maintenant : sur le champ et sur l’heure (et, éventuellement, un lit)…

    Cf Crébillon fils, en 1755 : « La Nuit et le moment« ...

    …

    « C’est pourquoi

    _ et c’est la conclusion de ce chapitre « L’amour sans amour » _

    les chats et les mails sur le Net

    sont d’une telle pauvreté sémantique

    _ et humaine « non-inhumaine« ,

    ainsi que le dirait un Bernard Stiegler (dans « Prendre soin 1 _ de la jeunesse et des générations« )... _ :

    …

    ils ne cherchent pas à faire sens,

    mais _ rien que _ à être efficaces,

    à frapper leur cible _ obtenir leur effet…

    …

    Nul besoin de littérature pour cela…

    …
    Sauf pour ceux qui ne vivent que dans le virtuel

    _ cela devient de plus en plus (technologiquement ) possible ! _

    et ne passent _ même… _ jamais au stade de la rencontre _ il y en a, même s’ils sont

    _ pour le moment, encore, probablement… _

    minoritaires _ ;

    …

    pour les autres (que ces partisans du virtuel-là),

    il s’agit d’accélérer le tempo de la rencontre _ en effet ! _

    pour plus vite passer à l’acte _ ce sont des hyper-actifs !!! et à quoi bon perdre son temps

    en circonvolutions (et préliminaires intempestifs) ?..

    …
    Car le temps du Net

    n’est pas de l’ordre de la temporalité ordinaire _ c’est fort bien vu !!! _ :

    c’est un temps compressé,

    où chacun s’applique à faire vite _ sans perdre la moindre once de son temps (de vie : si précieux !..) _,

    dans l’urgence sexuelle _ cela vaut mieux que d’employer le beau mot de « désir«  en pareille occurrence… _

    des corps

    _ strictement envisagés dans l’ordre du pur physiologique :

    bien séparés ici de quelque âme que ce soit :

    tant celle de soi, que celle de l’autre ;

    ainsi que de celles de tous les autres…

    …

    Il n’y a plus ici que de ces poupées à la Bellmer :

    point qui n’échappe d’ailleurs pas à certains de ces « sexo-protagonistes«  :

    …

    dont Nathan (page 79) :

    « Est-ce ce que tu veux jouer à la poupée avec moi ? »

    …

    Et va s’ensuivre,

    après « un relooking complet«  (toujours page 79),

    toute une opération (dans le quartier du Palais Royal) où se précise ce « qu’il appelle jouer à la poupée avec lui » (page 82),

    …

    que commente ainsi Dominique :

    « je me savais exhibitionniste, mais n’avais eu jusqu’alors aucune occasion de manifester cette préférence sexuelle : Nathan m’a tout de suite devinée« …

    …
    Quant à Charles,

    après avoir prononcé (page 64) « cette phrase que je n’ai entendue de la part d’aucun autre homme : « Fais de moi ce que tu veux, je suis ta pute »,

    il « s’adresse maintenant » (page 65) à Dominique « comme à une pute » :

    …

    ce qui vaut ce commentaire de l’auteur :

    « j’ai toujours eu des difficultés à accepter, voire même à entendre, la crudité de la parole sexuelle masculine. »

    …

    Avec cette « leçon«  de l’expérience (page 66) :

    …

    « Je me sens en péril : peut-être suis-je allée trop loin dans les sites de rencontres.

    C’est la compulsivité qui, après une euphorie factice, a déclenché mon angoisse.

    …

    Je suis en train de m’égarer dans des rapports sexuels dépourvus de sens

    _ comme en Art, comme en tout, c’est bien la question du sens qui est cruciale !!! _,

    …

    je ne fais que participer à l’échange généralisé _ interchangeable jusqu’à plus soif ! et à n’en plus pouvoir mais… _ des corps sur le réseau.« 

    …
    « Il n’est pas sûr, loin s’en faut _ commente alors Dominique, page 66 toujours) _ que cela convienne à mon mode d’être _ et c’est probablement un euphémisme…

    …

    Que veux-je prouver ? _ et à qui donc ?.. Que je peux séduire, encore ? C’est fait.

    Mais à quel prix…
    Quelques images brouillées, des bribes de souvenirs, des prénoms qui se mélangeront dans ma mémoire oublieuse
    . »

    …

    Mais la carrière de « poupée soumise » que Dominique avoue avoir « donc accepté de devenir » pour Nathan (page 85)

    s’arrêtera là ;

    …

    et pas de son fait, mais de celui de Nathan,

    qui choisit (par là) de la préserver d’y donner suite.

    …

    J’ai déjà, plus haut, indiqué pourquoi, avec ce « dernier mail de Nathan« , « le 1er janvier 2008«  (page 89) :

    …

    « Je voulais pour nous deux une relation sans concessions _ bigre ! _,

    où tu aurais tenu le rôle d’objet sexuel _ voilà la clé de ce mot de « poupée«  !..

    …

    J’avais trop d’amitié _ un rapport à autrui « non-inhumain«  !.. _ pour te l’imposer

    _ à une esclave ; à une bête domptée ; à une chose « dés-humanisée«  !.. ;

    et trop de désirs _ sado-masochistes _ pour ne pas le regretter«  :

    …

    Nathan (militant _ pour les élections municipales à Bordeaux _ du PS : page 87) a su tout de même, de ces « désirs« -là, faire son deuil, avec elle, du moins ; sinon avec d’autres…

    …

    Voilà qui donne aussi pas mal à penser…

    …

    Quant à Mounir,

    « Mounir _ même _ n’est plus Mounir«  (page 102), le jour où pour la première fois il l’emmène chez lui :

    …

    « Les caresses sont plus rudes qu’à l’accoutumée. Mounir me pénètre plus rapidement

    et, pour la première fois, il parle. D’une voix péremptoire, sans appel.
    …

    _ « Dis-moi que tu es ma chose. »

    …

    Cette fois-ci, je sens que ce n’est pas comme avec Olivier,

    je pressens que

    si je me moque,

    les choses vont mal tourner,

    même si je ne sais de quelle façon.

    …

    Mounir n’est plus Mounir. Je répète donc, d’une voix atone que, oui, je suis sa chose.
    Mais Mounir veut, si j’ose dire
    _ et c’est bien de « volonté«  (et du seul rapport de forces) qu’il s’agit là _ des aveux complets.

    …

    _ « Dis : « Je suis ta pute« .

    _ …
    _ Dis-le ! » (page 102)…

    …
    (…)

    Soudain, dans le combat qui s’engage, je comprends que je suis perdante.

    Pour d’inexplicables raisons, Mounir a changé.

    …

    Personne ne sait où je suis ce soir-là _ le point (contextuel) est d’importance.

    …

    Si les choses dérapent _ (!!!) _ personne ne viendra à mon aide.
    Je choisis de capituler, dans un souffle.

    La mort dans l’âme _ qui demeure, donc…

    Je suis vaincue.

    …

    Et à propos de cette « énigme » de « la transformation de Mounir« ,

    ces réflexions, encore, page 103 :

    …

    « Je crois que, pour la première fois chez lui, en territoire conquis,

    il put enfin laisser libre cours à ses fantasmes

    _ ce qu’il se retenait de faire chez moi :

    assumer sa domination sur moi,

    me chosifier,

    me traiter comme une putain.

    …

    Soit le fantasme finalement le plus partagé par les hommes du Net

    _ ou une « nouvelle«  « humanité« , probablement…

    (…)

    Face à une femme du réseau _ d’une « nouvelle » « humanité« , probablement aussi… _,

    ils s’arrogent immédiatement le droit d’en faire une chose,

    de la constituer en marchandise…

    …

    Dans le meilleur des cas,

    d’en faire une pure surface de projection fantasmatique ;

    …

    dans le pire,

    de la traiter comme une putain,

    les conventions sociales ayant explosé _ dans les rapports « humains«  _ avec une violence inouïe » .

    …

    Alors, au bilan de son dernier chapitre, d’à peine 5 pages (intitulé « Une affaire de marketing« ),

    « après cinq mois de pratique intensive du Net » _ tel en est l’incipit, page 119 _, et « pour une seule vraie rencontre, celle de Nathan« ,

    …

    Dominique Baqué ne peut plus refuser « l’évidence » :

    …

    « je n’avais été _ et cela, depuis la rédaction de l’annonce _ qu’un pur produit de marketing. Une marchandise à vendre, ou plutôt à louer, avant date de péremption«  _ sur ce marché-là, s’entend… ; avec un « statut » guère « différent, rétribution en moins« , de celui des « femmes des célèbres vitrines rouges d’Amsterdam… »

    …

    C’est que « le Net se repaît de mensonges.

    …

    Qui voudrait donner de soi une image juste ?

    Entre l’image plus ou moins formatée par les codes publicitaires que l’on expose sur le Net

    et la propre projection fantasmatique de celui auquel elle _ cette « image« -là _ s’adresse,

    se joue déjà un double effet de décalage _ en est-on forcément, et dans quelle mesure, dupe ?..

    Dès lors, il ne peut y avoir que maldonne _ pour tous ? même les corps (ou sexes) ?..

    Et duperie.

    …
    Et cela pour ne rien dire de ce (« authenticité« , « tendresse« , « sensualité« ) que « promettent«  ou « proposent«  _ comment faut-il le qualifier ? _  les « annonces«  elles-mêmes…

    …

    « Vaste histrionisme de ces annonces,

    mensonge élevé au rang d’un art ubuesque,

    comédie des sentiments,

    leurre des apparences.

    …

    Car tout est _ donc... _ leurre et mensonge sur le Net » :

    …

    « l’annonce _ en tant qu’« appel à la consommation

    qui se modélise d’ailleurs assez souvent sur le modèle publicitaire » _ ;

    …

    « la photographie«  ;

    …

    « mais surtout, et plus gravement, c’est la rencontre elle-même qui est un leurre :

    …

    parce que chacun est pour l’autre,

    au mieux,

    une surface de projection fantasmatique ;

    au pire,

    un produit à consommer le plus vite possible ;

    …

    l’autre est nié

    dans son altérité même«  _ voilà le plus « grave » et destructeur, en effet, des liens de personne à personne ; dans la vérité des regards et des visages… ;

    …

    pour ne rien dire de ce qui est détruit

    de la personne même ; elle-même

    _ si tant est qu’une identité puisse (jamais !) s’établir et se constituer à l’écart de ses rapports avec les autres, bien sûr !!!

    …
    Dominique Baqué le dégage parfaitement, page 121 :

    …

    « Dans ce monde du leurre et de la marchandise,

    il ne peut y avoir ni « envisagement »

    _ un autre disait on ne peut plus explicitement : « la tête sous l’oreiller«  ; et, seul, le seul le sexe « offert »…  _ ;

    …

    ni dialogue

    comme vecteur _ dynamisant ! vers toi !.. _ de sens :

    …

    tout est réglé mécaniquement _ « protocolisé« , en quelque sorte (avec masque) _  ;

    …

    le monde des possibles est comme écrasé ;

    …

    ne reste que le parcours fléché _ et à tapis roulant _

    entre deux sujets _ en fait « objets assujettis«  ; certes pas « sujets s’inventant leur propre devenir« , « librement«  !.. _

    qui n’adviendront jamais l’un à l’autre _ non plus qu’à eux-mêmes, d’ailleurs,

    en ce bal des ectoplasmes (hyper) sexués…

    …

    Le triste, est que « cependant vous poursuivez,

    car vous êtes devenue addict

    _ addict aux visages _ ou plutôt masques-leurres (et sans visage, justement !!!) _ qui se déroulent _ ou dévident _ sur l’écran _ électronique _, chaque soir ;

    aux flashs et aux mails ;

    à cette excitation factice

    dont vous ne parvenez plus à vous passer _ du frisson de nuage de possibles (en grappes, et comme à l’infini) suscitant de l’attente… _ ;

    …

    tant il est vrai _ réellement avéré _ que le réseau est une addiction comme une autre,

    avec sa part d’irrationalité et ses zones d’ombre _ qui peuvent, de fait, charmer _ ;

    …

    et dont il est extrêmement difficile de se défaire,

    malgré coups bas, humiliations et rendez-vous manqués » _ à croire que le masochisme primaire et la pulsion de mort, sont considérablement puissants, dirait Freud (en ses « Essais de psychanalyse« )…

    …

    « Dommage que l’on ne puisse filmer ni enregistrer ces rencontres piteuses et drolatiques

    _ je me souviens d’en avoir été jadis le témoin (très amusé !), en un lieu voué à de telles « rencontres«  « de sexe« , vacancières _,

    cela ferait des sketches à l’humour imparable » _ à la Dino Risi : « Les Monstres » et « Les Nouveaux monstres« , autant que « Le Fanfaron » ; plus encore peut-être que bien des comédies acides de Woody Allen… _, s’amuse alors Dominique Baqué, page 122.

    …

    « Une véritable comédie humaine s’y déroulerait sous nos yeux,

    avec pour enjeu majeur « ça ».

    …

    Ça : faire l’amour _ baiser, niquer.

    …

    Car l’une des caractéristiques majeures des rencontres sur le Net

    étant une formidable accélération _ cf Paul Virilio _ du temps,

    vous pouvez vous retrouver dans le lit

    de celui qui était un parfait inconnu il y a une heure à peine

    …

    _ ce qui a pour effet pervers

    _ par la (seule) pente (raide) à toujours « passer à autre chose«  !.. _

    d’épuiser la possibilité même d’une relation ;

    …

    ou de la réduire fatalement, si j’ose dire, à n’être que la répétition de cette première fois :

    …

    soit une relation strictement sexuelle,

    où jamais la dimension affective

    _ vécue désormais comme « étrangère«  et « surnuméraire«  : « parasite«  ! _

    ne viendra _ de « l’extérieur«  ! _ s’immiscer«  :

    …

    voilà qui donne bien à penser…

    …

    Roland Barthes développant cette analyse de la bien plus grande obscénité du sentiment (que du sexe)…

    …

    Et si,

    en dépit du « Méfiez-vous, fillettes« , par lequel le bien avisé _ et avisant !!! _ Yves Michaud ponctue on ne peut plus clairement, par ce titre, son article sur ce lucide livre de Dominique Baqué,

    « vous voulez y aller malgré tout _ Mesdames _,

    alors affutez vos armes,

    soyez drôle,

    cynique ;

    …

    transformez-vous en guerrière du sexe : séduisez, prenez et jetez _  = vengez-vous bien !..

    …

    Surtout n’attendez rien d’autre des hommes _ à commencer par l’envisagement de « construire une relation authentique » (page 14)…

    …

    Amusez vous comme savent le faire les hommes.
    Devenez une dominatrice
    _ à votre tour, faites d’eux vos « poupées » !..

    …

    Ainsi le Net deviendra pour vous _ aussi, à votre tour, donc ! _ ce qu’il est et n’a jamais cessé d’être : l’espace d’un échange généralisé des _ seuls _ corps _ ayant abandonné ce qui leur restait (peut-être ?) d’âme au vestiaire…

    …

    N’y cherchez surtout pas l’amour _ qui ne se recherche jamais !

    il ne fait qu’être trouvé, rencontré, accueilli ;

    et c’est déjà beaucoup, si le voilà qui vient à passer pas trop loin de votre attention flottante… ;

    …

    cela doit (ou devrait) finir tout de même par s’apprendre, à un certain âge ;

    …

    du moins, cela (je veux dire un tel « apprentissage » ; une telle « sagesse de l’amour« )

    peut (ou pourrait) raisonnablement s’espérer

    (sans aller, cependant, jusqu’à s’escompter, toutefois !)… _ :

    …

    il ne sera pas au rendez-vous

    _ car tel n’est pas (du tout !) le mode d’« arriver«  (= « survenir« ) de l’amour…

    …

    « L’amour n’est pas _ du tout ! il le fuit même irrévocablement ! comme la peste ! _ un produit marketing...

    …
    L’heure du marché viendrait-elle soudain de passer

    cet automne ?..

    …

    Titus Curiosus, le 21 décembre 2008

  • « Care », sollicitude et vulnérabilité : pour un changement de paradigme…

    Pour prolonger la réflexion sur le « care« ,

    à l’occasion du choc éprouvé à la vision du film « Two lovers » de James Gray ;

    de la conférence à venir, mardi prochain, à 18 heures, dans les salons Albert-Mollat, de la Librairie Mollat, 15 rue Vital-Carles à Bordeaux, dans le cadre de la saison 2008-2009 de la Société de philosophie de Bordeaux,

    de Fabienne Brugère, présentant « Le Sexe de la sollicitude » ;

    et de la lecture de « La Privation de l’intime » de Michaël Foessel,

    …

    ces rapides réflexions-ci :

    …

    mardi 25 novembre prochain,

    ainsi que j’ai l’ai déjà annoncé en mon article  du 10 novembre « la Société de philosophie de Bordeaux reçoit« ,

    notre collègue et amie Fabienne Brugère présentera son tout récent travail « Le Sexe de la sollicitude« ,

    dans le cadre prestigieux des salons Albert-Mollat, 15 rue Vital-Carles, à 18 heures…
    …
    Si la démarche de l’auteur qu’est Fabienne se centre davantage sur des enjeux éthico-socio-économico-politiques
    que directement existentiels,

    pour le film « Two lovers« ,
    ou existentialo-politiques,

    pour l’approche de Michaël Foessel, dans « La Privation de l’intime« ,

    de l’ordre de « l’intime » en tant que tel, très précisément, ici ;

    ainsi que dans la perspective _ inquiète ! _ de ce que j’ai qualifié de (la) « réalité de la démocratie« 

    dans le titre même de mon article sur ce livre :

    « la pulvérisation maintenant de l’intime : une menace envers la démocratie« …

    …

    il n’en demeure pas moins que le point commun

    au film,

    à l’angle d’analyse de Michaël Foessel,

    ainsi qu’au regard de Fabienne Brugère sur le « care » _ ou « sollicitude« ,

    ainsi que Fabienne le traduit _, et qu’elle s’efforce de distinguer, et de la « compassion« , et de la « charité » ;
    …
    il n’en demeure pas moins que le point commun

    _ et proprement nodal ! _

    aux « regards » de Fabienne Brugère, de James Gray et de Michaël Foessel
    _ soit un cinéaste new-yorkais et deux philosophes d’Outre-Atlantique (français)… _
    est bien le concept _ qui me paraît crucial, en effet _, de « vulnérabilité » humaine.
    …
    Avec la conséquence qu’il faudra « mettre en chantier »,

    et non sans même une certaine « urgence » _ dont l’appréciation dépend en partie de la conjoncture politico-économique ! _ ;
    …
    « mettre en chantier »

    une « anthropologie fondamentale »
    de l’ »humain » comme sujet

    _ et non « objet »

    de ce que qu’Axel Honneth appelle, à nouveau (après d’autres), la « réification« , en son récent « La réification _ petit traité de théorie critique« , paru en traduction française aux Éditions Gallimard en février 2007 ;
    …
    et comme, « aussi, et en même temps, fin »
    _ et non « seulement moyen »,
    comme je me suis autorisé à l’indiquer en un autre de mes récents articles, celui du 18 novembre : « Conversation de fond avec un philosophe« .
    …
    J’ajouterai, encore, que,
    comme le souligne bien à diverses reprises Fabienne Brugère en son essai,
    les philosophes du « care » ont le souci de ne pas en rester à une approche seulement théorique, formelle et juridique _ générale _ du rapport à « l’autre » ;
    …
    mais incitent à une pratique effective et singulière, au cas par cas, de la « sollicitude » à l’égard des plus vulnérables et blessés,
    notamment parmi les « exclus »
    de la société néo-libérale, surtout…

    …

    En relisant le livre _ par mes soins annoté _ de Michaël Foessel, « La Privation de l’intime_ mises en scène politiques des sentiments« ,

    je m’aperçois, après en avoir abordé l’idée au téléphone avec Fabienne Brugère, qu’il centre toute sa troisième partie sur la « sollicitude » et la « vulnérablité » humaines…

    …

    Lisons :

    Page 112, après avoir montré que « l’amour n’implique nullement de rompre avec le monde« , il pose : « Mais il faut aller plus loin en demandant ce qu’il y a de commun entre la démocratie et l’intime. Comment expliquer que la même menace pèse sur l’un et sur l’autre ? Peut-on dessiner les traits d’une vulnérabilité du « vivre ensemble » qui caractérise autant la sphère personnelle que celle des liens politiques ? »

    …

    Michaël Foessel en vient alors à une analyse de la « sollicitude« , page 127 :

    « Dans ses relations intimes, un individu attend des autres qu’ils lui permettent d’acquérir une confiance en lui-même qui est la première forme de l’estime sociale. On peut appeler « sollicitude » cette forme de reconnaissance affective, à condition de distinguer ce sentiment _ -ci _ de la pitié ou de la compassion, où le sujet _ qui s’y adonne _ jouit de se savoir _ lui _ secrètement épargné _ par la misère ou le malheur qui accable l’autre ; à la Lucrèce du « Suave mari magno… » du « De natura rerum« …

    …

    La sollicitude désigne le soin que l’on prend de l’autre, en tant qu’il n’est pas vécu comme une charge pour celui qui le prodigue, ni comme un dû pour celui qui le reçoit _ hors du calcul d’intérêt du contrat, nous voici plongés, celui qui « prodigue«  le « soin« , l’égard, comme celui qui le « reçoit », d’emblée dans l’ordre _ absolument généreux, lui ! _ de la grâce… Le point est d’importance _ en effet ! _ : à l’instar de toute relation intime _ amour, amitié : toujours uniques ! ni interchangeables, ni remplaçables ! _, la sollicitude est réciproque. Il n’y a pas d’un côté celui qui « donne », de l’autre celui qui « reçoit ». Les rôles de l’agent et du patient sont réversibles, puisque même le sujet qui offre son aide ou sa présence accepte d’être _ au moins _ instruit par l’autre » _ l’amour et l’amitié vont beaucoup plus loin, bien sûr, sur le don (de soi) et l’accueil (de l’autre) : le don y étant absolu ; au point que c’en est même un critère ; ou un révélateur !

    …

    Pour un exemple cependant « limite » (d’amour), je citerai ce que nous donne à voir Patrice Chéreau dans son très fascinant « Intimité » _ « Intimacy« , à Londres, en 2000 : en matière de don charnel de soi (à l’autre)…

    …

    Avec ces effets-ci : « Loin de se cantonner à la sympathie pour la souffrance, la reconnaissance affectuve joue un rôle dans la prise de conscience, par un sujet, de sa faculté d’agir. Le point commun à toutes les théories de la reconnaissance réside dans cette conviction que la constitution du Moi est inter-subjective« , page 128.

    …

    Et sur l’ »intime« , ceci, page 142 : « L’intime désigne un ensemble d’expériences où le savoir ne fonctionne plus comme la promesse d’une maîtrise _ technique, reproductible, mécanisable. Ainsi que le note Judith Butler, « la reconnaissance commence avec l’idée que l’on est perdu dans l’autre, absorbé dans et par une altérité que l’on est et que l’on n’est pas » _ in « Défaire le genre« , aux Editions Amsterdam, en 2006, page 272. Dans une relation intime, il est exclu de se retrouver tel que l’on était au départ. C’est le sens de la décision implicite qui préside à n’importe quel rapport d’intimité, et qui consiste à concéder à un autre le droit de porter un discours de vérité sur soi _ amour comme amitié sont « connaissance » en vérité ! (…) Le véritable désir, emblème d’une forme de liberté _ dit alors magnifiquement Michaël Foessel, page 143 _ est celui de se trouver lié à l’autre » _ en pareille vérité révélée (alors entre soi) : un beau risque ! Et par là « l’intime désigne un apprentissage de la précarité«  _ des soi qui s’y livrent, en se donnant (à cette altérité-là)…

    …

    Vient alors la conclusion, pages 157-158 : « L’intime est un ensemble de liens qui nous constituent et nous dépossèdent _ et décentrent : on est loin de s’y retrouver inchangé ! La préservation _ à défaut d’avancée, ou a fortiori de « conquête » _ de l’authenticité _ terme de vérité crucial et nodal en pareille affaire ! _ est une indication pour aborder la démocratie _ avec une relative confiance (et foi) _ depuis le point où elle s’apparente à l’intime : sa vulnérabilité.« 

    …

    Et c’est donc sur ce terme de « vulnérabilité« 

    _ capacité de recevoir une certaine dose (non mortelle) de blessure faisant un minimum souffrir _,

    que s’achève ce beau livre de salubrités personnelles et collectives démocratiques (ou civilisationnelles) de Michaël Foessel : « La Privation de l’intime« .

    …
    A mardi 18 heures, 15 rue Vital-Carles,

    pour écouter Fabienne Brugère

    aussi sur la « vulnérabilité« , à partir du « Sexe de la sollicitude« …

    …

    Sans négliger, non plus, de courir aller voir _ ou plutôt regarder _ le « Two lovers » de James Gray…

    …

    Titus Curiosus, ce 22 novembre 2008

    …
    …

    Post-scriptum :

    …

    je peux

    _ et même dois ! _

    encore ajouter la conclusion _ terrible ! _ d’Yves Michaud à propos de la « sollicitude« ,

    en le plus récent article_ à ce jour _ de son (excellent !) blog « Traverses« , sur le site de Libération,

    quant à l’impératif prioritaire

    de pratiquer _ « effectivement », sur-ajouterais-je, pléonastiquement !… _ la sollicitude, et ne pas faire seulement qu’en parler ou en écrire… :

    …

    « Un suicide dans les règles (5) : sur la sollicitude des philosophes et la sollicitude heideggerienne en particulier« 

    …

    cf là-dessus mon article du 20 novembre :

    « Le suicide d’une philosophe : de la valeur de vérité (et de justice) dans le marigot des (petits) accommodements d’intérêts (4 _ en forme d’apothéose)« …

    …

    Cela nous rappelle bien des « pratiques » politiques d’aujourd’hui

    « rongeant » (gravement…) la « réalité » même de la démocratie :

    …

    dire _ et « proclamer » sur l’estrade ; « où sont les caméras ? » _

    en même temps qu’on « fait » _ hors estrade, et hors caméras _

    tout le contraire exactement de cela…

    …
    Soit la pratique _ « magicienne » _ de bonimenteur

    du camelot,

    dans le jeu _ virtuôse, voire virtuôsissime ! _ de bonneteau…

    …

    Éthique, politique, vérité, droit, justice : ou les enjeux bien réels de l’ »authenticité« ,

    dans l’éventail déployé des « pratiques », en camaïeu :

    de la sphère de l’ »intime« , à la vie publique de la démocratie,

    en passant par le champ ouvert de la « sollicitude« …

  • Emérger enfin du choix d’Achille !..

    Sur « Zone » de Mathias Énard (aux Éditions Actes-Sud, ce 20 août 2008), immense livre d’un immense écrivain.

    …

    Un livre de très grand souffle _ à la Walt Whitman, si l’on veut (dont, au passage, vient de paraître une nouvelle traduction du chef d’oeuvre « Feuilles d’herbe« , par Éric Athenot, aux Editions José Corti) _ ;

    …

    très grand souffle

    qui n’est guère courant dans la tradition littéraire française,

    sauf Agrippa d’Aubigné _ « Les Tragiques » _ et (tout) Victor Hugo ;

    ainsi que _ des deux auteurs de prédilection du personnage de la belle et méthodique Stéphanie dans ce « Zone« , Proust et Céline _ la « Recherche«  et le « Voyage« …

    …

    Quel souffle, en effet, dans ce voyage

    _ ferroviaire, entre les gares Centrale et Termini de Milan et de Rome, un « 8 décembre »

    (2004 : il faut le « calculer » : « il y a tout juste un an le jeudi 11 décembre Mohammad el-Khatib se faisait exploser à cinq heures du matin à l’angle de la place Mazzini à quelques mètres de la synagogue, une des plus belles d’Italie » _ à Modène, page 200 ; « son suicide n’empêcha pas Luciano Pavarotti de se marier  le surlendemain au Teatro di Modena (le théâtre est l’église des artistes, dira-t-il) à quelques centaines de mètres de là » _ est-il aussi précisé, page 202)

    en 519 pages d’un unique formidable mouvement (de la pensée) _

    du narrateur Francis Servain Mirković, alias Yvan Deroy (et quelques autres identités de rechange : « Pierre Martin« , « Bertrand Dupuis » _ page 211…), pour tenter de sortir d’une « Roue de l’Histoire« 

    _ ou, encore, une « étrange roue du Destin

    où les dieux donnent et reprennent ce qu’ils ont donné » (page 109) _,

    au milieu « de chemins qui se recroisent dans la grande fractale marine où (le narrateur) patauge sans le savoir _ d’abord _ depuis des lustres, depuis (ses) ancêtres (ses) aïeux (ses) parents (lui : « moi« , dit-il forcément !) (ses) morts et (sa) culpabilité » (pages 76-77)…

    Car il s’agit ici ni plus ni moins que de tenter d’échapper à « une pyramide de pères haute comme l’échelle de saint Jean Climaque, imbriqués

    _ les pères, en tant, déjà, que fils _

    les uns dans les autres riant comme des démons de voir leurs fils ployer sous eux«  (page 479)…

    …

    Ainsi que (à la même page, vingt lignes plus haut) : « ne pas faire le choix d’Achille le stérile mais celui d’Hector » : « il y aura un Astyanax quelque part qui me ressemblera, qui

    _ tel Énée, son père Anchise dans l’ »Enéide » de Virgile _

    portera son père sur ses épaules

    comme moi je porte le mien, hors de la ville en flammes,

    je me suis vu avec mon père sur le dos, et lui le sien »

    _ d’où la figure de la « pyramide«  qui s’ensuit alors ;

    remontant rien moins que jusqu’à « la guerre du feu » (page 32) : « la nuit des temps« , « l’homme préhistorique » (page 81)…

    …

    Ce père « silencieux »,

    porté en terre « à onze heures du matin précises au cimetière d’Ivry, un jour de printemps ni gris ni bleu » (page 170), et pour lequel le narrateur ne parvient « qu’à ânonner un Notre Père poussif, la sueur au front en guise de larmes _ qui se trouve dans ce sarcophage, qui est-il

    _ s’interroge page 172 le fils _,

    est-ce l’appelé d’Algérie, l’ingénieur catholique, le mari de ma mère, l’amoureux des jeux de patience _ et des trains électriques _, le fils du serrurier forgeron de Gardanne près de Marseille, le père de ma soeur,

    est-ce le même » s’interroge (page 172) « aux abords de Reggio » le narrateur, en ce train qui file dans la nuit vers Roma-Termini…

    …

    Ce père qui avait été aussi

    « aide interrogateur dans une villa d’Alger, l’ingénieur chrétien spécialiste de la baignoire, de la barre d’acier et de l’électricité,

    il n’en a jamais parlé, bien sûr, jamais,

    mais il savait quand il me regardait, il avait vu, repéré en moi des symptômes qu’il connaissait, les stigmates, les brûlures qui apparaissent sur les mains des tortionnaires« ,

    se souvient de l’enterrement de son père, au cimetière d’Ivry _ à « la section 43« , « de l’autre côté de la rue, dans le petit cimetière » (précision de la page 170) _ ;

    …

    se souvient de l’enterrement de son père, donc,

    le narrateur, « aux abords de Reggio belle et bourgeoise » (page 173).

    …

    Car, « tous ces cercles dessinés sur un bouclier doré

    _ tel que celui d’Achille, ainsi que le narre Homère dans « l’Iliade » _,

    ce sont les mères qui fourbissent les armes,

    Thétis l’aimante console Achille son enfant en lui donnant les moyens de se venger,

    une cuirasse une épée un bouclier aveuglant où le monde entier se reflète,

    comme Marija Mirković

    _ c’est là le nom de jeune fille de la mère du narrateur, née en 1939 _

    m’a fourni la patrie l’histoire l’hérédité Maks Luburić et Millán Astray le faucon borgne

    _ que Marija Mirković ou son fils Francis Servain ont pu croiser sur leur chemin, à Madrid et en personne, lors d’un concert de piano Bach-Scarlatti, le 14 avril 1951 (page 342) pour la première, le général espagnol, quand elle avait douze ans ; à Carcaixent, près de Valence et d’Alzira, plus récemment, pour les traces, seulement indirectement, du  second, le croate (assassiné en avril 1969 _ page 263) _ ;

    …

    ne pleure pas Achille, sèche tes larmes et va te venger,

    réconcilie-toi avec l’Atride contrit _ Agamemnon _

    et massacre Hector de ta furie,

    vengeance, vengeance,

    je sens la vengeance gronder dans ce train dévalant les collines« 

    _ du Latium,

    nous approchons maintenant de Rome, au chapitre XXI du récit du narrateur, page 463…

    …

    Ce souffle magnifique du roman de Mathias Énard, se déroule

    _ à l’exception de trois chapitres de citation de récits d’un « petit bouquin libanais »

    (l’expression se trouve page 60

    _ qui font office de pause, pour s’absorber, narrateur comme lecteur, dans quelque lecture, et échapper, un peu et provisoirement, à ses pensées ; ou à ses fantômes, si fidèles…)

    d’un auteur s’appelant « Rafaël Kahla« ,

    « né au Liban en 1940, dit la quatrième de couverture » et qui « vit aujourd’hui entre Tanger et Beyrouth » ;

    « Tanger gardienne de la lèvre inférieure de la Zone« …  (page 369) :

    …

    « je me demande si Rafaël Kahla me ressemble, pourquoi écrit-il ses histoires terrifiantes, a-t-il essayé d’étrangler sa femme comme Lowry, ou l’a-t-il assassinée comme Burroughs, incita-t-il à la haine et au meurtre comme Brasillach ou Pound, peut-être est-ce une victime comme Choukri le misérable, ou un homme trois fois vaincu comme Cervantès » (pages 445-446) _ ;

    …

    ce souffle magnifique du roman de Mathias Énard, se déroule, donc,

    du tenant (et élan) d’une phrase unique, sans un seul point pour l’interrompre et le couper, ce long et ample « souffle » du narrateur..

    …

    Mais le rythme de ce qui s’y exprime est aux antipodes de la virtuosité artificielle, ou, a fortiori, « expérimentale » : c’est le rythme même de la pensée livrée à elle-même seule ;

    et peuplée d’impressions et de souvenirs qui ne cessent, richement, d’affluer, et d’orienter ce qui se pense vers l’ailleurs (encore et seulement du réel)

    _ notamment, mais pas seulement, la « zone » d’affectation de l’agent du service

    (d’enquête de sécurité extérieure : « délégué de défense » ainsi que le spécifiait frileusement l’intitulé du concours administratif« , est-il indiqué page 124 ;

    devenant « un expert, un spécialiste de la folie politico-religieuse qui est une pathologie de plus en plus répandue« , se dit le narrateur au passage de « Parme qui s’enfuit dans la nuit« , page 137) ;

    …

    notamment, mais pas seulement, la « zone » d’affectation de l’agent du service du Boulevard Mortier à Paris ;

    …

    vers l’ailleurs (du réel), donc,

    et vers un passé (bien réel, lui aussi !) assez obsédant ;

    pas réellement vraiment passé et _ proustiennement ! _ dépassé, en tout cas, pour le malheureux narrateur,

    qui a manqué à plusieurs reprises _ dont une fois à Venise _ de bel et bien (physiquement) s’y noyer :

    …

    « trop de choses il y a trop de choses tout est trop lourd même un train n’arrivera pas à amener ces souvenirs à Rome tant ils pèsent, ils pèsent plus que tous les bourreaux et les victimes dans la malette au-dessus de mon siège, cette collection de fantômes (…), il faudrait être saint Christophe pour porter tout cela » (page 355)…

    …

    Et saint Christophe _ « géant de Chaldée » _ vient, « à l’aéroport de Fiumicino » (page 516) :

    « Achille calmé« 

    peut enfin « traverser des fleuves au trois fois triple tour et d’autres Scamandres barrés de cadavres«  (page 517)…

    …

    L’adéquation entre la matière

    (affronter les violences des guerres _ au-delà de l’ex-Yougoslavie, toutes celles de la « zone » de la Méditerranée et du Moyen-Orient qui donne son titre, délibéré, au livre ! _ d’aujourd’hui :

    un brin plus loin que les ronds de nombril du tout-venant tristement auto-complaisant de bien de la production éditoriale française, par les temps qui courent…) ;

    et ce souffle de l’écriture de Mathias Énard

    est absolument magnifique.

    …

    Un univers, qui est le nôtre aussi _ et en constante expansion _, se découvre et s’éclaire au fil des pages, en renouvelant constamment, pour notre plaisir, la joie d’une découverte en profondeur.

    …

    Et quel incroyable sens de l’écriture

    (et richesse prodigieuse de l’expérience,

    poétiquement méditée, qui plus est, et c’est bien peu de le dire !)

    pour un auteur d’à peine trente-six ans !

    …
    Ainsi, à l’ouverture du (particulièrement magnifique) chapitre XIX autour de Trieste _ et de son contact là-bas « Rolf le Gentil » : « l’Austro-Italien (…) ni juif, ni slave, Rolf Cavriani von Eppan (…) cousin des Habsbourg-Lorraine et des princes de Thurn und Taxis inventeurs de la poste, né à Trieste pendant la guerre, un petit monsieur moustachu dernier descendant d’une famille ducale qui possédait autrefois la moitié de la Bohème et de la Galicie » (page 423)  « ignore que je connais son dilemme,  je sais que le Destin vengeur a voulu qu’il naisse duc d’Auschwitz, Rolf von Auschwitz und Zator, titre antique et princier remontant au XIe siècle, c’est son nom, le nom de ses ancêtres que les nazis ont terni, obligeant son blason à rester dans l’ombre à jamais, Rolf dont le fief est aujourd’hui lié à la plus grande usine de mort jamais construite porte plus qu’un autre le poids de l’histoire« …

    …

    Et Francis Servain Mirković poursuit : « je me demande s’il faut rire ou pleurer de ses scrupules héraldiques et de sa mère aux amitiés troubles, le soleil s’est couché, je remonte lentement le front de mer, deux millions de morts _ à Auschwitz-Birkenau _ ne pèsent pas si lourds, en fait, des mots des chiffres du papier, les hommes sont de grands techniciens de la prise de notes, du raccourci » (page 435)…

    …

    Et la remarque est d’expert : « Lebihan mon chef me félicitait sans cesse pour ma prose _ a-t-on, appris page 134 _, on s’y croirait disait-il, vous êtes le champion toutes catégories de la note,

    mais ne pourriez-vous pas

    être un peu plus sec,

    aller un peu plus vite à l’essentiel,

    imaginez, si tout le monde faisait comme vous

    on ne saurait plus où donner de la tête,

    mais bravo mon cher

    bravo« …

    …

    « pauvre Rolf le noble auquel les nazis ont pris son titre

    _ venait juste de marmonner le narrateur dans le train _,

    auquel l’histoire a pris son titre,

    …

    il se venge

    _ voilà le point crucial de l’épisode triestin du « délégué de défense » _

    en me donnant ces documents,

    les rapports de Globocnik à Himmler entre 1942 et 1945,

    toutes les activité de l’Aktion Reinhardt en Pologne et en Italie,

    il se défait d’un poids, Rolf, il a l’air soulagé de contribuer au remplissage de la valise,

    il me serre la main, je le remercie pour le déjeuner, il esquisse un sourire et monte dans sa voiture« …

    Tel était le passage précédant immédiatement ce que j’ai retranscrit juste avant, page 435…

    …

    J’en viens à cet incroyable début du (particulièrement magnifique, donc) chapitre XIX, sur Trieste, pour un auteur d’à peine trente-six ans :

    « tout est plus difficile à l’âge d’homme

    _ soit la reprise de l’incipit du chapitre I _

    la sensation d’être un pauvre type l’approche de la vieillesse l’accumulation des fautes le corps nous lâche

    _ le sait-on déjà si bien à trente-six ans ?.. _

    traces blanches sur les tempes veines plus marquées sexe qui rétrécit oreilles qui s’allongent la maladie guette, la pelade les champignons de Lebihan ou le cancer de mon père terrassé par Apollon sans que le couteau de Machaon y puisse rien, la flêche était trop bien plantée, trop profonde, malgré plusieurs opérations le mal revenait, s’étendait, mon père commençait à fondre, à fondre puis à sécher, il paraissait de plus en plus grand, étiré, son visage immense et pâli se creusait de cavités osseuses, ses bras se décharnaient, l’homme si sobre était presque complètement silencieux, ma mère parlait pour lui, elle disait ton père ceci, ton père cela, en sa présence, c’était sa pythie, elle interprétait ses signes, ton père est content de te voir, disait-elle lors de mes visites, tu lui manques, et le corps paternel dans son fauteuil se taisait« … (page 415).

    …

    Voilà ce que c’est qu’écrire !

    …

    Mais le plus terrible _ il y a longtemps qu’on n’a lu aussi terrifiant !.. _ concerne les souvenirs _ si réels ! _ des opérations de guerre

    en Slavonie _ contre les tchetniks serbes _

    et en Bosnie _ contre les musulmans,

    avec ses copains Vlaho Lozović, le « débonnaire«  (page 247) et « magnanime«  (page 464) vigneron dalmate de Split, et Andrija; « le furieux » (page 161), « féroce » (page 276) et « brave » (page 277 ou page 384), voire « divin » (page 388) ou « sauvage«  (page 404), paysan slavon d’Osijek :

    …

    « heureusement il y avait Andrija,

    Andrija le lion avait du courage à revendre

    c’était un paysan des environs d’Osijek il pêchait des brochets et des carpes dans la Drave et le Danube avec lesquelles sa mère cuisinait un méchant ragoût de poisson terriblement piquant à l’odeur de vase

    _ j’ai sans doute faim pour y repenser à présent » (un peu après Lodi, page 43)…

    …

    « son courage était lié à une parfaite innocence,

    pour lui les obus n’étaient que du bruit et des morceaux de métal, un peu plus qu’un pétard d’exercice, c’est tout,

    il n’envisageait pas l’effet que ces explosifs pouvaient avoir sur son corps, pas même inconsciemment,

    et pourtant il en avait vu, des types percés de shrapnels fumants, amputés et éventrés ou juste éraflés,

    mais il avait une telle foi en son destin que rien ne pouvait l’atteindre,

    et rien ne l’atteignait » (page 384)…

    …

    « Nous étions bien ensemble

    à Osijek

    en virée à Trieste

     à Mostar

    à Vitez

    nous étions bien

    drôlement bien

    la guerre est un sport comme un autre finalement

    on doit choisir un camp

    être une victime ou un bourreau

    il n’y a pas d’alternative

    il faut être d’un côté ou de l’autre du fusil

    on n’a pas le choix

    jamais 

    enfin presque« , avance le narrateur page 333.

    …

    Déjà l’ouverture des tout premiers mots du livre _ la voici, donc, maintenant _, et sans majuscule initiale :

    le lecteur prend en quelque sorte en cours,

    comme par quelque légère effraction

    _ le narrateur est encore légèrement ivre, sous les effets d’une « gueule de bois » qui est loin de se résumer aux petites frasques de son hier soir _,

    le défilé

    _ qu’accompagne aussi le bruit lancinant régulier du rythme des essieux des wagons

    ne cessant de peser, en les enfilant à toute vitesse, sur les travées des rails du « Pendolino diretto Milano-Roma qui vous portera à la fin du monde, prévue à la gare de Termini à vingt et une heures douze » (lui avait prédit page 59 entre Prague et Francfort « la Mort » : « un tchèque germanophone avec un horaire de chemin de fer » universel…) _ ;

    …

    le défilé _ donc _ d’une pensée qui afflue, à flots qui voudraient s’apaiser

    _ celle du narrateur, face à lui-même et à ses altérités, surtout (pays, ennemis, guerres, famille, femmes), bien réelles : même l’alcool (et les amphétamines) échoue(nt) à les estomper jamais si peu que ce soit _ ;

    …

    le défilement, même, d’une pensée obsédante qui ne débute certainement pas à cette seule première page… :

    …

    « tout est plus difficile à l’âge d’homme

    _ quand y accède-t-on donc (et sort-on jamais enfin de l’enfance) ? _,

    tout sonne plus faux un peu métallique comme le bruit de deux armes de bronze l’une contre l’autre elles nous renvoient à nous-mêmes sans nous laisser sortir de rien c’est une belle prison, on voyage avec bien des choses, un enfant qu’on n’a pas porté une petite étoile en cristal de Bohème un talisman auprès des neiges qu’on regarde fondre, après l’inversion du Gulf Stream prélude à la glaciation, stalactites à Rome et icebergs en Egypte, il n’arrête pas de pleuvoir sur Milan j’ai raté l’avion j’avais mille cinq cents kilomètres de train devant moi il m’en reste cinq cents, ce matin les Alpes ont brillé comme des couteaux, je tremblais d’épuisement sur mon siège sans pouvoir fermer l’œil comme un drogué tout courbaturé, je me suis parlé tout haut dans le train, ou tout bas, je me sens très vieux je voudrais que le convoi continue continue qu’il aille jusqu’à Istanbul ou Syracuse qu’il aille jusqu’au bout au moins lui qu’il sache aller jusqu’au terme du trajet j’ai pensé oh je suis bien à plaindre je me suis pris en pitié dans ce train dont le rythme vous ouvre l’âme plus surement qu’un scalpel, je laisse tout filer tout s’enfuit tout est plus difficile par les temps qui courent le long des voies du chemin de fer j’aimerais me laisser conduire tout simplement d’un endroit à l’autre comme il est logique pour un voyageur tel un non-voyant pris par le bras lorsqu’il traverse une route dangereuse mais je vais juste de Paris à Rome, et à la gare de Milan, dans ce temple d’Akhenaton pour locomotives où subsistent quelques traces de neige malgré la pluie je tourne en rond«  Etc…

    _ c’est moi qui interromps le texte ;

    lequel ne connaît que le « saut » des chapitres

    _ au nombre de XXIV, comme les chants de « l’Iliade » : car l’on renoue ici, avec ce « Zone« , avec l’épopée ! _  ;

    …

    mais sans davantage de point ; ni de majuscule initiale…

    …

    C’est le souffle du lecteur (passionné) qui vient repérer la découpe

    _ pleinement (et exclusivement) respiratoire !.. _

    des expressions et les sauts de pensée (et mémoire) du narrateur, inquiet et fatigué

    donc par l’alcool et les amphétamines de la nuit de cuite

    (et de « binage »

    d’une « Françoise » : « une femme d’une soixantaine d’années très maigre avec un long visage fin

    qu’est-ce qui m’a pris,

    elle était très surprise de mon intérêt, méfiante » ;

    « Françoise ne parlait pas d’épingler, elle disait je veux bien que tu me bines« , se souvient le narrateur page 131) ;

    …

    de la nuit de cuite précédente, à Montmartre (au bar de « la Pomponette rue Lepic« , page 130 ;

    « sa langue était très épaisse et amère elle buvait de la Suze« , page 131)

    …

    dans ce train qui l’emporte vers Rome :

    « même mort sur un siège ce train m’amènerait à destination,

    il y a dans les chemins de fer une obstination

    qui est proche de celle de la vie« ,

    n’est-ce pas ? constate le narrateur (page 252)…

    …

    Que va donc, agité de tous ces fantômes,

    rechercher le narrateur de « Zone » à Rome ?

    …

    Et va-t-il, in fine, s’en retourner (lui aussi à Paris),

    tel le « tu » de « La Modification » de Michel Butor ?

    Mais on se trouve, en ce « Zone« -ci, sur d’autres pistes encore d’altérité (du réel)…

    …

    L’enjeu étant probablement pour le personnage, page 217, de

    « disparaître et renaître« ,

    « si cela est possible« …

    …

    Envisager de (res-)sortir peut-être, pour son compte,

    s’évader, si cela se pouvait,

    du cauchemar épouvantable « sur rails »

    _ à la faveur du train général (partagé, collectif) qui vous emporte si aisément un peu plus loin _,

    de ce tunnel-étau broyant bien réel

    de l’Histoire (des pyramides enchassées de pères et de mères)

    au moins depuis qu’on en a trace _ Homère, Schliemann _, à Troie

    (que vont visiter,

    depuis leur « hôtel-club » de vacances, « en juillet 1991« , proche des Dardanelles, page 49,

    Francis Servain Mirković et sa plantureuse première compagne _ « le corps de Marianne m’obsède malgré les années et les corps qui lui ont succédé« , page 53 :

    « dans ce club ennuyeux on pouvait profiter d’excursions organisées, une aux Dardanelles une à Troie c’est tout ce que Marianne parvint à me faire accepter » ;

    « l’expédition à Troie fut un calvaire de poussière et de chaleur« , page 50) ;

    …

    depuis en fait probablement la nuit des temps…

    …

    Un grand auteur

    _ et un grand sujet (d’aveuglante actualité de « vérité » : la « guerre« …)

    intimement mêlés l’un à l’autre, faisant corps

    dans une très puissante écriture : le souffle ! _,

    est à découvrir là, en « Zone« ,

    toutes affaires cessantes…

    …

    Titus Curiosus, ce 21 septembre 2008

  • Probité et liberté de l’artiste

    A propos de « Littoral des lacs » de Bernard Plossu (édité par Images En Manoeuvres Editions / Conservatoire du littoral, en mars 2008)

    …

    Exposition de Bernard Plossu, Littoral des lacs, Annecy

    …

    J’avais l’intention,
    pour poursuivre mes articles de photographie,
    de publier mes échanges de mails en mai avec Bernard Plossu :
    après celui à propos de l’invito alla mostra milanese « Attraverso Milano »
    (et ma remarque  « Kafka » pour ce Milan-là ) ;

    …

    celui à propos de l’album
    (édité par Images En Manoeuvres Editions / Conservatoire du littoral, en mars 2008)
    « Littoral des lacs »
    (et ma remarque « Rousseau » pour cette Savoie-là,
    reprise par Bernard Plossu :
    « oui rousseau et kafka
    c’est formidable tes commentaires !
    necessaire .
    plo
     » )

    …

    d’autant plus vite que
    le mot de « Rousseau » dans ce mail de Bernard Plossu du 22 mai à 7h48
    « oui rousseau et kafka »
    est, « rapporté » en cet état (en l’article du blog du 4 juillet)
    hors de compréhension du lecteur…
    Ce qui est un comble (d’incongruité)
    pour un blog !…

    …

    Mais l’énigme (« oui rousseau et kafka » ?),
    pour qui s’en serait avisé (!!!),
    va immédiatement se résoudre ;
    et au-delà de ce que je pouvais en imaginer
    ,
    attendre, espérer, on va le constater : vive le blog !!!

    …

    Car voici que Bernard Plossu,
    de retour de ses campagnes photographiques
    et bretonne (trois îles : Houat, Molène et Bréhat)
    et espagnole,

    …

    prenant connaissance de mes courriels (certains anciens de trois semaines)
    _ au milieu de la ribambelle de ceux qui ont pu s’accumuler ce long temps-là _,

    …

    réagit à mon article « Attraverso Milano : le carton d’invitation alla mostra » du 4 juillet,
    et m’adresse
    _ cette nuit : 1h07, 1h09 et 1h10 _
    3 courriels passionnants
    qui y ont indirectement ou directement « trait »
    : qu’on en juge !

    …

    En deux temps, si on le veut bien :
    d’abord nos échanges de courriels de mai.
    Puis, les tout récents, de juillet.

    …

    D’abord, en un premier moment, l’échange
    (sur une durée de quinze jours, déjà : le « photographe » était en « expédition »)
    des courriels des 6, 21 et 22 mai :

    …

    De : Titus Curiosus
    Objet :  « Littoral des lacs » : un sublime de poésie de la simplicité
    Date :     6 mai 2008 06:52:36 HAEC
    À : Bernard Plossu

    …

    face à l’album « Littoral des lacs »
    entre mes doigts tournant les pages, et sous mon regard

    …

    et juste après le courriel expédié 6 secondes auparavant
    Objet :  Courir après son ombre en quel couloir ? En minuscules géantes : Milano !…
    Date :     6 mai 2008 06:52:31 HAEC

    à propos, lui, de l’image « fabuleuse »
    du carton d’invitation à « Attraverso Milano » à la galerie Bel Vedere
    (et accessible sur « En cherchant bien » depuis le 5 juillet)…

    …

    Voici pour « Littoral des lacs » :

    …

    Quelle merveille de poésie que « Littoral des lacs » !

    …

    Quelle connaissance tranquille, sublimement paisible,
    à la distance qu’il faut des lieux,
    tout à la fois connus (aimés) et respectés,

    dans une familiarité d’ il y a longtemps, d’il y a toujours,
    d’enfance même
    sans doute _ ce serait le « secret » _,
    car pas même « retrouvée »,
    mais simplement fidèle : toujours là, en quelque sorte _ mais il a aussi fallu y arriver _
    et elle, et toi ;
    vous donc ensemble ;
    de compagnie,
    mais sans confusion aucune,
    sans effusion bruyante de fusion : on peut y goûter la qualité et les couleurs du silence,
    à la distance « naturelle » d’un respect où l’on perçoit, si l’on s’y focalise si peu que ce soit,  l’effleurement du vent, de la brise, dans les feuillages qui chantonnent.

    …

    Compagnie vrai amour,
    comme la ritournelle, en accompagnement, donc, à peine fredonnée, d’une chanson de ce pays même,
    gambadant juste sur la pulpe des lèvres
    _ et pas à plein gosier.

    …

    N’est-ce pas aussi,
    simplement,
    le résultat honnête du cahier des charges,
    et ordre de mission
    d’un « Conservatoire, en effet,  du littoral »
    ?
    Un « Conservatoire » qui n’en est plus à faire ses gammes (avec ses couacs),
    mais qui s’enchante de la petite sereine musique (de jour) du fruit de son discret travail…

    …

    Une merveille de simplicité de l’expérience, tout simplement,
    oui.

    …

    Titus

    …

    Ensuite, ceci, en deux temps, l’espace de la nuit :
    d’abord, le 21 mai au soir :

    …

    De : Bernard Plossu
    Objet :  Rép : « Littoral des lacs » : un sublime de poésie de la simplicité
    Date :     21 mai 2008 22:37:48 HAEC
    À : Titus Curiosus

    …

    wow , merci de ce que tu dis des lacs en photos !
    romantique à souhait , hein ?
    plo

    …

    Puis, le 22 mai au matin,
    et en « réponse » aux deux courriels à la fois (sur « Milano » et « les Lacs » de Savoie) du 6 mai (6h52, les deux…) :

    …

    De :  Bernard Plossu

    Objet :     Rép : « Courir après son ombre en quel coul…
    Date :     22 mai 2008 07:48:12 HAEC
    À :  Titus Curiosus

    …

    oui rousseau et kafka
    c’est formidable tes commentaires !
    necessaire .
    plo

    …

    Voilà pour le premier moment de l’échange.

    …

    Et voici maintenant ce que donne la seconde « étape » :

    …

    Au départ, mon envoi de l’article « Attraverso Milano : le carton d’invitation alla mostra » du 4 juillet,
    au sein de ce courriel du 10 juillet :

    …

    Cher Bernard,

    …

    Le blog a démarré sur mollat.com
    avec 3 articles :
    le premier (« le carnet d’un curieux« ) de présentation de ce blog
    le second (« Musique d’après la guerre« ) sur un CD de quatuors à cordes d’un musicien (1878-1955) ayant survécu à 14-18 et s’étant mis à composer en 1919 : Lucien Durosoir
    le troisième (« Attraverso Milano« ) sur la carton d’invitation (« invito« ) de ton expo milanaise.

    …

    Déjà, je suis curieux d’avoir tes impressions de chacun des trois, un peu « détaillées ».
    On peut aussi se parler au téléphone, si tu préfères parler qu’écrire un peu en détails… Enfin, comme ça te chante, bien sûr !..

    …

    Je n’ai pas mis en ligne les 2 articles (« Ombres dans le paysage _ pays, histoire (et filiation) » ; et « Lacunes dans l’Histoire« ) à propos du récit d’enquête historique « Jeudi saint » de Jean-Marie Borzeix
    pour plusieurs raisons :
    d’abord ils sont très longs (J-M Borzeix qualifie le premier d’ »étude critique consacrée à (s)on livre« ) ;
    ensuite, j’aimerais que ces deux articles (que je trouve « importants »…) disposent de photos (!) ;
    et enfin, je vais les faire précéder d’un « avertissement » quant à leur « longueur » : peu banale sur un blog.

    …

    Et même j’ai rédigé un article de réflexion sur la longueur (et le style) de mes articles.
    Et ce que j’appelle ma « méthode » : « attentive intensive« …

    …

    Je vais te l’adresser aussi :
    d’abord, pour que tu y mettes à ton inspiration une ou deux photos…
    Faire dialoguer texte et photo provoque un formidable gain d’espace pour la pensée-réflexion du lecteur…
    Et aussi pour savoir si j’y laisse ou pas une remarque concernant l’histoire de la photo du carton d’invitation d’ »Attraverso Milano« ,
    cette photo « fabuleuse »
    _ je ne l’ai pas laissée.

    …

    J’ai en préparation plusieurs articles :
    outre celui de réflexion sur la longueur et le style des articles…

    …

    _ d’abord, sur le livre « Littoral des lacs« ,
    sur le principe de l’article « Attraverso Milano » :
    c’est-à-dire me contenter de reprendre notre échange de mails en mai dernier
    (ou une sélection : il y a parfois des coupures à faire),
    à propos, donc, du livre cette fois, « Littoral des lacs« .
    A ce propos, ce serait bien de disposer d’une image de bonne qualité
    de la photo de couverture du livre : « Marais de l’Enfer _ lac d’Annecy »
    j’ai bien, déjà, celle du carton d’invitation au vernissage,
    mais la qualité de l’image importe aussi…
    Je viens de re-regarder le livre en recherchant la légende de la photo
    (je me souvenais qu’elle était prise au lac d’Annecy) : quelle beauté paisible en émane…
    Oui, le « Rousseau » de l’ »état _ fictif _ de nature« ,
    enfin presque : parce de tels paysages demeurent « travaillés » !..

    …

    _ ensuite, sur le DVD du film de David Cronenberg _ cinéaste qui m’intéresse _ « Les promesses de l’ombre » _ :
    l’article (avec la thématique des « ombres » de mon article _ non encore en ligne _ sur « Jeudi saint« ) est pas mal avancé ; mais je suis maniaque : j’allonge, je coupe, je peaufine… jusqu’à ce que ça « aille » à peu près…

    …

    _ puis, j’en ai 3 en projets assez simples :
    un petit article sur « Prendre soin _ de la jeunesse et des générations » de Bernard Stiegler (chez Flammarion), que je viens de terminer de lire.
    Le sujet est crucial : former l’attention ; et protéger contre les politiques audiovisuelles de destruction de l’attention.
    J’essaierai d’être bref et percutant : il y a le feu au lac !!!

    …

    Et  deux autres petits articles de photo sur des livres forts tous les deux :
    sur « Prague 1968 » de Joseph Koudelka (aux Editions Tana) : magnifique de vérité (et à pleurer, comme on les voit pleurer de rage !!!
    et « The Americans » de Robert Frank (aux Editions Steidl) : un reportage d’est en ouest et du nord au sud aussi perspicace que riche…

    …

    _ puis, il va me falloir me mettre à l’article sur « Les années d’extermination » de Saul Friedländer, une très grande chose pour le XXième siècle ; et pas seulement (hélas !)…

    …

    J’espère que tes moissons bretonne et espagnole ont été opulentes : je ne me fais pas trop de soucis là-dessus…

    …

    A très bientôt, et de diverses façons,

    …

    Titus,
    toujours trop abondant, comme tu le constates !

    …

    Et ce matin, je trouve une brassée de messages de la nuit,
    dont des trois-ci qui font passer le « dossier » « Littoral des lacs » à un cran (de « passionnant ») supplémentaire :

    …

    dans l’ordre :

    …

    De : Bernard Plossu
    Objet :     Trans. : BERNARD EN RESIDENCE EN BRETAGNE par le TELEGRAMME DE BREST !
    Date :     13 juillet 2008 01:06:58 HAEC
    À : Titus Curiosus

    …

    infos

    …

    b

    …

    De :  Ami
    Date : 5 juillet 2008 15:29:57 HAEC
    À : Bernard Plossu
    Objet : BERNARD EN RESIDENCE EN BRETAGNE par le TELEGRAMME DE BREST !

    …

    http://www.letelegramme.com/gratuit/generales/regions/morbihan/bernard-plossu-en-residence-en-bretagne-20080630-3356338_1378695.php#

    …

    Bernard Plossu. En résidence en Bretagne
    C’est l’une des figures de la photographie, souvent en voyages, presque toujours en noir et blanc, un grain épais qui l’a rendu célèbre. Bernard Plossu est en résidence en Bretagne. Rencontre à Lorient.
    Bernard Plossu est en résidence sur trois îles bretonnes : Houat, Molène et Bréhat.

    …

    Trois galeries, trois départements, trois îles et un photographe.
    Le Lieu, à Lorient, L’Imagerie, à Lannion (22) et Le Centre Atlantique de la Photographie, à Brest (29) invitent Bernard Plossu à une résidence sur les îles d’Houat, Molène et Bréhat, le projet Archipel, et trois expositions en novembre.
    C’est un regard nouveau qui se pose sur la Bretagne, celui d’un grand reporter photo, homme du lointain : Nevada, Californie, Sahara ou Mexique…
    Toujours avec le même objectif de 50 mm, celui de son Nikkormat, Bernard Plossu est un grand monsieur de la photographie :
    « Ma photo a la rigueur de l’École française, un mélange de Corot et de Malevitch, une sobriété qui paraît facile », explique-t-il.
    C’est cette sobriété et son grain qui le font choisir pour réaliser une photo d’Isabelle Huppert pour un livre et une exposition sur la comédienne, aux côtés d’illustres photographes, Boubat, Doisneau, Gassian, Lartigue ou encore Lindbergh…
    « Je redécouvre la France. »

    …

    Il voit la Bretagne comme les falaises de Californie, la même rudesse, le même côté sauvage.

    …

    « J’ai toujours habité très loin, je redécouvre la France : le magnifique Aubrac, l’Aveyron, le Jura, la Bretagne… J’y trouve ce que j’allais chercher ailleurs… Des coins sauvages. En Bretagne, ce sont les belles lumières, les beaux gris. »

    …

    Très vite, dès ses premiers pas sur l’île d’Houat, Plossu a beaucoup photographié, dès le premier jour, paysages et collines. « Après, j’en ai moins fait. Je vais peut-être aller refaire une photo avec une lumière différente, mais j’ai un ressenti immédiat. » Une bonne sœur qui passe devant une vitrine : photo. Une femme dans la rue : photo. « La photo vient à moi. »

    …

    Nourri de peinture, de Constable à Courbet, mais surtout très influencé par le cinéma, et particulièrement la Nouvelle Vague. Il a aussi travaillé sur quelques films de Robert Altman. « Je suis beaucoup allé à la Cinémathèque, et petit, j’étais dans la même classe que Frédéric Mitterrand : il était premier de la classe, et moi dernier ! »

    …

    Puis celui-ci :

    …

    De : Bernard Plossu
    Objet : Trans. : Une critique acerbe de « Littoral des Lacs » !
    Date : 13 juillet 2008 01:09:26 HAEC
    À : Titus Curiosus

    …

    t avais je envoyé ça ?
    plo

    …

    _ réponse, au passage : pas encore !!!
    maintenant, oui !

    …

    De : Ami
    Date : 26 juin 2008 15:55:08 HAEC
    À : Bernard Plossu
    Objet : Une critique acerbe de « Littoral des Lacs » !

    …

    Saluti  Mister Plo !
    Je crois bien, que tu étais à Thonon, hier soir, pour le vernissage de Littoral des Lacs, enfin, je suppose !
    J’ai pour ma part bien aimé l’extrait du texte de François Carassan déniché , je ne sais trop où , sur le WEB !

    …

    Désolé, de voir cette critique à l’égard de ton ouvrage !

    …

    On s’en fout , on ira se faire des photos dans un paradis perdu, loin des critiques !
    ça pourrait faire une chanson,comme celle de Bénabar !
    Bien à toi
    Ami

    …

    http://deslivresetdesphotos.blog.lemonde.fr/

    …

    14 mai 2008

    …

    Littoral des lacs

    ®© Bernard Plossu, « Littoral des lacs« , Images en Manoeuvres Editions, 98 pages.

    …

    Bernard Plossu LITTORAL DES LACS

    …

    « J’ai pu être un ardent admirateur de Bernard Plossu. Notamment du « Jardin de poussière » que je tiens, aujourd’hui encore, comme l’une des plus magiques séries de photo minimaliste. Ce mince ouvrage publié en 1989 par Marval me semble toujours l’expression d’une photographie “point, ligne, plan” à rebours de toutes les représentations exaltées de l’Ouest américain. De Plossu, j’aime également quelques images isolées : cette branche de palmier dans le vent, cette vision d’un enfant sur un pont de bateau… Son « Voyage Mexicain » (Contrejour, 1979) tenu par certains comme fondateur d’une modernité “on the road” de la photographie européenne me laisse plus dubitatif. De nombreuses images sont faibles même si elles vibrent d’une tension toute adolescente. D’être bien plus tard, embringué au côtés de Max Pam ou de Paolo Nozolino dans la défense de la “photographie créative” chère à Jean-Claude Lemagny, a offert à Plossu une reconnaissance institutionnelle, en France du moins. Problème, me semble-t’il, cette doctrine a fossilisé ses adeptes dans une démarche poétisante refusant la déferlante documentaire qui a marqué la photographie contemporaine depuis vingt ans.

    …

    Conséquence de l’alignement de Plossu sur l’institution, les commandes publiques pleuvent sur lui depuis des années, donnant la plupart du temps lieu à parution. Voici, à titre d’aperçu, un petit florilège de publications de commande : « Paris, Londres, Paris » (1989), « L’Archipel de Riou » (1993) « Marseille en autobus » (1996), « Porquerolles, Port-Cros : Bernard Plossu, les îles » (1999), « Musée des Arts d’Afrique et d’Océanie, Mémoires » (2002), « Au Nord » (2006), « Des mots de lumière dans les musées de Strasbourg » (2007), « L’étrange beauté de la ville d’Hyères » (2007)… Si l’on ne peut que se réjouir qu’un auteur trouve des commanditaires, on ne peut que déplorer l’esprit moutonnier des institutionnels à la recherche de “valeurs sures” et surtout non conflictuelles.

    …

    Le Conservatoire du Littoral, institution précieuse qui soustrait des milliers de kilomètres de côtes et de bords de lacs à la spéculation, a donc à nouveau passé commande à Bernard Plossu pour « Littoral des lacs » . Le résultat en est navrant. Sentiers herbeux sinuants vers la rive, paysages lacustres masqués par les feuillages… Le photographe fait de son mieux pour illustrer la beauté virgilienne de ces paysages protégés. Pourtant, le lecteur s’ennuie à la vue de ces images bucoliques que nulle modernité ne vient troubler, ni dans le cadre, ni dans la prise de vue. Le talent de Plossu s’épuise dans ces exercices de style et on en vient à se demander si Conservatoire a forcément partie liée avec conservatisme. »

    …

    Voilà la « critique acerbe« , donc.

    …

    Et enfin, au moins provisoirement, du moins,
    mais l’aventure (des courriels ; et du blog) déjà me paraît, cette fois encore, prodigieuse
    _ vivent les artistes ! ils font déjà parler, même s’ils n’enchantent pas
    tout le monde
    tout le temps !..
    et amitiés comme déplaisirs y ont leur place _

    …

    ceci :

    …

    De : Bernard Plossu
    Objet : Trans. : Une critique acerbe de « Littoral des Lacs » !
    Date :     13 juillet 2008 01:10:06 HAEC
    À : Titus Curiosus

    …

    et ma reponse
    plo

    …

    De : Bernard Plossu
    Date : 30 juin 2008 18:12:20 HAEC
    À : Ami
    Objet : Rép : Une critique acerbe de « Littoral des Lacs » !

    …

    salut Ami

    …

    de retour …. d’une commande justement, dans les iles bretonnes !

    …

    je trouve ton mail,
    et ce qui est interessant , c’est que cette commande pour les Lacs Alpins du conservatoire du Littoral,
    je l’avais faite justement exprès dans cet esprit romantique XIX° siecle  avec résolument rien de moderne   ,
    car c’est l’ambiance que les lieux m’avaient  très explicitement dictée !
    ( pensé à Balzac ) .

    …

    la critique du coup devient  tres interessante
    car ces photos sont bien faites ainsi exprès ,
    et non  pas par facilité ou nullité banale … !
    il ne s ‘agit en aucun cas  » d’une commande de plus » ,
    mais de quelque chose au ton bien réfléchi :   et de tout façon je ne bacle jamais une commande , c’est trop important !

    et c’est publique , pas le droit de prendre ça à la légère .

    …

    ton amigo
    el plo

    …

    ps : si tu repondais a ce blog ,  ce que je te dis compte , hein  !

    …

    Alors ma toute première réaction (« Rousseau« ) à l’album s’éclaire aussi encore…
    Qu’on relise un peu et « Les Confessions » _ savoyardes pour beaucoup, auprès de Madame de Warens ;
    et « Les rêveries d’un promeneur solitaire« , même si ce n’est pas tout à fait la Savoie, et un peu plus tard qu’en la jeunesse,
    à l’île Saint-Pierre du lac de Bienne…
    Pas assez « moderne » ni « minimal« , forcément (c’est-à-dire « moderniste« ), pour le critique doctrinaire, arc-bouté sur sa vulgate de l’histoire de la photographie (ses « dogmes », « chapelles », « hérésies »).
    Quand Plossu, lui (« c’est l’ambiance que les lieux m’avaient très explicitement dictée !«  : on ne saurait mieux dire l’exigence ; et la maîtrise artistique _ « poétique » pouvant vous faire carrément fusiller du regard… _ de la visée toute d’humilité et de grâce du regardeur vrai de ces lieux) ;

    …

    quand Plossu, lui, est tout à la fois probe et libre : face à
    _ et avec _
    l’objet :
    en son altérité foncière singulière
    : d’objet,
    abordée avec respect (réciproque) et énigmatique :

    …

    soit, le fin mot de l’énigme des choses _ pas de l’ego !
    et de son importune obscénité bouffie de vanité _
    en leur altérité…
    …

    Titus Curiosus, ce 13 juillet 2008