Étiquette : Antonioni

  • La chance de se livrer pour l’arpenter-parcourir au labyrinthe des calli de Venise

    Ma déambulation de presque six jours à Venise _ du mercredi 16 (à 13 heures, où je débarquai, Piazzale Roma, en descendant avec mon bagage-à-roulettes, du bus-navette de l’aéroport : il pleuvait assez dru) au lundi 21 février 2011 (10 heures, où je remontai dans le même bus-navette, avec mon bagage-à-roulettes à peine un peu plus lourd, au même Piazzale Roma : il faisait très beau), pour être très précis _ résultait d’une invitation reçue à donner deux contributions au colloque « Lucien Durosoir (1878-1955) : un musicien moderne, né romantique« , qui se tiendrait les samedi 19 et dimanche 20 février au Palazzetto Bru-Zane _ à la limite du Sestiere San Polo et du Sestiere Santa Croce : le rio San Giacomo dell’Orio, là, les sépare, dans le prolongement du rio Marin. La proposition initiale (en l’espèce d’un tout premier « Avant-projet« ) m’avait été adressée par un courriel de Georgie Durosoir le 24 février 2009, à 20h 33 ; et je l’avais agréée par retour de courriel ce même 24 février à 21h 02) : entre le 24 février 2009 et le 19 février 2011, deux ans, à cinq jours près venaient de s’écouler… Et, pour des raisons d’opportunité de frais de transport, il avait été décidé que je prendrais un avion au départ de Roissy-Charles-De-Gaulle, le mercredi 16 février 2011 (l’avion décollant à 9h 55 et atterrissant à Venezia-Marco-Polo à 11h 35. L’avion du retour à Roissy décollant de Marco-Polo le lundi 21, à 12h 20. Le colloque débuterait le samedi à 9h et se clôturerait le dimanche, vers 17h – 18h… Un concert (avec au programme les Aquarelles de Lucien Durosoir) par Vanessa Szigeti, violon, et Lorène de Ratuld, piano, ouvrirait _ en beauté ! _  les festivités, le vendredi soir, 18 février, à 20h : rendez-vous au Palazzetto à 19h30… Indépendamment du stress _ éminemment jouissif ! _ de mes interventions _ la première à 10h 30 et la seconde, à 14h 30, le samedi 19 _, je disposais de deux belles journées et demi vénitiennes : le mercredi après-midi, le jeudi et le vendredi jusqu’à 19h30, juste avant le concert _ magnifique ! en un lieu éclatant de beauté : le salon de musique du palazzetto ! ; concert suivi d’un délicieux et très sympathique buffet au Palazzetto pour les intervenants-invités au Colloque, afin de faire aussi agréablement plus ample connaissance _, plus un petit bout de matinée le lundi, jusqu’à 10h, pour « arpenter » de long en large le plus indéfiniment possible (!) les Sestieri de Venise, et tout particulièrement ceux que je connaissais pas du tout jusque là et désirais apprendre à découvrir, indépendamment de tout programme tant soit peu « culturel« … : c’étaient la ville de Venise et la vie qu’y vivaient les simples Vénitiens, et pas les hordes de touristes, qui faisaient l’objet de ma curiosité…

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    Enfant, j’étais venu trois fois à Venise avec mes parents (et mon frère) _ mes parents (qui aimaient beaucoup voyager en Italie) étaient déjà venus, et à plusieurs reprises, à Venise : je les entends encore raconter avoir entendu pour la première fois la chanson « Bambino » qu’allait bientôt populariser Dalida (ensuite ce serait « Gondolier« …), à la terrasse d’un café : le Florian ? le Quadri ? place Saint-Marc, par une chanteuse qui les avait impressionnés… Ainsi font (et vont) les souvenirs ! ma première « image«  de Venise était une chanson ; pas la lecture des Pierres de Venise de Ruskin, pour le petit Marcel Proust… _ ; mais nous ne logions pas à Venise même ; et nos « passages » dans la ville manquaient par là du minimum de la « profondeur » et continuité de durée requises pour une vraie déambulation, quasi infinie : celle-là même dans le labyrinthe égarant des calli… Car les voies un peu trop rectilignes des calli boutiquières (à-touristes) des Mercerie, entre la tour de l »Horloge de la Piazza San Marco et le pont du Rialto, ne sont pas du tout représentatives de la vraie vie de Venise, pas plus que de la vraie vie des vrais Vénitiens ; sinon de la bien réelle « touristification » de la cité…

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    Je me souviens d’avoir visité, avec eux et mon frère, et en écoutant les explications savantes d’un guide, la basilique Saint-Marc et le palais des doges, ainsi que la Ca’ d’Oro ; je me souviens aussi des trajets en vaporetto : la première fois, arrivée par le parcours (royal !) du Grand Canal, en son entier ; la seconde fois, raccourci par la Canal Nuovo et jusqu’à la Ca’ Foscari, pour rejoindre là le Grand Canal _ ce trajet de vaporetto a été depuis supprimé : il occasionnait trop de dégâts aux fondations des bâtiments sur les rives de ces rii… _ et atteindre, à nouveau, le débarcadère du môle de la Piazzetta. La fois suivante, depuis le parking du Tronchetto _ qui ne cessait, à chaque retour en voiture à Venise, de gagner en extension : je me souviens de m’en être fait la remarque alors _, nous prîmes la ligne de vaporetto qui contourne Venise par la zone maritime de Santa Marta au sud-ouest, et emprunte le Canal de la Giudecca pour atteindre _ en traversant splendidement ! le Bassin de Saint-Marc, devant l’île de San Giorgio Maggiore _ le palais des doges sur la Piazzetta, toujours.  Nos parents appréciaient un peu trop à notre goût les boutiques (de verroterie et bijoux plus ou moins de pacotille) des Mercerie ; et je ne me souviens pas d’avoir mis le moindre pied, avec eux, à l’Accademia, ni, encore moins, à la Scuola San Rocco, lors de ces promenades vénitiennes un peu trop rapides (et succinctes) -là…

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    La fois où, en voyage pour la Yougoslavie et la Grèce _ à quatre en 2 CV : l’été 1972  _, j’étais adolescent, et nous campions _ pas nécessairement en plantant la tente : que de délicieuses nuits à la belle étoile, le long de la splendide côte dalmate ; en Chalcidique (en compagnie de tortues sauvages…) ; sous un grand olivier isolé au bord de la route entre Delphes et Perachora ; en face de Corinthe, dans les ruines d’un temple de Médée (!) ; ou sur une vaste plage non loin de Nauplie… Ayant passé le début de la matinée à visiter Milan (Sant’Ambrogio…) sous la conduite d’une amie étudiante, nous ne fîmes que consacrer une (bonne) après midi à arpenter _ en débarquant (depuis le Tronchetto) à la Piazzetta _, la Place Saint-Marc, le Rialto, le Sestiere San Polo : et je me souviens, en ayant longé la Scuola San Rocco, avoir fort pensé alors au Tintoret ; et nous être « égarés » pas mal dans les calli de San Polo et de Dorsoduro _ il y a pourtant bien pire à Venise pour se perdre en un dédale !.. _, faute d’un plan auquel nous aurions pu plus sûrement nous repérer, pour gagner la pointe de la Dogana et la Salute (sinon les Zattere : je n’avais pas encore lu le Dorsoduro _ traduit en français De Venise à Venise _ de Pier-Maria Pasinetti) ; et retour depuis le Rialto en vaporetto par le Grand Canal pour rejoindre notre 2 CV au Tronchetto : le soir même, nous passâmes la frontière italo-yougoslave, juste au nord de Trieste _ à hauteur de Duino _, et dormîmes en Slovénie dans un si beau pré, tout près de Lipizza _ nous allions visiter, le lendemain matin les très vastes grottes de Postojna, dans le Karst, avant de rejoindre la côte de l’Istrie (Piran, Porec, Rovinj, Pola, etc. : des cités qui avaient été, et demeuraient, profondément vénitiennes…) _, que, lors de notre voyage de retour de Grèce, via Skoplje et Belgrade, nous parcourûmes énormément de kilomètres le soir tombé et la nuit largement entamée, depuis Zagreb et Ljubljana, rien que pour le plaisir de planter notre tente de nouveau dans un si sublime _ tel celui de Francis Ponge au Chambon-sur-Lignon ; lire sa marquante Fabrique du Pré, dans la merveilleuse collection des Sentiers de la Création, chez Skira… _ ; dans un si sublime pré, donc ; nous avions plein loisir d’attendre et contempler des étoiles filantes parmi le firmament de la douce nuit étoilée de notre jeunesse, l’été de 1972…

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    Depuis cette année 1972, mes voyages en Italie ne m’avaient plus ramené à Venise… En Toscane et en Ombrie _ j’aime tant Sienne et sa campagne sublime, Pérouse, Assise, Orvieto… _ ; et à Rome et dans le Latium, à plusieurs reprises ; mais jamais à Venise, depuis lors…

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    Je décidai que le temps qui me serait disponible à Venise, en dehors du Colloque de musicologie, serait consacré à la découverte surtout des quartiers de la ville, et de la vie qui s’y menait, indépendamment des musées, palais et autres lieux dévolus à l’Art (ou au tourisme) : à l’exception, cependant des églises, chaque fois que j’en trouverais une d’ouverte ; ce qui fut le cas, dès ce mercredi après-midi, pour San Nicolo dei Tolentini, tout proche de l’Hôtel Al Sole _ un palazzo de la famille Marcello ! _, où beaucoup d’entre les intervenants du colloque étions (superbement, au moins dans mon cas !) logés _ mais ce ne fut pas le cas pour San Giobbe, trouvé deux fois, deux jours de suite, fermé ! et je ne visitais pas non plus les synagogues du Ghetto, que je traversais pour la première fois, ce mercredi après-midi-là _ ; Sant’ Alvise ; la Madona dell’Orto ; San Giovanni Crisostomo ; San Giacomo di Rialto, pour le premier après-midi (de pluie importante, quasi incessante depuis notre arrivée)… Revenant, passé le pont du Rialto, par le Campo San Polo, le Campo San Agostin et le Campo San Stin _ ces deux derniers déserts : et à un point, sinistre (!), qui me surprenait ! _, je découvrai la Corte sur laquelle donne le jardin du Palazzetto Bru-Zane ; ainsi que le merveilleux _ ou sublime _ portail de Pietro Lombardo, entre San Giovanni Evangelista et sa Scuola. Et je regagnai l’Hôtel Al Sole, au premier pont, sur la Fondamenta Minotto, en longeant Santa Maria Gloriosa dei Frari et San Rocco (et sa Scuola). Le soir, dîner entre amis au restaurant Ribot, sur le même quai que l’hôtel, et à moins de cent mètres ; et, juste après le dessert, acqua alta ! Les sirènes qui n’avaient pas servi depuis l’hiver précédent, étaient en panne, et, n’ayant pas retenti, n’avaient pu prévenir personne… Le restaurant nous distribua de grands sacs-poubelles en plastique noir pour y protéger nos pieds et jambes : l’un des deux sacs s’est troué ; et je suis me retrouvé mouillé jusqu’un peu plus haut que la cheville : un joyeux souvenir vénitien d’acqua alta !..

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    Le lendemain, jeudi, la pluie s’était calmée, et le temps, d’abord maussade, allait s’améliorer dans la journée. Après un excellent petit-déjeuner à 7h dans la salle à manger de l’hôtel, je repris dare-dare mes pérégrinations. Le matin, je pris la direction du Campo Santa Margherita, par l’église San Pantalon, puis, après San Barnaba et son ravissant Campiello, et le délicieux coin de la Toletta, je gagnai San Trovaso, les Zattere _ toujours cette vue si belle ! sur la Giudecca _ et les Gesuati _ avec ses Tiepolo… _, pour gagner, après la calle del Vento, le quartier presque trop tranquille de San Sebastiano (avec ses Veronese : il y avait des visiteurs !), Sant’ Angelo Raffaello (là, personne !), et, au bout d’un quai désolé _ j’en éprouvais une impression de quasi sinistre… _, le curieux et très intéressant San Nicolo dei Mendicanti (deux visiteurs en même temps que moi). Je rejoignais Santa Maria del Carmini, assez stupéfait du nombre _ vertigineux ! étourdissant ! _ d’immenses toiles peintes couvrant quasi toute la surface des murs _ ce que me fit comparer la situation de la peinture sur toile dans les églises de Venise, avec celle de Rome… Je regagnai l’hôtel par le Campo Santa Margherita : afin de tâcher de trouver une place pour le déjeuner de midi _ qui allait être  succulent ! _ à la trattoria Dalla Marisa, au Ponte dei Tre Archi, vers 13 heures. L’établissement qui n’est pas grand _ sans tables dehors, les mois d’hiver, sur le quai du Canal de Cannaregio à l’approche de sa sortie sur la lagune _, était bondé, comble ! La serveuse me trouva une petite place, non loin de la cuisine et près du bar, sur le fond de la salle _ il y avait quelques autres convives dans une autre petite salle vers la cuisine _, à la table d’un Vénitien, ouvrier sur un chantier, qui approchait de la fin de son repas. J’échangeai quelques mots avec lui. Quand il eut achevé son repas, il fut remplacé à cette petite table (à deux places) par un professeur (de mathématiques) à l’université toute proche, un peu plus loin sur le quai, dans une partie de ce qui était, il n’y a pas si longtemps, les Abattoirs… Un merveilleux repas vénitien : le menu, avec les plats du jour, est inscrit sur une ardoise ; et la serveuse les énonce à toute vitesse : peut-être même en vénitien… Ce jeudi, après des antipasti, les pâtes que je pris « al ragu » !) étaient absolument délicieuses ; un poisson ; un dessert, du vin blanc frizzante, et un café : tout parfait ! Je me promis de revenir le lendemain !

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    En traversant le pont des Trois Arches, je fis un crochet vers la rive de la lagune, à la Sacca di San Girolamo, puis regagnai, carte à la main, en passant par des venelles à peine publiques, l’église Sant’Alvise, qui était fermée la veille… Je longeai les Rii tranquilles et très beaux della Misericordia, della Sensa, di Sant’Alvise ; et appréciai cette Venise populaire vierge alors de touristes, mais vivante _ venant de me procurer (très récemment ! et a posteriori, donc, de mon séjour à Venise…) le Dictionnaire amoureux de Venise, de Philippe Sollers, je remarque que, guère curieux, il ne fréquente pas ces coins-là ; son tropisme le portant aux Zattere du côté des Gesuati, et des beaux quartiers, surtout, de Dorsoduro et de San Marco… Avec bien peu d’attention de sa part à la vie des vrais Vénitiens : ce qui orientait ma propre curiosité… Je refis un tour par le Ghetto, où j’avais repéré la veille une pâtisserie juive _ me ressouvenant des délices de celle (fermée hélas une fois sur deux qu’on y passe !) du Ghetto de Rome, au coin occidental de la Via dell’ Portico d’Ottavia… _, Volpe… Je tâchai d’apercevoir, au bout en cul-de-sac _ mais avec un tout petit bout de vue sur la lagune ! _, de la toute petite Fondamenta dell’Abbazia, au coin de Santa Maria della Misericordia ; d’apercevoir, par-dessus la Sacca della Misericordia remplie de bateaux amarrés ; d’apercevoir le Casino degli Spiriti, qui fascinait Nietzsche qui logea non loin des Fondamente Nuove, du côté du Palazzo Dona, où habita le cher Jean Clair… Je revis, de la lagune, ce Casino degli Spiriti quand j’empruntai la ligne 42 (ou 41) du vaporetto. Les perspectives sur la lagune sont bien rafraîchissantes, en mettant un coin de nez, pour un moment, hors du labyrinthe parfois tellement resserré que très sombre, ombreux même quand il fait grand soleil _ comme entre le Campo San Giacomo dell’Orio et le Campo San Cassiano, vers  l’est du Sestiere de Santa Croce _ des calli : même si ce quartier au nord-est de Cannaregio, est aussi celui de la maladie et de la mort (à Venise), à côté de l’Ospedale du rio dei Mendicanti, et avec l’Oratorio dei Crociferi et la toute baroque Santa Maria Assunta dei Gesuiti _ fermée les deux fois que j’y passai ! _, et juste au face de l’île-cimetière de San Michele ; c’est aussi par ce côté de la lagune que souffle la bora (qui souffle aussi très fort à Burano, un peu au nord-ouest encore, dans la lagune)…

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    Mais me plut assurément ce quai des Fondamente Nuove, avec quelques cafés et son kiosque très bien pourvu en DVD de films italiens : à mon premier passage, je me pourvus donc de quelques films sur lesquels je ne réussissais pas jusqu’alors à mettre la main, tel La Notte d’Antonioni… Je trouvai ce coin _ du passage obligé du vaporetto vers Murano, Burano et Torcello _ bien animé ; et il me plût : il est vrai que c’est la plaque tournante vers les îles du nord de la lagune ; et vers l’aéroport Marco Polo par la lagune… Je continuai sur cette Fondamenta ouverte sur la lagune jusqu’au Rio dei Mendicanti, le long duquel je pris sur ma droite, pour gagner le Campo dei Santi Giovanni e Paolo, avec la splendide statue du Colleone de Verrochio, la belle façade de la Scuola San Marco ; et où je visitai la très vaste église dominicaine, que les Vénitiens appellent Zanipolo… Nous sommes dès ici dans le Sestiere de Castello. Je pénétrai dans la librairie française ; puis découvrit un marchand de masques, qui accepta de colorier, pour quand j’y reviendrai _ deux jours plus tard _, un masque d’Arlequin, ce personnage qu’aime tant mon petit-fils Gabriel…

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    Je poursuivis par San Francesco della Vigna, dont je pus jeter un coup d’œil aussi sur les cloitres attenants… Puis je traversai vers le sud l’ouest de cette partie de Castello avant l’Arsenal, dans des ruelles sombres et qui m’apparurent étrangement désolées, du côté du Campo delle Gatte _ je me souviens d’en avoir relevé le nom, sur une plaque, afin de m’en ressouvenir. De là, je pénétrai dans la sombre Scuola di San Giorgio dei Schiavoni, où je pus découvrir les originaux de ces toiles de Carpaccio qui m’avaient si vivement impressionné dans le beau volume Skira _ Les Créateurs de la Renaissance, par Lionello Venturi _ que m’avait valu le Prix d’excellence en Terminale (en 1964 _ il y aura cinquante ans l’an prochain…) : un livre qui m’a marqué (et initié aux arcanes d’un des sommets de l’art occidental : Giotto, Simone Martini et les Siennois, Mantegna, Piero della Francesca, les Ferrarais, etc. : peut-être jusqu’aux Bellini…), et que je possède toujours… Un peu plus tard, je lus les Esthétiques sur Carpaccio, virtuoses !, de Michel Serres… Je continuai par San Giovanni in Bragora _ où fut baptisé Vivaldi _, et poussai jusqu’à l’entrée monumentale de l’Arsenal et l’extrémité de la Via Garibaldi… Je rentrai vers Santa Croce par le vaporetto qui passe par le Canal de la Giudecca. Le soir, un dîner avec quelques amis du Colloque, à un restaurant tout voisin de notre hôtel, l’Osteria ae Cravate : mais sans acqua alta ce soir-là !

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    Je commençais à me familiariser un peu avec le jeu à surprise des calli de Venise, à la recherche, un peu, de la vie vénitienne _ le plus loin possible des touristes ; ou de ceux qui ne fréquentent que les quartiers un peu chics, et surtout avec vue ! Près de l’hôtel, sur le coin du Campo de San Nicolo dei Tolentini, je remarquai un minuscule bar à cheval sur le Campo et le coin du pont du rio dei Tolentini : les verres de spritz et les assiettes de cichetti reposant sur quelques barriques ; et les conversations des convives me paraissant à la fois joyeuses et tranquilles, chaque soir que je passais par là, en revenant, par exemple de la station Ferrovia du vaporetto, en ayant traversé le Ponte dei Scalzi sur le Canal Grande, et la Fondamenta _ joyeusement animée toujours ! _ San Simeone Piccolo. Je regrettais de ne pas parler assez bien italien ; et a fortiori vénitien _ même si j’arrivai à me débrouiller avec les serveuses de la Trattoria Da Marisa, au Ponte dei Tre Archi… De même, j’osais encore moins m’arrêter à la Cantina Do Mori _ toujours bondée, il est vrai _, non loin de la Rugha Vecchia San Giovanni, dans le quartier toujours très animé du Rialto…

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    Le vendredi matin, toujours après un très copieux et très agréable petit-déjeuner buffet à l’excellent Hôtel Al Sole _ ma très vaste chambre, avec aussi une très vaste salle de bains,  était elle aussi magnifique ! _, je me décidai à explorer le quartier Santa Croce, juste au nord du Palazzetto, en commençant par l’église San Giacomo dell’Orio : dès l’ouverture de l’église à la visite. Et je découvris que le quartier que je parcourus vers le nord ouest, à bonne distance du Grand Canal, formait un extraordinairement sombre et dense dédale _ et alors que ce vendredi, lui, était ensoleillé ! Je passai ainsi par Santa Maria Mater, ouverte, et San Cassiano, ouvert, d’où je rejoins le  Canal Grande sur la Riva dell’Olio, puis la Pescheria et les autres divers marchés, particulièrement animés, les matins, du quartier du Rialto ; puis je passais le Pont, et me dirigeai vers l’adorable marmoréenne Santa Maria dei Miracoli, puis vers Santa Maria Assunta dei Gesuiti _ décidément toujours fermée _, et repassai au petit kiosque des DVD, sur les Fondamente Nuove, pour m’apercevoir, en échangeant un peu avec le kiosquier cinéphile, que j’aurais pu aussi commander des DVD : par exemple celui de Prima della Rivoluzione, de Bernardo Bertolucci, film _ avec Adriana Asti ; et un passage, au milieu, en couleurs : le début et la fin étant en noir et blanc _ que j’avais adoré à sa sortie en France… Je repassai par Zanipolo, où mon masque d’Arlequin n’était pas encore terminé, puis la Calle Lunga Santa Maria Formosa _ avec une autre boutique riche en DVDs _, pour découvrir le Campo Santa Maria Formosa et son église.

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    Je revins à l’hôtel, pour me reposer un peu _ je marchais sans cesse… _, avant de repartir déjeuner, toujours royalement, vers midi, à la merveilleuse trattoria Dalla Marisa… L’après-midi, visite de l’Accademia, le seul musée que je m’autorisai, mais avec beaucoup de plaisir : de tous les peintre vénitiens, Giovanni Bellini m’impressionnait décidément le plus, par son calme si éminemment vénitien. Je franchissais le pont et gagnais le Sestiere San Marco…

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    À suivre…

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    Titus Curiosus, le 23 septembre 2012

  • L’admirable leçon d’anatomie d’humanité de Nuri Bilge Ceylan : le sublime « Il était une fois en Anatolie »

    C’est avec une considérable admiration _ et une constante jubilation pour son approche et son rendu si délicats et fouillés dans la précision à l’image de l’énigme des âmes et corps humains ! dans les variations infinitésimales de leur silence et visage : les lumières, et pas seulement nocturnes, y sont stupéfiantes de vérité en ce qu’elles dégagent délicatement de l’ombre, magiques… _ que je viens de regarder-suivre-contempler à trois reprises successives le DVD qui vient de paraître ce mois de mars 2012 de Il était une fois en Anatolie, un film sublime parfaitement calmement déployé en deux heures et demi magiquement souplement autant qu’intensément rythmées, sans jamais la moindre pointe d’hystérie _ un très fin humour discret y jouant en permanence aussi (à la Voltaire, à la Sciacca) très finement son rôle _ : un _ nouveau _ chef d’œuvre d’humanité (chaleureusement brûlante !) du cinéaste turc, auteur déjà de l’époustouflant Uzak, Nuri Bilge Ceylan…

    …

    Au-delà d’une enquête criminelle _ la recherche un peu difficultueuse la nuit, sublimement percée seulement des phares de trois voitures, d’un cadavre (qui aurait été enterré, loin de tout…) parmi les steppes un peu répétitives d’Anatolie : autour de fontaines avec un arbre « en boule«  ! alors que le principal suspect se souvient mal, tant il était « alcoolisé » alors… _ menée par un commissaire de police _ finissant par s’énerver quelque peu _ et son équipe, sous la (haute) direction d’un procureur mesuré, lui _ mais sur lequel se découvrira que pèse un secret enfoui sous un (terrible) déni à soi-même : celui de la prise de conscience et assomption, enfin, de la vraie cause de la mort de son épouse juste après avoir accouché de leur bébé, une fille, et en avoir, bien au préalable, annoncé, enceinte, cinq mois plus tôt, la date… _,

    c’est le point de vue du médecin chargé de procéder (bientôt, dès que le corps enterré que l’on recherche aura été retrouvé !) à l’examen de l’autopsie du cadavre de la victime qui, peu à peu, se dégage et vient surplomber magistralement (et relativiser) tous les autres points de vue, même si demeureront encore pas mal de pans d’énigme _ en particulier sur le crime initial lui-même : ses modalités, sinon ses raisons, autour de la paternité d’un enfant et de la relation entre celui et celle qui l’ont engendré ! tout cela restant tu (en paroles), et se limitant, pour eux (comme pour nous, face à l’écran, qui y assistons), à l’échange de regards terribles sans fond… _, au final de ce que nous donne à assister et contempler _ deux heures et demi de regards concentrés sur l’écran _ cet immense film !..

    …

    Le comédien interprétant le Docteur Cemal, cet assez jeune médecin _ trentenaire _, Muhammet Usuner, est particulièrement remarquable _ et c’est un euphémisme _ dans l’intensité parfaitement sobre _ jusque de face et en gros-plan et au ralenti de la pensée qui réfléchit et s’interroge, d’une inquiétude calme… _ de son jeu : celui de qui sait le mieux regarder et déduire _ mieux qu’en « sceptique« , comme le qualifie un peu improprement le procureur, dont le métier est, pour lui aussi, d’« enquêter«  à la recherche (sereine) de la vérité et la justice… cf ici mon précédent article sur le livre de Florent Brayard Auschwitz, enquête sur un complot nazi : Le travail au scalpel de Florent Brayard sur les modalités du mensonge nazi à propos du meurtre systématique des Juifs de l’Ouest : le passionnant « Auschwitz, enquête sur un complot nazi » _ ; mais aussi celui de qui sait le mieux faire preuve de vraie humanité à l’égard de toutes les victimes _ à commencer par celles qui vont vivre…

    …

    Le final, avec vue sur une cour de récréation d’école et des enfants jouant, en contrepoint de l’autopsie en train de réglementairement s’accomplir _ en contrepoint supplémentaire, on pourra lire l’expressionniste, lui, sublime (oui !) poème de Gottfried Benn, Morgue… _, est admirable…

    …

    Et lui aussi, le médecin, a son passif d’amour malheureux : en demeurent quelques photos de l’épouse dont il a divorcé _ sans avoir eu (ni voulu) d’enfant, dira-t-il au procureur : sa vision est la plus prospective… _ qu’il compulse _ un bref moment _ de retour dans le silence de son bureau à l’hôpital…

    …

    Il est vrai que le principal scénariste _ avec Nuri Bilge Ceylan lui-même ainsi que son épouse Ebru Ceylan _, Ercan Kesal, est lui-même _ peut-on apprendre en fouillant dans le riche dossier disponible des articles à propos de ce film sobre si intense et magistralement riche _ médecin de formation ; et qu’une des sources de cette intrigue, à moins que ce ne soit un de ses motifs centraux (!), se trouve être, ainsi qu’on peut le lire parmi le générique de fin qui défile, l’œuvre de Tchékhov, celui-ci-même médecin de formation, lui aussi.

    …

    D’où la double admirable  « leçon« , tchékhovienne si l’on veut, et d’anatomie _ et pas seulement les vingt minutes de la magistrale (et sobre) séquence d’autopsie du corps, à la fin, à l’hôpital de la ville _ et d’humanité !

    …

    D’autant que, au cœur de tout cela, est la difficulté, au plus intime du plus intime, pour un homme _ et tout homme _, d’aimer comme il le faudrait une femme _ toute femme.

    C’est admirable : je n’en sors pas…

    …

    Et sur ce dernier aspect, la caméra de Nuri Bilge Ceylan suit,

    à la turque

    _ en un nouvel aller-retour, comme dans le déjà si puissant Uzak, en 2002, entre le destin européen d’Istanbul et les origines ottomanes (un peu plus sauvages ? au moins pour la doxa…) de l’Anatolie : d’où la parole anticipatrice d’un des policiers au médecin venu d’Istanbul, lors des péripéties de la traque, de fontaine en fontaine, avec arbre « en boule« , du cadavre enterré : plus tard, de retour chez vous, vous vous direz : « Il était une fois en Anatolie« … _,

    …

    la caméra de Nuri Bilge Ceylan suit, à la turque, donc,

    et en cette région d’Anatolie,

    la voie admirablement tracée _ tout aussi sobrement et tout aussi loin de la moindre propension au moindre bavardage intempestif et une quelconque hystérie _ de Michelangelo Antonioni _ l’aristocratique Ferrare des Este portant aussi une empreinte calviniste ! celle de la duchesse Renée de France (1510-1575), présente à Ferrare de 1528 à 1560 ; celle-ci y reçut Calvin en 1536… _,

    de L’Avventura, L’Eclisse et La Notte

    à Idenficazione di una donna et Al di là delle nuvole : toutes œuvres sublimissimes, elles aussi…

    …

    Merci l’artiste !

    vrai et profond

    qu’est Nuri Bilge Ceylan…

    …

    En conséquence de quoi : ne pas laisser passer, mais se laisser aller à se délecter de

    cette sublime

    intense et si délicate à la fois

    leçon _ vierge du moindre didactisme (et lourdeur) : tout y est d’une infinie délicatesse de touche, légère, vraie, profonde (et sans la moindre ombre de quelque componction que ce soit…) : à la Antonioni, donc, si l’on veut : ici sont préférés (et ne sont retenus que) les visages et les regards, sans nul discours de paroles plombant… _ d’humanité et d’anatomie

    qui nous vient de la partie asiatique (anatolienne et steppique) de la Turquie

    qui pourrait un peu trop se lasser, elle, la Turquie, de continuer à frapper sans signe d’accueil un peu plus  bienveillant à la porte de notre bien malheureuse _ et combien moins délicate ! ces derniers temps-ci… _ Europe

    via ce magistral

    et sublime d’humanité

    film qu’est Il était une fois en Anatolie

    en sa fondamentale noblesse…

    …

    Titus Curiosus, ce 18 mars 2012

  • Sur l’écrivain Philippe Forest : un très grand ! A propos des nuages, la transcendance au sein de (et avec) l’immanence

    Je n’ai pas encore lu Le Siècle des nuages, du magnifique _ puissant ! _ Philippe Forest ;

    je le lirai bientôt, et très sérieusement :

    car j’estime l’œuvre littéraire  _ romanesque ne convient assurément pas ! _ accompli jusqu’ici _ de ce formidable (!) auteur _

    comme véritablement majeur ! essentiel ! fondamental

    …

    (bien que ce ne soit, à un certain égard _ mesquin ? _, que de la littérature : mais de la littérature prise _ à bras le corps ! sans esquive… _ comme épreuve vraie _ frontale et pleine ! _ de vérité quant au réel le plus brut et inassimilable !!! ;

    sur le propre refus de la fonction cathartique de l’écrire _ le sien, comme au-delà du sien : ridiculement (sinon scandaleusement) insuffisant à guérir de la peine : la mort de son enfant ; ou, encore, la fin de l’amour… _ développé par Philippe Forest,

    lire les mises au point indépassables de Tous les enfants sauf un, en 2007…) :

    c’est dit ! ;

    …

    car j’estime l’œuvre littéraire accompli jusqu’ici _ de ce formidable (!) auteur _

    comme véritablement majeur ! essentiel ! fondamental !

    …

    Cet œuvre (de littérature) accompli jusqu’ici,

    le voici :

    …

    L’Enfant éternel _ le récit de la maladie mortelle à l’échéance de moins de deux années de sa fille… _, en 1997 ;

    Toute la nuit _ le plus admirable des admirables : il est si puissamment terrible de vérité nue (toute crue : sanglante ; et infiniment à jamais suppurante, sans cicatrisation à venir ; de combustion infiniment alentie, vécue par le plus menu du plus ténu, ressentie de plein front, en pleine face, calmement dégustée en la phase d’horreur de l’écriture du déploiement du deuil) qu’il n’en est pas d’édition de poche… faute d’assez de lecteurs qui le supporteraient !.. _, en 1999 ;

    Tous les enfants sauf un _ qui n’est pas classé parmi les romans dans la bibliographie (autorisée par lui) à la page 4 de ce Siècle des nuages, mais dans les essais : où passe ici la frontière ? existe-t-elle seulement, et même, pour Philippe Forest en son usage (si vrai et fort ! ce sont des synonymes !) du littéraire ?.. _, en 2007 ;

    Sarinagara _ lors d’une tentative d’éloignement, au Japon _, en 2004 ;

    …

    et encore,

    très fort _ toujours : again and still… _ quant au récit du terrible _ des dégâts collatéraux de ce même deuil, toujours : car les effets en perdurent… _,

    Le Nouvel amour, en 2007…

    …
    Mais d’ores et déjà

    je tiens à saluer ce passionnant entretien,

    in le n° 370 d’art press n°370 (août 2010), de Philippe Forest avec Jacques Henric,

    qui présente excellemment cette nouvelle étape du travail de littérature de Philippe Forest

    qu’est ce nouvel opus, Le Siècle des nuages ;

    je le diffuse ici,

    accompagné de farcissures miennes…

    …

    Philippe Forest : Le Siècle des nuages

    n°370

    …

    interview de Philippe Forest par Jacques Henric – art press n°370 (août 2010)
    …
    Le titre le dit, c’est l’histoire d’un siècle, le nôtre, le 20e _ qui s’est peut-être achevé le 11 septembre 2001 : avec des avions, encore… C’est l’histoire d’un pays, le nôtre, la France. C’est l’histoire d’une famille, celle du narrateur-auteur. C’est l’histoire d’un homme, celle de l’auteur-narrateur, Philippe Forest. Une histoire tournée vers le ciel, une histoire se déroulant parfois au-dessus des nuages, souvent dans et au-dessous des nuages, au plus près de la terre et de ses tragédies. Ce Siècle des nuages : un des beaux grands livres de cette rentrée de septembre. Paraît de Philippe Forest, dans le même temps, aux éditions Cécile Defaut, un essai titré le Roman infanticide, consacré à Dostoïevski, Faulkner et Camus. Essai sur la littérature et le deuil.

    Le siècle des nuagesÉditions Gallimard
    …
    Comment définirais-tu ce nouveau livre ? Livre d’histoire (celle du siècle passé) ? Épopée (celle de l’aviation, de ses débuts à aujourd’hui) ? Saga familiale (ta propre famille) ? Méditation poétique sur l’existence, si l’on donne au mot poésie son sens à la fois large et profond (ces presque 600 pages comme une longue métaphore filée d’un vol dans et au-dessus des nuages)… ?
    …
    Tout cela à la fois, sans doute. Et la difficulté _ sur laquelle j’ai d’abord et longuement buté, que j’espère avoir résolue ensuite aussi bien que je le pouvais _ a consisté à trouver une forme _ c’est le défi de toute vraie littérature ; cf la réponse de Mathias Enard, lui aussi, à ma question de la forme de Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, par rapport à la forme de Zone, en notre entretien podcastable du 8 septembre à la librairie Mollat _ qui soit susceptible d’accueillir tous ces langages et d’exprimer tous ces projets à la fois, faisant tenir ce qui aurait pu constituer la matière de plusieurs milliers de pages dans un seul ouvrage, certes un peu long au regard des normes romanesques actuelles. Finalement, cette forme prend plutôt l’allure, je crois, d’une sorte de traversée assez fugace du temps, d’un passage à toute allure parmi un spectacle d’illusions mouvantes (les « nuages » du titre emprunté à Apollinaire

    …

    _ « Mais chaque spectateur cherchait en soi l’enfant miraculeux

    Siècle ô siècle des nuages »

    (à la chute du poème Un fantôme de nuées, au sein de la section « Ondes » de Calligrammes)… _,

    …

    évoquant ceux _ nuages _ dont parle Baudelaire dans le dernier des poèmes des Fleurs du Mal), quelque chose d’aussi bref et d’aussi évanescent, au fond, qu’une vie.
    …
    Il s’agissait, en un sens, comme je l’avais fait et écrit déjà dans Sarinagara depuis le Japon, de dire adieu au « vieux 20e siècle » qui s’en va _ le vieux siècle de L’Enfant éternel et de Toute la nuit, pour ce qui le concernait au plus près, du moins : sa pire écharde… Le point de vue est fatalement le mien, déterminé par ma propre histoire, par mon inscription personnelle dans la chronique collective : j’ai l’âge des gens qui ont atteint approximativement « le milieu du chemin de la vie », comme on dit, égaré comme on l’est toujours _ à cet âge-là : soit, le début de la quarantaine ; Philippe Forest est, en effet, né en 1962… _, au moment où le calendrier faisait la culbute du premier au deuxième millénaire.
    …

    Mais si je devais retenir un seul terme pour présenter Le Siècle des nuages, ce serait celui d’« épopée », au sens que lui donne Pound lorsqu’il la définit _ en ses Cantos… _ comme « un poème qui inclut l’Histoire ». D’ailleurs, le prologue du roman, qui évoque l’accident fatal d’un hydravion d’Imperial Airways s’écrasant en mars 1937 dans un paysage de montagne et de neige pas très loin de Mâcon, consiste, aussi, en une réécriture tout à fait explicite du début de l’Enéide, une histoire de père et de fils déjà _ Anchise, Énée, Ascagne… _, l’aventure d’un héros très pieux contraint à l’exil par l’écroulement d’un monde, traversant les tempêtes, victorieux cependant et à qui se trouve offerte la vision prophétique d’un lendemain meilleur. Sauf que, bien sûr, les épopées antiques, c’est du moins ce qu’on dit et même si je n’en suis pas très convaincu, expriment une vision assurée de l’univers dont les romans modernes exposent le caractère impossible. C’est toute la distance qui est censée séparer Virgile, qui me fournit l’épigraphe du prologue, et Faulkner qui me donne celle de l’épilogue _ « Once there was (they cannot have told you this either) a summer of wistaria« , in Absalon ! Absalon ! …
    …
    Pour cette raison, Le Siècle des nuages ne mime la forme ancienne de l’épopée que pour mieux en manifester la dimension inquiète, définitivement irrésolue.
    …
    Les biographies réservent toujours des surprises. Pourquoi, connaissant ton parcours à toi, n’aurais-je pu imaginer ton père en commandant de bord d’un Boeing 747, qui, après avoir en 1942 traversé Méditerranée et Atlantique pour gagner l’Amérique et s’engager comme pilote dans les rangs de l’Army Air Force, est allé jusqu’à devenir « honorable correspondant » des services secrets français ? Quelle a été la logique de son parcours professionnel ?
    …
    Je cite souvent cette phrase de Kierkegaard qui dit qu’un père et un fils sont l’un pour l’autre comme un miroir dans lequel ils se contemplent. Et dans un miroir, c’est à la fois sa propre image et son image à l’envers que l’on voit. J’aurais pu être lui, il aurait pu être moi. Chacun, autant que soi-même, aurait pu être des milliers d’autres. Car, justement, il n’y a pas de logique à l’existence, comme il n’y en a pas à l’Histoire. Sinon celle qu’on lui trouve après coup _ cf les remarques de Michel Jarrety en sa préface (à la page 12) aux Souvenirs et réflexions (non réédités jusqu’ici) de Paul Valéry, à propos des méfiances de Valéry quant aux perspectives dangereusement pas assez critiquées des historiens : « dans ces attaques contre l’Histoire, (une première) ligne de force dénonce une fiction littéraire tout invérifiable, et Valéry reproche aux Historiens de ne pas construire leur objet _ l’événement _ et de faire comme si ce passé pouvait être dit tel qu’il fut, alors que l’Histoire véritable _ = véridique _, plutôt que de se transporter naïvement dans le passé, consisterait à lui poser les questions du présent » : ce que feraient bientôt les historiens des Annales… Fin de mon incise…

    Il fut _ ce père de Philippe Forest, donc _ un jeune homme de dix huit ans jeté sur les routes de l’exode en juin 1940, que le hasard de ses études d’ingénieur agronome conduit en Algérie quand en novembre 1942 a lieu là-bas le débarquement anglo-américain libérant cette partie du pays ; il saisit alors l’occasion de partir pour les États-Unis afin d’y être formé avec quelques centaines de jeunes français comme pilote de chasse dans l’aviation américaine ; et, après la guerre, il va devenir commandant de bord pour Air France, où il mènera toute sa carrière, participant au développement de la compagnie, accomplissant son dernier vol en 1981 aux commandes d’un Boeing 747 ; et, c’est vrai, exécutant occasionnellement quelques missions peu périlleuses pour le compte des services secrets. Telle fut sa vie, très romanesque, abondant en péripéties dignes d’un feuilleton télévisé (notamment sa rencontre sur les routes de la débâcle avec une jeune fille de dix-sept ans qui deviendrait sa femme et dont il se trouvera séparé jusqu’à la paix), une véritable traversée du temps et de l’espace (la vieille province bourgeoise et française de l’entre-deux-guerres, l’Algérie sous Vichy, le sud des États-Unis au moment où sévissait encore la pire ségrégation raciale, et puis le monde moderne renaissant après la victoire tel que pouvait le percevoir un pilote de longs-courriers, toujours entre deux escales, étourdi par le perpétuel passage des frontières entre les pays et des lignes immatérielles des fuseaux horaires). Raconté ainsi, tout cela prend en effet l’allure d’un vrai roman qui est à la fois le sien (puisqu’il l’a vécu) et le mien (puisque je le raconte). C’est la phrase de Nietzsche aussi _ in Humain, trop humain… _, toutes proportions gardées bien sûr, car l’époque des héros et des poètes est justement passée : « Il en va de toujours comme d’Achille et d’Homère : l’un a la vie, le sentiment, l’autre les décrit. » Entre celui qui vit et celui qui écrit, un écart existe qui est à la fois le lieu de leur opposition et celui de leur confusion, l’espace où chacun engendre _ voilà ! c’est un très notable pouvoir de l’imageance littéraire ! _ l’autre tour à tour

    _ et nous retrouvons ici « la seconde ligne de force«  que dégage Michel Jarrety dans la critique des méfaits d’une interprétation trop naïve du récit de l’Histoire (et des histoires narrées, elles aussi !) de la part de Paul Valéry : « il voit dans les récits de l’Histoire le ferment néfaste du présent ; car ce « passé, plus ou moins fantastique _ = fantasmé ! _, agit sur le futur » (cf le texte page 145), et Louis XVI n’eût pas été décapité si Charles Ier ne l’eût été avant lui, comme Napoléon n’eût pas instauré l’Empire sans l’exemplaire romain« , toujours page 12 de la préface de Michel Jarrety à son édition des Souvenirs et réflexions de Paul Valéry… _,

    tout cela se trouvant encore compliqué par la question de la paternité : héritant de son histoire qui venait d’avant lui, je suis le fils de ce fils qu’il n’a cessé d’être ; réinventant celle-ci, imaginant le tout jeune homme qu’il était autrefois, je deviens le père du père qu’il fut pour moi.
    …
    Un grand rêve idéaliste
    …
    Ce parcours professionnel est lié à ses engagements (ou non-engagements ?) politiques. Quels furent-ils ? Sont-ils représentatifs d’un certaine classe sociale ? N’est-ce pas plutôt la fidélité à une morale qui lui a fait traverser ainsi son siècle ? Ce livre est-il une manière d’hommage à ce père ?
    …
    « Mon père, ce héros au sourire si doux… »,  comme dit le poème _ de Victor Hugo. J’aurais pu très facilement peindre le portrait très édifiant d’un homme d’exception, sans courir le risque d’être contredit par quiconque. Et m’attribuer du même coup, par procuration, tout le mérite prestigieux _ mais aussi fallacieux : Philippe Forest l’exècre ! _ d’actes, de choix ou d’exploits que je n’ai pas accomplis. On ne compte plus les romans dans lesquels, soixante-dix ans après, quand il n’y a plus aucun danger à courir, des écrivains de la dernière pluie prennent la pose de valeureux résistants, donnent des leçons de lucidité historique à la terre entière, lui expliquant ce que furent son ignominieux aveuglement et sa honteuse soumission à la barbarie. Mais rendre vraiment hommage à un homme du siècle passé consiste plutôt à montrer dans quelle incertitude il se trouvait plongé _ voilà _ avec tous les autres, quelles furent ses hésitations, par quels hasards il s’est finalement retrouvé du bon côté _ en une suite rhapsodique (= capricieuse elle-même, du moins en partie), de coups de dés jetés par lui, et d’autres que lui, en d’« admirables tremblements du temps« , quand tout hésite encore, en ces « parties«  se jouant… Ce sont ces « admirables tremblements du temps« -là que la poésie même de la littérature « vraie«  sait faire vivre et re-vivre, vibrer et, toujours, trembler ; au rebours des mensonges (trop bien-pensants ! tellement à la perfection ajustés, eux !) de la propagande et de la communication dont trop de pouvoirs nous abreuvent, plus que jamais en ce siècle(-ci) de real politik. Fin de l’incise…

    …

    Ma mère venait d’une famille d’anarchistes, fille d’un instituteur devenu libraire, héros des deux guerres. Mon père, et c’est ce qui donne un petit côté Capulet et Montaigu à leur rencontre, était issu d’une famille de la droite telle qu’elle existait à l’époque. Le seul regret qu’il ait exprimé est de n’avoir jamais pu convaincre son grand-père, près d’un demi-siècle après l’affaire, de l’innocence de Dreyfus. Ce qui montre quel était son milieu d’origine, mais aussi à quel point aucun individu n’est jamais tout à fait le produit mécanique des convictions de celui-ci. Sans doute aurait-il pu aussi bien rejoindre le camp de la collaboration. Ou peut-être pas. Dans des circonstances extrêmes comme celles du siècle passé, tout se joue souvent pour chacun sur un coup de dés _ voilà ! Ou alors, comme tu le dis, ce fut l’effet de la fidélité à une morale, dont je m’amuse à imaginer qu’elle lui venait du premier film vu dans son enfance, Ben-Hur. Au fond, je n’en sais rien. J’essaie simplement _ oui ! _ de restituer _ avec la vérité des armes de l’écriture vraie _ le brouillard d’idées, l’orage épais et opaque _ oui ! _ qui dissimulaient presque entièrement l’horizon d’alors.
    …
    D’ailleurs, s’il fallait le comparer à un personnage épique, plutôt qu’Ulysse, Achille ou Enée que j’évoque dans le livre, ce serait plutôt Télémaque, celui qui se tient loin des combats. À dix-sept ans, grâce à l’Aviation populaire, il avait déjà passé son brevet de pilote dans l’idée de rejoindre l’Armée de l’air. La défaite est venue trop tôt. Il est devenu pilote sur P47-Thunderbolt aux États-Unis ; mais, affecté malgré lui comme instructeur, il n’a pas pu rejoindre à temps le front européen ; et, alors qu’il était sur le point de participer aux opérations dans le Pacifique, l’explosion nucléaire d’Hiroshima et de Nagasaki a, comme on sait, mis fin aux hostilités. Si bien que, ironiquement, il n’a jamais fait la guerre et ne l’a même jamais vraiment vue.
    …
    Le Siècle des nuages est aussi un livre politique qui rappelle, notamment, ce fait étrangement oublié _ en effet ! _ : que la démocratie fut malgré tout victorieuse « at the end of the day ». Et qui insiste sur ce qui fut à mon sens le sentiment superbe et scandaleux du 20e siècle : l’optimisme, tout simplement _ voilà !!! _, en dépit de la conscience intacte et terrible du tragique, le pari pris envers et contre tout sur la possibilité d’un lendemain avec la conviction que les vieilles valeurs de liberté, de justice, de progrès demandaient à être défendues et qu’elles ne le seraient pas forcément en vain. L’aviation, qui fut l’un des derniers grands mythes, exprime un tel optimisme. Et c’est pourquoi j’en relate l’histoire depuis l’invention des frères Wright jusqu’à l’ère de la création des grandes compagnies modernes, en passant bien sûr par sa mise au service de l’horreur guerrière, mais surtout en racontant l’épopée des pionniers, de l’Aéropostale (Saint-Exupéry, mais aussi Mermoz, Lindbergh) et de ceux qui leur succédèrent, reconstruisant sur des ruines l’aviation civile : une épopée pacifique et démocratique portée par un grand rêve idéaliste et un peu naïf, dont on peut sourire sans doute maintenant qu’il appartient au passé, mais dont je ne vois pas pourquoi le roman n’exprimerait pas la dignité et la justesse.
    …
    À plusieurs reprises, tu t’insurges contre ceux qui, aujourd’hui, « jugent _ sans assez de conscience des complexités de l’historicité ; cf ici à nouveau Paul Valéry ! _ le passé depuis le confort de leur impensable présent ». Est-ce pour cette raison que tu restes très dubitatif _ toujours comme Paul Valéry ! cf son ironie à l’encontre de « la marquise sortit à cinq heures« … _ quant à la validité d’une démarche d’écriture faisant appel au genre romanesque. Tu parles de la « matière inutile  _ = vaine _ d’un roman ». Néanmoins, reconstituant une période de la vie de ta famille que tu n’as pu connaître, tu es contraint, pour la reconstituer, de faire appel pour une part, à ton imaginaire… Comment se pose pour toi la question _ cruciale : en effet ! _ de la vérité dans la fiction, dans l’écriture en général ? Je note tes constantes réticences à te qualifier d’« écrivain », le mot portant _ pour toi _ en lui une charge négative…
    …
    On n’échappe pas au roman _ c’est-à-dire à ce que j’ai qualifié, m’adressant à Marie-José Mondzain, à propos de son très important Homo spectator, d’imageance : pouvoir de créer du penser-figurer… Dès que l’on raconte une histoire, et même si celle-ci _ l’histoire racontée, donc (= « les faits«  visés ! par le récit qu’on essaie d’en donner)… _ est totalement vraie comme c’est le cas dans tous mes livres _ l’affirmation est d’importance ! et j’avoue que j’ai pu, à une ou deux reprises, aller jusqu’à me poser la question, par exemple à propos du Nouvel amour… _, on en fait forcément une fiction _ = feinte… Pour cette raison, on parvient vite, si l’on n’y prend pas garde, au comble de la falsification satisfaite _ fatuitivement ! C’est particulièrement le cas avec le roman historique qui relève le plus souvent d’une conception extrêmement conventionnelle, reposant tout entier sur l’illusion rétrospective _ confuse, de par sa vraisemblance superficielle même ; et source de confusions à l’infini … _, assignant au temps un sens, c’est-à-dire une signification et une destination à la fois _ uniques et uniformisants _, tandis que l’enjeu _ toujours vibrant, tremblant… _ de la littérature est, au contraire, de montrer _ par le « tremblé«  de son « mentir-vrai«  même… _ comment tout _ non seulement qui peut être dit, mais qui est fait : les actes eux-mêmes des humains ! parlant et imaginant que nous sommes, du seul fait que penser prend (forcément !) la forme du discours… _ ne fut jamais qu’un conte plein de bruit et de fureur raconté par un idiot et qui ne signifie rien (Faulkner, encore lui _ ici, via la parole de Macbeth, in Le Bruit et la fureur : ce récit somptueux et pionnier à quatre narrateurs successifs… _, très présent dans Le Siècle des nuages, se souvenant de Shakespeare) et que la vérité elle-même, qui existe cependant _ et comment ! même si elle persiste à en déranger, et sacrément, pas mal, et même beaucoup ! _, ne se tient nulle part ailleurs que dans le lieu même _ à débroussailler donc ! ce lieu sans limites, selon la belle expression du romancier chilien Jose Donoso ; dans le brouillard de notre cécité (aveuglement) ! _ d’une telle confusion.

    …

    Donc, oui, j’exècre _ oui ! _ la bonne conscience des écrivains de mauvaise foi _ oui ! _ qui jugent le passé depuis le confort du présent, qui se servent impunément des horreurs que d’autres ont subies autrefois (les guerres, les morts, les massacres, les deuils) afin de produire la prétendue preuve de leur propre supériorité _ bêtement avantageuse ! _ en se rangeant sans risques _ trop confortablement, eux ; et mensongèrement, vraiment ! _ du côté des victimes, singeant un héroïsme dont rien ne dit qu’ils auraient été capables _ à rebours de l’attitude (du torero toréant : face à la corne meurtrière formidablement mouvante du taureau) du juste écrivant que sait évoquer si justement Leiris en sa lucidissime préface à son Âge d’homme… Philippe Forest s’inscrit dans cette filiation-là d’écrivain « vrai«  ! n’hésitant pas à affronter frontalement, pleinement, son (en son plus essentiel !) danger… Rien n’est plus facile et rien n’est plus méprisable _ oui ! La littérature doit, au contraire, procéder d’une conscience plus inquiète, attentive _ en sa considérable acuité exploratrice, constante ! _ à ce que Joyce nommait toutes « les possibilités du possible » dont ce qui fut _ = advint au réel (des res gestae passées, elles, à l’effectivité)… _ ne constitue que l’une des expressions _ en ce que Gaëtan Picon a excellemment relevé, lui, dans Chateaubriand : d’« admirables tremblements du temps«  qui, de l’écriture de l’auteur aux lectures des liseurs, n’ont pas fini de continuer de vibrer…

    …

    Et pourtant, écrivant, on ne se soustrait jamais totalement à la fatalité _ dispensatrice de maints aveuglements _ de la fiction ; et c’est pourquoi il faut à la fois assumer et traiter cette fatalité, en consentant à la littérature _ avec son mouvement (perpétuellement vert et creusant…) d’ironie _ tout en contestant _ par les jeux de son écriture même _ celle-ci _ en ce qui pourrait, en elle et par elle, dégénérer et sombrer en pompe…  Inévitablement, comme le dit Sartre _ in La Nausée… _, le roman prend le temps par la queue : il le reconstruit et l’ordonne à partir d’un point qu’il se donne _ et ensuite aux lecteurs ! _ et depuis lequel tout finit par se disposer comme dans un majestueux _ fallacieux ! _ panorama offert au regard du haut du promontoire des siècles. Si bien que même un roman qui exprime l’absence de signification de l’existence, de l’Histoire, tourne _ souverainement : par sa seule gouverne… _ celles-ci en significations nouvelles. C’est mon côté « moderne » sans doute, anachronique certainement au temps des intrigues manufacturées à la chaîne par l’industrie culturelle _ et ses rouleaux-compresseurs de cervelles décervelées : aplaties et écrabouillées, pour être mieux rendues inaptes à la moindre complexité _, le résidu de mes « mauvaises lectures » d’autrefois, mais je reste convaincu qu’un roman n’est légitime qu’à la condition de défaire _ brechtiennement ; et benjaminiennement, aussi… _ la fiction qu’il fabrique à mesure, restituant ce vertige _ de l’ »admirable tremblement du temps » ré-éprouvé… _ où la conscience s’éprouve _ vivante : sujet, elle aussi, à son tour ; et pas rien qu’objet ! _ dans l’expérience de l’impossible _ de sa visée du réel lui-même (de la réalité narrée)… Pour moi, ce vertige est le vrai _ bravo ! c’est là dire le fondamental !
    …
    Spectacle vide
    …
    Est-ce un cycle qui se boucle ? Ton premier livre _ L’Enfant éternel… _ était le récit de l’agonie et de la mort de ta petite fille. C’est sur cette mort, avant celle de ton père qui la suit de peu _ elle est narrée et dans L’Enfant éternel et dans Toute la nuit… _, que se clôt Le Siècle des nuages. Comme tous tes ouvrages (récits, essais), celui-ci est habité par la question, sans réponse, du Mal. Ton approche n’est pas celle de ton père dont tu ne sembles pourtant pas assuré que ses convictions religieuses, devant le scandale de la mort d’une enfant, ne l’aient pas protégé de la tentation de ce que maintes fois tu nommes le « néant ».
    …
    Je ne sais pas si je boucle une boucle. J’ai plutôt l’impression de tourner en rond dans un cercle _ sans spirale : telle une carole magique… _ dont rien n’est susceptible de me faire sortir et à l’intérieur duquel, afin de me divertir peut-être _ sans espoir de catharsis, en tout cas ; cf les solennelles affirmations réitérées, violemment même, en Tous les enfants sauf un… _, je trace avec chacun de mes livres des figures différentes et nouvelles _ des variations, seulement, de ce point de vue ; mais cruciales… Ce dernier roman en témoigne, je crois. Tout comme l’essai que j’ai fait paraître il y a quelques mois aux éditions Cécile Defaut, le cinquième de la série « Allaphbed », intitulé le Roman infanticide, et dans lequel, à partir de Dostoïevski et de Faulkner, de Camus et de Malraux, je reviens _ mais avons-nous jamais un autre choix ?.. _ sur cette expérience particulière qu’est celle de la mort d’un enfant et sur ce que le roman est susceptible _ ou pas _ d’en faire _ oui ! par le simple jeu (simple lui-même, pour ne pas dire « simplet« …) de la seule écriture : tel est là son pouvoir (tout aussi ridicule que puissant !) d’assomption !.. Car, oui, la question du Mal _ donné, comme souffert _ est sans réponse _ satisfaisante et définitive _ possible. Et c’est d’une telle absence de réponse _ creusante : fondamentalement, forcément ! _ que doit, bien sûr _ oui ! _, répondre _ en tous les sens du terme _ la littérature _ avec responsabilité ! à oser assumer !.. Il y a là quelque chose comme de l’ordre du sacré, même (voire surtout) pour un quasi incroyant : à l’envers, lui au moins, du nihilisme !..

    …

    Que fait à la foi _ vraie ; pas seulement verbale _ l’épreuve du néant _ effectivement rencontré _ ? C’est certainement l’un des sujets du livre. Les catastrophes collectives de l’Histoire, les catastrophes individuelles de l’existence font s’écrouler soudainement _ pauvres (et ridicules) emplâtres _ toutes les croyances. Et pourtant, c’est dans le moment même de leur effondrement que celles-ci parviennent à une sorte de grandeur absurde et tragique qui les porte à leur paroxysme. Les certitudes faciles à l’aide desquelles on donnait un sens au monde manifestent _ soudain _ leur impropriété dérisoire _ assurément ! _ et, dans le vide qui s’ouvre ainsi _ proprement abyssal ; on peut certes y sombrer : cf le récit si fort (et insupportable à tant !) de Toute la nuit, ce si immense livre !.. _, se dévoile le visage d’une vérité terrible qui laisse chacun irrémédiablement seul, et cependant mystérieusement _ aussi _ responsable de tous _ et ici est la grandeur du film de Xavier Beauvois que j’ai découvert hier après-midi : Des Hommes et des dieux… C’est la phrase de Saint-Exupéry cette fois, dans ce très grand livre qu’est Pilote de guerre, phrase écrite au moment de la défaite, et qu’il faut entendre dans toute sa profondeur pour comprendre quelle conscience du désastre et quelle expérience du néant elle exprime : « Chacun est seul responsable de tous. » _ cela sonnant assez étrangement, de même que le film de Xavier Beauvois, à l’heure des mensonges les plus veules étalés et répétés à tire-larigot aux sommets de maints pouvoirs…En tout cas, je les partage pleinement… Est-ce là scrupules de bobos ?.. A chaque conscience d’en juger ? Tout-est-il permis, même si Dieu n’existe pas, se demande Ivan Karamazov, chez Dostoievski… A confronter au « à la fin, c’est la mort qui gagne« , qu’André Malraux rapporte que Staline aurait déclaré au général de Gaulle, en 1945…

    …
    Il est question de religion dans Le Siècle des nuages. La fin du roman, avant l’épilogue, se déroule en Turquie, sur la terre où saint Paul a prêché autrefois la folle « bonne nouvelle » de la résurrection des corps, parmi des tombeaux éventrés, devant des ruines où subsistent cependant des fragments de fresques exprimant l’espérance d’un autre monde : « O mort, où est ta victoire ? » Moi qui ne crois pas en tout cela, je me suis toujours demandé _ voilà ce qui se poursuit, en Philippe Forest, écrivant, de la conversation ininterrompue (même par la mort) avec le silence de son père… _ quel effet avait pu avoir sur mon père, chrétien convaincu, la disparition de sa petite-fille, événement qui constitue, c’est tout l’enjeu des Frères Karamazov, le scandale majeur sur lequel vient se briser toute confiance humaine en la Providence divine. Je ne lui ai pas posé la question, bien sûr. Je n’ai aucune idée de ce qu’il en pensait pour finir. Et je crois que lui-même aurait été incapable de le dire. À de telles questions, personne n’a la réponse _ même si agir par rapport à cela nous mobilise au quotidien : sans paroles : ni à d’autres ; ni à soi ; sans l’esquiver ; en nos actes muets, donc…
    …

    Depuis toujours, les hommes ont levé les yeux pour deviner _ c’est un jeu qui est tenté _ quelles formes imitaient celles des nuages ; et quels messages célestes ils _ ces nuages, ces dieux… _ leur adressaient ainsi, pour déchiffrer l’augure du vol des oiseaux. Et bien entendu _ je n’y insisterai pas _, il s’agissait d’un spectacle vide, d’un oracle vain. Comme _ je n’y insisterai pas davantage ! _ celui des signes tracés sur la page d’un livre. Et pourtant, je l’écris _ ce livre : pas tout à fait pour rien, en dépit de sa fondamentale, irrémédiable et ridicule vanité… _, il me semble qu’il est bien à plaindre celui qui ne tourne plus la tête vers le ciel lorsque passe au-dessus de lui un avion.

    …

    …

    Lire Philippe Forest _ cet écrivant lucidissime magnifique ! _ n’est pas, ainsi, absolument, absolument vide et vain…

    Ses signes désespérés, vibrant en l’inconfort de leur narration modeste, nous parlent bien davantage, en leur totale absence de vanité, et en leur vertige, que bien d’autres

    _ à commencer par les matraquages et dénégations de nos grands communiquants, en forme de (ridicules) épouvantails tirant encore bien trop de ficelles (de bourses)… Où sont les misérables, maintenant ?

    …

    A nous d’apprendre à dé-brouiller le brouillard,

    comme Michelangelo Antonioni nous en laisse le message testamentaire, en son sublime Par-delà les nuages de 1995 ;

    …

    cf mon propre essai (inédit), à partir de son exemple :

    Cinéma de la rencontre : à la ferraraise,

    dont le sous-titre explicitatif est :

    Un Jeu de halo et focales sur fond de brouillard(s) : à la Antonioni…

    …

    Titus Curiosus, ce 19 septembre 2010

  • « la seule question qui vaille : est-ce que l’amour existe ? » _ ou le sublime « Copie conforme » de Kiarostami

    En complément à _ ou bien en lieu et place de (au choix !) _ mon article

    « Jubilation de la déprise du cinéma d’Abbas Kiarostami : la question de l’amour du couple de “Copie conforme” ; et la profonde synthèse de la “lecture” de Frédéric Sabouraud en son “Abbas Kiarostami _ le cinéma revisit锫 

    du 23 mai dernier,

    …

    cet articulet-ci, ce jour, dans Libération,

    in « Les Choix de Libé« 

    (= courir voir, toutes affaires cessantes !, Copie conforme d’Abbas Kiarostami !),

    à la page 16 du cahier « Cinéma » du mercredi :

    …

    « Conversion tardive au mainstream, Kiarostami, l’Iranien aristocratique _ certes ! c’est sa noblesse ! _, change de paysage (la Toscane) pour son premier film avec une vedette européenne (Juliette Binoche) _ mais est-ce donc là le principal ? Le résultat est parfois _ en permanence ! _ déroutant, mais il est difficile _ il n’y a pas vraiment là contradiction : nous sommes plongés là, quasi en apnée, dans l’oxymore de tout grand art (= « exploration« ) ! _de ne pas être captivé _ et c’est même peu dire ! _ par cette relecture du Voyage en Italie de Rossellini _ mâtinée d’une autre (relecture) des Scènes de la vie conjugale, de Bergman, et d’un Identification, mais non pas d’une femme, cette fois, mais d’un homme (c’est « lui«  le plus difficile à « identifier » : par « elle« , comme par nous à sa suite, car tel est l’angle de perception (= son regard à « elle » sur « lui » qui la voit : à la distance vibrante et chamboulée de leur « intimité«  à la question…) privilégié par la caméra de Kiarostami !) de ce nouvel Antonioni-Kiarostami…  _, étude sur un couple _ coppia en italien _ en perpétuelle scène de ménage _ en troublante (= passionnante) « évolution«  de « touches«  sur l’image, toutefois : vers, vers le « mordoré » (érotiquement chaste) de la sublime séquence de la chambre de la « pensione«  le soir, sur les huit heures tonitruant (comme à l’ordinaire du quotidien de Lucignano) au carillon de l’église San Francesco, et vue (en échappée : par « lui« ) par-dessus les toits tranquilles de tuiles (en rouge), avec vols (furtifs) de colombes ; et puis viendra la nuit… _,

    qui pose la seule question qui vaille _ voilà ! _ : est-ce que l’amour existe ?« 

    …

    Et la réponse _ parfaitement « mordorée«  : sur les huit heures du soir (et aux soixante-neuf ans de vie de Kiarostami : c’est une clé !..) _ est (presque clairement) oui ! 

    …

    En suite (jubilatoire ! et sobre : direct à l’essentiel !!! cette « note » de Libération…) à mon article du 23 mai dernier « Jubilation de la déprise du cinéma d’Abbas Kiarostami : la question de l’amour du couple de “Copie conforme” ; et la profonde synthèse de la “lecture” de Frédéric Sabouraud en son “Abbas Kiarostami _ le cinéma revisit锫 , donc…

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    Titus Curiosus, ce 9 juin 2010

    …