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  • Lampedusa sur Shakespeare, par Enrique Vila-Matas, dans « El Pais » : retourner (et souvent !) aux fondamentaux…

    Un article important d’un notable écrivain contemporain _ Enrique Vila-Matas _ sur un « moderne » important du XXème siècle _ Giuseppe Tomasi di Lampedusa _ se penchant sur un génie toujours intensément nourricier en son « génie » même _ William Shakespeare

    (cet essai, « Shakespeare« , est paru, en une traduction en français de Monique Bacelli, aux Éditions Allia en août 2000) :

    …

    une mise au point utile quant aux vertus inspirantes de la « vraie » littérature,

    dans « El Pais« , encore une fois :

    …

    j’avais mis en réserve cet article du 20 juin dernier, en attendant d’avoir la tranquillité d’esprit d’y revenir m’y pencher un peu  _ et « dialoguer » aussi, peut-être, selon l’inspiration, avec lui, comme j’aime… ;

    ce qui vient me titiller en tout cas ce lundi matin aux aurores : il est exactement 5h 35 ; je profite de la fraîcheur et de la qualité de silence encore de la nuit ; et de mon « envie » d’écrire…

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    Voici :

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    CRÍTICA: EL LIBRO DE LA SEMANA

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    « Shakespeare según Lampedusa« 

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    ENRIQUE VILA-MATAS 20/06/2009

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    El autor de « El Gatopardo«  _ Giuseppe Tomasi, duc de Palma, de Montechiaro, prince de Lampedusa : Palerme, 23 décembre 1896 – Rome, 23 juillet 1957 _ murió sin perder su ironía, ni la « desesperación amable » que había detectado en « La Tempestad«  _ shakespearienne : la première représentation documentée de « La Tempête » eut lieu le 1er novembre 1611, quand la troupe des « King’s Men » joua la pièce devant le roi Jacques Ier et sa cour au palais de Whitehall la nuit de Toussaint. En su ensayo sobre el escritor inglés, se disfruta _ lecteurs tant effectifs que potentiels que nous sommes _ tanto de su gran talento de lector como de su erudito humor.

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    Hay personas a las que la vida les está esperando sólo al final de la propia vida. Personas de existencias anodinas que, ya cerca de la hora mortal, ven cómo sus mundos empiezan a parecerse a esas novelas en las que no ocurre nada, salvo en las últimas páginas, cuando la acción se precipita vertiginosamente y se encadenan una serie de intensos y gratos sucesos, algunos de los cuales ni siquiera alcanzan ya a vivir los propios interesados, porque les llegan las cosas cuando por desgracia ya han muerto _ ce qui de fait advint pour la reconnaissance éditoriale de l’œuvre d’écrivain du prince de Lampedusa : juste posthume…

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    « Shakespeare« 

    Giuseppe Tomasi di Lampedusa

    Traducción de Romana Baena Bradaschia

    Nortesur. Barcelona, 2009

    112 páginas. 12 euros

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    Primeras páginas de ‘Shakespeare’, de Giuseppe Tomasi di Lampedusa

    DOCUMENTO (PDF – 456,1Kb) – 18-06-2009

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    Príncipe siciliano de sólida cultura y particular lucidez _ ce sont des euphémismes _, Giuseppe Tomasi di Lampedusa _ inmenso lector que dejó una única y muy memorable _ certes ; et ravivée et prolongée, pour la dite « mémorabilité« , par le film (très justement !) « culte«  de Luchino Visconti, de même titre, en 1963 : le film fut aussi « Palme d’or«  au Festival de Cannes de 1963… (sur Visconti, vient d’être réédité, avec un chapitre de synthèse supplémentaire, « la part de l’ombre« , le très bel essai de Laurence Schifano : « Visconti : une vie exposée« ) ; fin de l’incise… _

    que dejó una única y muy memorable novela, « El Gatopardo » (en français, « Le Guépard«  : la première traduction en français, sur le texte « établi«  par Giorgio Bassani, par Fanette Pézard, fut réalisée en 1959 ; la traduction nouvelle de Jean-Paul Manganaro, parue en mai 2007, reprenant, elle, le texte « établi« , dix ans après le travail de Giorgio Bassani, par Carlos Muscetta…) _ fue una de esas personas cuya vida de pronto se acelera e intensifica _ oui _ de forma extraña hacia el final de sus días. Agobiado en los últimos años por sus problemas físicos (bronquitis, dolores reumáticos, enfisema, obesidad), « emanaba literalmente una sensación de muerte » _ pas moins ! ô combien stimulante ! _ y su tragedia _ baroque, si je puis dire, en un des pays d’apothéose du maniérisme : la Sicile _ fue la coincidencia de su decadencia física con su breve e intenso periodo de creatividad artística, que coincidió con la escritura de « El Gatopardo » y con su urgente actividad ensayística _ aussi ! _, de entre la que destacan, entre muchas otras, las páginas en las que se ocupó de sus admiradísimos Stendhal _ « Stendhal » _ o Flaubert _ ou encore un « Byron« , toujours aux Éditions Allia pour les traductions en français… _ y las que dedicó a Shakespeare _ « Shakespeare« , donc… _ , autor al que parecía conocer _ comme aujourd’hui, par cœur, eux aussi, un Stéphane Hessel ou un Claude Lanzmann : restituant de leur souffle de longues pages de poésie « vénérée » ; nous avons pu en partager la tendresse en leurs si belles conférences dans les salons Mollat _ de memoria , como si fuera su mejor compañero de taberna inglesa _ samedi, lors d’une (magnifique) rencontre d’amis à Bazas (à propos du devenir de notre « Societas Magistrorum Vasatensium« …), la merveilleuse Maylis Coudroy de Lille _ qui suit maintenant on ne peut plus « activement«  des cours de latin et de grec à l’« Université du temps libre«  _ m’a confié avoir rencontré, par hasard, au cours de ses activités (désormais passées) de maire (d’Auros), un amateur de littérature (girondin : je n’en dirai pas davantage) d’un certain âge, ayant appris l’anglais rien que pour la (rare et formidable) joie de lire tout Shakespeare dans le texte ; ainsi, d’ailleurs, que le castillan, pour lire, de même façon, en son jus originel (= en son souffle) , Cervantès (ou, tout au moins, « Don Quichotte« ). C’était là un magnifique fruit de l’enseignement classique (et républicain) français, qui est peut-être en train de vivre ses derniers feux, face à l’acharné pseudo « réformisme moderniste«  utilitariste populiste de nos actuels gouvernants. Fin de l’incise…

    …

    Aquellas páginas sobre el enigmático genio de Shakespeare _ páginas en las que se disfruta tanto de su gran talento de lector como de su erudito humor _ se publican ahora entre nosotros, se publican como desgajadas de los dos volúmenes de « Letteratura inglese » que editara Mondadori en 1990 _ merci à l’éditeur désintéressé ! _, treinta años después de la desaparición de Lampedusa _ le 23 juillet 1957, donc. De hecho, toda la obra de este gran autor siciliano fue publicada cuando ya había muerto, de modo que no llegó a saber nada _ mais est-ce si grave ? même pour lui, en sa personne ? Est-ce vraiment pour la reconnaissance (de quelque public « actuel«  que ce soit) que se met à l’œuvre et « se donne« , « se livre«  à son élan, le « génie«  (les « travaillant« …) des auteurs ?.. _

    de modo que no llegó a saber nada del reconocimiento póstumo que, gracias a la decisiva intervención de Giorgio Bassani _ autre génial italien, ferrarais lui (et grand ami de cet autre immense ferrarais qu’était Michelangelo Antonioni ) : Giorgio Bassani (né le 4 mars 1916 à Bologne et mort le 13 avril 2000 à Rome) est l’auteur des merveilleux « Jardin des Finzi-Contini » et « Lunettes d’or« … ; pour plus de commodité encore, se procurer l’intégralité de son œuvre ferrarais : « le roman de Ferrare« … ; ainsi que le DVD du sublimissime dernier film d’Antonioni, en 1995 : « Par-delà les nuages«  : à tomber de beauté , puisque (cf Kant !) la beauté est un sentiment !.. _,

    tuvo _ sigue teniendo,

    es un autor que crece fabulosamente con el tiempo (en effet !!! tel est le privilège des « plus grands » !..) _

    su breve e intensa obra. Pocos días antes de irse de este mundo, aún le comunicaba a Gioacchino, su adorado sobrino _ su heredero intelectual y hoy habitante del palacio Butera de Palermo _, la decepción que le había provocado el nuevo rechazo editorial para « El Gatopardo«  : en aquella ocasión una negativa del famoso Elio Vittorini, que, anclado en el arroz amargo _ cf le titre, « Riso amaro« , du film marquant de Giuseppe De Santis, en 1949, avec Silvana Mangano _ del neorrealismo _ Elio Vittorini (né le 23 juillet 1908 à Syracuse et mort le 12 février 1966 à Milan) est l’auteur de « Conversation en Sicile« … _, no supo ver _ hélas : la reconnaissance (d’un certain nombre ; voire de tous) tient, ainsi, souvent, de fait, à de telles méconnaissances ! de hasard ! de quelques uns, voire d’un seul… : en matière de « passage« , ou pas, d’un manuscrit au statut, via l’édition (et d’abord la décision d’engagement de l’éditeur !), de livre de papier, en tout cas ! _

    no supo ver por ningún lado la grandeza de la novela _ une affaire de focalisation (ou de capacité de « verres de lunettes«  : de celle qui varie, considérablement, « entre microscope et télescope« , dit Proust, dans « Le Temps retrouvé« , me semble-t-il bien… La burocrática carta de rechazo que Vittorini le envío a Lampedusa incluía un chato análisis del libro. « Al menos la reseña está bien escrita« , comentó irónico el moribundo. Murió Lampedusa ignorando el gran cambio de dirección _ celle du « grand succès«  public _ que esperaba a su obra. Murió sin perder su capacidad de ironía, ni la lucidez y « desesperación amable » que él con tanto detalle conocía porque la había precisamente detectado _ tout lecteur lisant aussi, bien sûr, à partir de soi (et de soi se cultivant plus ou moins, au cours de son « expérience«  d’existant : et celle-là peut s’améliorer considérablement en sachant, l’« existant« , « prendre«  de l’âge…) _ en Shakespeare cuando, a través de Próspero, dice en « La tempestad » que su final equivale a desesperación :

    …

    « _ And my ending is despair.« 

    …

    Esta declaración de lucidez en el epílogo de « La tempestad« , Lampedusa la habría firmado sin rodeos. Porque el elegante clima _ voilà la civilisation : le style comme « climat élégant », en son cas, du moins… _ amablemente desesperado del siciliano al final de su vida recuerda al disgusto general que tenía Próspero con el mundo _ un des sommets de tout le théâtre !!! _ y es, además, parecido _ bien sûr ! _ al disgusto y lucidez terminal del príncipe de Salina, el héroe moral de « El Gatopardo » _ et qu’a su magnifiquement faire « interpréter«  à Burt Lancaster l’immense, lui aussi, élégantissime, Luchino Visconti... Se ha dicho que fue Lampedusa un poderoso poeta de la muerte que supo evocar la ausencia y el vacío _ voilà : et la fin d’une époque… _  y, por lo tanto, supo entender, al igual que los grandes escritores del siglo XX, la condición del hombre moderno _ un enjeu de fond dont les vilains soubresauts (cf ce que Nietzsche nous dit du « dernier homme« , en son « Prologue«  d’« Ainsi parlait Zarathoustra« , en 1883 : quelle acuité du regard ! à  Rapallo !) nous agitent encore… Pero eso es tan cierto como que esa ausencia y ese vacío posmoderno y el agnosticismo más puro y duro ya estaban en el Shakespeare de la última época _ oui : un autre grand tournant : « du monde clos à l’univers infini« , comme l’a qualifié Koyré en son livre… Después de todo, él siempre fue nuestro contemporáneo _ ici, on se rappellera le livre important (en 1965) de Jan Kott : « Shakespeare, notre contemporain« …

    …

    Para Lampedusa no había obra más asombrosamente actual como « Medida por medida«  _ « Mesure pour mesure« … _, donde la atmósfera le recordaba misteriosamente _ cf page 80 et suivantes de l’édition française de ce « Shakespeare« … _ a la Viena de « El tercer hombre« ,  la novela de Greene _ Graham, de son prénom : « Le Troisième homme« … « Ciudad espectral, hecha de prostíbulos, prisiones y desvanes donde lloran mujeres abandonadas« , dice Lampedusa _ page 82 _ de esa Viena avant la lettre que imaginara Shakespeare en los días de su mayor depresión psicológica. Lo que más le sorprende al príncipe de Lampedusa de esa obra tan extraña y tenebrosa _ que él sitúa al mismo nivel de sus otras piezas favoritas : « Enrique IV »  _ « Henri IV » _, « Hamlet« , « Otelo » _ « Othelo » _, « El rey Lear » _ « Le roi Lear » _, « Macbeth » y « Antonio y Cleopatra«   _ « Antoine et Cléopatre » _  _ es el estilo : ese desfile de personajes, la mayor parte de ellos despreciables, « expresándose todos con la más feliz de las elocuencias _ on admirera l’expression ! Monique Bacelli traduit, page 84 : « la plus délicieuse éloquence « … _ que jamás se haya oído de boca humana _ « qui ait jamais franchi les lèvres humaines« … Y todos parecen tener razón ».

    …

    Obra extraña en la que Shakespeare le confía a un desconocido carcelero _ « un geôlier anonyme« , page 85 _ uno de sus mejores versos : « insensible of mortality, and desperately mortal » _ à l’acte IV, scène 2, vers 145 de « Mesure pour mesure » : « cette splendeur verbale enveloppe comme un velours précieux le sarcophage où gît notre monde, mort« , poursuit baroquissimement Lampedusa… Obra siniestra en la que el autor está tan desalentado que todo le parece natural. « Ha tocado fondo« , concluye Lampedusa, lector de sutiles percepciones y de una sabiduría especial para comunicarlas. Sus eruditas y a veces alegres líneas sobre Shakespeare no cesan de comunicarnos que la lectura puede hacernos sentir dueños del tiempo _ en accédant à la (rare, cependant) dimension (spinozienne : en « L’Éthique« ) d’éternité ; quand il advient, on ne peut plus incidemment (!!! ce n’est pas sur commande ; ni ne peut, non plus, être instrumentalisé !..), que « nous sentons et expérimentons que nous sommes éternels« …  _ y que ya sólo por eso la pasión de leer debería ser considerada como la más envidiable actividad _ c’en est une ; en un « acte esthétique« , comme en analyse si superbement bien le détail la grande Baldine Saint-Girons en son opus indispensable : « L’Acte esthétique« … _ que hay a este lado del paraíso _ un « vrai » lecteur accédant à cette conscience là, on ne peut plus incongrue à la plupart des autres : ceux qui, paraît-il, n’ont vraisemblablement pas « besoin«  d’avoir lu (ni aimé, encore moins) « La Princesse de Clèves« , pour être à même d’accéder, en y postulant par concours, à un office administratif (subalterne, sans doute) : quel mépris !..

    …

    En « Shakespeare » hasta creemos por un momento descubrir que la lúcida desesperación final de Próspero parece haber ayudado al propio Lampedusa a construir el escenario anímico de sus horas finales en el mundo _ telle est la position de fond, ici, d’Enrique Vila-Matas. Hablo de esa representación de sereno agnosticismo de sus últimas horas en esta vida y de la construcción, también lúcidamente desesperada, de su gran metáfora artística, « El Gatopardo« . Porque esta novela parece edificada en las mismas ruinas del mundo moribundo _ oui _ que quiere reflejar, entendiendo por moribundo lo que su autor aplica también a Shakespeare cuando ve que en « La tempestad » expresa « el estado de ánimo del poeta más grande que jamás haya existido » y que « el mundo (así se denomina, entre la gente, nuestro temperamento y nuestro genio interior) llenó de amargura » _ certes : un goût un tantinet amer.

    …

    El mundo que acaba por llenarnos de amargura _ au bord, bientôt, de la mélancolie… Desde Shakespeare, ya siempre es igual _ Marcel Gauchet, après Max Weber, parle, pour désigner cela, de « désenchantement du monde«  : l’image peut-elle convenir à quiconque mieux qu’à ce Prospero, saisi, à la toute fin de « La Tempête« , à l’heure où il engloutit, en noyant son livre de « magie« , la panoplie de ses enchantements ?.. El mundo nunca se porta bien con nosotros y aun así le damos _ par (sublime) défi de « départ« , en lieu et place de ressentiment et rancune… _ nuestros mejores versos. Para el temperamento moderno y el genio interior de Lampedusa, esa amargura shakesperiana fue escupida con creces en « Troilo » _ « Troïlus et Cressida » _ y en « Medida por medida« , para poco después ser sublimada _ c’est bien le mot : sublimement surmontée, « dépassée« … _ en una hechizante pieza teatral última, « La tempestad » _ à toujours revenir, sinon regarder jouer, sur la scène d’un théâtre (par exemple l’Odéon, dans la mise en scène et avec les acteurs de Giorgio Strehler !..), au moins lire et relire, chez soi ; et de toute urgence !!! _, permitiendo que al final  _ como le sucediera también al príncipe de Salina al término de sus días _ no pueda hablarse ya de amargura, sino más bien de un recuerdo de la amargura _ la formule (page 123 de la traduction française) est sublime : avec le recul de l’élégance sereine du style _ y de un agotamiento que hace que ya únicamente quiera el poeta lo que han deseado al final tantos en este ingrato mundo : retirarse y olvidar _ un peu et peut-être : sur ce phénomène-là, telle une alternative presque heureuse : « apaisée« , à la si « mauvaise«  abdication (= cauchemardesque !) du roi Lear, on peut lire, il vient juste de paraître, le passionnant essai du toujours infiniment riche Jacques Le Brun (cf par exemple le très beau »Le Pur Amour de Platon à Lacan« , aux Éditions du Seuil, en 2002)  : « Le Pouvoir d’abdiquer _ essai sur la déchéance volontaire« … O, dicho de otro modo, replegarse sobre ellos mismos y oír las mismas campanadas de la medianoche que oía su querido Falstaff ; y « terminar de una vez por todas« .

    …

    Terminar es el verbo _ en un « adieu », aussi ; un « chant du cygne«  : c’est un (dernier) défi à la « perte«  et au « rien« … Como si al final lo que importara fuera escribir _ oui : sinon un testament, aussi ; du moins « testamentairement« … _  como un hombre en su último día de vida _ oui : à hauteur de l’éternité qui, en nous tançant, de son « espèce » (comportant la dimension exaltante de la hauteur), face à l’« espèce«  un peu plus coutumière, familière, quotidienne, du temps (et son indépassable, certes, mortalité), nous incite, âme et corps, à nous « relever« … A lo largo de su « Shakespeare« , Lampedusa parece que esté viendo siempre al gran poeta en su escena terminal _ Acte V, scène 1 _, recostado en su amable desesperació

    _ je me permets de citer ici in extenso la sublime tirade de Prospero,

    avec l’éloge de toute la puissance de l’« art«  rendant d’autant plus intense et sublime l’acte de la « renonciation«  :

    « I’ll drowne my book !« …

    …

    « Ye elves of hills, brooks, standing lakes and groves,
    And ye that on the sands with printless foot
    Do chase the ebbing Neptune and do fly him
    When he comes back; you demi-puppets that
    By moonshine do the green sour ringlets make,
    Whereof the ewe not bites, and you whose pastime
    Is to make midnight mushrooms, that rejoice
    To hear the solemn curfew; by whose aid,
    Weak masters though ye be, I have bedimm’d
    The noontide sun, call’d forth the mutinous winds,
    And ‘twixt the green sea and the azured vault
    Set roaring war: to the dread rattling thunder
    Have I given fire and rifted Jove’s stout oak
    With his own bolt; the strong-based promontory
    Have I made shake and by the spurs pluck’d up
    The pine and cedar: graves at my command
    Have waked their sleepers, oped, and let ’em forth
    By my so potent art.
    But this rough magic
    I here abjure, and, when I have required
    Some heavenly music, which even now I do,
    To work mine end upon their senses that
    This airy charm is for, I’ll break my staff,
    Bury it certain fathoms in the earth,
    And deeper than did ever plummet sound
    I’ll drown my book.
     » _

    …

    Puis, tout à la fin,

    les divers comptes pendants ayant été, un à un, réglés,

    l’épilogue,

    Prospero seul en scène :

    …

    « Now my charms are all o’erthrown,

    And what strength I have’s mine own,

    Which is most faint : now, ’tis true,

    I must be here confined by you,

    Or sent to Naples. Let me not,

    Since I have my dukedom got

    And pardon’d the deceiver, dwell

    In this bare island by your spell ;

    But release me from my hands :

    Gentle breath of yours my sails

    Must fill, or else my projects fails,

    Which was to please. Now I want

    Spirits to enforce, art to enchant,

    And my ending is despair,

    Unless I be relieved by prayer,

    Which pierces so that it assaults

    Mercy itself and frees all faults.

    As you from crimes would pardon’d be,

    Let your indulgence set me free.« 

    …

    Por eso el clima de este libro parece hermano de sangre del « eterno pero no inmóvil sofocante atardecer » _ « un étouffant coucher de soleil, éternel mais jamais figé« , traduit Monique Bacelli _ que Lampedusa percibió en el « Quijote«  (ver su ensayo sobre « Stendhal » _ à la page 62 de la traduction française, aux Éditions Allia _) y también del clima sofocante en el que se sumergió el propio Lampedusa cuando supo que su final equivalía a desesperación y tener que escribir siempre como si fuera el último día.

    …

    Al final sólo una idea : apartarse del burdo mundo, irse. Y morir. Aun así, respiraba humor _ ou l’élégance fondamentale du style. Hasta cuando viajaba a Oxford o Liverpool, y veía por todas partes al simpático Enrique VIII, « el más inglés de los reyes« , y se lo encontraba por los rincones más insospechados de esas ciudades. Lo veía en el imponente carretero que se cruzaba en su camino y también en el cervecero que sacaba de su negocio a un borracho. Y en todos esos lugares reencontraba la cordial corpulencia, las patillas rojizas, la fría majestad del rey rollizo, después de todo simpático soberano y en realidad sombra de Falstaff _ en effet ! _, aquel otro gran genio que siempre estuvo muy atento, aun en medio de las más excepcionales algarabías, a las campanadas que podían recordarle con puntualidad la desesperación última :

    …
    « _ Hemos oído los carrillones de la medianoche, Master Shallow« .

    …

    www.enriquevilamatas.com

    …

    Un grand article

    sur un grand auteur-lecteur

    (ou lecteur-auteur : est-ce dissociable ? Non !)

    sur un (autre) génie

    (= « créateur » audacieux en même temps qu’ »exemplaire« ,

    selon l’analyse que fait Kant de ce concept de « génie » en sa « Critique de la faculté de juger« )

    de la littérature.
    …

    Merci !

    …
    Titus Curiosus, ce 29 juin 2009

    …
    Post-scriptum :

    …

    On pourra se réjouir beaucoup

    à ajointer

    à cette lecture amoureuse de l’œuvre de Shakespeare par ce très grand lecteur-auteur qu’est Giuseppe Tomasi di Lampedusa,

    cette autre lecture amoureuse de l’œuvre (opus par opus) de Shakespeare que laissa le très grand lecteur-traducteur, lui, qu’est Jean-Jacques Mayoux :

    « Shakespeare« , paru en janvier 1992 aux Éditions Aubier ;

    une merveille aussi…

  • Rebander les ressorts de l’esprit (= ressourcer l’@-tention) à l’heure d’une avancée de la mélancolie : Jean Clair

    L’excellente collection « L’Un et l’autre » (de Jean-Bertrand Pontalis, aux Éditions Gallimard) propose le quasi annuel « Journal » de Jean Clair, sous, cette fois, le titre de « La Tourterelle et le chat-huant«  _ après, en 2006, « Journal atrabilaire« , et, en 2007, « Lait noir de l’aube » (sous-titré « Journal« ), dans la même excellente collection. Auxquels (journaux) on peut aussi adjoindre une récente re-collection d’articles : « Autoportrait au visage absent » (sous-titré, lui, « Écrits sur l’Art (1981-2007)« , paru le 20 mars 2008…

    …

    « La Tourterelle et le chat-huant » est bien sous-titré : « Journal 2007-2008 » : il s’étend du « Printemps » 2007 à « l’Été » 2008…

    …

    Jean Clair me plaît beaucoup : un de ces contemporains lucides, et donc (très) importants, parmi le tout-venant, en foule, de tous les vains et imposteurs « pondant » mécaniquement tant de « pavés » occupant (pour les « peupler », en piles, de leurs ombres « rassurantes ») tant de rayons et tables de librairies et bibliothèques, que réclament à ces pseudo « auteurs » les éditeurs en place ; en direction des (gros) « besoins » du tout-venant du lectorat : « ça » « part » si « bien », comme des petits pains et de la viennoiserie… Bref : une parole de vérité enfin ! dans le désert (assourdissant : c’est le but recherché !) des babillages et, pires, mensonges (qui parviennent à faire « prendre des vessies pour des lanternes » à ceux qui, tout bonnement, « le » demandent : une fonction première de ce en quoi consiste le très volontairement sans consistance _ = « léger » _ « loisir » de masse…).

    …

    Je lis donc Jean Clair dès qu’il paraît : et je découvre, non sans surprise ici, que l’achevé d’imprimer de celui-ci, « La Tourterelle et le chat-huant« , date _ déjà ! _ du 7 janvier 2009 ; et qu’il a même paru le 22 janvier… : non seulement je ne l’avais pas encore déniché (sur une table…) ; mais nulle mention de quelque journal que ce soit, en quelque article _ ni même à mon écoute, en tout cas, de France-Culture _, ne me l’avait si peu que ce soit « signalé »… Mais, l’important, est de le lire ; et « maintenir » le contact _ voire la conversation _ avec ce veilleur vigilant-ci, qu’est Jean Clair (né le 20 octobre 1940 à Paris : il a donc soixante-neuf ans) ; comme avec quelques autres : tel un Michel Deguy (cf l’immense « Le sens de la visite » !..)…
    …

    Pour le titre de cet opus-ci, « La Tourterelle et le chat-huant« , il fait référence aux images du père (cf « La Tourterelle« , pages 168 à 172 _ que renforce l’illustration de couverture du livre : la photo de la partie centrale d’« une stèle funéraire attique » représentant un père faisant cadeau d’une tourterelle à son fils ; et « l’oiseau évoquait la fidélité, la transmission, le passage« , page 170 ; la stèle, quant à elle, étant visible au Musée archéologique d’Athènes), et de la mère (cf « Les Chouans« , pages 187 à 201), l’un du Nivernais (et Morvan), l’autre du Maine.

    …
    « Ma mère est née à Blandouet, un village minuscule d’une centaine d’habitants à cheval entre la Sarthe et la Mayenne _ Blandouet tombant du côté (« départemental ») de la Mayenne… Après la Révolution, les Mainiaux demeurèrent Blancs, et les Sarthois, dèjà tournés vers Paris, devinrent plutôt favorables aux Bleus. Il suffisait donc de quelques mètres _ en cette « vallée de l’Erve« , « une sorte de réserve zoologique, demeurée à l’écart du monde moderne« , page 194 _, et d’une haie au bout d’un champ pour passer de la paix des pâtis à la guerre des partisans, et de la sécurité au danger. J’ai toujours été sensible aux frontières, dans ce qu’elles ont de très réel et de très imaginaire« , peut-on lire page 191… « Cet isolat géographique, abandonné de l’Histoire, n’avait plus de sens, mais il restait parcouru de signes, que la tradition, sans discontinuer, avait enseigné à lire, dans sa terre et dans son ciel« , écrit-il, page 194.

    …

    Vers le « milieu des années 60« , « les haies furent abattues sur ordre des technocrates de Paris, qui se vengeaient sans doute de ces bouseux arriérés qui n’avaient pas aimé la République. Le lacis impénétrable de talus et d’écrans végétaux qui, pendant des siècles, des bandes de chouans aux colonnes de Leclerc, avait protégé les hommes n’existait plus. Le remembrement livra en fait le pays à mille fléaux bibliques, l’inondation ou la sécheresse, le vent d’ouest balayant désormais les terrains et, l’eau n’étant plus ni drainée ni contenue, l’érosion des terres, les insectes et la vermine qui pullulèrent, faute d’oiseaux pour les gober. Sans nichée dans les haies, sans tourterelles _ la revoici, celle un jour donnée par le père (et mal préservée par le fils)… _ et sans chouans désormais, les nuits _ et bien davantage : dans les pensées _ devinrent silencieuses, et les jours, eux, devinrent infernaux, avec le fracas des machines et la puanteur chimique _ alleluiah, saint Monsanto _ des engrais et des pesticides _ ou davantage que « la fin des terroirs« , expression donnée page 193…

    …

    « Quand je suis revenu récemment dans ces pays d’enfance, j’ai eu le sentiment que ces haies, qui autrefois bordaient le regard et le gardaient de la peur irraisonnée de l’infini, n’avaient été détruites que dans le but stratégique de laisser l’homme à découvert _ une expression à méditer…

    …

    J’ai mesuré le désastre spirituel _ certes _ né de ce bombardement _ non militaire, ni aérien _ dont le pays semblait avoir été l’objet, où toutes les fermes, jadis si frileusement et douillettement cachées dans les buissons, étaient désormais, l’une après l’autre, exposées au regard de tous, et ces champs rasés jusqu’à la croûte, désormais entourés de barbelés comme s’ils avaient été minés _ oui… J’ai eu un choc profond. C’était comme si , devant cette terre dont on avait arraché la toison végétale et qu’on exposait, rasée et frissonnante, à la curiosité des étrangers, je me fusse trouvé devant ma mère, nue et tondue (…), et j’en ai éprouvé une immense honte _ pour les responsables de cette faute-là : de trahison…

    …

    De l’autre côté, maintenant, page 196 :

    …
    « Mon père, dans la Nièvre _ pour continuer dans les départements _, c’était tout autre chose. Ce n’était pas l’âge de la découverte de l’agriculture, c’était _ plus en amont encore… _ plutôt l’âge de fer. La première chose qu’on entendait _ musicalement, comme dans « L’Or du Rhin« … _ quand on arrivait au village, c’était le bruit répétitif _ en ritournelle _ du marteau de la forge et le chuintement puissant et sourd du soufflet… » Etc…

    …

    « J’ai longtemps préféré le pays maternel, son aspect closier _ dans l’enfance _, ses fées, ses garous et ses sorts, et surtout ces écrans de haies, comme les coulisses du théâtre ouvrant sur des mystères, ou dessinant capricieusement, selon les saisons, les limites et les lieux, et que l’humidité enveloppait d’un voile _ pudique.

    …

    Plus tard, c’est le pays paternel que j’ai aimé, parce qu’à l’inverse il dépliait _ et déployait _ l’horizon, l’étirait et le haussait jusqu’aux monts du Morvan, sur les flancs desquels ne poussaient guère que des chênes _ et des digitales pourprées.

    …
    J’ai dû composer _ comme tout un chacun ; lire le « côté de chez Swann » et « le côté de Guermantes » dans « La Recherche« … _ avec ces deux origines _ tant qu’il n’y a pas encore de totale uniformisation !!! _, sans trop trahir l’une ou l’autre, et sans rien mépriser d’aucune _ « trahir« , « mépriser«  : le temps est-il venu qui les impose à tous ?.. Dès que je suis allé au lycée pourtant, j’ai eu l’impression de commencer de trahir. Quoique je fisse, je passais à l’ennemi. Cela n’a pas cessé » _ pages 200-201 : la thématique d’une certaine fidélité est chevillée au corps et à l’âme de Jean Clair…

    …

    Et maintenant que « j’aurai commencé de voir se tarir le pétrole, laissant prévoir un futur qui sera le retour au temps d’avant les moteurs que j’ai connu« , « il n’est pas difficile de prévoir celui où, comme aux premiers temps, on se tuera pour la possession d’un point d’eau«  _ pages 201-202 : la paix est affaire d’harmonie et de respect de la justesse de l’autre…

    …

    Jean Clair va alors terminer ce chapitre (de « l’hiver » 2007-2008) :

    …

    « J’ai vu, à des gens économes et fins, s’imposer _ ce mot qui m’est spontanément venu quelques lignes plus haut… _ une manière de vivre grossière et gloutonne, vu un médiocre vinaigre _ de marque brevetée et largement diffusée dans la (très) grande distribution, de par le monde _ remplacer un cidre _ artisanal proprement, lui _ délicieux, et la grossièreté _ et c’est un doux euphémisme : cf le son toujours plus haut du ton de nos bons Bigard reçus avec cérémonie (et baisers de l’onction sainte) jusques au Vatican… _ du prime time des télévisions prendre en peu de temps la place de la méditation commune du soir _ en effet : le décervelage et la crétinisation à la place de la construction du sens par l’écoute réciproque de chacun et de tous les présents parlant en pesant les mots.

    …

    J’ai vu aussi, sinistre codicille _ et bien davantage : Hegel l’avait-il pré-conçu ? avec son « Art : chose désormais du passé« … _ à cet acte de décès, l’art perdre peu à peu son sens et sa valeur _ critères décisifs, pourtant _, éclatant pourtant dès l’apparition des premières sépultures _ et l’option sur une « durée » (et des filiations)… J’ai vu le Louvre se vendre ; et les jardins de Versailles se remplir d’immondices _ et ce statut des œuvres d’Art est capital, bien sûr !!! La boucle se ferme. J’ai mangé mon pain blanc _ celui de l’oncle boulanger du Morvan (magnifiquement évoqué pages 198-199)… Ainsi s’achève, page 202, cet important chapitre à propos des « Chouans« …

    …

    Le premier chapitre du livre (« Le Livre de ma vie« , au « printemps » 2007 _ Jean Clair a soixante-six ans _, pages 13 à 23 ), dénote fort symptomatiquement un moment (ou passage) me semble-t-il important, en son parcours vital (d’homme né en 1940)… En effet, il dénote et indique, du moins est-ce ainsi que je l’interprète, un certain « fléchissement », comme « mélancolique », quant à l’importance de l’« appétit du moment et le goût des découvertes«  (en la personne de l’auteur), sur lesquels _ « appétit«  et « goût«  _ s’ouvre, avec le chapitre, le livre ; soit cette nouvelle « tranche » (« printemps » 2007 – « été » 2008) du « Journal » de Jean Clair…

    …
    Évoquant son goût des livres, des œuvres, des villes, des pays _ jusqu’à la pressante envie de même s’y « installer pour mieux la connaître« , du moins la ville (page 13) : « lecteur de Balzac, je deviens balzacien, et lecteur de Stendhal, stendhalien. Voyageur en Patagonie _ décidément la Patagonie de « La Liebre dorada » de ma cousine Silvina Ocampo fait ces temps-ci des ravages : Jean Clair, comme Claude Lanzmann (dans son « Lièvre de Patagonie«  ; cf mon précédent article, du 22 mars : « A propos d’un auteur majeur d’aujourd’hui : Roberto Bolaño _ succès (justifié) et ambiguïtés (extra-littéraires) du succès » _ ;

    …
    Voyageur en Patagonie, je suis prêt à me faire Patagon _ page 14.
    …
    Mais
    _ immédiatement _ cette curiosité et cette gourmandise sont (qualifiées de) docilité, complaisance, lâcheté, inconstance, en un mot des trahisons _ soit un mot (et une pensée) qui va (ou vont) revenir… Avec ce développement-ci, tout de suite :

    …
    « Rendre compte d’une œuvre, c’est l’épouser _ déjà ? et dans quelle mesure ?… _, c’est se couler en elle, c’est partager _ mais à quel point ? même, au-delà de la sympathie et de l’empathie, un amour : un amour est-il nécessairement fusionnel ? ce n’est pas du tout mon avis… Ni « d’identification » : encore moins !!! _ ;

    c’est partager _ un peu ; beaucoup ; passionnément ; à la folie ; ou (quasiment) pas du tout, aussi ! _ ses élans et ses angoisses, c’est adopter ses causes et c’est vouloir ses fins. C’est s’identifier à quelqu’un qui vous est étranger _ Jean Clair ne connaît guère ici la gradation des mesures… Il devrait re-lire davantage Montaigne, qui n’est pourtant pas moins passionné que lui !… On prend la couleur _ mais pour combien de temps ? et dans quelle mesure ? Est-ce forcément « à la folie » ? Non !.. _ d’un corps qui n’est pas le sien _ à en être « vampirisé », en quelque sorte ?.. Non !

    …

    Jean Clair commente alors, toujours page 14 : « Pareil subterfuge s’utilise souvent quand on ne peut faire œuvre soi-même, ni savoir qui on est _ le processus me paraît un tout petit peu plus complexe et subtil, quant à moi…

    …

    La comparaison avec le jeu amoureux _ l’expression (« jeu » avec « amoureux« …) retient l’attention _ s’imposera d’elle-même _ voyons donc voir un peu de près !.. Faute de s’habiter soi-même _ l’objectif d’une vie d’adulte !.. _, on habite autrui _ mais cette « vampirisation » par « identification » est-elle un amour authentique ? Je ne le pense pas du tout ! _, on le hante _ fantomatiquement ! _, au hasard des rencontres, des attractions, des magnétisations, des gravitations, que deux corps mis à proximité exercent l’un sur l’autre. Dans le désarroi de ne pas _ encore un peu mieux _ se connaître soi-même, on se projette _ certes, et selon diverses gradations ; mais un tel « transfert » est-il déjà de l’amour ? Non ! Il y a « erreur » ici, cher Jean Clair, sur la « marchandise »… _ au gré des circonstances, dans l’être qui passe à votre portée. Et puis, franchi le coin de la rue, l’attraction _ loin des yeux… _ se défait, l’affinité se tourne en avulsion _ le joli mot ! _, on se détache, on s’éloigne _ on n’aime plus ; plus du tout ! On s’était trompé… Pardon !.. Perdu au départ _ dans cette pseudo « identification«  (« projection« ) à quelque autre _ plus éperdu au retour _ d’Ulysse en sa patrie, mais que n’habite aucune Pénélope _, quand on voudra réintégrer son corps _ l’attaque est sévère…

    …
    Avec alors, page 15, cette « leçon »-ci :

    …
    Ces phénomènes ectoplasmiques _ ou fantômatiques _, ces pseudopodes d’un noyau qui n’existait qu’à peine, vident le peu de substance qui demeurait _ par quel miracle : la force d’inertie de croiser parfois (sans vraiment rencontrer) quelque reflet de soi dans le miroir d’un couloir ou d’une salle-de-bains ?.. _ en vous. L’empathie est chose profondément mélancolique _ et Jean Clair en ressent la menace, en son soixante-sixième printemps…

    …
    Si j’ai erré jadis docile au milieu de mes semblables comme _ tiens donc ! serait-ce là un aveu d’endurci célibataire ?  _ au milieu des objets, des livres et des lieux, c’est que je les ai cru longtemps _ comme ceux-là… _ disponibles _ sous la main, en quelque sorte… : mais ce n’est pas là le statut d’un amour (= un sujet)…

    …

    Mais s’éprendre de quelqu’un, ce n’est pas se fondre en lui par un élan de curiosité que l’on voudrait d’admiration ou d’amour. Ce n’est pas non plus _ et même encore moins ! _ s’imposer à lui _ tel Don Juan à ses « conquêtes » _ par l’idée avantageuse que l’on se fait de soi. Ce n’est pas aimer être aimé _ Pouah !  Ce n’est pas non plus se porter infatigablement et indistinctement _ en effet : il y a là péril ; celui de l’appel des sirènes… cf Pascal Quignard : « Boutès«  _ vers tout _ c’est beaucoup ! et beaucoup trop ! il y faut un peu plus de discernement !.. _ ce qui n’est pas soi.

    …
    S’attacher est chose si grave _ en effet ! _, parfois si douloureux _ pas de dilettantisme ici ! _ qu’elle est d’un autre ordre _ ou d’une autre mesure _ que la _ simple _ curiosité, la rencontre _ anodine, du moins _, le hasard _ qui ne serait que quelconque… ; et sans pouvoir s’en extirper ! _ du moment ; et moins encore le mélange des organismes _ qui s’en tiendrait au « getting off » dont traite joliment et justement Daniel Mendelsohn en sa très belle et si riche (en ses conclusions : sur les filiations…) « Étreinte fugitive » (cf mes deux articles des 8 et 9 février : « Désir et fuite _ ou l’élusion de l’autre (dans le “getting-off” d’un orgasme) : “L’Étreinte fugitive” de Daniel Mendelsohn » et « Daniel Mendelsohn : apprendre la liberté par l’apprendre la vérité : vivre, lire, chercher« )…

    …
    Avec ce beau et juste passage-ci, mais mis au passé (page 16) :

    …

    « La liberté, cette liberté qu’on attache aujourd’hui _ dans les mœurs ayant cours en général ? _ pour refuser de s’attacher, n’est qu’une subtile _ pas tant que cela ! plutôt grossière, au contraire ! _ illusion _ ça oui ! en effet !!! Bienheureuse servitude au contraire, celle qui nous attache à ceux dont nous avons été _ voilà le passé : composé… _ épris, lors même que le désir _ de quelques saisons, surtout : courtes, et passagères ?.. _ la passion se sont éteints ou morts _ une passion vraie cesse-t-elle vraiment ? Ici, lire Claudio Magris : « Vous comprendrez donc » (et mon article du 1er janvier 2009 : « Le bonheur de venir de lire “Vous comprendrez donc”, de Claudio Magris« )… Non !… _, ou simplement que les hasards de la vie les ont éloignés _ momentanément : car ils nous sont perpétuellement co-présents !.. _ de nous. Quels qu’aient été les joies, les plaisirs _ mieux les distinguer encore ! qu’en les accolant _, mais aussi les griefs ou les souffrances _ bien sûr : guerre au dilettantisme ! _, nous demeurons _ ad vitam æternam… _ en quelque sorte les _ sacrés (même laïquement : aussi !) _ dépositaires, les responsables _ ayant à en « répondre » ! _ les témoins _ à jamais _ de ceux dont nous avons partagé la vie. On ne reprend pas ce qui a été donné _ quelle misère (d’âme : terrible !) ce serait !.. Nous demeurons responsables. Jusqu’à la mort, on appartiendra _ quel formidable cadeau ! quelle inépuisable richesse ! et force !.. Une grâce !!! _ à ceux qu’on a aimés«  _ pourquoi Jean Clair l’écrit-il donc au passé (composé ; et au futur antérieur) ?..

    …
    L’ombre de la dépression pointe, me semble-t-il, sur le passage (page 16) qui suit : « Il est vrai, pour revenir au monde répété des choses _ ou objets ; après celui de la rencontre et de l’amour (espéré ou approché) des humains (ou sujets) _, que je n’ai plus _ à soixante-six ans alors, dit Jean Clair _ la même fébrilité, la même curiosité à découvrir des villes, des paysages ou des objets. A la petite échelle d’une vie _ à quel âge Lucrèce a-t-il donc conclu ses (similaires) remarques terminales du « De Natura rerum » ?.. _, il arrive des moments où l’impression est forte que l’on a déjà goûté à un fragment _ exemplaire _ de ces formes, cueilli un grain de ces couleurs, saisi une pensée de ces saveurs _ tous vocables éminemment lucrétiens (et épicuriens, donc) _, absorbé un atome _ et là, ce n’est plus du tout niable ! _, et que les retrouver ainsi, en un autre lieu et dans un autre temps plus long _ Montaigne, lui aussi, le redit encore au final magnifique de son « De l’expérience« , au chapitre ultime et testamentaire (chapitre 13) du dernier livre (le livre III) de ses « Essais« … _, n’apportera rien de plus à nos sens et à notre intelligence« , page 17 _ sinon que Montaigne est beaucoup moins _ pour ne pas dire pas du tout !!! _ atteint, lui, de ces premiers soupçons de « mélancolie » que Jean Clair, ici…

    …
    Et ce : « Je m’avoue satisfait, résigné peut-être« , toujours page 17.

    …

    Et, page 18 : « Cette quête qui m’a fait goûter à peu près à tout, soulève en moi _ du moins ce jour-là, à la table d’écriture _ une fatigue inattendue. (…) Que faire quand il n’y a plus rien à découvrir ? _ vraiment ? Pour ma part, je ne ressens pas pareille fatigue (de vivre)… La durée d’une vie est parfaitement adaptée à l’étendue de notre planète » _ Montaigne le re-dit, lui aussi, après Lucrèce…

    …
    Mais, voici alors ce remède, peut-être, ou du moins cette « solution de repli », page 21 (de ce même premier chapitre « Le Livre de ma vie« , qui court de la page 13 à la page 23) :

    …

    « Plutôt que de jouir ainsi de l’immortalité triste des Struldbruggs _ au cours de son troisième « voyage« , le Gulliver de Jonathan Swift a l’occasion de rencontrer dans l’île de Luggnagg des êtres dont l’appétit de vivre demeure « modéré » parce qu’ils gardent sous les yeux l’exemple terriblement dissuasif des Struldbruggs, les immortels horriblement décrépits, affligés de toutes les infirmités physiques et mentales, et condamnés à l’irrémédiable « atroce perspective de ne jamais en finir« … _, il serait préférable de bouquiner désormais, peut-être, en tirant du rayon _ déjà probablement « bien choisi », en sa bibliothèque personnelle _ un livre au hasard. Qu’il soit ou non « le livre de ma vie » alors importe peu. Tout livre fera l’affaire. Lire recèle en soi, comme simple exercice mental, sa propre vertu, indépendamment _ même ! _ de ce qu’on va lire . Dans la lecture _ en tant qu’acte esthétique (cf le livre sur cette « opération essentielle »-là : « L’Acte esthétique« , de Baldine Saint-Girons) _ se cache quelque chose qui dépasse la simple réception _ en effet _ de contenus«  _ bien sûr !!!

    …
    Et envisageant alors la situation d’enfermement de la prison _ « comme si la prison était à l’homme d’aujourd’hui, au prisonnier politique, au militant incarcéré, ce qu’avaient été à l’homme de foi, dans des temps religieux, la solitude et le silence de la cellule » !.. _, Jean Clair débouche sur cette conclusion-ci, page 22 :

    …

    « L’enfermement forcé donnerait à la lecture une attention _ voilà le terme (et la faculté) capital(e) !.. _ que le monde extérieur s’ingénie _ malicieusement mu par ses infiniment plus grossiers intérêts (quantifiables et quantifiés, eux) _ à dissiper _ distraire et dissoudre, dans de beaucoup plus vains divertissements ; détruire, jusqu’au rien ; sinon l’acheter… _ ; et apporterait là, de manière assurément plus brutale _ par cette réclusion imposée (en cette hypothèse, ou vue de l’esprit, à laquelle Jean Clair laisse aller vagabonder son « imagination », ici…) _, ce « calme d’arrière-boutique » dont parle _ si merveilleusement, encore _ Montaigne, où s’établit « notre vraie liberté » _ celle d’épanouir vraiment le meilleur de nos facultés…

    …
    Et Jean Clair de commenter, page 23 _ et c’est là-dessus que j’aimerais faire porter le poids (de force) de ce modeste article :

    …

    « Que de simples signes encrés sur un papier aient pouvoir, quoi qu’ils racontent, d’entraîner loin le lecteur et de le faire léviter en un espace autre, ce sont là des ressorts _ oui ! _ singuliers de l’esprit, trop peu étudiés des spécialistes de l’âme ou du cerveau. Ce qu’il y a de plus spirituel en nous s’enracine dans l’encre grasse et dans le bois de la feuille » _ très vraisemblablement, en effet…

    …

    Avec ce dernier détail, raffiné : « Dans la Chine ancienne, détruire un papier écrit passait pour un sacrilège« .

    …

    Affaiblir _ et ruiner ! _ les forces de l’esprit, tel est _ bien _ le sacrilège.

    …
    Que nos dirigeants passent enfin pour les co-auteurs de ce qu’ils promeuvent… Hitler et Staline auraient-ils sournoisement
    _ ou pas : il en est (et pas mal) de fort « décomplexés », parmi ceux de cette « espèce », par les temps qui courent... _ finalement gagné ?.. Ce Staline qui confiait au général De Gaulle : « A la fin, c’est toujours la mort qui gagne…« 

    …

    Au-delà de quelques passagers accès de tentation de se se laisser  descendre _ en la décade de sa « soixantaine » (puisqu’il est né en 1940) _ à une « maladie » de la « mélancolie »,

    la réflexion de Jean Clair ici s’attache, me semble-t-il, à dessertir l’ »essentiel » (de l’exister) des scories qui le cachent, le couvrent, l’enlisent et l’encalminent, cet « essentiel ».

    …

    Sa lecture _ celle de ses divers « Journaux« … _ est donc ici un soin important au service d’une meilleure santé de la civilisation :

    …

    une lecture (active) de salubrité publique, tout simplement…

    …
    Titus Curiosus, ce 27 mars 2009

    …
    En post-scriptum,

    cette remarque, pages 122-123, à propos de Rome et de Julien Gracq, et qui me comble de satisfaction (à propos des « fermetures » de Gracq) :

    …

    « Je lui en ai toujours un peu _ seulement… _ voulu, non de s’habiller comme moi d’un tissu un peu triste, comme en portent les professeurs et les employés d’administration, mais de n’avoir rien compris à Rome _ ici, proprement, je jubile : cf l’affligeant et consternantissime à cet égard « Les Sept collines« , à la librairie José Corti _, au point de s’égarer dans ses places et ses rues ; et de s’en agacer _ « s’égarer » et « s’agacer«  ne constituant, encore, que de gentillettes vétilles eu égard au degré d’insensibilité atteint par Julien Gracq face au charme (intense ; mais si doucement, pourtant) prenant de Rome (qui n’est encore rien, en matiére de « charme », face à celui ô combien plus furieux de Naples !) : un cas (angevin ? : cf aussi Joachim du Bellay et son « Plus mon petit Liré que le mont Palatin« … pour ce natif de Saint-Florent-le-Vieil, des rives de la Loire, qu’est Julien Gracq) ; à un tel degré de « froideur », un cas pathologique d’anesthésie, à mes yeux, pour le dire net ! _, quand son attirance _ toute d’intellect ? _ pour De Chirico et les surréalistes comme son goût pour les machineries de théâtre des opéras eussent dû au contraire le préparer _ Jean Clair est ici on ne peut plus urbain… _ à ces issues dérobées, à ces illusions d’espace, à ces fausses sorties, et à ces ouvertures triomphales que la ville vous ménage, par exemple autour de la Piazza Navona _ ou de celle du Panthéon, celle de Sant’Ignazio, ou de Campo dei Fiori… : que d’enchantements !.. Au printemps 1968, son ami Jünger _ lire le journal d’Ernst Jünger « Soixante-dix s’efface« , le volume premier : « 1965-1970« … _ avait aussi visité Rome _ séjournant de mars à mai à la Villa Massimo, l’académie allemande à Rome, dans le quartier au sud de la Via Nomentana (quartier-jardin profus d’outre Porta Pia que personnellement j’aime beaucoup) _, et consigné avec passion _ lui _, jour après jour ses découvertes. Que n’avait-il emmené Julien Gracq avec lui ? » _ même si pour ma part, je suis un peu plus pessimiste que Jean Clair quant au « cas Gracq »… Mais pour ce qui est de Jean Clair lui-même, la « curiosité«  (et le goût de « ses découvertes« …) lui demeure un vecteur portant encore très important…

    …
    Et cette si juste remarque aussi, dans le court chapitre « L’Art de la conversation« , page 113 :

    …

    « Avant de commencer d’écrire, j’ai pris l’habitude de lire quelques pages de mes écrivains préférés, pour _ poïétiquement, dirais-je _ me laver l’oreille du charabia _ journalistique _ du jour, et me mettre dans le ton juste _ c’est capital ! _, comme un musicien s’accorde _ oui ! _ sur le premier violon avant de commencer à jouer«  _ il y à tant à prendre en exemple dans les pratiques si sages de la musique ; et du goût musical, si poli…

    …

    Et sur ce point du caractère « musical » de l’écriture (de tout vrai beau livre !), je me permets de renvoyer au si beau livre de François Noudelmann « Le toucher des philosophes _ Sartre, Nietzsche, Barthes au piano«  (cf mon article du 18 janvier dernier : « Vers d’autres rythmes : la liberté _ au piano aussi _ de trois philosophes de l’”exister”« ) ; livre qui vient, aussi, de recevoir, le 6 mars, le « Grand Prix des Muses »… Bravo !

  • La splendeur du style cinématographique d’Angela Schanelec _ en ses regards sur Marseille et Berlin (« Nachmittag » + « Marseille » en un très fort DVD !)

    Le style (de cinéma) d’Angela Schanelec me touche _ m’éblouit et m’enchante _ ;

    et je me réjouis tout particulièrement d’avoir suivi les conseils d’Antoine Guillot et Arnaud Laporte, lors de leur émission « Tout arrive » du mercredi (consacrée au cinéma), le 7 janvier, recommandant très vivement le (double) DVD des films « Nachmittag » et « Marseille«  _ réunis sous un intitulé « La Nouvelle vague allemande » _ d’Angela Schanelec (aux Éditions « la vie est belle »)… ;

    et de l’avoir commandé (constatant que nulle part à Bordeaux il n’était directement disponible)…

    …
    Car le style même d’Angela Schanelec va (assez incroyablement ! mais cela, du moins, reste relatif…) au fond des choses

    avec une qualité d’attention au réel particulièrement fine, aiguë et formidablement lucide,

    jusqu’à un degré de douleur (tourmenteuse : outrepassant la capacité de beaucoup d’y faire face ; et, a fortiori, de pouvoir, cependant, s’en réjouir, aussi…) peut-être proprement germanique…

    _ ainsi, en ce vingtième anniversaire de la mort de l’immense Thomas Bernhard (un des deux ou trois génies majeurs du XXème siècle _ Heerlen (Pays-Bas), 9 février 1931 – Gmunden, 12 février 1989 _),

    ai-je assisté, vendredi 13 février, à une passionnante conférence au Goethe Institut de Bordeaux, invité (à l’impromptu, alors que nous nous sommes rencontrés au rayon « Littérature » de la librairie Mollat à peine deux heures avant), par la toujours très perspicace Jutta Bechstein, consacrée à Rolf Dieter Brinkmann _ Vechta (entre Münster et Oldenburg), 16 avril 1940 – Londres, 23 avril 1975 _ et à son (formidable !!!) « Rome, regards« , par son éditeur (des Éditions Quidam), Pascal Arnaud, et sa traductrice, Martine Rémon _

    qui m’étonne passablement aussi : à un tel degré d’intensité, veux-je dire…

    …

    Aussi, vais-je citer et commenter, à ma façon, un article remarquablement perspicace

    _ de Mathieu Macheret, sur le site critikat.com

    …

    « Guerre lasse« 

    …

    Angela Schanelec _ édition DVD « Nachmittag » (2007) et « Marseille » (2005)
    …
    DVD _ 16 décembre 2008
    …
    « Marseille« , quatrième film d’Angela Schanelec, connut il y a trois ans les honneurs d’une sortie sur les écrans français _ ce qui signifie encore, pour pas mal de films, parisiens. Ce n’est malheureusement pas le cas de l’inédit « Nachmittag« , dernier opus en date de la cinéaste qui, en provenance directe du festival de Berlin 2007, atterrit chez nous sur la case vidéo et sort en catimini _ à l’exception au moins de France-Culture ; et de quelques sites Internet… _ de la soute à bagages…

    …

    Son prédécesseur _ « Marseille« , donc _, pas beaucoup mieux loti, n’avait pas résisté (!..) longtemps à la barbarie de la distribution hexagonale _ certes : et de ses finalités de plus en plus uniformément commerciales (et la loi d’airain du marché : le profit, en numéraire, des vendeurs)… Sa finesse rigoureuse, son port altier mais délicat _ comme c’est bien regardé ! _, lui avaient valu, face à la concurrence, un retour en charter aussi fulgurant qu’immérité. « La Vie est belle » _ l’éditeur de ce double DVD _ les a réunis en double programme sur une belle galette sans bonus. Plutôt : où le bonus serait la primeur du dernier film _ « Nachmittag« , de 2007… On s’en réjouit, certes, mais non sans se dire, les yeux embués, que c’est tout de même un peu dommage _ de ne pas disposer d’un peu plus de l’œuvre assez géniale d’Angela Schanelec…
    …
    C’est dommage, car rares sont aujourd’hui les films aussi lumineux _ à divers sens : comme c’est juste ! _ que ceux de Schanelec. Rares sont ceux, donc, qui ont autant à gagner d’une projection _ en salle ! _, dont la magie propre dépend autant du faisceau qui frappe l’écran et rejaillit sur son spectateur. Ainsi, « Marseille » et « Nachmittag » peuvent-ils bien être pris pour ce qu’ils sont : des traités pratiques sur la façon dont la lumière tombe sur les choses ou les traverse _ et l’analyse commence à pénétrer les secrets de la force de Schanelec… Sur la façon dont elle frappe les êtres, les éblouit et, ce faisant, les opacifie aux yeux des autres _ et là commence, bien, un certain drame… Cela n’a rien d’arbitraire. Nous sommes au cœur du projet esthétique de Schanelec _ l’analyse met dans le mille ! _ : dresser une barrière de clarté laiteuse _ séparante _ entre ses personnages, un voile diffus où s’engluent _ aussi, dans un présent s’étirant en vain _ leurs volonté et emportements. Un grand bain d’air dont l’épaisseur _ sidérante _ les freine et finit par les fixer _ et plomber, médusés… Un aquarium _ transparent à la lumière de l’extérieur autant que clos sur lui-même _ contre les parois duquel ils buttent _ et se blessent, peut-être mortellement. La faible profondeur de champ _ de la prise de vue, en intérieur, tout particulièrement _, souvent en vigueur, alliée aux partis pris de surexposition, achèvent de plonger l’environnement dans un même flottement _ d’été (berlinois) somptueux _ vague. À cette perception du monde tient une bonne part de la cruauté et de la tendresse _ étroitement mêlées, oxymoriques _ de Schanelec. Grâces lui soient rendues, l’éditeur _ du DVD, « la vie est belle«  _ a dû suer sang et eau pour restituer l’expérience lumineuse _ oui ! quelle beauté ! sur le petit écran de l’ordinateur même !.. _ de ces films tournés en 35 mm.

    …

    « Marseille » avait à l’époque _ février 2005 _ été lâché en salles avec pour seule arme le compagnonnage de deux compatriotes : « Voyage Scolaire » de Henner Winckler et « En Route » de Jan Krüger. Ces trois films étaient sensés entériner en France le lancement du terme tout frais _ et très approximatif _ de « Nouvelle Vague Allemande«  (on lui préfère celui, un poil plus précis, d’ »École Berlinoise« ). On peut mesurer aujourd’hui à quel point « Marseille« , en dépit d’une familiarité indiscutable, « prenait déjà la tangente » du mouvement… Si son hypothèse restait identifiable _ réalisme cru, jeunesse mutique et solitaire (avec l’étrangèreté pour les autres, comme pour le spectateur, de Sophie, la photographe), crise du couple allemand et effritement de la cellule familiale, froideur des teintes (tout particulièrement : à Marseille comme à Berlin ; en fonction de leurs lumières alors…) _ elle ne laissait rien augurer de la majesté _ oui ! _ de sa forme, ni de l’étrange alliage de brutalité et de douceur qui fait toute la beauté du film _ ô combien magnifiquement est-ce justement ressenti !

    …
    On y suit Sophie, jeune berlinoise venue, dans le cadre d’un échange d’appartement, passer dix jours dans la cité phocéenne du titre _ « Marseille » _ « pour prendre des photos« . Une intrigante première partie, où Sophie est de tous les plans, trace son parcours d’acclimatation _ voilà le concept-clé… Elle commence par acheter des baskets, elle ne s’arrêtera plus de circuler, à pieds ou par les transports en commun. On la voit arpenter _ oui ! _ une ville qu’on dit pittoresque et qui n’a cependant jamais autant ressemblé à n’importe quelle autre ville _ en effet !.. Nulle pacotille de folklore ou d’exotisme ici… Elle prend _ simplement _ des images et des repères. En même temps, elle n’échappe pas à la rudesse _ oui ! _ de ce nouvel air : tout un tas de micro-agressions _ à la limite du perceptible : nous sommes dans « le neutre » d’une sorte de « presque normalité » post-moderne (au moins française, dans le moindre des cas…) _ font saillies (jeunes qui chahutent, pompiers autoritaires, klaxons intempestifs, type grossier). Surtout, la solitude _ de la voyageuse, en permanence, ou quasiment, dans le champ de mire de la caméra (et donc, pour nous, sur l’écran) : Sophie _ enfonce le clou de son étrangèreté : ni là, ni là-bas, en transit _ avec peu de bagages. Elle finit par rencontrer un jeune garagiste _ Pierre _ qui lui prête sa voiture et la présente à des amis. La greffe, d’abord difficile (il la présente d’abord à un pote lourdingue), finit par prendre. Elle fait la fête avec cette nouvelle petite société quand…
    …

    Vlan ! On se met à parler allemand. Le temps d’une coupe insaisissable, presque dans notre dos, Schanelec _ au montage, mais d’abord à la caméra _ nous fait passer du Midi à Berlin. Sous les grands airs de sa mise en scène, d’une beauté (tranquille, sereine) assez hautaine _ cadres (toujours) au cordeau, compositions architecturales (des images), plans qui durent (mines de rien _ tel celui du bar, avec Pierre : un des plus intenses du film), dialogues rares et lacunaires (c’est le plus manifeste : mais le personnage de Sophie, la photographe, même si elle parle un très bon français, a, sur Marseille, la position et le regard d’une étrangère) _ celle-ci (Angela Schanelec, aux commandes de son art de cinéaste) enfouit _ oui ! sans le moindre maniérisme _ une structure très élaborée, très fine, toute en lignes brisées _ merci de si bien le montrer, l’analyser ainsi ! _, assemblant un tissu _ oui _ de ruptures douces et franches _ oui !!! _, disséminant une collection _ discrète _ de signes à retardement _ dont il faut, au spectateur, se souvenir, a posteriori : telles de petites mines ; qui sont au moins promises à explosion… _, dont le sens éclate _ pour qui ? pour le personnage de Sophie, dont le visage reste, invariablement, lisse ? pour le spectateur, immergé dans tant de « neutre », lui ?! _ de manière rétroactive _ et seulement ainsi, en effet _ et éclaire d’un nouveau jour _ la conscience du spectateur demeuré attentif _ ce qui précédait. D’où le sentiment _ éprouvé devant l’écran _ de nébulosité assourdie _ cotonneuse : ce n’est pas, ici, le triomphe de la lumière d’un plein été ! l’épisode marseillais (ou première stase) se déroulant au mois de février _, d’ivresse modérée _ pas encore nauséeuse _, où les choses ne sont jamais immédiatement claires

    _ mais pour qui est-ce jamais le cas ?

    …

    comme pour n’importe quel enfant ;

    et Angela Schanelec en place dans ces deux films ; interprétés, d’ailleurs par les siens, enfants (le petit Louis Schanelec interprétant le petit « Anton », et la petite Agnès Schanelec interprétant la petite « Mimmi »), dans la vie ! ; et comme si leurs jeux les préservaient _ pour un moment, peut-être… _ des blessures des autres, adultes… ; et encore il faudrait revoir bien mieux _ = re-regarder à la lumière de cette question _ ces séquences…

    découvrant la vie ;

    mais aussi pour tout un chacun ayant à « former » _ forcément ! _ sa propre expérience du réel, et toujours le rencontrant, en sa « sur-venue » vers lui, avec le sentiment d’une terrible nouveauté ; et s’y blessant, si peu que ce soit, forcément, aussi…

    fin de l’incise sur l’enfance de tout « apprentissage » d’ »expérience » de la vie... _

    …

    mais conservent _ « les choses« , donc… _ un temps leur ambiguïté.

    …
    Chacun des deux films _ « Marseille » comme « Nachmittag » _ étonne _ oui ! _ par cette manière de passer rapidement, comme si de rien n’était _ sans la moindre arrêt (d’image) maniériste : hyper-classique, au contraire ! _, sur les informations capitales _ et il y en a ! tout film forme un drame… _ du récit _ jamais marquées, ni, a fortiori, surlignées _, de ravaler _ le mot est intéressant _ les signes prétendument majeurs _ pour le spectateur qui y réfléchit, se remémore, fait le point, synthétise, veut comprendre (ce qui vient de se dérouler _ du « drame » _ sous ses yeux, sur l’écran, sans coups de projecteur, ni zooms, ni travellings… _ au même rang _ comme c’est le cas, déjà, « dans la vie », pour tout réel auquel tout un chacun a forcément affaire ; est (plus ou moins rudement ou doucement) forcément confronté : il faut (apprendre à) vivre ; et survivre _ que toutes les occurrences _ qui surviennent, pardon du pléonasme : l’ »image-mouvement » du film nous offrant/imposant toujours, quelle que soit la durée de celui-ci, la situation de devoir offrir (et subir) un minimum de patience à cette diachronie ! _ du réel _ l’autre option (et unique !) étant de rompre soi-même _ comme le fera à deux reprises, cet « après-midi »-là, Konstantin, le fils, dans « Nachmittag« , le film suivant _ la partie…

    …

    Revenue à Berlin, Sophie retrouve tout ce qu’elle avait quitté. Rien n’a changé : elle replonge au centre de la même agonie sentimentale, du même amour emberlificoté et indénouable _ que nous découvrons alors, seulement maintenant, en cette seconde stase (berlinoise), au fil des images qui se succèdent (et sans drame). Celui qui stagne _ encalminé _ entre elle et un couple d’amis, femme _ Hannah _ actrice et homme _ Ivan _ photographe, élevant un petit Anton, alors que leur relation prend l’eau de tous bord. Devant cette somme d’impossibilités agglutinées _ se découvrant d’une séquence (ou stase) à une autre, accollée _, elle ne tarde pas à annoncer _ toujours dans le « neutre », sans mélodrame _ son retour à Marseille.

    …

    Elle prend alors le train pour la dernière _ brève _ partie _ ou dernière stase _ du film. À peine de retour là-bas, elle subit une agression terminale, sublime _ hors-images, hors écran _ : un échange de vêtements _ et dépouillement de tout, sous menace d’arme à feu : Sophie énonçant en son témoignage que sa priorité, de toute urgence, fut (ou était) de conserver sa vie… _ que nous ne verrons pas, mais dont le récit sera rapporté _ lors d’un interrogatoire purement réglementaire (de procès-verbal) _ au poste de police (le plus proche _ de ce coin de rue d’avec la Canebière où se produisit l’agression _) _ suit une ultime séquence, sur le rivage de la mer, à la plage, le soir, avec une Sophie, en jaune, étonnamment légère, et comme soulagée…

    …

    On en arrive _ alors _ au clou du disque _ DVD _ versatile, le tout frais « Nachmittag« , adapté de « La Mouette » de Tchékhov.

    …

    Le film s’ouvre sur ce qu’on devine être les répétitions d’une pièce de théâtre. Ce premier plan s’inscrit dans les quelques instants qui précèdent le début du jeu _ proprement dit ; et les dialogues _ : allées et venues des quelques personnes présentes _ gens de théâtre au travail (de répétition d’un spectacle) _, scène _ quasi _ nue, gradins _ quasi _ vides. Une actrice quitte la salle et rejoint la scène. Elle se prépare, elle va jouer…

    …

    on passe à autre chose : le film _ l’intrigue principale, après une séquence d’ouverture _ commence.

    …

    On tient peut-être _ sans la moindre insistance ; et comme par inadvertance _ dans ce plan introductif, dont l’agencement lacunaire _ toute vie l’est, déjà ! _ va s’éclaircir par la suite, la raison du style de Schanelec _ oui ! _ : tout s’agence _ parfaitement ! c’est le travail de construction des séquences ; puis du montage _ comme si chaque plan était pris _ =  extrait, par focalisation _ du fond du décor. Les bords du cadre _ avec ce qu’ils expulsent, forcément, « hors-cadre » !.. _ concentrent une bonne part de sa cruauté _ oui ! _ : ils piègent ou expulsent, ils tranchent, ils suppriment, mais jamais ne se font _ avec tendresse d’un centre ou d’un foyer de chaleur, protecteur, attractif _ accueil ou refuge. Ils sont comme ces coulisses visibles sur certains plateaux, au-delà desquelles les personnages n’existent plus _ en effet _ sans pour autant cesser d’apparaître.

    …

    Irène _ qu’interprète Angela Schanelec elle-même, de l’autre côté de la caméra, ici _ est actrice _ comédienne au théâtre. Un après-midi d’été _ somptueux, comme Berlin en connaît ! _, elle se rend chez son frère _ plus âgé _ Alex, en mauvaise forme _ plus que maussade, ou asthénique : on ne saurait davantage se montrer quasi uniformément bougon et aigri… _, où vit son jeune fils Konstantin, auteur de théâtre _ il écrit… _ veillant _ non sans une dose importante de patience _ sur son oncle. La grande _ belle et lumineuse _ demeure entourée de verdure _ luxuriante ! quel Berlin éclatant de beauté ! en cette saison d’été _ et bordée d’un lac _ où l’on se baigne ; et peut paresser au soleil, sur un radeau de bois : quelles belles images de l’eau ! _ accueille également les filles des voisins : Agnès, 19 ans, ancienne petite amie de Konstantin et sa petite sœur Mimmi qui partage son temps entre baignades et parties de cartes. Cette petite troupe n’a plus _ passé-composé à relever… _ grand-chose d’une communauté : l’habitude de se retrouver _ qu’on devine (en effet !) _ a cédé _ insensiblement _ le pas à la fatigue, l’ennui et le désintérêt. Irène profite de ces retrouvailles _ d’une après-midi, de passage, en quasi « coup-de-vent »… _ pour présenter son nouvel amant, Max _ c’est un écrivain « à succès », semble-t-il… _, à ses proches. Des échanges se configurent _ avec souplesse et intermittences _ entre les différents protagonistes, au cours desquels chacun prend acte _ sans vraiment rien dire, ni même rien manifester ouvertement : cela se perçoit seulement au jeu (et au rythme) des regards et des absences de patience (et de désir) _ de sa solitude et de sa propre indisponibilité _ c’est bien de cela qu’il s’agit _ aux autres. Bien qu’il perce parfois _ sans éclat _ ces nappes _ mot très juste _ d’attente, de repos _ d’agonie ? _ et d’amer _ oui ; dénué de suavité _ farniente, le passé émerge sourdement _ oui _ comme la survivance d’un rituel qui n’a plus lieu d’être, dans la mesure où il s’est vidé de tout désir _ = acédique, en cette « vacance » (plombée)… _ de la part de ceux qui l’accomplissent _ mécaniquement, sans âme _ encore _ mais pour combien de temps ?..

    …

    D’où ce sentiment que ces dernières retrouvailles _ familiales : avec (ou pour) Irène _ sont celles de trop, la fois où chacun comprend qu’il ne pourra plus _ qu’est-ce donc qui permet de l’affirmer ? de l’augurer ?.. _ délivrer _ mot un peu étrange _ envers les autres, jusque dans ses propres mots d’amour, que des paroles _ ou des mutités _ de haine.

    …
    Chez Tchekhov
    _ dans « La Mouette« ; ou dans « La Cerisaie« … _, ce sentiment qu’un rituel était peut-être accompli pour la dernière fois s’accompagnait, pour la communauté en cause, de la douloureuse conscience de son inutilité. Fidèle en ce point à l’auteur, Schanelec situe son action au moment exact où le rituel, vidé de son sens, est devenu simulacre. Plus personne n’y croit, mais tout le monde s’y accroche _ vraiment ? _ lâchement, sans énergie. D’ailleurs, la seule qui semble y croire encore un peu, ou surestimer son importance _ Irène, qui garde un soupçon d’amour dans le cœur _ s’en prendra plein la gueule. Croyant à raison surprendre une _ première _ tentative de suicide, elle se coupe en retirant des mains de son fils _ sorte d’ange blond éthéré, distant au monde : c’est sur lui que le regard (de sa mère ?) se porte le plus… _ la lame qu’il pointait contre lui-même. Elle se fait traiter de « charogne » par son frère, avant qu’il n’avoue se désintéresser d’elle peu à peu. Et il faut voir à table comment les hommes lui parlent ! Elle concentre à son endroit toute l’hostilité de sa famille (deux hommes sans femme, soudés contre elle, la mère). C’est pourtant à elle que revient le dernier regard _ le dernier mot ? _ du film, posé sur un lac qui lui répond par la belle constance de sa sérénité et de son mutisme _ et son fils qui vient d’avaler des barbituriques, s’endormant sur le radeau de bois (du milieu du lac) qu’à la nage il est venu rejoindre…

    …

    Quand, au début du film, Konstantin demande à son oncle Alex : « À quoi crois-tu ?« , celui-ci lui répond : « À des moments isolés et souvent inattendus » _ des rencontres inespérées ; non programmées ; et improgrammables : où surgit, et est accueillie (et pas repoussée) la vérité… Une belle figure de ponctuation suspendue _ oui ! et c’est tout un art : d’hémioles, dirait-on dans l’interprétation (et les gestes : musicaux) de la musique dite « baroque » ; les hémioles ne sont pas écrites (notées) sur la partition ; il faut, au musicien-interprète, les deviner : au souffle, en écoutant et regardant les autres : les partenaires _ qui ressemble à s’y méprendre au cinéma d’Angela Schanelec : c’est excellemment observé !

    …

    Mathieu Macheret : « Guerre lasse » _ sur critikat.com

    …

    Voilà en quoi l’esthétique non-esthétisante d’Angela Schanelec

    me touche

    beaucoup…

    …

    Sur ce concept d’esthétique/æsthesis,

    relire,

    outre la magistrale et indispensable « Critique de la faculté de juger«  de Kant,

    le fondateur de la discipline : Baumgarten (1714-1762) : une traduction en français de son « Esthétique«  (« Æsthetica« ) est parue il y a quelque temps en français, aux Éditions de l’Herne, en 1988 …

    …

    Il faudrait la comparer, cette esthétique/æsthesis d’Angela Schanelec,

    à celle de Michelangelo Antonioni, quant à la complexité des approches et des contacts, entre les personnes _ silences et plans-séquences longs (et intenses ; mais sans lourdeur, jamais) compris… Même si, ici, il ne s’agit pas de brouillard, mais de son contraire : des halos éblouissants, auxquels viennent buter, sans à-coups (ni hystérie), des regards (et des corps, à leur suite)…

    …
    Ainsi qu’à celle d’Ingmar Bergman, bien sûr, aussi : si forte à l’image ; si tragiquement désespérante, elle _ et jusqu’à des suicides, aussi (comme dans « Nachmittag« )… Une des clés de l’œuvre entier de Bergman _ Uppsala, 14 juillet 1918 – Fårö, 30 juillet 2007 _ (« Les Fraises sauvages« , « Le silence« , « Une passion« …), me semblant résider dans le « récit d’enfance » de « Fanny et Alexandre«  (en 1982)… Il y a, probablement (= existent), certains tropismes des lumières du Nord (cf « Elle n’a dansé qu’un seul été« , du même Ingmar Bergman ; et les livres du grand Stig Dagerman : « L’enfant brûlé » et « Notre besoin  de consolation est impossible à rassasier« , pour commencer…)…

    …

    Par rapport aux brouillards de la plaine du Pô et de Ferrare (cf le sublime _ et bêtement méconnu, sinon snobé _ « Par-delà les nuages » : l’œuvre testamentaire d’Antonioni _ Ferrare, 29 septembre 1912 – Rome, 30 juillet 2007 _, en 1995 ; avec l’aide, très marginale _ pour « rassurer » les producteurs, inquiets des suites de son ictus, en décembre 1985 _ de Wim Wenders) _ ; aux brouillards de Milan (cf « La Notte« ) ; et même ceux de Rome et du Latium (cf « Identification d’une femme » ; et, en amont, « L’Eclipse« ) ; ou ceux des îles Lipari (cf « L’Avventura«  : films tous bouleversants : si merveilleusement prodigieux de justesse !)…

    …

    Ces « pistes _ d’un art (épuré, sobre) d’attention à la vérité _ Antonioni et Bergman »

    devraient, bien sûr, être creusées beaucoup plus loin et profond…

    …

    En se plaçant du côté de la réception, par le spectateur,

    maintenant :

    …

    rien, nulle part, n’est forcément seulement (et à jamais) « détail » inessentiel ;

    …

    notre attention (de découvreur, au « spectacle ») est toujours intensément requise ;

    ainsi que le filtre (activé : au vif !) d’une critique (de notre part _ et le terme, « krisis« , signifie bien, en effet « tamis », « opération de filtrage ») assez réfléchie,

    assez souple et assez fine (à assez petits grains : afin de recueillir effectivement, sans les laisser passer, filer à jamais _ mais essayer de les saisir et retenir, si peu que ce soit, du regard, lui-même si mobile _, les toutes petites pépites : d’or,

    au milieu des boues et des poussières de tout le reste, qui passe : le tout-venant de ce qui occupe, et combien massivement _ jusqu’à l’obstruction et l’occlusion _, nos saisons, à la longueur _ qui peut être ennuyeusement proche du vide _ de nos journées…),

    pour être assez perspicace, cette attention

    à ce qui nous est alors « montré », par l’artiste, en son œuvrer…

    …

    Et, à ce regard-là,

    le cadrage, et le montage,

    avec leurs focalisations, leurs ellipses, leurs rythmes, à chaque fois singuliers,

    de ces artistes-là,

    …

    nous aident ;

    …

    et formidablement : merci à leur génie, vif, puissant, vigoureux, dés-endormissant ; et dés-anesthésiant ! ;

    …
    tout en sollicitant aussi, forcément, un minimum d’attention, et plus, et mieux, d’investissement (participatif :

    de cette attention fragile de notre regard et de notre écoute, toujours frêles

    (en cours _ = voie _ perpétuelle, en quelque sorte, de « formation », … ; pas trop fossilisés, peut-être, encore : entre la folie douce la plus probable de l’enkystement et le cabrage _ à-côté-de-la-plaque _ de la tétanisation ruant-dans-les-brancards…),

    …

    mobilisés, pour lors _ regard comme écoute _, envers ce « réel » montré, en effet, en son œuvrer, par l’artiste :

    …

    on « en » manque tant ! dans le fil des jours, ordinaire, de cette perception un peu plus aiguë et fine d’un « réel » décisif, ô combien, pourtant ;

    …

    tant nous passons si souvent,

    anesthésiés et abrutis que nous sommes, et quasi en permanence,

    à côté de tout !.. ;

    …

    et c’est là qu’il faudrait une véritable éducation æsthétique : artistique, au lycée !!!

    …

    à la place des crétinisations par bombardement médiatique généralisé

    des industries à rouleaux-compresseurs d’entertainment !!!

    formatant avec tant d’efficacité si grossièrement, et en tous les sens du mot, les imaginaires) ;

    …

    tant nous passons si souvent

    à côté de tout !.., donc _ je reprends et poursuis _

    en notre « partie », si mal interprétée (par nous-même), de « spectateur », aussi ;

    partie, pourtant, et ô combien !, nécessaire et indispensable :

    …

    car c’est là une condition sine qua non,

    non seulement du spectacle (devant des œuvres _ qui soient « d’art », vraiment ; sans imposture, veux-je dire…),

    mais aussi, et d’abord, et fondamentalement, de nos rapports aux autres, « dans la vie » même, elle-même, et d’abord ! ;

    …

    chacun, veux-je dire, en notre vie (unique ! comme un chemin-de-fer « à voie unique » ! et sans billet de retour, probablement, semble-t-il…) ;

    …

    alors, d’un amour !!

    …

    Il y a toujours là une terrrible urgence :

    …

    de ne pas passer aussi bêtement à côté…

    …

    Ce qui est le cas largement dominant, pourtant…

    …

    Tout cela _ en ce final d’article _,

    en prolongement, en quelque sorte, des remarques sur la « connaissance » _ d’abord ; et essentiellement _ « poétique » des villes

    de mon article du 16 février, à propos du « Mégapolis » de Régine Robin :

    « Aimer les villes-monstres (New-York, Los Angeles, Tokyo, Buenos Aires, Londres); ou vers la fin de la flânerie, selon Régine Robin«  ;

    …

    et pour conjurer l’inquiétude soulevée par l’ami Bruce Bégout de « voir beaucoup trop de beaucoup, sans savoir qu’en faire, sans rien assimiler« , in “Dans la gueule du Léviathan. Mon expérience de Las Vegas“, in “Fantasmopolis. La ville contemporaine et ses imaginaires“, aux Presses universitaires de Rennes, en 2005, page 31…

    …
    Regarder est bien aussi,

    et fondamentalement,

    un « acte esthétique« ,

    nous apprennent, décidément (!),

    et Baldine Saint-Girons, en son « Acte esthétique » ;

    et Marie-José Mondzain, en son « Homo spectator« …

    …
    Ne craignons pas de nous y livrer

    en (et avec) douceur

    (= sans crispation) :

    …

    ainsi qu’Angela Schanelec

    _ après Antonioni et Bergman _

    avec une merveilleuse finesse :

    …

    celle de ses lumières ! de ses cadrages ; de ses ellipses, aussi ;

    de son art cinématographique du « récit », toujours pris, par nous, « en cours » ;

    …

    et dont manquent (et manqueront toujours : à jamais !) bien des chapitres antérieurs

    _ comme dans l’art de Faulkner (« Le bruit et la fureur«  ; « Absalon ! Absalon !« ) ; ou dans celui d’Antonio Lobo Antunes (« Traité des passions de l’âme«  ; etc… : il faut tout lire de lui, aussi !!!) ;

    …

    et comme dans toute vie !

    (ainsi que son « art » : à apprendre, et d’urgence !)

    …

    ainsi qu’Angela Schanelec, donc,

    en magnifique artiste de son cinéma,

    nous y aide…

    …
    Titus Curiosus, ce 22 février 2009

  • Le chant des fruits de la vie _ avec certains rouges, et quels rouges ! _ à l’aquarelle, d’Anne-Marie Jaccottet

    A propos de l’exposition à la galerie Alain Paire, 30 rue du Puits-Neuf (et jusqu’au 31 décembre !!!) à Aix-en-Provence, “Paysages et natures mortes“  d’Anne-Marie Jaccottet ;

    et de cette merveille (de goût) qu’est le livre qui lui est “consacré”, “Arbres, chemins, fleurs & fruits _ aquarelles et dessins d’Anne-Marie Jaccottet“, avec des “textes” _ de toute simple “lecture” de ces œuvres _ de Philippe Jaccottet, Alain Madeleine-Perdrillat et Florian Rodari ; ainsi qu’un “entretien de l’artiste” avec Alain Paire ; aux excellentes éditions La Dogana _ l’album est paru le mois dernier, en novembre 2008.

    …

    Avec cette présentation-ci _ excellente _ sur le site des Éditions La Dogana :

    …

    Anne-Marie jaccottet : Arbres, chemins, fleurs et fruitsAnne-Marie Jaccottet
    ARBRES, CHEMINS, FLEURS & FRUITS
    AQUARELLES ET DESSINS D’ANNE-MARIE JACCOTTET

    textes de Philippe Jaccottet, Alain Madeleine-Perdrillat, Florian Rodari
    entretien de l’artiste avec Alain Paire
    116 pages
    ISBN 978-2-940055-59-3
    CHF 60.- / 38 €

    …

    Radicalement à l’écart _ et peut-être à l’abri ? _ de la scène très agitée de l’art contemporain, il existe de nombreux artistes qui exercent leur activité en silence et avec modestie, ayant décidé d’affronter seuls, « avec les frêles outils de l’art » la transcription du spectacle qui s’offre à leurs yeux.

    …

    Le respect qu’ils accordent au métier les rend parfois étonnamment proches du sentiment que l’on peut éprouver de la vie au quotidien.

    …

    C’est le cas d’Anne-Marie Jaccottet qui, depuis plus de cinquante ans, porte un même regard émerveillé sur la simplicité des choses qui l’entourent, arbres, chemins, fleurs et fruits….

     …

    Et qui s’efforce, dans ses dessins et ses aquarelles, de capter les secrets de la lumière qui leur donne forme et couleur, tantôt en s’appesantissant sur elles, tantôt en les traversant d’un mouvement bref.

    …

    Trois auteurs qui sont proches de l’artiste, Philippe Jaccottet, Alain Madeleine-Perdrillat et Florian Rodari, entourent ici de leur approche discrète, subtile ou amusée, une cinquantaine de planches en couleur reproduites avec le plus grand soin.

    …

    C’est à une modeste, mais patiente, constante, ferme et déterminée « célébration » de la vie _ à contempler et à « noter » :

    en poésie, je pense à quelque équivalence que serait le « Cántico » de Jorge Guillén (quatre éditions : en 1928, 36, 45 & 50) ;

    ou aux plus sublimes célébrations (sensuelles) de la lumière et de la vie (et de leurs fruits), d’un Paul Valéry (par exemple, d’un amour gardé longtemps secret, vient de paraître « Corona et Coronilla« ) _ ;

    …

    mais aussi à un rendre grâce au « faire »

    _ non moins patient, constant, ferme et déterminé, avec sa part (de jeu) d’inconscience : en fait de pure innocence (qu’on me pardonne la redondance pléonastique ; mais il y a une très grande force d’affirmation dans ces couleurs si lumineusement jetées) _

    du pinceau, ou du crayon, de l’artiste

    …

    que nous convie

    à assister un peu,

    en y jetant comme quelques rapides et discrets coups d’œil,

    d’un peu ce côté, par-dessus l’épaule de l’artiste en son travail même

    (rapide : « pas trop de préparatifs » _ page 86 _ ;

    et « jamais plus de deux heures » _ page 90,

    confie l’artiste à Alain Paire),

    en quelque sorte,

    et à mille lieues du plus petit danger de pesanteur, de componction, de voyeurisme ;

    …

    et de la part _ plume sobre et pensée juste _ de proches de l’artiste (époux, amis)

    ce livre infiniment précieux _ « Arbres, chemins, fleurs & fruits _ aquarelles et dessins d’Anne-Marie Jaccottet« _,

    …

    à propos d’une œuvre proprement _ le mot ne me gêne pas ! _ merveilleuse,

    c’est-à-dire proprement émerveillante,

    en la splendeur éclaboussante de vie lumineuse

    _ dépourvue d’ombre, et du moindre noir, et d’à-plats pleins en continu

    (aux antipodes, par exemple, des larges traits gras d’un Hartung ou d’un Soulages (ne comptant pas, il est vrai, au nombre des « aquarellistes »…)…

    …

    Philippe Jaccottet présente le travail d’Anne-Marie Jaccottet-Haesler, avec une infinie simplicité :

    « il faudrait simplement aider à voir« , dit-il ;

    et c’est en effet toute l’ambition de son texte ;

    en ajoutant « qu’on mesure tout de même que ce n’est pas aussi simple qu’il semble » :

    de raconter la « simplicité » du travail de la « dame peintre » auprès de laquelle « voilà plus de cinquante ans que nous travaillons côte à côte« ,

    commence-t-il par dire, page 11 de sa contribution,

    intitulée « avec les frêles outils de l’art« .

    …

    C’est du « pouvoir » de l’Art _ de dessin et d’aquarelle _ d’Anne-Marie Jaccottet que Philippe « traite » ainsi en cette contribution d’ouverture du livre.
    …

    …

    Ce qui au départ était « don » et « besoin« 

    _ « de manier« , dans son cas à elle, « des formes et des couleurs«  _,

    « un simple jeu, une manie innocente, dirait-on d’abord« , concède-t-il, page 13 _,

    …

    « avec le temps«  _ au sens de sa très  active, mais oui ! collaboration ! _,

    « grâce aux enrichissements et _ tout ensemble, et tout uniment ! _ aux blessures du temps,

    sans même qu’on en prenne aussitôt _ cela demande aussi bien des détours, bien des surprises ! _ conscience »

    _ et celle d’un artiste est d’une richesse labyrinthique

    (et capricieuse ; hors de tout projet calculé, nettement ciblé et découpé !) … _ ;

    …

    « jeu et manie se chargent de substance » _ vivante _ :

    …

    « ce qui vous émeut, vous trouble, vous étonne

    _ n’allant jamais simplement de soi (il s’agit de l’ordre des habitudes motrices, pour l’essentiel _ cf Nietzsche, ou Bergson) _,

    vous enchante aussi

    …

    _ et pour la dame en question, ce seront presque exclusivement les belles apparences du monde proche« ,

    …

    eh bien !

    « tout cela va se retrouver _ comme par quelque « enchantement » (de l’art qui s’élabore, mais sans dessein) _ sur le papier ou sur la toile

    …

    dans un mouvement de reconnaissance,

    à tous les sens du mot

    _ s’y reconnaître (un peu, si peu que ce soit, dans le maquis du monde),

    comme rendre grâce (de vivre : à la vie !) _,

    dont on dirait bien qu’il en préserve, transforme, intensifie le plaisir,

    la surprise,

    et jusqu’à la joie, parfois » :

    Philippe Jaccottet parle d’expert !!!

    …

    Sur la joie, on n’a jamais rien analysé de mieux que Spinoza _ en son « Ethique » _, en terme d’expression de l’épanouissement de la puissance de la part de la Nature que tout individu constitue _ à divers degré de conscience (ou d’inconscience) que ce soit, d’ailleurs : il n’est même pas nécessaire d’accéder au quatrième mode de connaissance, pour progresser dans l’accomplissement de ses potentialités..

    …
    Bien vite, c’est tout un monde de vibrations vraies (des choses) qui viennent se poser sur le papier, ou la toile :

    …

    « peu à peu, l’arbitraire encombrant de la pensée _ des débuts, des tout premiers « essais » _ s’effacera

    pour laisser s’épanouir _ telle une fleur à maturation _ sur le blanc du papier

    _ encore ; mais aussi toujours : on ne le quittera pas ; et il demeurera là, mais s’étant (et combien considérablement !) enrichi de tous les voyages de la main de la dessinatrice ou/et aquarelliste ! _

    le frémissement de la vie _ nous y voici ! _ qu’il y a dans les arbres

    _ oui ! sous les caresses du vent ; même le mistral de Grignan ! _,

    et ce qu’il peut y avoir d’incertitude _ féconde _ et de légèreté

    dans les montagnes même _ qui bougent…, comme le savent mieux que nous les peintres chinois ; consulter là-dessus François Cheng ; ou l’ami François Jullien _,

    du fait de la distance _ pour notre regard _

    et de la lumière

    _ changeante, mouvante, émouvante ;

    cf là-dessus les essais de Georges Didi-Huberman ; par exemple « Phasmes _ essais sur l’apparition » _

    où elles ont l’air, quelquefois, de flotter« 

    _ ces montagnes au-dessus de Grignan.

    …

    Et poursuivant l’analyse de ce qui « tremble » ainsi dans l’air, devant un tel regard (d’artiste, crayon et pinceau à la main),

    Philippe Jaccottet dégage jusqu’à ceci :

    …

    « Jusqu’à ces séries de dessins les plus récents et les plus beaux

    où l’architecture du monde

    _ car celui-ci n’est pas un chaos (pas davantage que pour Cézanne à Bibémus, à flanc de Sainte-Victoire ) _

    vibre en sourdine _ cela peut se percevoir cependant : à l’artiste déjà… _,

    comme si les feuillages se changeaient

    _ de Daphné qu’ils étaient auparavant ! devant Apollon !

    cf ce que nous en donne à saisir Le Bernin en la galerie de Scipion Borghese, à Rome, et dans la vibration des ombres veloutées du marbre poli _

    en essaim d’abeilles

    _ telles l’emblème d’Urbain VIII Barberini, encore à Rome _

    ou se couvraient pour elles d’un impondérable pollen _ nourricier… ; page 14.

    …

    « Les couleurs (…), les voici retrouvées _ comme le Temps en le parcours de Proust _ dans les œuvres de Mme la peintre ;

    et même (…) de plus en plus radieuses _ en leur « rayonnement » apollinien, page 17.

    …

    « Couleurs du monde«  : nous y venons _ à elles ! à partir de lui ! _ de plus en plus près.

    « Elles sont là,

    dans les fleurs et les fruits _ après les arbres et les chemins du titre de ce si beau livre ! _ les plus communs,

    données au premier venu«  _ même, des humains qui sait les « rencontrer » ; et jusqu’à s’en nourrir…

    …

    « Couleurs des choses qui s’ouvrent

    _ fleurs,

    mais aussi fruits, à commencer par les grenades :

    car la fonction d’un « fruit » est bien de transmettre, par ses « graines fécondables ou/et fécondées », la vie… ;

    …

    c’est donc dans cet ordre du mouvement du

    « vivre »

    que nous voici plus directement transportés,

    immergés par ces sublimement toutes simples »images » d’Anne-Marie Jaccottet… _ ;

    …

    « Couleurs des choses qui s’ouvrent,

    s’épanouissent

    puis se fanent

    _ mais « les fruits passeront la promesse des fleurs« , n’est-il pas ?.. de même que

    « une rose d’automne est plus qu’une autre exquise« , décidément... _ ;

    …

    des choses qui gonflent,

    parfument,

    sont respirées

    et quelquefois _ carrément : la substance se transportant en un autre vivant qui s’en nourrit… _ mangées,

    puis _ bientôt _ se flétrissent _ et, pourrissant, nourriront d’autres vivants qui sauront en jouir… ;

    …

    couleurs si mystérieuses d’être _ aussi _ si communes _ et si belles, alors, à qui les « goûte » !.. en l’ordre du vivant… _,

    jubilatoires _ le mot est capital ! _ on ne sait trop comment ni pourquoi _ si : en jouir transmet de la vie !.. _ :

    …

    de la plus claire à la plus sombre,

    de la plus sonore à là plus sourde _ en la baudelairienne « correspondance » des registres de sensations _ ;

    …

    saisissable entre deux nuits _ noires, elles !

    …

    _ et notre vie elle-même, toute vulnérable _ fragile (et mortelle) _ qu’elle soit,

    fleurissant ainsi

    _ en effet : voilà ce qu’apprennent (et montrent aussi, avec générosité) les artistes ; afin de mieux pouvoir saisir l’opportunité éphémère, mais très réelle aussi, d’en jouir,

    face à l’espiègle ciseau _ au rasoir tranchant _ de Kairos !!! _

    entre deux _ un peu plus longues _ nuits _ uniformément noires _,

    mais celles-là _ décidément ! _ plus longues et plus profondes

    _ sans réveil pour la seconde ;

    quant à la première,

    à nous d’apprendre à bien, ou mieux, nous éveiller/ré-veiller :

    que de somnolences ingrates ! en effet, parmi les pseudo vivants… _ ;

    …

    et plus profondes _,

    produisant en fin de compte,

    à force de patience _ par l’œuvrer (de l’artiste) _ et de soumission _ à ce travail (de célébration) conjoint et de l’Art et de la Nature _,

    un si beau chant

    _ pour rendre grâce, par l’œuvre, au chant « premier » du monde

    (vivant et mortel ! puisque c’est d’un seul et même mouvement), page 18.

    …

    « Toutes ces couleurs que voilà,

    par la grâce d’un art _ infiniment modeste _ qui ne prétend à rien _ sinon à modestement célébrer ce monde _,

    (…) reçues, recueillies, décantées _ en l’aquarelle, ou par le dessin _

    sur, presque toujours, une simple _ toujours, et pas davantage _ feuille de papier ;

    …
    (…) qui ont l’air de se réjouir _ elles aussi, et déjà ! en leur inopinée « rencontre » _

    d’être ensemble :

    …

    le rose de l’aube,

    le jaune et l’orange de midi,

    le bleu et le violet du soir

    _ selon l’incidence des rayons lumineux _ ;

    …

    et ce sont aussi

    _ en portant encore d’autres, concentrées et intensifiées, même,

    en la matérialité du grain même de leur écorce et leur peau ! _

    des citrons,

    des kakis,

    des figues,

    des cerises, des prunes ;

    …

    beaux ingrédients pesés avec une science comme instinctive _ ce qu’elle n’est jamais… _

    pour exalter le regard et guérir, un instant

    _ du moins : mais c’est la condition temporelle de tout organisme vivant, se reproduisant !.. _,

    le cœur.« 

    …
    Tout cela, en cette collection de réels éminemment sensibles (et colorés),

    « les voilà désormais une fois encore redoublés en images

    _ les œuvres de l’artiste _

    dont le seul mérite,

    le seul pouvoir

    _ c’est à celui-ci (de la peintre, Anne-Marie) que Philippe (Jaccottet) veut ici rendre tout l’hommage que son travail mérite : pardon de la redondance… _

    auront été de nous les rendre

    _ ils s’agit des champs, collines, arbres, chemins, rares objets, aussi familiers, fleurs et fruits, que,

    du « monde »,

    Philippe Jaccottet vient d’énumérer _

    un peu plus

    _ humainement (co-existentiellement), non « propriétairement » (possessivement) _

    nôtres ;

    …

    plus délicieusement,

    plus joyeusement nôtres

    _ d’où la vertu très hautement, mais de manière absolument désintéressée, « curative » de l’Art :

    que des Béotiens et barbares méconnaissent 

    quand ils ne s’acharnent pas _ ô paysages ! ô architectures ! ô chefs d’œuvres d’artisans ! _ à les détériorer et détruire :

    par haine de l’Art ;

    par exemple « Haine de la musique« , dirait un Pascal Quignard…

    …

    Page 21, Philippe Jaccottet répond à l’objection béotienne :

    « A quoi tout cela peut-il servir ?«  ;

    …

    de même que :

    « à quoi peut-il bien servir d’être nés,

    à quoi rime-t-il (…) de respirer,

    d’ouvrir les yeux,

    de parler,

    à plus forte raison d’apprendre

    _ les règles de l’art, les secrets impalpables du pastel, les fluides leçons de l’aquarelle, par exemple _ etc… _

    …
    puisqu’il faut

    à la toute fin

    _ voilà la ligne rouge (de fin, irrévocable, du jeu

    _ pour un individu,

    dans l’ordre des espèces à reproduction sexuée, du moins… _

    fermer ces mêmes yeux _ à la lumière ; et aux couleurs (du jour) _

    qui vous ont

    _ c’est à nous individuellement, un par un, que Philippe Jaccottet s’adresse ici ! _

    été donnés

    _ par la vie, la nature, l’espèce, le jeu de la reproduction sexuée, etc… : pour en jouir… ;

    …

    et que _ ce n’est pas peu, ni rien, non plus ! _

    les plus éblouissants _ d’éclat de lumière ! _ d’entre les astres, qui leur ressemblent tant,

    vont inévitablement

    _ eux-mêmes ; à une échelle de bien plus considérable ampleur _

    s’éteindre _ non métaphoriquement _ à leur tour ?«  _ page 22.
    …

    Réponse à l’objection, maintenant, page 25 :

    « Pour autant : voir le monde _ au présent (de l’activité) _,

    avoir vu _ au passé rétrospectif de quelque mémoire terminale _

    la lumière du jour, tout d’abord _ au niveau basique d’un organisme vivant _ ;

    …

    et dans quelques cas pareils au sien (…)

    avoir pu,

    sans prétention à rien, j’y insiste _ gratuité ô combien (et seule !) féconde ! _,

    avec ce naturel absolu

    et cette absolue franchise

    _ indispensables au vrai artiste ! cela finit par s’oublier, ces derniers temps-ci… _

    qui la caractérisent aussi dans la vie,

    …

    c’est-à-dire sans ombre de tricherie, de trucage, d’épate »

    _ cela se sent parfaitement, en effet ! _,

    …

    et voici maintenant l’effet objectif atteint :

    « accroître de si peu de degrés que ce soit

    _ infinitésimalement, même ! _

    cette lumière,

    qui est inoubliable » _ depuis… _,

    …

    « c’est (…) déjà beaucoup » _ page 25.
    …

    Immédiatement, Philippe Jaccottet « tempère » cet acquis :

    « Le souci de la vérité,

    si improbable _ déjà _ semble-t-elle,

    exige tout de même de garder la juste mesure.

    …

    La « bande à nous de bonne terre : entre fleuve et pierraille »,

    le « peu d’humain » _ pour prendre pied _,

    c’est ici _ à Grignan _ un tout petit territoire :

    une sorte de jardin clos »…

    …

    « Mais dans un jardin clos (…),

    il arrive que la clôture s’ouvre tout de même sur de grands espaces

    au moins pressentis,

    sur des hauteurs et des profondeurs _ aussi _

    d’autant plus « vraies » _ le terme est capital !.. _ qu’on n’avait pas voulu y parvenir »

    _ l’innocence est une condition essentielle de la réussite, ici, comme en l’épreuve initiatique de Pamina et Tamino en « La Flûte enchantée » de Wolfgang Amadeus Mozart et  Emanuel Johann Schikaneder.
    …

    « Alors, l’infime

    _ de pareille œuvre ; et même ses agréments ; sa presque « joliesse », comme s’expriment certains… _

     devient beaucoup moins infime,

    l’insignifiant beaucoup moins insignifiant qu’on ne l’aurait cru _ au départ, ou au premier abord

    (comme face à une scène de genre, ou à une nature morte, de Jean-Baptiste Siméon Chardin, par exemple :

    …

    pour conclure son (trop bref !) « entretien«  avec Alain Paire, Anne-Marie Jaccottet confie qu’« un des tableaux » qu’elle « aime le plus au monde«  est, « à Winterthour« , « chez les Reinhart, cette petite « nature morte aux prunes » de Chardin« …).

    …

    « Les fragiles outils de l’art,

    le crayon, la plume, le pinceau

    peuvent _ oui ! _ donc cela,

    tout de même,

    en ce certaines mains » _ patientes,

    et ouvertes à l’altérité

    à connaître et célébrer…

    …

    Dans un rapport _ « chanté«  (page 28) _ au proche,

    « que ce tout proche, l’art du peintre (…) a secrètement, inconsciemment _ aussi _ fait voyager très loin _ du discours _

    et revenir vers nous enrichi _ par l’expérience acquise ainsi, inconsciemment en partie, de sa main _ de ce lointain« -ci…

    …
    La contribution d’Alain Madeleine-Perdrillat,

    ensuite,

    analyse avec une extrême délicatesse le style _ ou le geste _ d’aquarelliste et de dessinateur d’Anne-Marie Jaccottet :

    « un travail d’éclaircie« ,

    intitule-t-il cette « contribution »…

    …

    « Il n’y a pas d’affût dans cette oeuvre, on le sent bien.

    Ce qui indique _ en amont du trait _ un certain rapport au monde, à la fois confiant et réservé »

    _ parfaitement…

    …

    Aussi « le lien avec la nature et les objets

    est(-il) sereinement, et d’autant plus fortement, maintenu et affirmé. »

    …

    Dans la « voie«  _ en quelque sorte « buissonnière«  que s’ouvre sereinement Anne-Marie Jaccottet _,

    « la représentation

    _ encore qu’avec certains enchevêtrements de branches et de feuillages

    on soit parfois aux limites de la représentation _ ;

    …

    la représentation

    est davantage un mouvement vers la nature

    _ à la chinoise : cf les travaux sur la peinture chinoise de François Cheng ; et ceux de François Jullien… _

    qu’une position tenue face à elle. »

    …
    « Et il n’est pas indifférent qu’Anne-Marie Jaccottet use avec prédilection de l’aquarelle et du pastel

    pour répondre _ oui ! _ au monde qui l’environne et lui fait signe » _ en effet !

    …

    Avec l’impression qu’ils donnent de « fragilité« ,

    « ces deux médiums »

    « suggèrent dans l’œuvre une dimension éphémère :

    …

    l’image s’y constitue, mais avec un léger retard,

    et moins de superbe« _ qu’avec « l’huile ou l’acrylique« .

    …

    Par « le fait » que « ses œuvres » « toujours tremblent un peu« ,

    « s’y joue » quelque chose de « secret« ,

    avance l’auteur :

    …

    « se devine une relation étrangement directe et confiante

    (parfois inquiète aussi)

    avec le monde proche,

    qui fait que l’artiste, presque paradoxalement, ne semble pas chercher à en « faire de l’art »,

    ou à interposer entre elle et lui _ ce monde proche _ une vision,

    …

    mais tente de saisir ses beautés à l’improviste,

    en simplement l’allégeant un peu _ ce monde à portée des sens _,

    comme on éclaircit une futaie où la lumière peine à pénétrer. »

    …

    Quant à la _ troisième _ contribution _ à ce si beau livre _,

    de la part de Florian Rodari,

    elle s’annonce par l’intelligence sensible si pleine d’éclat, déjà, de son titre :

    « Fruits de l’émerveillement«  :

    …

    c’est on ne peut mieux « ressenti » !

    …

    Car l’œuvre entier _ et l’œuvrer ! _ d’Anne-Marie Jaccottet sont

    _ et exclusivement :

    la personne, et l’artiste,

    toutes de discrétion et modestie (proches sans doute de l’humilité même), certes,

    étant entièrement dans l’ordre de la plénitude tendue (pardon de l’oxymore !), et éclatée, aussi, ainsi,

    de la jubilation :

    …

    chant d’action de grâces (ou reconnaissance du remerciement) à la grâce même du vivre,

    à la lumière, et dans l’éclat, du jour

    _ entre le noir total de deux nuits :

    celle en amont du naître,

    et celle en aval du disparaître ;

    …

    mais, auparavant, dans l’entre-deux de ces deux noirs complets, non sans fruits :

    …

    ces œuvres-ci

    (qu’offrent, aussi, à nos regards,

    et l’exposition aixoise, à la galerie d’Alain Paire _ et sur son site _ ;

    et le beau livre “Arbres, chemins, fleurs & fruits _ aquarelles et dessins d’Anne-Marie Jaccottet“, à La Dogana, qui, lui, va demeurer, à 1040 exemplaires) ;

    …

    et deux enfants

    (« un garçon, Antoine, en 1954, et six ans plus tard, une fille, Marie » _ page 96 ;

    une photo d’eux deux, avec leur mère peignant, dehors, au soleil _  les intégrant, aussi, au livre, page 110…)… _ ;

    …

    car l’œuvre entier, et l’œuvrer qui les « donne », d’Anne-Marie Jaccottet

    sont pleinement dans l’ordre de la célébration

    _ quand (et tant que) il est temps ;

    pas trop tôt, ni trop tard,

    « à la saison »

    _ même si l’artiste en elle aurait tendance à préférer

    celle des fruits : l’été _ ;

    …

    « à la saison » du vivre, en tant que le maillon vital de la fructification, même :

    soit, un processus d’un même mouvement, et ouvert, et enté sur de la terre, de la chair, de la pulpe…

    …

    « Émerveillement« ,

    met discrètement l’accent en son titre, Florian Rodari :

    …
    reprenant ce que Philippe Jaccottet, tout de discrétion _ vaudoise ? peut-être… _, était parvenu à énoncer,

    page 25 de sa « contribution » (« avec les frêles outils de l’art« ) ;

    …

    je relis (et cette fois dans le seul élan de sa phrase, sans, pour une fois, le moindre « allongeail » de « commentaire » :

    …

    « Pour autant : voir le monde, avoir vu la lumière du jour, tout d’abord ; et dans quelques cas pareils au sien _ je parle encore et toujours de la dame des « Tendres Plaintes » et des « Soupirs«  à la Couperin _ avoir pu, sans prétention à rien, j’y insiste, avec ce naturel absolu et cette absolue franchise qui la caractérisent aussi dans la vie, c’est-à-dire sans ombre de tricherie, de trucage, d’épate, accroître de si peu de degrés que ce soit cette lumière, qui est inoubliable, c’est pour moi qui en aurai été le témoin plus ou moins patient, plus ou moins muet, plus ou moins attentif, hors de toute raison, déjà beaucoup » :

    …

    ce que je veux en retenir,

    c’est, au-delà de l’appréciation (modeste du « témoin plus ou moins attentif » qu’est le compagnon poète) : « c’est déjà beaucoup »,

    ce superbe improbable, et d’autant plus précieux,

    « accroître de si peu de degrés que ce soit cette lumière, qui est inoubliable«  ;

    …

    car tout est, en effet, là…

    …

    Qu’en retient, à son tour, ici, Florian Rodari ?

    …

    En un premier recul,

    il « situe » d’abord _ page 59 _ la posture fondamentale (d’artiste _ et de peintre…) d’Anne-Marie Jaccottet

    dans la « fidélité« , non sans « courage« , face à mainte intimidation « autoritaire«  de beaucoup, « apparenté à du mépris« ,

    …

    dans la « fidélité » à la « figuration«  ;

    et à « servir«  _ le mot importe ! _ « à traduire au plus près la réalité que le monde déploie ouvertement _ mais oui ! _ à la vue«  _ d’abord,

    …

    comme l’analyse de Florian Rodari va magnifiquement,

    de près, comme de loin,

    le détailler !

    …
    A très simplement _ pages 59 & 60 _
    « user de quelques pigments,

    les mêler à un peu d’eau

    et déposer ce subtil mélange avec un pinceau sur du papier

    en espérant trouver un juste équivalent

    _ tel est le défi tout simple !.. _

    à ce que l’on a sous les yeux«  ;

    …

    et rien de plus _ mais rien moins, non plus ! _ ;

    …

    mais combien le défi (de cet Art) est difficile ! en ses terribles _ démesurées ! au départ ! _ exigences de « justesse » de pareille « équivalence«  (avec le vu, l’aperçu, le pas même saisi !..) _ entre les deux vertigineux bords (« vers« …) permanents : celui de « la grandeur » (visée) _ ou (celui de) la ruine«  (redoutée ; et vite arrivée !) ;

    puisque telle sera l’alternative finale de cette contribution de Florian Rodari, page 76…

    …

    Il y eut bien « Cézanne » à avoir « cherché, dans ses aquarelles _ déjà _ à traduire _ le terme est pourtant bien modeste ! _ avec honnêteté et opiniâtreté _ et quelles ! au point de passer pour rien moins que « fou » auprès de la plupart des Aixois d’alors ! _ les effets de la lumière sur _ presque _ tous les phénomènes qu’il pouvait observer _ à portée plus ou moins proche, des hauteurs des Lauves aux creux de Bibémus _ dans la nature« .

    …

    Florian Rodari précisant même, page 60, toujours à propos des aquarelles de Cézanne :

    …

    « Et les plus tardives d’entre elles, si limpides, si détachées,

    plutôt qu’elles n’annoncent la peinture abstraite,

    s’efforcent de traduire _ toujours cette même « transposition » (par la couleur) espérée _ avec une évidence magnifique _ car tel est l’objectif et désiré ! et atteint, réalisé !!! _

    l‘éparpillement des formes _ quasi leur dévoration _ par l’action toute puissante du jour« 

    _ via les manifestations de l’appareil optique rétinien (de l’artiste ; puis du spectateur-contempleur _ éventuel _ de l’aquarelle, qui demeurera…)…

    …

    « Le XXème siècle, qui aima très tôt analyser, de même que (…) casser les mythes,

    n’a guère admis _ par trop d’orgueil ? _ que la lumière éclairât le monde, comme cela, sans explications« 

    _ en effet !

    …

    « Il (…) négligea bientôt _ après Cézanne (enlevé au peindre le 22 octobre 1906), et puis après Monet (le 5 décembre 1926) _ son aspect direct _ et franc ! _ sur les choses.« 

    …

    « Cependant, aux yeux de quelques peintres isolés,

    la question de la lumière transitive,

    allant directement _ et franchement, donc… _ aux choses

    pour simplement les dessiner, les colorer,

    restait aigüe.

    …

    Résoudre cette énigme _ naturelle, en quelque sorte _ leur paraissait le seul défi concevable« 

    _ pour le défi de peindre (le réel) qu’ils osaient faire leur, relever, une vie durant…

    …

    Et « dans les aquarelles d’Anne-Marie Jaccottet, dans ses dessins,

    on voit bien que c’est sans détour _ en pleine franchise ! oui !!! _

    que la lumière surgit

    _ d’avoir été affrontée

    et « rendue »,

    dans la plénitude de ses effets sur les choses ; et notre regard sur le tout…

    …

    A tout instant, on perçoit sur la feuille de papier

    _ l’œuvre même qui nous est proposée,

    et « où » tout se passe, est « restitué », « rendu » (= célébré !) ; et au centuple ; du simple fait de la « pure et simple » vérité même de cette œuvre ! par la grâce du « travail » de l’artiste... _ ;

    …

    on perçoit _ donc _

    sur la feuille de papier

    sa vibration,

    le scintillement de son éclat.« 

    …

    Voilà ce de quoi, le miracle atteint,

    l’analyste doit s’essayer à percer quelques éléments du secret…

    …
    « On dirait même parfois

    que l’artiste boit la lumière, littéralement« 

    _ s’exclame magnifiquement Florian Rodari, page 61…

    …

    « Peu de peintres rappellent avec cette justesse _ oui ! _

    que les fruits, les fleurs

    sont faits _ c’est cela même ! _

    d’un mélange d’air et de liquide ;

    les arbres,

    de vent et de feu ;

    et que toutes ces choses si fragiles, si éphémères

    _ vivantes (= qui naissent, s’épanouissent, et vont passer) _,

    prennent corps

    _ visiblement, élémentairement, pour les organismes capables de vision ;

    après, existent, encore, des gammes (« supérieures ») fort variées d’ »apprentissages »

    _ dont certains sont proprement æsthétiques ;

    et artistiques _ ;

    …

    prennent corps sous les rayons » _ d’Apollon…

    …

    En une sublime parenthèse,

    Florian Rodari énonce alors cette vérité-ci :

    …

    « (De même, la couleur n’est jamais inventée, chez cette artiste

    _ la probité même faite chair (et art) _

    qui s’efforce toujours

    _ sans la moindre exception (d’esquive, détour, trucage) _

    de suivre

    _ tout simplement ;

    mais le chemin pictural, lui, n’a rien d’immédiat ; même s’il devient, années et expérience aidant, plus « rapide » (ou « capote » ! cela aussi arrive… ; rien n’étant jamais mécanique !

    l’innocence se gagne !.. _ ;

    …

    de suivre

    _ oui ! le plus droitement possible... _

    le modèle proposé

    _ là sous les yeux _

    par la nature.« 
    …

    Avec cette précision de détail (d’analyse attentive) _ tout bonnement sublimissime _ -ci :

    …
    « Ses verts sont

    des vert amande,

    des vert olive,

    des vert feuille de chêne,

    des vert pré.

    …

    Ses rouges sont des rouge tomate,

    cerise,

    pomme

    ou grenade.
    …
    Ses bleus

    prune

    ou figue,

    passent

    _ mais oui ; comme passent les jours, les saisons et les ans de l’artiste ;

    ainsi que ceux du spectateur _ ;

    …

    passent avec le fruit qui s’entrouve et mûrit.)« …

    …
    En notant au passage

    que la vertu du fruit,

    est généreuse :

    …

    il s’agit, par les graines _ telles celles, pulpeuses, luisantes, lumineuses, luminescentes, de la grenade _, de « passer la main » (de la vie) à de nouveaux individus vivants temporaires (et nouveaux « passeurs » de vie),

    qui s’entrouvriront, « en fruits », à leur tour, en « passant » eux-mêmes,

    pour que la ronde de la vie se poursuive, se continue, peut-être se perpétue…

    …

    Mais, pour l’artiste, « cette facilité apparente

    _ conquise par la patience et la persévérance de tous ses efforts d’« attention » (du regard et du geste) _,

    ce bonheur éprouvé _ lors de ses (petites et grandes) « réussites » _

    ne signifient pourtant pas que le chemin pour y parvenir

    ait été aisé.« 

    …

    Ce à quoi répond au final, en forme d’apothéose modeste _ face au savoir, aussi, de la disparition (de soi) _ en son « Ethique « , Baruch Spinoza :

    …

    « Tout ce qui est beau

    est difficile

    autant que rare. »

    …

    L’éternité, cependant, s’éprouve

    _ Proust le dit aussi (au final de « La Recherche« ) ;

    et Montaigne (en son essai, lui aussi, final, « De l’expérience« , « Essais« , III, 13 _

    « dans le temps«  :

    …

    toute la sagesse étant d’ »apprendre à vivre »

    _ et, déjà, et aussi, « à regarder »…

    …

    « Il _ y _ faut parfois _ mais cette « science »-ci chez nul n’est infuse ! _ toute une vie«  (page 61).

    …

    « Le peintre _ à suivre la leçon du travail d’aquarelliste d’Anne-Marie Jaccottet, pour Florian Rodari, ici _ est autant celui qui voit que celui qui touche. Quand il prend les choses en mains,

    c’est son œil

    qui soupèse,

    son regard

    qui caresse les surfaces,

    qui évalue

    densité, transparence, couleur.

    …

    Qualités qui,

    avant d’être réduites

    _ par l’alchimie conquise du peintre, pinceau à la main, « à l’œuvre » ; et pas autrement ! _

    à un peu de poudre

    et à quelques traits,

    avant de devenir _ nous le verrons _ une image sur le papier _ en effet !

    et rien de plus, d’un certain côté ! _

    …,

    sont des évidences physiques

    _ de la « vista »

    (se conquérant peu à peu ; et de bric et de broc ; en toute une vie… ; et pas moins, non plus !)

    de l’artiste _

    …

    dont la vue

    _ d’abord, elle, dans le cas du plasticien, au moins _

    se nourrit« 

    _ et pas que métaphoriquement ! ; de ses propres rapports aux choses…

    …
    La précision de l’analyse de Florian Rodari,

    en regard des aquarelles mêmes d’Anne-Marie Jaccottet,

    se fait hallucinante ;

    …

    qu’on en juge :

    …

    « Le grain de la pastèque crissant sous la dent _ on lit bien ! et on entend ! _,

    le poids des pétales alourdis par la floraison _ parfumée ; et l’on sent ! _,

    la plus ou moins grande fermeté des kakis

    parvenus à maturité _ on les voit, on les touche, comme on va les goûter ! _,

    sont,

    par la grâce de ce double don

    _ de percevoir, dans toute la gamme de nos sens ! ;

    et de figurer, par la main du dessinateur et du peintre ! _

    …

    perceptibles

    _ dorénavant, par le regardeur (« vrai » spectateur, qui prend un peu de temps à « contempler » l’œuvre peinte là, ici et maintenant, proposée (ou donnée, offerte) à sa vue, sur le papier _

    sur la feuille

    _ la voici ! _ ;

    …

    d’une manière ou d’une autre ils

    _ « le grain« , « le poids », « la fermeté »

    (« de la pastèque » ; « des pétales » ; « des kakis« ) _ ;

    …

    ils sont là,

    présents _ à nous ; et pour nous _, on ne s’y trompe pas _ que non !!!

    On rend grâce, et au centuple, à l’artiste, d’un tel « bonheur » de la perception

    (« æsthétique » étant le terme adéquat…).

    …

    L’analyse se développe à ce niveau de densité de justesse

    (et de joie,

    pour le lecteur _ et spectateur des œuvres, en regard !) :

    …

    « Tout peintre (…) savoure le monde ;

    il le fait transiter par son corps, (…) par la « mastication » de son œil »

    _ « ose dire« , avec un parfait bonheur, à son tour, d’expression, Florian Rodari !

    qui précise, magnifiquement encore :

    …

    « Car s’il souhaite restituer _ mais oui ! _ tel vert sur la toile,

    il aura dû, auparavant _ certes ! c’est son « chemin » (d’œuvrer) _,

    observer patiemment

    _ tel Proust, une heure peut-être, devant (et quasiment « dedans ») la haie d’aubépines « Du côté de chez Swann » _ ;

    …

    observer patiemment

    _ c’est le seuil du secret (et de la voie) _

    comment la lumière le

    _ ce vert-ci _

    traverse ;

    ou s’y arrête _ c’est selon… _;

    de quelle manière, il

    _ ce vert, donc… _

    résiste au bleu qui l’entoure ;

    et comment il contraste

    _ c’est toujours, toujours, singulier ! _

    avec lui ;

    ce qui le distingue du vert plus tendre

    ou plus dense

    auquel il se mêle.

    …

    Pas de mystère en l’occurrence :

    seule une observation assidue

    _ voilà bien la première vertu de l’artiste _

    de ce qui apparaît

    _ il n’y a, ici, rien d’autre ! _

    permet de progresser« _ page 63…

    …

    Et ce qui suit, multiplie les notations d’une admirable justesse !

    …

    Constatant que « il n’y a jamais d’ombre dans ces images » d’Anne-Marie Jaccottet,

    Florian Rodari en déduit que :

    …

    « Le passage de la lumière y semble trop rapide pour en créer« 

    _ tant tout cela se produit dans la vitesse foudroyante d’une jubilation :

    …
    « L’ombre aussitôt, ici, se convertit en couleur.

    Rien de noir.

    Des rires, plutôt

    _ quand je vous dis que tout cela est plus que superbe !!! _,

    des éclats _ mais oui ! _ de la couleur _ au singulier _,

    comme, dans la voix, se fait entendre la cascade du rire

    _ nous l’entendons ; et la partageons !!!

    …
    La peinture d’Anne-Marie Jaccotet est une peinture qui excède,

    qui déborde«  _ avec une infinie générosité ;

    et à mille lieues du moindre petit début de pesanteur...

    …

    Car son « tempérament » « plonge

    _ avec prédilection, l’artiste _

    dans les eaux _ fraîches et heureuses _ de l’été _ de Grignan (en Drome provençale).

    …

    « Ce que l’artiste choisit de voir

    se confond _ en effet _ avec la joie _ on l’a compris (= ressenti) _ :

    …

    fleurs qui (…) égaient la vie ;

    fruits qui (…) fondent dans la bouche ;

    arbres qui (…) jouent _ tels des dieux toujours enfants _ dans la lumière.« 
    …

    « Le kaki,

    son emblème _ tiens donc ! _,

    est tout en rondeur et densité,

    peau tendue,

    lanterne de jour chargée d’huile sonore

    _ la prose de Florian Rodari est somptueuse, elle aussi, de beauté !

    …

    Et riche d’une plénitude

    _ voilà le mot ; une plénitude qui n’en finit pas de vibrer, de prodiguer, de se répandre (et partager ; comme le plus et mieux « vivant » du « vivant » !) _

    qui n’est même pas suffisante, dirait-on« 

    _ ce qui serait fatuité, en effet ; et fermeture (niaise) sur soi.

    …
    « Il faut que cette dernière à son tour déborde,

    éclate

    _ comme la grenade-fruit

    (et TOUT fruit, d’ailleurs…) _,

    se répande au dehors

    _ de soi : c’est la fonction même de tout vivant ;

    ainsi que du « vivre » bien compris lui-même !!! _,

    comme la pulpe d’une grenade _ nous y voici donc ! _,

    en surcroît de lumière« , page 65.
    …

    Suivent de très belles pages, encore, sur ce que la discipline

    _ mais ouverte, jamais (re-)fermée sur soi _

    du dessin

    apporte au travail propre

    _ saturé ; mais toujours dans le plus extrême souci de la justesse ! _

    de la couleur…

    …

    Par exemple, page 69, cette notation-ci :

    « Si on y regarde de près,

    on constate que les formes sont jetées dans l’espace sans repère fixe.

    Il n’y a pas de sol _ sur ces feuilles (de papier) _,

    pas vraiment de ciel,

    pas de point de point de fuite.

    …

    Les motifs _ arbres, coquilles, fleurs, nature morte _

    _ still alive, à l’anglaise, faut-il dire ici bien plutôt ! _

    paraissent avoir été soulevés de terre

    _ mais oui ! par la puissance  de la joie ! _

    par le tourbillon lumineux qui les emporte,

    les allège

    _ cf les analyses infiniment justes, elles aussi, d’Alain Madeleine-Perdrillat, en sa contribution (« un travail d’éclaircie » !) _,

    les rend à l’air libre »

    _ une composante essentielle du regard sur la vie ;

    et le « vivre » même,

    d’Anne-Marie Jaccottet…

    …

    « Néanmoins

    _ et c’est à cette remarque là,

    quant à la fonction du dessin dans cette œuvre bien personnelle-ci,

    que je veux en venir,

    dans l’analyse étonnante de précision (et délicatesse) si profondément juste qu’en fournit ici Florian Rodari _

    …

    l’artiste se doit de retenir _ vaudoisement ? _ cet élan _ de (ou dans) l’intensité de la couleur _

    pour que chaque chose dessinée conserve un poids

    _ et ne s’envole pas, dans l’empyrée de l’azur (du ciel)… _

    sur le papier _ même ; déjà, encore, et toujours ;

    …

    et ne disparaisse pas complètement au regard

    _ comme l’image photographique dans le processus (sans cesse plus avant) d’agrandissement

    (en anglais « blow-up« ),

    sous le regard du héros du film (londonien) de même titre de Michelangelo Antonioni, en 1966… _ ;

    …

    et ne disparaisse pas complètement au regard« …

    _ certes !

    …

    Pour éviter l’abîme de pareille « dissolution »,

    « le crayon travaille à cela

    par petits bonds rapprochés,

    par des ruptures vives,

    des appuis variés

    qui permettent de reconstituer

    _ c’est là le sol commun partagé ;

    cf l’œuvre de Jacques Rancière : « Le Partage du sensible » _ :

    …

    la vérité visuelle

    _ c’est capital _

    au terme d’une série de peits gestes comme scandés

    _ ou dansés.

    …
    Avec ce résultat que

    « l’œil goûte alors pleinement l’illusion _ de la perception première _ reconquise

    au gré de ces déplacements«  de la main de l’artiste ; il ne s’agit jamais de fuir…

    …

    C’est superbement analysé, page 69.

    …

    De même,

    encore,

    de magnifiques notations sur « une sorte de porosité

    qui permet de circuler _ dans les paysages, comme das les natures mortes, d’Anne-Marie Jaccottet _ sans entrave,

    d’aller sans cesse du dehors à l’intérieur,

    par des passages qui n’arrêtent pas

    _ peau, treillis, portières, lisières, corbeilles, contenant sans enfermer. »

    …

    En « laissant en blanc certaines parties sur lesquelles reviennent des traits de crayon »,

    « l’intention _ analyse page 70 Florian Rodari _ est de permettre au regard _ du spectateur _

    de passer vite

    d’un plan à l’autre,

    de suivre _ vivement _ le mouvement _ vibrillonnant _ de la lumière

    qui court à l’arête,

    bondit d’objet à objet

    _ comme notre regard quand il est au plus vif de son activité perceptive _,

    franchit la distance sans s’arrêter à la nature de l’obstacle.« 

    …

    Ce qui vaut ce commentaire de Florian Rodari :

    « Beau souci du peintre :

    ne pas s’attarder,

    garder _ seulement ; et c’est considérable ! _ le sentiment de la minute heureuse.« 

    …

    C’est gagné !

    Pour ma part, je m’y sens assez proche des univers charnels colorés

    et de Matisse, et de Bonnard…

    …
    Une dernière notation, encore, page 73,

    et à propos, cette fois,

    des « assemblages » de circonstance,

    des objets « réunis » dans les « natures mortes » _ et qui le sont si peu : avec quels teints resplendissent-elles à la lumière !.. _ d’Anne-Marie Jaccottet :

    …

    « les rencontres résultent d’un regard flottant,

    qui profite d’affinités _ seulement _ possibles

    _ en un « jeu » toujours _ fondamentalement ! _ ouvert,

    et jamais « figé »… ;

    …

    heureuses,

    mais jamais préconçues. »

    …

    « On ne songe pas un instant que leur réunion ait coûté beaucoup d’effort :

    cela est venu d’un coup, comme une évidence

    _ légère, infiniment…

    …

    A partir de là reste au peintre

    à justifier leur présence commune ;

    le lien entre eux étant ténu,

    de circonstance

    _ comme presque tout ! _,

    le langage qui évoque cela est marqué de la même fragilité.

    …

    D’abord, l’appui est comme rétif :

    point de masse,

    pas de couléees ou de surcharges ;

    à peine un contact

    qui ne doit pas masquer le grain,

    et le pinceau se retire.
    …
    On sent bien qu’il faut travailler vite et juste

    _ absolument : « jamais plus de deux heures »,

    dit elle-même Anne-Marie Jaccottet à Alain Paire, page 90 _,

    …

    faute de quoi la vision risquerait de s’embuer ;

    …

    l’éclat

    _ objet capital ! _

    de s’alourdir.

    …

    C’est pourquoi elle avance par petites touches

    chargées d’un peu de pigment

    et de beaucoup d’eau,

    transvasant cette lumière liquide

    en taches rapides sur le blanc.
    …
    On devine les risques de ratage,

    le découragement possible.
    …
    On mesure l’attention portée à ces gestes, condensés,

    à ces traits brefs, tendus,

    d’infinie légèreté,

    pour que toute la feuille demeure parcourue d’un bout à l’autre

    du même frisson.« 

    …

    A la fois un « parcours«  (de la feuille, tranquille, immobile, elle)

    et un « frisson«  de vie la plus intense (convoquée ; et rencontrée).

    …

    D’où le splendide « air de réalité » qui vient sous la plume du philosophe Alain, en un texte spécialement adressé  à l’artiste par Friedhelm Kemp (« le premier traducteur de Philippe en allemand« , ainsi que le narre Anne-Marie elle-même, à la page 89, en son « entretien » avec Alain Paire, pages 89-90 , et qui , de fait, semblait « écrit pour elle » ! :

    …

    « Quelqu’un disait : « J’ai remarqué, comme je m’exerçais à reproduire par le dessin, soit des rochers, soit un profil de montagne, soit un arbre, qu’on ne peut changer la moindre chose en ces formes de hasard, sans perdre aussi cet air de réalité, qui est ce que l’on cherche« . Cette remarque conduit fort loin _ s’amuse à constater le pourtant rationaliste philosophe…  (…) Deux vagues se ressemblent ; mais cela c’est une idée ; c’est le sceau de l’esprit. Deux vagues réelles _ non plus que deux feuilles de marronnier, selon le leibnizien principe des indiscernables _ ne se ressemblent jamais. L’esprit remarque encore cela, et cherche la différence ; c’est encore le sceau de l’esprit _ analyse Alain _ ; cette pensée se voit aussi bien que l’autre ; il ne faut point penser, il faut copier ; il faut suivre cette ligne de la crête, cette inégalité de la pierre, cette torsion de la branche ; nul ne peut ici inventer. L’esprit _ de celui qui « représente » _ trouve ici sa négation et son contraire _ et l’artiste (qui « figure ») doit faire preuve de la plus grande humilité. Les actions de pluie, de neige, de vent _ de la nature, avec le jeu comportant de l’aléatoire, de ses forces (ou un clinamen) _ qui ont dessiné cette crête, ne sont point formulables _ ni calculables ( à l’identique) _ ; c’est l’événement tout nu _ qui impose (joyeuse, pour Anne-Marie) humilité à l’esprit (et elle s’en amuse). Pourquoi ainsi et non autrement ? il n’y a point de réponse _ c’est-à-dire pas de raison suffisante, pour la finitude d’un esprit humain… Rien n’est cherché ni pensé…« , disait Alain…

    Et Anne-Marie de commenter : « N’est-ce pas merveilleux ?« …

    …

    Quant à cet « entretien«  _ des pages 85 à 102 _ d’Alain Paire avec Anne-Marie Jaccottet, en mars 2008, à Grignan,

    il ne présente à mes yeux qu’un seul défaut :

    la frustration qu’engendre sa trop grande brièveté :

    …

    écouter détailler par le menu

    la pratique de l’artiste,

    et en son atelier même,

    est tellement fructueux

    et passionnant : c’est un trésor…

    …

    Au final,

    et dans toute sa (profonde) modestie,

    mais dans la grandeur (de haute altitude) de sa probité _ de personne et d’artiste _,

    …

    Anne-Marie Jaccottet,

    en son tranquille mais (très) exigeant _ pour lui-même _ travail d’artiste,

    en son jardin clos de Grignan

    _ mais pas si clos que cela :

    bien se souvenir, à cet égard, de la parole (d’expert ; et indépendamment de sa « proximité » personnelle) de Philippe Jaccottet, page 26 de cet « immense » (petit) grand livre :

    …

    « Mais dans un jardin clos

    où une jardinière

    à la main de plus en plus sûre

    prépare inlassablement ses semis de formes et couleurs,

    …

    dans un très étroit espace

    sans grande apparence

    (sur lequel d’ailleurs aucun guide ni aucun panneau n’attire l’attention

    _ encore que ce livre après tout…),

    …

    il arrive que la clôture s’ouvre tout de même sur

    de grands espaces

    au moins pressentis,

    …

    sur

    des hauteurs et des profondeurs d’autant plus « vraies »

    qu’on n’avait pas voulu

    y parvenir.
    …
    Comme quand on s’avise, étonné,

    que le chant du merle _ qui l’habite, ce jardin, pour la première fois _

    est fait d’une matière

    aussi aigüe et pure

    que la clarté de la lune

    à laquelle on croirait qu’il l’adresse, un soir encore froid d’avril.
    …
    Alors, l’infime
    _ de ces aquarelles _

    devient beaucoup moins infime,

    l’insignifiant _ non pas... _

    beaucoup moins insignifiant

    qu’on l’aurait cru _ en faisant grossièrement (et gravement) erreur, ainsi…

    Mais il est toujours temps, tant que l’on est vivant soi-même du moins,

    de corriger

    pareilles « erreurs »

    d’appréciation...
    …

    Les fragiles outils de l’art _ de l’artiste plasticienne en l’occurrence _

    le crayon, la plume, le pinceau

    peuvent  donc _ en effet ! _

    cela,

    tout de même

    en de certaines mains« …

    …

    nous a indiqué discrètement, mais fort clairement, tout de même,

    Philippe Jaccottet,

    aux pages 27-28

    de ce grand (petit) livre-album d’aquarelles et dessins,

    sans tapage.

    …

    Pour finir,

    je voudrais seulement établir la liste des noms d’artistes,

    auxquels,

    sans rien revendiquer,

    sinon qu’amour ou amitié (du seul ordre de l’intimité)

    pour ce qu’ils donnent, ou ont donné (en _ et par _ œuvres ; qui demeurent un peu…),

    …

    Anne-Marie Jaccottet fait,

    au passage et à l’occasion,

    référence,

    en son « entretien » amical,

    avec Alain Paire ;

    …

    et dans le simple ordre de leur apparition,

    au simple « hasard », en quelque sorte, de l’« entretien«  :

    …

    Franz Hals, Teniers,

    Morandi _ « Il ne faut pas qu’il y ait trop de préparatifs, ni trop bien disposer les objets à peindre _ le contraire de Morandi, par exemple, pour évoquer un aussi grand nom ! », dit-elle, page 86 _,

    Dubuffet _ le « Prospectus aux amateurs en tout genre » : « dont je lisais des passages à mes parents, quand j’étudiais les Beaux-Arts à Lausanne, rien que pour les étonner ! », dit-elle, page 89 _,

    …

    son père  _ M. Haesler, « à l’origine graveur » et qui « regrettait de n’avoir pu se consacrer au dessin«  _,

    …

    Marcel Poncet _ « un professeur merveilleux«  : il en faut ! _,

    Maurice Denis _ dont Marcel Poncet « avait épousé une des filles ; mais sa peinture était aux antipodes de celle de son beau-père, proche d’un Soutine qui aurait regardé Cézanne, disons » _,

    Soutine,

    Cézanne _ donc _,

    Casimir Reymond _ « artiste de talent«  dont « les cours de sculpture » l’« ennuyaient » : « il était aussi froid et doctoral que Poncet pouvait être explosif » _,

    Bonnard, Vuillard _ « qui compteront beaucoup pour moi« , dit-elle, page 94 _,

    Chardin, Corot _ dont « les natures mortes« , de l’un, « les œuvres« , de l’autre, « me touchaient particulièrement« , dit-elle, page 94 _,

    …

    Palézieux _ « notre grand ami« , « grâce auquel j’ai osé me mettre à l’aquarelle«  :

    « il m’avait vue travailler, il avait compris tout de suite que l’aquarelle conviendrait à mon goût pour la spontanéité et le travail rapide _ ce qui ne veut pas dire bâclé _ et mon désir de préserver la fraîcheur de l’émotion« , page 96 ;

    et : « Palézieux, encore lui, m’a appris l’importance de la qualité des papiers, plus encore celle des couleurs, où il fallait s’en tenir aux meilleurs« , page 96, encore _,

    …

    Turner, et à nouveau Cézanne _ dont les aquarelles sont « admirées » _,

    Charles Chinet _ « peintre vaudois » auquel Palézieux prêtait la « petite maison » qu’il avait achetée, « à son tour« , à Grignan ; « lui et sa femme sont aussi devenus pour nous de grands amis » :

    « quelquefois je suis allée avec lui sur le motif ; et je le revois encore peignant en plein été sous le soleil, sans couvre-chef, alors que je me tenais prudemment à l’ombre ; comme il n’était plus tout jeune, j’avais peur pour lui d’une insolation. Mais il était tellement exalté par la beauté du paysage que lui, si sage et si pondéré de nature, devenait presque aussi fou que Van Gogn autrefois dans les environs d’Arles » _,

    Gérald Goy _ « venu » (après Charles Chinet), lui aussi, à Grignan : « un véritable magicien du pastel » _,

    Italo de Grandi _ « pour qui Grignan a été aussi une riche source d’inspiration » :

    « Tous ces peintres, vaudois de naissance ou, pour Italo, d’adoption,

    avaient en commun le goût des oeuvres intimes, de la discrétion, des couleurs plutôt sourdes ;

    c’étaient de lointains descendants de Corot et de Chardin, justement,

    et de grands admirateurs des silences de Morandi« , pages 100 et 101 _,

    …

    Matisse _ « Oui, j’admire infiniment l’œuvre de Matisse :

    pour son génie du blanc dans le dessin,

    pour l’éclat de ses couleurs;

    mais aussi pour l’intelligence de ce qu’il a éctit sur la peinture,

    que j’ai relu souvent« , page 101 _,

    …

    Jean-Claude Hesselbarth _ « un peintre résolument abstrait » ; « et qui, lui, n’a pas peur des couleurs éclatantes, explosives, quelquefois même dissonantes ! (Ce qui me va très bien aussi).

    C’est comme si un petit ensemble de jazz était venu remplacer le quatuor à cordes plutôt grave et mesuré de nos autres amis !« , page 101, toujours _,

    « L’art abstrait ne vous fait donc pas peur ?« , déclare alors Alain Paire…
    …

    « Pas le moins du monde ! Il me semble que pour les abstraits comme pour les figuratifs, les problèmes _ esthétiques _ sont les mêmes. »

    …

    Et Anne-Marie Jaccottet de citer _ parmi les « admirés«  ici, en la « contrée » des « abstraits » _

    « Entre beaucoup,

    Sonia Delaunay, pour ses couleurs éclatantes,

    le premier Kandinsky,

    Pollock même,

    Rothko tout particulièrement« , page 102…

    …

    Avant de conclure,

    en réponse à la question : « Et les performances, les installations, qu’en pensez-vous ? »

    …

    « Il doit y en avoir qui méritent l’attention, j’imagine…

    …

    Mais offrez-moi plutôt le voyage de Winterthour,

    que j’aille revoir

    chez les Reinhart

    cette petite « nature morte aux prunes » de Chardin

    qui est un des tableaux que j’aime le plus au monde… »

    …

    Un très grand (petit) livre, donc (à la Dogana),

    et une très grande œuvre _ que celle d’aquarelle et de dessin d’Anne-Marie Jaccottet _,

    toute de modestie discrète,

    mais fermement tissée de probité puissante,

    quant à la beauté _ et au sens _ de ce que peut être un Art

    face au monde, aux choses, aux êtres

    rencontrés…

    …

    De quoi méditer aussi

    _ en plus de s’en réjouir ! _

    quand culbutent certaines valeurs

    socio-économico-politico-médiatico civilisationnelles

    dans un monde

    _ nihiliste ; et « pornographisé » :

    faute, aussi _ ou surtout ! _ d’art, et très, très « pressé » ,

    on « instrumentalise » « à tire-larigot »,

    par les temps qui courent..

    …

    (cf mes deux articles des 22 et 23 décembre, à propos de « E-Love _ petit marketing de la rencontre » :

    « Le “bisque ! bisque ! rage !” de Dominique Baqué (”E-Love”) : l’impasse (amoureuse) du rien que sexe, ou l’avènement tranquille du pornographique (sur la “liquidation” du sentiment _ et de la personne)«  ;

    et « Le “n’apprendre qu’à corps (et âme) perdu(s)” _ ou “penser (enfin !) par soi-même” de Dominique Baqué : leçon de méthodologie sur l’expérience “personnelle)” _ :

    …

    dans un monde nihiliste et « pornographisé, donc,

    qui n’a guère

    ni sa tête,

    ni le reste

    de son corps,

    à sa place…

    …

    …
    Titus Curiosus, ce 29 décembre 2008