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  • Vie de Paul Valéry : Idéal d’Art et économie du quotidien _ un exemple

    Paul Valéry (Sète, 30 octobre 1871 – Paris, 20 juillet 1945) est probablement le « contemporain capital«  _ selon une expression de Michel Jarrety en son indispensable biographie : Paul Valéry, parue aux Éditions Fayard au mois de mars 2008, en ses 1366 pages : on y apprend beaucoup, beaucoup, et pas seulement de cet immense poète et poïéticien ! (et jusqu’en ses impasses…) _ du siècle passé (du moins sa première moitié) en France.

    …

    Et si je me suis personnellement attelé à cette somme, somptueuse qu’est cette biographie de 1366 pages de Paul Valéry par Michel Jarrety _ une merveille de lumières tant sur l’artiste que sur son époque : que de rencontres importantes celui-ci fait ! que de perspectives son inlassable penser (auroral !) sait tracer ! _,

    outre que je suis un passionné de l’œuvre multiforme (et trans-genres) de Valéry (en plus de la sensualité sidérante, comprimée à en rompre, de sa poésie : Charmes !),

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    c’est dans le cadre de mes recherches _ estivales _ sur un musicien lui aussi fondamental, en sa magnifique singularité et originalité foncière _ qu’on se le dise ! approfondies en la solitude volontairement assumée de sa méditation-création-composition ! _, et passionnément épris de poésie _ il réfère très explicitement la plupart de ses œuvres de musique à des pièces de poésie ! _ : Lucien Durosoir,

    presque parfait contemporain de Paul Valéry : Boulogne-sur-Seine, 5 décembre 1878 – Bélus (près Peyrehorade, dans les Landes), 4 décembre 1955 _ cf mes articles Musique d’après la guerre et le “continent Durosoir” livre de nouvelles merveilles : fabuleuse “Jouvence” (CD Alpha 164) !!!… J’y reviendrai ! _ ;

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    dont il faut remarquer, toutefois, l’exacte dissymétrie des parcours artistiques : c’est entre 1900 et 1914 que le violon de Lucien Durosoir brille sur les scènes du monde, de par toute l’Europe (de Berlin et Vienne à Moscou), alors que Paul Valéry, lui, alors produit (et publie) peu et, à part son office de lecteur d’Édouard Lebey, le patron de Havas, se cantonne quasi exclusivement à son antre familial ; tandis que l’après-Guerre voit le (très brillant) devenir mondain et européen (notamment en ses activités internationales au profit des institutions culturelles de la S.D.N.) de Paul Valéry, quand Lucien Durosoir, renonçant à poursuivre sa carrière de virtuose du violon, se consacre, lui, quasi exclusivement _ pardon du pléonasme _ à la création-composition musicale (aux œuvres peaufinées, parfaites !), ne laissant apparaître au concert,

    et encore plus souvent privés _ le 25 octobre 1924, pour la sonate pour violon & piano Le Lis + le Quatuor à cordes n°2 ; le 6 novembre 1929, pour Idylle (pour quatuor de flûte, clarinette, cor & basson) ainsi que Rêve (pour violon & piano) ; le 11 juin 1933, pour Oisillon bleu (pour violon & piano) + le Quintette avec piano ; et le 19 juin 1934 pour la sonate pour piano Aube + Improvisation, Maïade & Divertissement (pour violoncelle & piano) + le Quatuor à cordes n°3) _

    que publics ! _ le 10 novembre 1920, pour Poème (pour violon, alto & orchestre) ; le 2 février 1922, pour le Quatuor à cordes n°1 ; et le 21 octobre 1930, pour Caprice (pur violoncelle et harpe) + le Quintette avec piano… _,

    qu’une petite proportion de ses œuvres (moins du tiers) ;

    aucune de ses œuvres ne connaissant la publication en partition…

    …

    Le souci de la diffusion et de la réception n’est pas son fort : Lucien (survivant de la Guerre et des tranchées) se concentre entièrement sur le travail (seul sacré) de création.

    …

    Ce qu’il y a de commun à Lucien Durosoir et Paul Valéry en tant qu’artistes _ et à quoi tous deux doivent très concrètement impérativement « répondre«  au fil du quotidien de leurs vies (et travail de création) _, c’est la situation (reçue) et l’impulsion (creusée) très féconde _ surtout ! _ de la « tension » entre un très puissant et authentiquissime « Idéal d’Art » et l’obligation d’assumer les nécessités du quotidien : pour lesquelles ces deux artistes si singulièrement créateurs vont fournir, au même moment (= l’après Grande Guerre ; on ne sait pas encore que ce sera un Entre-Deux-Guerres : à partir de 1919), deux réponses absolument dissymétriques, donc…

    …

    Concrètement,

    Paul Valéry doit faire face au changement de situation que lui impose le décès de son Patron (depuis 1900), Édouard Lebey, le 14 février 1922, avec la perte du salaire (confortable) que celui-ci lui assurait ;

    et Lucien Durosoir, lui, doit,

    d’une part, surmonter le traumatisme violentissime (et pour jamais !) des tranchées, au quotidien, de 1914 à 1918 _ assez loin de ce que vivait (et de ce dont pouvait se faire une « idée » !) « l’arrière«  !.. _ ;

    puis, d’autre part, le devoir filial de s’occuper, et au quotidien, de sa mère, devenue totalement impotente en décembre 1921 (de santé très fragilisée, elle ne peut plus désormais se déplacer qu’en fauteuil roulant) :

    …

    telles sont _ et quasiment au même moment : décembre 1921 et février 1922 ! _ les circonstances _ contingentes _ que l’un et l’autre rencontrent (et doivent affronter-surmonter) sur le chemin de leur devenir artistique ; et les réalités avec lesquelles « doit faire avec« , aussi, leur « Idéal » du Moi, qui se trouve être aussi, pour chacun d’eux, un « Idéal d’Art » ! : d’où l’apport de leur confrontation-comparaison ici…

    …

    Si Luc et Georgie Durosoir emploient fréquemment le mot d’ »ermitage » pour le choix de Lucien Durosoir de venir vivre (et écrire de la musique) bien loin du monde des concerts (et de ses mondanités afférentes…) de Paris, en l’occurrence à Bélus _ ce très verdoyant oppidum arboré de l’extrémité occidentale de la Chalosse _, en 1926 _ il s’y installe avec sa mère le 4 septembre _,

    …

    et une fois qu’il aura définitivement renoncé _ en décembre 1921 _ aux perspectives de « reprise » de sa carrière de concertiste virtuose du violon _ quand il renonce au contrat qu’il devait signer avec l’Orchestre Symphonique de Boston, que dirige son ami Pierre Monteux ; cf sur cela mon article juste précédent, du 29 juillet dernier : le “continent Durosoir” livre de nouvelles merveilles : fabuleuse “Jouvence” (CD Alpha 164) !!! ; il devait signer ce contrat le lendemain de l’accident rendant à jamais sa mère impotente ; et ne partira donc pas, ni alors, ni jamais, en Amérique ! _ ;

    on voit comment, dans son cas, se tissent les rapports entre le parcours artistique et les circonstances à assumer-surmonter ;

    …

    Paul Valéry, lui,

    va assez vite _ cela lui est quasi consubstantiel, toutefois : dès son installation à Paris en mars 1894, et l’existence assez difficile qu’il y mène, même aidé par les subsides (indispensables) que lui font parvenir sa mère et son frère aîné… _ se trouver partagé « entre la volonté de se préserver » et « d’écrire pour soi« , d’une part _ ce qui prédomine les dix-sept premières années de son mariage, de 1900 à 1917 _ ;

    « et la nécessité _ pour assurer sa vie et celle de sa famille : il se marie le 29 mai 1900 avec Jeannie Gobillard, une nièce de Berthe Morisot, et ils ont bientôt leurs deux premiers enfants, Claude et Agathe ; mais la santé fléchissante de son « Patron » (il l’est devenu le 1er août 1900), Édouard Lebey (que les ennuis de santé avaient contraint à prendre un peu de recul avec la direction de l’Agence Havas…), l’oblige à envisager pour son futur d’autres « ressources » financières… _ d’écrire pour autrui _ et de publier », d’autre part…

    …

    Du côté de sa nécessité intérieure et de sa priorité d’auteur (même secrète : il ne s’en confie qu’à des amis proches : Pierre Louÿs, André Gide _ ils l’avaient poussé et encouragé puissamment à écrire ! et leur impulsion, à tous deux, avait été, au départ, décisive ! ; même si, pour eux deux, l’objectif entendu était surtout de « publier«  !.. et se faire un nom dans le monde des Lettres… _, ou André Lebey, le neveu du « Patron« …)

    _ « Ces Cahiers sont mon vice !« , cite Michel Jarrety page 153 ; ou son « luxe«  prioritaire, vital !!! mais lui-même sait bien que ce « seul fil de ma vie, seul culte, seule morale, seul luxe, seul capital » n’en est pas moins, aussi, « sans doute placement à fonds perdu« , ainsi qu’il l’écrit à son ami André Lebey, en juillet 1906, et que le rapporte Michel Jarrety page 318 : un élément capital pour notre dossier, on le voit !.. ; mais Valéry assume cet « à fonds perdu«  !.. _,

    …

    se révèle ce que Michel Jarrety nomme très justement son « robinsonisme«  :

    …

    au moment de l’ouverture de « la légendaire série des Cahiers qu’il va tenir jusqu’à sa mort«  (page 151)

    _ soit un massif de « deux cent soixante Cahiers qui finira par compter près de trente mille pages« , page 152 : très probablement le Grand Œuvre de Paul Valéry ! même si encore très méconnu de nous : faute de nous y orienter assez clairement !.. _,

    en octobre 1894

    …

    _ et « pour un demi-siècle, un espace d’écriture privée vient de s’ouvrir _ et sa formidablement jouissive dynamique ! _, où la pensée ne se développe _ et c’est cette dynamique-ci qui le passionne… _ que selon des catégories personnelles _ c’est une condition sine qua non _, et ne s’exprime souvent que dans une langue faite pour soi, une manière d’idiolecte parfois, avec ses abréviations, ses sigles ou encore ses cryptages« , page 151 : soit la quintessence, si peu fréquentée encore aujourd’hui des lecteurs que nous sommes, en 2010, de l’œuvre de Valéry !!! _,

    …

    Paul Valéry « passe visiblement _ et pour lui seul _ du dehors du monde _ sans que jamais il se désintéresse, non plus, de « la marche » de celui-ci, bien loin de là ! ; ni de ses effets : Paul a pour une des tâches majeures auprès d’Édouard Lebey de lui lire le flux copieux des dépêches de l’Agence Havas, au fil des jours du monde, donc… _

    du dehors du monde, donc,

    au dedans de son univers personnel. C’est le laboratoire _ hyper-actif et admirable : génialissime ! _ de sa pensée en même temps que son atelier d’écritures : ici tout s’inscrit _ formidablement _ librement, se compose et se reprend _ sans cesse : extrêmement vivement ! _ dans la diversité de la réflexion et la spontanéité de l’en-avant » ;

    …

    d’autant que ces Cahiers « ne répondent à aucun genre » _ comme le souligne fort bien Michel Jarrety _ : « ils échappent au Journal » ; « ne ressortissent pas davantage à l’essai » ; ni « ne sont un _ simple _ espace préparatoire qui leur donnerait le statut de brouillon« … (toujours page 151) : c’est rien moins que le jardin secret de l’expérience « en-avant » du penser même, s’exerçant auroralement, de Valéry, bien loin des soucis (de « pose« , ainsi qu’il se le formule à lui-même) de la moindre communication à autrui, et publication, a fortiori, que ce soit…

    …

    Le « luxe« , oui, existentiellement nécessaire _ mais non narcissique ; à ambition d’impersonnalité universelle : les rapports entre intellect et affectivité sont complexes chez Paul Valéry ! de même que sa réticence (récurrente) aux philosophes, à Nietzsche ; et à Freud… _

    de son _ très élevé ! _ « Art » à lui : à l’instar _ pas moins ! _ d’un Léonard de Vinci ou d’un Descartes ; un « Art » (qui se veut an-historique ; autant qu’a-biographique) complètement solitaire et non public… Quel « luxe » ! en effet, que si haute exigence de l’exercice débridé et quasi sauvage de ce « penser » si volontairement exacerbé !..

    …
    Paul Valéry va y demeurer jusqu’à ses derniers jours extrêmement fidèle ; même si la vie (extérieure) qu’il mène dans les années trente l’amène à un peu plus de relâchement (et de moindre ambition, peut-être…) envers le travail de « penser » de ses Cahiers :

    …

    « Le délice _ voilà : Valéry est un délectueux du « penser«  ! _ de penser des idées vierges et d’apercevoir des relations non encore perçues, d’en défaire d’autres qui ne sont pas nécessaires, ne me séduit plus, ne me défend plus, ne me fortifie plus« , laissera-t-il échapper, en un moment d’abattement, en une lettre à Renée Vautier, le 28 mars 1932 _ page 822.

    …

    Et page 896, Michel Jarrety juge que, en 1934, « ce sont les dividendes de son œuvre passée qu’il engrange surtout _ voilà la nuance… _ désormais, car, pour le reste, son talent ne se monnaye plus qu’en petits écrits de commande, d’où la haute ambition de jadis s’est retirée sans qu’il se l’avoue » forcément, ou toujours… Alors, en effet, « depuis plus de dix ans que Charmes est paru, l’écriture poétique s’est tarie ; et la théorie même qu’il avait commencé d’exposer avec tant d’éclat en 1928, ne semble plus guère le solliciter ; en Valéry le poète s’est effacé devant le penseur du monde présent, le passeur de la culture en Europe, et l’orateur de la République« , page 901. Tout cela finit par le requérir trop, au point de finir par peser même sur l’enthousiasme des Cahiers…

    …

    D’autant que, de plus, « il n’appartient plus à ses amis _ à sa famille, cela fait assez longtemps, même si Michel Jarrety ne s’y attarde pas trop : Paul Valéry accordant aussi du temps à ses maîtresses successives : Catherine, Edmée, Renée, Émilie, Jeanne : entre 1920 et 1945… _, ni d’ailleurs _ et c’est ici l’aspect qui nous intéresse présentement, dans la perspective de l’écriture des Cahiers… _ non plus à lui-même« , page 903. C’est que « se ménager du temps est nécessaire pour l’esprit. Pour l’esprit, il faut du temps perdu« , ainsi que Paul Valéry le déclare à Dorothy Dudley au mois d’août 1935, page 942…

    Et choisir ses fatigues : il en est de plus saines que d’autres…

    …
    « Les questions _ ici _ abordées _ en ces si précieux Cahiers ! _ touchent aussi bien à son expression d’écrivain et à la théorie _ de la création, au-delà même de la seule littérature ; de la genèse même du « penser«  jaillissant… _ qu’elle lui inspire _ source de ce qui deviendra pour Paul Valéry la Poétique : un axe majeur (!) qui émerge de ce penser de l’Art, et quant au génie en acte ! _, qu’à l’analyse souvent très précise du langage, à la critique de la philosophie _ trop abstraite, trop coupée des « formes » (ou métaphores, dirais-je)… _, de l’Histoire _ trop tournée, telle qu’elle fonctionne alors du moins, vers un passé factuel pas assez repensé (encore alors : l’École des Annales naîtra cependant bientôt, dans les années trente…) par ses auteurs, et déjà fossilisé : passé ! ce passé… _ ou bien du roman _ arbitraire, lui : « La marquise sortit à cinq heures« … ; et donc sans assez de rigueur en pareille fantaisie trop relâchée… _, au phénomène du rêve et à la variation des processus mentaux, qu’à l’étude des mécaniques de l’Esprit et du Corps _ émotions, sensations, mémoire conscience _ à cet égard la position de Valéry quant aux travaux de Nietzsche et de Freud demanderait autant d’approfondissement et affinage que celle quant à son rapport à la philosophie de Bergson, un peu mieux approchée (sinon affrontée) par lui : Bergson et Valéry ont l’occasion de se rencontrer parfois (notamment à l’Académie française, à partir de 1925 : ils y seront collègues ; comme plus tard, au Collège de France)…

    …

    Valéry l’a lui-même écrit : « La  spécialité m’est impossible« … » ; et il s’entend lui opposer : « Vous n’êtes ni poète, ni philosophe, ni géomètre _ ni autre. Vous n’approfondissez rien _ ce que à quoi savent « se consacrer« , eux, les dits et reconnus « spécialistes » spécialisés (de la profession !), sachant, et rien qu’eux, creuser bien plus sérieusement leur sillon ! leur domaine d’autorité (et d’exclusivité sourcilleuse ! en conséquence de quoi…). De quel droit parlez-vous de ceci à quoi vous n’êtes pas exclusivement consacré ? » _ page 152. Valéry, lui, est, dans sa « robinsonade« , librement et parfaitement « trans-genres«  ! Quel « luxe«  ! donc : nous le constatons une fois de plus… Oui, Paul Valéry est un jouisseur de l’action (formidablement exigeante !) du « penser« …

    …

    C’est que, aussi, sa « maîtrise de soi par soi » qui caractérise son ambition intellectuelle, en « une sorte d’autothérapie où s’affirme la volonté de renforcer les défenses de l’intellect contre les menaces sentimentales que Madame de R. _ la baronne Sylvie de Rovira : adorée (désirée) sans qu’il ose se déclarer, en sa prime jeunesse, à Montpellier _ a si douloureusement, naguère, fait peser sur lui » _ cf l’épisode du choc salvateur de « la nuit de Gênes« , la (très dramatique) nuit du 4 au 5 octobre 1892, au palais de la Salita San Francesco, où habite sa tante Vittoria Cabella, la sœur de sa mère… _,

    …

    c’est que sa « maîtrise de soi par soi » qui caractérise son ambition intellectuelle

    « s’accompagne d’une volonté _ très sévère ! _ de dominer les connaissances reçues« , qui « donne aux Cahiers une allure rétrospectivement d’encyclopédie personnelle _ où les réponses sont souvent des questions » _ élément décisif ! de l’esprit valéryen ! Et que « constamment s’affirme le désir de forger ses propres instruments de pensée _ voilà ! _, de rompre avec toutes les idées reçues

    …

    _ à l’instar d’un Descartes, dont il admire tant le Discours de la méthode ; ou d’un Vinci : cela donnera son Introduction à la méthode de Léonard de Vinci, justement en 1894 : avec ce constat que « la recherche (de comment se forme sa propre œuvre : ici pour Léonard…) commence par l’abandon pénible des notions de gloire et des épithètes laudatives« , page 160 : « l’Introduction est une théorie de l’invention, une poétique générale _ voilà ! _ où se dessine _ comme exemplairement _ tout l’universel d’une fabrication« ... _

    …

    dans un mouvement de réappropriation _ de l’esprit _ que laisse parfaitement entendre la figure de celui que Valéry nommera le « puissant esprit », qui toujours « bat sa propre  monnaie, et ne tolère dans son secret empire que des pièces qui portent son propre signe »…«  : voilà donc la hauteur, valorisée, de l’ambition intellectuelle…

    …
    Et Michel Jarrety d’excellemment commenter, pages 152-153 :

    « La singularité et le sentiment essentiel d’être différent _ en partie du fait de ses ascendances et corse (Bastia) et italienne (Gênes), probablement : déjà en son enfance à Sète et à Montpellier _ que nous avons vu se faire très tôt chez le petit Paul prennent maintenant une dimension intellectuelle majeure. Mais également toujours existentielle« , souligne Michel Jarrety, qui apporte à ce dossier-ci une lettre, toujours en 1894 (le 10 novembre), de Paul Valéry à André Gide :

    …

    « Ce que je sais, c’est que je me sens réellement trop différent _ non peut-être que je le sois plus, mais que je le sente et tende à le sentir _ l’expression parle ! _ plus que n’importe qui _ des gens. Te rappelles-tu : je te disais abandonner les idées que j’avais dès que d’autres me semblaient les avoir. C’est toujours vrai. Je veux être maître chez moi« … Valéry n’est pas un ami du conformisme grégaire !

    D’où son « insularisme » ; et « robinsonisme« , donc : ce sont là des expressions siennes…

    …
    « Être maître chez soi, comprendre _ au tamis de son questionnement méthodique permanent propre _, et réinventer _ = jamais seulement adhérer, acquiescer, imiter, suivre _ : tel est son « robinsonisme » _ m’y revoilà donc ! _, selon un mot qu’il affectionne ; tel est aussi bien _ dès 1894, donc : Valéry a vingt-trois ans _ l’horizon des Cahiers où il écrit très tôt : « J’existe pour trouver quelque chose. » Innommé, ce quelque chose (…) définit l’en-avant _ follement audacieux (soit un « Idéal d’Art«  !) _ de l’entreprise » _ qui sera celle de l’axe majeur de sa vie.

    …

    Et Michel Jarrety de commenter ce qu’il nomme « l’authenticité«  de cette « manière d’autoportrait intellectuel« , dès 1894 : elle « vient tout entière de ce que l’auteur n’écrit que pour soi ; et que, dans le refus de se montrer, il échappe au péril de la pose. C’est une œuvre privée, séparée de l’œuvre publique«  ; et de commenter encore, toujours page 153 : « et du coup, les questions que celle-ci _ l’œuvre publique _ a reprises et rendues familières semblent souvent faire ici l’objet d’un traitement plus personnel encore, plus profond _ voilà ! _ et souvent plus caustique _ voilà ! il n’y a là nul garde-fou… _ où s’affirme la souveraineté d’un Je »

    …

    _ car dans le commerce humain, Paul Valéry est d’une (remarquablement égale) exquise amabilité ; jamais il ne se fâche, ne cherchant jamais à convaincre ; de même qu’il garde toujours à distance les opinions d’autrui : le charme (sans efforts, jamais, sur soi, de briller) de sa conversation, sera quasi unanimement apprécié ! Il lui devra sa réussite dans le « monde« , à partir de 1917, et les succès extraordinaires de sa carrière publique des années vingt et trente : élection à l’Académie française (le 19 novembre 1925) ; postes à diverses antennes de la S.D.N. ; administrateur du Centre universitaire méditerranéen de Nice (en 1933)  ; président de la Commission de synthèse de la coopération culturelle pour l’exposition universelle (en 1936) ; chaire de poétique au Collège de France (le 7 mars 1937)…

    ...
    Mais aussi « se découvre« , ainsi
    _ ici et à ce moment de sa vie : dès 1894 (dans sa chambre à la Pension de Madame Manton, rue Gay-Lussac) ; puis, encore, à partir de 1900 (chez lui, au domicile familial de la rue de Villejust) _, « la tension » qui marquera l’existence entière de Valéry _ jusqu’à l’organisation même de ses journées : le « penseur«  « à l’exercice«  se réservera dorénavant (dans le cercle familial et ailleurs : toujours !) les heures autour de l’aube pour l’aventure de sa recherche (et création) la plus personnelle, dans la solitude la plus lucidement claire (= « pure«  !) de ces petits matins ! tout au long de sa vie, avec une inflexible discipline de l’esprit ! et surtout avant que le reste de la maisonnée ne s’éveille et répande son tapage… ;

    …

    avec ce que lui-même nomme, en ses Cahiers, en 1938, une « exaspération de la répétition«  :

    « Je suis né, à vingt ans, exaspéré par la répétition _ c’est-à-dire contre la vie. Se lever, se rhabiller, manger, éliminer, se coucher _ et toujours ces saisons, ces astres. Et l’Histoire ! _ su par cœur. Jusqu’à la folie… Cette table se répète à mes yeux depuis 39 ans ! C’est pourquoi je ne puis souffrir les campagnes, les travaux de la terre, les sillons, l’attente des moissons« , page 1077 : c’est la gangue du déjà prévu (et de ce qu’il faut « suivre » ; ce à quoi il faut « se conformer » : végétativement !) qui l’exaspère !.. Et personnellement, je le comprends pour partager cette sorte de complexion impatiente de la « neuveté«  du vrai singulier ! à rencontrer ! _,

    …

    mais aussi « se découvre« , ainsi, « la tension » qui marquera l’existence entière de Valéry

    …

    entre _ d’une part _ la volonté de se préserver, d’écrire pour soi

    _ à sa table : cf ce mot terrible, page 1198, le mercredi 30 juin 1945, quand le docteur « Gutmann ordonne un  régime lacté, dresse un programme de soins complets, et surtout demande à Valéry de s’aliter. Or c’est à cela qu’il peine à se résoudre : « Mais me séparer de ma table _ d’écriture ! _, c’est me séparer de moi-même, se récrie-t-il. Je n’existe pas sans elle ». Le médecin insiste : on lui installera sur son lit une table d’hôpital. Jeannie _ Madame Valéry _ transporte dans sa chambre le cahier en cours _ voilà ! _, quelques livres, quelques cigarettes également qu’on rechigne à lui interdire ; et pour le reste, Gutmann le rassure : il ne lui demande que de s’aliter quelques jours. Pieux mensonge ? En tout cas, il ne se lèvera plus « , page 153… _,

    …

    et _ d’autre part _ la nécessité qui se fera jour par la suite

    _ pour trouver de quoi subvenir suffisamment confortablement aux besoins de sa famille, principalement : mais condition toujours relative et seconde, à laquelle Valéry ne se soumet que de mauvais gré, « à reculons« , et souvent avec retards… _

    d’écrire pour autrui _ et de publier », page 153 toujours :

    une articulation décidément cruciale !

    …

    Michel Jarrety compare alors _ en 1894, à l’ouverture des Cahiers _ le « rapport à l’œuvre » (ou au « Livre« ) de Paul Valéry à celui de Mallarmé _ ils sont alors très proches _ et précise ce qu’il qualifie, page 155, de leur « essentielle différence » :

    « alors que Mallarmé à tout sacrifié à son œuvre, le jeune Valéry qui commence ses Cahiers se soucie maintenant de renforcer davantage son pouvoir _ d’invention-création par l’esprit _ que de le traduire _ ce « pouvoir« -ci : poïétique, et au sens le plus large : au-delà tant du poème que de la littérature… ; on comprend pourquoi Paul Valéry donnera le nom de « Poétique«  à la chaire que lui offrira le Collège de France, en 1937 : voilà son objet tant principal que principiel : la genèse de la création du génie au travail… _

    …

    le jeune Valéry qui commence ses Cahiers se soucie maintenant de renforcer davantage son pouvoir

    que de le traduire en des livres _ bouclés, finis _,

    …

    et préfère déjà l’exercice _ infini, lui ; indéfiniment poursuivi et repris… _ de l’œuvre à son accomplissement«  _ fini : « la bêtise«  étant, comme souvent, « de conclure« … ; page 155 donc. Et on sait que la « bêtise » n’est « pas le fort«  de Monsieur Teste…

    …

    Michel Jarrety dira, page 709, que « le tableau que Paul Valéry brosse de la création littéraire _ tel est bien son objet : comprendre et éclairer ce processus imprévisible (= non mécanique ; non algoritmique) de création ! _ est finalement celui d’un ensemble d’aléas, d’obstacles, inégalement surmontés _ voilà : surmonter !!! _, et de repentirs _ aussi : certes ! _ où se sont manifestés tant de moi différents que la figure de l’auteur _ et son aura narcissique _ s’en trouve presque dissoute » _ c’est pré-foucaldien !..

    …

    Ce trait-ci _ de négligence relative de l’accomplissement du penser en œuvres achevées _

    distingue d’ailleurs

    celui _ Paul Valéry _ qui fut marqué à son départ par l’esthétique _ toute d’« évocations » approchées, sinon approximatives ; et toujours approchantes : à l’infini d’un sfumato… _ symboliste

    …

    _ et Michel Jarrety de citer, pages 1115-1116, un splendide article de Paul de Man (le futur grand ami de Jacques Derrida), venu assister à une conférence donnée à Bruxelles le 9 janvier 1942, par Paul Valéry (sur ses « souvenirs poétiques« ) ; et « recueillir » les « propos » du maître : l’article s’intitule « Paul Valéry et la poésie symboliste » et a paru dans l’édition des 10-11 janvier du Soir de Bruxelles :

    …

    « l‘article qu’il rédige ce jour-là demeure précieux par le témoignage qu’il nous offre de la découverte qu’une jeune intelligence, tout à coup, pouvait faire d’un vieil écrivain » ; j’y reviendrai un peu plus loin, tant je trouve sa teneur significativement pertinente quant au statut de l’Art et de son Idéal ! Disons pur le moment que selon Paul de Man, la « génération » de Paul Valéry (= la génération « du symbolisme« ), parvint à faire son salut, parce qu’elle trouva une valeur qui permettait de concentrer ses appétits spirituels » « _ il venait de préciser que « le symbolisme était un élargissement extraordinaire de la fonction artistique qui était appelée à embrasser toutes les branches et tous les secteurs de l’activité humaine« , page 1115. Et « cette valeur était l’art«  _ dont tant l’accomplissement, de la part de l’artiste, que le goût (pour accéder à ses jouissances), de la part du public, impliquaient le « respect pour certaines formes de l’intelligence humaine qui ne peuvent s’exercer que dans le calme et la sérénité » (et pas « l’agitation«  ! « grinçante«  et « mécanisée » « du monde moderne« …) ; « et ce respect, Paul Valéry l’a conservé ; et il reste l’élément principal de ses préoccupations et de ses actes. Et cela suffit à donner à cet homme, qu’on a voulu dépeindre comme frivole et léger, une gravité sans bornes lorsqu’il parle de certains aspects de la vie présente« , page 1116 _

    …

    et celui,

    qu’est le musicien amoureux de poésie : Lucien Durosoir,

    _ je poursuis, en filigrane, ici, ma comparaison de ces deux « formes«  de « génie créateur«  en cette première moitié du XXème siècle : deux artistes majeurs !.. et tous deux assumant (même si ce sera selon des formes différentes, et même dissymétriques, à la fin…) leur très puissante singularité ! _

    …

    qui se réfère, lui (en frontispice _ c’est à relever _ de beaucoup de ses œuvres musicales),

    au modèle d’œuvre _ achevée, au double sens du terme : et dans le temps, et dans la réalisation de son « Idéal artistique«  ! _ des Parnassiens (Leconte de Lisle et Hérédia),

    ou, aussi, de l’école romane (de Jean Moréas)

    en un geste que je qualifierai, pour l’instant, de « classicissant« … ; dans la valorisation d’un modèle (visé) achevé de « forme » (soit à l’inverse de l’inachevé et du sfumato ! symboliste…) ;

    même si « libre« , formidablement libre, dans le « jeu » vibrant de ses « mouvements » généreusement riches et puissants,

    et richement et puissamment contrapointés, en ce qui se tisse musicalement… _ j’y reviendrai : j’y travaille !

    …

    Même si les positions de l’écrivain-poète Paul Valéry

    et du musicien Lucien Durosoir

    se rejoignent, en revanche et aussi _ et c’est loin d’être négligeable _, sur la place qu’ils accordent au statut _ marginal ; sinon parasite ! _ de la « publication » du meilleur de leur travail : le succès public, la réception des œuvres, n’est, ni pour l’un, ni pour l’autre, leur criterium de valeur de l’Art !..

    …

    Ni pour Paul Valéry, ni pour Lucien Durosoir, publier n’est une fin _ et encore moins une priorité ! _ artistique ; mais menace bien plutôt, et même assez gravement, l’authenticité (= la « pureté« …) du travail de l’œuvre _ de la part de (par), et en l’artiste _ :

    …

    c’est en effet cette « authenticité«  _ et donc « pureté » ! Valéry engagera un vif débat sur ce qualificatif (et l’idée de « poésie pure« ) avec l’Abbé Brémond (suite à la parution d’un Avant-propos, ou préface, qui fait ainsi alors du bruit dans le Landerneau des Lettres, à un (médiocre) recueil de vers d’un jeune admirateur de ses propres vers, Lucien Fabre : Connaissance de la déesse, en avril 1920) ;

    et page 292 Michel Jarrety citait cette expression de 1904 : « seules restent donc paisibles les plus pures heures du petit matin, entre la lampe et le soleil, quand tout le monde dort encore«  à propos des conditions optimales que Valéry revendique pour le travail du penser (et écrire : les deux sont liés pour lui) en son dispositif de fécondité créative… _,

    …

    c’est en effet cette « authenticité » _ et « pureté » ! _

    qui constitue, et cela, pour l’un, Valéry, comme pour l’autre, Durosoir _ avec la même probité envers l’« Idéal » poétique artistique _, la valeur première pour ces deux créateurs éminemment singuliers, chacun en leur art _ et en leur poïétique ! où se déploie et s’épanouit (en un « jeu » poursuivi, subtilement ajointé, de « formes« …) leur « génie« … _, et si parfaitement originaux : hors écoles et hors courants…

    …

    Je reviens à la « tension » chez Paul Valéry entre ce que j’ai qualifié plus haut d’un « très puissant et authentiquissime « Idéal d’Art » », d’une part,

    et, d’autre part, « l’obligation d’assumer les nécessités du quotidien« , qui va donner occasion à certains malentendus, et même d’acerbes critiques _ pittoresques : on va le découvrir _ de quelques uns…

    …
    Paul Valéry,

    dont le tempérament (de « sourcier » amoureux surtout des « départs » ; et « exaspéré de la répétition » : à l’identique !..) lui fait privilégier les « commencements » aux « poursuites », « continuations » et, a fortiori, « achèvements » et « terminaisons », ainsi que nous venons de le voir

    …

    _ « Valéry est l’homme de l’entame et du commencement, de la note et du fragment« , dit Michel Jarrety page 162… ; après, il lui faudra, non sans efforts contre lui-même,« ajointer«  et « classer«  ;

    et « toute sa difficulté à écrire tiendra souvent au très haut horizon qu’il s’assigne d’abord, avant de laisser inachevés bien des textes _ soit d’assumer de bout en bout (= jusqu’au bout d’une œuvre qu’il pût considérer comme enfin achevée !) pareil différentiel de tension ! _, faute d’avoir su les conduire à la perfection qu’il aurait souhaité leur donner«  ;

    et « cette modestie est l’autre face de son orgueil« , commente parfaitement justement Michel Jarrety, page 207 :

    …

    Paul Valéry n’est ainsi « homme de lettres«  (« il n’a pas envie de faire de livre« , page 212),

    ou même poète (!),

    que « par raccroc« 

    …

    (cf cet extrait, page 535, du Journal de Gide, rapportant ces mots de Paul Valéry lors d’une conversation entre eux le 20 décembre 1922 : « On veut que je représente la poésie française. On me prend pour un poète ! Mais je m’en fous, moi, de la poésie. Elle ne m’intéresse que par raccroc. C’est par accident que j’ai écrit des vers. Je serais exactement le même si je ne les avais pas écrits« …) : Paul Valéry est d’abord et fondamentalement un penseur du penser,

    en sa fondamentale intrépidité !..

    …

    Ou un poéticien _ à travers le jeu de la concrétude des formes

    en déplacement (tectonique)…

    …

    Voilà de quoi soumettre et à Michel Deguy, et à Martin Rueff ;

    cf mes articles « la situation de l’artiste vrai en colère devant le marchandising du “culturel” : la poétique de Michel Deguy portée à la pleine lumière par Martin Rueff _ deuxième parution »

    et « De Troie en flammes à la nouvelle Rome : l’admirable “How to read” les poèmes de Michel Deguy de Martin Rueff _ ou surmonter l’abominable détresse du désamour de la langue« …

    …

    Et même,

    pour me recentrer sur les tendances parfois apparemment velléitaires de Valéry (« Son caractère le porte à la velléité« , insiste Michel Jarrety, page 519, en commentant des remarques de Catherine Pozzi : « le curieux de l’esprit valéryen, c’est qu’il est capable de partir pour une découverte extraordinaire et qu’il se perd (et l’oublie) au bout de quelques pas ; même qu’il ne la voit plus. L’esprit sans volonté, étincelles sans effet«  ; et celle-ci ajoutant alors, pro domo : « Il savait bien qu’il lui fallait une volonté et un esprit de renfort »… : de fait, Valéry lui confie alors la tâche de « mettre de l’ordre«  dans ses si précieux Cahiers !.. ; lui préférant continuer de se consacrer exclusivement à la continuation, aurorale, de leur écriture !!! à l’invention-création ! plutôt qu’à quelque (re-)mise en ordre),

    …

    Paul Valéry confiera (cf page 402) à son ami le peintre Jacques-Émile Blanche, en une conversation que celui-ci rapportera,

    cette distinction-ci de sa personnalité :

    « Personne ne peut influer sur ma pensée ; mais en ce qui concerne mon comportement dans la vie, je reste sans volonté, j’obéis«  : c’était à propos de sa « conversion« , vers 1917, « en homme de salon« , par les soins, aux tous débuts, de Madame Mühlfeld (dite « la Sorcière«  : Jeanne Meyer, épouse de Lucien Mühlfeld ; puis, devenue veuve, de Pierre Blanchenay : ce sera une amie très fidèle de Paul Valéry…) :

    …

    de bonne compagnie, et merveilleux causeur,

    l’indifférence (voire un certain je-m’en-foutisme : une façon à lui de prendre du recul, de la hauteur, surtout… eu égard à la dynamique verticale de son « Idéal d’Art«  !) de Paul Valéry,

    le laisse être entraîné dans l’action (et « le monde«  ; en le distinguant de l’esprit !) où d’autres que lui veulent (assez fort) l’amener… :

    …

    Michel Jarrety commente ici, pages 406-407 :

    « En quelques semaines _ en 1917 : loin du front, il est vrai… : Paul Valéry se rend la première fois dans le salon de Madame Mühlfeld le 5 juin 1917 (cf page 402) _,

    la vie de Valéry a basculé de la quasi réclusion _ rue de Villejust _ aux mondanités«  ;

    …

    « c’est comme une métamorphose« …

    …

    _ ce que Michel Jarrety caractérise dans la découpe de sa biographie, comme la phase du « retour (1917-1926)«  de Paul Valéry à la publication de ses œuvres (1926 étant l’année de son « apothéose« ), mettant fin à la phase du « repli (1897-1917)« , ou maturation relativement secrète de la créativité valéryenne… _ ;

    …

    et un peu plus tard, Valéry lui-même dira (la citation se trouve pages 406-407) de cette part, ici, des mondanités :

    « vers le soir, depuis 1918-1919, je n’ai pas envie de travailler. J’ai eu mon matin si cher, et il me plaît _ c’est un critère très fort en lui ! _ de ne pas demeurer sans conversation, sans l’imprévu (limité), les formes et les libertés mondaines, etc.«  (Valéry est aussi un boulimique de curiosité ! tous azimuts ; y compris ce « monde« -là…) ;

    …
    même si, plus encore et surtout,

    « c’est aussi qu’il songe à l’avenir. Sa situation financière est suspendue à la santé du Patron«  (ce sera le 14 février 1922 que disparaîtra son employeur, Édouard Lebey, l’ancien patron de l’agence Havas, qui l’employait comme secrétaire particulier quelques heures par jour (entre dix heures et treize heures, surtout), depuis le 1er août  1900 ; et lui laissait aussi pas mal de temps libre) ; et, lui, Paul Valéry, « d’un jour à l’autre, peut être amené à vivre de sa plume » exclusivement, désormais… : cela le travaille, sinon le ronge…

    …

    Valéry confie à Jacques-Émile Blanche, qui le rapporte (page 442) : « Ma situation est pendue à un fil. Adieu les réflexions infinies

    …

    _ voilà ce qui aussi, en effet, l’inquiète… ; dans un entretien de 1935 avec Dorothy Dudley, que celle-ci publiera (dans la revue The Nation, le 18 septembre), il se plaindra de la détérioration imposée maintenant au travail (créateur) de l’esprit : « Il y a une raison pour laquelle les intellectuels ne peuvent pas travailler aujourd’hui : c’est que leur travail n’est pas souhaité ; et qu’en outre il n’y a pas de loisir pour cela. Se ménager du temps est nécessaire pour l’esprit.

    Pour l’esprit, il faut du temps perdu« , page 942 _

    …

    « Ma situation est pendue à un fil. Adieu les réflexions infinies

    et les expériences idéales ! Il faut descendre dans la rue et pousser sa petite voiture des quatre saisons« 

    _ avec ses marchandises périssables à proposer à vendre à des chalands acheteurs-consommateurs… _ ;

    …

    Michel Jarrety commente : « d’où l’énergie que déploie Valéry pour solidement bâtir _ intransitivement ! _ sur la réputation que lui a faite _ dans « le monde«  des salons !.. _ la Jeune Parque _ et une stratégie s’organise«  dès 1917… ; fin de cette longue incise _,

    …

    Paul Valéry, donc,

    sépare très nettement œuvre privée

    (= les trente mille pages des Cahiers qu’il poursuivra jusqu’à son lit de mort, et dénuées de tout souci de « pose » à l’égard d’éventuels _ impossibles ! _ lecteurs ; avec cette remarque très notable de Paul Valéry, relevée par Michel Jarrety, à la page 1198 de cette biographie, et d’ordre quasi testamentaire, le mercredi 30 mai 1945 : _ la note commence par « Où je me résume«  ! _ :

    « Je crois que ce que j’ai trouvé d’important _ je suis sûr de cette valeur _

    ne sera pas facile à déchiffrer de mes notes.

    Peu importe«  : cela sera l’affaire de l’effort des éventuels (improbables) lecteurs !.. A chacun sa part d’effort, voilà ! ; Valéry a accompli la sienne, d’auteur, dans le travail quotidien auroral des trente mille pages de ces Cahiers ! Au lecteur qui les explorera de bien vouloir entreprendre de « dé-chiffrer » maintenant !

    …

    Valéry a toujours été méfiant vis-à-vis des considérations d’ »ordre » :

    par exemple, en 1938, à propos de ce qu’il allait proférer en son Cours de Poétique au Collège de France, page 1032 : « Je ne sais vraiment pas que dire à mes disciples. Ce n’est pas que la matière manque _ mais l’ordre ; qui est ici impossible ; ou plutôt nécessairement falsificateur« …

    …

    Le souci de l’ordre est ainsi distinct, pour lui, et « inverse« , du souci (qui le passionne, lui !) de la création-invention ; et, ainsi, second ; et secondaire…

    _ j’adhère assez aussi à ces considérations, pour ma part, si je puis me permettre ; même si j’ai tendance à faire un peu plus confiance que Valéry à la portée, avec à sa part de hasard circonstanciel, du souffle ; et de sa capacité (propre ! une vertu !) de « tenue«  ; par le rythme de la phrase…

    …

    Paul Valéry, donc,

    sépare très nettement œuvre privée

    et œuvre publique…

    …
    Celle-ci répond, pour le principal (= d’ordre empirique, ici), à des sollicitations de circonstance, et à des considérations (utilitaires) qui demeurent secondaires, pour Valéry _ sans vanité aucune ;

    et même si, aussi, peu à peu lui deviendra « plus amer le sentiment de soumission que les commandes font peser sur lui«  (page 821 se trouve cette remarque à propos de ce « sentiment« -là en 1932),

    c’est toute sa vie qu’il conservera, au moins idéalement, sa hiérarchie des priorités ! et se ménagera toujours le temps auroral lumineux de l’invention ouverte, en ses Cahiers !

    …

    Il ne cherche pas de reconnaissance (d’esprit) par les autres ; sa forme de personnalité n’en ayant pas besoin

    _ de même qu’il est, aussi, vierge de toute préoccupation de prosélytisme de sa part, du moins pour ce qui caractérise l’ordre des « sentiments« , de ce qui est simplement (à l’état brut)  « éprouvé«  :

    …

    « Écrire«  est pour lui « une opération _ de dispositifs _ toute distincte de l’expression instantanée de quelque « idée » par le langage immédiatement excitée » ;

    et, évoquant en 1937 dans une lettre à Émilie Noulet (donnée page 995) ce qu’il nomme « ses particularités insulaires » :

    « Je ne me suis jamais connu le souci de faire partager aux autres mes sentiments sur quelque matière que ce soit«  ; et _ comme spinoziennement _ « ensuite, comme je ne m’intéresse pas à modifier les sentiments des autres, je me trouve, de mon côté, assez insensible _ aussi _ à leur dessein de m’émouvoir. Je ne me sens aucun besoin des passions de mon prochain ; et l’idée ne m’est jamais venue de travailler pour ceux qui demandent à l’écrivain qu’il leur apprenne ou qu’il leur restitue ce que l’on découvre, ou ce que l’on éprouve, simplement en vivant«  _ soit végétativement…

    …

    Pas de confusions, donc, en ces matières.

    …

    Paul Valéry _ comme Lucien Durosoir, non plus _ ne donne pas dans l’expressionnisme

    _ leur « Idéal d’Art« , à l’un comme à l’autre, comporte de l’élévation…

    …

    « La forme« 

    _ Valéry a « le sens du métier et de la forme« , dit Michel Jarrety à propos des goûts (jusqu’à Cézanne, les Nabis, Picasso en 1901, Gauguin et Matisse) et dégoûts (le cubisme et ce qui suivra) de Valéry en matière d’arts plastiques _,

    « la forme » y a ses exigences :

    …

    à Bergson, le 11 novembre 1929, Valéry déclare (page 750) :

    « Je suis un formel _ ce qui n’est pas du formalisme ! _,

    et le fait de procéder par les formes, à partir des formes vers la matière des œuvres ou des idées, donne l’impression d’un intellectualisme par analogie avec la logique.

    Mais ces formes sont intuitives dans l’origine »

    _ c’est un point qui le sépare probablement d’une démarche davantage « philosophique«  : conceptuelle seulement ;

    …

    et j’ajoute ici que, à mes yeux, il en va de même de la composition que pratique en sa musique Lucien Durosoir : ni formalisme sec, ni expressionnisme brut, donc ;

    mais la plasticité se moulant dans des « formes«  se métamorphosant

    avec une somptuosité de puissance _ sobre, sans recherche d’effets !..  ; et pleine, « habitée«  d’un « monde«  vrai ! qui se déploie : tectoniquement !.. _, assez peu fréquente en l’Art français…

    …

    En ces affaires publiques,

    les considérants de Valéry

    _ la « galette« , se plaît-il à qualifier le premier d’entre eux ; « un jour _ Paul avait vingt-quatre ans _, il s’est risqué à affirmer _ en une lettre à André Gide du 4 février 1895, citée page 174 _ qu’on ne doit rechercher la gloire que pour la « galette » qu’il est avouable _ au moins à cet âge : vingt-quatre ans _ de guigner ; et que la gloire, « il faut vraiment être sidéré d’erreur pour la courir« … De fait, jamais l’œuvre de Valéry ne courtisera le succès ! Ce qui peut-être (par défaut de ce qui se pare alors du nom d’« universalisme« , lui coûtera le prix Nobel de Littérature… Le jury lui préférera l’œuvre supposée plus « accessible«  (romanesque) de Roger Martin du Gard en 1937… _

    …

    les considérants de Valéry, donc,

    sont presque seulement d’intérêt en ces affaires publiques ;

    …

    et il les place à un rang qui demeure pour lui secondaire, et très relatif (non « noble » ! « noble est ce qui trouve en soi-même sa fin, et celle de toute chose«  : cette considération (quasi nietzschéenne) de 1905, en un Cahier, que cite Michel Jarrety page 307, ne sera jamais caduque ! de fait pour lui…)

    …

    _ même si :

    « pas de silence, de suite _ dans le suivi des idées à faire advenir, mettre au jour _, de profondeur, sans argent ; pas de noblesse _ de l’œuvrer _, sans calme«  (écrit-il pour lui in ses Cahiers, en 1904 _ il vit désormais « en famille« , rue de Villejust… : en plus de son épouse Jeannie, et de la sœur de celle-ci, Paule Gobillard (cette nièce de Berthe Morisot est, elle aussi, peintre), vient de lui naître un fils, Claude, le 14 août 1903 : que viendra rejoindre une petite Agathe, le 7 mars 1906 ; le petit dernier, François, naîtra, lui, seulement en 1916, le 17 juillet) _ : les conditions matérielles (« argent » et « calme » matériel) « jouent« , et ont leur poids ! sur cela aussi : les conditions (en amont des œuvres) nécessaires (au « silence« , au suivi, à la « profondeur », à la « noblesse« ) à l’ »authenticité » (ou « pureté« , on l’a vu) de l’opération de la création artistique…

    …
    Mais c’est la considération de la « noblesse » (= la finalité suprême de l’ »Idéal » de l’Art, où se profile sa vocation d’artiste-créateur) qui importe et l’emporte, en la balance, sur les « expédients » et moyens.

    …

    Valéry valorise « le soi-même, incapable de se construire ou d’être construit par quiconque (d’autre que soi !) _ l’authentique _ voilà ! _ par excellence _ ;

    cependant que les Lettres (trop mondaines) sont simulation et comédie. Figure et montre de penser et de parler mieux que… soi-même ; feinte fureur et profondeur ; élégance combinée ; perpétuelle triche. Le plus grand art _ rhétorique, ici ! _ de l’auteur est de se faire prêter _ faussement _ le plus possible par qui le lit. Mais il me serait insupportable, quant à moi, de subir qu’on m’attribue _ à tort, donc _ une belle idée, qui ne serait que née _ par pure contingence de conjonction de hasards ou projection rien qu’imaginaire… _ du lecteur et de mon écrit« , écrivait-il dans un de ses Cahiers, en 1905 (toujours page 307). Cela demeure valide toute sa vie.

    …
    Par exemple, plus tard, dans une lettre (du 9 janvier 1931, page 621) à son frère aîné Jules (Doyen de la Faculté de Droit de Montpellier),

    et alors qu’il est « désormais un ambassadeur officieux de la République » (expression de Michel Jarrety, à propos des activités de Paul Valéry à la S.D.N., par exemple l’année 1927, à la page 664), et qu’il devra à longueur de temps, désormais, « jouer les Bossuet de la IIIème République » (citation d’une lettre à Gide, du 7 juin 1932, donnée à la page 833),

    …

    à son frère Jules, donc,

    Paul Valéry dit ceci de l’Académie française :

    …

    « Quant à moi _ c’est-à-dire indépendamment du souci du confort familial _, je crois que si c’était à refaire, je ne présenterais pas à l’Académie. Je l’ai fait par considération pour les miens ; et les enfants en profitent, en somme _ matériellement. Mais, personnellement _ c’est-à-dire sur le versant de l’œuvre à mener _, les ennuis passent beaucoup les avantages qui en résultent ; les avantages, fumée« …

    …

    Plus généralement, Valéry méprise l’utilitarisme :

    quand il se consacrera

    _ en 1926, « sa carrière a pris un nouveau tour ; mais aussi les affaires internationales et plus largement politiques, l’intéressent plus que la littérature«  maintenant, remarque Michel Jarrety page 646 _

    à des conférences sur « le devenir de la civilisation« , dans les années trente _ cf ainsi la parution en 1931 de ses Regards sur le monde actuel… _,

    …

    il déplorera, en 1933, le fait de plus en plus avéré que « notre politique se réduit dans les esprits qui la façonnent à une invention d’expédients«  _ voilà ! _ ; et regarde « la nécessité politique d’exploiter tout ce qui est dans l’homme de plus bas dans l’ordre psychique comme le plus grand danger de l’heure actuelle« , page 869 :

    …

    sachant depuis pas mal de temps (1925) « que l’essentiel de son œuvre _ écrite _ est maintenant derrière lui ; et que ce qu’il écrit désormais, fût-ce avec un éclat qu’on admire, n’est que la menue monnaie d’autre chose _ que le manque de temps l’empêche de poursuivre« ,

    il se dédie surtout à une action, nationale ou internationale (pour la S.D.N.) en faveur de la culture et des valeurs de la civilisation :

    « Notre urgence à nous, c’est la vie de l’esprit« , déclare-t-il le 8 juillet 1931 à la première session du Comité permanent pour les Lettres et les Arts, à la S.D.N. à Genève _ page 795 _ ;

    …

    ces valeurs de la culture et de la civilisation, qu’il sait si bien voir de plus en plus très gravement menacées,

    en un « état _ déliquescent _ de la civilisation où la vitesse et l’érosion de la sensibilité _ quelle justesse ! Que dirait-il aujourd’hui ?!! _ menacent la vraie culture« , page 862 _ la détachant de « celles » (les simili « cultures«  : cf Huxley, cf Orwell) qui n’en ont que les oripeaux (nominaux) mensongers !

    …

    Il se méfie aussi de l’évolution d’une « éducation _ ah ! _ dont l’objet est bien moins, à ses yeux, la véritable formation de « l’homme de notre temps » _ qui doit, comme toujours, et avec des prodiges de soins, s’instituer ! il n’y a pas, jamais, de génération spontanée… _ que la délivrance, ou l’acquisition _ quand seront-ils à vendre ? _ d’un diplôme, « ennemi mortel de la culture » _ c’est dit ! _ en ce qu’il crée des « illusions de droits acquis », le diplômé conservant « toute sa vie ce brevet d’une science momentanée et purement expédiente »…«  _ revoilà le même terme ! _ : en une conférence aux Annales, le 16 janvier 1935 ;

    …

    « Je vous avoue que je suis si effrayé de certains symptômes de dégénérescence et d’affaiblissement que je constate (ou crois constater) dans l’allure générale de la production et de la consommation intellectuelles _ expressions pareillement à relever ! cf nos pseudo « industries culturelles«  ! _, que je désespère parfois de l’avenir« , est-il aussi rapporté de cette conférence, page 919.

    …

    C’est « qu’il y a aujourd’hui _ dit-il le 1er avril 1935, à Nice, où se tiennent les Cinquièmes Entretiens de la S.D.N., en réponse à un très beau discours de Thomas Mann lu à la tribune par Jules Romains (cf pages 927-928) _ une qualité de lecteurs _ voilà un critère éminemment crucial ; et basique quant à la formation des esprits des hommes : l’intelligence de Valéry pointe réalistement l’essentiel ! _ inférieure à celle d’il y a cinquante ans«  ;

    et qu’un « certain soin de la forme » disparaît, aussi _ et ce « soin«  a des effets (civilisationnels : à terme !) de très longue (et profonde) portée… ; cf aussi l’expression déjà citée de Paul de Man, page 1116 : « On ne peut pas, sans conséquences néfastes, perdre tout respect pour certaines formes _ voilà ! _ de l’intelligence humaine qui ne peuvent s’exercer que dans le calme et la sérénité« … _, page 928 ;

    …

    et _ le 20 juillet 1937, à Nice, aux Huitièmes Entretiens de la S.D.N. _, Valéry brosse « une sorte de tableau du « mépris croissant » dont l’esprit fait l’objet _ en Europe alors _, et de la situation des intellectuels qui, en dépit des honneurs _ formels ! _ qu’on leur accorde, ne sont que des « voix sans force » _ = sans autorité de l’esprit ! _ parce qu’ils sont simplement « renvoyés à leurs études et à leurs spéculations »… » _ rien que théoriques !.. _, page 1001.

    …

    Il y a là une tragédie des intelligences les plus lucides, face à la peu résistible puissance des « expédients » ô combien plus efficaces, eux, de la propagande _ on ne dit pas encore alors « la communication« … _ et du rouleau-compresseur des modernes Père Ubu _ Paul Valéry a été un ami d’Alfred Jarry… _ se déchaînant alors, face aux faiblesses (sinon complaisances) de ceux qui savent si mal leur résister _ viendra, entre autres, la débâcle de mai-juin 40…

    …

    D’un autre côté,

    et à rebours si l’on veut,

    assez vite, « on n’a pas manqué de se gausser de le voir _ lui, Paul Valéry _ recevoir, tout ensemble et quêter, les prix, les honneurs, et ce que Catherine _ Pozzi, sa première maîtresse (il fait sa connaissance le 17 juin 1920) _ nomme « les prébendes ». Mais cette course aux ressources _ c’est le mot le plus juste ! _, Valéry a-t-il d’autre choix _ pratique _ que d’y céder ?« , remarque Michel Jarrety page 546.

    « Ni ses œuvres poétiques ni ces proses difficiles que sont La Soirée ou l’Introduction ne peuvent lui apporter le revenu confortable dont bénéficient les grands romanciers _ du côté des « productions«  et plus encore « consommations«  plus ou moins « intellectuelles », ainsi qu’il les nomme déjà… L’inquiétude constante de ne pouvoir subvenir  aux besoins de sa famille, cette inquiétude qui a toujours été la sienne depuis le début de son mariage, pourquoi cesserait-elle après la mort du Patron qui, tout à l’inverse, ne peut que l’aggraver ? Ce que certains considèrent comme un appât du gain sur lequel ils s’empressent de jeter l’opprobre, n’est d’abord, parmi tant d’angoisses qui le taraudent, que la réponse à une peur de manquer qui ne le quittera pas« , explique Michel Jarrety page 547.

    …

    Elle est bien, en effet, cette « inquiétude » valéryenne, « la réponse à une peur de manquer qui ne le quittera pas«  ; mais « maintenant que la gloire _ gagnée depuis sa fréquentation des salons parisiens à partir de 1917 : Valéry avait alors quarante-six ans _, peut se convertir en or, cette alchimie est comme une victoire sur son propre passé _ de difficulté à bien vivre sans l’aide de sa mère et de son frère ; ou les rentes de son épouse. Et puis cette revanche est aussi _ en quelque façon, même si pas la plus courante (cela se verra à ses échecs au prix Nobel) _ littéraire« ,  page 547 aussi.

    …

    En 1923, une lettre du 30 juin 1923 de Robert Desnos

    lui balance ceci :

    …

    « Monsieur,  je ne vous fais pas l’honneur de vous fréquenter. Peut-être aurais-je cependant recherché votre société si depuis quelques années elle ne s’apparentait à ce que l’Académie  _ Valéry n’en fait pas encore partie : il y sera élu le 19 novembre 1925 ; mais Desnos semble subodorer l’attraction de cette trajectoire pentue… _ peut produire de plus lamentable dans les salons de vieilles rombières et de jeunes « pédérastes » (qu’ils disent) _ impuissants en réalité. Soyez heureux _ mais à quel pauvre compte ! Votre poésie qui put passer _ naguère _ pour du marbre s’est dévoilée _ maintenant qu’il reçoit le Prix des Peintres « pour l’ensemble de son œuvre« , le 15 juin 1923… _  fromage mou, puis vaseline à l’usage des jeunes ci-dessus. Primée comme il convient à pareille cochonnerie par un jury de crétins et d’imbéciles, Ô vous qui avez connu le Vinci _ voilà l’admiration ! _, il n’y a pas de doute que vous ne réalisiez une fortune dans ce honteux négoce. Étant, dieux merci (?), encore assez jeune pour parler poësie et peinture (celle des poëtes) je vous fais mes compliments sur votre récente prise de patente _ aggiornamento de la « prébende«  ! _ et vous adresse tout ce que je peux trouver d’ignominieux et d’insultant dans mes sentiments à l’égard d’un triste sire. Robert Desnos 9 rue de Rivoli« . « Valéry, l’épistole lue, se contente, avant de la ranger, d’inscrire froidement sur l’enveloppe : « Lettre d’injures de M. Robert Desnos« …« , commente page 551 Michel Jarrety.
    …

    A comparer  avec ces lignes de Jacques Madaule, « le 1er décembre 1937, lorsque la Revue Esprit rend compte de l’attribution du prix Nobel _ de Littérature _ à _ Roger _ Martin du Gard« . « C’est pour étriller » Valéry, « de manière assez rude » :

    …

    « Paul Valéry était candidat. A quoi n’est-il pas candidat ? Aucun poète depuis longtemps n’aura pratiqué l’art de faire argent avec la poésie«  _ ou, du moins, l’aura qui peut envelopper ou suivre certaines activités littéraires… Et Madaule « de conclure sans pitié » : « Nous sommes aussi heureux du succès de Martin du Gard que de l’échec de Paul Valéry.«  Martin du Gard, quant à lui, rapportera qu’en Suède, il s’est « souvent entendu poser des questions du genre de celle-ci : « Votre Paul Valéry, c’est une intelligence un peu confuse et assez prétentieuse, n’est-ce pas ?« , page 1009… Tel était _ déjà ! _ l’ »air du temps« …

    …

    Ou encore avec cette « flèche » de Fernand Vandérem dans Candide, le 4 novembre 1938 :

    …

    « La nomination de Paul Valéry à la chaire de « poétique » du Collège de France n’a surpris personne puisqu’elle ne formait qu’une étape de plus dans ce qu’on pourrait appeler, avec lui, sa « conquête méthodique » _ allusion (érudite ! et vacharde…) à un des tous premiers articles (et remarquable de lucidité nous dirions « géopolitique« …) de Valéry, Une Conquête méthodique, paru en janvier 1897 dans la revue londonienne The New Revew de son ami William Henley, sous le titre (modifié) de La Conquête allemande… _ de tous les plus hauts postes venant à vaquer dans les lettres », page 1008…

    …

    « C’est qu’il n’est pas fâché _ non plus _ de se construire _ ces années vingt : et c’est une manière de « stratégie«  aussi, en effet _ une figure d’écrivain singulier, de donner à comprendre au lecteur que son image ne saurait se réduire simplement à celle du poète, qui n’est qu’une part de sa vérité« , analyse Michel Jarrety page 574 ; la remarque concerne la publication, en novembre 1924, d’un de ses Cahiers, le Cahier B 1910.

    …

    Et, correspondant à l’année 1925, Michel Jarrety écrit, page 595, je le redis ici :

    « Tout le premier, il sait que l’essentiel de son œuvre est maintenant _ il a cinquante-quatre ans _ derrière lui ; et que ce qu’il écrit désormais, fût-ce avec un éclat qu’on admire, n’est que la menue monnaie d’autre chose _ que le manque de temps _ devenu endémique _ l’empêche de poursuivre » _ avec assez d’assiduité : ses Cahiers, toujours…

    …

    D’autant qu’il multiplie, en France comme à l’étranger, les conférences : « elles constituent un complément de revenu substantiel« , page 624 ; mais avec « un coût dont il ne cessera de se plaindre davantage : la fatigue« , page 625. Désormais _ on est en 1926 _, « Valéry n’écrit plus que sous la pression de commandes« , page 633

    …

    _ à comparer avec la retraite « studieuse« , en son « ermitage«  landais de Bélus, de Lucien Durosoir à partir du 4 septembre 1926 ;

    mais celui-ci, avant de s’installer ainsi dans les Landes, avait fui Paris et la région parisienne :

    …

    entre juin 1922, soit six mois après l’accident de sa mère (à la mi-décembre) en leur domicile de Vincennes,

    et le 4 septembre 1926, soit leur installation définitive à Bélus, village des Landes,

    Lucien Durosoir, accompagnant (et accompagné de) sa mère Louise, a passé 16 mois chez lui à Vincennes et 32 mois loin de Paris (en Bretagne, en Provence, et aussi, déjà dans le Sud-Ouest : Vieux-Boucau et Hendaye ; ainsi que trois cures à Bourbonne-les-Bains) : soit une proportion d’un tiers (Paris) / deux tiers (la province)…

    …

    C’est ce monde de « mondanités« -là qu’a fui Lucien Durosoir _ ainsi que les concerts : deux seulement consacrés à ses œuvres durant cette période, et les deux à Paris : un, public, le 2 février 1922 ; l’autre, privé, le 25 octobre 1924 (les 7 concerts d’œuvres de Lucien Durosoir, entre le 10 novembre 1920 et le 19 juin 1934, auront tous lieu à Paris, ou région parisienne) _ afin de se consacrer pleinement désormais à la création musicale ;

    fin de l’incise Durosoir…

    …

    Revenons à Paul Valéry, en 1926 : « Ce qui dans sa vie était hâte, est devenu tourbillon. Ce ne sont plus quelques dames qui le demandent _ dans les salons du boulevard Saint-Germain, à partir du salon de Madame Mühlberg _ ; c’est tout Paris maintenant qui le réclame pour dîner, parler, penser, préfacer« , écrit page 636 Michel Jarrety ;

    …

    il est vrai que Paul Valéry est beaucoup moins « présent » en journée et soirée au domicile familial, rue de Villejust ; il donne aussi un peu de son temps à celles qui seront ses maîtresses, à partir de 1920 et jusqu’à la fin : Catherine, Edmée, Renée, Émilie, Jeanne (qui le quitte le 1er avril 1945 _ »coup de hache«  qui va l’achever : il va mourir le 20 juillet ; soit 111 jours plus tard… _ : elle épouse son confrère éditeur Robert Denoël…)

    …

    (et d’autres ; dont, peut-être _ Michel Jarrety n’évoque ici que leur durable amitié _ Victoria Ocampo, la belle-sœur de mon cousin Adolfo Bioy : quand celle-ci est de passage à Paris ; mais elle a bien d’autres amants, dont Roger Caillois et Drieu La Rochelle) ; elle a invité Paul Valéry à venir séjourner à Buenos-Aires ou Mar del Plata…

    …

    Et « sa carrière _ celle de Paul Valéry, bien sûr ! _ a pris un autre tour ;

    mais aussi les affaires internationales, et plus largement politiques, l’intéressent plus que la littérature« , page 646.

    …

    « Désormais ambassadeur officieux de la République »,

    « dans les milieux de la République, le voilà maintenant qui évolue comme un poisson dans l’eau.

    …

    Décidément, synthétise Michel Jarret page 664,cette année 1926 qui s’achève

    est bien un tournant _ pour la carrière de Paul Valéry _ ; et le pouvoir de nouveau le séduit« …

    …
    « Comment être sur tous les fronts et prendre le temps d’écrire quand il faut constamment parler ?« 
    , commente Michel Jarrety, page 693.

    …

    Et Julien Luchaire _ « intellectuel désintéressé« … (Bordeaux, 1876 – Paris, 1962) _, « qui a laissé des mémoires écrits avec élégance et élévation« ,

    « brosse de Valéry un portrait noble et pénétrant« , page 763 _ on va pouvoir ici en juger _ :

    …

    « J’avais été curieux de voir comment se comporterait, dans l’imprécis et le discursif, des débats d’une commission _ à la S.D.N. _, ce condensateur de pensées ; il s’y montra plus que courtois : d’une gentillesse parfaite. Il s’adaptait d’abord au captieux ordre du jour, puis s’échappait à la poursuite d’un vol d’idées si subtilement accordées qu’on ne pouvait le suivre : il s’en apercevait, revenait de bonne grâce, puis recommençait. Ce délicat oiseau, aux plumes chatoyantes, venu d’on ne sait quelle île lumineuse et parfumée, heurtait ses ailes aux barreaux de sa cage : on voyait seulement sur son fin visage maigre une contraction rapide, qui se fondait en un sourire.

    …

    Mais la vie tout entière était pour lui une cage. Je l’ai vu parfois triste. Pour tenir son rang, dans une société qui, après l’avoir laissé longtemps dans l’obscurité, avait fait de lui un prince sans apanage _ et voilà bien en effet le nœud de l’affaire ! _, il devait faire le métier de conférencier, pour lequel il n’avait aucun goût _ c’étaient les petits comités d’initiés qui convenaient à ce brillant causeur. Quand on ne publie que de courtes œuvres splendidement hermétiques _ en effet ! « élitiste«  n’était pas encore du vocabulaire du tout-venant… _, il faut encore, pour monnayer un peu le titre envié de membre de l’Académie française, continuer à fréquenter _ ô le pensum ! _ les salons qui vous l’ont procuré. Valéry devait souvent jouer cette comédie mélancolique, qui aurait pu s’intituler : le Mondain malgré lui _ c’est magnifiquement bien observé ! Et le pire est peut-être de s’apercevoir parfois _ en pleine conscience _ qu’on s’y résigne _ au lieu d’activités infiniment plus créatrices !..

    …

    Il se levait avant l’aube, pour pouvoir _ encore _ travailler en paix dans son bureau qu’encombraient ensuite les vains courtisans de sa gloire. Puis il partait _ l’après-midi ou le soir _ pour les lieux dorés où la même gloire _ vaine ! = la réputation de la part de ceux qui ne savent pas… _ attend des hommes de génie les mots spirituels ou profonds qu’ils n’ont pas toujours envie de dire.

    …
    La tristesse de Paul Valéry était pour moi son trait le plus frappant ; elle me le rendait très cher _ Julien Luchaire est décidément très sensible et très fin… _, ce que je n’avais jamais osé lui dire ; elle contrastait de la façon la plus séduisante avec la vivacité de ses gestes, sa chaude voix méditerranéenne, et la flamme de sa persistante jeunesse _ oui ! _ qui s’allumait facilement dans ses yeux clairs. Tristesse de l’homme qui passe à réfléchir sur la vie, que rien n’empêche d’aller en pensée jusqu’au fond de la vie, et d’y trouver la douleur. Souffrance de l’être né extrêmement sensible, et qui s’est donné pour tâche d’accroître jusqu’au paroxysme _ oui ! _ sa faculté de sentir

    …

    _ en l’Esthétique, déjà constituée « par tous les ouvrages qui s’y trouvent consacrés« , Paul Valéry propose de se repérer en la répartissant « en deux groupes«  :

    celui de la Poïétique (qui « assemblerait  tout ce qui concerne la production des œuvres » et regrouperait « d’une part l’étude de l’invention et de la composition, le rôle du hasard, celui de la réflexion, celui de l’imitation ; celui de la culture et du milieu _ ce qui (« invention« , « composition« , « hasard« , « réflexion«  !), lui, l’intéresse en priorité ! _ ; d’autre part, l’examen et l’analyse des techniques, procédés, instruments, matériaux, moyens et suppôts d’action« …) ;

    et celui qu’il choisit de nommer l’« Esthésique » : « j’y mettrais tout ce qui se rapporte à l’étude des sensations » (brutes, en quelque sorte ; et concerne beaucoup moins le travail de l’artiste-créateur… ; cf page 1003 : in son Discours au IIe Congrés International d’Esthétique et de Science de l’Art, le 8 août 1937…). Mais ce n’est pas encore là ce qu’il va explorer en son Cours de Poétique du Collège de France…

    …

    Mais même en ses Leçons de Poétique, données au Collège de France, Paul Valéry ne s’est jamais voulu un pédagogue didacticien, surplombant une fois pour toutes, d’en-haut, ce qui ne cessait de sourdre peu à peu (et plus encore, allait sourdre) de son chantier en cours _ et work in progress…

    …

    Ainsi Valéry ne manquait-il pas d’ironiser sur Hegel et ses abstractions… Pour lui, tout se jouait nécessairement dans la survenue figurée des formes, et la plasticité infinie du ballet des mouvements de leur formation, genèse et métamorphoses en cours ; et qu’il convoquait…

    …

    Et « au mois de mars 1941, devant un micro à la radio, il _ Paul Valéry _ confiera que son cours _ au Collège de France _ « n’est pas un enseignement » _ de quelque corpus académique à synthétiser et re-transmettre _, et qu’il est « fondé uniquement sur l’observation personnelle » et sur son « expérience propre » : « Je ne sais pas autre chose que ce que j’ai fait moi-même »…« , rapporte Michel Jarrety, page 1007 : devait-il donc comme s’en excuser ?.. Que non !

    …

    Et Michel Jarrety de remarquer aussi, juste avant, pour corriger quelques impressions (plutôt déçues) d’auditeurs, que :

    « comment, à seulement écouter ce texte très écrit et souvent difficile, être sensible à la complexité, et surtout à la nouveauté _ assez radicale _ de la pensée _ originale ! et en cela singulière… _ de la littérature que ces pages _ du Cours de Poétique _ développent ?« ..

    …

    Puis d’annoncer, en commentaire on ne peut plus judicieux, que « le bouleversement qu’elles portent en germes, on ne s’en avisera vraiment que dans les années soixante et soixante-dix, quand l’Université, s’éloignant _ par exemple dans (avec ; et par) le penser d’un Roland Barthes… _ de l’histoire littéraire, portera davantage intérêt aux faits de langage et aux formes » _ les re-voilà ! ; ainsi qu’aux dispositifs (notamment langagiers).

    …

    Et d’ajouter ici : « Par leurs titres mêmes, deux nouvelles revues, Tel Quel et Poétique, attesteront alors la place qu’aura prise la pensée _ toute en action : en son seul courageux « faire« … _ de Valéry« … Je pense ici aussi aux démarches de Deleuze, de Foucault, de Derrida, de Lyotard…

    Fin de cette longue incise sur le Cours de Poétique au Collège de France ;

    et retour au portrait de Paul Valéry tel que le brosse superbement Julien Luchaire, rapporté page 763.

    …
    N’étant pas romancier ni dramaturge, un Valéry n’a pas eu la joie de la compagnie d’êtres vivants issus de sa propre fantaisie ; poète, il ne s’amusait pas, comme d’autres, avec les images et les sons ; il ne s’en servait que pour donner corps
    _ ou formes… _ à la plus sensible pensée, pour la précipiter _ voilà : à la manière des chimistes _ en un dur et éclatant cristal ; il devait y comprimer _ voilà ! _ l’émotion même ; il n’avait pas le soulagement de s’y abandonner.

    …

    Et le tourment s’accroît lorsque « l’esprit consacré à l’Esprit » songe à quel point ce qu’il y a de plus pur _ un concept assez valéryen, en son approche concrète de l’« Idéal« … _ dans l’homme _ c’est de cela qu’il s’agit ! _ est peu de choses dans le chaos des affaires humaines _ infiniment moins pures, donc, dans ce mélange sur-embrouillé (et tragique de ses millions de victimes !) _, et que, se sentant appelé à les conduire, l’esprit doit le plus souvent les fuir et, pour survivre, se réfugier en lui-même. Valéry était sans doute venu à Genève _ à la S.D.N. _ avec un frêle espoir qu’on y trouverait quelques accommodements entre l’Esprit et l’Action«  _ extrait de la « Confession d’un Français moyen« , de Julien Luchaire…

    …

    …

    Au final de tout cela,

    c’est un Valéry secret (et audacieusement singulier !) qui se fait peu à peu jour, à la lecture de ce Paul Valéry, ce beau, grand et généreux livre de Michel Jarrety ;

    …

    et un Valéry dont l’œuvre visible, publié, et le plus aisément accessible,

    n’apparaît, enfin, que comme l’infime partie émergée

    d’un formidable gigantesque iceberg : les trente mille pages de ses Cahiers matinaux _ voire matutinaux !.. _ ;

    …

    à charge, pour le lecteur

    que chacun peut (ou doit, lui aussi, courageusement) être,

    d’en dégager (enfin ?) de l’ordre ;

    quelque ordre ;

    sinon son ordre sien

    …

    _ on peut penser ici à la réception (distraite !) par Paul Valéry de la lecture que fit de son Cimetière marin, et de tout son Charmes , Alain (« à la fin de 1928, le volume sera publié chez Gallimard sous le titre de Charmes _ poèmes de Paul Valéry _ commentés par Alain« …) : Valéry laisse au lecteur la responsabilité de sa lecture ;

    …

    et Michel Jarrety, d’ajouter, page 717 :

    « En plaçant Charmes sous le signe des idées _ et non par l’approche des « formes« … _, en écrivant ce qu’il a déjà écrit dans ses Propos avant de le répéter à Lefèvre : « Paul Valéry est notre Lucrèce » _ cf de Frédéric Lefèvre : « Une heure avec Alain« , in Les Nouvelles littéraires, 18 février 1928 _,

    il n’est pas sûr qu’Alain n’ait pas, lui aussi, conforté la légende du poète de l’intellect« …

    …
    Voici,

    en manière de conclusion un peu interrogative face au mystère de la singularité-Valéry,

    le portrait de Paul Valéry que traça la plume d’Alain à la suite du déjeuner qui l’avait réuni au poète, sous les auspices de Henri Mondor, au restaurant La Pérouse, le 26 juin 1928 ;

    et qui est présent dans le commentaire par Alain du Charmes de Valéry paru chez Gallimard :

    …
    « Cet homme, petit, porte une tête redoutable par l’attention et le mépris, aussi par une gaîté de bon aloi, remarquable par une puissance d’expression tragique incomparable. Il y a de l’amitié dans cette expression et une absence (comme il dit) ou une distraction (comme on dit) effrayante, au-dessous d’une boîte carrée de combinaisons où dort tout le langage. Les gros yeux, brillants comme des diamants, refusent le petit objet et s’égalent à l’univers auquel ils sont tangents par leur courbure, ils voient au loin et ils voient des rapports. Les sourcils menacent les naïfs« … _ cela aussi, c’est écrire ! Pages 716-717…

    …

    …

    Voilà donc ce parcours de l’aventure valéryenne _ un exemple.

    …
    Un exemple à la fois poétique et poïétique

    de la tension de l’ »Idéal d’Art« 

    et des nécessités adjacentes

    …

    _ et adjuvantes, pour le meilleur ; mais aussi dissolvantes, ravageuses, pour le pire :

    à nous de « retourner«  l’obstacle en élément dynamisant ! en pharmakon…

    …

    cf cette expression, page 709, à propos de cet « ensemble d’aléas, d’obstacles inégalement surmontés, et de repentirs où se sont manifestés tant de moi différents que la figure de l’auteur s’en trouve presque dissoute » :

    ou métamorphosée ; re-construite, la « figure« , en des ré-inventions (artistes), à condition qu’elles soient lumineuses de probité (ou « pures« ) ;

    la nuance du « presque« , à propos de la « figure«  près d’être « dissoute« , étant déjà intéressante… _,

    …

    et de l’ »économie« , assez incontournable, « du quotidien« ,

    …

    telle qu’elle m’apparaît,

    cette « tension » porteuse,

    à la lecture, à laquelle je me suis essayé, des 1212 pages (sans les notes, index, bibliographie, table des matières) de ce magnifique Paul Valéry de Michel Jarrety…

    …
    Un exemple auquel je puis comparer

    celui du musicien Lucien Durosoir (1878-1955) à l’œuvre, lui aussi,

    face à ce nœud paradoxalement très intime de l’articulation entre

    un très proche « Idéal d’Art » _ qualitatif ! et centripète _

    et les prégnances plus communes, et relativement assez partagées _ quantitatives, et centrifuges… _, de « l’économie du quotidien « …

    …
    L’œuvre de Durosoir, quoique (ou parce que !) totalement impubliée de son vivant,

    dispose d’un fini _ classicisant ? _ remarquable,

    en ce qu’il _ l’artiste ! _ surmonte

    et met en « formes« , tellement intenses, fortes,

    de flux denses déjà lumineux :

    c’est _ processus et résultat : poiesis et œuvre finale _

    proprement bouleversant…

    …

    « Ô récompense après une pensée

    Qu’un long regard sur le calme des dieux !« 

    …

    Paul Valéry, Le cimetière marin (in Charmes)

    …

    Titus Curiosus, ce 26 août 2010

  • Retour de bouteille à la mer : (passionnante !) réponse de Christophe Pradeau à ma lecture de sa « Grande Sauvagerie »

    A l’envoi de mon tout récent article « Cultiver (en son regard !) la lumière de la luciole et subvertir la carole magique : l’enchantement de l’écrire de Christophe Pradeau« ,

    …

    Christophe Pradeau,

    l’auteur de La Grande Sauvagerie, aux Éditions Verdier _ dont on peut écouter la très intéressante présentation dans les salons Albert-Mollat, le lendemain de la réception du Prix Lavinal, à Lynch-Bages, en dialogue avec Véronique, sa fervente lectrice (l’entretien, riche, comme l’œuvre en ses 154 pages denses, de multiples ouvertures, dure une bonne heure) _,

    répond sur le champ,

    et d’une manière merveilleusement circonstanciée…
    …

    …

    Je livre ce message, infiniment précieux _ sans rien de personnel, ni d’indiscret, on va le voir _, de l’auteur,

    livrant ici quelque coin des plus « intime »_ sinon secret _ de la « fabrique » même de sa « fiction » :

    …

    cette  fiction

    s’étant « faite » (et, ainsi qu’il l’énonce, « faisant désormais seule autorité«  en son livre tel qu’il existe, en l’ »achèvement » de ses 154 pages),

    …

    mais aussi, « continuant« , encore, en quelque sorte, de « se faire« ,

    « de creuser« ,

    continuant de « pousser » quelques sillons (ou plutôt, en le terreau, l’humus noir nourrissant, quelques nouvelles radicelles d’un processus de déploiement d’une « arboration » foisonnante…)

    en le terreau-territoire, donc, de son imagination d’auteur-roi de sa fiction « fictionnante » ;

    …

    mais aussi en celles, « fictionnées« , elles,

    mais en mouvement continué ! vivant ! ému ! encore (= mobilisée ! _ et mobilisatrice !),

    de ses lecteurs les plus (ou mieux) attentifs, du moins… _ puisqu’il (= l’auteur) nous (= les lecteurs) accule _ et combien brillamment ! _ à l’exercice _ vivant ! je le répète ! _ de tenter de résoudre, à notre tour, l’ »énigme » que constituent, encore, pour nous, les blancs, les lacunes, sinon, même, peut-être, quelques contradictions de ce que le roman (tel qu’il est présentement _ et dorénavant ! _ figé en les 154 pages du livre achevé et disponible, entre nos mains) nous livre,

    à travers le récit rétrospectif (lui même tout vibrant de mille émotions toujours mouvantes… ; et parfois approximatif) de sa narratrice, Thérèse Gandalonie,

    …

    à la façon des proliférantes racines du (très) grand arbre rouge,

    « acclimaté« , lui aussi _ je veux dire comme l’ont été, en cet enclos de La Grande Sauvagerie, sur un promontoire rocheux du Limousin, les lucioles, importées, transplantées et « naturalisées«  (page 147),  elles, de Toscane, par Antoine Lambert) _, en Limousin, des rivages d’Amérique,

    par un autre de la « tribu » Lambert, le cousin (d’Octave et Antoine, ou plutôt, quoi

    que plus âgé qu’elle, d’Agathe, née, elle, en 1909) Alban, assez âgé, lui, pour être mobilisé à faire cette Grande Guerre et finir fauché par la mitraille, un des tout derniers jours de celle-ci, à l’automne, et peut-être même, un des premiers jours de novembre, 1918…

    _ une période qui tout particulièrement m’intéresse, eu égard à la préparation « en cours«  (elle me « travaille«  aussi, continument…) de mes deux contributions au colloque Lucien Durosoir (1878-1955)  de Venise, à l’« Institut de la musique française romantique » (ou « Fondation Bru-Zane« ), les 19 et 20 février 2011 ; je vais en reparler, puisque vient de sortir une nouvelle « pépite«  merveilleuse Alpha, en l’espèce du troisième CD de l’interprétation intégrale de l’œuvre musical de Lucien Durosoir, que met en œuvre l’éditeur d’Alpha, mon ami Jean-Paul Combet, en l’espèce du CD Alpha 164 Jouvence, par l’ensemble Calliopée : éblouissant !!! j’en reparle sur ce blog très bientôt !!! _,

    …

    à la façon des proliférantes racines du (très) grand arbre

    rouge :  le « cèdre » dit  « rouge« ,

    ou « thuya géant » ;

    …

    je lis le passage (et en son souffle : celui de la narratrice, Thérèse Gandalonie), aux pages 137-139 de La Grande Sauvagerie :

    …

    « Pendant qu’Agathe poursuivait son récit _ ce soir de 1990, en son domicile de la rue de Babylone, à Paris _, je voyais,

    ce qui s’appelle voir, image intrusive _ ou la réussite de la poiesis de la parole humaine en sa capacité (de semaille de graines de vie) d’« enchantement« … _, presque effrayante par sa force de persuasion _ en effet ! _,

    je voyais, donc,

    Jean-François _ le Rameau qui avait eu la folie de s’affronter, corps et biens perdus, à la « réalité« , lui, de la « grande sauvagerie » (sans majuscules, elle !) des territoires les plus blancs (et pas que sur les cartes d’alors !) d’Amérique (et du Nord)… _

    pousser _ lui, donc ! _ ses racines _ on lit bien : les « racines » de Jean-François (Rameau) lui-même ! _

    dans la tête de ses enfants _ dont Jean-Guillaume, le père de Jeanne-Marie, qui épouserait ensuite Jérôme Lambert : ceux qui (en « une dizaine de voitures« , à « la fin octobre 1822« , page 136) se transplanteraient de Bourgogne en Limousin… _,

    à la façon patiente de cet arbre géant de la Colombie britannique,

    le cèdre rouge,

    dont il était le premier européen sans doute à avoir donné une description,

    dont il avait dessiné, et c’était très certainement la plus belle aquarelle des Carnets,

    le racinage,

    la façon dont les racines s’insinuent à travers les roches les plus compactes,

    pouvoir de pénétration plus irrésistible, plus redoutable, mystérieux, nocturne et silencieux, que le fracas _ même : dissolvant, lui _ des vagues contre les falaises.
    …
    Agathe voulut bien acquiescer :

    l’image ne lui semblait pas très juste pourtant, et elle ne l’était certes pas,

    mais vigoureuse ;

    et puis elle allait au cœur :

    …

    elle m’apprit que, dans les dernières années de la Belle Époque _ peu avant 1914, donc _, l’un des descendants de Jean-François,

    Alban Lambert,

    un cousin qu’elle aimait comme le grand-frère qu’elle n’avait pas eu _ elle s’entendit moins bien avec son propre petit frère, Léonard, né en 1912, lui… _

    un cousin mort à la guerre, l’avant-veille de l’armistice,

    devait planter,

    sans rien savoir _ pourtant _ des pages du Journal que je venais d’évoquer

    _ et « inventé » quelques années plus tard seulement : « à l’automne 1936« , par un certain John Fleming (page 109), d’abord ; puis lors d’« une publication savante« , par les soins d’« un (sien) ancien camarade d’études, le Dr Anders« , quand « fut annoncée en mai«  1938 cette « découverte«  (page 11) ; mais surtout « l’été 1954« , lors de « la mise aux enchères des manuscrits«  et « l’acquisition décriée des douze carnets de cuir rouge par une université américaine«  (celle de Yale : les carnets quittant alors le Québec ; et le Canada), « pour voir le nom de Jean-François Rameau refaire surface » planétairement alors (page 111 aussi) _,

    …

    deux magnifiques spécimens de cèdre rouge

    ou, comme on dit plus volontiers aujourd’hui, de thuya géant :

    …

    on peut encore les voir, du moins, se reprit-elle, était-ce encore le cas lors de son dernier séjour à Saint-Léonard, dans le parc de La Grande Sauvagerie, derrière la tour de l’observatoire. »

    …

    Et c’est là que se situe, page 138, le passage

    déjà cité en mon compte-rendu précédent de La Grande Sauvagerie,

    sur la constitution, par la « légende« , de la famille Rameau-Lambert, en une véritable « tribu » :

    « la légende de Jean-François…« , l’expression se trouve page 138.

    …

    …

    Voici donc ce courriel passionnant :

    …

    De :   Christophe Pradeau

    Objet : RE: Article de mon blog Mollat sur « La Grande Sauvagerie »
    Date : 18 juin 2010 01:24:46 HAEC
    À :   Titus Curiosus

    …
    Cher Titus Curiosus,

    …

    je trouve vos messages et votre article au retour d’un séjour de quelques jours à X… Merci infiniment pour cette belle lecture, si impliquée et si précise à la fois, qui, par la façon qu’elle a d’accompagner le texte commenté, de se glisser dans ses recoins et ses interstices, dans ses blancs et lacunes, de digresser, de revenir en arrière, de piétiner et d’aller de l’avant, m’a rappelé l’écriture si singulière de Péguy _ mazette ! _, notamment dans ses essais sur Hugo ou sur la trilogie de Beaumarchais (ce merveilleux livre posthume que l’on connaît sous le titre de Clio) ; ou encore, moins connu et nettement moins accompli mais vraiment étonnant, le commentaire linéaire intégral de Madame Bovary par Léon Bopp _ inconnu de moi jusqu’à ce jour : grand merci, Christophe !

    …

    Vous avez presque toujours touché juste _ merci ! _, jusque dans le choix des illustrations. L’horloge de la « Maison Renaissance » de Lubersac flotte bien quelque part, en effet, derrière celle du Vieux Logis de Saint-Léonard ; et la Thérèse des Âmes fortes _ Christophe a écrit, comme j’avais, moi aussi, failli le faire : Âmes mortes ! mais là, ce n’est pas de Giono, mais de Gogol, qu’il s’agit ! _ derrière Thérèse Gandalonie _ je m’en réjouis, tant j’apprécie, et c’est encore un euphémisme, ce Giono-là : celui aussi d’Un Roi sans divertissement, Noé, Deux Cavaliers de l’orage, Les Grands chemins, Ennemonde et autres caractères, L’Iris de Suse : quel (jubilatoire) magicien du récit !.. Et en creusant un peu, j’ai découvert, alors, que Christophe Pradeau a réalisé un Jean Giono, paru aux Éditions Ellipses en 1998…

    …

    Pour ce qui est des précisions demandées…

    …

    Je n’ai pas constitué de chronologie précise, qui aurait préexisté au livre à la façon d’un plan _ et d’un cadre (ou d’une cage) a priori _, et je n’en ai pas établi a posteriori pour m’assurer _ Christophe n’a pas ce type d’« inquiétude«  maniaque… ; par là, il est tout à fait dans la descendance (poïetique) d’un Giono ! pour ne rien dire d’un Faulkner… _ de la cohérence de l’ensemble ; j’avais intuitivement _ cela devant largement « suffire« … ; la priorité étant la coulée (et plus encore le coulant) du flux… _ le sentiment que cela tenait, globalement… Mes premiers lecteurs – les lecteurs si précieux du premier cercle amical – l’ont fait pour moi et m’ont permis de corriger deux ou trois incohérences _ sans nulle gravité : Thérèse qui raconte n’est pas une machine ; ni une exégète (d’elle-même) maniaque… _ de détail : je croyais que cela avait été fait pour avril 1954-avril 1956… _ une discordance signalée entre les pages 62 et 16… Sans doute un problème de report sur les 3es et dernières épreuves… Il reste toujours des choses de ce type dans un livre et c’est assez rageant…

    …

    Pour ce qui est des liens familiaux. Marie-Lou _ la tante protectrice de Thérèse, dont le jardin au figuier généreux lui est (chaleureuse !) terre d’asile _ est, abusivement, qualifiée d’ « épouse morganatique » parce que, fille du bas pays, issue d’une famille paysanne d’une modeste aisance, elle épouse le frère de la mère de Thérèse _ voilà ! _, rejeton d’une famille prospère du haut pays

    …

    _ le jeu bas/haut – haut / bas est important dans l’économie du roman de Saint-Léonard : dès la première page, où tout « dévale« , tantôt abordé d’en-bas (à grimper, avec ses pieds : « Elle (la « lanterne des morts » : fascinante ! pas encore nommée par la narratrice, Thérèse, en cette toute première phrase, déballée par son récit, du livre !) domine le village, lui-même haut perché avec ses raidillons coupe-jarrets, ses monte-à-regret cabrés vers le ciel« …), tantôt vu d’en-haut (par un regard non essoufflé, alors ; mais le corps peut se mettre, et, bien vite, à se laisser aller à courir ! en fonction de l’âge, surtout… : « l’emmêlement têtu, le ruissellement (surtout : tout se met à couler !) gris bleu de ses toitures d’ardoises, ses étagements de balcons, de tourelles en encorbellement arrimés aux redans du rocher, avec l’ample retombée (voilà !) de ses jardins en terrasses, ses volées de marche dévalant (ça s’accélère ! la course vite emporte…) la pente, impatiente (voilà !) de se faufiler au milieu du quant-à-soi des vergers,

    …

    Cliquez sur l'image pour obtenir d'autres clichés

    …

    entre les hauts murs de granit, gainés de mousses et de lichens, alourdis par le débord cornucopien (à foison !) des arbres en espalier, la plénitude (oui !) tentatrice (paradisiaque !) des reine-claudes, des figues fleurs (les voici déjà !) , des sanguinoles ou des pavies, tunnels d’ombres et de feuillages le long desquels on dégringole (voilà, voilà ! de plus en plus vite, par l’effet de l’attraction gouleyante de l’ivresse de la pente avalée…) en criant à tue-tête pour déboucher enfin, hors d’haleine, échevelés, les joues en feu, au milieu des éclats de rire des berges, des courses trébuchantes sur les bancs de galet, face à l’éclaboussement (cézannien ! et zolien : cf les rives de l’Arc tout au bas de la pente d’Aix-en-Provence !)

    …

    http://www.isere.grenoble.snes.edu/spip/IMG/jpg_Paul_Cezanne_Baigneuses_1874_jpg-2.jpg…
    des corps nus dans l’eau froissée de soleil
    « 
    … : c’est superbe ! quel bonheur d’écriture !)…
    _,

    …

    …

    Marie-Lou est, abusivement, qualifiée d’ « épouse morganatique » parce que, fille du bas pays, issue d’une famille paysanne d’une modeste aisance, elle épouse le frère de la mère de Thérèse, rejeton d’une famille prospère du haut pays,

    famille bourgeoise déjà, affranchie _ elle _ des servitudes _ lourdes _ de la terre. Je n’ai pas imaginé de prénom à cet oncle maternel de Thérèse, l’époux de Marie-Lou _ il demeure seulement (rien qu’) une « fonction » : comme pas mal des personnages masculins, ici… _, mais j’avais pensé lui donner le nom de Decay _ un mot de la famille de « descente » ; cf « décadence » (en anglais, « to decay«  signifie « se gâter« , « pourrir« , « partir en ruines«  : « déchoir« , donc… Il est censé avoir fait l’acquisition de la maison aux arcades et du jardin au figuier _ celui de la « chute« , au Paradis, dans la Genèse… _ quelques années après la mort d’Antoine, maison dont la famille Lambert, les héritiers d’Antoine, se défont, on ne sait pourquoi _ non plus _, au profit d’une famille du bourg, les Decay _ mais de telles transactions ne sont pas dénuées d’importance à l’échelle d’un petit pays… _, pas plus qu’on ne sait dans quelles circonstances Antoine a pu l’acquérir et à qui il l’a acheté _ le souci de l’auteur (quant à la « fabrique«  de son « monde« ) va assez loin, on le voit ; jusque dans ce qu’il choisit de délaisser : dans l’ombre (= sans focalisation trop nette). Pas de lien de famille donc entre Thérèse et les Lambert, du moins dans mon esprit, mais le texte autorise, bien entendu, à en imaginer et je l’ai voulu ainsi _ bravo ! La grand-mère de Thérèse, dont la mort la touche tant, est sa grand-mère maternelle : donc la mère _ aussi _ du mari de Marie-Lou. Cette dernière _ la bonhomie généreuse et la faconde de sa silhouette n’étant pas sans me rappeler celles de l’« Ennemonde » de Giono, sans sa « patte«  de carnassier, toutefois… _ est une sorte de figure de substitution sur laquelle se reporte l’amour de Thérèse pour son aïeule. Le père de Thérèse est laissé _ lui aussi _ dans l’ombre parce qu’il en est une _ c’est dit ! _ : d’une famille un tout petit peu moins aisée _ une différence infinitésimale suffisant ! _ que les Decay, d’un caractère moins bien trempé que celui de sa femme, il passe le plus clair de son temps _ fuyant comme la truite de montagne, à la peau un peu gluante quand on veut la saisir, ou tenir _ à la pêche… J’imagine tout ce que sa femme a pu dire _ certes ! _ sur les Gandalonie ! _ un nom qui me paraît proche de celui des « Vandales« , qui passèrent jadis par là aussi, avant de se poser et fixer en Vandalousie… Ai pensé, je m’en aperçois en vous écrivant, aux Dodson du Moulin sur la Floss.

    …

    Bien entendu, tout ce que je viens d’écrire est pour ainsi dire virtuel puisque seul le texte fait autorité _ bien sûr ! Ce sont des données qui m’ont été utiles pour écrire le roman _ en la gestation pétulante et pétillante : festive, de sa « fabrique« … _ mais que j’ai retirées – comme un échafaudage – ou qui sont restées en suspension _ c’est aussi bien intéressant, cela _, tout au long de l’élaboration du livre, dans le blanc de la page _ que le lecteur bien attentif ne peut que deviner : il est jubilatoirement passionnant de pouvoir, ainsi, glisser un œil dans ce « chantier de construction«  tout frais et si vivant : frémissant encore… Lire alors aussi est frémir…

    …

    Merci encore de m’avoir offert le plaisir de replonger _ merci ! _ avec vous au plus intime _ voilà ! mais c’est moi qui vous suis infiniment reconnaissant de l’éclairer ainsi ! en son frémissement ainsi « continué« , « retrouvé » par vous, l’auteur, en la lecture du « commentaire« … : le chantier de l’activité fictionnante se poursuivant par là, non seulement en le lecteur, mais même, ici, en l’auteur, lecteur du « commentaire« … _ de La Grande Sauvagerie. J’ai retrouvé, en effet, en vous lisant, une saveur, une qualité d’intimité _ merci de me le faire, à votre tour, ainsi, partager ! _, inséparable de l’écriture, du livre en chantier _ mais oui ! _, mais dont, le livre publié, il s’agit de faire son deuil, à moins que certaines lectures ne vous la restituent _ la lecture, bien sûr, est (toujours, mais surtout à son plus vif) une reviviscence… C’est un plaisir rare et troublant, que je vous dois _ doublement merci (beaucoup) à vous, Christophe !
    …

    C’est pour cela que s’adresser à l’auteur, et continuer la « conversation« , en quelque sorte, qu’il a proposé d’entamer avec vous, lecteur, en vous offrant (à l’opération risquée, vôtre, de la lecture) « sa bouteille à la mer » (qu’est le livre : fictionné), est l’occasion de lui témoigner un peu de la (magnifique) reconnaissance (et gratitude) de cette joie pure de lire, en sa richesse, du lecteur ! admis à « collaborer« , en quelque sorte, à son tour _ à la façon de l’interprète musical de la partition écrite, notée… _, à partir des perches que lui tend (ou ne lui tend pas, avec des blancs et des lacunes, ou des ombres, volontaires), en ses phrases, l’auteur, à un jeu (comme « de l’oie«  : en partie ouvert par les hasards organisés et à moitié imprévisibles de la partie : la retombée des dés et le jeu qu’elle vient soulever…) ; à un jeu, donc, de perspicacité, au plaisir d’élucidation (jamais achevée, en effet) des « énigmes » (patentes) du récit lui-même, organisé ainsi et pour cela (ces portes ouvertes sur des pistes diverses devenant possibles…), du livre…Avec quelle densité et profusion ici : proprement « cornucopienne«  ! en effet !

    …

    il me semble que l’adjectif, présent en l’ouverture (assez audacieuse par là ! vis-à-vis de tant d’« indiligents lecteurs« , près de quitter, dès pareil seuil, le livre _ de fiction, le roman _, qu’ils viennent à peine d’entrouvrir !..) du récit de l’universitaire, désormais émérite, qu’est Thérèse, page 11, à propos des « hauts murs de granit« , enserrant les « vergers«  de Saint-Léonard (ou Saint-Robert, son modèle dans la réalité du territoire, si l’on préfère), « gainés de mousses et de lichens«  : « alourdis par le débord _ voilà ! _ cornucopien des arbres en espalier«  (et combien ce « débord« , fructiforme, ou fruitier, est superbe !),

    revient une autre fois : je viens de le trouver, page 51,

    à propos de « la langue » et de « la veille patiente« , dans les « bibliothèques de la Nouvelle-Angleterre dont les portes restent ouvertes jour et nuit«  : « où s’entretient sans discontinuer, tous les jours de l’année, jusque dans les heures les plus hostiles du petit matin, le feu vacillant des lectures buissonnantes, la veille patiente de ceux qu’on appelle, dans la langue cornucopienne de la Renaissance (voilà !), les Lychnobiens (ceux qui vivent à la lueur des lanternes)« … Fin, ici,de mon incise sur ce généreux, un peu rare aujourd’hui, adjectif : « cornucopien, cornucopienne« …

    …

    Bien amicalement,

    …

    Christophe Pradeau

    …

    …

    Dans la curiosité festive de votre prochain opus…

    …

    Titus Curiosus, le 19 juin 2010

    …

    Post-scriptum :

    …

    Lui ayant demandé son blanc-seing

    à la publication de notre (modeste) échange,

    …

    voici le petit mot (de réponse)

    que je reçois ce matin, il est 5 heures, de Christophe Pradeau :

    …

    Cher Titus,

    …

    Je ne vois pas d’inconvénient à publier ma réponse à votre article et le commentaire qui l’accompagne.

    Merci encore…

    Vous avez une façon d’écrire d’une tonicité réjouissante et communicative.

    …

    Bien amicalement,

    …

    Christophe Pradeau

    …

    « Wow » ! _ soufflerait le cher ami Plossu…

    …

    C’est moi qui suis le débiteur :

    de la richesse proliférante, « cornucopienne« , donc

    (mais contenue : retaillée _ sans perdre le souffle, tout au contraire, pour mieux affûter ses fulgurantes, ou terribles, envolées : tout respire ! _, retaillée au burin, au ciseau, au stylet, à la plume _ michel-angelesque ! sur la blancheur du marbre chaleureux, en fusion (en sa merveilleuse fondante autant que consistante plasticité…) de vos mots ! _ d’exigence artiste ! cf le « en espalier » de la taille des arbres des vergers de Saint-Léonard !)

    de votre « monde« ,

    …

    cher Christophe,

    celui qui jaillit et sourd de votre écriture _ et « le style, c’est l’homme même » ! _ :

    …

    en une densité qui continue d’échapper _ et donner à profusion : en votre générosité (« cornucopienne » ! donc…) d’auteur-écrivain : oui, vous l’êtes ! _ fruits, fleurs, feuilles, rameaux _ eh ! oui ! _, branches et frondaisons splendides, caressés (et soulevés) par le vent et la lumière , dans l’univers d’en-haut,

    et racines et radicelles (à champignons !), dans l’univers « souterrain« , ou d’en-bas, dans le terreau et le terrain et le territoire :

    …

    tous, frémissants qu’ils s’agitent (et que vous percevez ! si merveilleusement, en votre écriture !)

    …

    _ tel Lucrèce ;

    je n’ai encore rien dit (quelle faute ! mille pardons !) de ce que vous en faites, aux pages 86 :

    …

    « j’entends la pluie d’atomes chantée par Lucrèce« 

    …

    et 87 : « plus rien ne compte que les entrechoquements d’atomes, ces écarts et pas de côté (oui ! le clinamen décisif !) qui sont tout à la fois la genèse et l’apocalypse (en effet : « à la fois« , oui ! d’un seul et même mouvement, en la richesse infinie de ses métamorphoses rebondissantes complexes !), le début et la fin (l’alpha et l’oméga !), toutes choses mêlées, confondues dans la même (giboyeuse !) pluie fine de printemps« 

    …

    (celle-là même rencontrée, avant-guerre certainement, par la merveilleuse Marie-Lou, elle, à la page 60 du récit de sa nièce Thérèse Gandalonie, en ce que cette dernière nomme, avec tant de justesse, une de ses « heures enchantées » (jusqu’à donner son titre au « chapitre troisième » : « Les heures enchantées« ) :

    …

    « elle _ Marie-Lou, donc _ avait fini par pénétrer pourtant dans la lumière, par se glisser (voilà ce qui est requis de nous, vivants humains : ce banal, mais décisif geste de courage ! que tant, telle la mère de Thérèse, se refusent, eux, rigidement, d’accomplir !) dans le ruissellement dansant du spectre. Le monde s’était replié, resserré sur lui-même ; tout n’était plus qu’entrechoquements, retombées erratiques et joyeuses (mais oui ! car la joie « est«  spacieuse ; cf Jean-Louis Chrétien ! en son décisif La Joie spacieuse _ essai sur la dilatation : je le recommande éminemment !) de petits grains de couleurs. Lou s’abandonna, la bouche ouverte, prise d’une envie folle de courir et de crier, de chanter sa joie et sa peur, et incapable d’articuler un son, de faire le moindre geste, offerte (oui ! telle une Danaé à la pluie d’or…) tout entière (oui !) à la pluie lumineuse qui s’enroulait autour d’elle (magiquement et naturellement ! les deux vont de pair : et le poète le « voit«  ! telle la Thérèse du livre de Christophe !!!), qui l’enlaçait, la pénétrait comme l’eau la terre meuble, l’entraînant corps et âme (oui ! et elle ne l’oubliera plus !) dans une ronde où elle se démultipliait (voilà : en se dépliant…) à l’infini et finissait (se décentrant ainsi de son « quant-à-elle-même » trop social-bête, en se livrant à cette altérité !) par se perdre ( bien heureusement ! une grâce !) de vue«  (pour se déployer « corps et âme« , donc, à jamais…) ;

    …

    ensuite :

    « pas un bruit, si ce n’est le glou-glou des rigoles, le travail obscur, l’odyssée invisible de l’eau, le lent ruissellement, la lente traversée des épaisseurs d’humus vers le silence étale des nappes phréatiques«  : ce bonheur d’écriture et de vérité-là se savoure à la page 61 de La Grande Sauvagerie…),

    …

    « plus rien ne compte que les entrechoquements d’atomes, ces écarts et pas de côté

    qui sont tout à la fois la genèse et l’apocalypse, le début et la fin,

    toutes choses mêlées, confondues dans la même pluie fine de printemps, donc

    …

    _ je reprends ici l’envol du récit de Thérèse, cette fois (après celui _ que Thérèse rapporte, en sa mémoire, ou plutôt évoque et reconstitue, avec, aussi, ses nouveaux mots à elle… _ celui de Marie-Lou, avant-guerre, elle, à la page 60) de Thérèse, cette fois, et maintenant !, la plume à la main de ce livre, à la page 87 :

    …

    « ce livre que vous lisez, dont je suis tout près d’écrire le dernier mot« , dira Thérèse Gandalonie à la page finale de La Grande Sauvagerie, page 154… _,

    …

    de celles (ces « choses mêlées, confondues dans la même pluie fine de printemps« , donc)

    qui exaltent, libèrent toutes les odeurs, tous les parfums (et aussi les saveurs) de la terre,

    une petite pluie pénétrante (et fécondante !) qui contient en elle (oui !) l’infinie diversité des formes et des existences » _ eu leur incessant jeu (tant héraclitéen qu’ovidien !) de « métamorphoses«  tant obscures, immergées dans la nuit ou reléguées dans l’ombre, que luminescentes : il faut apprendre, aussi, à les recevoir et accueillir, au lieu de les nier et refuser, dénier, pour savoir en toute simplicité, et vérité, les percevoir !.. ;

    même si la nièce Thérèse a semblé, un temps, moins habile ou douée pour cela que sa tante (ni Decay, ni Gandalonie, en son enfance des « fonds humides« , elle ; voire des « fosses à purin« , dont elle s’extrait et s’extirpe, « grimpée sur le talus », déjà, page 57…) Marie-Lou ;

    …

    Thérèse ayant dû, elle, passer par, et accomplir quelques larges détours : tant dans l’espace et le temps (l’histoire autant que la géographie) que dans les « curiosités«  (toujours singulières) d’une culture, ultra-fine, incorporée peu à peu, dans l’éclairement patient de quelques lumineux livres ; encore lui a-t-il fallu, aussi, oser s’essayer à l’exercice (insu ! pour commencer) de bien, bien les lire… _ :

    …

    comme je vous suis, cher Christophe,

    en ce lucidissime lucrécianisme !..

    …

    qui n’est pas sans m’évoquer aussi l’enchantement « électrique«  si follement généreux et déployé d’un Walt Whitman ! en son magistralement magique Feuilles d’herbe !.. ;

    et fin ici de l’incise lucrécienne ! _,

    …

    tous

    (fruits, fleurs, feuilles, rameaux, branches et frondaisons splendides, caressés, et soulevés, par le vent et la lumière, dans l’univers d’en-haut, et racines et radicelles (à champignons !) continuant leur poussée, dans le monde inverse d’en-bas) _  je reprends et poursuis pour l’achever enfin ma propre phrase ! _

    frémissants qu’ils s’agitent,

    parties prenantes, et combien ! _ on l’a perçu _, du circuit de la vie,

    et féconds…

    …

    Merci ! de tout cela ! Christophe…

  • magnifique Dominique Rabaté sur le roman au XXème siècle à l’heure (« moderne ») de la décadence de la grandeur et de la défaillance des modèles (Saints et Héros) dans l’apprentissage (ou formation) du sujet « commun » (tout un chacun)

    Magnifique conférence de présentation de son magnifique essai de « méditation » littéraire : Le Roman et le sens de la vie (aux Éditions José Corti)

    de Dominique Rabaté, hier soir, vendredi 7 mai 2009, dans les salons Albert-Mollat,

    en présence d’un public (de « lecteurs » amoureux de la « lecture de romans« , vraisemblablement…) nourri, amical

    …

    _ pas seulement, et même loin de là, composé de collègues (universitaires) : en fonction, certains, ou émérites, d’autres ; même si nombre d’entre eux étaient présents et n’ont pas manqué d’intervenir dans la séance (plus ou moins rituelle) des questions au conférencier, ensuite… _,

    …

    en présence d’un public attentif et tout à fait alléché, incontestablement,  par ce propos du conférencier d’éclairer ce genre de « lecture » (= la lecture de romans !) aujourd’hui si vivant, pour les « lecteurs » que nous (presque tous) sommes

    …

    _ vivant, chacun, notre existence subjective particulière,

    séparée de celle des autres

    (et par là plus ou moins solitaire, en sa « banalité«  commune partagée, aussi : les deux en même temps…),

    voire singulière

    (qui sait ? cf ici l’important cruciale de la « question« , pour « tout un chacun«  d’entre nous, en effet, du « sens de la vie«  pour lui, et pour nous, quand nous ne sommes pas aussi « auteurs«  de quelque « œuvre« ),

    au premier chef, si je puis dire… ;

    pour « tout un chacun«  qui sait et aime lire, du moins !!! cela va-t-il durer, à l’heure et ère (concurrentielles peut-être) des « images« , dont celles, mouvantes désormais, du cinéma et autres vidéos de diverses sortes : jusque sur le blog des libraires de la librairie Mollat !!!!

    ….

    vivant, chacun, notre existence subjective particulière, donc,

    en « lecteurs de romans«  tout particulièrement, en effet !

    de romans davantage que d’autres genres de livres (et même de récits : la biographie, l’autobiographie, le journal intime, etc.), veux-je dire… _,

    …

    plus que jamais en 2010 :

    d’où l’affluence et la vive curiosité à cette conférence vendredi soir

    …

    _ le podcast dure 65 minutes : il est passionnant ! et éclaire « magnifiquement«  ! le livre… _

    …

    pour cet essai (méditatif, analytique et questionnant, plus encore…) de Dominique Rabaté : Le Roman et le sens de la vie…

    …

    …

    Le roman est devenu _ du XVIIIème au XIXème siècles _, puis est resté _ au XXème siècle ; et aujourd’hui aussi ;

    même si c’est selon certaines variantes : qu’il appartient à l’essayiste, précisément, les distinguant, d’analyser (ou démonter) avec précision en leur détail (qui nous éclaire !) et dynamique ;

    et nous faire, à notre tour (en « lecteurs d’essais«  alors : une spécificité un peu française, peut-être…), méditer… _,

    …

    le roman est devenu, puis est resté

    en effet,

    le genre littéraire rencontrant

    _ auprès des lecteurs que nous sommes aussi très largement devenus en ces siècles (d’imprimerie et d’édition de livres de papier ; cf ici, par exemple, les travaux de Roger Chartier ; ou sa leçon inaugurale au Collège de France Écouter les morts avec les yeux… ; ou de Robert Darnton : cf par exemple Bohème littéraire et révolution _  le monde des livres au XVIIIème siècle…) _

    le maximum de succès : il est loin, bien au contraire, de se démentir aujourd’hui ;

    …

    même si ce n’est pas nécessairement proportionnellement _ encore faut-il savoir ou apprendre à l’« évaluer«  ! _ à la qualité (du produit ; ou œuvre ! soit ici le roman !) :

    …

    sinon, c’est le temps et la postérité (= d’autres que soi ; ou du moins de « médiateurs » (instituteurs nécessaires) de son propre juger ; qui doit se former…) qui effectuent le tri (qualitatif : entre ce qui se périme, vite _ de plus en plus _, et ce qui demeure et reçoit la « reconnaissance » _ autorisée… _ de la valeur « littéraire » ; les lecteurs peu à peu finissant, et en masse, par s’y rallier (le reste de la production étant devenu caduc) à un peu meilleur escient ;

    …

    mais en attendant cette sélection qualitative médiatisée par des lecteurs compétents _ un tout petit nombre, comme a l’habitude de le dire à l’envi Jean-Paul Michel _

    …

    les romans, même de faible qualité, se lisent, s’achètent (et se vendent !) : selon des fonctionnement grégaires le plus fréquemment (cf les listes _ quantitatives, elles _ de best-sellers) :

    …

    comment se repérer, pour le lecteur encore inexpérimenté, ou débutant : mais chacun l’est, et à chaque fois, face à un auteur (ou un livre) inconnu de lui, et non précédé d’une réputation !

    …

    _ ici Jean Laurenti, modérateur de la conférence, demande très judicieusement à Dominique Rabaté de lire à haute voix un très beau passage du livre (aux pages 104-105 du Roman et le sens de la vie) explicitant lumineusement, et avec ses effets synthétisés, la distinction que celui-ci venait de faire en sa conférence entre deux concepts d’« expérience«  : celui d’Erlebnis et celui d’Erfahrung :

    …

    Dominique Rabaté avait introduit cette distinction significative, dans son essai, page 35, à propos de la géniale « lecture » par Walter Benjamin, en son article intitulé Le Conteur, (cf l’édition Œuvres III parue dans la collection Folio Essais en 2000) du « récit«  (ainsi le qualifie lui-même Walter Benjamin, plutôt que « roman« …) tel que le pratique Nicolas Leskov… : je cite le texte de Dominique Rabaté, à la page 35 :

    …

    par ce terme de « récit« , Nicolas Leskov « désigne l’art artisanal du conteur qui sait, par ses histoires, donner de sages conseils, transmettre une morale pratique, une expérience partageable par une communauté _ d’auditeurs-écouteurs assemblés en un même lieu et au même moment ; pas de lecteurs d’un écrit… _ que le mot allemand de « Erfahrung » recouvre. Cette communauté se réunit sous l’autorité de la mort _ c’est elle (et sa menace) qui plane(-nt) sur la « question«  lancinante et vrillante, ici, du « sens de la vie« , en effet ! tant pour le cas de La mort d’Ivan Ilitch que pour celui de Voyage au phare de ces deux mélancoliques que sont, au moins en l’écriture de ces deux « romans«  ici analysés, aux parties II et III de cet essai, et Léon Tolstoï et Virginia Woolf… _, ou plus exactement du sage mourant mais encore apte à léguer aux siens son savoir.

    …

    La réflexion de Benjamin prolonge d’autres études où il a insisté sur l’idée _ = sa thèse _ d’un appauvrissement de l’expérience _ subjective, personnelle ! _ dans les sociétés modernes, sociétés du journalisme, de la guerre et de la massification _ dépersonnalisante et désingularisante par là…

    …

    Pour lui, l’Erfahrung se meurt _ voilà ! est détruite, saccagée ! _ et laisse place à une expérience intransmissible, privée _ qui est, elle, du registre de l’Erlebnis (terme que l’on traduirait en français par expérience vécue, ou expérience individuelle _ = non reçue ni formée collectivement ; et expérience personnelle, par là. Giorgio Agamben a brillamment relayé ses thèses dans son livre Enfance et Histoire _ dont le sous-titre est « Destruction de l’expérience et origine de l’Histoire« …

    …

    Dominique Rabaté cite aussi, page 36, le travail, qui creuse la pensée de Benjamin encore plus loin, de Carlo Ginzburg dans Traces : Racines d’un paradigme indiciaire...

    …

    (cf pages 37-38 : « le roman, loin de simplement entériner la disparition de ce type de connaissance indiciaire _ qu’étaient les savoirs de la chasse, de la cuisine, de l’intuition psychologique que « les traités scientifiques peuvent malaisément codifier«  au XVIIIème siècle, page 36… _ devient aussi le lieu où les recueillir, où leur donner leur singularité selon les cas, les contextes, les arrière-plans que le romancier peut recréer. Je dirai donc avec Ginzburg (…) que l’Erfahrung continue d’entretenir des liens riches et subtils avec l’Erlebnis. J’ajouterai que le succès du roman à l’âge bourgeois lui vient aussi de cette mission historique : se faire l’écho et le relais _ oui ! _ des pratiques indiciaires de la connaissance au moment où celles-ci perdent leur utilité ou leur prestige social _ surtout _ contre les sciences et le savoir académique » : c’est superbe de lucidité !..) ;

    …

    et je signale, au passage, aussi, que leur traducteur (tant pour Carlo Ginzburg que pour Giorgio Agamben), de l’italien au français, Martin Rueff, sera présent

    (ainsi que le très grand Michel Deguy en personne : pour son La Fin dans le monde aussi… ; de Deguy, lire en priorité son sublime « Le Sens de la visite« …)

    mercredi 12 mai prochain dans les salons Albert-Mollat, à 18 heures,

    …

    pour présenter son (immense et magnifique !) essai d’analyse et synthèse de la poétique de Michel Deguy : Différence et identité _ Michel Deguy, situation d’un poète lyrique à l’apogée du capitalisme industriel ;

    …

    cf, sur lui, mon article sur ce blog du 23 décembre 2009 dernier : « la situation de l’artiste vrai en colère devant le marchandising du “culturel” : la poétique de Michel Deguy portée à la pleine lumière par Martin Rueff«  ;

    fin de l’incise… _

    …

    comment se repérer, pour le lecteur inexpérimenté _ en lecture, ici ! _

    dans la foule de ce qui est proposé par le marché de l’édition ? et sur les étals des librairies ?..

    …

    Même si le propos de Dominique Rabaté, avec ce « petit livre« , a-t-il dit à plusieurs reprises _ l’essai comportant 112 pages _, n’était ni historique, ni « totalisant«  : il y faudrait une autre longueur (mais pas forcément ampleur d’analyse : celle-ci est déjà extrêmement sensible ici !) pour embrasser de son éclairage tout le genre, et en toute son histoire (depuis les romans de l’antiquité gréco-latine ; puis ceux de l’époque médiévale ; etc.),

    …

    c’est cette dimension d’historicité même qui m’a,

    personnellement,

    particulièrement intéressé

    et m’a paru des plus « éclairante« …

    …

    Aussi ai-je pensé alors, en écoutant parler Dominique Rabaté aussi (un peu) sur ces considérations historiques _ ainsi que de philosophie « appliquée« … : davantage en cette conférence (d’une heure) qu’en son livre, dense et assez ramassé (en 112 pages)… _ ,

    au travail « explorateur«  _ fascinant ! _ de Marthe Robert, en son L’Ancien et le nouveau (lu à sa parution aux Éditions Grasset, en 1963 : j’étais en classe de Première : et la « réflexion » sur la littérature me titillait ; lecteur boulimique et exigeant que j’étais depuis un bon moment déjà…), d’un côté,

    …

    et, sur un tout autre plan, à celui tout récent

    …

    _ cf mon article du 30 décembre 2009 : « Le devenir de la “langue littéraire” en France de 1850 à aujourd’hui : un admirable travail pour comprendre ce qui menace de mort l’exception (culturelle) française et les “humanités”« ... _

    …

    de l’équipe réunie par Gilles Philippe et Julien Piat pour leur très riche et instructif La langue littéraire _ une histoire de la prose en France de Gustave Flaubert à Claude Simon, aux Éditions Fayard,
    …

    à adjoindre aux références données (et discutées à la conférence, davantage qu’en son essai, court et intense, donc !)  par Dominique Rabaté lui-même en son livre,

    qui ont servi à sa « méditation » _ et enquête _ littéraire sur ce volant précis-ci de la littérature

    d’interlocuteurs, de stimulants,

    ou d’abord de départs ou bases de sa réflexion et analyse,

    ou parfois aussi de repoussoirs, à surmonter en quelque sorte :

    …

    La Pensée du roman, de Thomas Pavel,

    L’Art du roman, de Milan Kundera,

    La Bonne aventure _ Essai sur la « vraie vie », le romanesque et le roman, de Bernard Pingaud,

    Nouveaux problèmes du roman de Jean Ricardou ;

    …

    ou, aussi, les désormais classiques La Théorie du roman de Georg Lukacs

    et Mimesis d’Erich Auerbach…

    …

    Dominique Rabaté s’est référé aussi, bien sûr, à son essai précédent Le Chaudron fêlé _ Écarts de la littérature, paru aux Éditions José Corti, déjà, en 2006…

    …
    Et il se réfère aussi au passionnant L’Anneau de Clarisse _ Grand style et nihilisme dans la littérature moderne du grand Claudio Magris,

    page 34 du Roman et le sens de la vie :

    …

    le sous-titre de ce recueil d’essai de Magris _ Grand style et nihilisme dans la littérature moderne _ est déjà bien éclairant sur l’axe d’enquête ici de Dominique Rabaté. Comme j’y souscris !!! 

    …

    …

    Pour ma part,

    j’interprète le regard de Dominique Rabaté ici sur le roman moderne et la « question » du « sens de la vie« 

    comme affinant _ et assez considérablement... _ la dés-héroïsation des Temps modernes (depuis la Renaissance ; cf aussi François Hartog : Régimes d’historicité)

    qui s’amplifie à partir de Flaubert

    …

    _ c’est un mot à George Sand de Flaubert, dans une lettre (de la fin décembre 1875) de leur échange assez suivi de correspondance, que Dominique Rabaté a choisi de mettre en exergue de son essai : Le Roman et le sens de la vie :

    …

    « Il me manque « une vue bien arrêtée et bien étendue sur la vie » _ reprend-il à sa correspondante. Vous avez mille fois raison ! mais le moyen qu’il en soit autrement.« 

    …

    Pour l’ambition de vérité (du roman : sur la vie) de Flaubert,

    « la bêtise«  est bien toujours « de conclure«  !..

    et de figer… _

    …

    et s’épanouit dans les diverses et variées à l’infini, en leur diaprure, Vies minuscules _ à la Pierre Michon, si l’on veut : Dominique Rabaté l’a reçu il n’y a guère, en ces mêmes salons Albert-Mollat… _ que nous offrent, en effet, les (grands) romanciers (dés-héroïsant) du XXème siècle (et des progrès de son nihilisme) ;

    …

    celle _ dés-héroïsation _ sur laquelle avait déjà commencé à ironiser l’humour noir ravageur et polyphonique de Cervantès en son Don Quichotte…

    …

    Avec divers paliers en ce processus non régulier ni mécanique, certes :

    …

    Le Roman bourgeois de Furetière ;

    …

    Flaubert _ de L’Éducation sentimentale à Madame Bovary (ou l’« hystérie de la vie à soi« , selon la formule de la page 29 : « Une vie à soi ? celle des livres et des clichés« , ici… ; et Dominique Rabaté : « depuis les années 1850, la culture de masse a encore accentué cette tension entre prétention à l’originalité et conformisme« …) et Bouvard et Pécuchet : quelle odyssée !.. _, un maître du rendu de ce processus (mélancolique) :

    …

    et puis,

    et que voici tout spécialement analysés ici, en cet essai-ci _ magnifique ! un essai doit-il donc être purement « académique » ?.. _, par Dominique Rabaté,

    aux partie II, « La Leçon de la mort« 

    et partie III, « L’Irrémédiable et l’inoubliable » :

    …

    La mort d’Ivan Ilitch de Tolstoï

    et Vers le phare de Virginia Woolf :

    …

    la traduction préférée par Dominique Rabaté est celle revue par Magali Merle de l’édition la Pochothèque, en 1993, des Romans et nouvelles ; la traductrice proposant Voyage au phare pour son titre…

    …
    Un travail passionnant pour le lecteur aussi ;

    à relier, pour moi, à l’histoire _ éminemment philosophique ! _ des avatars du sujet en la modernité et post-modernité (et nihilisme : cf Nietzsche…),

    comme on voudra.

    …

    Le banal dés-héroïsé d’un sublime qui se « désenchante« 

    à une certaine vitesse et selon diverses accélérations ou décélérations _ cf Max Weber ; et puis Marcel Gauchet : Le désenchantement du monde… _,

    …

    mais non sans susciter des aspirations (idéalistes ?) à un ré-enchantement ;

    …

    pas trop donquichottesque ;

    ou du moins, plutôt à la Cervantès l’auteur bourré d’humour

    qu’à la Don Quichotte, le chevalier à la triste figure, son personnage qui meurt à la fin désenchanté…

    …
    Titus Curiosus, ce 8 mai 2010

  • Un moderne « Livre des merveilles » pour explorer le pays de la « modernité » : le philosophe Bernard Sève en anthroplogue de la pratique des « listes », entre pathologie (obsessionnelle) et administration (rationnelle et efficace) de l’utile, et dynamique géniale de l’esprit

    Bien que lui-même refuse de se qualifier d’ »anthropologue« 

    _ « Je ne suis pas anthropologue« , écrit Bernard Sève page 205 de De Haut en bas _ Philosophie des listes, qui paraît ce mois d’avril aux Éditions du Seuil, dans la collection « L’Ordre philosophique » _,

    c’est bien une anthropologie, et de vaste amplitude

    …

    _ « si l’on voulait brosser à grands traits l’histoire de la pratique des listes« , on pourrait « distinguer quatre périodes«  (ou « quatre usages des listes, plus ou moins marqués aux différentes époques de l’Histoire« , précise-t-il, encore, page 206) :

    …

    « La première couvrirait plusieurs millénaires, de la Préhistoire à l’invention de l’écriture, et de l’invention de l’écriture aux grandes civilisations du Bassin méditerranéen. Des listes lexicales ou administratives de Mésopotamie, aux généalogies bibliques et aux catalogues homériques, il s’agit, toujours, de rationaliser le monde, d’aider la mémoire (la liste comme procédé mnémotechnique) et, parfois, de faire chanter les noms pour attirer la faveur des dieux« , pages 205-206.

    …

    « La deuxième époque pourrait être qualifiée d’encyclopédique, en donnant un sens assez large à ce terme (qui, à certains égards, conviendrait déjà à Homère). Les listes d’Aristote, celles de Pline, d’Isidore de Séville, les listes métaphysiques, théologiques ou littéraires du Moyen Âge illustrent cette époque. Du réel, la liste veut épuiser le sens et l’ordre ; elle veut célébrer la varietas rerum, la merveilleuse diversité des choses ; elle se fait inventaire ordonné, elle redouble le monde« .

    …

    « Dans sa troisième époque, la liste devient réflexive et ironique. Le nom de Rabelais illustre, mieux que tout autre, le renversement du sens de la liste. La liste se fait moqueuse, son désordre et son abondance contestent l’ordre médiéval du monde et la logique scolastique, la copia dicendi, se renverse en loquacitas grotesque, assumée et parfois agressive. Cervantès, Shakespeare, Sterne appartiennent à cette époque. »

    …

    « La quatrième époque est la nôtre, et c’est celle que nous voulons principalement interroger _ page 206 _ La liste y est un instrument cognitif (Internet), juridique et politique ; elle est aussi un instrument d’évaluation et de contrôle (le QCM), elle est toujours un principe ludique« … _

    …

    c’est bien une anthropologie, et de fort vaste amplitude, donc, philosophique, mais aussi littéraire,

    que nous offre Bernard Sève, philosophe (de l’humain), en ce nouvel opus d’analyse des diverses facettes

    (jusques et y compris les vertiges des gouffres dans lesquels, allant y verser, l’humain _ mais plutôt individuel que collectif, surtout _ peut, y succombant, tomber, plonger, sombrer…)

    de l’esprit humain _ voilà ! _ qu’est De Haut en bas

    …

    _ après un admirable Montaigne _ Des règles pour l’esprit (la meilleure introduction-initiation à l’infiniment opulente « mine » et « labyrinthe » ludique des Essais de Montaigne, à mes yeux ! cf mon article du 14 novembre 2008 Jubilatoire conférence hier soir de Bernard Sève sur le “tissage” de l’écriture et de la pensée de Montaigne), en 2007, aux PUF : déjà une analyse de ce à quoi l’esprit (en l’occurrence, celui, magnifiquement « humain«  d’un Montaigne ! probablement ce qui s’est fait jusqu’ici de mieux en ce genre de « conduite« , musaïque, musardant, de l’esprit…) doit s’affronter pour « se régler« , contenir et surmonter et vaincre, en leur donnant une féconde orientation ou « mise en rôle« , la prolixité foisonnante et géniale de ses « vertiges« … ;

    L’Altération musicale _ ou ce que la musique apprend au philosophe, sur la mise en ordre de ce qui survient pour nous dans le temps qui nous est offert de ressentir sur un mode (un peu spécifique) de musique, en 2002, aux Éditions du Seuil ;

    et La Question philosophique de l’existence de Dieu, en 1994, aux PUF… _,

    …

    soit, en effet, une « philosophie » on ne peut mieux et plus pleinement (= richement) anthropologique « des listes« …

    …

    …
    Une « philosophie des listes« , donc :

    et tel est le sous titre de ce De Haut en bas que nous propose présentement Bernard Sève.

    …

    …

    En son « Introduction« , présentant synthétiquement et rapidement

    (en quatre pages et demi + une « liste » sur deux pages et en deux colonnes de 157 « notions corrélées à l’idée de liste« , depuis « Abécédaire«  en numéro 1, jusqu’à « Who’s who«  en numéro 157, en passant par « Indicateur des marées » et « Inventaire« , juste au milieu de cette liste, en numéros 78 & 79…

    …

    _ peut-être pourrait-on y ajouter l’occurrence « Loquèle« , évoquée page 113 _ dans le chapitre « la liste en littérature, poétique et narrativité« … _, à propos de « certaines formes autobiographiques contemporaines«  : « présentées selon l’ordre alphabétique, elle _ la liste ! _ permet un mixte très particulier de pudeur et d’exposition de soi, dont les Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes offrent un exemple topique : « L’entrée « Loquèle » parle du flux de paroles à travers lequel le sujet argumente inlassablement dans sa tête les effets d’une blessure ou les conséquences d’une conduite _ la loquèle est une variante ressassante de la liste« . Peut-être Bernard Sève l’a-t-il simplement « oubliée » en sa récapitulation en colonnes…

    …

    Bernard Sève remarque alors aussi, toujours page 113, à propos de ce livre de Barthes, que « le texte d’ouverture de l’ouvrage (« Comment est fait ce livre« ) explique que les figures du discours amoureux « sont distributionnelles » et non « intégratives » ; elles restent toujours au même niveau : l’amoureux parle par paquets de phrases, mais il n’intègre pas ses phrases à un niveau supérieur, à une « œuvre » _ qui les lierait... Comment ne pas reconnaitre ici la logique additive et segmentaire _ discontinue, émiettée _ de la liste ?« . Fin de l’incise sur l’absence de « Loquèle » dans la « liste des notions corrélées à l’idée de liste » ; le chapitre II du livre (« L’intrus de la liste, et autres paradoxes« ) est d’ailleurs consacré à l’absent et à l’intrus, phénomènes paradoxaux et éminemment notables des listes ! _)

    …

    En son « Introduction« , présentant synthétiquement et rapidement

    le sens même de l’aventure de ce grand livre court (de 228 pages _ 240 avec l’index, la bibliographie et la table des matières…),

    …

    Bernard Sève remarque tout de suite, page 7, que « la liste

    _ même pour des « pratiques«  on ne peut plus « élémentaires« , telle que faire « la liste de ses courses« , sans « autre prétention que de soulager la mémoire et de faciliter l’action » ; et « on la jette après usage« … _

    tend à déborder sa finalité purement utilitaire« .

    …

    C’est ce « débord » _ voilà ! _ qu’il va lui être passionnant d’interroger et analyser, mettre à jour, scruter, révéler…

    …

    Ainsi :

    « Je dresse une liste des choses à faire _ = agenda : choses devant être faites _ dans la semaine (réunions, mails, rendez-vous, démarches administratives, etc.). Au fur et à mesure que je m’acquitte de ces obligations, je les raye de ma liste.

    …

    Mais voici que j’honore un engagement que j’avais oublié d’inscrire sur ma liste. Bizarrement, je l’écris _ lui aussi, une fois « fait«  (tenu, honoré), et plus « à faire« … _, pour le rayer aussitôt.
    …
    Ce comportement aussi courant qu’étrange _ voilà ! _ montre que la liste n’est jamais un simple instrument (si tel est le cas, nous n’inscririons pas le nom d’une chose que nous venons de faire sur une liste qui n’a pas vocation à être conservée et archivée) _ à moins que ? Le rituel utilitaire s’achève-t-il avec la péremption de l’utile ?.. La liste doit _ voilà ! l’exigence d’un singulier « état de droit » (idéel) vient ici déborder le pur et simple, lui, constat du tout primaire « état de fait » (réel)… _ être complète ; et, même destinée à être jetée rapidement, elle doit _ coûte que coûte ! _ porter la trace de tous les éléments relevant de son domaine _ l’esprit (plus loin que les exigences de simple bon sens de la raison strictement utilitaire, pragmatique, réaliste : ce qu’il y a en l’esprit humain d’« esprit de la liste«  !) le demande !

    …
    L’homme _ voilà l’objet à explorer de l’anthropologie sévienne _ tend à jouer le jeu _ ou plutôt c’est celui-là l’objet à explorer : le « jeu humain (et parfois trop humain et inhumain !..) de la liste« , en ses dévoiements et débordements si richement divers… _ au-delà de son utilité pratique« … _ lire ici et Johan Huizinga, Homo ludens, et Roger Caillois, L’Homme et les jeux…

    …
    Bernard Sève relève alors une remarque importante _ « une autre ambiguïté« , dit Bernard Sève, page 8 _ venue sous la plume de l’hyper-attentif et hyper-lucide Georges Perec, en son (posthume, en 1985) Penser/Classer :

    …

    « Il y a dans toute énumération deux tentations contradictoires ;

    la première est de TOUT recenser,

    la seconde d’oublier tout de même quelque chose _ en ce recensement (à visée de totalité) entrepris _ ;

    …

    la première voudrait clôturer définitivement _ voilà ! en avoir fini une bonne fois pour toutes ! _ la question ;

    la seconde, la laisser _ tout de même, encore, un peu, si peu que ce soit : « encore un instant, Monsieur le Bourreau« , dit à un instant décisif la reine Marie-Antoinette… ; que le jeu (avec sa part de contingence ouverte) ne s’achève pas si tôt !.. ; qu’il se poursuive encore, encore un peu : « s’il vous plaît !.. » _ ouverte«  _ à la page 167 de l’édition de 1985, à la librairie Hachette (et à la page 164 de l’édition de 2003, aux Éditions du Seuil)… 

    …

    Et Bernard Sève de commenter :

    …

    « La liste _ à réaliser par quelque écriture tracée sur une surface _ attire l’homme, parce qu’elle semble pouvoir _ voilà !  _ quadriller le monde _ une expression cruciale : ordonner le monde (et territoire : à cartographier) vivable in extenso afin de parfaitement si possible s’y repérer, s’y diriger sans trop se perdre (jusqu’à en disparaître : Georges Perec est aussi l’auteur de La Disparition ! ) _, en épuiser _ en finir avec elle, la maîtriser enfin ! l’exhumer de ses ombres (ou de son plus sombre), du moins… _ la diversité ;

    …
    mais l’homme souhaite aussi _ plus rêveusement… _ que le monde ne se laisse pas _ pas tout à fait : qu’il résiste ! renâcle ! refuse d’obtempérer à ces (et ses) tentatives de le dominer-domestiquer, élucider-percer à jour… _ quadriller si aisément _ que du qualitatif dissone, et fortement, avec l’impérialisme (de suite monstrueusement dangereux) du quantitatif et du numérique et de la numérisation ! gestionnaire et comptable…

    …
    Comme le dit encore _ et sublimement : qu’on y fasse assez attention ! _ Perec :

    …

    « Il y a dans l’idée que rien au monde n’est assez unique _ expression à bien méditer ! _ pour ne pas pouvoir entrer _ de force, quand « cela«  n’y consent pas de lui-même d’assez bon gré ! ni assez vite… _ dans une liste _ et cela, que l’inclusion (ou que l’exclusion) soi(en)t bienveillante(s) ou malveillante(s), voire mortelle(s) : mais les blessures d’amour propre, aussi, peuvent in fine tuer… _

    quelque chose _ nous y voici donc ! _ d’exaltant et de terrifiant à la fois«  :

    …

    c’est cette terrible ambivalence _ Bernard Sève dit aussi « ambiguïté« … _ que le De Haut en bas _ Philosophie des listes de Bernard Sève se donne pour tâche d’explorer,

    et réalise avec quel brio ! cette fois-ci encore…

    …

    « Nous voulons que tout puisse être listé, et nous sommes pourtant heureux que ce ne soit pas possible » _ soit que demeurent et résistent, de fait, des exceptions à pareille ambition…

    …

    Aussi Bernard Sève en déduit-il, toujours page 8, que « la pratique des listes n’est pas aussi simple que nous le pensions d’abord » _ tiens, tiens !

    …

    Et c’est sa complexité

    que De Haut en bas _ Philosophie des listes va s’essayer, brillamment, à démêler pour (et avec) nous :

    …

    « Le présent ouvrage entend examiner avec précision _ et la méticulosité parfaitement probe de Bernard Sève en est un outil particulièrement performant ! _ la notion de liste, la diversité _ rencontrée _ des pratiques humaines dans lesquelles les listes interviennent, la signification plus ou moins simple de ces pratiques » _ page 8. Comment penser cette diversité? Comment ne pas céder à la force de dispersion _ vertigineusement centrifuge _ d’un tel sujet » _ page 9. Voilà le défi que se donne à relever Bernard Sève face à l’écueil posé d’entrée de son sujet !

    …
    Je relève aussi

    _ et cela, tout particulièrement, eu égard à ma propre « allure de penser« , de parler et écrire, qui y est assez fortement rétive ; et met souvent à mal le malheureux « indiligent lecteur«  s’essayant à suivre le fil des articles de mon blog : très fortement « à sauts et à gambades« , mon style, au point de donner un peu trop vite le mal de mer aux plus bienveillants, au départ, des lecteurs de ce blog ;

    …

    Élie During ayant joliment qualifié cela, d’après Claude Lévi-Strauss, d’allure à « bricole » ; je me permets de le citer :

    « c’est une écriture pleine de petites bifurcations, pleine de bricoles (j’apprends de Lévi-Strauss que ce mot désignait autrefois les embardées ou les changements de direction brusque de l’animal en mouvement) ; une écriture qui s’offre comme une annotation continue d’elle-même, ou plutôt un contrepoint (voilà, nous revenons à la musique) à d’autres voix : la mienne, mais aussi celles de tous les auteurs dont tu fais entendre l’écho au fil de ta plume…« …  _

    …

    Je relève aussi

    ces remarquables précisions-ci, pages 9-10-11 :

    …

    « Le domaine concerné _ celui des listes _ est proprement sans limites,

    mais le format court de ce livre est une heureuse contrainte _ que l’assez extraordinaire professeur (il officia longtemps au lycée du Parc et à Louis le Grand, et forma à la philosophie une bonne génération de brillants et archi-compétents Normaliens ! avant d’assumer une chaire d’Esthétique et de Philosophie à l’Université de Lille-III) qu’est Bernard Sève sait brillamment (avec quelle maestria !) dominer. Il incite à penser net et à dire bref _ en effet ! Il oblige à renoncer au fantasme d’une exhaustivité de toute façon impossible. Il aide à résister au vertige propre à la pratique des listes. Il interdit au discours _ d’analyse et explication : lumineuses ! _ de mimer son objet. Penser la liste _ voilà l’objectif : la connaître et la comprendre ; afin de la faire connaître et la faire comprendre ! _ n’est pas se complaire aux listes : écarter l’« esprit de la liste » _ dangereusement en proie à une insatiable compulsion d’exhaustivité (ainsi que d’indéfinition…) _, pour mieux comprendre _ voilà ! et donner à comprendre, en toute clarté faite, réalisée _ la production et l’usage des listes«  _ par l’esprit humain, en la diaprure de ses ambivalences, en la diversité de ses opérations effectives…

    …

    « Chacune de ces listes _ évoquées et passées en revue dans la « liste des _ 157 _ notions corrélées à l’idée de liste » proposée en conclusion du chapitre d’« Introduction« , pages 12-13… _ exprime une des facettes _ elles sont bien plurielles… _ de l’esprit humain _ c’est lui, ou ce sont elles, en leur pluralité et leurs ambivalences, ces facettes de l’esprit humain, qui intéresse(-nt) le philosophe-anthropologue qu’est Bernard Sève. Nous souhaitons penser à la fois la diversité de ces facettes _ voilà ! _ et l’unité du geste humain fondamental _ voilà aussi ! en même temps ! _ consistant à penser et agir _ les deux _ « en liste » _ cela m’évoque le travail fondamental, basique, d’André Leroi-Gourhan : Le Geste et la parole… Peut-être saurons-nous mieux _ voilà qui doit intéresser tout un chacun, en sa propre humanité (et inhumanité, parfois aussi ! en ses excès…) _ ce que nous faisons lorsque _ tout naïvement _ nous remplissons notre agenda, consultons l’annuaire ou nous laissons griser par la poésie des listes de Rabelais, de Melville ou d’Homère« …

    …

    Pour ma part,

    je ne suis pas un obsédé des listes, bien au contraire : j’aime plutôt et surtout l’improvisation, l’élan, l’inspiration essayée ; le danger de l’oubli ne m’inquiète pas trop _ pour le moment, du moins. Je suis du côté de l’élan et du souffle ; tout particulièrement dans la conversation, la conférence, ainsi que le cours : conçus d’abord comme des interlocutions… Même si je « tiens » mon agenda _ telle une « main-courante » : le numéro 102 de la liste des 157 « notions corrélées à l’idée de liste« , page 13… De même que je « tiens (scrupuleusement !) à jour » la liste des articles de mon blog http://blogamis.mollat.com/encherchantbien/ … Mais je suis exempt de la manie de « tenir » un répertoire de ma bibliothèque ou de ma discothèque… La différence, très pragmatique, je m’en aperçois, tenant aux perspectives d’action (à effectuer, ou pas)… Et c’est bien l’interlocution qui me motive _ et emporte ; et enflamme…

    …

    D’un autre côté, je dois aussi admettre que j’essaie le plus possible d’être bien large ; et peut-être même « complet » _ le plus que je peux : je rajoute (comme Montaigne et comme Proust) ; et dans le rythme… _, pour rendre « vraiment » justice _ mais sans lourdeur, j’espère… _ à toute l’ampleur (= diversité et variété _ voilà ! _) de ce dont je traite : mais sans rédiger au préalable de telles listes, qui m’encombreraient : je préfère jouer le jeu de l’effort de mémoire (et d’oubli), sur le champ, hic et nunc ; je m’y mets, chaque fois, au défi… C’est mon jeu sérieux. Et je lui prête une vertu d’encouragement pédagogique : à s’y essayer _ joyeusement et scrupuleusement _ à son tour…

    …

    …

    Voici un extrait de mon mot à Bernard Sève, le mardi 30 mars dernier _ il y a cinq jours ; j’ai aussi, depuis, re-parcouru le livre et mes annotations… _ dès que j’eus achevé la première lecture des 228 pages de son livre :

    …

    De :   Titus Curiosus

    Objet : Dynamiser la compulsion de juxtaposition
    Date : 30 mars 2010 09:26:14 HAEC
    À :   Bernard Sève

    …
    Et je me suis mis à la lecture de ce De Haut en bas.
    …
    Je viens de l’achever, donc, en ce début de matinée _ du mardi 30 mars : avant de m’en aller au travail.
    J’aime cette ampleur et extrême perspicacité de vue,
    tout à fait originale et libre _ et toujours vive et joyeuse…
    Le « génie » du penser à l’œuvre, avec liberté et joyeuseté tout à la fois,
    sur des questions cruciales : les formes d’esprit de l’humain,
    en leurs paradoxes, entre fécondité et dangers, aussi, de monstruosité
    _ le cas est cependant peu développé ! en dehors du listal killer (de roman !)… _, ou, plus simplement, de névrose _ dans l’échelle des pathologies…
    …
    Ainsi ce nouvel opus s’inscrit-il on ne peut plus clairement,
    dans la continuité, toute diverse, diaprée, des travaux précédents,
    quant à l’esprit même du bonhomme Montaigne, comme quant à l’altération musicale.

    …
    Je ne vais pas rédiger maintenant mon article sur ce livre,
    mais je retiens dès maintenant son aspect d’amplitude anthropologique _ à nouveau (comme dans le Montaigne _ Des règles pour l’esprit ) :
    car il s’agit cette nouvelle fois encore
    de « bien faire l’homme« , entre courage (et avec « panache » !) et « fragilité« ,
    ainsi que le relèvent les expressions de la conclusion de la dernière page…

    …

    Je les cite, page 228 : « Il est satisfaisant de se dire que la liste peut être à la fois et simultanément le lieu du panache littéraire (un morceau de bravoure) et son point de fragilité (l’effet de liste est à la disposition du lecteur  _ qui s’y enchante ou s’y ennuie ! selon ses dispositions à lui… _). Panache et fragilité : n’est-ce pas aussi une définition possible de l’humanité ?« .
    …
    J’ai attendu la page 223 pour voir apparaître, mieux que le nom de Bergson,
    l’expression d’ »élan bergsonien »
    pour désigner ce qui vient « transfigurer » la « mécanique » « rudimentaire » de la manie ou de la compulsion au lister
    en un « dynamisme » capable
    _ à l’inverse ! _ de faire « jaillir la vie« …
    Même si ces aspects-là apparaissaient déjà dans le chapitre _ le chapitre IV : « Qui parle ? » : un chapitre crucial… _ sur la parole (d’interlocution) et la profération ;
    mais cela concerne aussi ce qui dépend du lecteur en sa lecture, qui doit être
    _ elle aussi ! _ vivante, vive, accueillante, curieuse…
    …
    Je retiens Jack Goody _ l’auteur si remarquable de La Raison Graphique… _, Sei Shônagon _ il m’arrive de lire à mes élèves le début (si merveilleux !) de Notes de chevet, à propos des saisons… _,
    Georges Perec _ que je n’ai jamais vraiment lu : sans doute pour ses aspects un peu trop oulipiens

    (Jacques Roubaud est venu un jour dans ma classe ; de même que Michel Chaillou _ l’auteur de Domestique chez Montaigne _ : proposés par la Drac… ; mais je ne goûte pas trop les aspects formalistes ;
    je suis du côté de l’élan et du souffle ; du côté de Walt Whitman, si l’on veut…)
    ; mais depuis ce courriel, j’ai lu Penser/Classer…
    …
    Voilà ce que je voulais dire pour commencer.
    …
    Je ne suis pas _ du moins à un degré tournant à l’obsession _ un « listeur » ;
    je ne suis pas angoissé
    _ à la Bergson (de La Pensée et le mouvant)… _ par l’abîme entre le caractère discret du discours
    et une supposée « continuité » (plus ou moins désespérante
    _ à penser par un discours) du réel ;
    et m’en amuse plutôt.

    …

    J’aime les élans,
    j’aime les discontinuités,
    les picorages : j’aime le temps et ce qu’il nous propose à vivre
    _ vite.

    …

    J’aime les rythmes souples et vivants
    tels ceux de la musique
    et des divers Arts… Ce sont toujours des Arts du rythme…
    Et vivre aussi, pour commencer !

    J’aime la variété de ces rythmes…

    les hémioles...
    …
    J’aime les (heureuses) rencontres, c’est-à-dire les amitiés _ pas très nombreuses : heureusement ! _,
    qu’offre une vie à qui a la chance de pouvoir apprendre un peu à « cultiver »
    l’art de son « ménager« , ainsi que le dit notre Montaigne : « pour moi donc…« , au final du chapitre 13 du livre III…

    …
    A suivre :
    il me reste à rédiger un article un peu plus construit
    _ j’espère que j’y « viens«  à peu près… _ à partir de ces intuitions basiques…
    …
    Merci infiniment,
    cher Bernard,
    et vive l’attention !

    …

    …

    Il me reste à mettre l’accent sur ce que je retiens de tout cela,

    et ce en quoi je me sens de plein pied et de plein vent sur ce que retient Bernard Sève lui-même de ce parcours _ sien, mais aussi très objectif _ des listes, en leur humanité, et inhumanité parfois pathologique, 

    tel un mésusage _ seulement mécanique ! et non pas dynamique , dynamisant, joyeux _ de la raison.

    …

    …

    La liste dérive de l’écriture,

    ainsi que l’a analysé Jack Goody en sa Raison Graphique (et repris récemment en son Pouvoirs et savoirs de l’écrit…), même si « le travail de Goody, quoique décisif, ne porte que sur les premières listes (sumériennes, akkadiennes, égyptiennes), non sur la pratique humaine de la liste en général« , comme le remarque Bernard Sève à la page 17, au début de premier chapitre, « Qu’est-ce qu’une liste ?« , une « simple liste« …
    …

    « Une liste ne contient que des mots, ou des items assimilables à des mots« …

    Et « toute liste est produite par une série d’opérations«  :

    …

    « Il faut, pour élaborer une liste _ car une liste « se fait« , s’écrit : nécessairement ! _, prendre une sorte de recul par rapport au monde, à la situation d’énonciation et à l’usage ordinaire _ en commençant par le parler ! la parole ! _ du langage. La liste ne relève pas de l’improvisation _ voilà ! _, de l’inspiration soudaine. Une bonne liste, et même une mauvaise, suppose un travail, une recherche des éléments pertinents _ à inclure; les éléments non pertinents étant exclus, ou à exclure ! _, toute une technique intellectuelle de tri et de comparaison _ soit une forme et une tournure d’esprit : exigeants, voire retors ; et à mettre en œuvre très effectivement… Toute liste est une sélection : elle élit et elle écarte. C’est l’objectif premier de sa « comparaison«  : en recul, en effet (et comme en insatisfaction ; c’est un des versants affectifs, de connotation négative, boudeuse, voire colérique, du terme « critique«  !), par rapport à ce qu’offre présentement, de lui-même spontanément et immédiatement le réel, le monde…

    …

    Il y a toujours quelque chose d’artificiel _ et de discrétionnaire _ dans une liste« , page 22. « L’écriture fragmente le flux oral, elle le spatialise et le découpe« , page 23.

    …

    Par là, « l’écriture permet de procéder en plusieurs temps : chercher, fixer, compléter, corriger, vérifier« , page 24. Et « le caractère essentiel de la liste consiste à présenter les mots qui la composent de façon discontinue« , page 25 :

    …

    « une phrase n’est pas une liste de mots, pas plus qu’une mélodie n’est une liste de notes » _ la phrase et la mélodie étant du côté de l’élan…

    …

    « La liste est a-grammaticale. Elle implique la discontinuité de ses éléments ; les mots y sont isolés les uns des autres », page 26… « En un mot, l’état pur de la liste, c’est la langue réduite à l’état de nomenclature« , page 28. Et « la suprématie de la colonne«   _ sur l’écriture à la file, pour la réalisation scripturale de la liste _ « est qu’elle est plus conforme au caractère de séparation entre les mots qui définit la liste. La présentation en colonne _ de haut en bas, avec passage systématique à la ligne pour chaque item (item signifiant « et encore« )… _ est adéquate au concept même de la liste«  ; « la présentation de haut en bas souligne l’a-grammaticalité de la liste, la séparations des items, sa discontinuité. Chaque mot est ainsi présenté dans son autosuffisance et, si l’on peut dire, sa majesté« , page 29

    …

    _ cf aussi, quant à cette « majesté«  par le passage à la ligne, le position du vers, en poésie… mais avec, cette fois, le « port«  du souffle de l’enjambement et l’assonance ludique (éventuelle) du jeu des rimes… La poésie ne me paraissant pas pouvoir souffrir, elle, l’a-grammaticalité : sinon par un usage de la liste, justement… Bernard Sève cite ici, page 50, l’Inventaire (avec ratons-laveurs) de Jacques Prévert, extrait de Paroles ; ou, page 117, un très court poème de Francis Ponge, commençant par « Papillote chiffon frisé« , extrait de La Rage de l’expression…

    …

    « Une liste n’est ni nécessairement finie, ni nécessairement infinie« , page 31 _ ses exigences sont plus modestes ! « Une liste finie peut être présentée de façon exhaustive, mais aussi de façon incomplète (un « etc. » final pouvant indiquer au lecteur que la liste se poursuit virtuellement)« , page 31 toujours… « Une liste n’est pas _ non plus _ nécessairement ordonnée« , page 35. « Une liste n’est ni une classification ni une hiérarchie, même si elle tend _ tout de même : sinon elle lasse vite (l’esprit du lecteur)… _ à l’être« , pages 35-36.

    …

    « Classer les types de liste n’est pas facile« , page 39 ; mais « la distinction entre onomastika _ soient « une série de mots (ou de brèves combinaisons de mots) dont chacun décrit une entité ou une classe d’entités du monde physique« , comme l’a défini A. H. Gardiner, que cite Goody _ et lexica _ soient « des listes de mots pris comme mots« …  _ est la plus importante, et, conceptuellement, la plus décisive.

    …

    Dans les listes « onomastiques », les mots sont pris dans leur valeur référentielle, en tant qu’ils désignent des objets du monde réel.

    Dans les listes « lexicales », les mots sont pris en tant que mots, ils sont chosifiés dans leur statut matériel (phonique ou graphique) ou grammatical.

    Un inventaire _ item n° 79 de la « liste des notions corrélées à l’idée de liste » aux pages 12-13 de De Haut en bas _ est un exemple typique de liste onomastique, une liste de verbes irréguliers _ sans numéro d’item dans cette même liste : soit un cas de liste tout ce qu’il y a de plus normal… _ est un exemple typique de liste lexicale« , pages 40-41.

    …

    « La simple liste, celle qui n’est que liste, exclut l’énonciation comme la profération« , page 87 ; « en situation usuelle _ ou « normale«  ; toute prosaïque, en quelque sorte, au fil du plus commun des jours…  _, il n’y a ni énonciation ni profération. » Et « la liste pourrait être ainsi définie : un texte dont l’auteur ou le producteur s’est retiré« , page 88 _ l’analyse est plus qu’intéressante : cruciale ! j’y renvoie donc ;

    …

    simplement je mentionne aussi présentement cette précision importante de Bernard Sève, page 86, à propos de son usage ici (« en un sens inhabituel« ) du terme « énonciation«  :

    …

    « Je regrette d’employer le mot « énonciation » en un sens inhabituel, mais je n’en ai pas trouvé de meilleur. La liste est un fait de langage (toute liste est composée de mots), mais il n’est pas sûr qu’elle soit un acte de langage _ voilà ! _ : la plupart du temps, elle ne s’adresse à personne et n’est portée par aucun « je ». Or l’énonciation est _ elle _ un acte de parole _ oui ! _, dans lequel un sujet _ oui encore ! _ formule (par écrit ou par oral) un énoncé ou un ensemble d’énoncés qu’il reconnaît et assume _ voilà ! telle une virtuelle « signature«  envers laquelle il s’assigne lui-même, en quelque sorte ! _ comme siens ; il y a _ ainsi _ dans l’énonciation un engagement _ auctorial (et moral, en conséquence) : voilà ! _ de la personne _ parole dite, parole donnée«  _ et sacrée ! Cette précision-là se trouve page 86 : une précision capitale !..

    …

    Par là, « dans certains moments expérimentaux » _ eux : voilà encore… _ de la littérature

    _ qui, en quelque sorte, « s’est emparée de cette possibilité d’écrire un « texte objectif », sans auteur« , page 89 _,

    …

    « grâce à sa propriété d’être dépourvue d’instance d’énonciation _ en ce sens ainsi précisé page 86 _,

    la liste devient _ paradoxalement, et spectaculairement même (ou artistiquement !) _ l’instrument privilégié d’une écriture _ littéraire, donc, ou artiste ! ; mais sur un mode discret (peu visible) et paradoxal ; non sans humour, non plus, par conséquent… _ désireuse d’écarter ou de minorer _ la nuance est d’importance : une affaire de finesse et de subtilité tout en discrétion… _ l’auctorialité« ,

    remarque très finement et parfaitement justement Bernard Sève page 89.

    …

    Mais on découvre aussi, très vite, que « bien loin que la liste exclue le sujet d’énonciation, elle lui confère _ plutôt, alors _ une posture singulière _ voilà ! d’autant plus forte… _, attentive _ esthétiquement _ à l’interlocuteur comme aux vibrations « kaléidoscopiques » du monde« , page 91. Aussi, si « la liste paraît _ d’abord et en général… _ avoir quelque chose de lourd, de grossier, de simpliste _ voilà _, parce qu’elle n’est jamais au fond qu’une accumulation _ plutôt balourde, en son principe de base _ de mots et d’items« , page 92, on apprend aussi à y déceler _ plus finement tout _ autre chose : « de la souplesse, de la finesse, une triple attention _ artistes ! _ à l’interlocuteur, à l’objet du discours et à ce que Montaigne appellera le « passage »…« , pages 92-93 _ une très grande subtilité, comme on voit.

    …

    En conséquence de quoi, « il faut prêter _ en tant que lecteur : c’est ainsi que la liste aussi nous sollicite… _ aux listes une écoute _ esthétique, artistique, littéraire… _ plus attentive _ souple, fine, subtile _ et plus disponible : derrière le crépitement un peu répétitif de leurs items, un sujet _ parlant via cette mise en écriture et en colonnes (virtuelles ou effectives) ; artiste ! _ peut chercher à dire _ à qui va l’écouter ou le lire : et il nous faut l’apprendre ! _ quelque chose de très précis et de très singulier _ voilà ! _, qui use de la colonne des mots pour exprimer _ invisiblement, en quelque sorte _ ce qui n’est pas inscrit _ noir sur blanc _ dans la colonne« , page 93.

    …

    « Le sujet _ écrivant la liste _ peut donc s’affirmer _ artistiquement, poétiquement ; au-delà du rhétorique pragmatique… _ dans la liste par l’intention _ de signifiance indirecte, oblique, toute en douceur _ dont la liste est porteuse. Cela suppose qu’elle soit insérée dans un contexte concret _ et hors texte _ qui peut seul lui conférer ce statut« , page 102 : c’est plus qu’important : décisif et crucial ! pour l’activité en aval du lecteur… « La liste _ telle la « liste mémorative, véritable tabula gratulatoria » de Marc Aurèle ouvrant « son recueil de pensées par une série d’hommages ; certains sont nominatifs ((Vérus, Diognète, Rusticus, Apollonius, Sextus, Alexandre le grammairien, Fronton, etc.), d’autres sont catégoriaux (« mon père », « ma mère », mon bisaïeul, « celui qui m’a élevé », etc.) ; et se concluant « par un hommage « aux dieux » ; elle occupe la totalité du livre I des Pensées« … _ requiert ici un sujet d’énonciation _ et auctor… _ qu’elle contribue à former. Elle dit l’amour de la vie et la gratitude pour ceux qui furent vivants, et le sont encore dans la mémoire de l’empereur philosophe. La liste devient puissance de vie«  _ poïétiquement, ici… _, pages 102-103…

    …

    « La liste » n’est donc pas nécessairement « du côté _ réducteur et réduit ! _ de la simple graphie, de l’enregistrement« , à l’opposé du « style » ! Car « cette forme fruste de l’écriture, consistant à seulement aligner des mots ou à les ranger en colonnes » est capable de venir subtilement _ le concept est important ! et aussi avec force poétique !.. _ « hanter, de façon universelle semble-t-il, l’écriture littéraire ou mythologique« , pose Bernard Sève, pages 105-106, en ouverture de son chapitre V consacré à « la liste en littérature, poétique et narrativité« …

    …
    Ce « qui est poétique dans une liste« , page 120, c’est que »le mot en liste« , « coupé du monde » _ par l’a-grammaticalité même de la liste (a-rhétorique, par là même aussi !) _, « fait corps _ alors, magiquement… _ avec le monde«  :

    …

    « Coupé du monde, parce qu’il ne signifie pleinement que dans l’acte _ ici isolé de gestes _ de la phrase, dans l’énoncé, dans le discours. Faisant corps avec le monde, parce que le projet de persuasion _ rhétorique et utilitaire, quasi permanent _ est nécessairement suspendu : un mot isolé ne peut prétendre convaincre quiconque de quoi que ce soit. Le mot n’est plus _ alors _ l’outil d’une manipulation linguistique _ et rhétorique, utilitairement _, il devient _ poétiquement _ un morceau du monde _ même : cf le titre donné par Francis Ponge à son recueil justement célèbre : Le Parti pris des choses…

    …

    Il existe un cratylisme naturel à la liste _ oui ! _, comme s’il suffisait aux mots d’être inscrits en colonne ou à la file pour que la portion du monde dont chacun d’eux a la garde _ il y veille dessus avec soin (ou care…) _ nous soit enfin transparente _ voilà sa vertu de révélation poétique ; du moins pour qui sait (et a appris à) s’en servir ; et pour qui, aussi, sait (et a appris à) la percevoir, en écho… La liste poétique se fait alors exploration _ active _ du monde et exploration _ active _ de la langue, double exploration symétrique qui semble avoir renoncé à tout projet de maîtrise _ pratique immédiate, ou rhétorique (utilitaire et utilitariste) : au profit de la « majesté«  pure de cette énonciation…

    …

    « Honneur des hommes, saint langage« , dit le très grand Valéry (La Pythie, in le merveilleux Charmes !)…

    …
    La liste expose
    _ simplement : élémentairement ! ainsi _ le monde« , chez un Zola, chez un Hugo, chez un Perec, cités pages 120-121.

    …

    « Une remotivation _ terme très intéressant : une re-mise en mouvement du sens ! _ du signe se fait presque naturellement dans la lecture poétique du mot en liste. Chaque mot, dans une liste, fonctionne ou peut fonctionner comme un nom propre _ en sa singularité, anomique _ et comme un nom propre familier _ non sans tendresse alors, parfois ; et sans prix (délivré du calcul des équivalences) _ ; chaque mot semble démentir l’arbitraire du signe et jouer un rôle « évocatoire ». La liste fonctionne _ alors _ comme un appel _ non un appel administratif (l’appel dans une classe _ quand, et si, celui-ci se borne, du moins, à un contrôle administratif des présents/absents : mais il peut être aussi (!) une attention plus puissante, et aux présents (avec ce que leur visage au présent peut offrir de signification singulière !), et aux raisons (demandées aux présents) de l’absence des non-présents ! _), mais un appel amical à portée ontologique _ voilà la portée alors de son intensité vibratoire !

    …

    « Quand Sei Shônagon écrit (en colonne) une liste de « Choses qui donnent une impression de chaleur », où elle inscrit _ en l’an mil à Kyoto _ entre autres

    « L’habit de chasse que porte le Chef de l’escorte impériale.

    « Une étole faite de morceaux divers ».

    (…)

    Les sacs dans lesquels on met les harpes »,

    …

    le lecteur peut n’avoir aucune idée _ objectivable, identifiée _ de ce qu’étaient, dans le Japon du XIe siècle _ qui débutait tout juste _ ces éléments,

    il n’en ressent pas moins _ et comment ! _ cette « impression de chaleur ». Il croit voir _ oui ! _ ces objets inconnus _ mais oui ! c’est là la force du paradoxe de cette puissance poétique si intense et incisive ! ou la vertu du « charme« … _ de lui, il croit ressentir une impression de « chaleur » en pensant à eux. Non que ces mots aient pour lui valeur documentaire. Il a simplement l’impression qu’ils lui parlent _ via la voix toujours présente, à la simple lecture tant soit peu attentive et empathique de la part du lecteur tendant l’oreille (et son imageance) ; via la voix toujours présente, ainsi, de Sei Shônagon. Comme si nous avions toujours su que les sacs dans lesquels on range les harpes ont quelque chose _ en eux-mêmes _ de chaleureux et fraternel« , pages 121-122. C’est en effet superbe !

    …

    D’autre part, encore, « la poétisation de la liste, quand elle a lieu, exige une forte implication du lecteur _ en effet : il est mobilisé ! « L’essentiel de la motivation _ voilà _ poétique, écrit Genette _ dans l’article « Langage poétique, poétique du langage« , in Figures II… _, est dans l’attitude _ toute d’activité ! _ de lecture que le poème réussit (ou, plus souvent, échoue) à imposer au lecteur _ ainsi sollicité et remué, en son imageance… _, attitude motivante _ voilà : vers l’avant de ses propres facultés mises en mouvement _ qui, au-delà de tous les attributs prosodiques ou sémantiques, accorde _ ici et maintenant, en sa propre démarche d’attention exploratrice _ à tout ou partie du discours, cette sorte de présence intransitive _ thaumaturgique, magique _ et d’existence absolue _ voilà ! _ qu’Eluard appelle l’évidence poétique« , page 123.

    …

    Idem pour ce qui advient au théâtre, page 124 :

    …

    « Le mode de profération _ des acteurs _ au théâtre est particulièrement propre à l’emploi des listes. » « La liste est une forme indéterminée, et la liste de théâtre est doublement indéterminée : dans sa teneur _ textuelle _ et dans la façon dont elle sera dite _ avec modulations, par l’acteur. Elle pourra être déclamée, chuchotée, murmurée, hurlée, psalmodiée, dite de façon neutre, chantonnée même, d’après les choix d’interprétation et de mise en scène » _ en effet…

    …

    Car « la force de piétinement _ déjà, de la liste _ participe pleinement de la performance théâtrale, de l’acte _ puissant en mobilisation d’émotions _ du théâtre. Le théâtre déploie sur scène un souffle _ voilà ! _ qui en _ = de la liste elle-même _ souligne la dimension d’oralité » _ par le jeu et la voix et le souffle des acteurs. « La liste est aussi une des modalités de la parole parlante« , page 125.

    …

    Aussi « le théâtre amène _ -t-il _ à distinguer deux types de listes en littérature _ parce qu’un auteur y est particulièrement, et singulièrement, présent ! _, ou plutôt deux façons de les constituer _ ce point (de genèse) est décisif !

    …

    Un des enjeux de ce livre De Haut en bas _ Philosophie des listes étant : comment être, ou ne pas être, un « sujet« , un auctor : et peut-être au-delà du cas d’une œuvre littéraire (et artistique), et même d’un texte littéraire écrit (ou interprété, sur une scène), le cas d’être « auteur«  et « sujet«  en sa vie…

    …

    Il est des listes qui se constituent _ en l’écriture _ par prélèvement calculé sur un stock disponible d’informations partagées (procédure d’itemisation) et par addition, plus ou moins mise en ordre, des items ainsi prélevés » _ formellement, en quelque sorte.

    …

    « Et puis il est des listes qui _ toujours en l’écriture _ jaillissent _ quasi violemment _ d’une intuition, d’un sentiment, d’un sens de la situation _ facteur-clé ! _, d’une nécessité dramatique, pittoresque ou canaille _ éminemment stimulante. Ces listes, elles aussi, mobilisent _ voilà ! _ des mots, car toute liste se résout en mots et n’est que mots _ certes ! _, mais les mots sont appelés _ voilà l’instance décisive : vocative ! _ par autre chose que par une logique de type conceptuel ou verbal (assonances, ressemblances, synonymies, homonymies, jeux verbaux), ils sont appelés par la nécessité _ viscérale, tripale, charnelle (et humaine; en un sujet humain !) _ d’un dire«  _ voilà ! pour ma part, j’aime ces excroissances de souffle-ci, autant que je peine aux formalismes (surtout structurels) précédents : encalminés, sans air ; étouffants !..

    …

    Ce que Bernard Sève résume superbement, pages 126-127 :

    …

    « La liste peut être un reste, un germe, elle peut signifier la dégradation, la chute _ alentie jusqu’à une quasi immobilisation _ du narratif dans l’énumération _ notariale, administrative, comptable _ ;

    elle peut à l’inverse opérer une montée _ en accelerando, vivace, elle _, une explosion _ de souffle _ de vérité«  _ comme c’est magnifiquement dégagé...

    …

    Et Bernard Sèvre de poursuivre :

    …

    « Les deux méthodes d’écriture _ littéraire _ que nous distinguons ici ne sont _ non plus _ ni étanches ni étrangères _ irréductiblement _ l’une à l’autre. Bien des listes de Melville _ l’auteur du formidable Moby Dick… _, par exemple, pourraient avoir été constituées aussi bien par l’une ou l’autre voie.

    …

    Reste une différence d’accent _ tiens donc ! une modulation de la voix ! _, pour nous très nette _ et j’abonde aussi en ce sens, on l’aura compris ! _ entre des listes structure et des listes souffle«  _ voilà qui est superbement résumé !

    …

    « Les listes souffle rencontrent et sollicitent le relais du corps _ absolument ! son émoi ! le battement de sa respiration ! _ ; et ce relais, de nature théâtrale, les leste _ oui ! _ de présence et de nécessité«  _ charnelles ! j’applaudis des deux mains !

    …

    Et « l’une et l’autre listes ont leur poétique » _ en effet, page 127.

    …

    Voilà pour le chapitre V consacré à « la liste en littérature, poétique et narrativité« …

    …

    Le chapitre VI est consacré aux « listes comme arme de combat« , avec « usages constructifs » et « usages destructifs«  _ sceptique, réfutatif, ainsi qu’ironique et polémique… _ des listes…

    …

    Bernard Sève, ensuite, consacre son chapitre VII à l’usage des listes en philosophie,

    par exemple dans les œuvres d’Aristote, de Leibniz ou de Kant,

    mais aussi chez les Stoïciens et les Épicuriens ;

    et développe la préférence donnée à la dynamique créatrice des « problématiques » vives, en alerte, vis-à-vis de l’inertie brute, et fossilisée, des « thèmes » et « matières«  ;

    …

    et le chapitre VIII à « Montaigne, un cas exemplaire« …

    …

    « La liste, chez Montaigne, est à la fois expression spontanée de la volubilité _ trop vite pathologique : Montaigne s’en méfie… _ de l’esprit et instrument intellectuel destiné à appréhender _ par une sérénité gagnée : en l’écriture maîtrisée même ; même si poursuivie par le cavalier Montaigne « tant qu’il y aura de l’encre et du papier« … _ la complexité du monde et de l’homme. Ce statut complexe marque en profondeur les Essais. L’usage réfléchi que Montaigne fait des listes nous éclaire _ et comment ! et combien ! _ sur l’ambiguïté foncière de l’usage des listes«  : en effet ! Page 184.

    …
    « Pour Montaigne, comme pour Homère, la liste peut parfois permettre de saisir _ en pensée, par l’esprit _ la variété kaléidoscopique et mobile du monde, et de la communiquer dans une interlocution vivante et attentive à l’interlocuteur _ et malicieuse, aussi : Montaigne a un humour renversant ravageur ! _, ou plutôt ici au lecteur«  _ sommé de ne pas être trop, tout de même, « indiligent« , dès l’adresse « Au lecteur« , en ouverture des Essais, en 1580 : sinon « Quitte ce livre !« …

    …

    « Une telle interlocution suppose le renoncement au dogmatisme, à la « tyrannie parlière », au verbe agressif hautain. C’est une liste qui nous en avertira«  _ au chapitre « Des boiteux«  (III, 11), remarque Bernard Sève, page 203 :

    …

    « J’aime ces mots qui amollissent et modèrent la témérité de nos propositions : à l’aventure, aucunement, quelque, on dit, je pense, et semblables (…). Qu’est-ce-à-dire ? Je ne l’entends pas… Il pourrait être… Est-il vrai ?« .

    …

    Et Bernard Sève de commenter, toujours page 203 :

    …

    « Précieuse liste _ commente alors l’auteur _, et dont on ne risque guère d’abuser, tant elle contredit le penchant dogmatique et querelleur de l’esprit humain. Cette liste de modalisations _ oui _ du discours doit être _ assurément _ méditée et mise en pratique, à titre d’exercice dont la portée est autant éthique que linguistique. On peut être sûr qu’elle n’a rien perdu de sa pertinence _ certes ! _ depuis que Montaigne l’écrivit« … 

    …

    Le dernier chapitre IX (avant la « Conclusion » ramassée : en quatre pages) a pour titre « Anthropologie de la liste« , pages 205 à 223 :

    …

    « Tout le monde fait des listes (elles peuvent être fort courtes) ; tout le monde use de listes. » « J’entends simplement examiner ici quelques traits saillants dans l’usage contemporain _ si riche et si divers _ des listes« , annonce l’auteur, page 205.

    …

    « L’informatique a complètement modifié _ voilà ! _ la production des listes. Il n’a jamais été aussi facile qu’aujourd’hui de fabriquer des listes complexes _ et plus seulement rudimentaires _ et d’y avoir accès » _ encore faut-il s’y repérer et en tirer un profit véritable ; sans s’y empêtrer ; surtout en ce qu’elles présentent de plus séducteur… Ni s’y perdre… « La tendance à lister est passée de l’esprit _ le centre d’intérêt même, en ce livre, de Bernard Sève : ne perdons pas cela de vue ! _ à la machine, qui d’ailleurs liste d’elle-même _ oui ! _, et sans qu’on le lui demande, ses propres données (indexation automatiques des mails, des fichiers, etc.). Toute une grouillante activité de mise en liste bruisse sans cesse _ voilà ! _ dans nos machines presque silencieuses _ en effet.

    …

    Nous n’avons plus tant à produire des listes nous-mêmes qu’à choisir _ et cet art n’est ni le plus facile ! ni sans pièges ! _ celles qui nous intéressent _ et voilà aussi un premier handicap à surmonter ! _ dans les propositions de nos logiciels. Tout cela correspond bien à l’aspect automatique de la liste, à sa Geistlosigkeit (son « absence d’esprit »). La liste, dans l’ordinateur, avoue l’automate qui l’habitait _ basiquement _ dès l’origine« , pages 207-208.

    …

    Socialement et socio-économiquement _ les deux sont-ils désormais dissociables ? _, « la liste joue un rôle de plus en plus important dans l’évaluation _ dure ; et pas forcément juste… _ des individus, c’est-à-dire dans la compétition sociale _ idem : souvent destructrice des personnes, et pas seulement par suicides… Que de gâchis humains ici… L’entreprise, l’université, les institutions culturelles et sportives font de la liste _ et d’un de ses dérivés, le « palmarès«  : item n° 113 de la « liste » sur deux pages et en deux colonnes des 157 « notions corrélées à l’idée de liste« … _ un instrument efficace d’évaluation _ des individus _ : curriculum vitae, bibliographies, discographies, filmographies, projets, bilans, plans d’action, nominations et performances dans les concours et tournois, palmarès _ le voici ! _, et jusqu’aux « pages perso » sur Internet sont autant de listes à valeur compétitive. »

    …

    Les « listes intersectives, entre privé et public, contribuent à la rationalisation (au sens wébérien) du monde social, mais aussi à l’oppression des individus invités à se définir _ en s’exhibant par certains traits mis en avant _ en permanence par des listes : listes de collègues (listes de diffusion), d’amis (Facebook), d’opinions (blogs), de préférences (chats, sites dédiés), etc. Il revient aux sociologues _ poursuit bien optimistement Bernard Sève, page 211 _ de discriminer ce qui relève, dans ces pratiques, de la pression sociale, de la servitude volontaire, des formes d’illusion propres à Internet ou de possibles nouvelles formes de subjectivation.

    …

    La liste présente _ ici _ de façon caricaturée l’une de ses propriétés, la compulsion de complétude (le collectionneur toujours en souci de la pièce qui lui manque). L’auteur d’une liste est pris par le double vertige contradictoire du désir de complétude (qui est autre chose que le vertige de l’infini, que la liste peut aussi susciter) et de la contrainte à l’allongement indéfini de la liste«  _ un nouvel apeiron… La « double injonction » d’ »être complet » et de « devoir toujours compléter » la liste de son curriculum vitae « fait la très grande force _ d’influence _ de la liste moderne« , met en exergue Bernard Sève, page 212. Et « il s’agit maintenant de compétition sociale, économique, financière, politique » : tous azimuts !

    …

    Ainsi, « la liste se situe _ -t-elle _ sur un pôle névrotique ou archaïque de la conscience pratique _ obsessionnellement, pour l’individu et son « esprit« . Alors que « le sage et le saint sont _ eux _ au-dessus des listes : ils se sont hissés à un principe plus élevé qui rend la liste inutile et vaguement ridicule _ « la vraie morale se moque de la morale« , dit Pascal. La conscience est meilleure débarrassée des listes. C’est aussi une des leçons que l’on peut trouver dans les Essais de Montaigne » _ Montaigne, à l’esprit en permanence si vif !

    …

    Et Bernard Sève de surligner ici :

    « l‘utilisation compétitive des listes dans les sociétés contemporaine n’est sans doute pas immorale, mais elle présente un trait archaïque et potentiellement névrotique _ pour les individus _ dont il me paraît nécessaire de mesurer la nocivité« , page 213…

    …

    Pour une autre pathologie,

    cf l’analyse de l’air dit « du catalogue » dans Don Giovanni de Mozart (acte I, scène v, texte de Da Ponte) :

    …

    « Leporello lit un recueil ou un inventaire, qui n’est pas petit (« questo non picciol libro, è tutto pieno dei nomi di sue belle »). » « Ce livre de conquêtes correspond exactement au concept de la liste : écrit, discontinu, noté vraisemblablement au jour le jour, selon la procédure de la main courante, et se prêtant à des comparaisons, comptages et récapitulations _ au rebours de l’attachement à la singularité (sans pareille, elle ; et qui ne cherche en rien la comparaison : saugrenue !)….

    …

    Que révèle cette liste complaisamment déclamée par Leporello ? que seule compte la quantité _ voilà ! celle du comparable… Leporello commence par dénombrer : « En Italie, six cent quarante… Mais en Espagne elles sont déjà mille trois (« Ma in Ispagna son già mille e tre« ) »… » Bientôt, n’importe plus que « la différence principielle, la différence sexuelle entre hommes et femmes (pas un seul garçon dans la liste). Cette annulation de la différence qualitative entre objets conquis _ adieu la singularité ! un clou chasse l’autre… _ est une autre manière d’affirmer _ avec exclusivité ! _ le quantitatif, qui est l’essence de la liste«  _ en annulant la dimension (qualitative, elle) de la singularité ! voilà ! pages 214-215.

    …

    Mais il en va aussi, en pareille logique, de sa propre comparativité (et échangeabilité) à soi (et de soi) ! à l’infini… C’est là la pente et force d’entraînement du nihilisme ; rien moins ! Le loup est dans la bergerie, d’entrée !!!

    …

    « Cet air « du catalogue » exprime admirablement la profonde ambiguïté de la liste. D’un côté, elle enregistre, de façon neutre et extérieure (ici, c’est le valet qui note au jour le jour les exploits du maître) ; de l’autre, elle renforce et elle nourrit la compulsion additive _ ou itemisation : au suivant ! _ qui définit le donjuanisme ; elle devient force active dans la production de ce qu’elle n’est censée enregistrer qu’après coup. La liste vient après (comme enregistrement) mais elle agit avant (comme incitation, appel et tentation)« .

    …
    « Le donjuanisme n’est pas seulement sexuel ou sentimental _ voilà bien la modernité de l’hymne à la liberté venant conclure l’acte I du Don Giovanni de Da Ponte et Mozart, ou « air du champagne » : « viva la liberta !« … _ ; et Leporello (c’est-à-dire Da Ponte et Mozart) nous apprend quelque chose d’essentiel sur la puissance contemporaine des listes _ dans toute leur amplitude : nous y voici !

    …

    Partout où nous sommes incités à cumuler des items _ voilà ! _,

    il y a exploitation sociale _ ou socio-économique : comptable ! _ d’une forme de donjuanisme _ c’est cela !

    …

    On cumulera les titres, les décorations, les références bibliographiques, les fonctions officielles, les engagements, les responsabilités, les « amis », les voyages, tout ce qui peut s’« itemiser » _ oui ! _ dans une liste virtuellement utilisable dans la compétition sociale. Chaque fois, un petit Leporello intérieur fait notre compte, tient notre catalogue à jour et nous pousse à ajouter encore _ toujours plus…
    …
    En d’autres termes, la liste est à la fois mathématique et dynamique : mathématique pour le passé (qu’elle enregistre et consigne) ; dynamique pour le futur (qu’elle oriente et structure).

    Mais la dynamique, ici, n’est qu’une mathématique anticipée (je prends encore une responsabilité ou un engagement pour ajouter une ligne à mon CV), c’est-à-dire la contrefaçon d’une véritable dynamique _ qualitative, elle ; et constituée de singularités non cumulatives, non composables : c’est le point décisif !!!

    La forme liste (qui est une antiforme, nous l’avons souvent dit _ par son émiettement _) se montre alors particulièrement pathogène«  _ en effet ! rien ne tient !

    …

    « La liste contemporaine n’est pas seulement narcissique _ centripètement (tristement, voire vilainement) égocentrique ! _, elle est aussi nostalgique _ et en voilà un autre versant : un prolongement en quelque sorte du romantisme… A certains égards, elle satisfait _ fictivement, sans l’apaiser _ un désir d’encyclopédie devenu impossible à _ effectivement _ combler.«  « On peut bien sûr, Internet aidant, constituer des encyclopédies (type Diderot, non type Hegel) aussi amples _ en extension, peut-être ! en compréhension, c’est une autre affaire ! _ qu’on voudra. Mais il est impossible qu’un homme puisse les maîtriser intégralement, c’est-à-dire les posséder intérieurement _ vraiment _, les penser _ et habiter et vivre, au (et du) dedans… Alors la liste supplée _ voudrait-on croire, du moins… Le grand succès _ commercial actuel constatable _ des dictionnaires et encyclopédies de toutes sortes (…) exprime aussi une nostalgie. La liste mime _ voilà ! à la Bouvard et Pécuchet ! _ l’encyclopédie, car elle aussi parle _ c’est bien tout ce qu’elle sait faire !.. _ de tout. Elle satisfait, assez illusoirement _ et c’est un euphémisme : de quel regret témoigne-t-il ?.. _, un désir de complétude et de systématicité.«  Mais « la liste _ « a-grammaticale, énumérative, additive, discontinue« , elle… _ est le contraire du système qui est _ lui _ syntaxiquement et sémantiquement lié« , page 217.

    …

    C’est que « la liste culturelle _ = pseudo culturelle… cf ici les ironies si justes de Michel Deguy ! _ contemporaine, dans ses formes littéraires et non littéraires (encyclopédies, Internet, mais aussi jeux télévisés ou radiophoniques, quiz, etc.), est potentiellement chargée d’une valeur inattendue : la préservation _ fantasmée, elle aussi : don quichottesque, en quelque sorte ; mais Cervantès avait bien de l’humour, lui… _ d’un monde qui s’émiette _ le paradoxe étant que la liste est, dans son concept _ même _, émiettement et discontinuité. La liste contemporaine est _ donc _ une tentative _ fantasmatique et impuissante, vouée in utero à l’échec, vaine _ pour ressaisir non pas tant l’unité du monde et du savoir que le sens _ hors de portée, dissous _ de cette unité _ du monde et du savoir : plus que jamais lointain, perdu : déchiqueté, en lambeaux et miettes, le « sens«  de cette « unité« -là ; d’où l’ampleur de la nausée de la déréliction éprouvée.

    …

    La liste, dans sa souplesse _ voilà _, peut être à la fois _ à son meilleur _ critique ludique de l’encyclopédie et _ à son pire _ succédané nostalgique de l’encyclopédie _ semble alors lui-même transiger (et pour lui-même le premier) Bernard Sève… Mais qui échappe à de telles tentatives (fantasmatiques) de transactions ?.. Il nous faut bien faire avec…

    …
    Ce rapport nostalgique à la liste en fait un contrepoids
    _ tant bien que mal compensatoire… _ à l’usage social _ assez dur à vivre, lui ; blessant _ des listes compétitives. » Si « la liste compétitive est construite par le moi socialisé, évalué et jaugé ; elle se situe sur le pôle de l’égoïté. » Alors que « la liste nostalgique est tournée vers le monde ; elle se situe sur le pôle de l’altérité. Elle célèbre, sous des formes frustes ou raffinées, la _ plus douce et charmeuse _ varietas nominum et rerum, « la richesse des mots et des choses »… », pages 217-218.

    …

    « On mesure la profonde ambiguïté de notre rapport présent aux listes. La liste permet de satisfaire _ tant bien que mal, ainsi _ des désirs contradictoires : la systématicité et le zapping, le goût de la découverte et celui du survol, la profondeur et la facilité. L’anthropologie des listes est _ bien _ une anthropologie du paradoxe« , page 218.

    …

    Cependant, à propos de l’inscription des listes _ et des vies _ dans le temps, le chapitre IX se termine sur une remarque qui va davantage en profondeur. Quand « la liste sert à construire une généalogie ou une filiation » _ voilà ! _, « le temps est, dans une telle liste, ce qui fait passer _ charnellement _ d’un item à l’autre. La liste est _ alors _ moins succession _ discontinue _ de noms, qu’évocation _ et un peu davantage, peut-être : comme un début de transmission, dès la nomination… _ de ce qu’il y a _ et court, et vole, dynamiquement _ entre les noms, le passage du témoin«  _ soit une dynamique, un « élan » même ; et au-delà du rapport seulement inter-personnel strictement individuel, cela peut, peut-être, même re-fonder toute une civilisation…

    …

    En commençant par re-fonder l’école ; et cette décidément cruciale transmission ; cf, par exemple Bernard Stiegler : Prendre soin _ de la jeunesse et des générations… Cela demande une volonté politique collective : un sursaut formidable (de confiance : civilisationnel…) face au rouleau compresseur usant, ou bulldozer, du nihilisme…

    …

    Et la fonction « principale » de la liste _ à côté des fonctions polémique, axiologique et mémorielle (déjà recensées par Bernard Sève) _ se révèle être « la fonction historico-politique« , page 223. « La liste relève alors de la philosophie de l’histoire. Le temps déposé en elle est destiné à s’épanouir hors d’elle. Nous sommes aux antipodes de la liste donjuanesque et de sa mathématique répétitive ; il s’agit d’une dynamique substantielle«  _ nourricière : l’exemple, ici, en est pris aux intuitions de théologie de l’Histoire de l’abbé Grégoire, en son ouvrage « Les Ruines de Port-Royal des Champs en 1809, année séculaire de la destruction de ce monastère« … Mais on peut l’appliquer à d’autres occurrences… Et les enjeux sont considérables !

    …

    Je désire conclure cet article de recension-présentation de De Haut en bas _ Philosophie des listes sur l’alternative « dispersion« / « dynamique« ,

    comme le fait aussi Bernard Sève en sa belle et forte « Conclusion« .

    …

    Probablement, faut-il conclure à « l’impossibilité d’un discours unitaire sur la liste.

    …

    « La » liste ? Mais il n’y a pas « une » liste, il y a des listes« , est bien forcé de constater Bernard Sève, à l’antépénultième page, page 226 :

    …

    « La tendance à la dispersion est, malgré quelques contre-exemples d’autant plus puissants qu’ils sont rares, la logique fondamentale _ voilà ! _ de la liste, ou plutôt de chaque liste« , reconnaît-il, page 226. « Cela tient à un fait fondamental : la mise en liste est une opération foncièrement rudimentaire _ et pauvre (et appauvrissante, aussi), par là ; si on en reste là… Il suffit de mettre des mots à la suite les uns des autres _ quoi de plus simple ?« 

    …

    Et « la subtilité _ la voie du salut ! face à la sécheresse première… _

    de la liste, quand elle existe, s’arrache _ non sans difficultés ; mais un peu d’enthousiasme (de l’auteur de la liste, comme de son lecteur) vient y aider _

    au simplisme fondamental de son procédé« , page 227.

    …

    L’opération de « disposer graphiquement en colonne, de manière a-grammaticale, des mots ou des expressions » « est une opération simple et presque mécanique. Mais cette mécanique engendre _ du moins parfois : « à l’aventure« , ainsi que le dit Montaigne, nous l’avons vu un peu plus haut (cf la liste de la page 203, empruntée à l’essai Des Boiteux (III, 11)… _ une dynamique :

    là est le mystère de la liste ; là est son intérêt _ sa fécondité et son « génie«  ! La véritable différenciation entre les listes _ hic Rhodus, hic saltus… _ tient au type de dynamique engendrée _ en effet !

    …

    Il peut s’agir d’une dynamique dispersive, et répétitive (le donjuanisme, pris dans son acception large) ;

    il peut s’agir d’une compulsion névrotique de complétude (la collection) ;

    il peut s’agir d’un devoir d’exhaustivité (listes administratives, investigations philosophiques ou scientifiques) ;

    il peut s’agir d’une tendance à la compilation sans principe, voire au simple recopiage (Bouvard et Pécuchet).

    Ces dynamiques sont pauvres, quoique souvent utiles ; elles recèlent _ surtout _ une dimension pathogène _ plus individuelle, semble-t-il, que collective, de masse…

    …

    Mais il arrive parfois que la mise en liste engendre _ en un esprit _ une dynamique toute différente _ moins mécanique et formelle _,

    dans laquelle se dit _ s’énonce ! par un auctor ! _ et s’éprouve _ par un lecteur ou spectateur actif : cf l’Homo spectator selon Marie-José Mondzain : en un livre indispensable ! _ la complexité du monde,

    les vibrations des choses,

    les méandres du moi,

    l’épaisseur des mots.

    …

    Brusquement, la liste dit quelque chose _ tel un tremblement de terre ontologique…

    La liste, contrairement à son concept, se met brusquement à parler _ en tout cas à me parler à moi qui suis son lecteur _ attentif, empathique, page 227. En ce que Baldine Saint-Girons nomme très justement un « acte esthétique«  ! Son livre _ L’Acte esthétique… _ est passionnant sur ce phénomène décisif ! Et que l’école néglige et ne cultive pas !

    …

    C’est que « le rapport entre les items d’une liste est vide _ eh ! oui… le vide (sans air) du nihilisme… _ tant qu’aucune dynamique ne vient _ de son souffle, de son corps mobile et désirant vraiment en son élan _ le déterminer _ de sa direction : celle d’un vrai désir puissant. La pauvreté de la liste est qu’elle n’est que _ simple et minimale _ juxtaposition _ même mise en colonne de haut en bas ; ou mise à la file.

    …
    La richesse de la liste est que _ ou survient quand _ la juxtaposition _ toute simple _ peut déclencher une _ généreuse et profondément féconde, parfois ! _ dynamique qui, parfois _ c’est un facteur contingent : une grâce qui survient ! _, transfigure _ voilà, et de fond en comble ! et c’est un peu plus qu’un jeu aléatoire et purement éphémère de kaléidoscope : quelque chose venant « prendre » et « se saisir« , « tenir«  debout et « vraiment« , plastiquenent… _ cette juxtaposition _ toute simple au départ, en ses premiers mouvements _ et fait jaillir _ génialement _ la vie _ en une forme toute singulière, qu’il faut apprendre à aborder, accueillir, connaître et cultiver, avec ampleur et profondeur.

    …
    Mais cette transfiguration ne se fait pas sans l’intervention du lecteur _ qui doit avoir lui aussi quelque part, si infime soit-elle, à quelque étincelle, lui aussi, de « génie« , en son « abord« , comme en son intelligence, ensuite, de la liste… On l’a souvent remarqué, la liste est de tous les procédés littéraires, celui qui dépend le plus de la coopération _ bienveillante, empathique _ du lecteur. Il est satisfaisant _ alors _ de se dire que la liste peut être à la fois et simultanément

    le lieu du panache littéraire (un morceau de bravoure _ une virtuosité enchanteresse _)

    et son point de fragilité (l’effet de liste est à la disposition du lecteur _ mais pas seulement lui… ; le lecteur doit donc y être si peu que ce soit préparé ; et « formé«  à l’expérience de la singularité « dans«  la connaissance ludique et sérieuse, tout à la fois, des diverses listes, et avec l’élan, surtout, accompagnant de son souffle et de son corps la rencontre et la compréhension de ces listes… _).

    …

    Panache et fragilité : n’est-ce pas une définition possible de l’humanité ? _ dans le mouvement de se dépasser, et dans le risque, certes, de mal y parvenir…

    …

    C’est aussi quelque chose de l’amour, me semble-t-il, au passage :

    en la majesté de sa singularité…

    …

    …

    Un admirable « essai » de parcours oblique dynamique entre philosophie et littérature,

    que ce De Haut en bas _ Philosophie des listes de Bernard Sève, aux Éditions du Seuil… 

    …

    …

    Titus Curiosus, ce 4 avril 2010