Procédant, comme chaque petit matin à mon réveil, à ma lecture de la presse notamment musicale,
voici que je découvre sur le toujours très riche Crescendo Magazine un fort intéressant article d’Alain Pâris « Sonates pour violon et piano de Mendelssohn » consacré à la récente édition Breitkopf d’un Urtext des Sonates pour violon et piano de Felix Mendelssohn (Hambourg, 3 février 1809 – Leipzig, 4 novembre 1847), insistant, à fort juste titre, sur la très féconde et vraiment magnifique précocité de cet étonnant wunderkind…
…
Mais aussi je m’étonne que pas une seule fois en son article Alaîn Pâris ne mentionne le nom de la sœur aînée de Felix, Fanny (Hambourgg, 14 novembre 1805 – Berlin, 14 mai 1847), qui a précédé son frère dans la composition musicale : tous deux ayant été les élèves de Carl-Friedrich Zelter (Berin, 11 décembre 1758 – Berlin, 15 mai 1832)…
Mendelssohn est probablement l’un des compositeurs du XIXe siècle dont la connaissance musicologique a connu les développements les plus spectaculaires – et tardifs, voilà ! On sait que le jeune Felix était d’une étonnante précocité – oui… Mais ses œuvres de prime jeunesse n’étant pas accessibles dans un premier temps, elles n’ont été prises au sérieux qu’un bon siècle après sa disparition – le 4 novembre 1847 ; soit à partir de la seconde moitié du XXe siècle. Yehudi Menuhin– New-York, 22 avril 1916 – Berlin, 12 mars 1999 – , le premier, exhuma son concerto pour violon et cordes en ré mineur – qu’il édita et publia en 1952. Début du grand chamboulement : il allait falloir attribuer un numéro à celui que l’on considérait comme « le » concerto pour violon de Mendelssohn – le célèbre concerto en mi mineur Op. 64, que Yehudi Menuhin enregistra avec Wilhelm Furtwangler en 1952. Numéro 2, donc, numérotation qui n’est toujours pas entrée dans les mœurs. Et il y a eu les – superbes ! – symphonies pour cordes, une douzaine, plus une en un seul mouvement (n’y voyez aucune allusion à la douzaine d’œufs chez le crémier). Et d’autres concertos encore. Il avait la plume facile le petit Felix.
…
Mais ce n’est pas tout ! En cherchant bien, les musicologues mendelssohniens ont découvert l’existence de versions alternatives à ses créations majeures, car Felix remettait sans cesse – voilà ! – ses œuvres sur le métier.
…
Ce qui nous amène – nous y voici donc – à ses sonates pour violon et piano dont Breitkopf publie un urtext, signé Birgit Müller. Là encore, il faut parler au pluriel – oui, oui – et non plus se limiter à la sonate pour violon et piano, op. 4, en fa mineur (MWV Q 12), unique en son genre dans la plupart des catalogues mendelssohniens de référence, car la seule publiée de son vivant – dont acte. Nous devons maintenant compter – non seulement – avec les essais de la prime jeunesse, certains incomplets, n’en parlons pas, – ainsi que – un autre parfaitement achevé (une sonate en fa majeur, MWV Q 7), et – mais aussi – une sonate tardive également en fa majeur (MWV Q 26), restée inédite pendant plus d’un siècle, exhumée par Yehudi Menuhin au milieu du XXe, dont on connaît deux versions.
…
Toutes ces sonates ainsi que les mouvements isolés et inachevés avaient été publiés dans le cadre de l’édition critique des œuvres de Mendelssohn. Le volume que propose aujourd’hui Breitkopf est un tiré à part des trois sonates achevées avec les deux versions de la dernière. À noter que l’édition réalisée par Menuhin (Peters), qui a donné lieu à plusieurs enregistrements, est une synthèse de ces deux versions d’une authenticité contestable. La présente édition remet les pendules à l’heure – merci !
…
Mendelssohn, Sonates pour violon et piano, Breitkopf & Härtel, EB 9557.
…
De ces « Sonates pour violon et Piano« – en fa majeur MQ 7 (de 1820), Op. 4 en fa mineur MQ 12 (de 1823), en fa majeur MQ 26 (de 1838), ainsi qu’une autre, en fa majeur/ré mineur MQ 18 (au final de la décennie 1820) – de Felix Mendelssohn, je possède le beau CD Hyperion CDA 68322 « Mendelssohn – Violin Sonatas » d’Alina Ibragimova et Cédric Tiberghien – enregistré à Londres du 19 au 31 janvier 2021 – , qui comporte aux pages 8 à 10 de son livret un très précieux article détaillé de présentation de ce CD par R. Larry Todd, auteur par ailleurs d’un très intéressant « Mendelssohn : A Life in Music, Fanny Hensel : The Other Mendelssohn« …
…
C’est tout à fait intéressant !
…
Ce lundi 31 août 2026, Titus Curiosus – Francis Lippa
C’est un « moderne » (en audacieux et absolument génial expérimentateur) du Beethoven (1770 – 1826) des Variations DiabelliOp. 120 – d’entre 1819 et 1823 – , que vient nous offrir le superbe Cédric Tiberghien, en anticipation (et avec quelques pièces aussi) de György Ligeti (1923 – 2006) et György Kurtag (1926) en son double – magistral – CD Harmonia Mundi HMM 902 437.38 « Variation(s) – Beethoven – Ligeti – Kurtag » – enregistré à Poitiers au mois de février 2024…
…
Sur ce passionnant CD de Cédric Tiberghien,
on pourra jeter un coup d’œil à l’article « Last but not least » de Jean-Charles Hoffelé en date d’avant-hier mercredi 22 juillet :
Il fallait bien qu’il y vint, la conclusion du voyage – soit le volume 3 pour Harmonia Mundi de ces diverses Variations pour piano seul de Beethoven – ne pouvait être que ces Diabelli qui sont des variations – joliment – oublieuses du thème et comme un immense collage – ouvert – de « bagatelles » – voilà, voilà ! Le plus libre, le plus impertinent – oui ! – du piano de Beethoven, qui même ose ratiociner, tant auront sauté sur l’occasion pour lâcher bride, Alfred Brendel lui-même dans un live pour la BBC, ne se ressemblant si peu pour ceux seuls qui ne le connaissent pas vraiment – la phrase aurait tout de même mérité d’être reprise et améliorée à la relecture…
…
Cédric Tiberghien prend le contre-pied – de quoi? de qui ? – , d’abord il n’est pas au concert, son parcours dans les Variations (en attendant, qui sait ?, un second dans les Sonates…) aura muri au studio et pour le disque, manière de poser le regard pour aller plus au-delà des humeurs, des foucades : ses Diabelli sont construites, et parfois hautaines comme le furent celles de Maurizio Pollini, et jusqu’à l’abrupt, jusqu’au retrait aussi, simplement de la musique d’altitude et qui, comme telle, voit loin – vers le futur.
…
Dans le débraillement des humeurs, dans les clairons impertinents où passe même Leporello, Cédric Tiberghien tend une ligne, poursuit cette écriture qui se radicalise, ces harmonies qui se désharmonisent – oui, oui – , montre Beethoven moderne – nous y voici ! – , de quoi rendre – très – proches les réinventions – oui – de György Ligeti, autre manière de tordre un objet pour en tirer une langue neuve – mais c’est là une manière de faire analogue à toutes les dernières oeuvres de Beethoven : le Sonates, les Quatuors : sublimissimes tous et chacun ; d’un Beethoven libéré, débridé… Et pour l’improvisation, l’humeur, qui restent consubstantielles du discours, mais pas fondatrices, les brefs admirables pris dans – l’admirable cahier, qui se poursuit… – Játékok de György Kurtág, et surtoutUne fleur pour Márta – son épouse (1927 – 2019) – , qui fut une interprète majeure des Diabelli, font d’autres – passionnantes et justissimes – mises en regard – oui.
…
Vous n’oublierez pas d’herboriser dans les autres cahiers de Variations – de ce double CD-ci – , superbement enlevés, où Beethoven met du sel – corrosif – abrasif – explosif – sur les thèmes de quelques contemporains, son piano s’y renforçant en inventions – voilà, voilà – , mais commencez par la fin, lesDiabelli, œuvre ouverte – à l’infini, comme le sont les Jaketok de Kurtag – , le plus moderne – et libéré – du piano de Beethoven, refusant justement la clôture – tout à fait, et en jouant ad libitum…
…
LE DISQUE DU JOUR
…
Ludwig van Beethoven(1770-1827)
… Complete Variations for Piano, Vol. 3 6 Variations sur un chant suisse en fa majeur, WoO 64 8 Variations sur « Une fièvre brûlante » en ut majeur, WoO 72 12 Variations sur une danse russe en la majeur, WoO 71 10 Variations sur « La stessa, la stessissima » en si bémol majeur, WoO 73 13 Variations sur « Es war einmal ein alter Mann » en la majeur, WoO 66 33 Variations sur une valse de Diabelli en ut majeur, Op. 120
…
György Ligeti (1923-2006)
… Musica ricercata
… György Kurtág (né en 1926)
… Játékok, Cahier I (extraits : Nos. 6, 34, 61, 75) Játékok, Cahier V (extraits : Nos. 9, 18) Játékok, Cahier VII (extrait : No. 14. Une fleur pour Márta)
…
Cédric Tiberghien, piano
Un album de 2 CD du label harmonia mundi HMM 902437.38 …
C’est d’abord ma passion pour l’œuvre de Leos Janacek (1854 – 1928) _ surtout les sublimesQuatuors à cordesetl’œuvre de piano… _ qui m’a conduit a commander immédiatement le coffret Supraphon SU 4042-2 de quatre CDs et un DVD « Sir Charles Mackerras – Life with Czech Music – Janacek/Martinu » que vient de publier le magnifique label tchèque _ c’est l’article « L’oeuvre d’une vie« , de Jean-Charles Hoffelé, en date du 6 juillet dernier, qui m’a fait connaître l’existence de cet important coffret Supraphon ; mais lui parle d’« une lecture anguleuse duDouble Concerto » de Bohuslav Martinu…
…
…
Mais j’aime aussi beaucoup, beaucoup, l’œuvre encore trop injustement méconnu de Bohuslav Martinu (1891 – 1959) ; et c’est donc avec un très grand plaisir que j’ai pris acte de la présence en ce coffret d’un CD consacré à la musique de ce compositeur, Martinu, dont je m’empresse de me procurer les CDs à leur parution quand j’en ai la connaissance…
…
…
M’étant procuré ce mardi 23 juillet ce coffret Supraphon que j’avais commandé, j’ai donc commencé par l’écoute de ce CD Martinu ;
…
et des quatre œuvres qui y figurent, ma discothèque personnelle possédait jusqu’ici deux interprétations des « Fresques de Piero della Francesca » (H 355, de 1955), jointes, les deux fois, à des interprétations du « Double Concerto pour deux orchestres à cordes, piano et timbales » (H. 271, de 1938) :
_ en un CD BBC – Warner 2564 61951-2, paru en 2005 _ les « Fresques« ysont interprétées par le BBC Symphony Orchestra placé sous la direction de Sir Andrew Davies ; et le « Double Concerto« , par le Prague Philharmonia, sous la direction de Jiri Belohlavek ; les deux enregistrés au Royal Albert Hall à Londres au mois de juillet 2004 _ :
_ et en un double CD Praga Digitals PRD 250 389 Dual, paru en 2018 _les « Fresques » y sont interprétées par le Royal Philharmonic Orchestra placé sous la direction de Raphael Kubelik, enregistrées à Londres, au Kingsway Hall, au mois de janvier 1957 ; et le « Double Concerto« , par le Czech Philharmonic Orchestra, sous la direction de Karel Sejna, à Prague, au Dvorak Hall, le 15 septembre 1958.
…
…
Il me faut tout de suite dire que de ce CD Martinu du coffret Supraphon, les deux œuvres et interprétations qui m’ont le plus enchanté sont
d’une part la très impressionnante « Messe au champ d’honneur » (H. 279, de 1939), jusqu’ici inconnue de moi _ enregistrée au Rudolfinum, à Prague, les 20 et 21 janvier 1984 ; l’écouter ici en cette direction de Sir Charles Mackerras (d’une durée de 24′ 59) _,
et d’autre part l’admirable, absolument magnifique _ et assez français d’esprit, par sa lumineuse lisibilité… _, « Double Concerto » (H. 271, de 1938) _ enregistré au Rudolfinum à Prague les 15 et 16 février 1982 ; l’écouter ici (d’une durée de 21′ 51) _, en quelque sorte redécouvert ici sous cette très intense, incisive et flamboyante, direction de Sir Charles Mackerras.
…
Je n’avais pas été aussi favorablement marqué par les interprétations de cette œuvre singulière et magistrale sous les directions de Jiri Belohlavek (en 2004, à Londres) et Karel Sejna (en 1958, à Prague) ;
je vais donc les ré-écouter…
…
…
Et aprés écoute,
de fait, l’interprétation de Jiri Belohlavek est elle aussi magnifique !
…
…
Et de ce superbe « Double Concerto » de Martinu en 1938,
j’ai trouvé aussi l’impressionnante vidéo de cette vibrante interprétation-ci (d’une durée de 20′ 52) par l’Orchestre National de France et Cédric Tiberghien au piano, sous la direction du décidément excellent François-Xavier Roth, le 29 juin 2020……
…
…
Bohuslav Martinu : un compositeur majeur du XXe siècle…
…
…
À suivre…
…
…
Ce mercredi 24 juillet 2024, Titus Curiosus – Francis Lippa
au travail de mise en place, en vue d’un concert et plus encore d’un enregistrement discographique,
est absolument passionnant :
…
nous pénétrons alors au plus vif et sensible, frémissant (et fragile) de la chair la plus intime des œuvres qu’il s’agit d’interpréter, porter, et servir au mieux…
…
…
Or c’est exactement à cela que hier à 17 heures, à la Machine à Musique – Lignerolles, Thomas Dolié _ cf ici la merveilleuse vidéo (de 3′ 21) du final délicieusement somptueux autant que malicieux de « L’Heure espagnole« sous la direction de François-Xavier Roth, dans lequel (« Un financier et un poète« …) est ô combien manifeste le génie éclaboussant de Ravel ! : Thomas Dolié y est Ramiro, le brave muletier qui « dans les déduits d’amour a(lui aussi, mais oui)son tour« … _ a généreusement et très simplement, et même très humblement, convié à assister le public pour son « Atelier du chanteur » _ cf cette vidéo de présentation (de 1′ 58), enregistrée le 24 février 2020 _, avec le pianiste Stéphane Trébuchet, en son exigeante préparation, en cours, d’un enregistrement des 3 « Chansons madécasses » (avril 1925 – avril 1926) de Maurice Ravel, dans le cadre d’une très prochaine Intégrale discographique de la musique avec piano de Ravel par François-Xavier Poizat (Grenoble, 18 août 1989), à paraître cette année-ci, 2024, pour l’excellent label Aparté, que dirige l’excellent Nicolas Bartholomée…
…
…
« Les Chansons madécasses » ne sont certes ni le plus couru, ni le plus aisé non plus, des recueils de mélodies de Maurice Ravel :
commandé par l’américaine Elisabeth Sprague Coolidge (Chicago, 30 octobre 1864 – Cambridge, 4 novembre 1953), cette œuvre singulière et audacieuse de Maurice Ravel _ réalisée d’avril 1925 à avril 1926 : la troisième pièce a même dû être rajoutée afin d’adoucir l’effroi de l’impression produite par les deux premières ; et selon les termes de la commande passée, pour Elisabeth Sprague Coolidge par le violoncelliste Hans Kindler, l’effectif assez singulier de la pièce (d’une durée d’environ 10′), devait comporter, en plus de la voix, un violoncelle, une flûte et un piano : ce fut donc là la base même de ce travail très original de composition de Ravel qui a aboutira aux 3 « Chansons madécasses« , ce chef d’œuvre tout à fait singulier, j’y insiste, de Maurice Ravel, selon ses propres dires… _, a été composée sur un choix bien précis par Ravel lui-même de 3 poèmes en prose _ mais oui ! parmi les tous premiers… _ d’Évariste de Parny (Saint-Paul, La Réunion, 6 février 1753 – Paris, 5 décembre 1814), de 1787 : pour répondre à l’effectif même, très original donc, de la commande …
…
Cf déjà, ici, la très précieuse note, à la page 1009 de l’indispensable « Intégrale de la Correspondance de Maurice Ravel » publiée par Manuel Cornejo, se référant ici au très précieux « Maurice Ravel » de Roland Manuel _ à la page 118 de l’édition de 1948 dont je dispose ; dans l’édition originale de 1938, c’était à la page 166.
…
Et c’est Roland-Manuel lui-même que je lis donc ici, en son récit de 1938 :
…
« Amateur décidé des bibelots façonnés sous la Révolution, le Directoire, l’Empire et la Restauration, Ravel avait acquis, lors de son installation à Montfort, entre une pendule gothique de 1820 et une théière étrusque, les œuvres complètes d’Évariste Parny en édition princeps. Comme il feuilletait le poème des Fleurs :
L’Ognon préfère un sol épais et gras,
Un sol léger suffit à la semence.
Confiez-lui votre douce espérance
Et de vos fleurs les germes délicats…
il reçut d’Amérique un câblogramme du violoncelliste Kindler qui lui demandait de composer, à l’intention de Mme Elisabeth S. Coolidge, un cycle de mélodies avec accompagnement, « si possible » de flûte, de violoncelle et de piano« .
…
Et Roland-Manuel alors de poursuivre :
…
« Toujours heureux, en bon mozartien, de se plier à un jeu dont une volonté étrangère avait fixé les règles, le musicien poursuivit bravement sa lecture de Parny, bien décidé à imposer aux chants du « Tibulle français » la compagnie d’un piano, d’une flûte et d’un violoncelle. Séduit par un exotisme très particulier et de tout point conforme à ses goûts, puisque la couleur locale en est quasiment absente, son choix s’arrêta sur les cinquième, huitième et douzième chansons madécasses.
De cette gageure est née la meilleure musique de chambre qui soit sortie de ses mains depuis la guerre : « Les trois Chansons madécasses me semblent apporter un élément nouveau, dramatique _ voire érotique _, qu’y a introduit le sujet même des chansons de Parny. C’est une sorte de quatuor où la voix joue le rôle d’instrument principal. La simplicité y domine. L’indépendance des parties [s’y affirme] que l’on trouvera plus marquée dans la sonate [pour violon et piano] » _ très précieux extrait de l’Esquisse biographiquedictée par Ravel à ce même Roland-Manuel, à Monfort-l’Amaury, le 10 octobre 1928 (note de Manuel Cornejo à la page 1437 de son indispensable édition del’Intégrale de la Correspondance de Maurice Ravel).
Réduite ici à ses éléments essentiels, primitifs, mélodie, rythme et timbre, la musique échappe complètement à la tyrannie des accords. Et pendant que Ravel s’amuse à faire à rebours le chemin parcouru par les compositeurs de jazz ; pendant qu’il y découvre la musique nègre en partant du rythme syncopé et de la juxtaposition des médiantes majeure et mineure ; pendant que son violoncelle se divertit à contrefaire la calebasse en sons harmoniques pizzicato, son lyrisme, amoureux de la belle Nahandove, quitte un instant pour cette Vénus exotique les enchantements de la féérie, les tréteaux de la comédie et chante pour une fois l’ardeur des voluptés terrestres« …
…
Cf aussi le très détaillé chapitre intitulé « Désaveux » que, aux pages 576 à 590, en son admirable et inégalé « Maurice Ravel » _ paru aux Éditions Fayard en octobre 1986 _ consacre à ces « Chansons madécasses » Marcel Marnat (Lyon, 6 juillet 1933 _ Marcel Marnat a maintenant 90 ans)…
…
…
Sur les péripéties à rebondissements de la composition et création de ces 3 « Chansons madécasses » de Maurice Ravel, on peut aussi s’attacher au très intéressant détail résumé en cette notice :
…
…
Maurice Ravel 1925
…
Les Chansons madécassessont un cycle de trois mélodies (Nahandove – Aoua – Il est doux) composées par Maurice Ravel entre 1925 et 1926 pour voix moyenne (mezzo ou baryton), flûte, violoncelle et piano, sur des poèmes en prose éponymes, les Chansons madécasses d’Évariste de Parny.
Elles sont dédiées à Elizabeth Sprague Coolidge, mécène américaine du musicien. Le compositeur, à la fin de sa vie créatrice, répéta à plusieurs reprises que de toutes les œuvres qu’il avait composées, c’est de ces Chansons qu’il était le plus fier. L’œuvre porte la référence M.78, dans le catalogue des œuvres du compositeur établi par le musicologue Marcel Marnat. La durée d’exécution de l’œuvre oscille entre treize et quatorze minutes.
…
…
Histoire de l’œuvre
…
…
La création s’est faite en plusieurs étapes : tout d’abord, la seule seconde des Chansons madécasses, Aoua, a été donnée lors de deux auditions privéesorganisées par la commanditaire et dédicataire Elisabeth Sprague Coolidge, le 24 mai 1925 à l’Hôtel Majestic de Paris, puis le 28 mai 1925 à Londres, les deux fois avec pour interprètes Jane Bathori au chant, Maurice Ravel en personne au piano, Louis Fleury à la flûte et Hans Kindler au violoncelle _ Hans Kindler,l’intermédiaire d’Elisabeth Sprague Coolidge pour cette commande à Maurice Ravel. Lors de l’audition parisienne, le compositeur Léon Moreau a protesté à haute voix contre les paroles _ violemment anticolonialistes (nous ne sommes pourtant qu’en 1787 !) du poème en prose du réunionnais Parny : celui-ci donnant ici la parole à des indigènes vivant « libres« , mais prévenant leurs frères « habitants du rivage« de la menace d’« esclavage« que feront peser sur eux de prochains colonisateurs blancs : « Méfiez-vous des blancs, habitants du rivage« … _ de la mélodie, pourtant bissée par les interprètes.
…
L’année suivante, une fois achevées les 1ère et 3èmeChansons madécasses _ « Nahandove« et « Il est doux« ... _, le cycle entier a été donné lors d’auditions privées pour les invités de la mécène Elizabeth Sprague Coolidge, le 8 mai 1926 à l’Académie américaine de Rome, puis le 21 mai 1926 au Palais d’Egmont de Bruxelles, les deux fois avec pour interprètes Jane Bathori au chant, Alfredo Casella au piano, Louis Fleury à la flûte et Hans Kindler au violoncelle ; et aussi le 13 juin 1926 à la Salle Érard de Paris, avec les mêmes interprètes à une exception près, le flûtiste, Urbain Baudouin qui remplaça Louis Fleury, initialement prévu mais décédé entre-temps prématurément _ le 10 juin 1926.
…
La première audition publique des troisChansons madécasses date du 15 octobre 1926 à la Salle Érard à Paris, lors d’un « Festival Maurice Ravel » organisé par la Société musicale indépendante (SMI), avec pour interprètes Joy Mac Arden au chant, Vlado Perlemuter au piano, Gaston Blanquart à la flûte et Tony Close au violoncelle.
…
La première édition chez Durand est accompagnée de gravures de Luc-Albert Moreau.
…
Le premier enregistrement connu est celui _ pour le label Polydor _ de Madeleine Grey, cantatrice très estimée du compositeur, en 1932 :
« Depuis la création parfaite de Jane Bathori, il y a déjà bien des années _ 1925 et 1926 _, cette œuvre fort difficile _ sic _ a été reprise par beaucoup d’artistes, et non des moindres : aucune, sinon M. G. [Madeleine Grey], n’en a rendu aussi fidèlement le caractère _ voilà ! C’est elle que j’ai choisie récemment lorsque la Société Polydor m’a demandé d’enregistrer ces 3 pièces en me laissant le choix des interprètes« , a écrit Ravel le 5 janvier 1933 (in l’ »Intégrale de la Correspondance de Maurice Ravel » publiée par Manuel Cornejo, page 1301.
…
…
Musique
…
Ravel _ bibliophile éminent et passionné ! _ s’enthousiasma pour les poèmes _ publiés d’abord en 1787 _ de Parny dont le contenu était conforme à ses propres convictions _ anticolonialistes, sinon érotiques… Le style extrêmement dépouillé _ oui _ qu’il adopta pour cette musique s’inscrit dans la suite de sa Sonate pour violon et violoncelle _ créée le 6 avril 1922. Dans cet esprit, cette œuvre n’est pas sans rappeler la Sonate pour flûte, alto et harpe de Claude Debussy, composée quelque dix ans plus tôt.
« Les Chansons madécasses me semblent apporter un élément nouveau – dramatique voire érotique – qu’y a introduit le sujet même de Parny. C’est une sorte de quatuor _ voilà ! _ où la voix joue le rôle d’instrument principal_ c’est très clairement affirmé là. La simplicité y domine. L’indépendance des parties _ et c’est bien là un point en effet capital ! Et qu’ont fort bien souligné Thomas Dolié et Stéphane Trébuchet dans leur travail de mise en place des deux premières mélodies… _ s’y affirme. » (Maurice Ravel, Esquisse biographique, 1928 _ disponible en entier aux pages 1437 à 1441 de l’indispensable « Intégrale de la Correspondance de Maurice Ravel » publiée par Manuel Cornejo _)
La chaleur et l’érotisme _ insidieusement torride _ deNahandove et deIl est douxet la virulente dénonciation _ on ne peut plus claire et directe _ du colonialisme deAoua font desChansons madécasses une œuvre engagée _ assurément ! _ de Maurice Ravel, en même temps que sa meilleure réussite dans le genre.
…
Fin de citation de cette commode notice de Wikipédia.
…
…
À mes modestes oreilles et goût personnel,
l’interprétation la plus juste et séduisante _ jusqu’ici du moins ; et j’ai ré-écouté pas mal d’interprétations présentes en ma discothèque personnelle : de Gérard Souzay à Jessye Norman et Christa Ludwig ; et je mets à part ici la vraiment excellente, d’intelligence de ces mélodies, Janet Baker, avec le Melos Ensemble conduit par Bernard Keeffe, en 1966 : écoutez ce podcast… _ de cet assez malaisant, intriguant et déroutant recueil de 3 mélodies (« Nahandove« , « Aoua« , de 1925, et « Il est doux« , de 1926) des « Chansons madécasses« , est celle, superbe de netteté et expression directe _ très justement dénuée d’affèteries : ouf ! _, du baryton Stéphane Degout _ une fois encore parfait d’intelligence et de la musique et des paroles du texte qu’il chante ! Quel mélodiste ! _, dans le très beau CD « Histoires naturelles » B-Records LBM 009, avec le piano de Cédric Tiberghien, le violoncelle d’Alexis Descharmes et la flûte de Matteo Cesari _ enregistré live à Paris, au Théâtre de l’Athénée, le 23 janvier 2017.
…
On trouve aussi et surtout sur le Net une magnifique vidéo (de 15′ 23) de ces interprètes dans ces, toujours très surprenantes, « Chansons madécasses« _ sauf que, lors de ce concert, superbe lui aussi !, donné au Théâtre de la Bastille, à Paris, le 27 mai 2015, le piano était cette fois tenu, non par Cédric Tiberghien, mais par Michaël Guido.Qu’on en juge ici même…
…
…
Au terme du travail de cette soirée, hier, de mise en place de « Nahandove » et « Aoua« ,
la performance de Thomas Dolié (et Stéphane Trébuchet assumant au piano les trois parties de flûte, violoncelle et piano) était impressionnante de finesse-subtilité, fluidité dans la tenue de souffle de la courbe mélodique, puissance de projection, parfaite intelligibilité, bien sûr, et, au final, majestueuse et intense intime expressivité et beauté : assez singulière en sa redoutable exigence pour parvenir à vraiment bien l’attraper et porter…
…
…
En somme,
un très fructueux travail dont nous avons été les très humbles spectateurs-témoins admiratifs…
…
…
Ce dimanche 12 mai 2024, Titus Curiosus – Francis Lippa