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  • Deux sublimes « Journaux » de deux immenses écrivains : Jean Clair et Pierre Bergounioux, ou de merveilleuses « Variations Goldberg » autres que musicales…

    A l’heure où j’écoute et ré-écoute les Variations Goldberg de Bach

    dans la quasi parfaite version de Pascal Dubreuil (qui paraît chez Ramée : CD RAM 1404) _ d’une seule admirable jubilatoire coulée ; ne me gêne (un peu) que la lenteur, un peu excessive à mon goût, de l’Aria initiale ; tout le reste avance et « reprend » (= « varie », creuse, développe, approfondit) idéalement !!! Ad majorem gloriam Dei ! Quelle joie ! _,

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    ma seconde lecture attentive du très dense et infiniment riche La Part de l’ange _ Journal 2012-2015 de Jean Clair

    m’incite à lui rendre immédiatement un peu, si peu que ce soit, ici, de la grâce reconnaissante qu’il donne ;

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    et cela en l’associant à un autre Journal _ ô combien différent ! pourtant ; à l’opposé, peut-être même… _ qui m’a enchanté, lui aussi _ et c’est peu dire (mais j’ai adressé aussitôt un mail de remerciement d’enchantement à l’ami Pierre Bergounioux) : quelle sublime attention rendue au quotidien des jours qui s’ajoutent, au fil des mois, saisons et années : dans la singularité de détail, comme vierge à (et pour) l’intensité de la perception, de ce qui se présente et advient, arrive (l’accident !), au sein de ce qui se répète et dure, provisoirement probablement _ telle la diminution constatée au fil des ans du nombre de truites pêchées dans les rivières et ruisseaux de Corrèze, pour prendre un seul exemple… _, intitulé, lui, Carnet de notes 2011-2015 :

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    ce sont ainsi deux célébrations _ les deux non sans tonalité mélancolique ! mais quelles qualités de joie de lecture ils nous procurent-donnent !!! _ des jours qui passent (et de leur qualité, non sans douleur, si précisément et lumineusement ressentie par ces deux grands auteurs-écrivants, si magnifiquement attentifs, et si richement cultivés, tous deux : source de la puissance de leur formidable perspicacité de décrypteurs du réel !..), au fil d’une histoire générale bien peu satisfaisante, elle ;

    deux célébrations dont je désire ici, un peu, et forcément modestement, comme à mon tour, après eux, donner témoignage…

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    Déjà, la 4e de couverture de ce nouvel opus de Jean Clair présente et résume excellemment ;

    la voici donc :

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    « La part de l’ange _ ou des anges _ est la part du fût occupée par l’«esprit» volatil d’une distillation _ de vins, d’alcools ; « on y entend le froissement d’un envol » (page 85). C’était aussi la part de l’oreiller laissée vide pour l’ange _ gardien _ qui veille sur le sommeil de l’enfant. C’était, dans les sociétés anciennes, l’offrande _ sacrificielle _ aux dieux, les prémices d’une récolte, pour assurer les moissons futures.

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    Une société moderne _ laïcisée surtout _ exclut le don _ inutile, en pure perte, et donc vain : gaspillé _ à des puissances invisibles, génies ou divinités _ y compris anges !.. Le prix _ de vente et d’achat _ y remplace la valeur _ au-delà même de la valeur d’usage comme de la valeur d’échange _, y compris pour ce qui est sans prix. Mais c’est se condamner à la stérilité et au désespoir _ c’est-à-dire le nihilisme ; soit, la thèse civilisationnelle fondamentale de Jean Clair à propos de notre Âge (d’hyper-échangeabilité)…

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    Historien de l’art, auteur d’expositions mémorables comme «Mélancolie» _ en 2005 _, l’auteur de ce Journal a été l’observateur _ minutieux, patient subtil et perspicace _ du changement : le Musée imaginaire _ de Malraux _ est _ maintenant _ devenu une _ simple _ salle de ventes. Il s’en explique _ pages 389 à 398 _, parmi d’autres souvenirs, dans un entretien avec Malraux _ de 1974 _ demeuré inédit _ sur le devenir contemporain de l’Art, cf aussi L’Hiver de la culture ; et mon article du 12 mars 2011 : OPA et titrisation réussies sur “l’art contemporain”.

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    Comment un enfant grandi dans le silence du pays mayennais _ cf surtout La Tourterelle et le chat huant _ Journal 2007-2008… _ a-t-il pu finir ses jours sous la Coupole où l’on discute chaque semaine des mots du Dictionnaire? À l’origine de cette trajectoire, qui le laisse aujourd’hui désemparé _ cf là-dessus l’extraordinaire (et effrayant) chapitre intitulé Les Bibliothèques, pages 281 à 294… _, une double expérience : la psychanalyse, dont il est très jeune un patient, gardant le silence dont il connaît le prix, puis la découverte de la peinture qui, mieux que la littérature, garde elle aussi le silence.

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    Pour la première fois _ pas tout à fait : cf, déjà (en plus de Journal atrabilaire, en 2006), Lait noir de l’aube _ Journal, en 2007, et La Tourterelle et le chat huant _ Journal 2007-2008… _, Jean Clair donne comme sous-titre à son texte Journal 2012-2015, comme s’il reconnaissait que ses écrits littéraires parus chez Gallimard, depuis le Court traité des sensations en 2002, jusqu’au Dialogue avec les morts en 2011 _ cf mon article « Face à l’énigme du devenir (poïétiquement) soi, l’intensément troublant « Dialogue avec les morts » (et la beauté !) de Jean Clair : comprendre son parcours d’amoureux d’oeuvres vraies« , rédigé le 27 mars 2011 _ et aux Derniers jours en 2013 _ cf mon article « « La lumière plus chaude du soir » : la lucidité puissante de Jean Clair dans « Les Derniers jours » », rédigé le 29 octobre 2013 _, étaient les pans d’une même œuvre _ en effet, et dont je suis un passionné lecteur ! _, fascinante à plus d’un titre, qui le met au niveau des grands diaristes _ oui ! _, et dont La part de l’ange est le nouveau volume

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    _ à la toute fin du chapitre La parole, aux pages 344-345, Jean Clair explique cette situation sienne de diariste, en effet, de son réel :

    « Est-ce pour la même raison _ cette stupeur, cette impossibilité à dire, à narrer des histoires, à composer des dialogues comme ceux qu’on lit, étagés et séparés par de petits tirets, dans les livres d’aujourd’hui _ que je me cantonne _ cf le mot de Samuel Beckett à l’enquête de Libération : « Bon qu’à ça !« … _ dans la réalité qui m’entoure. Il m’est difficile de raconter des événements que je n’ai pas vécus, de feindre _ par la fiction, donc _ des sentiments que je n’ai pas éprouvés, de rapporter des mots que j’ai peut-être entendus mais que j’ai oubliés. A quoi bon raconter des histoires ? »…

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    Le 4e volume de Journal intitulé Carnet de notes de Pierre Bergounioux, cette fois-ci ne couvre plus dix ans (Carnet de notes 1980-1990, Carnet de notes 1991-2000, Carnet de notes 2001-2010), comme faisaient les trois premiers volumes, mais cinq ans : 2011-2015 ; et son achevé d’imprimer est daté de janvier 2016 _ les achevés d’imprimer des précédents volumes portaient, eux, et c’est à relever !, les dates de mars 2006, août 2007 et janvier 2012 : cela ne fait donc que depuis dix ans seulement que nous pouvons accéder à ce chef d’œuvre absolu de Pierre Bergounioux qu’est son Carnet de notes…

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    C’est que pour Pierre Bergounioux le temps (de sa vie) semble maintenant _ mais depuis quand, au fait ? depuis toujours ? depuis son passage à l’écriture de ce Journal, précisément ?.. _ s’accélérer, face au vieillissement du corps, à la détérioration de la santé et aux signaux annonciateurs (cardiaques principalement) de la finale disparition physique, scandant de plus en plus les notations toujours merveilleusement précises et détaillées de son Journal…

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    En recherchant dans mon agenda, je m’avise que c’est en 2012 _ seulement ! _ que j’ai découvert-lu son Journal (celui de 2001-2010, tout d’abord), après avoir écouté, sur la route entre mon lieu de travail et mon domicile, une longue interview de l’auteur sur France-Culture, qui m’avait en partie passablement agacé, irrité même, par la noirceur de son pessimisme ; ce qui ne m’avait pas empêché de vouloir le lire ; et donné, l’ayant lu, le désir très puissant de lire en suivant les deux premiers volumes parus (1980-1990 et 1991-2000). J’ai joint alors l’auteur par téléphone pour lui dire de vive voix toute mon admiration.

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    Alors que le Journal publié de Jean Clair est pour l’essentiel un raboutage thématique _ comme en témoignent le découpage en chapitres, ainsi que les titres donnés à la plupart (22 /25) de ces chapitres : les mots, le sol, la langue, la valeur, Caput mortuum, l’origine, les météores, le garde-temps, les rêves, les visages, le jardin des espèces, les voiles, le camouflage, la porte, Choses vues, les figures, les bibliothèques, Cari Luoghi, la parole, Finis Europæ, l’ordure, l’envol de l’ange ; s’ajoutent seulement un Fragment d’un Journal I, un Fragment d’un Journal II et une Coda… _ de pages effectivement écrites au fil des jours

    …

    _ cf pages 66-67 : « (Car s’il me faut reprendre cette belle métaphore du journal, il me semble que le travail de ce journal-ci s’écarte de celui des paysans qui traçaient jour après jour un sillon, et alignaient le tracé de leurs pas selon l’écoulement des heures _ ce qui caractérise le Journal de Pierre Bergounioux ! _, mais plutôt, dans ce temps sans passé ni futur _ à dimension d’éternité, donc _ de la création littéraire, qu’il se rapproche du second aspect du travail des champs, celui de la « reprise », de l’assemblage de morceaux disparates, venus de temps et de lieux différents, un travail donc qui ressemble à celui de la couturière _ voilà ! _ qui travaille avec des restes, qui rapièce et raboute, si bien que le « Journal », écrit, n’aura rien d’un journal au sens du quotidien des charrues, mais proposera plutôt dans son déroulement, une fois rebâtie _ voilà ! _, l’image _ seconde, et non brute _ d’une continuité idéale qui n’a jamais été.)« … _,

    et avec peu de liens nets et avérés avec des événements précis et détectables de l’actualité (et au fil de celle-ci),

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    le Journal de Pierre Bergounioux est, lui, strictement chronologique, et très étroitement lié aux mille détails-accidents éminemment sensibles (intensément, mais toujours sobrement _ et avec pudeur _, ressentis par lui) des travaux et des jours, ainsi que des saisons, et tout ce qu’en ressent l’auteur en en faisant le récit en son écriture magnifique (et qui se veut assez objective : dénuée de pathos !) _ ce qui me rappelle les merveilleuses notations (si poétiques aussi…) sur les saisons, au Japon, en l’an mil, de Sei Shonagon, en son sublime Notes de chevet… Jusqu’aux horaires précis de lever qui sont scrupuleusement notés par cet inlassable travailleur et annoteur, aux antipodes de l’hédonisme, qu’est Pierre Bergounioux…

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    En effet ce tout récent, tout frais _ publié dès janvier 2016 par Verdier à peine l’encre de la page du 31 décembre 2015 achevée de sécher… _ Carnet de notes 2011-2015 de Pierre Bergounioux, est tout particulièrement marqué, scandé, par les problèmes de santé, et au premier chef ceux de Mam, la mère de Pierre, qu’un accident vasculaire cérébral survenu le 7 août 2012 contraint à quitter sa maison (puis l’hôpital) de Brive pour une maison de retraite, à Saint-Rémy-lès-Chevreuse _ à 4 kilomètres du domicile de Pierre et sa compagne Cathy à Gif-sur-Yvette _, où Mam va résider désormais, de son arrivée le 15 octobre 2012, jusqu’à son décès, trois ans plus tard, le 12 novembre 2015 ; mais les ennuis de santé assaillent de plus en plus, aussi, Pierre lui-même _ né en mai 1949 _, victime d’une hypertension récurrente ; Cathy, sa compagne, aussi ; ainsi que leurs enfants et petit-enfants…

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    Voici, pages 1175 à 1177, le récit de la journée du 14 novembre 2015 :

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    « Debout à six heures. Le chagrin _ de la mort de Mam, décédée le matin du 12 novembre, l’avant-veille _ veillait à mon chevet. J’apprends encore _ par la radio probablement ; moi ce fut par la télévision, à 23 heures, le 13, au retour d’un concert Durosoir auquel j’avais assisté à Hendaye _ que de nouveaux attentats _ après ceux de janvier (Charlie Hebdo, etc.) _ ont été perpétrés hier soir _ 13 novembre _, à Paris. Il y aurait plus de cent morts. L’état d’urgence a été décrété. Pareille chose ne saurait être sans effet sur l’ensemble de l’activité _ dont ce qui était prévu des siennes… Un courriel du Collège de France, envoyé dès minuit, m’avise que la deuxième journée du colloque, sur Barthes _ où Pierre devait intervenir _, est annulée. Je suppose qu’il en ira de même pour la conférence sur le climat, à l’Assemblée _ autre intervention programmée de Pierre Bergounioux pour ce 14 novembre. Mais en l’absence d’informations, Cathy me descend _ de leur maison de Gif _ à Courcelle _ la station du RER la plus proche de chez eux _, à huit heures moins le quart. Je verrai sur place. Nous étions à mi-chemin _ entre la maison et la gare _ lorsque le portable tinte. C’est un SMS de la Maison des écrivains. Le Parlement sensible ne siègera pas non plus _ à l’Assemblée Nationale. Nous rentrons _ donc. Il me semble vivre une période de grand malheur. Mam nous a quittés et des fous furieux abattent des gens par dizaines, dans les rues _ sans plus de notation là-dessus…

    …

    Et ce n’est pas fini. Je viens à peine d’entamer l’abondant et triste courrier dont il faut s’occuper après un décès, quand Paul _ le fils cadet de Pierre et Cathy _ téléphone. Soulef _ l’épouse de Paul, enceinte de leur second enfant _ a fait un malaise. Les pompiers l’ont conduite aux urgences du Kremlin-Bicêtre _ hôpital où exerce Jean, le frère aîné de Paul. Il voudrait être auprès d’elle, mais il a Sarah _ leur fille _ sur les bras. Nous partons la chercher. On roule facilement. Nous sommes à Cachan _ au domicile de Paul et Soulef _ dans la demi-heure, embarquons les petits _ soient Paul et sa fille Sarah _, déposons Paul devant l’entrée de l’hôpital _ du Kremlin-Bicêtre _ et rentrons _ à Gif _ avec la demoiselle _ Sarah. Elle réclame son père _ Paul _ d’un ton plaintif et Cathy va lui sacrifier sa journée, avec une brève interruption pendant que l’autre _ Sarah _ fait la sieste, pour arrêter des cultures, à l’institut _ à Orsay, où Cathy est chercheuse en biologie.

    …

    Je rédige une lettre après l’autre, cherche des adresses dans les papiers, sur Internet. Mam était affiliée à plusieurs caisses de retraite, un peu partout dans le pays, Brive, Tulle, Limoges, Chartres, Paris. Tout était soigneusement classé et elle continue, par delà la mort, à me faciliter la vie. IL n’est pas loin de six heures du soir lorsque j’ai dépêché, à peu près, cette corvée. Mais il s’agissait de Mam et rien, alors, ne me coûte. Je pense continuellement à elle, avec une peine infinie, des bouffées de détresse.

    …

    Soulef a pu quitter l’hôpital en milieu d’après-midi. Mais elle est toujours nauséeuse _ elle est enceinte (de son second enfant) _ et doit rester allongée.

    …

    J’étais couché lorsque j’entends, à l’étage, les cris et les pleurs de Sarah, la voix de Cathy qui tente, sans succès, de la consoler puisque, l’instant d’après, elle descend, la petite sur le dos. Nous allons la ramener chez elle _ à Cachan _, comme la dernière fois. Nous rassemblons vêtements, chaussures, jouets et repartons pour Cachan. Très peu de circulation à dix heures du soir. Nous roulons sous un ciel qu’on croirait peint, un vélum sur lequel un artiste de très grande taille aurait dessiné des nuages de couleur claire, aux bords nets, sur fond noir. Nous restituons la petite à ses parents et reprenons aussitôt la route (Cathy a fait le voyage en robe de chambre).

    …

    Pour la première fois depuis trois ans, j’étais ici _ à Gif _ et je ne suis pas monté à Saint-Rémy _ à la maison de retraite où résidait Mam depuis le 15 octobre 2012. Et la douleur _ cardiaque _ me reprend avec une véhémence intacte.«

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    Bien sûr, le style de Journal de Jean Clair et le style de Journal de Pierre Bergounioux ont peu à voir l’un avec l’autre ;

    et leur culture _ leurs références : ouvertes comme à l’infini chez l’un comme l’autre ! _ est assez dissemblable ;

    ainsi que le détail de l’argumentaire de leur sévère diagnostic civilisationnel.

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    Et pourtant ce sont, tous deux, de merveilleux écrivants inlassables formidables décrypteurs des micro-signes de l’époque,

    tous deux d’une très grande probité, et d’une inépuisable richesse…

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    …

    À se mettre, lecteur, dans les pas de leur démarche d’écrire-penser _ si généreusement curieuse, toujours, et si subtilement attentive _, cette démarche si précise et si fine, si probe aussi, d’observation droite du réel et d’analyse impitoyablement perspicace de ce réel auxquels ils ont, personnellement, et toujours de près, d’abord, à faire, ici et maintenant, sous leurs yeux et sous leurs doigts et mains, tous deux ;

    mais élargissant, tous deux, la vision de l’analyse à tout ce qui vient constamment leur donner, comme à profusion de lucidité, le geste optique de recul d’élucidation _ ce va-et vient entre le microscope et le télescope dont parle Proust à la fin du Temps retrouvé… _, puisé à leur inépuisable fond de culture si judicieusement convoqué,

    les lire est une source renouvelée d’intelligence sensible et de découverte de vérité.

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    Merci à eux deux !

    Et à leur art _ obstiné ! _ de si merveilleusement « varier« , hic et nunc, à dimension d’éternité…

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    Titus Curiosus, ce lundi 18 avril 2016

  • Le miracle de la reconnaissance par les lecteurs du plus « grand » roman de l’année : « Zone », de Mathias Enard

    Sonnez, trompettes !

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    un second prix (littéraire), après le « Prix Décembre« , en décembre 2008

    _ il s’agit cette fois du « Prix du Livre Inter » 2009 _

    vient « récompenser« , de la reconnaissance des lecteurs _ et pas d’un quelconque jury « littéraire » (parisien, ou autre…) _, le meilleur _ et de loin !!!! _ roman français de cette dernière saison :

    « Zone« , de Mathias Énard, paru le 20 août 2008 aux Éditions Actes-Sud…

    …

    il l’emporte sur des romans tels que : « Un chasseur de lions » d’Olivier Rolin, « D’autres vies que la mienne » d’Emmanuel Carrère, « Lacrimosa » de Régis Jauffret et « Un chien mort après lui » de Jean Rolin ;

    je les cite tous afin que chacun puisse, à son tour, en « juger« …

    …

    Cf mon article (dithyrambique) du 21 septembre 2008 : « Emérger enfin du choix d’Achille !..«  :

    il n’a pas pris une ride (si je puis moi-même me le « permettre« …) :

    et je le reproduis donc tel quel plus bas en post-scriptum…

    …

    Je n’étais pas, alors (cet autome…) parvenu à tout à fait « convaincre » les responsables des invitations d’écrivains pour les « rencontres » des salons Albert Mollat de faire venir à la librairie, rue Vital Carles, Mathias Énard,

    jugé peut-être pas assez « grand-public » (avec son unique phrase sans un seul point _ excepté en deux ou trois chapitres : les chapitres IV, XIII et XX _ avant le point final, à la page 517)…

    …

    Même si le livre est très bien « mis« ,

    depuis lors  et sans discontinuer _ voilà ce que réalise la « meilleure » librairie de France ! _

    « en relief » sur les étals du rayon « Littérature » : bravo !!!

    …

    Voici, d’abord, le compte-rendu de cette « élection » du « Prix du Livre Inter » 2009 par le site du Nouvel Observateur, en date du 1er juin 2009,

    « Zone de Mathias Enard, lauréat du prix du Livre Inter 2009«   :

    …

    « Zone » de Mathias Énard, lauréat du « Prix du Livre Inter » 2009 :

    …

    C’est le deuxième prix littéraire pour le roman de Mathias Énard, « Zone« .

    …
    Mathias Énard remporte un nouveau prix littéraire cette année. Après avoir obtenu le « Prix Décembre« , son roman « Zone » a été gratifié aujourd’hui du « Prix du Livre Inter« .
    …
    Le jury était composé de 24 membres (12 hommes et 12 femmes) et présidé par Marc Dugain. Les autres romans en lice étaient : « Un chasseur de lions » d’Olivier Rolin, « D’autres vies que la mienne » d’Emmanuel Carrère, « Lacrimosa » de Régis Jauffret et « Un chien mort après lui » de Jean Rolin.
    …
    « Zone«  de Mathias Énard se penche, au fil des pensées du personnage principal, Francis Servain Mirkovic, sur l’histoire du bassin méditerranéen. Sa construction est assez atypique, avec une ponctuation presque inexistante. Pour vous en faire une idée plus claire ou pour vous rafraîchir la mémoire, vous pouvez toujours retrouver notre lecture de Zone _ dont je suis loin, cependant, de partager toutes les « appréciations« …

    …

    Rédigé par Mario, le lundi 01 juin 2009 à 16h29
    Source : BibliObs…

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    Voici, aussi, un excellent _ cette fois ! _ compte-rendu de « Zone » sur le site de France 2, par Anne Brigaudeau, en date du 13 novembre 2008 :

    « Le prodigieux « Zone » de Mathias Enard » :

    …

    …

    « Zone » – Mathias Énard (Actes Sud)

    © (Actes Sud)

    …

    Prouesse stylistique, « Zone« 

    déroule les atrocités du XXème siècle en une phrase

    et cinq cents pages…

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    Totalement bluffant, ce roman (le quatrième de l’auteur) est un enchaînement de pensées qui se bousculent dans la tête d’un voyageur du train Milan-Rome, dont la mallette et la mémoire recèlent de lourds secrets.
    …

    Qui est ce voyageur ? Un agent secret décidé à changer de vie après quinze ans passés au renseignement dans une zone couvrant l’ Algérie et Proche-Orient. C’est aussi un ancien soldat : un Français qui s’était engagé, au début de la guerre de Yougoslavie, aux côtés des indépendantistes croates, souvent nostalgiques des Oustachis, ces fascistes alliés à Hitler qui gouvernèrent la Croatie pendant la Seconde guerre mondiale (« même les nazis étaient horrifiés des méthodes oustachis« , se souvient le narrateur).

    …

    Ce qui a poussé Francis, le narrateur, à combattre les « Tchetniks » (nationalistes serbes) du côté croate ? On ne le saura que par bribes : la mère de Francis, née en Croatie, a fui la Yougoslavie abhorrée de Tito. Le meilleur ami du narrateur, Yvan Deroy, qui finira paranoïaque et interné, adulait Bardèche et Brasillach. Et puis, suggéré sans être souligné, le goût des armes, de la violence, de la chaude camaraderie masculine (« quel dommage qu’on soit pas pédé… »).
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    De digression en digresssion, de massacre en génocide, de rafles en déportations, le narrateur (qui ôtera dès son arrivée à Rome sa trop lourde défroque d’agents de renseignements ayant trempé dans toutes les guerres sales et non-dites de l’Occident) évoque les convulsions du XXème siècle en Europe, et alentour : la guerre de 14-18  (déclenchée, qui s’en souvient encore ? par un nationaliste serbe de la Main Noire, le tuberculeux Gavrilo Princip), la deuxième guerre mondiale et son cortège d’horreurs, les guerres au  Proche-Orient, la Yougoslavie déchirée.
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    Seule interruption dans le flot de pensées du narrateur, la lecture d’un roman qui se passe en pleine guerre du Liban, en 1982. Un roman qui se distingue facilement du reste du récit puisqu’il est, lui, ponctué classiquement. L’héroïne de ce roman dans le roman, la Palestinienne Intissar, perdra l’homme qu’elle aime dans la défaite des Palestiniens, chassés du Liban par l’armée israélienne. Et le narrateur, à cette lecture, se remémore ses amours. Avec la douce Marianne, qui l’abandonna à Venise. Avec l’efficace Stéphanie, sa belle collègue, qu’il a tant déçu. Et avec Sashka la Russe aux yeux clairs qu’il compte rejoindre à Rome. Dans ce train d’enfer, encore un verre au bar pour se souvenir, encore un verre au bar pour oublier. Boulevard Mortier (siège des services de renseignements français), « un profil psychologique » ne définissait-il pas le narrateur comme « tendant vers l’alcool et la dépression » ?
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    Ce qui stupéfie dans ce livre horrible et sublime, c’est l’usage d’une langue magnifique, d’une érudition hors du commun, d’un savoir minutieux pour narrer les pires atrocités du siècle, jusque dans des détails peu connus ou oubliés (sur le génocide arménien ou sur la déportation des Juifs de Rhodes ou de Salonique vers les camps d’extermination). « Zone«  retrace l’inéluctable dérive d’un individu qui avait cru trouver son salut dans les guerres de l’ombre ou de terrain et n’y trouvera que sa perte. Comme « l‘Iliade » _ référence omniprésente _, « Zone« , porté par un souffle puissant, compte vingt-quatre chants. Mais les dieux _ favorables ou hostiles _ ont déserté le combat. Les crucifix ne servent plus qu’à achever les croyants, et le ciel est vide. Clin d’œil à l’Apollinaire trépané de la guerre de 14-18, immense poème en prose du IIIème millénaire, « Zone » est un grand traité de désespoir. Une dernière lecture avant la fin du monde ?

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    « Zone » Mathias Énard (Actes Sud,22,80 euros, 520 pages)
    Prix Décembre 2008

    …

    Avec un somptueux complément, par Mathias Énard lui-même :

    …

    Mathias Énard (par lui-même)…

    « Je suis né en 1972 à Niort, dans la morne plaine où passèrent, quelque part aux alentours d’octobre 732, les guerriers arabes et berbères venus d’Andalousie, en route  pour affronter leur destin et l’armée de Charles Martel un peu plus au nord.
    …
    C’est peut- être à cet événement lointain qu’il faut faire remonter ma passion pour les batailles et le monde méditerranéen : enfant je croyais voir briller les cimeterres des Maures et entendre renâcler leurs chevaux au fond de mon jardin. Quelques années plus tard je rejoignais l’Institut des Langues Orientales à Paris pour y apprendre l’Arabe et le Persan, sans avoir la moindre idée (à part Charles Martel, Aymerillot de Narbonne et « Les Mille et une Nuits« ) de ce qui pouvait se cacher derrière ces langues radicalement étrangères.
    …
    Après deux années passionnées à Paris, je me suis lancé, en 1993, dans une longue série d’errances magnifiques, au gré des bourses, des stages et des Instituts d’Études Arabes ou Persanes : tour à tour à Téhéran, au Caire, à Damas, à Soueida, à Beyrouth, à Tunis puis de nouveau à Beyrouth et à Téhéran, je finis par atteindre le port de Barcelone huit ans plus tard. Entre temps, j’avais amassé une somme considérable de témoignages, de documents, de récits de combattants, de victimes, de témoins des nombreux conflits qui ont ensanglanté la Méditerranée au XXième siècle. C’est de ces témoignages que sont nés non seulement « La Perfection du tir« , mon premier roman, publié par Actes Sud en 2003, mais aussi l’idée de composer une vaste fresque qui nouerait en quelque sorte toutes ces histoires, les tisserait, les rassemblerait en les éclairant l’une l’autre. Installé donc à Barcelone, je poursuivis ce projet tout en exerçant les nombreux métiers nécessaires à ma survie économique – professeur de français, de persan, d’arabe, traducteur, interprète pour business men en goguette,  instructeur de policiers catalans, journaliste culturel, et ainsi de suite. Le matériau de ce qui allait devenir
    « Zone«  s’amplifiait au gré des enquêtes et des voyages.
    …
    L’écriture proprement dite commença aux alentours de 2004, par le rassemblement de tous ces fragments, et la constitution d’un réel projet, qu’un séjour d’un an comme pensionnaire à la Villa Médicis en 2005 – 2006 allait me permettre de poursuivre. Enfoui dans les ruines romaines, perdu dans les jardins presque irréels de beauté, le texte a avancé vite, ponctué par les voyages en train de Paris à Rome, à Trieste, à Zagreb, à Sarajevo, à Belgrade… En quittant Rome en bateau pour retrouver le port de Barcelone à l’automne 2006, le texte était en route. Sur les rails, faudrait-il dire. Il ne me restait plus qu’à m’enfermer près de deux ans pour le terminer. Entre temps, j’avais publié un autre roman (« Remonter l’Orénoque« , version remaniée d’un texte antérieur, en 2005) et un bref essai comique sur le terrorisme, « Bréviaire des artificiers« , en 2007. J’avais aussi participé à l’anthologie amicale dirigée par Olivier Rolin « Rooms« , et écrit nombre d’articles dans la (elle aussi très amicale) revue « Inculte ». »

    Mathias Énard, Barcelone 2008.  

    …

    …

    Titus Curiosus, ce 3 juin 2009

    …

    Post-scriptum :

    …

    Voici mon article du 21 septembre 2008, « Emérger enfin du choix d’Achille !.. » :

    …

    Sur “Zone” de Mathias Énard (aux Éditions Actes-Sud, ce 20 août 2008), immense livre d’un immense écrivain.

    …

    Un livre de très grand souffle _ à la Walt Whitman, si l’on veut (dont, au passage, vient de paraître une nouvelle traduction du chef d’oeuvre “Feuilles d’herbe“, par Éric Athenot, aux Éditions José Corti) _ ;

    …

    très grand souffle

    qui n’est guère courant dans la tradition littéraire française,

    sauf Agrippa d’Aubigné _ “Les Tragiques” _ et (tout) Victor Hugo ;

    ainsi que _ des deux auteurs de prédilection du personnage de la belle et méthodique Stéphanie dans ce “Zone“, Proust et Céline _ la “Recherche“ et le “Voyage“…

    …

    Quel souffle, en effet, dans ce voyage

    _ ferroviaire, entre les gares Centrale et Termini de Milan et de Rome, un “8 décembre”

    (2004 : il faut le “calculer” : “il y a tout juste un an le jeudi 11 décembre Mohammad el-Khatib se faisait exploser à cinq heures du matin à l’angle de la place Mazzini à quelques mètres de la synagogue, une des plus belles d’Italie” _ à Modène, page 200 ; “son suicide n’empêcha pas Luciano Pavarotti de se marier  le surlendemain au Teatro di Modena (le théâtre est l’église des artistes, dira-t-il) à quelques centaines de mètres de là” _ est-il aussi précisé, page 202)

    en 519 pages d’un unique formidable mouvement (de la pensée) _

    du narrateur Francis Servain Mirković, alias Yvan Deroy (et quelques autres identités de rechange : “Pierre Martin“, “Bertrand Dupuis” _ page 211…), pour tenter de sortir d’une “Roue de l’Histoire“

    _ ou, encore, une “étrange roue du Destin

    où les dieux donnent et reprennent ce qu’ils ont donné” (page 109) _,

    au milieu “de chemins qui se recroisent dans la grande fractale marine où (le narrateur) patauge sans le savoir _ d’abord _ depuis des lustres, depuis (ses) ancêtres (ses) aïeux (ses) parents (lui : “moi“, dit-il forcément !) (ses) morts et (sa) culpabilité” (pages 76-77)…

    Car il s’agit ici ni plus ni moins que de tenter d’échapper à “une pyramide de pères haute comme l’échelle de saint Jean Climaque, imbriqués

    _ les pères, en tant, déjà, que fils _

    les uns dans les autres riant comme des démons de voir leurs fils ployer sous eux“ (page 479)…

    …

    Ainsi que (à la même page, vingt lignes plus haut) : “ne pas faire le choix d’Achille le stérile mais celui d’Hector” : “il y aura un Astyanax quelque part qui me ressemblera, qui

    _ tel Énée, son père Anchise dans l’”Enéide” de Virgile _

    portera son père sur ses épaules

    comme moi je porte le mien, hors de la ville en flammes,

    je me suis vu avec mon père sur le dos, et lui le sien”

    _ d’où la figure de la “pyramide“ qui s’ensuit alors ;

    remontant rien moins que jusqu’à “la guerre du feu” (page 32) : “la nuit des temps“, “l’homme préhistorique” (page 81)…

    …

    Ce père “silencieux”,

    porté en terre “à onze heures du matin précises au cimetière d’Ivry, un jour de printemps ni gris ni bleu” (page 170), et pour lequel le narrateur ne parvient “qu’à ânonner un Notre Père poussif, la sueur au front en guise de larmes _ qui se trouve dans ce sarcophage, qui est-il

    _ s’interroge page 172 le fils _,

    est-ce l’appelé d’Algérie, l’ingénieur catholique, le mari de ma mère, l’amoureux des jeux de patience _ et des trains électriques _, le fils du serrurier forgeron de Gardanne près de Marseille, le père de ma soeur,

    est-ce le même” s’interroge (page 172) “aux abords de Reggio” le narrateur, en ce train qui file dans la nuit vers Roma-Termini…

    …

    Ce père qui avait été aussi

    “aide interrogateur dans une villa d’Alger, l’ingénieur chrétien spécialiste de la baignoire, de la barre d’acier et de l’électricité,

    il n’en a jamais parlé, bien sûr, jamais,

    mais il savait quand il me regardait, il avait vu, repéré en moi des symptômes qu’il connaissait, les stigmates, les brûlures qui apparaissent sur les mains des tortionnaires“,

    se souvient de l’enterrement de son père, au cimetière d’Ivry _ à “la section 43“, “de l’autre côté de la rue, dans le petit cimetière” (précision de la page 170) _ ;

    …

    se souvient de l’enterrement de son père, donc,

    le narrateur, “aux abords de Reggio belle et bourgeoise” (page 173).

    …

    Car, “tous ces cercles dessinés sur un bouclier doré

    _ tel que celui d’Achille, ainsi que le narre Homère dans “l’Iliade” _,

    ce sont les mères qui fourbissent les armes,

    Thétis l’aimante console Achille son enfant en lui donnant les moyens de se venger,

    une cuirasse une épée un bouclier aveuglant où le monde entier se reflète,

    comme Marija Mirković

    _ c’est là le nom de jeune fille de la mère du narrateur, née en 1939 _

    m’a fourni la patrie l’histoire l’hérédité Maks Luburić et Millán Astray le faucon borgne

    _ que Marija Mirković ou son fils Francis Servain ont pu croiser sur leur chemin, à Madrid et en personne, lors d’un concert de piano Bach-Scarlatti, le 14 avril 1951 (page 342) pour la première, le général espagnol, quand elle avait douze ans ; à Carcaixent, près de Valence et d’Alzira, plus récemment, pour les traces, seulement indirectement, du  second, le croate (assassiné en avril 1969 _ page 263) _ ;

    …

    ne pleure pas Achille, sèche tes larmes et va te venger,

    réconcilie-toi avec l’Atride contrit _ Agamemnon _

    et massacre Hector de ta furie,

    vengeance, vengeance,

    je sens la vengeance gronder dans ce train dévalant les collines“

    _ du Latium,

    nous approchons maintenant de Rome, au chapitre XXI du récit du narrateur, page 463…

    …

    Ce souffle magnifique du roman de Mathias Énard, se déroule

    _ à l’exception de trois chapitres de citation de récits d’un “petit bouquin libanais”

    (l’expression se trouve page 60

    _ qui font office de pause, pour s’absorber, narrateur comme lecteur, dans quelque lecture, et échapper, un peu et provisoirement, à ses pensées ; ou à ses fantômes, si fidèles…)

    d’un auteur s’appelant “Rafaël Kahla“,

    “né au Liban en 1940, dit la quatrième de couverture” et qui “vit aujourd’hui entre Tanger et Beyrouth” ;

    “Tanger gardienne de la lèvre inférieure de la Zone“…  (page 369) :

    …

    “je me demande si Rafaël Kahla me ressemble, pourquoi écrit-il ses histoires terrifiantes, a-t-il essayé d’étrangler sa femme comme Lowry, ou l’a-t-il assassinée comme Burroughs, incita-t-il à la haine et au meurtre comme Brasillach ou Pound, peut-être est-ce une victime comme Choukri le misérable, ou un homme trois fois vaincu comme Cervantès” (pages 445-446) _ ;

    …

    ce souffle magnifique du roman de Mathias Énard, se déroule, donc,

    du tenant (et élan) d’une phrase unique, sans un seul point pour l’interrompre et le couper, ce long et ample “souffle” du narrateur..

    …

    Mais le rythme de ce qui s’y exprime est aux antipodes de la virtuosité artificielle, ou, a fortiori, “expérimentale” : c’est le rythme même de la pensée livrée à elle-même seule ;

    et peuplée d’impressions et de souvenirs qui ne cessent, richement, d’affluer, et d’orienter ce qui se pense vers l’ailleurs (encore et seulement du réel)

    _ notamment, mais pas seulement, la “zone” d’affectation de l’agent du service

    (d’enquête de sécurité extérieure : “délégué de défense” ainsi que le spécifiait frileusement l’intitulé du concours administratif“, est-il indiqué page 124 ;

    devenant “un expert, un spécialiste de la folie politico-religieuse qui est une pathologie de plus en plus répandue“, se dit le narrateur au passage de “Parme qui s’enfuit dans la nuit“, page 137) ;

    …

    notamment, mais pas seulement, la “zone” d’affectation de l’agent du service du Boulevard Mortier à Paris ;

    …

    vers l’ailleurs (du réel), donc,

    et vers un passé (bien réel, lui aussi !) assez obsédant ;

    pas réellement vraiment passé et _ proustiennement ! _ dépassé, en tout cas, pour le malheureux narrateur,

    qui a manqué à plusieurs reprises _ dont une fois à Venise _ de bel et bien (physiquement) s’y noyer :

    …

    “trop de choses il y a trop de choses tout est trop lourd même un train n’arrivera pas à amener ces souvenirs à Rome tant ils pèsent, ils pèsent plus que tous les bourreaux et les victimes dans la malette au-dessus de mon siège, cette collection de fantômes (…), il faudrait être saint Christophe pour porter tout cela” (page 355)…

    …

    Et saint Christophe _ “géant de Chaldée” _ vient, “à l’aéroport de Fiumicino” (page 516) :

    “Achille calmé“

    peut enfin “traverser des fleuves au trois fois triple tour et d’autres Scamandres barrés de cadavres“ (page 517)…

    …

    L’adéquation entre la matière

    (affronter les violences des guerres _ au-delà de l’ex-Yougoslavie, toutes celles de la “zone” de la Méditerranée et du Moyen-Orient qui donne son titre, délibéré, au livre ! _ d’aujourd’hui :

    un brin plus loin que les ronds de nombril du tout-venant tristement auto-complaisant de bien de la production éditoriale française, par les temps qui courent…) ;

    et ce souffle de l’écriture de Mathias Énard

    est absolument magnifique.

    …

    Un univers, qui est le nôtre aussi _ et en constante expansion _, se découvre et s’éclaire au fil des pages, en renouvelant constamment, pour notre plaisir, la joie d’une découverte en profondeur.

    …

    Et quel incroyable sens de l’écriture

    (et richesse prodigieuse de l’expérience,

    poétiquement méditée, qui plus est, et c’est bien peu de le dire !)

    pour un auteur d’à peine trente-six ans !

    …
    Ainsi, à l’ouverture du (particulièrement magnifique) chapitre XIX autour de Trieste _ et de son contact là-bas “Rolf le Gentil” : “l’Austro-Italien (…) ni juif, ni slave, Rolf Cavriani von Eppan (…) cousin des Habsbourg-Lorraine et des princes de Thurn und Taxis inventeurs de la poste, né à Trieste pendant la guerre, un petit monsieur moustachu dernier descendant d’une famille ducale qui possédait autrefois la moitié de la Bohème et de la Galicie” (page 423)  “ignore que je connais son dilemme,  je sais que le Destin vengeur a voulu qu’il naisse duc d’Auschwitz, Rolf von Auschwitz und Zator, titre antique et princier remontant au XIe siècle, c’est son nom, le nom de ses ancêtres que les nazis ont terni, obligeant son blason à rester dans l’ombre à jamais, Rolf dont le fief est aujourd’hui lié à la plus grande usine de mort jamais construite porte plus qu’un autre le poids de l’histoire“…

    …

    Et Francis Servain Mirković poursuit : “je me demande s’il faut rire ou pleurer de ses scrupules héraldiques et de sa mère aux amitiés troubles, le soleil s’est couché, je remonte lentement le front de mer, deux millions de morts _ à Auschwitz-Birkenau _ ne pèsent pas si lourds, en fait, des mots des chiffres du papier, les hommes sont de grands techniciens de la prise de notes, du raccourci” (page 435)…

    …

    Et la remarque est d’expert : “Lebihan mon chef me félicitait sans cesse pour ma prose _ a-t-on, appris page 134 _, on s’y croirait disait-il, vous êtes le champion toutes catégories de la note,

    mais ne pourriez-vous pas

    être un peu plus sec,

    aller un peu plus vite à l’essentiel,

    imaginez, si tout le monde faisait comme vous

    on ne saurait plus où donner de la tête,

    mais bravo mon cher

    bravo“…

    …

    “pauvre Rolf le noble auquel les nazis ont pris son titre

    _ venait juste de marmonner le narrateur dans le train _,

    auquel l’histoire a pris son titre,

    …

    il se venge

    _ voilà le point crucial de l’épisode triestin du “délégué de défense” _

    en me donnant ces documents,

    les rapports de Globocnik à Himmler entre 1942 et 1945,

    toutes les activité de l’Aktion Reinhardt en Pologne et en Italie,

    il se défait d’un poids, Rolf, il a l’air soulagé de contribuer au remplissage de la valise,

    il me serre la main, je le remercie pour le déjeuner, il esquisse un sourire et monte dans sa voiture“…

    Tel était le passage précédant immédiatement ce que j’ai retranscrit juste avant, page 435…

    …

    J’en viens à cet incroyable début du (particulièrement magnifique, donc) chapitre XIX, sur Trieste, pour un auteur d’à peine trente-six ans :

    “tout est plus difficile à l’âge d’homme

    _ soit la reprise de l’incipit du chapitre I _

    la sensation d’être un pauvre type l’approche de la vieillesse l’accumulation des fautes le corps nous lâche

    _ le sait-on déjà si bien à trente-six ans ?.. _

    traces blanches sur les tempes veines plus marquées sexe qui rétrécit oreilles qui s’allongent la maladie guette, la pelade les champignons de Lebihan ou le cancer de mon père terrassé par Apollon sans que le couteau de Machaon y puisse rien, la flêche était trop bien plantée, trop profonde, malgré plusieurs opérations le mal revenait, s’étendait, mon père commençait à fondre, à fondre puis à sécher, il paraissait de plus en plus grand, étiré, son visage immense et pâli se creusait de cavités osseuses, ses bras se décharnaient, l’homme si sobre était presque complètement silencieux, ma mère parlait pour lui, elle disait ton père ceci, ton père cela, en sa présence, c’était sa pythie, elle interprétait ses signes, ton père est content de te voir, disait-elle lors de mes visites, tu lui manques, et le corps paternel dans son fauteuil se taisait“… (page 415).

    …

    Voilà ce que c’est qu’écrire !

    …

    Mais le plus terrible _ il y a longtemps qu’on n’a lu aussi terrifiant !.. _ concerne les souvenirs _ si réels ! _ des opérations de guerre

    en Slavonie _ contre les tchetniks serbes _

    et en Bosnie _ contre les musulmans,

    avec ses copains Vlaho Lozović, le “débonnaire“ (page 247) et “magnanime“ (page 464) vigneron dalmate de Split, et Andrija; “le furieux” (page 161), “féroce” (page 276) et “brave” (page 277 ou page 384), voire “divin” (page 388) ou “sauvage“ (page 404), paysan slavon d’Osijek :

    …

    “heureusement il y avait Andrija,

    Andrija le lion avait du courage à revendre

    c’était un paysan des environs d’Osijek il pêchait des brochets et des carpes dans la Drave et le Danube avec lesquelles sa mère cuisinait un méchant ragoût de poisson terriblement piquant à l’odeur de vase

    _ j’ai sans doute faim pour y repenser à présent” (un peu après Lodi, page 43)…

    …

    “son courage était lié à une parfaite innocence,

    pour lui les obus n’étaient que du bruit et des morceaux de métal, un peu plus qu’un pétard d’exercice, c’est tout,

    il n’envisageait pas l’effet que ces explosifs pouvaient avoir sur son corps, pas même inconsciemment,

    et pourtant il en avait vu, des types percés de shrapnels fumants, amputés et éventrés ou juste éraflés,

    mais il avait une telle foi en son destin que rien ne pouvait l’atteindre,

    et rien ne l’atteignait” (page 384)…

    …

    “Nous étions bien ensemble

    à Osijek

    en virée à Trieste

     à Mostar

    à Vitez

    nous étions bien

    drôlement bien

    la guerre est un sport comme un autre finalement

    on doit choisir un camp

    être une victime ou un bourreau

    il n’y a pas d’alternative

    il faut être d’un côté ou de l’autre du fusil

    on n’a pas le choix

    jamais 

    enfin presque“, avance le narrateur page 333.

    …

    Déjà l’ouverture des tout premiers mots du livre _ la voici, donc, maintenant _, et sans majuscule initiale :

    le lecteur prend en quelque sorte en cours,

    comme par quelque légère effraction

    _ le narrateur est encore légèrement ivre, sous les effets d’une “gueule de bois” qui est loin de se résumer aux petites frasques de son hier soir _,

    le défilé

    _ qu’accompagne aussi le bruit lancinant régulier du rythme des essieux des wagons

    ne cessant de peser, en les enfilant à toute vitesse, sur les travées des rails du “Pendolino diretto Milano-Roma qui vous portera à la fin du monde, prévue à la gare de Termini à vingt et une heures douze” (lui avait prédit page 59 entre Prague et Francfort “la Mort” : “un tchèque germanophone avec un horaire de chemin de fer” universel…) _ ;

    …

    le défilé _ donc _ d’une pensée qui afflue, à flots qui voudraient s’apaiser

    _ celle du narrateur, face à lui-même et à ses altérités, surtout (pays, ennemis, guerres, famille, femmes), bien réelles : même l’alcool (et les amphétamines) échoue(nt) à les estomper jamais si peu que ce soit _ ;

    …

    le défilement, même, d’une pensée obsédante qui ne débute certainement pas à cette seule première page… :

    …

    “tout est plus difficile à l’âge d’homme

    _ quand y accède-t-on donc (et sort-on jamais enfin de l’enfance) ? _,

    tout sonne plus faux un peu métallique comme le bruit de deux armes de bronze l’une contre l’autre elles nous renvoient à nous-mêmes sans nous laisser sortir de rien c’est une belle prison, on voyage avec bien des choses, un enfant qu’on n’a pas porté une petite étoile en cristal de Bohème un talisman auprès des neiges qu’on regarde fondre, après l’inversion du Gulf Stream prélude à la glaciation, stalactites à Rome et icebergs en Egypte, il n’arrête pas de pleuvoir sur Milan j’ai raté l’avion j’avais mille cinq cents kilomètres de train devant moi il m’en reste cinq cents, ce matin les Alpes ont brillé comme des couteaux, je tremblais d’épuisement sur mon siège sans pouvoir fermer l’œil comme un drogué tout courbaturé, je me suis parlé tout haut dans le train, ou tout bas, je me sens très vieux je voudrais que le convoi continue continue qu’il aille jusqu’à Istanbul ou Syracuse qu’il aille jusqu’au bout au moins lui qu’il sache aller jusqu’au terme du trajet j’ai pensé oh je suis bien à plaindre je me suis pris en pitié dans ce train dont le rythme vous ouvre l’âme plus surement qu’un scalpel, je laisse tout filer tout s’enfuit tout est plus difficile par les temps qui courent le long des voies du chemin de fer j’aimerais me laisser conduire tout simplement d’un endroit à l’autre comme il est logique pour un voyageur tel un non-voyant pris par le bras lorsqu’il traverse une route dangereuse mais je vais juste de Paris à Rome, et à la gare de Milan, dans ce temple d’Akhenaton pour locomotives où subsistent quelques traces de neige malgré la pluie je tourne en rond“ Etc…

    _ c’est moi qui interromps le texte ;

    lequel ne connaît que le “saut” des chapitres

    _ au nombre de XXIV, comme les chants de “l’Iliade” : car l’on renoue ici, avec ce “Zone“, avec l’épopée ! _  ;

    …

    mais sans davantage de point ; ni de majuscule initiale…

    …

    C’est le souffle du lecteur (passionné) qui vient repérer la découpe

    _ pleinement (et exclusivement) respiratoire !.. _

    des expressions et les sauts de pensée (et mémoire) du narrateur, inquiet et fatigué

    donc par l’alcool et les amphétamines de la nuit de cuite

    (et de “binage”

    d’une “Françoise” : “une femme d’une soixantaine d’années très maigre avec un long visage fin

    qu’est-ce qui m’a pris,

    elle était très surprise de mon intérêt, méfiante” ;

    “Françoise ne parlait pas d’épingler, elle disait je veux bien que tu me bines“, se souvient le narrateur page 131) ;

    …

    de la nuit de cuite précédente, à Montmartre (au bar de “la Pomponette rue Lepic“, page 130 ;

    “sa langue était très épaisse et amère elle buvait de la Suze“, page 131)

    …

    dans ce train qui l’emporte vers Rome :

    “même mort sur un siège ce train m’amènerait à destination,

    il y a dans les chemins de fer une obstination

    qui est proche de celle de la vie“,

    n’est-ce pas ? constate le narrateur (page 252)…

    …

    Que va donc, agité de tous ces fantômes,

    rechercher le narrateur de “Zone” à Rome ?

    …

    Et va-t-il, in fine, s’en retourner (lui aussi à Paris),

    tel le “tu” de “La Modification” de Michel Butor ?

    Mais on se trouve, en ce “Zone“-ci, sur d’autres pistes encore d’altérité (du réel)…

    …

    L’enjeu étant probablement pour le personnage, page 217, de

    “disparaître et renaître“,

    “si cela est possible“…

    …

    Envisager de (res-)sortir peut-être, pour son compte,

    s’évader, si cela se pouvait,

    du cauchemar épouvantable “sur rails”

    _ à la faveur du train général (partagé, collectif) qui vous emporte si aisément un peu plus loin _,

    de ce tunnel-étau broyant bien réel

    de l’Histoire (des pyramides enchassées de pères et de mères)

    au moins depuis qu’on en a trace _ Homère, Schliemann _, à Troie

    (que vont visiter,

    depuis leur “hôtel-club” de vacances, “en juillet 1991“, proche des Dardanelles, page 49,

    Francis Servain Mirković et sa plantureuse première compagne _ “le corps de Marianne m’obsède malgré les années et les corps qui lui ont succédé“, page 53 :

    “dans ce club ennuyeux on pouvait profiter d’excursions organisées, une aux Dardanelles une à Troie c’est tout ce que Marianne parvint à me faire accepter” ;

    “l’expédition à Troie fut un calvaire de poussière et de chaleur“, page 50) ;

    …

    depuis en fait probablement la nuit des temps…

    …

    Un grand auteur

    _ et un grand sujet (d’aveuglante actualité de “vérité” : la “guerre“…)

    intimement mêlés l’un à l’autre, faisant corps

    dans une très puissante écriture : le souffle ! _,

    est à découvrir là, en “Zone“,

    toutes affaires cessantes…

    …

    Titus Curiosus, ce 21 septembre 2008

    …

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    …

    1 commentaire

    …

    Posté par Kohnliliom

    Le 25 septembre 2008

    …

    Bonjour mon grand, c’est absolument admirable, et tu excelles dans l’art de réunir dans une confiture à toi l’essentiel des sucs d’une œuvre pour en communiquer le goût. Sais-tu que cette composition en phrase apnéique en détournera plus d’un, c’est affreux mais c’est ainsi. Il faut pour écrire plonger en soi et ne pas se soucier des caméras. Sais-tu que si j’écrivais il n’y aurait que des meurtres, des viols, et pour finir le dépeçage de la langue, la lecture à haute voix de tant d’onomatopées, sur scène, puis la folie pour finir, le hurlemant du fou avant l’invention des camisoles chimiques ? En ce moment je lis, de Gracq, “Liberté grande” : quel calme, quel artifice, quel surréalisme magnifique et de pacotille. Quelle vieillesse, quelle sclérose. La beauté, c’est vieux. Moi aussi, anch’io, je trouve qu “il y a trop de choses”. C’est une de mes expression favorites. Ma femme regarde “Belle de Jour” à la télé, je n’ai pas voulu revoir cela. Une autre femme me fait braire avec de la psychologie. Flaubert a dit : “Les femmes confondent leur cœur et leur cul.” Je viens de me payer le tome V de sa « Correspondance« , jusqu’à sa mort en 1880… Quelle précocité… Au revoir Titus !

    …

    Et une dernière remarque :

    Mathias Énard _ qui vit à Barcelone _ est venu à Bordeaux le premier week-end d’avril 2009, pour les « Escales du Livre » ;

    mais je n’ai découvert l’information qu’a posteriori ;

    et l’ai donc « manqué » !..

  • Musique d’après la guerre

    Modifications, ce 28 juin 2020, de la présentation de mon article Musique d’après le guerre

    qui,

    juste après l’article programmatique Le Carnet d’un curieux,

    a inauguré ce blog En cherchant bien, le 4 juillet 2008.

    …

    …

    Cependant, au bas de ce très long premier article de ce blog,

    je conserve, à titre de témoin,

    et ad libitum,

    la version originale de cet article, rédigé il y a près de douze ans, le 4 juillet 2008.

    …

    …

    Les 3 « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir, par le Quatuor Diotima (CD Alpha 125)

    …
    …

    durosoir_alpha.JPGComme en prolongement musical à « Jeudi saint«  (de Jean-Marie Borzeix _ aux Éditions Stock),

    …
    bien qu’il ne s’agisse pas de la même guerre,
    ni, a fortiori, des mêmes excès
    dans l’insupportable de l’horreur,
    de l’atroce
    _ comment le dire ? _
    auxquelles ces deux guerres
    (dites « mondiales« , les deux :
    que leur est-il donc par là comme « reconnu » : rien qu’une aire géographique ?… chercher l’erreur…) ;
    dans l’insupportable de l’horreur _ atroce _,
    auxquelles ces deux guerres
    donnèrent lieu :
    Claude Mouchard convoque, lui, pour son grand livre,

    (« Qui si je criais ?… œuvres-témoignages dans les tourmentes du XXème siècle« , aux Éditions Laurence Teper, en octobre 2007) ;
    le terme de « tourmentes« , au pluriel ;

    …

    or c’est bien,
    et ce n’est pas fréquent,
    à une telle « œuvre-témoignage« 
    et, sinon « de dedans » une de ces « tourmentes » (de l’horreur) du XXème siècle,
    du moins « dans » les « séquelles » d’une de ces « tourmentes« -ci,
    et de séquelles sans fin (ni remèdes),
    dans l’impossibilité de tout à fait jamais « se remettre« 
    de ce ni plus ni moins que « suicide civilisationnel« 
    _ on peut relire « Le monde d’avant _ souvenirs d’un Européen » (« Die Welt von Gestern – Erinnerungen eines Europäers« ), de Stefan Zwieg (1881-1942),
    un livre majeur pour comprendre l’Histoire,
    publié, posthume, en 1948 (disponible dans la collection du « livre de poche« ) ;
    Stefan Zweig et son épouse, Lotte Altmann, s’étant physiquement donnés la mort à Petropolis, au Brésil

    (où ils avaient trouvé refuge, outre-Atlantique, en 1941),
    le 23 février 1942,
    à un moment d’un peu plus intense découragement que d’habitude,
    en cette éprouvante « Seconde Guerre Mondiale« , avec ses génocides à si considérable (à la puissance n) échelle _ ;

    dans l’impossibilité, donc, de « se remettre« 
    de ce « suicide civilisationnel« 
    que fut pour notre Europe _ et donc pour nous, Européens en lambeaux que nous sommes
    (cf mais pas seulement, hélas, l’implacable livre de Czeslaw Milosz, « Une Autre Europe« , paru aux Éditions Gallimard en 1964 et réédité en 1980) _
    cette première « Grande Guerre« 
    _ la seule à laquelle soit attaché, jusqu’ici du moins, cette expression _ ;

    …

    or c’est bien en effet à une telle « œuvre-témoignage » que,
    avec cette sublime
    _ sans abuser de ce mot, j’ose espérer :
    qu’on se reporte, pour le vérifier, au si beau travail de Baldine Saint Girons,
    depuis « Fiat lux _ une philosophie du sublime » (aux Éditions Quai Voltaire, en février 1993),
    jusqu’à « L’Acte esthétique » (aux Éditions Klincksieck, en janvier 2008),
    et « Le Sublime, de l’Antiquité à nos jours« , aux Éditions Desjonquères, en mars 2008) _ ;

    …

    que, avec cette sublime musique,
    nous avons ici à faire :

    …
    avec cette « musique d’après la guerre« 

    _ guerre dont on ne se remet pas… _,

    …

    que sont les 3 « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir.

    …

    …

    Même si la force phénoménale de ce « témoignage« -ci de musique
    _ sans se méprendre
    si peu que ce soit
    sur ce en quoi peut « consister » pareil « témoignage » ! _ ;

    …

    même si la force phénoménale de pareil « témoignage » (de musique)
    est très indirecte,
    distanciée :

    …
    sans description, bien sûr, d’abord,
    ni brut « expressionnisme » ; tout est « transfiguré »

    …
    (est-ce « nocturnement« , à la Schoenberg _ de « La Nuit Transfigurée » ? _ ;
    en tout cas, passé
    par le filtre puissant
    d’un classicisme « à la française« )

    …
    par une maîtrise _ par soi, sur soi (de l’auteur, compositeur, créateur) _ d’une extrême richesse (et vie) :

    …
    maîtrise _ et à un haut degré _ de l’écriture musicale, et au-delà encore,
    maîtrise de très brûlants affects, toujours, toujours :

    …
    ce qu’est, et en quoi « consiste » _ tient avec lui-même, par son ensemble, et par rapport au reste _, un Art ;
    et majeur.

    …

    …
    Sublime, oui.

    …

    …

    Les 3 « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir,
    non publiés par lui,
    ni donnés en concerts publics,
    non plus,
    comme le reste de son œuvre _ une quarantaine d’opus _, demeuré « privé« ,
    pour un cercle (« intime« ) d’amis interprètes probablement

    …

    _ un phénomène qui donne pas mal à penser ;
    d’autant mieux quand on découvre quels « chefs d’œuvre » ce sont :

    …
    c’est donc que la musique, ou qu’une « œuvre« , plus généralement, peut avoir d’autres fonctions
    et « usages »
    qu’une façon
    _ l’argent _ de « gagner sa vie« ,
    ou de se faire reconnaître
    _ la célébrité, voire la gloire _ et admirer ;

    …
    comme le virtuose du violon qu’avait été,
    avant de se « réduire » en quelque sorte lui-même
    _ mais est-ce là « réduction« , ou pas, bien plutôt, « consécration » ? _
    à l’essentiel » ?

    …
    avant de se « réduire« -« concentrer« , faut-il peut-être dire,
    outre à vivre le quotidien

    …

    _ je pense ici à ce que concevait de son « vivre le quotidien »
    un Albert Cossery,
    qui vient de disparaître (3 novembre 1913 – 28 juin 2008),
    l’auteur des « Fainéants dans la vallée fertile » (en 1948) et de « Mendiants et orgueilleux » (en 1955) :
    deux titres disponibles en « Œuvres complètes«  aux Éditions Joëlle Losfeld, en octobre 2005 _ ;

    …

    avant de se « réduire« -« concentrer« , donc,
    outre à vivre le quotidien,

    …

    à l’essentiel que fut pour lui cette activité intime,
    privée (non publique)
    de compositeur-créateur d’œuvres, en sa « retraite » (-« retrait« ) des Landes,
    « du côté de Mont-de-Marsan« , ou Dax, ou Peyrehorade, « à la campagne » (du pays d’Orthe) ;

    …

    comme le virtuose du violon qu’avait été

    …
    _ comme en une « vie antérieure«  :
    d’interprète brillant
    et célébré avec éclat
    sur les grandes « scènes de concert » d’Europe : Paris, Berlin, Vienne, etc… _ ;

    …

    comme le virtuose du violon, donc, qu’avait été
    l’individu Durosoir, Lucien,
    avant son « passage« ,
    de 14 à 18
    ,
    par la condition, l’uniforme, et le fusil de soldat au front,
    dans les tranchées sous la mitraille… ;

    …

    les 3 « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir

    _ je reprends le sujet de ma phrase principale ! _,
    constituent,
    sous la forme d’un CD interprété,
    et avec quelle intensité,
    par le Quatuor Diotima
    _ le CD Alpha 125 :  « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir _
    ;
    constituent
    une sorte d’urgence musicale rare

    pour qui ne craint pas
    de se laisser toucher et emporter profond et fort par la beauté somptueuse et « d’absolue nécessité » de la musique ;

    …

    urgence musicale, donc, et d’abord d’écoute, pour nous « amateurs » de musique,

    …

    que je me fais un devoir de signaler ici en priorité
    (de ce blog « En cherchant bien« …) :

    …
    d’un CD qui nous fait rien moins
    qu’accéder
    ou accoster, mais
    (de même qu’existent, cousines des « bouteilles à la mer« ,
    des « bouteilles à la terre »
    et des « bouteilles aux cendres » :
    celles d’un Yitskhok Katzenelson, au Camp de Vittel,
    et celles d’un Zalman Gradowski, à Auschwitz, lui) ;

    …
    accoster, donc, mais
    on ne peut plus terriennement,

    …

    à « tout un continent musical«  _ rien moins, en effet ! _
    oublié, négligé
    (et d’abord _ et parce que _ inédit au disque,
    comme au concert,
    et comme en éditions en partitions !

    …

    et dans tous les sens du terme : proprement inouï !) :

    …

    parce que le musicien compositeur créateur de ces œuvres,
    Lucien Durosoir 
    (Boulogne-sur-Seine, 1878 – Bélus, 5 décembre 1955),
    se tenait à l’écart des côteries et milieux-de-la-musique de la capitale,
    retiré,
    en 1923, à l’âge de quarante-cinq ans,
    dans les Landes
    , du côté de Dax _ à Bélus _, pour l’essentiel _ ;

    …

    quand on sait que la musique, pour être accessible
    autrement qu’au « premier cercle » des musiciens-interprètes et des lecteurs de partitions :
    la musique pouvant pleinement « parler » à ceux-là rien que « lue » (en notes écrites sur portées) ;

    …

    la musique, donc,
    a besoin, au-delà du « premier cercle » des « lecteurs » (de partitions),
    d’interprétations effectives, sonores,

    retentissant physiquement, grâce aux instruments (et voix) qui s’expriment (c’est-à-dire qui « chantent« ),
    dans l’air tout alentour vibrant et tremblant du concert de leurs résonances d’ondulations vibratoires en expansion

    et jusqu’aux tympans, effleurés, au sein de l’oreille,
    et bien plus outre encore,
    par le lacis en mille ruisseaux (ruisselets, rus, sources vives) des nerfs auditifs :

    …
    dans le labyrinthe même de l’âme ;

    …

    la musique a besoin,
    pour les non lecteurs-déchiffreurs de partitions,

    d’interprétations effectives et incarnées

    soit au concert,
    cette grâce, physiquement et sensuellement partagée en un même moment et lieu,
    incomparable quand elle advient
    (et prend, par quelque miracle, « consistance » : légère comme une gaze, qu’on ne prenne pas peur !),

    soit par la médiation
    (un plus large quant au moment et au lieu,
    mais qui peut aussi se faire très intense, quand la grâce, à ce micro-là, a pu se faire _ et au mieux _ capter, recueillir, et garder,
    pour re-jaillir très loin, dans l’espace comme dans le temps, ailleurs que dans la salle du concert ou de l’enregistrement) ;

    …

    par la médiation, donc, de l’enregistrement et du disque (d’un concert ad hoc) ;

    …

    et parce que ce musicien,
    Lucien Durosoir, donc,
    en son passage de soixante-dix-sept ans de vivant-mortel (pardon du pléonasme) sur la terre, entre 1878 et 1955,
    avait été profondément _ le terme, faible, est mal approprié _,
    et irréversiblement « marqué »
    _ un parmi tant d’autres _
    par ce qu’il avait subi, vécu, souffert, res-senti, de toutes ses fibres,
    « dans » les « tranchées » sous la mitraille de 14-18.

    …
    …

    C’est à cela :

    …
    à ce degré d’humanité-là

    _ je veux dire :
    « degré d’humanité » que peut parvenir à exprimer en une « œuvre«  vraie un artiste « vrai » par là même,
    en son génie créateur singulier _

    et à cela :
    à ce « continent« 
    ,
    puisque c’est le mot
    me paraissant représenter le moins mal ce « cela« , cette formidable « réalité« -là :

    …

    mais en quoi un tel « degré d’humanité » ne pourrait-il pas « constituer » un « continent » ?

    …

    face à la masse tellement monstrueuse, et, aussi, sournoise
    (car honteuse, en dépit de ce qui ne manque pas de lui échapper, par bouffées, de cynisme),
    et s’en cachant (et « niant » effrontément) par de nouveaux mensonges persistants
    _ de type « arbeit macht frei« , ou « chambres à gaz » déguisées, en forme d’hygiène (vertueuse) affichée, en « salles de douches« … _ ;

    …

    face à la masse monstrueusement sournoise
    de la « barbarie » (de la mitraille dans les tranchées ; et sa moisson de vies, toutes si précieuses, par millions, et une par une, instant après instant, « fauchées« )

    à laquelle lui, Lucien Durosoir, comme tant d’autres « survivants » de l’atroce, s’est trouvé devoir faire face, et survivre,

    …

    face à ces insupportables moments-là
    des tranchées sous la mitraille de la « Grande Guerre » ? ;

    …

    c’est à « cela« , donc,

    que les 3 « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir,
    en l’espèce de leur interprétation par le Quatuor Diotima
    ,
    quelques jours d’enregistrement
    au Centre Culturel de Rencontre La Borie en Limousin
    _ et le lieu sans doute aussi compte _,
    de décembre 2007,

    nous donnent à accéder,

    recevoir, partager, à notre tour,
    par ce si beau CD Alpha 125
    .

    …

    …
    Sans qu’il nous faille,

    pour ressentir le degré de « tourmente » de ce qui a pu être vécu, subi, souffert, supporté d’insupportable (aux limites de l’ »humain« ), en cette « Grande Guerre« ,
    lire ou relire les « témoignages » peut-être plus directement accessibles, du moins comme « témoignages » « directs« , par nous, qui pensons d’abord sans doute, et nous représentons le réel, à travers des mots et à travers des phrases, en leurs propres façons _ chacun d’eux _ (par le verbe) de le « phraser »
    _ plus « directs » peut-être ainsi pour nous
    que cette « musique d’après la guerre« , ainsi que je me permets ici de la nommer ; et qui ne « s’affiche » en rien comme « témoignage« , et de quoi que ce soit : elle est, et on ne peut plus fondamentalement, « musique » ! _ ;

    …

    sans qu’il nous faille lire, donc, les « témoignages » écrits, eux,
    d’Erich Maria Remarque (1998-1970 :
    en 1929, « Im Westen nichts neues« , »À l’Ouest rien de nouveau » _ disponible en « le livre de poche« ) ;
    de Maurice Genevoix (1890-1980 :
    cinq volumes écrits entre 1916 et 1923 _ « Sous Verdun » (1916), « Nuits de guerre » (1917), « Au seuil des guitounes » (1918), « La Boue » (1921), « Les Éparges » (1923), tous parus chez Flammarion, et rassemblés par la suite sous le titre « Ceux de 14 » en 1949, disponible en Points-Seuil) _ ;
    ou, plus indirect, mais si intense et si puissant, de Jean Giono (1895-1970 :
    son œuvre entier prenant toute sa dimension, et elle est immense, à partir de ce « traumatisme » du « front« , à Verdun et au Mont-Kemmel, pour lui :
    qu’on lise et relise et se laisse « atteindre » par « Un roi sans divertissement« , ou le cycle du « Hussard sur le toit » , disponibles en Folio) ;
    ou encore celui, philosophique, du philosophe Alain (1868-1961 :
    en 1921, « Mars ou la guerre jugée« , accessible en Folio)…

    …

    …

    Les trois « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir voient le jour, le Quatuor n° 1 (en fa mineur), en 1920 ; le Quatuor n° 2 (en ré mineur), en 1922 ; et le Quatuor n° 3 (en si mineur), en 1934.

    …

    …
    Ce sont des œuvres que je permets d’estimer à la hauteur
    _ si cela a quelque sens : oui,
    par rapport à ce qui « n’y atteint pas » ;
    pour ne rien dire des impostures tenant le haut-du-pavé
    des opinions inconsistantes
    (mais pouvant aller jusqu’à « décourager« , par leur massivité, de jeunes ou timides encore curiosités ;
    lire ici l’important « Prendre soin _ De la jeunesse et des générations » de Bernard Stiegler, aux Éditions Flammarion, en février 2008 ),
    des préjugés
    et du commerce veule, dont d’abord celui de la « grande distribution« , de l’audimat, si l’on veut : aux dégâts d’ampleur catastrophique _ ;

    …

    ce sont des œuvres que je permets d’estimer à la hauteur, donc,
    de ces sommets du genre (du quatuor)
    que sont le « Quatuor » de Debussy
    (en sol mineur) et le « Quatuor » de Ravel (en fa Mineur).

    …

    …

    Elève d’André Caplet (1878-1925) _ pour la composition (Durosoir et Caplet ont exactement le même âge) _,
    et ami _ dans les tranchées _ du violoncelliste Maurice Maréchal,
    Lucien Durosoir fut un musicien rare,
    peut-être d’exception
    :

    …
    « jalousement indépendant pendant les trente années de sa période créatrice,
    faisant fi de tous les académismes
    « ,
    le compositeur qu’il devient en 1919
    _ il n’était jusque là (de 1899 à 1914) qu’interprète (violoniste virtuose) _
    « se démarque de ses contemporains français par l’originalité et la modernité de son écriture.« 

    …

    « Sa démarche«  de créateur semble consister à placer une puissante affectivité
    _ et c’est un euphémisme _
    sous le « contrôle » d’ »une science (et art) de l’écriture implacable« ,
    « comme chez les grands contrapuntistes de l’école franco-flamande du XVIème siècle« ,
    et ce qui s’appela, du temps de Josquin des Près, « musica reservata » ;

    …
    car c’est en cette « tradition » _ peut-être, avec Josquin, au sommet de toute la musique occidentale ! _ « que cet homme de grande culture humaniste trouve l’assouvissement de ses aspirations » de pensée _ oui _ les plus profondes.

    …
    Je traduis ici, en l’adaptant légèrement, une réflexion de Georgie Durosoir aux pages 19 et 20 du livret du CD Alpha 125.

    …

    …

    Nouveaux sommets de la musique française, après les chefs-d’œuvre de Debussy et de Ravel, sur fond de cette gravité profonde
    toujours présente
    , même si sous des dehors badins, dans les « œuvres » qui en soient « vraiment« ,
    _ telles celles, par exemple d’un Marivaux, pour prendre un exemple éloigné en apparence de celles, musicales, que donne ici Lucien Durosoir _,

    …
    les trois « Quatuors » de Lucien Durosoir me paraissent parfaitement consonner (aussi) avec « Jeudi saint«  de Jean-Marie Borzeix,
    dans l’ordre d’une richesse et d’une grandeur sans pathos,
    « à la française« …

    …

    …
    Dont Debussy et Ravel sont peut-être les meilleurs exemples, pour la musique (pour ces deux « Quatuors« , cf la version du Parkanyi Quartet : CD PRD/DSD 250 208 chez Praga Digitals).

    Sans remonter, par François et Louis Couperin (cf les CDs Alpha 062 : François Couperin : « La Sultanne. Préludes & Concerts royaux« , par et sous la direction d’Elisabeth Joyé ; et Alpha 026 : Girolamo Frescobaldi _ Louis Couperin, par Gustav Leonhardt) jusqu’à Josquin des Près…

    alpha-105.JPG

    …

    …

    Les Éditions Alpha ont déjà publié, en 2006, la « Musique pour violon & piano«  de Lucien Durosoir (par Geneviève Laurenceau & Lorène de Ratuld, CD Alpha 105).

    …
    Et poursuivront la réalisation d’une interprétation intégrale de l’œuvre de Lucien Durosoir au disque.

    …
    …

    « Retiré dans le sud-ouest de la France dès 1923,
    Lucien Durosoir n’avait semblé souhaiter ni se mêler à la vie artistique parisienne de l’après-guerre,
    ni publier ses œuvres immédiatement.
    Il comptait pour cela sur le futur.
    Le futur, ce devait être une nouvelle guerre,
    durant laquelle sa maison fut, un temps, occupée par l’ennemi,
    et sa production, interrompue, ne serait-ce que par le manque de papier à musique
     »
    _ notait sa belle-fille, Georgie Durosoir, dans le livret du premier CD Alpha (105) consacré à la « Musique pour violon & piano«  de Lucien Durosoir.

    …

    …

    Dans le livret du CD (125) consacré aux 3 « Quatuors à cordes« , la musicologue et musicienne bien connue qu’est Georgie Durosoir présente ceux-ci ainsi :

    …
    « La pratique du contrepoint domine l’écriture (…) comme le geste le plus apte à rendre compte du monde sonore intérieur
    et de la construction intellectuelle propres au compositeur.
    Toutes les finesses techniques sont sollicitées dans une réécriture constante des motifs,
    leur réutilisation sous des formes inattendues, dans des contextes très différents de leur première apparition,
    dans des transfigurations rythmiques et nuancielles.
    La circulation des thèmes essentiels à travers plusieurs mouvements
    fait de ces trois quatuors des œuvres plus ou moins résolument cycliques.
    La tonalité, assumée comme fondatrice, se dissout dans une abondance d’altérations
    qui créent des rencontres sonores inattendues
    et une harmonie très personnelle.
    Les superpositions rythmiques tendent à densifier le tissu instrumental
    et à brouiller la stabilité rythmique.
    La configuration musicale d’atmosphères poétiques inouïes
    est égalisée par la conjonction d’éléments de timbre
    (registre suraigu des instruments, trémolos pianissimo proches du bruissement, couplage des registres des régimes extrêmes),
    de rythme (brouillage de l’impression de stabilité par superposition de contraires),
    d’harmonie (altérations inattendues, modifications minimes de motifs déjà entendus, détournements passagers et multiples de la tonalité).
    C’est ce parti-pris d’écriture qui fonde le côté savant, complexe, fouillé des compositions.

    …
    (…)
    En complément de la démarche savante,
    les composantes subjectives, affectives du musical
    envahissent l’œuvre
    (dans les notations agogiques,
    la construction en sections contrastées,
    l’opposition de développements agités, violents et combatifs et de séquences méditatives, statiques et doucement chantantes).
    Le sens intime de l’écriture complexe apparaît alors clairement :
    le contrepoint est le médiateur d’un monde sonore riche, divers et plein de contrastes,
    doublé d’une affectivité douloureuse et contradictoire :
    il est le garant d’une énergie contenue,
    d’un balisage sévère de cette recherche éperdue d’expression personnelle ;
    il dresse de solides palissades qui canalisent le déferlement de sentiments aussi puissants
    que la révolte ou le désespoir,
    éminemment fondateurs de la musique de cet homme à la fois douloureux et enthousiaste.
     »

    …

    …

    Qu’ajouter à pareille analyse ?

    …

    …

    En appendice,
    je me permettrai d’ajouter cet échange de mails, récemment,
    autour des  3 « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir (CD Alpha 125) :

    …

    Courriel du 23 mai (15h45) :

    …

    Au sortir de ma première écoute _ une seule à ce moment _ de ces quatuors de Durosoir par le Quatuor Diotima,
    j’ai le sentiment d’avoir été convié à mettre un pied sur un « nouveau continent » :
    rien moins !

    Comme,
    toutes choses étant égales par ailleurs,
    avec certaines des réalisations du Poème harmonique

    Airs et ballets en France avant Lully(par exemple l’album d’ »Airs & Ballets en France avant Lully »
    _ d’Antoine Guédron, Antoine Boesser et Etienne Moulinié, de CDs antérieurs ainsi rassemblés,

    _ CD Alpha 905)
    pour le premier dix-septième siècle :
    ce n’est donc pas peu, me semble-t-il.

    J’espère que les oreilles de la critique vont se « désembourber » de leurs bouchons de cerumen,
    et de leurs petits maniérismes de cliques, de cercles, d’initiés qui méprisent tous les autres !!!

    Alpha réalise ici un travail de pionnier…

    …

    Courriel du 23 mai (16h37) :

    …

    Et en plus le texte du livret est magnifique !

    Particulièrement à qui sort de la lecture de « Qui, si je criais… » de Claude Mouchard,
    dont le sous-titre est
    « Œuvres-témoignages dans les tourmentes du XXème siècle »…

    Que Lucien Durosoir ait été « indépendant », et « hors-groupes »,
    cela s’entend magnifiquement en cet oeuvre,
    et rend raison de sa méconnaissance du public jusqu’à aujourd’hui…

    L’heure de la reconnaissance sonne peut-être par ce disque, déjà,
    s’il reçoit l’écoute _ et l’ampleur d’écoute _
    que cet oeuvre d’un immense musicien, dans son coin (des Landes, peut-être), mérite…

    Un peu loin des côteries parisiennes, sans doute…

    Georgie Durosoir doit être satisfaite d’écouter de nouveau cela à ce niveau de grâce,
    et de profondeur.

    Merci à tous ceux qui ont contribué à faire parvenir pareille musique
    jusqu’à notre écoute.

    Tu peux transmettre ce message à Georgie Durosoir.
    Je l’avais contactée il y a quelques années lors de mes recherches « baroques »…

    Et dès que mon blog sur mollat.com sera ouvert,
    j’en traiterai
    _ peut-être (ou même sans doute) dans le prolongement de mon premier article,
    sur le livre magistral de Saul Friedländer (et ce qui peut l’accompagner)…

    …

    Courriel du 23 mai (20h54) :

    …

    Cher monsieur,

    J-P C. m’a transmis votre message et j’en ai été touchée. Votre nom, en effet, m’a renvoyée à un souvenir assez ancien…
    Je suis heureuse de la sortie de ce beau disque et je suis persuadée que cette musique touchera le cœur et l’intelligence de beaucoup d’auditeurs.
    Je vous remercie pour la qualité de votre écoute et pour ce chaleureux message
    Bien à vous
    Georgie Durosoir

    …

    Courriel du 23 mai (22h37) :

    …

    Chère Madame,

    L’Art est fondamentalement sens,
    à côté des impostures et des bavardages.

    Ce n’est pas à vous, et à votre travail « de fond » sur le Haut-Baroque, que j’apprendrai quelque révélation sur ce que cet Art-là avait (et a) de « vectoriel »….
    Le Baroque m’a notamment touché, en effet, par ce « pouvoir » de « présence »-là…

    Ce qui était (et est toujours) vrai du « Baroque »
    _ à un moment d’inquiétude de la foi, et de querelles théologiques (sur les Mystères _ dont celui de la transsubstantiation) _
    a poursuivi son questionnement taraudant, dans ce qui a succédé au Baroque,
    dans une quête peut-être de plus en plus angoissée, sans doute, du sens _ à force de le « refouler » ! _,
    dont témoigne ce que Nietzsche a qualifié de « nihilisme ».

    C’est en artiste, en musicien, et passant à la création aussi et peut-être surtout, que votre beau-père a survécu _ et vécu ce qui a suivi _ à la « Grande Guerre ».
    Avec profondeur, sans comportement de « groupe », avez-vous souligné…
    J’y suis sensible, car je réfléchis un peu à ce que disent d’autres artistes d’autres horreurs qui ont suivi.

    J’ai ainsi écrit il y a deux ans sur « Liquidation » d’Imre Kertész… Etc…

    …

    Courriel du 2 juin (5h36) :

    …

    Chère Madame,

    Découvrant au réveil la réception du CD Alpha 125 par Christophe Huss,
    sur le site Classics-Today France,
    je m’empresse de vous en faire part : nous nous trouvons donc sur une même « longueur d’ondes »,
    et c’est réjouissant de constater la « merveille » de l’oeuvre reconnue…
    En croit-on toujours assez ses propres oreilles, au royaume des mal-entendants ?..

    Voici l’article
    _ les expressions en gras sont de mon initiative :

    LUCIEN DUROSOIR
    Les trois « Quatuors à cordes« 

    Quatuor Diotima

    ALPHA 125(CD)
    Référence: premières mondiales

    Pour que cet immense disque prenne sa vraie valeur, je vous suggère de baisser un peu le volume d’écoute, car la prise de son découpée au rasoir de Hugues Deschaux, nous met les oreilles dans le vif du sujet et n’élude rien des sonorités un rien agressive du Quatuor Diotima.

    Les violonistes du Quatuor Diotima ne valent pas ceux des Quatuors Prazak ou Emerson. Mais les Prazak ou les Emerson n’enregistrent pas Durosoir… Or ce disque est littéralement vertigineux. Surtout au moment où il paraît… En effet, l’interprétation de la « 2e Symphonie » de Roussel par Stéphane Denève (Naxos) a mis le doigt sur une noirceur, une amertume post-Grande Guerre dans une certaine création musicale française, qui n’avait jamais été mise en avant à ce point. Or les « Quatuors » de Lucien Durosoir (1878-1955) expriment exactement cela. Ils illustrent un pan de la création musicale française, loin de l’élégance de Debussy et Ravel, qui produit des oeuvres ressemblant à un écho grave et amer de la tragédie de la guerre.

    Plus encore que dans la « 2e Symphonie » de Roussel, on a l’impression d’entendre ici, quarante ans avant, les prémices des grandes oeuvres de Chostakovitch. Les mouvements lents des « Quatuors » n° 1 et 2, notamment, sont une plongée abyssale dans la noirceur du monde. On notera par exemple à quel point dans la Berceuse du « Quatuor n° 2 » la mélodie qu’on attend n’éclot jamais (un peu comme cet allegro qui n’arrive pas dans la « Symphonie funèbre » de Joseph Martin Kraus). Les flottements harmoniques, les frottements aussi, une sorte d’ »incertitude du lendemain » (dans le sens où on ne peut pas deviner la phrase ou la note qui va suivre) sont les caractéristiques de ces partitions.

    On le pressent à l’écoute : Durosoir est un musicien de la Grande guerre. Violoniste, il y rencontra le violoncelliste Maurice Maréchal et le compositeur André Caplet. Et c’est vrai que c’est à l’énigmatique Caplet qu’il faut le comparer. La notice propose de remarquables analyses des œuvres, qu’il serait inepte de paraphraser. Mais certaines assertions décrivent très bien en fait ce à quoi on est en droit de s’attendre et méritent d’être citées :

    « La circulation des thèmes essentiels à travers plusieurs mouvements fait de ces trois quatuors des oeuvres plus ou moins résolument cycliques. La tonalité, assumée comme fondatrice, se dissout dans une abondance d’altérations qui créent des rencontres sonores inattendues et une harmonie très personnelle. Les superpositions rythmiques tendent à densifier le tissu instrumental et à brouiller la stabilité rythmique. » Vous le comprenez à partir de ces données : l’univers de Durosoir est un monde instable où tout est perpétuellement remis en cause.

    Ce n’est pas le chemin de la facilité auquel nous invite ce compositeur injustement méconnu. Ses compositions reposent sur une image sonore rude due à la trituration du matériau musical et à « l’indépendance dans la fusion » qu’il exige de la part de ses musiciens. Le Quatuor Diotima est à la hauteur de ces défis. Aux auditeurs, maintenant, de graver les pentes escarpées de ce massif d’une imposante exigence.

    Voilà pour cet article de Christophe Huss. Je suis heureux que ces œuvres si puissantes d’un immense compositeur trouvent le chemin de nos oreilles, de nos cerveaux, de nos pensées, de nos coeurs : de quoi « faire monde »… Ou l’alchimie de l’Art, authentique…

    Bien à vous

    …

    Courriel du 2 juin (9h32) :

    …

    Cher monsieur,

    Je suis encore sous le coup de l’émotion que m’a procurée la lecture de la critique de Christophe Huss !
    Je vous remercie vivement de me l’avoir fait connaître.

    J’aurai d’ailleurs d’autres émotions à intégrer, au fur et à mesure de la lecture (lente, en cette période surchargée) des textes que vous m’avez adressés.
    Je sais gré à J-P C. de m’avoir mise en relation avec vous car, à mon âge, on ne recherche plus que des gens de vérité et de sincérité.
    J’espère vous rencontrer un jour…
    Bien à vous
    Georgie Durosoir

    …

    Courriel du 2 juin (19h09) :

    …

    Vérité
    ainsi que courage de l’affirmer et la partager,
    voilà ce que nous donnent généreusement le « génie » (au sens de Kant) des artistes,
    des « auteurs »,
    selon le terme qu’utilise Marie-José Mondzain en son « Homo spectator » (chez Bayard) ;
    et qui donne un « élan » et un « relais » chez ceux qui s’en font les « acteurs »
    (ou interprètes),
    et puis, encore, à leur double impact, une « reprise » et une « relance », chez ceux qui, à leur tour, deviennent de vrais et actifs « spectateurs »,
    selon ce qu’Albine Saint-Girons appelle, elle, « L’Acte esthétique »
    (chez Klincksieck : en une collection qui vous compte parmi ses auteurs)…

    J’ai moi aussi l’âge du « décantement »
    _ le mot existe-t-il en français ; ou la « décantation »…
    _,
    car « At my back i always hear The winged charriot of Times » _ disait Andrew Marvell (« To his coy mistress »)…

    Aller à l’essentiel, délaissant mondanités et courbettes ;
    et s’enchanter de l’enchantement des œuvres enchanteresses des enchanteurs que sont ces artistes…

    Que de trésors patientant d’être si peu que ce soit « rencontrés »…

    Si vous avez la patience de dérouler les phrases enguirlandées de mes promenades « montaniennes »,
    vous retrouverez ces émotions-là,
    ce qu’inlassablement je recherche par les livres, les disques, les catalogues d’exposition de peinture, ou de photographie, les films, les représentations de théâtre, les concerts, les conférences,
    les conversations et les rencontres aussi, bien sûr,
    les voyages avec arpentages de villes, ou de paysages : le monde s’enrichissant des mondes de chacun des créateurs…

    J’aurais moi aussi plaisir à faire votre connaissance…
    Comme la suite des œuvres de votre beau-père.

    …
    …

    Une dernière pièce à ce « dossier » de l’artiste :

    …
    Luc Durosoir, le fils de Lucien Durosoir, a publié en octobre 2005 aux Editions Tallandier « Deux musiciens dans la Grande Guerre » (accompagné d’un CD inédit d’œuvres de Lucien Durosoir :  » Trois pièces pour violoncelle et piano » de 1931, « Divertissement« , « Maïade » et « Improvisation » _ interprétées par Raphaël Merlin au violoncelle et Johan Farjot au piano) dédiées par Lucien Durosoir  à son ami (et compagnon dans les tranchées de la « Grande Guerre« ) le violoncelliste Maurice Maréchal (1892-1964).

    Je viens de me procurer ce livre, qui contribue aussi à l’hommage (filial) à ce créateur : il est constitué de « Lettres du front » de Lucien Durosoir (août 1914 – novembre 1918) ; et de « Carnets de guerre » de Maurice Maréchal (3 mai 1914 – 5 novembre 1918). Avec aussi un cahier de photos (dont certaines d’André Caplet, que Lucien Durosoir considérait comme son maître en composition).

    …

    …

    Titus Curiosus, le 2 juillet 2008

    …

    …

    Et, à titre documentaire, voici l’état originel de cet article, à la date du 4 juillet 2008.

    …

    …

    les « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir, par le Quatuor Diotima (CD Alpha 125)
    …

    durosoir_alpha.JPG Comme en prolongement musical à « Jeudi saint«  (de Jean-Marie Borzeix _ aux Editions Stock),
    bien qu’il ne s’agisse pas de la même guerre,
    ni, a fortiori, des mêmes excès
    dans l’insupportable de l’horreur,
    de l’atroce
    _ comment le dire ? _
    auxquelles ces deux guerres
    (dites « mondiales », les deux :
    que leur est-il donc par là comme « reconnu » : rien qu’une aire géographique ?… chercher l’erreur…) ;
    dans l’insupportable de l’horreur _ atroce _,
    auxquelles ces deux guerres
    donnèrent lieu :
    Claude Mouchard convoque, lui, pour son grand livre,

    (« Qui si je criais ?… œuvres-témoignages dans les tourmentes du XXème siècle« , aux Editions Laurence Teper, en octobre 2007) ;
    le terme de « tourmentes« , au pluriel ;

    or c’est bien,
    et ce n’est pas fréquent,
    à une telle « œuvre-témoignage« 
    et, sinon « de dedans » une de ces « tourmentes » (de l’horreur) du XXème siècle,
    du moins « dans » les « séquelles » d’une de ces « tourmentes« -ci,
    et de séquelles sans fin (ni remèdes),
    dans l’impossibilité de tout à fait jamais « se remettre »
    de ce ni plus ni moins que « suicide civilisationnel« 
    _ on peut relire « Le monde d’avant _ souvenirs d’un Européen » (« Die Welt von Gestern – Erinnerungen eines Europäers« ), de Stefan Zwieg (1881-1942),
    un livre majeur pour comprendre l’Histoire,
    publié, posthume, en 1948 (disponible dans la collection du « livre de poche ») ;
    Stefan Zweig et son épouse, Lotte Altmann, s’étant physiquement donnés la mort à Petropolis, au Brésil

    (où ils avaient trouvé refuge, outre-Atlantique, en 1941),
    le 23 février 1942,
    à un moment d’un peu plus intense découragement que d’habitude,
    en cette éprouvante « Seconde Guerre Mondiale« , avec ses génocides à si considérable (à la puissance n) échelle _ ;

    dans l’impossibilité, donc, de « se remettre »
    de ce « suicide civilisationnel »
    que fut pour notre Europe _ et donc pour nous, Européens en lambeaux que nous sommes
    (cf mais pas seulement, hélas, l’implacable livre de Czeslaw Milosz, « Une Autre Europe« , paru aux Editions Gallimard en 1964 et réédité en 1980)_
    cette première « Grande Guerre« 
    _la seule à laquelle soit attaché, jusqu’ici du moins, ce nom _ ;

    or c’est bien en effet à une telle « œuvre-témoignage » que,
    avec cette sublime
    _ sans abuser de ce mot, j’ose espérer :
    qu’on se reporte, pour le vérifier, au si beau travail de Baldine Saint Girons,
    depuis « Fiat lux _ une philosophie du sublime » (aux Editions Quai Voltaire, en février 1993),
    jusqu’à « L’Acte esthétique » (aux Editions Klincksieck, en janvier 2008),
    et « Le Sublime, de l’Antiquité à nos jours« , aux Editions Desjonquères, en mars 2008) _ ;

    que, avec cette sublime musique,
    nous avons ici à faire :
    avec cette « musique d’après la guerre »
    ,
    guerre dont on ne se remet pas…

    que sont Les « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir.

    Même si la force phénoménale de ce « témoignage« -ci de musique
    _ sans se méprendre
    si peu que ce soit
    sur ce en quoi peut « consister » pareil « témoignage » ! _ ;

    même si la force phénoménale de pareil « témoignage » (de musique)
    est très indirecte,
    distanciée :
    sans description, bien sûr, d’abord,
    ni brut « expressionnisme » ; tout est « transfiguré »
    (est-ce « nocturnement« , à la Schoenberg _ de « La Nuit Transfigurée » ?
    en tout cas, passé
    par le filtre puissant
    d’un classicisme « à la française« )
    par une maîtrise _ par soi, sur soi (de l’auteur, compositeur, créateur) _ d’une extrême richesse (et vie) :
    maîtrise _ et à un haut degré _ de l’écriture musicale, et au-delà encore,
    maîtrise de très brûlants affects, toujours, toujours :
    ce qu’est, et en quoi « consiste » _ tient avec lui-même, par son ensemble, et par rapport au reste _, un Art ;
    et majeur.
    Sublime, oui.

    Les « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir,
    non publiés par lui,
    ni donnés en concerts publics,
    non plus,
    comme le reste de son oeuvre _ une quarantaine d’opus _, demeuré « privé »,
    pour un cercle (« intime ») d’amis interprètes probablement

    _ un phénomène qui donne pas mal à penser ;
    d’autant mieux quand on découvre quels « chefs d’oeuvre » ce sont :
    c’est donc que la musique _ ou qu’une « œuvre« , plus généralement _ peut avoir d’autres fonctions
    et « usages »
    qu’une façon
    _ l’argent _ de « gagner sa vie »,
    ou de se faire reconnaître
    _ la célébrité, voire la gloire _ et admirer
    _ comme le virtuose du violon qu’avait été,
    avant de se « réduire » en quelque sorte lui-même,
    mais est-ce là « réduction », et pas plutôt « consécration
    à l’essentiel » ?

    avant de se « réduire »-« concentrer », faut-il peut-être dire,
    outre à vivre le quotidien

    _ je pense ici à ce que concevait de son « vivre le quotidien »
    un Albert Cossery,
    qui vient de disparaître (3 novembre 1913 – 28 juin 2008),
    l’auteur des « Fainéants dans la vallée fertile » (en 1948) et de « Mendiants et orgueilleux » (en 1955)
    _ disponibles en « Œuvres complètes » aux Editions Joëlle Losfeld, en octobre 2005 _ ;

    avant de se « réduire »-« concentrer », donc,
    outre à vivre le quotidien,

    à cette activité intime,
    privée (non publique)
    de compositeur-créateur d’oeuvres, en sa « retraite » (-« retrait« ) des Landes,
    « du côté de Mont-de-Marsan« , ou Dax, ou Peyrehorade, « à la campagne » (du pays d’Orthe) ;

    comme le virtuose du violon qu’avait été
    _ comme en une « vie antérieure » :
    d’interprète brillant
    et célébré avec éclat
    sur les grandes « scènes de concert » d’Europe : Paris, Berlin, Vienne, etc… _ ;

    comme le virtuose du violon, donc, qu’avait été
    l’individu Durosoir, Lucien,
    avant son « passage »,
    de 14 à 18
    ,
    par la condition, l’uniforme, et le fusil de soldat au front,
    dans les tranchées sous la mitraille… ;

    les « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir

    _ je reprends le sujet de ma phrase principale ! _,
    constituent,
    sous la forme d’un CD interprété,
    et avec quelle intensité,
    par le Quatuor Diotima
    _ CD Alpha 125 :  « les Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir _
    ;
    constituent
    une
    sorte d’urgence musicale rare
    pour qui ne craint pas
    de se laisser toucher et emporter profond et fort par la beauté somptueuse et « d’absolue nécessité » de la musique ;

    urgence musicale, donc, et d’abord d’écoute, pour nous « amateurs » de musique,

    que je me fais un devoir de signaler ici en priorité
    (de ce blog « En cherchant bien…) :
    d’un CD qui nous fait rien moins
    qu’accéder
    _ ou accoster, mais
    (de même qu’existent, cousines des « bouteilles à la mer« ,
    des « bouteilles à la terre »
    et des « bouteilles aux cendres » :
    celles d’un Yitskhok Katzenelson, au Camp de Vittel,
    et celles d’un Zalman Gradowski, à Auschwitz, lui) ;
    accoster, donc, mais
    on ne peut plus terriennement _

    à « tout un continent musical » _ rien moins, en effet ! _
    oublié, négligé
    (et d’abord _ et parce que _ inédit au disque,
    comme au concert,
    comme en éditions en partitions !

    et dans tous les sens du terme : proprement inouï !) :

    parce que le musicien compositeur créateur de ces œuvres,
    Lucien Durosoir (1878-1955)
    se tenait à l’écart des côteries et milieux-de-la-musique de la capitale,
    retiré
    _ en 1923, à l’âge de quarante-cinq ans _,
    dans les Landes
    , du côté de Mont-de-Marsan, pour l’essentiel _ ;

    quand on sait que la musique, pour être accessible
    autrement qu’au « premier cercle » des musiciens-interprètes et des lecteurs de partitions :
    la musique pouvant « parler » à ceux-là rien que « lue » (en notes écrites sur portées) ;

    la musique, donc,
    a besoin, au-delà du « premier cercle » des « lecteurs » (de partitions),
    d’interprétations effectives, sonores,

    retentissant physiquement, grâce aux instruments (et voix) qui s’expriment (c’est-à-dire qui « chantent »),
    dans l’air tout alentour vibrant et tremblant du concert de leurs résonances d’ondulations vibratoires en expansion

    et jusqu’aux tympans, effleurés, au sein de l’oreille,
    et un plus outre encore,
    par le lacis en mille ruisseaux (ruisselets, rus, sources vives) des nerfs auditifs :
    dans le labyrinthe même de l’âme ;

    la musique a besoin,
    pour les non lecteurs-déchiffreurs de partitions,

    d’interprétations effectives

    soit au concert,
    cette grâce, physiquement et sensuellement partagée en un même moment et lieu,
    incomparable quand elle advient
    (et prend, par quelque miracle, « consistance » : légère comme une gaze, qu’on ne prenne pas peur !),

    soit par la médiation
    (un plus large quant au moment et au lieu,
    mais qui peut aussi se faire très intense, quand la grâce, à ce micro-là, a pu se faire _ et au mieux _ capter, recueillir, et garder,
    pour re-jaillir très loin, dans l’espace comme dans le temps, ailleurs que dans la salle du concert ou de l’enregistrement) ;

    par la médiation, donc, de l’enregistrement et du disque (d’un concert ad hoc) ;

    et parce que ce musicien,
    Lucien Durosoir, donc,
    en son passage de soixante-dix-sept ans de vivant-mortel (pardon du pléonasme) sur la terre, entre 1878 et 1955,
    avait été profondément _ le terme, faible, est mal approprié _,
    et irréversiblement « marqué »
    _ un parmi tant d’autres _
    par ce qu’il avait subi, vécu, souffert, res-senti, de toutes ses fibres,
    « dans » les « tranchées » sous la mitraille de 14-18.

    C’est à cela :
    ce degré d’humanité-là

    _ je veux dire :
    « degré d’humanité » que peut parvenir à exprimer en une « œuvre » vraie un artiste « vrai » par là même,
    en son génie créateur singulier _

    et cela :
    ce « continent »
    ,
    puisque c’est le mot
    me paraissant représenter le moins mal ce « cela« , cette « réalité »-là :

    mais en quoi un tel « degré d’humanité » ne pourrait-il pas « constituer » un « continent » ?

    face à la masse tellement monstrueuse, et, aussi, sournoise
    (car honteuse, en dépit de ce qui ne manque pas de lui échapper, par bouffées, de cynisme),
    et s’en cachant (et « niant » effrontément) par de nouveaux mensonges persistants
    _ de type « arbeit macht frei« , ou « chambres à gaz » déguisées, en forme d’hygiène (vertueuse) affichée, en « salles de douches » _ ;

    face à la masse monstrueusement sournoise
    de la « barbarie » (de la mitraille dans les tranchées ; et sa moisson de vies, toutes si précieuses, par millions, et une par une, instant après instant, « fauchées ») à laquelle lui, Lucien Durosoir, comme tant d’autres « survivants » de l’atroce, s’est trouvé devoir faire face, et survivre,

    face à ces insupportables moments-là
    des tranchées sous la mitraille de la « Grande Guerre » ? _ ;

    c’est à « cela« , donc,

    que les « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir,
    en l’espèce de leur interprétation par le Quatuor Diotima
    ,
    quelques jours d’enregistrement
    au Centre Culturel de Rencontre La Borie en Limousin
    _ et le lieu sans doute aussi compte _,
    de décembre 2007,

    nous donnent à accéder,

    recevoir, partager, à notre tour,
    par ce si beau CD Alpha 125
    .
    Sans qu’il nous faille, pour ressentir le degré de « tourmente » de ce qui a pu être vécu, subi, souffert, supporté d’insupportable (aux limites de l’ »humain« ), en cette « Grande Guerre« ,
    lire ou relire
    les « témoignages » peut-être plus directement accessibles, du moins comme « témoignages » « directs », par nous, qui pensons d’abord sans doute, et nous représentons le réel, à travers des mots et à travers des phrases, en leurs propres façons _ chacun d’eux _ (par le verbe) de le « phraser »
    _ plus « directs » ainsi pour nous
    que cette « musique d’après la guerre« , ainsi que je me permets ici de la nommer ; et qui ne « s’affiche » en rien comme « témoignage », et de quoi que ce soit : elle est « musique » ! _ ;

    sans qu’il nous faille lire, donc, les « témoignages » écrits, eux,
    d’Erich Maria Remarque (1998-1970 :
    en 1929, « Im Westen nichts neues », »À l’Ouest rien de nouveau » _ disponible en « le livre de poche ») ;
    de Maurice Genevoix (1890-1980 :
    cinq volumes écrits entre 1916 et 1923 _ « Sous Verdun » (1916), « Nuits de guerre » (1917), « Au seuil des guitounes » (1918), « La Boue » (1921), « Les Éparges » (1923), tous parus chez Flammarion, et rassemblés par la suite sous le titre « Ceux de 14 » en 1949, disponible en Points-Seuil) ;
    ou, plus indirect, mais si intense, de Jean Giono (1895-1970 :
    son oeuvre entier prenant toute sa dimension, et elle est immense, à partir de ce « traumatisme » du « front », à Verdun et au Mont-Kemmel, pour lui :
    qu’on lise et relise et se laisse « atteindre » par « Un roi sans divertissement » ou le cycle du « Hussard sur le toit » , disponibles en Folio) ;
    ou encore celui, philosophique, du philosophe Alain (1868-1961 :
    en 1921, « Mars ou la guerre jugée« , accessible en Folio)…

    Les trois « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir voient le jour, le Quatuor n° 1 (en fa mineur), en 1920 ; le Quatuor n° 2 (en ré mineur), en 1922 ; et le Quatuor n° 3 (en si mineur), en 1934.
    Ce sont des œuvres que je permets d’estimer à la hauteur
    _ si cela a quelque sens : oui,
    par rapport à ce qui « n’y atteint pas » ;
    pour ne rien dire des impostures tenant le haut-du-pavé
    des opinions inconsistantes
    (mais pouvant aller jusqu’à « décourager », par leur massivité, de jeunes ou timides encore curiosités
    _ lire ici l’important « Prendre soin _ De la jeunesse et des générations » de Bernard Stiegler, aux Editions Flammarion, en février 2008 ),
    des préjugés
    et du commerce veule _ dont d’abord celui de la « grande distribution » _ ; de l’audimat, si l’on veut : aux dégâts d’ampleur catastrophique _ ;

    Ce sont des œuvres que je permets d’estimer à la hauteur, donc,
    de ces sommets du genre (du quatuor)
    que sont le « Quatuor » de Debussy
    (en sol mineur) et le « Quatuor » de Ravel (en fa Mineur).

    Elève d’André Caplet (1878-1925) _ pour la composition (ils ont le même âge) _,
    et ami _ dans les tranchées _ du violoncelliste Maurice Maréchal,
    Lucien Durosoir fut un musicien rare,
    peut-être d’exception
    :
    « jalousement indépendant pendant les trente années de sa période créatrice,
    faisant fi de tous les académismes
    « ,
    le compositeur qu’il devient en 1919
    _ il n’était jusque là (de 1899 à 1914) qu’interprète (violoniste virtuose) _
    « se démarque de ses contemporains français par l’originalité et la modernité de son écriture.« 

    « Sa démarche«  de créateur semble consister à placer une puissante affectivité
    _ et c’est un euphémisme _
    sous le « contrôle » d’ »une science (et art) de l’écriture implacable« ,
    « comme chez les grands contrapuntistes de l’école franco-flamande du XVIème siècle« ,
    et ce qui s’appela, du temps de Josquin des Près, « musica reservata » ;
    car c’est en cette « tradition » _ peut-être, avec Josquin, au sommet de toute la musique occidentale ! _ « que cet homme de grande culture humaniste trouve l’assouvissement de ses aspirations » de pensée _ oui _ les plus profondes.
    Je traduis ici, en l’adaptant légèrement, une réflexion de Georgie Durosoir aux pages 19 et 20 du livret du CD Alpha 125.

    Nouveaux sommets de la musique française, après les chefs-d’œuvre de Debussy et de Ravel, sur fond de cette gravité profonde
    toujours présente
    , même si sous des dehors badins, dans les « œuvres » qui en soient « vraiment«  ;
    telles celles, par exemple d’un Marivaux, pour prendre un exemple éloigné en apparence de celles, musicales, que donne ici Lucien Durosoir,
    les trois « Quatuors » de Lucien Durosoir me paraissent parfaitement consonner (aussi) avec « Jeudi saint«  de Jean-Marie Borzeix,
    dans l’ordre d’une richesse et d’une grandeur sans pathos,
    « à la française« …

    Dont Debussy et Ravel sont peut-être les meilleurs exemples, pour la musique (pour ces deux « Quatuors« , cf la version du Parkanyi Quartet : CD PRD/DSD 250 208 chez Praga Digitals). Sans remonter, par François et Louis Couperin (cf les CDs Alpha 062 : François Couperin : « La Sultanne. Préludes & Concerts royaux« , par et sous la direction d’Elisabeth Joyé ; et Alpha 026 : Girolamo Frescobaldi _ Louis Couperin, par Gustav Leonhardt) jusqu’à Josquin des Près…

    alpha-105.JPG

    Les Editions Alpha ont déjà publié, en 2006, la « Musique pour violon & piano » de Lucien Durosoir (par Geneviève Laurenceau & Lorène de Ratuld, CD Alpha 105).
    Et poursuivront la réalisation d’une interprétation intégrale de l’œuvre de Lucien Durosoir au disque.

    « Retiré dans le sud-ouest de la France dès 1923,
    Lucien Durosoir n’avait semblé souhaiter ni se mêler à la vie artistique parisienne de l’après-guerre,
    ni publier ses oeuvres immédiatement.
    Il comptait pour cela sur le futur.
    Le futur, ce devait être une nouvelle guerre,
    durant laquelle sa maison fut, un temps, occupée par l’ennemi,
    et sa production, interrompue, ne serait-ce que par le manque de papier à musique
     »
    _ notait sa belle-fille, Georgie Durosoir, dans le livret du premier CD Alpha (105) consacré à la « Musique pour violon & piano » de Lucien Durosoir.

    Dans le livret du CD (125) consacré aux « Quatuors à cordes« , la musicologue et musicienne bien connue qu’est Georgie Durosoir présente ceux-ci ainsi :
    « La pratique du contrepoint domine l’écriture (…) comme le geste le plus apte à rendre compte du monde sonore intérieur
    et de la construction intellectuelle propres au compositeur.
    Toutes les finesses techniques sont sollicitées dans une réécriture constante des motifs,
    leur réutilisation sous des formes inattendues, dans des contextes très différents de leur première apparition,
    dans des transfigurations rythmiques et nuancielles.
    La circulation des thèmes essentiels à travers plusieurs mouvements
    fait de ces trois quatuors des oeuvres plus ou moins résolument cycliques.
    La tonalité, assumée comme fondatrice, se dissout dans une abondance d’altérations
    qui créent des rencontres sonores inattendues
    et une harmonie très personnelle.
    Les superpositions rythmiques tendent à densifier le tissu instrumental
    et à brouiller la stabilité rythmique.
    La configuration musicale d’atmosphères poétiques inouïes
    est égalisée par la conjonction d’éléments de timbre
    (registre suraigu des instruments, trémolos pianissimo proches du bruissement, couplage des registres des régimes extrêmes),
    de rythme (brouillage de l’impression de stabilité par superposition de contraires),
    d’harmonie (altérations inattendues, modifications minimes de motifs déjà entendus, détournements passagers et multiples de la tonalité).
    C’est ce parti-pris d’écriture qui fonde le côté savant, complexe, fouillé des compositions.

    (…)
    En complément de la démarche savante,
    les composantes subjectives, affectives du musical
    envahissent l’oeuvre
    (dans les notations agogiques,
    la construction en sections contrastées,
    l’opposition de développements agités, violents et combatifs et de séquences méditatives, statiques et doucement chantantes).
    Le sens intime de l’écriture complexe apparaît alors clairement :
    le contrepoint est le médiateur d’un monde sonore riche, divers et plein de contrastes,
    doublé d’une affectivité douloureuse et contradictoire :
    il est le garant d’une énergie contenue,
    d’un balisage sévère de cette recherche éperdue d’expression personnelle ;
    il dresse de solides palissades qui canalisent le déferlement de sentiments aussi puissants
    que la révolte ou le désespoir,
    éminemment fondateurs de la musique de cet homme à la fois douloureux et enthousiaste.
     »

    Qu’ajouter à pareille analyse ?

    En appendice,
    je me permettrai d’ajouter cet échange de mails, récemment,
    autour des « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir (CD Alpha 125) :

    Courriel du 23 mai (15h45) :

    Au sortir de ma première écoute _ une seule à ce moment _ de ces quatuors de Durosoir par le Quatuor Diotima,
    j’ai le sentiment d’avoir été convié à mettre un pied sur un « nouveau continent » :
    rien moins !

    Comme,
    toutes choses étant égales par ailleurs,
    avec certaines des réalisations du Poème harmonique

    Airs et ballets en France avant Lully(par exemple l’album d’ »Airs & Ballets en France avant Lully »
    _ d’Antoine Guédron, Antoine Boesser et Etienne Moulinié, de CDs antérieurs ainsi rassemblés,

    _ CD Alpha 905)
    pour le premier dix-septième siècle :
    ce n’est donc pas peu, me semble-t-il.

    J’espère que les oreilles de la critique vont se « désembourber » de leurs bouchons de cerumen,
    et de leurs petits maniérismes de cliques, de cercles, d’initiés qui méprisent tous les autres !!!

    Alpha réalise ici un travail de pionnier…

    Courriel du 23 mai (16h37) :

    Et en plus le texte du livret est magnifique !

    Particulièrement à qui sort de la lecture de « Qui, si je criais… » de Claude Mouchard,
    dont le sous-titre est
    « Œuvres-témoignages dans les tourmentes du XXème siècle »…

    Que Lucien Durosoir ait été « indépendant », et « hors-groupes »,
    cela s’entend magnifiquement en cet oeuvre,
    et rend raison de sa méconnaissance du public jusqu’à aujourd’hui…

    L’heure de la reconnaissance sonne peut-être par ce disque, déjà,
    s’il reçoit l’écoute _ et l’ampleur d’écoute _
    que cet oeuvre d’un immense musicien, dans son coin (des Landes, peut-être), mérite…

    Un peu loin des côteries parisiennes, sans doute…

    Georgie Durosoir doit être satisfaite d’écouter de nouveau cela à ce niveau de grâce,
    et de profondeur.

    Merci à tous ceux qui ont contribué à faire parvenir pareille musique
    jusqu’à notre écoute.

    Tu peux transmettre ce message à Georgie Durosoir.
    Je l’avais contactée il y a quelques années lors de mes recherches « baroques »…

    Et dès que mon blog sur mollat.com sera ouvert,
    j’en traiterai
    _ peut-être (ou même sans doute) dans le prolongement de mon premier article,
    sur le livre magistral de Saul Friedländer (et ce qui peut l’accompagner)…

    Courriel du 23 mai (20h54) :

    Cher monsieur,

    J-P C. m’a transmis votre message et j’en ai été touchée. Votre nom, en effet, m’a renvoyée à un souvenir assez ancien…
    Je suis heureuse de la sortie de ce beau disque et je suis persuadée que cette musique touchera le cœur et l’intelligence de beaucoup d’auditeurs.
    Je vous remercie pour la qualité de votre écoute et pour ce chaleureux message
    Bien à vous
    Georgie Durosoir

    Courriel du 23 mai (22h37) :

    Chère Madame,

    L’Art est fondamentalement sens,
    à côté des impostures et des bavardages.

    Ce n’est pas à vous, et à votre travail « de fond » sur le Haut-Baroque, que j’apprendrai quelque révélation sur ce que cet Art-là avait (et a) de « vectoriel »….
    Le Baroque m’a notamment touché, en effet, par ce « pouvoir » de « présence »-là…

    Ce qui était (et est toujours) vrai du « Baroque »
    _ à un moment d’inquiétude de la foi, et de querelles théologiques (sur les Mystères _ dont celui de la transsubstantiation) _
    a poursuivi son questionnement taraudant, dans ce qui a succédé au Baroque,
    dans une quête peut-être de plus en plus angoissée, sans doute, du sens _ à force de le « refouler » ! _,
    dont témoigne ce que Nietzsche a qualifié de « nihilisme ».

    C’est en artiste, en musicien, et passant à la création aussi et peut-être surtout, que votre beau-père a survécu _ et vécu ce qui a suivi _ à la « Grande Guerre ».
    Avec profondeur, sans comportement de « groupe », avez-vous souligné…
    J’y suis sensible, car je réfléchis un peu à ce que disent d’autres artistes d’autres horreurs qui ont suivi.

    J’ai ainsi écrit il y a deux ans sur « Liquidation » d’Imre Kertész… Etc…

    Courriel du 2 juin (5h36) :

    Chère Madame,

    Découvrant au réveil la réception du CD Alpha 125 par Christophe Huss,
    sur le site Classics-Today France,
    je m’empresse de vous en faire part : nous nous trouvons donc sur une même « longueur d’ondes »,
    et c’est réjouissant de constater la « merveille » de l’oeuvre reconnue…
    En croit-on toujours assez ses propres oreilles, au royaume des mal-entendants ?..

    Voici l’article
    _ les expressions en gras sont de mon initiative :

    LUCIEN DUROSOIR
    Les trois « Quatuors à cordes »

    Quatuor Diotima

    ALPHA 125(CD)
    Référence: premières mondiales

    Pour que cet immense disque prenne sa vraie valeur, je vous suggère de baisser un peu le volume d’écoute, car la prise de son découpée au rasoir de Hugues Deschaux, nous met les oreilles dans le vif du sujet et n’élude rien des sonorités un rien agressive du Quatuor Diotima.

    Les violonistes du Quatuor Diotima ne valent pas ceux des Quatuors Prazak ou Emerson. Mais les Prazak ou les Emerson n’enregistrent pas Durosoir… Or ce disque est littéralement vertigineux. Surtout au moment où il paraît… En effet, l’interprétation de la « 2e Symphonie » de Roussel par Stéphane Denève (Naxos) a mis le doigt sur une noirceur, une amertume post-Grande Guerre dans une certaine création musicale française, qui n’avait jamais été mise en avant à ce point. Or les « Quatuors » de Lucien Durosoir (1878-1955) expriment exactement cela. Ils illustrent un pan de la création musicale française, loin de l’élégance de Debussy et Ravel, qui produit des oeuvres ressemblant à un écho grave et amer de la tragédie de la guerre.

    Plus encore que dans la « 2e Symphonie » de Roussel, on a l’impression d’entendre ici, quarante ans avant, les prémices des grandes oeuvres de Chostakovitch. Les mouvements lents des « Quatuors » n° 1 et 2, notamment, sont une plongée abyssale dans la noirceur du monde. On notera par exemple à quel point dans la Berceuse du « Quatuor n° 2 » la mélodie qu’on attend n’éclot jamais (un peu comme cet allegro qui n’arrive pas dans la « Symphonie funèbre » de Joseph Martin Kraus). Les flottements harmoniques, les frottements aussi, une sorte d’ »incertitude du lendemain » (dans le sens où on ne peut pas deviner la phrase ou la note qui va suivre) sont les caractéristiques de ces partitions.

    On le pressent à l’écoute : Durosoir est un musicien de la Grande guerre. Violoniste, il y rencontra le violoncelliste Maurice Maréchal et le compositeur André Caplet. Et c’est vrai que c’est à l’énigmatique Caplet qu’il faut le comparer. La notice propose de remarquables analyses des œuvres, qu’il serait inepte de paraphraser. Mais certaines assertions décrivent très bien en fait ce à quoi on est en droit de s’attendre et méritent d’être citées :

    « La circulation des thèmes essentiels à travers plusieurs mouvements fait de ces trois quatuors des oeuvres plus ou moins résolument cycliques. La tonalité, assumée comme fondatrice, se dissout dans une abondance d’altérations qui créent des rencontres sonores inattendues et une harmonie très personnelle. Les superpositions rythmiques tendent à densifier le tissu instrumental et à brouiller la stabilité rythmique. » Vous le comprenez à partir de ces données : l’univers de Durosoir est un monde instable où tout est perpétuellement remis en cause.

    Ce n’est pas le chemin de la facilité auquel nous invite ce compositeur injustement méconnu. Ses compositions reposent sur une image sonore rude due à la trituration du matériau musical et à « l’indépendance dans la fusion » qu’il exige de la part de ses musiciens. Le Quatuor Diotima est à la hauteur de ces défis. Aux auditeurs, maintenant, de graver les pentes escarpées de ce massif d’une imposante exigence.

    Voilà pour cet article de Christophe Huss. Je suis heureux que ces œuvres si puissantes d’un immense compositeur trouvent le chemin de nos oreilles, de nos cerveaux, de nos pensées, de nos coeurs : de quoi « faire monde »… Ou l’alchimie de l’Art, authentique…

    Bien à vous

    Courriel du 2 juin (9h32) :

    Cher monsieur,

    Je suis encore sous le coup de l’émotion que m’a procurée la lecture de la critique de Christophe Huss !
    Je vous remercie vivement de me l’avoir fait connaître.

    J’aurai d’ailleurs d’autres émotions à intégrer, au fur et à mesure de la lecture (lente, en cette période surchargée) des textes que vous m’avez adressés.
    Je sais gré à J-P C. de m’avoir mise en relation avec vous car, à mon âge, on ne recherche plus que des gens de vérité et de sincérité.
    J’espère vous rencontrer un jour…
    Bien à vous
    Georgie Durosoir

    Courriel du 2 juin (19h09) :

    Vérité
    ainsi que courage de l’affirmer et la partager,
    voilà ce que nous donnent généreusement le « génie » (au sens de Kant) des artistes,
    des « auteurs »,
    selon le terme qu’utilise Marie-José Mondzain en son « Homo spectator » (chez Bayard) ;
    et qui donne un « élan » et un « relais » chez ceux qui s’en font les « acteurs »
    (ou interprètes),
    et puis, encore, à leur double impact, une « reprise » et une « relance », chez ceux qui, à leur tour, deviennent de vrais et actifs « spectateurs »,
    selon ce qu’Albine Saint-Girons appelle, elle, « L’Acte esthétique »
    (chez Klincksieck : en une collection qui vous compte parmi ses auteurs)…

    J’ai moi aussi l’âge du « décantement »
    _ le mot existe-t-il en français ; ou la « décantation »…
    _,
    car « At my back i always hear The winged charriot of Times » _ disait Andrew Marvell (« To his coy mistress »)…

    Aller à l’essentiel, délaissant mondanités et courbettes ;
    et s’enchanter de l’enchantement des œuvres enchanteresses des enchanteurs que sont ces artistes…

    Que de trésors patientant d’être si peu que ce soit « rencontrés »…

    Si vous avez la patience de dérouler les phrases enguirlandées de mes promenades « montaniennes »,
    vous retrouverez ces émotions-là,
    ce qu’inlassablement je recherche par les livres, les disques, les catalogues d’exposition de peinture, ou de photographie, les films, les représentations de théâtre, les concerts, les conférences,
    les conversations et les rencontres aussi, bien sûr,
    les voyages avec arpentages de villes, ou de paysages : le monde s’enrichissant des mondes de chacun des créateurs…

    J’aurais moi aussi plaisir à faire votre connaissance…
    Comme la suite des œuvres de votre beau-père.

    Une dernière pièce à ce « dossier » de l’artiste :
    Luc Durosoir, le fils de Lucien Durosoir, a publié en octobre 2005 aux Editions Tallandier « Deux musiciens dans la Grande Guerre » (accompagné d’un CD inédit d’œuvres de Lucien Durosoir :  » Trois pièces pour violoncelle et piano » de 1931, « Divertissement« , « Maïade » et « Improvisation » _ interprétées par Raphaël Merlin au violoncelle et Johan Farjot au piano) dédiées par Lucien Durosoir  à son ami (et compagnon dans les tranchées de la « Grande Guerre ») le violoncelliste Maurice Maréchal (1892-1964).

    Je viens de me procurer ce livre, qui contribue aussi à l’hommage (filial) à ce créateur : il est constitué de « Lettres du front » de Lucien Durosoir (août 1914 – novembre 1918) ; et de « Carnets de guerre » de Maurice Maréchal (3 mai 1914 – 5 novembre 1918). Avec aussi un cahier de photos (dont certaines d’André Caplet, que Lucien Durosoir considérait comme son maître en composition).

    Titus Curiosus, le 2 juillet 2008