Étiquette : Claude Chabrol

  • Apprécier « La Prisonnière de Bordeaux », tourné à l’automne 2023, dans ma rue, à 50 mètres de mon balcon…

    Hier soir 5 août, sur la chaîne Arte, j’ai découvert avec grand plaisir et une certaine surprise le film de Patricia Mazuy « La Prisonnière de Bordeaux« , tourné entre le 16 octobre et le 2 décembre 2023, notamment à l’imposant petit château Balaresque, à à peine 50 mètres de mon balcon, à Caudéran : j’ai ainsi pu assister à plusieurs prises de vues tournées le soir, en début de nuit… Et il est intéressant ainsi qu’amusant de voir quelles rares – mais significatives, du moins pour le film – images de son quartier – celui de Primrose : le nec plus ultra du Neuilly bordelais… – ont été choisies pour passer à l’écran…

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    Et d’ailleurs, tout autour de la splendide, sise non loin, chartreuse Balaresque, construite au XVIIIe siécle, entourée d’arbres et protégée des regards des passants par une luxuriante végétation, et accessible par la belle et très calme Avenue de Mirande – cette très élégante chartreuse, tout de plain-pied, est parfois visitable lors des journées du patrimoine… – , c’est tout le quartier, jusques et y compris la chapelle nommée aujourd’hui Notre-Dame-du-Salut, qui fut une très étendue propriété Balaresque, avant d’être vendue, pour être lotie, à de nombreux nouveaux propriétaires, en ce quartier de Caudéran :

    la chartreuse de Mirande, implantée au sein d’un vaste parc, demeure la plus ancienne du quartier, fait l’objet d’un classement aux monuments historiques depuis le . Autrefois petite masure au milieu de dix hectares, elle est acquise en 1753 à une famille bordelaise, les Marchand, par Abraham Miranda, banquier et négociant qui ne conserve ce bourdieu qu’une vingtaine d’années. Le domaine est acheté le par le négociant Jean-Pierre Labat de Serène qui fait édifier une nouvelle demeure, achevée en 1785, mais revendue dès le à M. Bernard Roques, armateur et négociant, qui, ayant fait faillite, s’en sépare à son tour, le au profit de M. Pierre-François Maydieu (fait baron en 1814). Après son décès, sa veuve y réside jusqu’en 1854, année au cours de laquelle son fils, magistrat à Bordeaux, Louis-Pierre Maydieu (1788-1872) en fait sa résidence de plaisance. Sa nièce en hérite à sa mort, puis la lègue à son tour en 1889 à ses cousins, Charles et Cyprien Balaresque. La sixième des dix enfants de ce dernier, Marguerite Balaresque (1868-1947) habite dans cette demeure avec son époux, Henri de Simard de Pitray (1865-1950), et leurs enfants Simard de Pitray leur succèdent dans les lieux pendant une bonne partie du XXe siècle. La famille de Simard de Pitray, était apparentée elle-même au petit-fils de la comtesse de Ségur, héros des Vacances de Paul. Cette élégante chartreuse du XVIIIe siècle, longue et basse, se caractérise par sa grande sobriété, avec un léger avant-corps et une rampe de perron en fer forgé. L’intérieur conserve un vestibule et un salon avec lambris compartimentés et cheminées de marbre, qui mettent en valeur les peintures à la gloire de Louis XVI exécutées par le peintre palois Jean-Baptiste Butay (1759-1853)… Fin de l’incise.

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    Sur les circonstances de ce tournage, ceci de très intéressant,

    donné sur le site d’Allociné ;

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    Naissance du projet

    L’idée de La Prisonnière de Bordeaux vient du réalisateur Pierre Courrège (Un Homme d’État, La Cible) qui devait, à l’origine en 2012, mettre en scène le long métrage. Son intention était de réaliser un film social – voilà ! –  sur les femmes de maisons d’accueil (situées à côté des prisons) et de parloirs – c’est très intéressant de l’apprendre, et éclaire a posteriori la perspective à l’origine même de ce film… La réalisatrice Patricia Mazuy se rappelle : « C’étaient des circonstances de départ, fortes – voilà ! Pierre Courrège et François Bégaudeau – avec lequel Pierre avait écrit Un Homme d’Etat (2016) – ont écrit un scénario et cherché pendant plusieurs années à monter le film, sans succès – tiens, tiens : pas assez fun probablement… Le projet m’a été proposé au début de 2019 par Ivan Taieb un ami du producteur, Xavier Plèche. »

    « Dans leur scénario, les deux personnages féminins, la riche et la pauvre, la blanche et l’arabe, existaient déjà – voilà. Elles avaient déjà des échanges de dialogues, forts et même drôles – tiens, tiens ! – , irrigués par les rapports de classe – voilà. Je l’ai repris en collaboration avec Bégaudeau – qui a pas mal d’humour incisif lui aussi ; cf mes articles des 10 février et 4 avril 2023 : « Suite au passionnant entretien d’hier 9 février de François Bégaudeau (avec Sylvie Hazebroucq) à la Station Ausone, à propos du bigrement intéressant « Boniments » (aux Editions Amsterdam) : François Bégaudeau, étincelant de subtilité..«  et « Se réjouir au très jouissif « Boniments » de François Bégaudeau, et à sa très réjouissante présentation, en un entretien rondement animé, avec une très plaisante vivacité, à la Station Ausone…« … Très tôt, j’ai tenu à trouver une métaphore de la libération – à venir, et dans la difficulté à rebondissements, contenus par elles deux aux fortes personnalités, de leurs situations respectives parallèles, certes, mais fort dissemblables aussi… – de deux femmes enfermées, chacune dans une vie particulière – voilà ! Alma et Mina deviennent – cohabitant ainsi – comme poreuses –voilà – l’une à l’autre. L’arrivée – tellement improbable a priori – de la seconde – la prolétaire qui tire le diable par la queue – dans la grande maison – de Primrose – et dans la vie solitaire – voilà : sans vrais amis – de la première – la grande bourgeoise (de Primrose, le cœur du Neuilly bordelais) qui ne manque matériellement de rien et a les moyens de se payer la moindre de ses fantaisies ou caprices ; et de cela, celle-ci ne manque certes pas ! – catalyse chez Alma la conscience de sa vie misérable – de tristesse bien effective – dans les dorures et les fleurs – de son décor maniériste opulent. Métaphore renversée de l’amour, les dames dehors, les maris en prison. »

    Retrouvailles

    Hafsia Herzi et Isabelle Huppert ont récemment tourné ensemble dans Les Gens d’à côté d’André Téchiné.

    Se documenter sur le milieu pénitentiaire

    En se documentant sur la prison, Patricia Mazuy a découvert les maisons d’accueil – voilà, voilà –  : « Les lieux, l’attente, les femmes entre elles – d’un peu diverses conditions, réunies par la circonstance de l’incarcération de leurs maris respectifs… Et pendant qu’il a fallu patienter pour obtenir les autorisations de tournage et même de visites de repérages, je me suis documentée grâce aux films de Stéphane Mercurio. Ils m’ont beaucoup aidée.

    « Après avec Marlène Popovic en charge du casting sauvage, nous avons trouvé un groupe de femmes qui avaient vécu ou qui vivaient – très effectivement – cette vie de d’épouse de parloir. Ensuite avec Any Mendieta, une amie comédienne, nous avons travaillé pour – faire – apprivoiser – par elles – ce qu’est un tournage. Un petit groupe, de vraies rencontres » – voilà ! – , se souvient-elle.

    Cannes 2024

    La Prisonnière de Bordeaux a été présenté à la Quinzaine des Cinéastes au Festival de Cannes 2024. A noter que Patricia Mazuy avait reçu le Prix de la jeunesse, dans la catégorie film français, pour Saint Cyr en 2000.

    Tournage difficile

    Le tournage s’est déroulé entre le 16 octobre et le 2 décembre 2023 – précisément. Une durée courte – d’un mois et demi – , à laquelle s’ajoutait une pluie permanente – l’automne est en général la plus belle saison dans le Sud-Ouest, mais il arrive aussi, même si c’est rarement, qu’il y ait un automne pourri… Patricia Mazuy précise : « Nous calions les prises entre deux averses. Ce fut un tournage compliqué – voilà : le film en a un peu souffert. Entre autres difficultés, je ne pouvais pas tourner à la prison de Bordeaux – à Gradignan – , trop décrépite et surpeuplée, impossible d’y aller pour des raisons de sécurité, car je voulais une prison moderne en bord de ville, une prison dans un no man’s land, comme sont souvent les centres de détention modernes. »

    « La maison d’accueil – lieu crucial ici – dont nous voyons l’extérieur se situe – elle – à Mont-de-Marsan – assez loin de Bordeaux. On en a reconstruit l’intérieur en faux studio dans un local associatif. Pour les parloirs, nous ne pouvions tourner que le lundi, jour où il n’y a pas de visite… Tout ça était assez acrobatique – voilà – en terme de logistique » – pour le tournage.

    Achille Reggiani de la partie

    A noter la présence d’Achille Reggiani dans le rôle du fleuriste. Il s’agit du fils de Patricia Mazuy, qui avait l’un des deux rôles principaux dans le violent Bowling Saturne, le précédent film de la réalisatrice. Il y campait un terrifiant tueur en série.

    Qui pour les 2 héroïnes ?

    Mina est interprétée par Hafsia Herzi et Alma par Isabelle Huppert. Patricia Mazuy connaît la seconde depuis Saint Cyr (1999) : « Son personnage, Alma, est une héroïne pleine de failles et de flottements – voilà, voilà ! – , et en même temps d’une générosité absolue – hors-classe ; elle est aussi artiste : elle peint, effectue des collages auxquelles elle tient fortement ; ils sont quasi son réel... – , courageuse – oui – , même si elle est perchée – oui, oui – au-dessus du vide – effarant – de sa vie, enfermée dans sa solitude – ses amis proches n’en sont pas vraiment : en leurs poncifs, ils sont même caricaturaux, à la Chabrol… Dans la vraie vie Isabelle – Huppert –  a cela en elle-même » – d’où son terrible très ravageur humour. La cinéaste ajoute au sujet de Hafsia : « Hafsia Hersi, bien sûr, je la connaissais dès La Graine et le mulet, et par les films suivants, mais c’est avec son premier film en tant que réalisatrice, Tu mérites un amour, que j’ai eu fort envie de lui proposer un rôle. »

    « Le contraste entre elles deux me semblait important – certes : deux tempéraments de départ opposés et très forts chez ces deux grandes actrices qu’elles se révèlent être, film après film… Je voulais qu’Hafsia apparaisse comme un contraire d’Isabelle – le plein lumineux versus le tranchant acéré, du moins en apparence première. J’ai demandé à Hafsia d’être plus en chair afin de renforcer l’opposition. Quelques kilos lui ont donné de bonnes joues et quelque chose de sublime – oui – dans l’ovale du visage. J’avais un souci avec ses longs cheveux, totalement somptueux, mais infilmables pour moi dans le duo à venir… Après moult essais indescriptibles, nous avons enfin trouvé la coiffure qui la grandissait, le chignon de tresses collées au-dessus de la tête. Il lui ouvrait les yeux – de fait très grands ouverts – , la mettait dans un mélange de conte – des mille-et-une nuits – et de réel actuel – le plus factuel. Le film avait trouvé sa princesse » – oui. Mais les rôles, aussi, vont s’inverser en une riche complexité évolutive et assez surprenante pour chacune, jusqu’à la fin libératrice, au moins pour l’une des deux…

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    La performance d’actrices du duo formé par Isabelle Huppert et Hafsia Herzi est somptueuse, et elle attire toute la lumière sur l’écran…

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    Le film m’a ainsi séduit,

    même s’il comporte aussi de menues imperfections, probablement dues aux circonstances un peu contrariées et de fait précipitées des conditions quasi documentaires – un peu à la Pialat – de la réalisation…

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    De même que, et sur de multiples plans, le film a bien plu, et même davantage, à la plupart des critiques professionnels. 

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    En revanche, et comme si souvent, hélas, il a déchaîné des réactions violentes de pas mal de spectateurs, comme on le découvre en parcourant les projections sur le film d’avis très subjectifs que développe le compte-rendu d’Allociné – même si le cinéma, art populaire, ne se prête que trop bien à cela : les attentes à l’égard des films pouvant considérablement, et sans nuances, diverger… D’où le déchaînement de projections subjectives exacerbées de tant de spectateurs…

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    Regardez ici la bande d’annonce (de 1′ 33) de cette « Prisonnière de Bordeaux« , de Patricia Mazuy…

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    Ce jeudi 5 août 2026, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Penser la théorie du ruissellement avec Martin Morend regardant Parasite, le film de Bong Joon-ho…

    Hier soir, sur Arte,

    j’ai découvert le film Parasite, de Bong Joon-ho,

    palme d’Or au Festival de Cannes en 2019…

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    Impression de revivre _ un peu _ certaines situations de films particulièrement marquants,

    tels Théorème, de Pier-Paolo Pasolini (en 1968),

    The Servant, de Joseph Losey (en 1963),

    ou certains films de Claude Chabrol, comme La Cérémonie (en 1995)…

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    En cherchant un peu parmi les critiques accessibles de ce film coréen de 2019,

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    je suis tombé _ enfin ! _ sur un très bon article _ publié par Le Temps le 28 octobre 2019, en un blog intitulé Penser le cinéma… _ intitulé Parasite (Bong Joon-ho, 2019): du ruissellement au déluge, du philosophe Martin Morend

    _ un article dont l’excellent sous-titre est l’altérité refoulée…

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    Parasite (Bong Joon-ho, 2019): du ruissellement au déluge

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    Parasite a peut-être trop fait parler _ sans assez réfléchir _ de lui. A Locarno cette année, avant la projection de son film, la première recommandation de Bong Joon-ho _ au public _ fut de _ bien vouloir _ « tout oublier » de ce que l’on avait écrit à son sujet. Après l’exigence de « ne rien dire » pour éviter le spoiler, il s’est sans doute rendu compte que les diatribes pouvaient tout aussi gâcher et déformer l’expérience esthétique : on finit par aller voir un film armé d’attentes irréalisables puisque disproportionnées. On espère l’impossible et l’on est déçu _ ce qui n’est pas mon cas, ignorant que je suis de tout l’oeuvre cinématographique de Bong Joon-ho…

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    Parasite est un excellent film, je ne veux pas revenir là-dessus en réécrivant un nouvel éloge. Ce que j’aimerais faire ici, c’est vous proposer une analyse _ merci ! _ de ce film qui cache beaucoup sous sa nonchalante simplicité. Je n’éviterai donc pas de dévoiler la fin du film, que celui qui ne l’a pas vu en soit averti.

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    Le pauvre comme parasite

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    Une société verticale et hermétique

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    Dans un interview au Hollywood reporter, Bong Joon-ho confesse avoir toujours eu le désir de faire un film ayant pour thème les inégalités sociales. Selon lui, en Corée du Sud riches et pauvres vivent complétement séparés les uns des autres : la société cloisonne et tient hermétiquement fermé ces deux mondes parallèles. Il en va de même en Suisse et dans n’importe quel pays riche.
    Au sein de sociétés aussi polarisées qu’aberrantes, il est donc effectivement prometteur – narrativement parlant – de faire confluer ces deux catégories abstraites, ces pôles quasi-électriques, pour voir ce que cela donne, un peu comme une fascinante et dangereuse expérience de chimie, mais faite par un cancre aussi critique qu’ironique.

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    Dans Parasite, l’opposition des classes est symbolisée par M. Park (le très riche) qui vit tranquillement sur les hauteurs dans une villa d’architecte, et Geun-sae (le très pauvre) _ d’abord et un long moment invisible, caché qu’il est, terré, dans le sous-sol de la villa _ qui, lourdement endetté, n’a pas d’autre choix que de vivre caché, terré dans le sous-sol de cette même villa. Cette opposition est marquée spatialement et visuellement selon un axe vertical : plus le pauvre est pauvre, plus, immanquablement, il s’enfonce dans le sol : l’entresol pour la famille Kim, et le sous-sol pour Geun-sae _ oui. A l’inverse, l’enrichissement s’exprime par une prise de hauteur toujours plus grande : M. Park vit sur sa colline comme sur le mont Olympe.

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    Cette configuration topologique n’est pas nouvelle, elle a un vénérable précédent dans le cinéma asiatique : Entre le ciel et l’enfer (1963). Dans ce film, Akira Kurosawa recourrait au même procédé : M. Gondo (Toshiro Mifune), un riche industriel vit sur une colline assez semblable à celle de Parasite, dans une villa qui nargue la dense ville de Yokohama. Tandis que le kidnappeur, qui cherche à extorquer ce dernier, vit dans un taudis surchauffé l’été, glacé l’hiver, invivable et inhumain dans les bas-fonds d’un quartier défavorisé. Cet état de fait est somme toute réaliste : tous les « …hills » du monde sont bien souvent truffées de villas paradisiaques à partir desquelles il est possible de contempler le reste de la ville, dense, étouffante, là, en contre-bas. Aussi n’est-il pas étonnant de voir le cinéma s’approprier ce fait pour en faire le signifiant même des disparités économiques.

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    Le riche comme divinité

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    Dans Parasite, l’opposition riche-pauvre n’est plus vraiment réaliste (comme dans Entre le ciel et l’enfer), mais plutôt mythologique. M. Park n’est plus un riche parmi d’autres à l’instar de Gondo : il vit dans les cieux, il est un Soleil qui engendre et maintient la vie sans s’en apercevoir ; il est l’Un des métaphysiciens antiques, un Dieu qui déborde, « surabonde », jusqu’à donner la vie sans y prêter attention. Il est calme, serein, tranquille et posé comme un Bodhisattva ou une icône russe. Geun-sae, lui, est un être souterrain, un fantôme qui vit dans les tréfonds obscurs d’un sous-sol oublié. Sa conscience et son estime de soi ont complétement disparu : toute son activité s’est muée en une célébration perpétuelle et délirante de la bienfaisance imaginaire de Park perçu comme un Dieu (il va jusqu’à bâtir un autel avec des icônes de Park, autel qui en rappelle un autre, celui du living room). Cette idée d’un couple Dieu ignorant/créature célébrante est explicitement mise en scène lors de la scène finale (fig.1-2). Le « parasite » du titre semble donc faire référence au pauvre qui vit grâce au riche.

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    Renversement : théorie du ruissellement et théorie du déluge

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    Un ressort comique…

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    Bong Joon-ho en rendant la relation riche-pauvre mythologique peut faire plusieurs choses intéressantes. D’abord et surtout, provoquer un effet comique[1] : Park n’est qu’un riche suffisant et non un principe divin ; Geun-sae est simplement un pauvre endetté et non un parasite. La « lumière » du riche est assimilée par Bong Joon-ho à sa transparence, à son manque de rugosité, à sa platitude provoquée par l’excès d’argent ; le riche étant un « homme repassé » (comme le prétend la mère Kim). Le riche, par sa richesse, peut s’isoler du monde et vivre une vie toujours plus semblable à elle-même, une vie qui va s’appauvrissant au risque de devenir comme le film le suggère « simplette[2] » (épithète utilisé par le camarade du fils Kim pour qualifier la femme de M. Park). Cette simplicité se cultive par le refoulement de tout ce qui lui est étranger :  la pauvreté, la sexualité, la maladie, la drogue (causes pour lesquelles, sans leur avouer, ils licencient leurs domestiques sans s’inquiéter outre mesure de ce qu’il leur adviendra). Le licenciement et le réseautage sont leurs moyens privilégiés afin de maintenir leur monde homogène. La famille Kim, elle, en revanche, se qualifie par une lucidité parfaite, une maitrise de l’illusion sans défaut qui leur permet de manipuler les Park comme ils l’entendent jusqu’à en éprouver des remords…

    Donc, non pas un Dieu et une « créature », mais un simplet et un fou, au milieu desquels se tiennent les Kim.

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    … et une critique politique

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    Mais ce n’est pas tout. A l’aspect purement comique s’ajoute un aspect redoutablement politique. La surabondance divine trouve un corrélat économique dans la fameuse « théorie du ruissellement » selon laquelle, grossièrement, en laissant les riches être de plus en plus riches, leurs richesses finiront bien par « nourrir » les pauvres (notamment par la création d’emplois, pensons à la famille Kim qui parait en bénéficier). Bref, le riche est, et le pauvre peut être grâce à lui. Cette théorie, elle, n’a rien de mythologique, c’est elle qui organise bon nombre de nos sociétés. Mais quel est le rapport avec Parasite ? Le ruissellement divin (et économique) dont croit bénéficier Geun-sae est, comme nous l’avons montré, une pure illusion, un délire. Le seul « ruissellement » que nous montre le film finit par provoquer une inondation dévastatrice qui se termine par une explosion de violence. Dans Parasite, la théorie économique du ruissellement semble laisser place à une théorie inversée, ironique que nous pourrions nommer théorie du déluge. Expliquons.

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    La théorie du ruissellement fantasme une cohabitation harmonieuse entre riches et pauvres, si tant est que les premiers pourvoient les seconds en emplois, et qu’ils vivent séparés les uns des autres, hermétiquement. Cette théorie du déluge que nous supposons, elle, prend acte de l’impossibilité d’une telle coexistence, et pressent même le conflit à venir, la rupture colapsologique. Le film exprime clairement cette idée : lorsque l’orage se met à gronder, lorsque le déluge commence, la comédie verse dans l’horreur (des images fluviales et aquatiques fortes se succèdent : le débordement de la rivière, l’inondation de la basse-ville, l’eau qui bout). La comédie qui définissait la première partie du film était enracinée dans l’idée d’une cohabitation possible, le spectateur s’amusait de cette possibilité saugrenue et bon enfant que les deux familles, les Park et les Kim, finissaient par vivre ensemble harmonieusement au sein d’un parasitisme socialement « réussi ».

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    Bong Joon-ho a très savamment et délibérément pris le parti, non pas d’unir, mais de dédoubler la famille pauvre des Kim (significativement, le premier titre envisagé était Decalcomania). Il aurait pu poursuivre dans la comédie en multipliant les scènes où les Kim lutteraient pour masquer leur imposture, et le tout finirait néanmoins par le mariage heureux du jeune Kim et de la jeune Park. Ce faisant, Bong Joon-ho aurait fait passer le message « ruisselant » selon lequel les pauvres peuvent être riches, et, qu’après tout, ils peuvent même vivre ensemble. Mais tel ne fut pas son choix. Plutôt que l’assimilation, il propose le conflit par le redoublement de la pauvreté qui finit par lutter contre elle-même, par s’entredéchirer _ voilà. Cette lutte, nécessairement, s’étendra jusqu’à M. Park qui sera brutalement assassiné.

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    Ainsi, au « comique » angélisme économique, à la pensée philosophique du « tout ira bien », Bong Joon-ho propose une version cinématographique horrifique de ce qui nous attend peut-être dans les décennies à venir _ voilà… Il prend acte que les emplois sont précaires, asphyxiants, dégradants, la rivalité meurtrière et le sentiment de d’injustice toujours croissants. A croire _ s’illusionner _ que tout ira bien, l’humanité finira dans l’horreur.

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    Dans le film d’Akira Kurosawa, le riche « gagne », et le coupable miséreux est condamné à mort. Le film, politiquement, s’est contenté de nous sensibiliser au pourquoi du crime, à sa généalogie, à ses origines dans la chaleur et la misère. Le criminel, bien qu’en partie excusé, reste un individu que la police – dans le film, infaillible – peut isoler et combattre avec succès. Bong Joon-ho propose un « message » différent : c’est le riche en tant que classe sociale qui est mis à mort, exécuté par un pauvre qui ne semble plus être maître de lui-même. Dans Entre le ciel et l’enfer, la balance penchait vers un riche finalement édifié, dans Parasite elle penche vers un pauvre déboussolé qui comprend à peine son acte.

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    Le riche comme parasite

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    L’idée de la surabondance quasi divine de Park nous a orienté vers l’idée de la théorie économique du ruissellement. Dans cette optique, le pauvre était le parasite. Bong Joon-ho, en mettant en scène une théorie du déluge, finit par proposer une mythologie elle-même inversée : le riche comme enfant inconscient qui vit aux dépens du pauvre.

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    Sur l’image (fig.3), le « gâteau » des richesses est dévoré impudemment par le fils Park en pleine nuit. Nous sommes passés de la personnalité solaire de Park père, pourvoyeuse de vie (et d’emplois !) à la gloutonnerie nocturne de son enfant soudainement confronté à un fantôme (fig.4-5). L’image est claire et peut être interprétée ainsi : le riche est incapable de penser l’existence du pauvre, car cela lui est simplement intolérable. Il n’est pas possible de trouver une justification convaincante, la seule attitude possible n’est pas une défense argumentée, mais la négation pure et simple du « qui » d’où provient toutes les richesses. Le pauvre est un fantôme moderne, un fantôme non plus romantique qui vient hanter passivement des lieux pittoresques, qui élit domicile dans d’obscures ruines pour y ruminer un grief personnel, mais un être humain bien vivant auquel on refuse l’existence. Le pauvre est celui auquel on a volé la substance vitale, sur lequel on repose, mais qu’on veut paradoxalement oublier. Il est celui qui vit dans l’ombre mais qui, pourtant, éclaire les lieux. Souvenez-vous : c’est Geun-sae qui illumine la montée quotidienne des marches de M. Park. Celui-ci ne se doute de rien ; il ne sait pas d’où provient cet effet scénique. Lorsque Geun-sae tente d’appeler au secours en usant du morse, Mme Park accuse le capteur : elle ne parvient pas à remonter à l’intention initiale, à la condition première du pauvre, en gros elle ne saisit même plus son langage. L’hermétisme entre les hommes ne pourrait être plus grand.

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    Ce dont la conscience du riche s’occupe ce n’est pas de la « machinerie » cachée et salissante ; mais uniquement de l’effet produit. La conscience du riche semble également simplette parce qu’elle s’arrête volontairement à la surface des choses, ou plutôt à la surface de son propre monde. Ce n’est pas pour rien non plus que le sous-sol ressemble à un égout : la pauvreté est une déjection sociale que l’on doit refouler pour préserver l’équilibre mental. La révélation du sous-sol est la révélation d’une mauvaise conscience refoulée ; c’est à la nauséabonde psychè des Park à laquelle on a soudainement accès. L’épouvante de ce couloir qui n’en finit (fig.6) par de s’enfoncer ressemble fortement à celui que l’on trouve dans le film Creepy réalisé par un autre Kurosawa, – Kiyoshi. Dans ces deux films, une rupture s’opère lorsqu’enfin on descend dans les entrailles du « crime » (qu’il soit le fait d’un individu (Creepy) ou d’une classe sociale (Parasite)).

     

     

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    Les deux imageries concurrentes proposées par le film convergent néanmoins : en apparence, au vue de notre société, le riche est assimilé à M. Park, tandis qu’en réalité, le riche est un enfant aveugle qui ne parvient pas à retenir son désir de tout manger. On retrouve la figure du pauvre-fantôme dans le tout premier film de Bong Joon-ho Barkings Dogs, mais également, de manière moins métaphorique, dans le dernier wagon de Snowpiercer. D’ailleurs ce film se termine également par une explosion finale aigre-douce : l’Homme est perdu, mais la vie semble à nouveau possible (un ours au loin semble à la fois indiquer la vie possible, mais également le danger et les difficultés d’une humanité qui doit repartir à zéro).

    Pour résumer, à la surabondance idéologique fantasmatique, Bong Joon-ho substitue une « nauséabondance » réelle, pleine d’aveuglement et d’auto-illusion. Le parasite n’est plus le pauvre, mais au final, le riche. Le titre est volontairement ambigu puisque deux lectures se chevauchent, deux mythologies qui se font face.

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    Remarques conclusives

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    Il est évident que Parasite n’est pas pour autant un film politique au sens usuel. De son propre aveu, Bong Joon-ho déteste les films dont la raison d’être est exclusivement politique. Toujours à Locarno, lors d’une conférence au Spazio Cinéma, il a précisé qu’une de ses motivations principales était avant tout le « pur » jeu sur les différents genres cinématographiques qu’il se plait à mêler. C’est d’ailleurs de cet aspect ludique dont on prend le plus directement conscience lors de la vision du film. Pourtant, malgré son apparent formalisme, le message est bien présent ; les images et métaphores qu’il manipule sont très intelligentes et finement mises en place. Il propose de partir d’une imagerie classique du riche : « la magnificence ruisselante du riche philanthrope » pour le traiter, en substance d’enfant gourmand et de simplet aveugle. Parasite, bien que plus ludique qu’Une affaire de famille de Kore-eda, et en apparence plus innocent, n’en demeure pas moins un film plus directement et violemment politique.

    Tati voulait que l’on vît le monde comme le prolongement de l’un de ses films, que l’on sorte de Playtime avec un regard un enchanté et poétique. Après Parasite, je le demande, comment ne pas voir sa Palme d’or comme son prolongement ironique ? C’est si métaphorique…

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    [1] Le comique de la figure du riche n’est pas simplement caricatural : en respectant trop une personne ou une classe on l’expose fatalement au ridicule ; il suffit pour cela de tomber dans la vénération. L’humanité que l’on attend surhumaine est un ressort éternel du comique. Dans nos sociétés, semble suggérer Bong Joon-ho, la dignité que l’on octroie aux riches les rend ridicules malgré eux.

    [2] Ce choix permet d’être plus directement comique que le choix de la perversité consciente du riche comme on le trouve par exemple dans les films de son compatriote Im Sang Soo (par exemple The Taste of Money).

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    MARTIN MOREND

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    Martin Morend est un philosophe dont le but est d’explorer le cinéma afin d’en montrer les enjeux philosophiques, sociaux et imaginaires. Ce blog lui permettra de proposer des cycles d’articles thématiques ou dédiés à certains réalisateurs classiques et contemporains.

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    Une lecture, donc, assez éclairante..

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    Ce mardi 6 juillet 2021, Titus Curiosus – Francis Lippa