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  • Retour de bouteille à la mer : (passionnante !) réponse de Christophe Pradeau à ma lecture de sa « Grande Sauvagerie »

    A l’envoi de mon tout récent article « Cultiver (en son regard !) la lumière de la luciole et subvertir la carole magique : l’enchantement de l’écrire de Christophe Pradeau« ,

    …

    Christophe Pradeau,

    l’auteur de La Grande Sauvagerie, aux Éditions Verdier _ dont on peut écouter la très intéressante présentation dans les salons Albert-Mollat, le lendemain de la réception du Prix Lavinal, à Lynch-Bages, en dialogue avec Véronique, sa fervente lectrice (l’entretien, riche, comme l’œuvre en ses 154 pages denses, de multiples ouvertures, dure une bonne heure) _,

    répond sur le champ,

    et d’une manière merveilleusement circonstanciée…
    …

    …

    Je livre ce message, infiniment précieux _ sans rien de personnel, ni d’indiscret, on va le voir _, de l’auteur,

    livrant ici quelque coin des plus « intime »_ sinon secret _ de la « fabrique » même de sa « fiction » :

    …

    cette  fiction

    s’étant « faite » (et, ainsi qu’il l’énonce, « faisant désormais seule autorité«  en son livre tel qu’il existe, en l’ »achèvement » de ses 154 pages),

    …

    mais aussi, « continuant« , encore, en quelque sorte, de « se faire« ,

    « de creuser« ,

    continuant de « pousser » quelques sillons (ou plutôt, en le terreau, l’humus noir nourrissant, quelques nouvelles radicelles d’un processus de déploiement d’une « arboration » foisonnante…)

    en le terreau-territoire, donc, de son imagination d’auteur-roi de sa fiction « fictionnante » ;

    …

    mais aussi en celles, « fictionnées« , elles,

    mais en mouvement continué ! vivant ! ému ! encore (= mobilisée ! _ et mobilisatrice !),

    de ses lecteurs les plus (ou mieux) attentifs, du moins… _ puisqu’il (= l’auteur) nous (= les lecteurs) accule _ et combien brillamment ! _ à l’exercice _ vivant ! je le répète ! _ de tenter de résoudre, à notre tour, l’ »énigme » que constituent, encore, pour nous, les blancs, les lacunes, sinon, même, peut-être, quelques contradictions de ce que le roman (tel qu’il est présentement _ et dorénavant ! _ figé en les 154 pages du livre achevé et disponible, entre nos mains) nous livre,

    à travers le récit rétrospectif (lui même tout vibrant de mille émotions toujours mouvantes… ; et parfois approximatif) de sa narratrice, Thérèse Gandalonie,

    …

    à la façon des proliférantes racines du (très) grand arbre rouge,

    « acclimaté« , lui aussi _ je veux dire comme l’ont été, en cet enclos de La Grande Sauvagerie, sur un promontoire rocheux du Limousin, les lucioles, importées, transplantées et « naturalisées«  (page 147),  elles, de Toscane, par Antoine Lambert) _, en Limousin, des rivages d’Amérique,

    par un autre de la « tribu » Lambert, le cousin (d’Octave et Antoine, ou plutôt, quoi

    que plus âgé qu’elle, d’Agathe, née, elle, en 1909) Alban, assez âgé, lui, pour être mobilisé à faire cette Grande Guerre et finir fauché par la mitraille, un des tout derniers jours de celle-ci, à l’automne, et peut-être même, un des premiers jours de novembre, 1918…

    _ une période qui tout particulièrement m’intéresse, eu égard à la préparation « en cours«  (elle me « travaille«  aussi, continument…) de mes deux contributions au colloque Lucien Durosoir (1878-1955)  de Venise, à l’« Institut de la musique française romantique » (ou « Fondation Bru-Zane« ), les 19 et 20 février 2011 ; je vais en reparler, puisque vient de sortir une nouvelle « pépite«  merveilleuse Alpha, en l’espèce du troisième CD de l’interprétation intégrale de l’œuvre musical de Lucien Durosoir, que met en œuvre l’éditeur d’Alpha, mon ami Jean-Paul Combet, en l’espèce du CD Alpha 164 Jouvence, par l’ensemble Calliopée : éblouissant !!! j’en reparle sur ce blog très bientôt !!! _,

    …

    à la façon des proliférantes racines du (très) grand arbre

    rouge :  le « cèdre » dit  « rouge« ,

    ou « thuya géant » ;

    …

    je lis le passage (et en son souffle : celui de la narratrice, Thérèse Gandalonie), aux pages 137-139 de La Grande Sauvagerie :

    …

    « Pendant qu’Agathe poursuivait son récit _ ce soir de 1990, en son domicile de la rue de Babylone, à Paris _, je voyais,

    ce qui s’appelle voir, image intrusive _ ou la réussite de la poiesis de la parole humaine en sa capacité (de semaille de graines de vie) d’« enchantement« … _, presque effrayante par sa force de persuasion _ en effet ! _,

    je voyais, donc,

    Jean-François _ le Rameau qui avait eu la folie de s’affronter, corps et biens perdus, à la « réalité« , lui, de la « grande sauvagerie » (sans majuscules, elle !) des territoires les plus blancs (et pas que sur les cartes d’alors !) d’Amérique (et du Nord)… _

    pousser _ lui, donc ! _ ses racines _ on lit bien : les « racines » de Jean-François (Rameau) lui-même ! _

    dans la tête de ses enfants _ dont Jean-Guillaume, le père de Jeanne-Marie, qui épouserait ensuite Jérôme Lambert : ceux qui (en « une dizaine de voitures« , à « la fin octobre 1822« , page 136) se transplanteraient de Bourgogne en Limousin… _,

    à la façon patiente de cet arbre géant de la Colombie britannique,

    le cèdre rouge,

    dont il était le premier européen sans doute à avoir donné une description,

    dont il avait dessiné, et c’était très certainement la plus belle aquarelle des Carnets,

    le racinage,

    la façon dont les racines s’insinuent à travers les roches les plus compactes,

    pouvoir de pénétration plus irrésistible, plus redoutable, mystérieux, nocturne et silencieux, que le fracas _ même : dissolvant, lui _ des vagues contre les falaises.
    …
    Agathe voulut bien acquiescer :

    l’image ne lui semblait pas très juste pourtant, et elle ne l’était certes pas,

    mais vigoureuse ;

    et puis elle allait au cœur :

    …

    elle m’apprit que, dans les dernières années de la Belle Époque _ peu avant 1914, donc _, l’un des descendants de Jean-François,

    Alban Lambert,

    un cousin qu’elle aimait comme le grand-frère qu’elle n’avait pas eu _ elle s’entendit moins bien avec son propre petit frère, Léonard, né en 1912, lui… _

    un cousin mort à la guerre, l’avant-veille de l’armistice,

    devait planter,

    sans rien savoir _ pourtant _ des pages du Journal que je venais d’évoquer

    _ et « inventé » quelques années plus tard seulement : « à l’automne 1936« , par un certain John Fleming (page 109), d’abord ; puis lors d’« une publication savante« , par les soins d’« un (sien) ancien camarade d’études, le Dr Anders« , quand « fut annoncée en mai«  1938 cette « découverte«  (page 11) ; mais surtout « l’été 1954« , lors de « la mise aux enchères des manuscrits«  et « l’acquisition décriée des douze carnets de cuir rouge par une université américaine«  (celle de Yale : les carnets quittant alors le Québec ; et le Canada), « pour voir le nom de Jean-François Rameau refaire surface » planétairement alors (page 111 aussi) _,

    …

    deux magnifiques spécimens de cèdre rouge

    ou, comme on dit plus volontiers aujourd’hui, de thuya géant :

    …

    on peut encore les voir, du moins, se reprit-elle, était-ce encore le cas lors de son dernier séjour à Saint-Léonard, dans le parc de La Grande Sauvagerie, derrière la tour de l’observatoire. »

    …

    Et c’est là que se situe, page 138, le passage

    déjà cité en mon compte-rendu précédent de La Grande Sauvagerie,

    sur la constitution, par la « légende« , de la famille Rameau-Lambert, en une véritable « tribu » :

    « la légende de Jean-François…« , l’expression se trouve page 138.

    …

    …

    Voici donc ce courriel passionnant :

    …

    De :   Christophe Pradeau

    Objet : RE: Article de mon blog Mollat sur « La Grande Sauvagerie »
    Date : 18 juin 2010 01:24:46 HAEC
    À :   Titus Curiosus

    …
    Cher Titus Curiosus,

    …

    je trouve vos messages et votre article au retour d’un séjour de quelques jours à X… Merci infiniment pour cette belle lecture, si impliquée et si précise à la fois, qui, par la façon qu’elle a d’accompagner le texte commenté, de se glisser dans ses recoins et ses interstices, dans ses blancs et lacunes, de digresser, de revenir en arrière, de piétiner et d’aller de l’avant, m’a rappelé l’écriture si singulière de Péguy _ mazette ! _, notamment dans ses essais sur Hugo ou sur la trilogie de Beaumarchais (ce merveilleux livre posthume que l’on connaît sous le titre de Clio) ; ou encore, moins connu et nettement moins accompli mais vraiment étonnant, le commentaire linéaire intégral de Madame Bovary par Léon Bopp _ inconnu de moi jusqu’à ce jour : grand merci, Christophe !

    …

    Vous avez presque toujours touché juste _ merci ! _, jusque dans le choix des illustrations. L’horloge de la « Maison Renaissance » de Lubersac flotte bien quelque part, en effet, derrière celle du Vieux Logis de Saint-Léonard ; et la Thérèse des Âmes fortes _ Christophe a écrit, comme j’avais, moi aussi, failli le faire : Âmes mortes ! mais là, ce n’est pas de Giono, mais de Gogol, qu’il s’agit ! _ derrière Thérèse Gandalonie _ je m’en réjouis, tant j’apprécie, et c’est encore un euphémisme, ce Giono-là : celui aussi d’Un Roi sans divertissement, Noé, Deux Cavaliers de l’orage, Les Grands chemins, Ennemonde et autres caractères, L’Iris de Suse : quel (jubilatoire) magicien du récit !.. Et en creusant un peu, j’ai découvert, alors, que Christophe Pradeau a réalisé un Jean Giono, paru aux Éditions Ellipses en 1998…

    …

    Pour ce qui est des précisions demandées…

    …

    Je n’ai pas constitué de chronologie précise, qui aurait préexisté au livre à la façon d’un plan _ et d’un cadre (ou d’une cage) a priori _, et je n’en ai pas établi a posteriori pour m’assurer _ Christophe n’a pas ce type d’« inquiétude«  maniaque… ; par là, il est tout à fait dans la descendance (poïetique) d’un Giono ! pour ne rien dire d’un Faulkner… _ de la cohérence de l’ensemble ; j’avais intuitivement _ cela devant largement « suffire« … ; la priorité étant la coulée (et plus encore le coulant) du flux… _ le sentiment que cela tenait, globalement… Mes premiers lecteurs – les lecteurs si précieux du premier cercle amical – l’ont fait pour moi et m’ont permis de corriger deux ou trois incohérences _ sans nulle gravité : Thérèse qui raconte n’est pas une machine ; ni une exégète (d’elle-même) maniaque… _ de détail : je croyais que cela avait été fait pour avril 1954-avril 1956… _ une discordance signalée entre les pages 62 et 16… Sans doute un problème de report sur les 3es et dernières épreuves… Il reste toujours des choses de ce type dans un livre et c’est assez rageant…

    …

    Pour ce qui est des liens familiaux. Marie-Lou _ la tante protectrice de Thérèse, dont le jardin au figuier généreux lui est (chaleureuse !) terre d’asile _ est, abusivement, qualifiée d’ « épouse morganatique » parce que, fille du bas pays, issue d’une famille paysanne d’une modeste aisance, elle épouse le frère de la mère de Thérèse _ voilà ! _, rejeton d’une famille prospère du haut pays

    …

    _ le jeu bas/haut – haut / bas est important dans l’économie du roman de Saint-Léonard : dès la première page, où tout « dévale« , tantôt abordé d’en-bas (à grimper, avec ses pieds : « Elle (la « lanterne des morts » : fascinante ! pas encore nommée par la narratrice, Thérèse, en cette toute première phrase, déballée par son récit, du livre !) domine le village, lui-même haut perché avec ses raidillons coupe-jarrets, ses monte-à-regret cabrés vers le ciel« …), tantôt vu d’en-haut (par un regard non essoufflé, alors ; mais le corps peut se mettre, et, bien vite, à se laisser aller à courir ! en fonction de l’âge, surtout… : « l’emmêlement têtu, le ruissellement (surtout : tout se met à couler !) gris bleu de ses toitures d’ardoises, ses étagements de balcons, de tourelles en encorbellement arrimés aux redans du rocher, avec l’ample retombée (voilà !) de ses jardins en terrasses, ses volées de marche dévalant (ça s’accélère ! la course vite emporte…) la pente, impatiente (voilà !) de se faufiler au milieu du quant-à-soi des vergers,

    …

    Cliquez sur l'image pour obtenir d'autres clichés

    …

    entre les hauts murs de granit, gainés de mousses et de lichens, alourdis par le débord cornucopien (à foison !) des arbres en espalier, la plénitude (oui !) tentatrice (paradisiaque !) des reine-claudes, des figues fleurs (les voici déjà !) , des sanguinoles ou des pavies, tunnels d’ombres et de feuillages le long desquels on dégringole (voilà, voilà ! de plus en plus vite, par l’effet de l’attraction gouleyante de l’ivresse de la pente avalée…) en criant à tue-tête pour déboucher enfin, hors d’haleine, échevelés, les joues en feu, au milieu des éclats de rire des berges, des courses trébuchantes sur les bancs de galet, face à l’éclaboussement (cézannien ! et zolien : cf les rives de l’Arc tout au bas de la pente d’Aix-en-Provence !)

    …

    http://www.isere.grenoble.snes.edu/spip/IMG/jpg_Paul_Cezanne_Baigneuses_1874_jpg-2.jpg…
    des corps nus dans l’eau froissée de soleil
    « 
    … : c’est superbe ! quel bonheur d’écriture !)…
    _,

    …

    …

    Marie-Lou est, abusivement, qualifiée d’ « épouse morganatique » parce que, fille du bas pays, issue d’une famille paysanne d’une modeste aisance, elle épouse le frère de la mère de Thérèse, rejeton d’une famille prospère du haut pays,

    famille bourgeoise déjà, affranchie _ elle _ des servitudes _ lourdes _ de la terre. Je n’ai pas imaginé de prénom à cet oncle maternel de Thérèse, l’époux de Marie-Lou _ il demeure seulement (rien qu’) une « fonction » : comme pas mal des personnages masculins, ici… _, mais j’avais pensé lui donner le nom de Decay _ un mot de la famille de « descente » ; cf « décadence » (en anglais, « to decay«  signifie « se gâter« , « pourrir« , « partir en ruines«  : « déchoir« , donc… Il est censé avoir fait l’acquisition de la maison aux arcades et du jardin au figuier _ celui de la « chute« , au Paradis, dans la Genèse… _ quelques années après la mort d’Antoine, maison dont la famille Lambert, les héritiers d’Antoine, se défont, on ne sait pourquoi _ non plus _, au profit d’une famille du bourg, les Decay _ mais de telles transactions ne sont pas dénuées d’importance à l’échelle d’un petit pays… _, pas plus qu’on ne sait dans quelles circonstances Antoine a pu l’acquérir et à qui il l’a acheté _ le souci de l’auteur (quant à la « fabrique«  de son « monde« ) va assez loin, on le voit ; jusque dans ce qu’il choisit de délaisser : dans l’ombre (= sans focalisation trop nette). Pas de lien de famille donc entre Thérèse et les Lambert, du moins dans mon esprit, mais le texte autorise, bien entendu, à en imaginer et je l’ai voulu ainsi _ bravo ! La grand-mère de Thérèse, dont la mort la touche tant, est sa grand-mère maternelle : donc la mère _ aussi _ du mari de Marie-Lou. Cette dernière _ la bonhomie généreuse et la faconde de sa silhouette n’étant pas sans me rappeler celles de l’« Ennemonde » de Giono, sans sa « patte«  de carnassier, toutefois… _ est une sorte de figure de substitution sur laquelle se reporte l’amour de Thérèse pour son aïeule. Le père de Thérèse est laissé _ lui aussi _ dans l’ombre parce qu’il en est une _ c’est dit ! _ : d’une famille un tout petit peu moins aisée _ une différence infinitésimale suffisant ! _ que les Decay, d’un caractère moins bien trempé que celui de sa femme, il passe le plus clair de son temps _ fuyant comme la truite de montagne, à la peau un peu gluante quand on veut la saisir, ou tenir _ à la pêche… J’imagine tout ce que sa femme a pu dire _ certes ! _ sur les Gandalonie ! _ un nom qui me paraît proche de celui des « Vandales« , qui passèrent jadis par là aussi, avant de se poser et fixer en Vandalousie… Ai pensé, je m’en aperçois en vous écrivant, aux Dodson du Moulin sur la Floss.

    …

    Bien entendu, tout ce que je viens d’écrire est pour ainsi dire virtuel puisque seul le texte fait autorité _ bien sûr ! Ce sont des données qui m’ont été utiles pour écrire le roman _ en la gestation pétulante et pétillante : festive, de sa « fabrique« … _ mais que j’ai retirées – comme un échafaudage – ou qui sont restées en suspension _ c’est aussi bien intéressant, cela _, tout au long de l’élaboration du livre, dans le blanc de la page _ que le lecteur bien attentif ne peut que deviner : il est jubilatoirement passionnant de pouvoir, ainsi, glisser un œil dans ce « chantier de construction«  tout frais et si vivant : frémissant encore… Lire alors aussi est frémir…

    …

    Merci encore de m’avoir offert le plaisir de replonger _ merci ! _ avec vous au plus intime _ voilà ! mais c’est moi qui vous suis infiniment reconnaissant de l’éclairer ainsi ! en son frémissement ainsi « continué« , « retrouvé » par vous, l’auteur, en la lecture du « commentaire« … : le chantier de l’activité fictionnante se poursuivant par là, non seulement en le lecteur, mais même, ici, en l’auteur, lecteur du « commentaire« … _ de La Grande Sauvagerie. J’ai retrouvé, en effet, en vous lisant, une saveur, une qualité d’intimité _ merci de me le faire, à votre tour, ainsi, partager ! _, inséparable de l’écriture, du livre en chantier _ mais oui ! _, mais dont, le livre publié, il s’agit de faire son deuil, à moins que certaines lectures ne vous la restituent _ la lecture, bien sûr, est (toujours, mais surtout à son plus vif) une reviviscence… C’est un plaisir rare et troublant, que je vous dois _ doublement merci (beaucoup) à vous, Christophe !
    …

    C’est pour cela que s’adresser à l’auteur, et continuer la « conversation« , en quelque sorte, qu’il a proposé d’entamer avec vous, lecteur, en vous offrant (à l’opération risquée, vôtre, de la lecture) « sa bouteille à la mer » (qu’est le livre : fictionné), est l’occasion de lui témoigner un peu de la (magnifique) reconnaissance (et gratitude) de cette joie pure de lire, en sa richesse, du lecteur ! admis à « collaborer« , en quelque sorte, à son tour _ à la façon de l’interprète musical de la partition écrite, notée… _, à partir des perches que lui tend (ou ne lui tend pas, avec des blancs et des lacunes, ou des ombres, volontaires), en ses phrases, l’auteur, à un jeu (comme « de l’oie«  : en partie ouvert par les hasards organisés et à moitié imprévisibles de la partie : la retombée des dés et le jeu qu’elle vient soulever…) ; à un jeu, donc, de perspicacité, au plaisir d’élucidation (jamais achevée, en effet) des « énigmes » (patentes) du récit lui-même, organisé ainsi et pour cela (ces portes ouvertes sur des pistes diverses devenant possibles…), du livre…Avec quelle densité et profusion ici : proprement « cornucopienne«  ! en effet !

    …

    il me semble que l’adjectif, présent en l’ouverture (assez audacieuse par là ! vis-à-vis de tant d’« indiligents lecteurs« , près de quitter, dès pareil seuil, le livre _ de fiction, le roman _, qu’ils viennent à peine d’entrouvrir !..) du récit de l’universitaire, désormais émérite, qu’est Thérèse, page 11, à propos des « hauts murs de granit« , enserrant les « vergers«  de Saint-Léonard (ou Saint-Robert, son modèle dans la réalité du territoire, si l’on préfère), « gainés de mousses et de lichens«  : « alourdis par le débord _ voilà ! _ cornucopien des arbres en espalier«  (et combien ce « débord« , fructiforme, ou fruitier, est superbe !),

    revient une autre fois : je viens de le trouver, page 51,

    à propos de « la langue » et de « la veille patiente« , dans les « bibliothèques de la Nouvelle-Angleterre dont les portes restent ouvertes jour et nuit«  : « où s’entretient sans discontinuer, tous les jours de l’année, jusque dans les heures les plus hostiles du petit matin, le feu vacillant des lectures buissonnantes, la veille patiente de ceux qu’on appelle, dans la langue cornucopienne de la Renaissance (voilà !), les Lychnobiens (ceux qui vivent à la lueur des lanternes)« … Fin, ici,de mon incise sur ce généreux, un peu rare aujourd’hui, adjectif : « cornucopien, cornucopienne« …

    …

    Bien amicalement,

    …

    Christophe Pradeau

    …

    …

    Dans la curiosité festive de votre prochain opus…

    …

    Titus Curiosus, le 19 juin 2010

    …

    Post-scriptum :

    …

    Lui ayant demandé son blanc-seing

    à la publication de notre (modeste) échange,

    …

    voici le petit mot (de réponse)

    que je reçois ce matin, il est 5 heures, de Christophe Pradeau :

    …

    Cher Titus,

    …

    Je ne vois pas d’inconvénient à publier ma réponse à votre article et le commentaire qui l’accompagne.

    Merci encore…

    Vous avez une façon d’écrire d’une tonicité réjouissante et communicative.

    …

    Bien amicalement,

    …

    Christophe Pradeau

    …

    « Wow » ! _ soufflerait le cher ami Plossu…

    …

    C’est moi qui suis le débiteur :

    de la richesse proliférante, « cornucopienne« , donc

    (mais contenue : retaillée _ sans perdre le souffle, tout au contraire, pour mieux affûter ses fulgurantes, ou terribles, envolées : tout respire ! _, retaillée au burin, au ciseau, au stylet, à la plume _ michel-angelesque ! sur la blancheur du marbre chaleureux, en fusion (en sa merveilleuse fondante autant que consistante plasticité…) de vos mots ! _ d’exigence artiste ! cf le « en espalier » de la taille des arbres des vergers de Saint-Léonard !)

    de votre « monde« ,

    …

    cher Christophe,

    celui qui jaillit et sourd de votre écriture _ et « le style, c’est l’homme même » ! _ :

    …

    en une densité qui continue d’échapper _ et donner à profusion : en votre générosité (« cornucopienne » ! donc…) d’auteur-écrivain : oui, vous l’êtes ! _ fruits, fleurs, feuilles, rameaux _ eh ! oui ! _, branches et frondaisons splendides, caressés (et soulevés) par le vent et la lumière , dans l’univers d’en-haut,

    et racines et radicelles (à champignons !), dans l’univers « souterrain« , ou d’en-bas, dans le terreau et le terrain et le territoire :

    …

    tous, frémissants qu’ils s’agitent (et que vous percevez ! si merveilleusement, en votre écriture !)

    …

    _ tel Lucrèce ;

    je n’ai encore rien dit (quelle faute ! mille pardons !) de ce que vous en faites, aux pages 86 :

    …

    « j’entends la pluie d’atomes chantée par Lucrèce« 

    …

    et 87 : « plus rien ne compte que les entrechoquements d’atomes, ces écarts et pas de côté (oui ! le clinamen décisif !) qui sont tout à la fois la genèse et l’apocalypse (en effet : « à la fois« , oui ! d’un seul et même mouvement, en la richesse infinie de ses métamorphoses rebondissantes complexes !), le début et la fin (l’alpha et l’oméga !), toutes choses mêlées, confondues dans la même (giboyeuse !) pluie fine de printemps« 

    …

    (celle-là même rencontrée, avant-guerre certainement, par la merveilleuse Marie-Lou, elle, à la page 60 du récit de sa nièce Thérèse Gandalonie, en ce que cette dernière nomme, avec tant de justesse, une de ses « heures enchantées » (jusqu’à donner son titre au « chapitre troisième » : « Les heures enchantées« ) :

    …

    « elle _ Marie-Lou, donc _ avait fini par pénétrer pourtant dans la lumière, par se glisser (voilà ce qui est requis de nous, vivants humains : ce banal, mais décisif geste de courage ! que tant, telle la mère de Thérèse, se refusent, eux, rigidement, d’accomplir !) dans le ruissellement dansant du spectre. Le monde s’était replié, resserré sur lui-même ; tout n’était plus qu’entrechoquements, retombées erratiques et joyeuses (mais oui ! car la joie « est«  spacieuse ; cf Jean-Louis Chrétien ! en son décisif La Joie spacieuse _ essai sur la dilatation : je le recommande éminemment !) de petits grains de couleurs. Lou s’abandonna, la bouche ouverte, prise d’une envie folle de courir et de crier, de chanter sa joie et sa peur, et incapable d’articuler un son, de faire le moindre geste, offerte (oui ! telle une Danaé à la pluie d’or…) tout entière (oui !) à la pluie lumineuse qui s’enroulait autour d’elle (magiquement et naturellement ! les deux vont de pair : et le poète le « voit«  ! telle la Thérèse du livre de Christophe !!!), qui l’enlaçait, la pénétrait comme l’eau la terre meuble, l’entraînant corps et âme (oui ! et elle ne l’oubliera plus !) dans une ronde où elle se démultipliait (voilà : en se dépliant…) à l’infini et finissait (se décentrant ainsi de son « quant-à-elle-même » trop social-bête, en se livrant à cette altérité !) par se perdre ( bien heureusement ! une grâce !) de vue«  (pour se déployer « corps et âme« , donc, à jamais…) ;

    …

    ensuite :

    « pas un bruit, si ce n’est le glou-glou des rigoles, le travail obscur, l’odyssée invisible de l’eau, le lent ruissellement, la lente traversée des épaisseurs d’humus vers le silence étale des nappes phréatiques«  : ce bonheur d’écriture et de vérité-là se savoure à la page 61 de La Grande Sauvagerie…),

    …

    « plus rien ne compte que les entrechoquements d’atomes, ces écarts et pas de côté

    qui sont tout à la fois la genèse et l’apocalypse, le début et la fin,

    toutes choses mêlées, confondues dans la même pluie fine de printemps, donc

    …

    _ je reprends ici l’envol du récit de Thérèse, cette fois (après celui _ que Thérèse rapporte, en sa mémoire, ou plutôt évoque et reconstitue, avec, aussi, ses nouveaux mots à elle… _ celui de Marie-Lou, avant-guerre, elle, à la page 60) de Thérèse, cette fois, et maintenant !, la plume à la main de ce livre, à la page 87 :

    …

    « ce livre que vous lisez, dont je suis tout près d’écrire le dernier mot« , dira Thérèse Gandalonie à la page finale de La Grande Sauvagerie, page 154… _,

    …

    de celles (ces « choses mêlées, confondues dans la même pluie fine de printemps« , donc)

    qui exaltent, libèrent toutes les odeurs, tous les parfums (et aussi les saveurs) de la terre,

    une petite pluie pénétrante (et fécondante !) qui contient en elle (oui !) l’infinie diversité des formes et des existences » _ eu leur incessant jeu (tant héraclitéen qu’ovidien !) de « métamorphoses«  tant obscures, immergées dans la nuit ou reléguées dans l’ombre, que luminescentes : il faut apprendre, aussi, à les recevoir et accueillir, au lieu de les nier et refuser, dénier, pour savoir en toute simplicité, et vérité, les percevoir !.. ;

    même si la nièce Thérèse a semblé, un temps, moins habile ou douée pour cela que sa tante (ni Decay, ni Gandalonie, en son enfance des « fonds humides« , elle ; voire des « fosses à purin« , dont elle s’extrait et s’extirpe, « grimpée sur le talus », déjà, page 57…) Marie-Lou ;

    …

    Thérèse ayant dû, elle, passer par, et accomplir quelques larges détours : tant dans l’espace et le temps (l’histoire autant que la géographie) que dans les « curiosités«  (toujours singulières) d’une culture, ultra-fine, incorporée peu à peu, dans l’éclairement patient de quelques lumineux livres ; encore lui a-t-il fallu, aussi, oser s’essayer à l’exercice (insu ! pour commencer) de bien, bien les lire… _ :

    …

    comme je vous suis, cher Christophe,

    en ce lucidissime lucrécianisme !..

    …

    qui n’est pas sans m’évoquer aussi l’enchantement « électrique«  si follement généreux et déployé d’un Walt Whitman ! en son magistralement magique Feuilles d’herbe !.. ;

    et fin ici de l’incise lucrécienne ! _,

    …

    tous

    (fruits, fleurs, feuilles, rameaux, branches et frondaisons splendides, caressés, et soulevés, par le vent et la lumière, dans l’univers d’en-haut, et racines et radicelles (à champignons !) continuant leur poussée, dans le monde inverse d’en-bas) _  je reprends et poursuis pour l’achever enfin ma propre phrase ! _

    frémissants qu’ils s’agitent,

    parties prenantes, et combien ! _ on l’a perçu _, du circuit de la vie,

    et féconds…

    …

    Merci ! de tout cela ! Christophe…

  • L’exploration « inspirée » de Jean-Louis Schefer de son goût des « portraits »

    J’ai achevé hier soir la lecture _ pas de première facilité ; il m’a fallu pas mal m’accrocher, parfois, pour poursuivre… ; le livre n’étant pas tout à fait « fait pour le lecteur » : très indirectement seulement ; car c’est avec soi-même (= lui-même) que l’auteur d’abord s’y « explique« , déplie, déploie, découvre un peu, ou beaucoup… _

    j‘ai achevé hier soir, donc, la lecture de « La Cause des portraits » de Jean-Louis Schefer,

    …

    livre que m’avait vivement conseillé son éditeur _ aux Éditions POL _ Jean-Paul Hirsch,

    au café Lavinal, au village de Bages, le jeudi 11 juin dernier,

    lors de la remise « ensoleillée » _ un pur moment de grâce _ du Prix Lavinal à Nathalie Léger, pour son magnifique « L’Exposition » :

    sur lui, cf en priorité mon article du 15 juin (plutôt que celui du 14 ou celui du 17) : « la jubilante lecture des grands livres : apprendre à vivre en lisant “L’Exposition” de Nathalie Léger » ; ce grand livre, très vif et incisif, très aéré (court : de 157 pages toniques !), méritait au moins trois articles pour le « fouiller » un peu ; et « débattre » un peu avec lui : ce à quoi je m’essaie en ce blog…

    …

    Le livre de Jean-Louis Schefer est d’un autre « tonneau« , lui :

    199 pages de phrases parfois infinies de recherche de l’énigme de soi _ aussi et surtout peut-être comme « auteur » (de livres sur des « tableaux« ), et selon certaines « musiques«  ; même si c’est on ne peut plus modestement ; et non sans beaucoup d’ironie, vraiment, à l’égard de soi : Jean-Louis Schefer s’appliquant régulièrement au cours de son enquête la métaphore (kleistienne ?..) des marionnettes _,

    en creusant, avec bien de la cocasserie parfois _ comme un canari un os blanc de seiche (cf la réjouissante description du jeu des « deux infectes canaris » de la « couturière Carabosse«  de la rue Le Marrois, page 106) _, tout ce que peut offrir l’effort de la mémoire,

    à quelques soixante années de distance (de l’été 1947 ou 1948), pour le principal de ce « travail« … ;

    …

    mais l’enquête tire,

    et en vue de l’ »essentiel«  _ pour un jeune auteur de 70 ans : il est né le 7 décembre 1938 _,

    les « ficelles » (de « marionnettes » _ à la Kleist, donc…) de toute une vie,

    de son « éveil« , surtout, _ alors et longtemps resté confus, tout ensommeillé qu’il demeurait : encore immergé dans « la nuit« … _ à ce qui devait se révéler une « vocation » (au déchiffrement de « portraits« …)…

    …

    Ce travail d’enquête ayant, forcément _ comme pour tous les plus grands livres : Montaigne, « Les Essais«  ; Shakespeare, « La Tempête«  ; Cervantès, « Don Quichotte« … :

    tous combien plus auroraux que crépusculaires en leur « lumière«  ! _,

    quelque chose de « testamentaire« 

    en sa vivacité inspirée…

    …

    L’excellente émission de Frédéric Ferney « Le Bateau Libre » du 11 juillet 2009 (la sixième) consacre treize minutes à une très instructive interview de Jean-Louis Schefer sur ce livre ;

    accompagnée, dans la marge, sur le site du « Bateau Libre« , de cette très judicieuse citation (à la page 197, je viens de la retrouver…) de « La Cause des portraits » :

    …

    « Qu’ai-je jamais eu de plus précieux et quel trésor

    _ voilà ! _

    plus sublime ou mieux caché que ces images et scènes suspendues et qui sont désormais dans ma vie le centre vide

    _ oui : d’un maelstrom _

    et l’énigme infinie

    _ et en cela infiniment fascinante _

    vers laquelle

    _ voilà la direction ! _

    je me déplace

    _ et œuvre _

    sans le savoir

    _ jamais assez : on tourne encore autour, en tentant de s’en approcher, en « cabotant«  comme on peut : par l’écriture en acte… _,

    comme si un fil

    _ celui, kleistien, des marionnettes _,

    une malice

    _ qui fait trébucher _

    du chemin, un vice du temps

    _ un clinamen lucrécien ! Jean-Louis Schefer l’évoque lui-même une fois, page 189 _

    me contraignaient

    _ encore et toujours _

    à arpenter

    _ un terme kafkaïen, cette fois, in « Le Château » et « Le Procès«  : autres chefs d’œuvre de la plus haute volée du comique ! cf l’article de mon ami Vaclav Jamek « Les paradoxes de l’humour« , in le n° 415 du Magazine littéraire, en décembre 2002 _,

    peser

    _ la source et l’acte même du « penser«  actif ! _,

    mesurer et manier

    _ cela demeure toujours à réaliser, en effet : de main d’homme… _

    cette matière et cette boue

    _ »homme«  provenant d’« humus » (et de l’humilité)… _

    dont, certainement, je suis fait, ou les bulles de savon

    _ thème de choix, enfantin et ludique, de ces « Vanités«  hollandaises, souvent sublimes, que Jean-Louis Schefer a pu contempler dans les musées du pays d’Almelo et d’Hengelo, ces petites villes et villages découverts, eux, en ces vacances de 1947 ou 48… : « Hengelo, près de Almelo, au nord d’Arnhem, de Deventer, dans la province d’Overijessel, au milieu d’une plaine basse très abondamment irriguée, coupée de routes, de canaux, semée de boqueteaux de trembles, très légers, et de sapins bas, ne montant jamais très haut dans le ciel mais plutôt, de temps en temps, secoués par le vent, rincés par la pluie qui laisse le ciel régulièrement balayé, rafraîchi et où ne monte jamais une trop grande chaleur«  (page 56) _

    les bulles de savon, donc _ telles celles du souffleur de Chardin ! et celles de l’enfance rêveuse décrites aux pages 22 et 23 : en « cette physique d’eau savonneuse et de poussières dansantes aux rayons du soleil« … _,

    soufflées dans des pailles, dont la nacre irisée emporte avec elle les petits visages d’un carnaval de sucre« 

    _ mais dont quelque chose aussi s’est conservé : en quelle « espèce de liquide conservateur ? » (page 25) :

    …

    c‘est la tâche de ce livre d’« exploration«  fervente et inspirée, tout autant qu’ouverte à l’improbable,

    de le (re-)« mettre à jour« , en quelque sorte,

    avec délicatesse, patience dans l’attention aux plus improbables et inaperçus « détails« ,

    et, aussi, une étrange féconde force…

    …

    Le second et avant dernier chapitre du livre, « La Nuit« 

    _ il va de la page 169 à la page 193 ;

    le premier, « Les Voyages« , de la page 9 à la page 168, est la « matière«  même (de sortie de l’« enfance«  et d’initiation à ce qui serait une « éducation esthétique« … : l’expression se trouve page 13 : « mon éducation est esthétique« …) des souvenirs recherchés et « travaillée« , ardemment, en ce livre… ;

    et, l’ultime « Cause des portraits« , est lapidaire : 5 pages à peine de conclusion, et toute provisoire ! _

    creuse la réflexion sur ce face-à-face _ à soixante-dix ans : l’âge était donc venu, cet hiver 2008-2009 de l’écriture fervente de ce livre… _ en un mouvement tournant, à nouveau, de passacaille (ou chaconne) :

    je lis, page 177, ceci :

    …

    « Est-ce pourquoi avançant pourtant

    _ mais justement !!! _

    dans mon âge

    _ le « dans » doit être pris au pied de la lettre : « dedans« … _,

    je marmonne aujourd’hui

    _ jours de l’écrire ; et du penser ; et du « se souvenir«  en cherchant à « dé-chiffrer«  enfin un peu mieux ce qui fut « une sorte d’anabase«  (page 124) du rien moins que « Golgotha de l’enfance«  (l’expression se trouve à la page 191)… _

    ces toutes petites ritournelles

    _ cf l’usage deleuzien (dans « Mille plateaux«  et dans « Qu’est-ce que la philosophie ?« ) de ce concept de « ritournelle«  ici… _

    qui me tiennent dans leurs ficelles

    _ de marionnettes kleistiennes _

    et tirent mes bras

    _ d’agissant comme d’écrivant _

    comme si la toute première marionnette dans laquelle

    _ l’expression est, bien sûr, à relever ! _

    nous avons commencé

    _ ah ! les « commencements d’une vie«  ! n’est-ce pas, François Mauriac ? le très beau (et pas assez connu) texte mauriacien de ce titre est paru aux Éditions Grasset en 1932 :

    nous commençons comme « marionnette«  ;

    pour ne rien dire de ce qui suit et/ou continue ; en fonction des conséquences et des degrés d’un « éveil«  : certains (et bien plus nombreux que les seuls « Sept Dormants d’Éphèse«  !..) continuant probablement de bien dormir, profondément, toujours… _

    n’avait pas grandi

    _ du tout _

    et faisait battre notre cœur ; petites scènes, événements invisibles qui doivent

    _ selon leur logique propre, autonome _

    continuer de parler tout seuls sans mon concours ; ou bien musique dont j’entends la voix monter, et toujours la même : « Erwache Dich, ruft uns die Stimme«  ; la voix qui me relève la nuit, qui dit et chante : « Eveille-toi », qui ne vient pas en même temps que le visage. « Erwache Dich ! », sans doute parce que mon film n’est pas terminé

    _ peut-il l’être jamais ?.. _

    et les voix mal raccordées aux visages parlants »,

    page 177, donc…

    …
    Voici le passage, page 189, qui me paraît très éclairant _ pour des philosophes, du moins _ sur le clinamen qui préside à la compréhension par Jean-Louis Schefer de sa propre « anabase«  :

    …

    « Suis-je alors, comme par magie, affecté d’un retour du temps ?

    _ telle une question proustienne :

    mais est-ce seulement passivement ?..

    Est-ce justement son essence

    _ celle-là même du temps !

    mais y a-t-il « temps«  pour d’autres que des vivants-mortels ?.. _

    qui se constitue

    _ elle a donc une « histoire« , cette « essence du temps« … _

    ou devient visible

    _ phénoménalement, en quelque sorte, alors, et seulement ;

    ou secondairement :

    en une « expérience » plus ou moins ressentie ;

    et plus ou moins clairement ressentie, certes :

    que de degrés !..

    même pour un seul et même individu, en son parcours de vie… _

    non par une succession d’images, de scènes formant des souvenirs,

    mais comme l’économie de la mémoire

    _ même _

    tantôt imaginée comme un système d’épargne

    et tantôt comme une force ;

    et dont le fonctionnement mystérieux obéirait à l’espèce d’effacement fulgurant

    _ hors temps _

    du temps

    que me semble encore désigner le clinamen de Lucrèce :

    là et alors,

    qui ne désignent plus ni lieu ni temps,

    la chose

    _ si difficilement figurable en « images« , en « scènes« … _

    passe à l’état d’être atomique

    _ fondamentalement _

    sans n’être dorénavant plus assignable par aucun repère :

    elle est devenue la pensée même.
    Ce que la métaphore de Lucrèce m’avait semblé présenter comme l’équilibre d’une éternité d’un maintenant

    dans lequel le temps comme succession d’instants

    disparaissait ?« 

    …

    La réflexion se poursuivant à la page suivante, page 190 :

    …

    « Mystère essentiellement infantile des secrets du passé que nous gardons comme des secrets, sur lesquels des images auraient posé leur sceau

    _ bloquant provisoirement ou définitivement l’exploration des métamorphoses :

    page 116, Jean-Louis Schefer use de l’expression « le catalogue des métempsycoses« … _ ;

    et des images qui, tout comme dans les rêves

    _ avec leur « ombilic« … _

    tiennent la place d’un monde dans lequel il n’y aurait ni temps, ni figure.« 

    …

    Et l’auteur de s’interroger :

     » Quelle espèce de durée donner à ces images éparses et comme tissées d’allers et retours perpétuels

    _ car non seulement elles reviennent, mais nous aussi, nous n’arrêtons pas d’essayer de les  décrypter, à l’occasion, en l’impression d’« inquiétante étrangeté« , ou plutôt de « familiarité bizarre« , en nous heurtant régulièrement à elles, pour peu que nous soyons un peu curieux, et osions, tel Persée, affronter Méduse… _,

    comme par le mouvement d’un fuseau passant et repassant sous la trame ? Comment peindre ce brouillard

    _ mon propre « essai » porte le titre de « Cinéma de la rencontre : à la ferraraise _ ou un jeu de halo et focales sur fond de brouillard(s) : à la Antonioni«  : c’est dire si tout cela vient me « parler«  aussi… _

    et le mouvement de ces atomes dans leur chorégraphie

    _ tout d’abord _

    incompréhensible ?« 

    …

    Jean-Louis Schefer avance alors ceci :

    « Sans doute ne reste-t-il que des atomes ; sans doute aussi la mémoire nous contraint-elle au jeu d’une comédie

    _ cocasse, éminemment drolatique  ! le texte s’y déchaîne parfois, notamment à propos de remarques sur la vie familiale (au sein de laquelle le rôle de pivot de la mère de l’auteur, délicieusement croquée alors… : notamment en son catholicisme « passionné, intransigeant« , qui « doit sans doute nous laver des restes familiaux _ du côté paternel : des Schefer _ d’une fausse religion, le protestantisme, dont il est évident à ses yeux et dans son expérience qu’elle est d’essence mondaine«  (page 156), sans qu’elle en soit, non plus, jamais la dupe !..) _

    dont nous serions moins l’auteur ou le metteur en scène

    qu’un protagoniste d’occasion et de hasard,

    puisqu’à tel moment il nous faut comprendre

    (comme dans l’anonymat terrifiant des rôles où nous placent les rêves)

    que la mémoire était le dernier terme d’abolition du temps.

    Nous n’y faisons pas notre retour comme un acteur

    mais comme une chose 

    égalisée dans l’immense matière du temps

    _ l’expression est magnifique de justesse _

    qui vient de cesser,

    de perdre son rythme,

    de lâcher l’espèce de palpitation

    _ quasi toujours haletante, dans le temps subi _

    du destin ;

    comme rejetés sur la grève

    _ de la mer du Nord hollandaise, en l’occurrence _,

    au milieu de débris d’algues, de coquilles fossiles

    _ si nous atteignons par là un temps plus cosmique,

    non plus décompté en heures, minutes et secondes,

    c’est précisément parce que la mémoire nous fait revenir là

    et tels que nous avons cessé d’être :

    chose à peine,

    empreintes déjà fossiles portées par un autre temps que nous ne savions pas exister

    parce que son ordre n’était que le mystère continu et inapparent de la vie,

    du tableau des phénomènes

    et du déroulement des événements.
    Mais peu de choses passent au tableau,

    bien peu organisent des scènes,

    presque rien n’entre en composition dans une histoire.

    …

    Ainsi

    _ cependant, pour peu qu’on y prête quelque attention et qu’on s’y « focalise« , à contresens des « brouillards«  et des « vues brouillées » où tout dérape… _

    le Golgotha de l’enfance,

    l’aquarium absent

    _ refusé par la mère _

    qui n’a fait qu’alimenter des rêves de poissons captifs,

    ainsi les poussières

    _ lucréciennes : c’est toujours du clinamen qu’il s’agit là… _

    d’un rayon de soleil« ,

    page 191…

    …
    Le résultat, c’est,

    pages 93 et 94, que

    « ces souvenirs _ retrouvés _ ne sont plus miens

    que parce qu’ils sont toute l’attente, dont je suis alors saisi

    _ et « inspiré » !.. en deux mois d’écriture frénétique et sans rature !.. _,

    du style (de la partition, de la musique entière)

    dont je suis désormais la seule possibilité

    _ d’où la mission testamentaire aurorale, bien plus que crépusculaire !

    Ils sont miens parce que sortant du paradoxal anonymat des rêves,

    c’est encore moi tel que je puis me figurer comme le paramètre d’inconnu qui s’ajoute, chaque seconde, au monde

    _ tel un point de vue singulier, monadique (à la Leibniz de « La Monadologie« )…

    Sentant comme un regret, un remords, mesurant une espèce de retard de figure et de langage touchant la vie même

    _ en son flux jaillissant et fécond _,

    je vais doter d’un style ce qui n’est que ma _ forcément modeste _ participation au monde.
    La naïveté de mon langage, la légèreté de ma croyance au monde et ma foi inébranlable en l’existence inexpliquée des autres,

    en somme le besoin même de l’enfance,

    arrangeront tour à tour des tableaux,

    des récits,

    des raisonnements » _ en une œuvre un peu variée, somme toute : mais autour d’un même pivot… Pages 93 et 94…

    …
    Voilà.

    « Je n’ai fait toute ma vie que chercher une seule image

    et recopier mille tableaux

    qui m’ont appris la patience, une délicatesse de touche, le soin des détails,

    à recopier des scènes ou des paysages dont le silence, enfin, était toujours

    moins l’attente d’une action imaginaire

    que celle d’une musique _ la musique des sphères, dont se rapproche un Bach... _ jusque là jamais entendue.

    Les études, latin, allemand, grec, philosophie,

    les livres

    n’ont été que le passe-temps de cette tâche toujours plus urgente

    comme si ma vie, jusqu’à maintenant, avait dépendu,

    et le seul salut dans une guerre qui n’aurait jamais pris fin,

    de l’amitié des Chardin,

    des tourments d’une âme du Greco,

    de la dernière sérénité bleue de Matisse,

    tous ceux avec qui, je crois, j’ai appris la musique la plus secrète« , pages 34 et 35.

    …

    Et le catalyseur-« introducteur«  (= « initiateur«  : il en faut !) de cette découverte existentielle fondamentale

    fut la rencontre, en un train filant vers la Hollande, en 1947 ou 48, de Françoise,

    bientôt, aussi, « fille de Dieu » (page 37) ;

    « épouse du Christ« , elle lui dira alors (à Lisieux) : « reviens me voir, je ne m’appelle plus Françoise« , page 38.

    …

    L’école :

    « La petite vie de laboratoire qu’impose l’école ne réussit qu’à découvrir, comme levant le coin d’un voile, un monde de frustration, sans beauté, sans nuances _ qualitatives _, sans intelligence _ c’est grave ! mais combien juste, hélas, le plus souvent !.. _,

    inaugurant la séparation dramatique de l’intelligence et de la sensibilité,

    ruinant au nom d’une définition obtuse de la réalité _ galiléo-cartésienne (+ Adam Smith…) _ le génie d’intuition que nous portions en nous ;

    et que seule la rêverie forcenée nous permet, des années durant _ par la suite !!! et obstinément… _ de maintenir vivant ou de nourrir« , page 144.

    …

    Car l‘ »enseignement de la réalité«  que pratique l’école « restera sans prise sur la pâte de rêves dont nous avons, tous plus ou moins _ cf Shakespeare… _, été façonnés« , page 153…

    …
    Ce que Françoise lui fait alors découvrir,

    ce sont les « objets vrais, des objets infinis dont la peinture et la musique seraient le reposoir« , page 165…

    …

    C’est que « le monde commence alors _ dans l’enfance _ par être sentimental : sans la rudesse du besoin, sans le tourment du désir, il est _ ce monde pour nous, en effet _ une partition sentimentale

    sur laquelle toutes sortes de choses décident de nos attachements fantômes

    à travers lesquels nous espérons

    _ avec plus ou moins de succès, en nos « rencontres » singulières : notamment d’œuvres d’art… _

    une lumière plus grande et plus douce, une musique plus éternelle«  _ fondamentale, page 181.

    …

    Un livre initiateur d’expérience vraie !

    que cette « Cause des portraits« 

    de Jean-Louis-Schefer…

    …

    A suivre ! Un deuxième volume devant poursuivre la réflexion…

    …

    Titus Curiosus, le 14 juillet 2009