Étiquette : comédie

  • Et maintenant au tour du chapitre « Max und Moritz, et ma mère », ou la remontée à la toute première source, en novembre 1942, du somptueux réalisme tragico-hilarant d’Hélène Cixous ; parce que « Guerre est le combustible de la littérature » et « l’écriture, c’est la guerre » ; ou le désopilant hyper-réalisme du tragique cixoussien…

    En mon article d’hier dimanche « « ,

    j’ai commencé à anticiper, par une citation un peu développée, ce que déploie, de la page 94 à la page 112, le chapitre « Max und Moritz, et ma mère« , et qui va, au passage, donner mine de rien au livre son titre : « Et la mère pond vite un dernier œuf » : son caractère formateur, sans le vouloir de la part de la mère-montreuse-de-marionnettes et narratrice aussi d’onomatopées significatives, ventriloquant les personnages de Max und Moritz de Whilelm Busch pour distraire ses deux enfants, Hélène et Pierre, des bruits terrifiants de la guerre au dehors de leur appartement du deuxième étage du 54 de la Rue Philippe à Oran, au mois de novembre 1942…

    …

    Et re-voici donc ce passage in fine décisif pour le titre élu et retenu par l’autrice de ce livre-recueil :

    …

    « J’ai commencé à réfléchir _ à l’âge de 5 ans, déjà _ sur les mystères du texte et les secrets _ des charmes envoutants _ de la littérature, rue Philippe à Oran pendant la guerre, en suivant ma mère en visite chez ces vauriens de Max et Moritz. Moi qui hurlait quand on me donnait l’ordre de manger un peu de poulet, une rareté précieuse sur une table famélique, je dégustais avec ravissement les vers suivants _ de Wilhelm Busch _ :

    Hahn und Hühner… Coq et poules avalent l’hameçon

    Les voilà pendus à la dure branche de l’arbre

    (…)

    Le cou des quatre pendus s’étire démesurément, leur chant s’angoisse également. Et ce qui me fait mal à crier me séduit par la musique des mots _ voilà ! de l’importance du jeu infiniment charmeur des signifiants sur les signifiés, et qui plus est dans la confrontation d’une langue à une autre… Les poules meurent en chœur, rime rime avec crime, les vers tapent du pied. J’avais beau hurler d’angoisse jusqu’au ciel avec les poules _ en passe d’être, sur le champ, massacrées : c’était en novembre 1942, à Oran, 54 rue Philippe, qu’Hélène, 5 ans, écoutait ainsi sa mère jouer-incarner en marionnettes confectionnées de sa main les contes tragico-archi-comiques de « Max und Moritz » (1865) de Wilhelm Busch (1832 – 1908)…  _, en tant qu’œuf  _ sic ! _ j’étais contente que ma mère ponde vite une dernière fois » : des bombes pleuvant alors dru, ce mois de novembre 1942, lors de l’Opération de libération Torch, sur Oran.

    …

    Et à la page 104, encore ceci qui éclaire encore d’une rincée, une louche, ce titre du recueil :

    …

    « Dans sa chambre ma mère centenaire _ Eve Klein (Srasbourg, 1910 – Paris, 2013) mourra le 1er juillet 2013, âgée de 103 ans  _ ne lit plus que Max und Moritz. Elle se prend pour une poule prête à _ et près de _ trépasser. Mais il y a dans ces images insupportables _ de Wilhelm Busch _ de quoi la faire pondre de rire.

    Ce que m’apporte _ me révèle _ Wilhelm Busch : le rire dans l’horreur »…

    …

    …

    Ce nouveau chapitre-ci s’inscrivant parfaitement, lui aussi, à son tour, dans la veine auto-explicitante _ mais en rien, surtout pas, didactique : tout vole et rit ici…  _  de l’œuvre entier _ et c’est considérable ! _ d’Hélène Cixous, que constitue ce recueil d’apparence a priori un peu composite de 11 textes-chapitres _ selon la présentation même de l’éditeur, en note d’avant-propos de précaution, à la page 9 du livre _, en en présentant le caractère comico-tragique…. 

    …

    …

    Voici le début-cadre de ce récit, aux pages 94-95 :

    …

    « Dehors, c’est la guerre. Après l’alerte de la nuit les sirènes ont lancé leurs youyous dans l’air noir percé de feux de Bengale de la DCA _ des troupes vichystes qui tiennent la ville et ses forts _, la Ville _ d’Oran _ fait encore l’escargot, il n’y a personne dans les rues, sauf les jeeps. Dedans _ dans l’appartement du deuxième étage Cixous-Klein-Jonas du 54 rue Philippe _, il fait donc chaud et tendre, comme si l’on venait de naître, le monde est un gâteau encore tiède, l’enfance _ Hélène a 5 ans et son petit frère Pierre tout juste 4 _ c’est le paradis encerclé par la mort, un délice. Désormais il y aura toujours _ voilà ! à vie… _ pour mon for intérieur cette terre à deux univers. Hier mon frère _ petit Pierre _ a été écrasé par une jeep sur la Place d’Armes, et il n’est pas mort. Il a été couronné petit malade principal _ à dorloter _ de la maison. C’est pour lui que ma mère devient d’un jour à l’autre metteuse en scène, auteur de théâtre et Grand Maître du Livre _ qu’elle interprète pour ses enfants. Alors elle crée. En premier lieu, elle fabrique l’homme. Puis la femme. Ce sont des marionnettes qui ont la dimension de sa main. Le peuplement croît vite. Le théâtre du monde est dans la chambre. Entrent tous les personnages de Shakespeare et des Grecs, parmi lesquels plusieurs paires de Roméo et Juliette, un Hitler complet un seul, deux professeurs avec lunettes et sans, une concierge avec balai pour balayer les débris des personnages _ battus et abattus _, une Bécassine anti-Hitler, et en haut de l’affiche Max et Moritz, sacripants, et désormais nos éternels inséparables. Les tréteaux, c’est le pied du lit du blessé. Le répertoire est bilingue, en vedette l’allemand et le français, compères lurons, joyeux larrons, l’un parlant l’autre, avec l’infime sel d’un accent, l’un tirant la langue à l’autre. Et la voix grave de Maman. Ce fut alors que Maman nous présenta le Créateur de la Littérature. C’est un Satan pour enfants, un dieu moqueur, un savant, un satyre, un généalogiste de l’amorale, et ce fabuleux philosophe-artiste, chantre de l’art pour lard, ma mère, qui l’a eu pour pédagogue, l’appelle Wilhelm Busch, dans sa langue. Dans notre langue il s’appelle Vilaine Bouche. Qu’est-ce qu’il y a dans un nom ?

    Je dois tout _ confie ici Hélène écrivaine _ à Wilhelm Bouche, tout ce qui fait le brouet enchanté. Dès qu’on l’a goûté il transfigure la réalité en littérature. Qui en a pris une louche au premier tour, en aura sur la langue, et donc jusqu’à la cervelle, le piquant, le souffle, la recette, les mots et clés de la littérature, jusqu’à son dernier jour _ voilà, voilà. Wilhelm Bouche c’est Rimbaudelaire interprété _ voilà : joué et incarné _ par ma mère au 54 rue Philippe à Oran, c’est-à-dire , avec une pincée d’accent allemand volontaire, Reinbotdelehr. Saint démoniaque, Busch est le chroniqueur sans peur ni proche des malheurs et méfaits de la petite humanité. Il en montre tout le mal possible. Le monde entier est un cirque, pense-t-il et einszweidrei, en un mot tous les maux, comme le dit l’allemand, berceau linguistique du génie d’Einstein, celui qui fait d’une pierre Ein Stein à tous les coups _ qu’est-ce qu’il y a dans un nom ? _ en piste ! et tout un peuple de benêts, de petits monstres, de maltraités, oncles, tantes, animaux, bourreaux, se presse dans ses spectacles en vers et en images  » _ voilà le décor splendidement reconstitué et planté.

    …

    Et le récit continue ainsi page 96 :

    …

    « La cruauté est la clé de l’homme _ nous y voici donc… La vengeance est un pain quotidien. Bons sentiments : zéro _ éliminés à plate-couture. Chacun est armé contre la justice avec les moyens du bord. On vole. Un dos tourné : on saute sur l’occasion. Une mare ? On y noie ce monsieur, ou cette demoiselle. On mord. On meurt à qui mieux mieux et pas n’importe comment.

    (…)

    Max et Moritz, nos affreux petits camarades, sont à tort et à tue avec tout ce qu’ils peuvent zigouiller sans distinction de sexe ou d’espèce, pas une poule _ tiens, les voici déjà… _ qui échappe à leur jubilation, jusqu’à ce que leur propre mort s’ensuive. Après tout, ils ont eu droit à bien des pages, au suivant !«  _ et c’est bien sûr désopilant.

    …

    Et pages 97-98 :

    …

     « Il n’y a rien à manger, dit ma mère _ ce mois de novembre 1942 à Oran _, sauf des vers. Tout le monde se régale. Ce qui est étrangement étonnant, c’est que, la bouche pleine de vers et de côtelettes de chien, on pouffe de rire de ces horreurs _ voilà. La littérature, c’est ça ? Avec la même scène, Euripide me tire des frissons, avec Sophocle je pleure, Busch me fait rire aux larmes. Comment expliquer cela ? _ et dans le jeu de la prose d’Hélène Cixous sans cesse ces modes et styles en permanence se chevauchent et rebondissent, pour notre formidable jubilation !..

    _ Demande à ce convive familier. C’est le jeune Sigismund Freud. Lui aussi est un élève _ lecteur fervent _ de Wilhelm Busch.

    C’est en suivant les farces atroces de Max et Moritz que le lycéen a fait l’expérience des mystères de la Prime de Plaisir. Où l’on peut jouir, sans culpabilité, de tout ce qui se moque de tous les commandements. Sans Busch, pas de psychanalyse, Les pulsions s’en donnaient à chœur joie chez les deux Bösenbuben, Max et Moritz Vilains Vauriens nos semblables nos frères. Pour les enfants c’est un festin. Le Chef  Busch, c’est Homère pour les petits, à chaque chant son jet de sang ». 

    …

    …

    Et c’est ici, à la suite immédiate de ce passage, que prend place, pages 98-99, la longue citation déjà donnée en mon  article précédent, de la pendaison des poules, et le dernier œuf vite pondu de la mère, qui va donner son titre plutôt comique à l’ensemble du recueil…

    …

    …

    Puis :  « dehors c’est toujours une autre guerre. Bang ! dehors ! Plump ! Platsch ! dedans ! La fin de Max et Moritz c’est La Colonie Pénitentiaire _ de Kafka, mais lui aussi est d’un constant monstrueux irrésistible comique !.. _ pour écoliers du primaire, la machine à débiter les polissons est nettement plus rapide que l’invention sophistiquée de la colonie, car elle est adaptée à l’économie libidinale toujours hâtive _ certes _ des criminels de sept ans, ceux qui tirent la langue aux passants, torturent les animaux et passent d’une farce à l’autre les deux poings dans l’aine. Et ma mère en fouettant Busch avec Rimbaud, écrit l’aîne avec un h au crayon _ dans le livre même.

    Quand dehors ça canarde et dedans ça rime avec poignarde, que la mort est Herr Tod, le voisin au balai impassible, c’est la première comédie de ma vie _ à 5 ans. C’est une tragédie. Qu’une tragédie soit une comédie, c’est une tragédie. Qu’une comédie soit une tragédie refoulée, Wilhelm Busch le formule ainsi : « Das Gute _ dieser Satz steht fest _ / Ist stets, was man lässt  » Comment traduire lässt ? se demande ma mère« 

    …

    Et le texte se poursuit, page 100 :

    …

    « Ma mère lit Wilhelm Busch acrobatiquement. Jongle un mot avec un moqueur prochain. Avec oreille et énergie. Les vers militent, les bombes tonnent. Cravachés par sa voix grave les sons courent après les sens. L’allemand sautille avec une gaieté de chat botté. A tout moment il peut se retourner en français. Quel plaisir quand les frontières violemment barbelées en « réalité » se trouvent allègrement déjouées par des accords de coopération linguistique. Entre êtres vivants, les parlers sont naturellement translingues, ainsi s’ébattait Wilhelm Busch, il y a déjà plusieurs grandes guerres de cela, entre chien et humain comme entre allemand et français, on s’entendait bien en s’entretraduisant,

    « Alleh, Plisch und Plum, apport ! »

    Tönte das Kommandowort.

    Les vers français langourent moins, ils attrapent une certaine vigueur militaire que l’allemand leur inocule. Ces deux-là sont des compères, ils se foutent la paix dans la figure. Je n’imagine pas jouer l’un sans l’autre. L’horrible est pire s’il est furchtbar, la catastrophe est trochaïque. Ach ! Comme la mélodie d’une langue nous embobine _ dont acte.
    A Oran sous la guerre, sous la musique de ma mère, j’en ai fait l’expérience, tout ce qui ne peut pas se dire, peut se dire : il suffit d’
    écrire, c’est-à-dire traduire, ce qui ne peut pas se dire en français peut en s’étrangeant se faire entendre autrement outrallemant.

    Avec ma mère, « traduire » n’aua jamais été que bondir en extraordinaire liberté, je veux dire « bondire », ne jamais parler en moins de plusdunelangue rire d’un mot avec l’autre, néologer à volonté, d’une trouvaille idiomatique faire deux coups de couleur, elle ne traduit pas, elle ne met jamais une langue au service de l’autre, il s’agit toujours d’une danse _ voilà : effervescente _, d’un pas de deux, d’un acccroissement de plaisir _ oui _, d’une taquinerie, d’une émulation, d’une prime de séduction, suis-moi ! dit le français à l’allemand, sois-moi (sois toi) aussi sûrement infidèle dit l’allemand aussi librement fidèlement _ file devant, plaisante-moi _ qu’un trapéziste à ses trapèzes, avec les petites difficultés jongle, elle ne traduit pas elle joue des deux  » : ça virevolte très effectivement, et c’est magnifique !

    …

    …

    Et un peu plus loin, page 102 :

    …

    « Tout se passe avec guerre. Pas de guerre sans résistance, sans guerre à la guerre, sans fuite, sans interventions de liberté, sans ruse. Et sans littérature. Pas de jeu de mort sans jeu de mot. Et pas de littérature sans les nerfs de la guerre, les énergies furieuses, les colères, et les révoltes contre les condamnations et les injustices. Guerre est le combustible de la littérature _ voilà, voilà. Ma mère ne connaissait pas Homère, mais elle l’était _ lire ici l’ »Homère est morte » d’Hélène Cixous, paru en 2014. A Osnabrück et environs c’était l’Iliade recommencée et par la suite pour ma mère, son peuple et ses familles, c’était l’Odyssée. La route est très accidentée, à chaque halte on perd des membres de l’équipage.

    A la fin ne reste que celui que le sort a choisi pour faire le récit des nombreux chapitres de la ruine _ le témoin ultime, s’il survit et témoigne. Puis le reste est silence« , page 103.

    …

    …

    Et page 108  :

    …

    « A Oran, faute de merles on mangeait les vers de Busch. Qui dort dîne, ma mère a appris le dicton et nous met au lit pour le dîner. Sans pain, sans beurre, mais pas sans Wilhelm Busch. (Cependant à Theresienstadt, la famille… sans son chien à manger, mais je l’ai déjà conté.)

    La vie est une fatalité d’ironie dramatique, un enchaînement de chances qui ébranlent le sens _ c’est superbe ! Nous sommes des mouches pour les dieux garnements, as flies to wanton boys are we to th’gods (ils jouent à nous tuer) ils nous tuent pour s’amuser. Comme le dit Wilhelm Busch. Il s’amusent à nous tuer.

    ça valait la peine que mon frère se fasse écraser par la jeep : à la fin on s’en tirait« .

    …

    …

    Quelle leçon ! et pas seulement de style !

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    Ce lundi 18 novembre 2024, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • La première de deux révélations majeures dans le stupéfiant CD de « L’heure espagnole » de Maurice Ravel par François-Xavier Roth et Les Siècles : l’éclatantissime talent du ténor Julien Behr…

    Dans mon article d’avant-hier 18 juin « « ,

    …

    je m’empressais de donner un lien à la magique vidéo (d’une durée de 3′ 21), captée lors de l’enregistrement du CD de cette « Heure espagnole » de Maurice Ravel et Franc-Nohain, sous la direction de François-Xavier Roth, dans le quintette vocal final de la dernière scène,

    magistralement servie aussi par cinq chanteurs d’un exceptionnel talent : la  mezzo-soprano Isabelle Druet (Concepcion : l’épouse coquette de l’horloger Torquemada), le ténor Julien Behr (Gonzalve : le bachelier poète), le ténor Loïc Félix (Torquemada : le mari horloger), le baryton Thomas Dolié (Ramiro : le muletier) et la basse Jean Teitgen (Don Inigo Gomez : le banquier) ;

    et sous la direction, aussi, du chef de chant Mathieu Pordoy

    _ à comparer, et c’est bien intéressant, avec le podcast (d’une durée, cette fois, de 3′ 06) de l’interprétation, considérée jusqu’ici comme de référence, sous la direction de Lorin Maazel, en 1965, et avec les chanteurs Jane Berbié (Concepcion), Michel Sénéchal (Gonzalve), Jean Giraudeau (Torquemada), Gabriel Bacquier (Ramiro) et José Van Dam (Don Inigo Gomez) : excusez du peu !.. Il leur a seulement probablement manqué, ce jour-là, le petit plus, un rien, mais qui fait toute la différence, de la patte d’un chef de chant aussi génial, oui, que Mathieu Pordoy… Et ce peut bien être à pareille aune-là qu’on peut mesurer par ici (Roth) et par là (Maazel) le degré de qualité, poétique et proprement magique, oui, de  l’exceptionnel talent de Mathieu Pordoy…

    …

    …

    Ma première révélation, pour ce jour, concerne le ténor Julien Behr,

    dont j’apprécie le talent superlatif, tant de comédien que de chanteur, dans le rôle du bachelier poète Gonzalve ;

    ansi que cela éclate merveilleusement en la superbe vidéo de ce magistral bouquet final…

    …

    Une miraculeuse leçon d’esprit _ français _ et d’intelligence _ la plus purement ravelienne… _ de comédie et de chant !

    …

    …

    Il n’est que de comparer la prestation donnée en ce CD-ci, avec la qualité formidable de clarté et de vie _ elles sont exceptionnelles ! _, avec les précédentes interprétations proposées, le plus souvent hélas bien confuses, et parfois même scolaires _ sans direction assez intelligente, ni fidèle à l’esprit si fin, et de Franc-Nohain, et de Maurice Ravel… _, jusqu’ici en la discographie ;

    du moins celles qui figurent en ma discothèque personnelle :

    …

    _ celle dirigée par Manuel Rosenthal, en 1944 _ en un CD Ina Mémoire vive _ ;

    _ celle dirigée par André Cluytens, en 1952 _ en un coffret Erato  _ ;

    _ celle dirigée par Lorin Maazel, en 1965 _ en un double CD Warner _  ;

    _ celle dirigée par Armin Jordan, en 1985 _ en un coffret Warner _  ;

    _ et celle dirigée par Stéphane Denève en 2014 _ en un CD SWD Music.

    …

    …

    Ce qui m’a incité à désirer très vivement approfondir ma connaissance des précédentes réalisations discographiques de cet excellentissime Julien Behr ;

    …

    comme, par exemple, son incarnation de Pelléas dans le « Pelléas et Mélisande » de Claude Debussy, sous la direction, déjà, de François-Xavier Roth, et avec Les S!ècles _ soit le triple CD Harmonia Mundi HMM 935352.54…

    …

    Mais aussi dans un récital d’airs français intitulé « Confidence« , soit le CD Alpha 401, paru en 2018 ;

    que je suis allé, illico presto, commander à mon disquaire préféré…

    …

    …

    Surtout quand je me suis aperçu qu’y figurait, tout au final de ce récital, une sublime interprétation _ l’écouter ici…  ; ou bien la regarder là…_ de la chanson de Charles Trénet, en 1936, « Vous qui passez sans me voir« …

    …

    La chanson préférée de ma mère (11 février 1918 – 27 octobre 2018)…

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    …

    Et demain, je développerai ma seconde révélation majeure, et cruciale !, d’après cette sublime vidéo du quintette vocal final de cette « Heure espagnole« , si magnifiquement dirigée en ee magistral CD…

    …

    …

    Ce mardi 20 juin 2023, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • En forme de gratitude envers la grâce de l’art merveilleux d’Emmanuel Mouret

    Cher Emmanuel Mouret,

     
    il me paraît bien normal que les créateurs puissent, de temps en temps, recevoir quelques témoignages de « joie » et « gratitude »
    de ceux qui ont reçu pareillement leurs œuvres…
     
    Et c’est bien de la « joie » que procurent vos comédies on ne peut plus sérieuses quant au fond des choses aussi magnifiquement abordé
    que dans « Un Baiser, s’il vous plaît ! »,
    ou ce merveilleux « Mademoiselle de Joncquières » : un chef d’œuvre !..
     
    À propos de celui-ci, 
    je dois vous dire que j’admire tout particulièrement à la fois celles des scènes, mais aussi ceux des dialogues, qui semblent être entièrement de votre cru,
    je veux dire ne reposant en tout cas pas sur le texte même de Diderot en son « Jacques le fataliste »…
    Avec quelle justesse les avez-vous ainsi imaginés et inventés, ces scènes et ces dialogues : le résultat est d’une évidence et vérité magiques !
     
    Et cela de façon à incarner extraordinairement lumineusement sur l’écran – et sans jamais la moindre lourdeur : tout ici virevolte ! -, ce qui n’est qu’à peine suggéré, très elliptiquement, par le texte même de Diderot.
    Chapeau ! C’est admirable de justesse… 
    Et Diderot, dont le récit manie habilement la vivacité malicieuse de l’ellipse (du récit de l’hôtesse, toute occupée et bousculée qu’elle est sans cesse par ses impérieux offices), n’aurait peut-être pas, voilà !, mieux fait…
     
    Comment avez-vous donc procédé pour parvenir à ce résultat, avec une si formidable évidence ?
    De quels textes, de quelles œuvres vous êtes-vous donc si merveilleusement inspiré ?
    Il est vrai que la langue du XVIIIe français est très souvent magnifique
    – et personnellement je porte au pinacle l’élégance pointue étourdissante de Marivaux…
     
    Et je ne parle pas de tout le reste de vos choix : les lieux de tournage, les décors, les costumes, les musiques.
    Et la magique direction des acteurs, bien sûr…
    Non plus que la géniale invention de l’amie-confidente (mais non complice) de la marquise ;
    ou la cruciale décision de changer ce nom de « Duquênoi » pour celui, noblissime, de « Mademoiselle de Joncquières » ; et d’en faire si justement le titre du film…
    Une grâce même advient là.
     
    Tout est ainsi parfait pour nous mettre immédiatement et continuement dans l’esprit de ce chef d’œuvre de Diderot qui a servi de base à cette histoire, au départ, de « saugrenu mariage »
    qui vient sublimement renverser les perfides manigances vengeresses sournoises de Mme de La Pommeraye, persuadée qu’elle était d’avoir idéalement réussi son coup :
    le furtif, à peine visible, mais bien perceptif mouvement de gorge que ne peut réprimer la marquise à l’ultime image du film étant le coup de grâce du puissant démenti que celle-ci se reçoit…
     
    Ou ce qui, dans le jeu d’échecs des volontés et des déterminismes, vient malicieusement déjouer les plus machiavéliques calculs…
     
    Voilà ce que je me demande, très admirativement, cher auteur…
     
    Et encore bravo pour cet extraordinaire travail de préparation et de réalisation.
     
    …
     
    Je n’ai pas encore eu accès au DVD de votre « Une autre vie » ;
    et je m’apprête à regarder, non sans impatience, celui de « Chronique d’une liaison passagère », accessible à partir du 24 janvier prochain.
     
    Mais j’aime décidément beaucoup votre jeu de variations sur ce thème auquel vous êtes fidèle, et qui vous réussit si bien…
     
    Ce vendredi 13 janvier 2023, Titus Curiosus – Francis Lippa
    …
    …
    P. s. :
    …
    et pour bien mesurer le génial apport cinématographique du film aux ellipses du texte de Diderot (et du très malicieux récit de la truculente hôtesse un peu pressée et bousculée, mais qui sait si pertinemment tenir en haleine et relancer la curiosité de ses deux auditeurs impatients…) en son « Jacques le fataliste et son maître« ,
    jeter aussi un coup d’œil à mes deux tout récents articles de lecture un peu attentive de ce texte si subtil et réjouissant de Diderot, les 8 et 9 janvier derniers :
    Un tel art du récit peut donc tout aussi bien être cinématographique, comme le montre ce décidément délicieux « Mademoiselle de Joncquières ».
    Voilà.
  • Qu’il y a couples et couples : sur « L’Art d’aimer » d’Emmanuel Mouret (suite de la méditation sur l’amour vrai, versus l’angoisse _ et aussi le déni et l’anesthésie _ de son absence…)

    En méditant sur la réalité-vérité (versus l’apparence-illusion-mirage ! ) des couples vrais du passionnant film-comédie L’Art d’aimer d’Emmanuel Mouret, c’est-à-dire Zoé-Jérémie, Vanessa-William, Emmanuelle-Paul, et peut-être, et même surtout (!) _ si nous assistons bel et bien, les 80 minutes de ce film, à la naissance-éclosion (oui !) de tels vrais couples : ce qui sera ma thèse ! _ Achille-sa voisine, et, plus encore, Isabelle-Boris,

    versus le faux couple, lui _ anesthésié ! _, d’Amélie-Ludovic (en dépit de l’incapacité tenace d’Amélie à l’infidélité, mais pour des raisons étrangères _ même si elle n’en a pas bien conscience _ à l’amour !..),

    …

    il me faut ici méditer et approfondir ce qui fait la particularité de la série _ à variations ! et son découpage en séquences… _ des premiers, les vraies relations d’amour,

    face au contre-exemple du second, le fait social du couple (en son anesthésie semi-volontaire)…

    …

    _ existe encore le cas de l’angoisse de l’absence d’un tel amour vrai : celle qui, en ouverture des variations du film, taraude (et peut-être tue prématurément) Laurent, le compositeur, qui désirait en vain aimer vraiment, en désespoir de la bonne rencontre !..

    Mais angoisse d’absence qui affecte aussi ceux des personnages en mal, plus ou moins conscient, de cet amour vrai ! Telle la patiente et réservée Isabelle. Et même l’adorable voisine d’Achille… Qui ne cultive jamais, aujourd’hui, le rêve secret de son prince (ou princesse) charmant(e) ?…

    …

    Ou encore ce qui distingue _ au-delà d’une doxa que l’on pourrait qualifier grosso modo « de gauche« … _ la générosité vraie d’une Zoé (à prêter son Jérémie _ in la séquence 1, « Il ne faut pas refuser ce que l’on nous offre« … _ à son amie Isabelle _ afin de lui « faire un petit peu du bien«  ; car « on peut faire du bien à quelqu’un même si on est amoureux d’une autre personne : c’est ça la bonté, la générosité, l’amitié en quelque sorte…« … _)

    de l’incapacité à la générosité, précisément ! _ en dépit de ses intentions exprimées, et en dépit, ou plutôt à cause de ce que l’on pourrait nommer, symétriquement, une doxa grosso modo « de droite« … _ _, d’une Amélie à l’égard de son ami Boris, et par rapport à son cher (et pas si tendre que cela…) époux, le très, très, trop affairé Ludovic _ in la séquence 3, « Il est difficile de donner comme on le voudrait« … ; et la (très remarquable) interprétation distanciée d’un Ludovic « ailleurs«  par Louis-Do de Lencquesain, est parfaite !)…

    …

    Et encore ce qui distingue la force (à toute épreuve !) d’un amour vrai _ le film teste ainsi la force des amours de Vanessa et William (in la séquence 7, « Arrangez-vous pour que les infidélités soient ignorées« …), ainsi que celle d’Emmanuelle et Paul (in la séquence 6, « Sans danger, le plaisir est moins vif« …), à défaut de mettre à l’épreuve la force de celui de Zoé et Jérémie : nous n’y assisterons pas ici ; les deux autres exemples devant suffire à l’exposé… _,

    versus la fausse force _ celle de l’incapacité d’Amélie à sortir de sa fidélité seulement convenue (de bourgeoise bon chic bon genre) à son Ludovic de mari… _ du non-amour _ un amour de couple conventionnel seulement… _ d’Amélie et Ludovic..,

    …

    c’est que dans le cas des amours vraies

    où s’entend sonner clair et fort la fameuse « musique particulière » _ ou plutôt « singulière«  ! _ « au moment où l’on devient amoureux » _ mais ensuite aussi, et c’est là sa puissance ! ; en particulier au moment des « épreuves« , ou aussi des « expériences«  ! _ évoquée par la voix-off (de Philippe Torreton _ pour nous donner à entendre, non sans beaucoup d’humour, la voix forcément grave du point de vue, surplombant, de Sirius !.. _) à propos de l’absence d’amour un tant soit peu vrai et substantiel

    _ n’allant guère plus loin hélas, dans le cas du malheureux (bien que beau : trop beau ?..) compositeur Laurent  : un romantique !, que quelques minces « bribes« , ou ersatz, d’amour ; et qui n’ont donné lieu, en le travail de composition du musicien que celui-ci est, qu’à « deux-trois notes » ou « à peine plus…«  de musique, au lieu de la pleinement belle  « mélodie«  ardemment espérée et attendue mais en vain de lui en sa trop brève vie… _ ;

    …

    à propos de l’absence d’amour un tant soit peu vrai et substantiel,

    absence douloureusement ressentie de la part du compositeur Laurent, en la séquence 0 d’ouverture du film, « Il n’y a pas d’amour sans musique » ;

    …

    c’est que dans le cas des amours vraies, donc,

    c’est à de parfaites singularités _ et parfaitement identifiées comme telles, en leur épanouissement-éclosion, une fois extirpées de la nécessaire chrysalide commune de départ : absolument irremplaçables, non plus qu’interchangeables ! dès lors… _, que nous avons à faire : celles de vraies personnes absolument uniques ; et qui, via la puissance de l’amour pleinement et frontalement éprouvé et ressenti, sont fort bien engagées sur la voie (radieuse) d’accomplissement et épanouissement de leur être _ en cet élan de joie dont, en son Éthique (= « art de vivre et s’épanouir« …), Spinoza affirme qu’il témoigne lumineusement qu’alors, en lui , « nous sentons et expérimentons que nous sommes éternels«  ; j’y reviendrai !

    …

    Personnes singulières, qui adviennent ainsi et se révèlent à elles-mêmes comme à l’autre, par cette métamorphose (amoureuse), grâce à la chance insigne _ de fait pas forcément très courante : une grâce !.. _ de s’être rencontrées et avoir su _ ce qui ne va pas non plus de soi : cela s’apprend, et seulement sur le tas… _ se reconnaître (et ne pas se manquer !), et puis, assez vite, s’entendre à merveille : en cet amour vrai !

    …

    A côté des rebondissements syncopés _ à la vitesse de l’art de la comédie tout en élégance (à la Marivaux…) d’Emmanuel Mouret ! _ des péripéties de l’apprentissage de la découverte de « la complexité de (leurs _ peut-être… _) sentiments » par Achille et son adorable à la fois simple et un peu compliquée voisine,

    …

    j’en prends pour principale (et magnifique !) illustration,

    les paroles lumineusement significatives de Boris à celle qu’il prend encore pour son amante (de dans le noir), Amélie, à la suite de ses deux premières séances d’amour dans le noir à l’hôtel West-End, avec celle qu’il ne sait pas encore être Isabelle _ une parfaite inconnue de lui jusqu’ici ! _ :

    …

    « La première fois, je ne voulais pas y croire !

    Mais tu _ Boris confond avec son amie Amélie celle qu’il a tenue dans ses bras deux fois à l’hôtel, dans le noir, et qu’il ne sait donc pas encore être Isabelle (qu’il n’a, de plus, jamais vue, de ses yeux vue, jusqu’ici) ; et Amélie n’a pas encore essayé de les mettre en présence visuelle, cette fois, l’un de l’autre (mais sans leur annoncer qui est l’autre !) à ce moment ; ce qu’au constat de l’évolution ultra-rapide et ultra-envahissante de Boris, elle va tenter très bientôt à deux reprises : à la librairie de Boris, Passage Verdeau, d’abord ; puis lors d’une réception d’amis (nombreux), à son propre domicile… ; mais sans que jamais Boris et Isabelle se plaisent le moins du monde, en se regardant à peine l’un l’autre, les deux fois !) _ ;

    …

    mais tu es amoureuse autant que je le suis ; je le sais, j’en ai eu deux fois la preuve (incontestable ! dans la chambre d’hôtel dans le noir !). Il ne peut pas exister une si parfaite (c’est tout dire !) complicité (telle que jouie par les deux partenaires du noir) si elle n’est pas partagée. Ton corps, ta peau, tes gestes  (de dans le noir) m’ont dit (sans nul besoin de mot ni parole d’aucun des deux) que tu _ Boris ignore encore qu’il s’agissait d’Isabelle ! _ m’aimais ! Il faut se rendre à la raison ! Ludovic s’en remettra ; et nous, nous n’avons plus un instant à perdre !« 

    …

    La fameuse musique de l’amour a donc bel et bien retenti, pour Boris et celle _ il était bien forcé de s’en rendre compte !.. _ qu’il tenait dans ses bras à l’hôtel, dans le noir et sans parole !!! Alleluhia !!! Joie !!!

    …

    Et Boris de balayer alors, dans l’élan irrésistible _ d’autant que Boris est quelqu’un de très retenu et d’une politesse parfaite ! _,

    et Boris de balayer alors, dans l’élan irrésistible de son absolu (tout frais et tout neuf) enthousiasme amoureux _ la chose est proprement « magique » !, selon le mot de Boris lors d’une conversation précédente avec Amélie : avec son ancienne compagne, Marie, « ils s’entendaient bien, mais sans plus… Ce n’était pas magique«  !.. _, les réticences persistantes de la pauvre Amélie, qui non seulement n’est pas celle des séances de dans le noir, mais n’a _ surtout _ jamais entendu retentir semblable musique de sa vie !

    …

    Et non seulement Amélie ne connaît pas cette musique, mais elle est à mille lieues du soupçon de sa réalité !

    Et il est probable qu’elle ne prendra pas conscience de son ignorance de cela ! : « n’est-elle pas« , selon son expression de satisfaction à Boris, « en couple«  ?..

    …

    Tout au plus, Amélie a-t-elle avoué se sentir travaillée par quelque chose comme une « insatisfaction« … : « J’ai l’impression que ma vie manque de sens. (…) J’aimerais donner… » ; elle ne se rend tout simplement pas compte _ elle n’est pas la seule ainsi en ce monde… _ que c’est d’amour vrai que sa vie manque ! ; et la bourgeoise bon chic bon genre qu’elle est (et continuera d’être probablement toujours), n’en prendra vraisemblablement jamais conscience !!! ;

    …

    Et Boris de poursuivre l’exposé enthousiaste _ à une Amélie proprement éberluée (alors qu’elle est censée en avoir le savoir le plus brûlant ! de ce qu’elle a partagé dans la singulière expérience de dans le noir !..) de l’évolution d’une situation qui complètement lui échappe ! _ de sa propre révélation-illumination amoureuse : « Rien ne passera ! Ce qui nous arrive _ Boris croit forcément s’adresser à sa partenaire de dans le noir à l’hôtel ; ne sachant ni ne soupçonnant bien sûr pas qu’il s’agissait d’Isabelle !, totalement incapable de pouvoir s’imaginer avoir eu à faire à un coup fourré d’Amélie et à une substitution de personne !!! (comme chez Feydeau, Goldoni, Marivaux, Shakespeare, Plaute…) _ ;

    …

     Ce qui nous arrive est unique ! Je n’ai jamais ressenti ça !  _ avec aucune de ses compagnes, ce n’avait été ainsi « magique«  !..

    Pourquoi laisser le temps filer ? Je ne peux plus me passer de toi ! Je n’ai plus envie de rien d’autre que de nous ! Je ne vais pas te laisser une seule seconde de répit, mon amour ! _ dit-il à celle qu’il prend pour sa partenaire de dans le noir à l’hôtel  West-End… Le seul repos _ capable d’apaiser, non pas le désir ou la pulsion sexuels, mais bel et bien le transport de l’amour vrai ! _ que l’on peut trouver maintenant, c’est chacun dans les bras de l’autre !« … _ et qu’est donc l’amour si ce n’est ce désir permanent de la présence absolue, et de jamais assez près, de l’autre ?!..

    …

    Ce qu’Amélie, aux abois de la tournure que prennent ces choses qu’elle ne contrôle pas du tout !, rapporte très vite ainsi à Isabelle : « Écoute, je ne sais pas ce qui s’est passé entre vous _ deux _, mais (le résultat des séances dans le noir à l’hôtel est que désormais) il est persuadé que je suis _ en fait que tu es, toi, Isabelle ! _ la femme de sa vie !..« 

    …

    Quant à apprendre d’Isabelle ce que cette dernière ressent de cette nouvelle _ et tout de même scabreuse ! pour elles deux, comme pour l’inconnu de dans le noir… _ situation _ dont cependant le double anonymat des deux partenaires de dans le noir, continue pour le moment de les protéger, elle, Isabelle, comme lui, Boris, de trop fâcheuses suites ! _, Amélie _ bien moins intime avec Isabelle qu’elle ne l’est avec son « meilleur ami«  Boris _, n’en tirera rien ;

    …

    d’autant qu’Isabelle demeure complètement persuadée, que le comportement dans le noir de l’inconnu sans nom _ qu’elle voudrait, à certains égards, continuer de n’être pour elle que « le meilleur ami d’Amélie«  ; en luttant contre une autre part d’elle-même pour ne pas le considérer autrement que cela… _, ne s’adresse en rien à elle-même, Isabelle (puisque cet inconnu ne la connaît pas, ne l’a jamais ni vue, ni entendue ! et est dupe du subterfuge de la substitution…), mais seulement à l’Amélie que l’inconnu croit que sa partenaire du noir est !!!

    …

    Comme dans la dramaturgie de Marivaux, ou dans celle de Shakespeare _ sinon celle de Feydeau, voire de Musset, selon le topos de l’Amphitryon de Plaute… _, la comédie des masques (et des erreurs !) fonctionne à plein dans le cinéma jubilatoirement drôle _ et diaboliquement tiré au cordeau ! _  d’Emmanuel Mouret !..

    …

    Isabelle est néanmoins fort troublée de cette tournure à tous égards surprenante des choses : prise qu’elle est entre sa terrible timidité foncière, et l’agrément que toutefois aussi, elle ne peut s’empêcher de constater, bien sûr !, qu’elle y prend, et dont son partenaire du noir se rend, lui aussi, mieux que compte !..

    …

    Isabelle, en effet, ne sait pas trop comment interpréter et mettre au clair ce qu’elle ressent de ces séances dans le noir, même si elle se rend à ces séances de plus en plus jubilatoirement, comme l’image sur l’écran _ et, comme celui, entre retenue de l’homme bien élevé et réjouissance jubilatoire qui finit par transpirer et éclater, du Boris du magnifique Laurent Stocker, le jeu mi-contrit, mi-réjoui de l’Isabelle de la stupéfiante Julie Depardieu, est absolument délicieux ! _ ;

    comme l’image sur l’écran nous le montre épatamment bien ! Car Isabelle, ainsi troublée, est aussi très loin d’être une dévergondée matérialiste purement cynique…

    …

    Et c’est de la surprise de l’amour vrai _ comme dans le théâtre parfait de Marivaux _ qu’il s’agit bien ici, en ce cinéma parfaitement épatant d’Emmanuel Mouret !

    …

    Jusqu’à l’épisode conclusif _ et plus encore climax grandiose ! _ de la  rencontre par hasard, lors de la fête d’anniversaire de Zoé _ chez Zoé et Jérémie : la séquence 9 bouclant le fil de l’intrigue ouvert par la séquence 1, celle du rêve (avec Zoé, en forêt) d’Isabelle, suivi de la conversation consécutive entre Isabelle et Zoé (dans Paris), quant à l’absence d’amour depuis un an d’Isabelle… _ ;

    …

    Jusqu’à l’épisode conclusif de la rencontre par hasard _ et retrouvailles : ni l’un ni l’autre (encore sous le choc des conséquences du subterfuge tramé par l’ingénuité niaise d’Amélie, et de l’accident de sa mise au jour !) n’avait cherché à se revoir… _ d’Isabelle et de Boris ; car cette fois-ci, et pour la toute première fois, chacun des deux, Isabelle comme Boris, sait qui est l’autre !!!

    …

    Et leur compréhension-parfaite-entente _ mettant à profit une courte panne d’électricité ! : une ultime fois dans le noir !!! _ sait parfaitement se passer alors de paroles…

    …

    Fin du rapport sur ce qui advient du retenu Boris et de la très timide Isabelle, en les péripéties de la succession de leurs rencontres (dans le noir)…

    …

    Maintenant, et sur le fond des choses, comment distinguer l’amour vrai (de ceux qui entendent bien distinctement la « mélodie » de sa musique…),

    de l’absence d’amour (ou, pire, de l’illusion d’amour) de ceux qui ne l’entendent pas, ou, sinon, seulement deux-trois « bribes » de-ci de-là ?

    …

    Quel statut, ainsi, donner aux déclarations de la directe et délurée, mais aussi amoureuse vraie de Jérémie, Zoé,

    comparant l’acte de chair _ afin de « faire un petit peu du bien«  à un autre ?.. _ à un massage un peu plus généralisé que le massage d’un kinésithérapeute, soit « un massage qui ne fait pas qu’avec les mains« , mais sans avoir « besoin d’être amoureux d’un kinésithérapeute » ?

    …

    S’agit-il là seulement d’une technique (pouvant s’apprendre en suivant mécaniquement un mode d’emploi ou une recette) thérapeutique ? _ il est vrai que la lucide Zoé distingue fort clairement le partage volontaire, dont on peut être fier, de ce qui « fait du bien«  de de ce qui se pratique en catimini « dans le dos«  de la compagne, et suscite, de fait, la jalousie…

    Ou bien d’un « art » : un « art d’aimer » ?..

    …
    A tout le moins le passage à l’acte semble être ici une voie d’accès possible, sinon inévitable, à l’amour vrai (et à sa « mélodie« …)  : ce serait là ce qui pourrait se déduire de l’exemple des péripéties de la rencontre et de la relation entre Achille et son adorable et affriolante voisine, laquelle prône aussi (et au nom d’un certain « sacré » : elle prononce avec une touchante fraîcheur ce mot…) une certaine « retenue » _ et à l’inverse de trop de « légèreté« … _, du moins provisoirement… Comme en préambule et approches préalables, de (ou à) l’exemple principal ici, en la comédie de ce film, de l’aventure « dans le noir » d’Isabelle et Boris…

    ..

    Et que penser de la comparaison que le rêve d’Isabelle prête à la figure _ fantasmée ? ou pas ?.. _ de son amie (« de gauche« ) Zoé, entre l’échange monétaire et l’échange de services sexuels ou/et amoureux ?.. :

    …

    « On paie bien des impôts à la communauté afin d’aider les plus pauvres… Pourquoi on ne prêterait pas son compagnon à celles qui _ célibataires _ en sont démunies ?..« 

    …

    Le partage des gestes physiques de l’amour est-il assimilable à la redistribution, par solidarité bien comprise, des ressources financières, aux nécessiteux ?..

    Si l’argent peut être défini comme « l’équivalent général des marchandises« ,

    l’amour _ et lequel ? seulement la réalisation des pulsions de la Libido ?.. _ est-il lui aussi redistribuable et partageable, non pas même selon les particularités (plus ou mois partagées en une population donnée) des personnes, mais étant donnée l’absolue et irréductible singularité _ du moins quand singularité effective et vraie il y a ! _ de celles-ci ?.. Tout est là !

    …

    Même si Zoé, assurément, sépare et distingue qualitativement, l’amour vrai _ et son unique musique, si « singulière«  (plutôt que seulement « particulière« …) !!! _ de la simple gymnastique des « massages qui ne se réduisent pas aux mains » et « font un petit peu du bien«  _ rien que, même si c’est nécessaire et « hygiénique« , pour la santé du corps biologique… 

    …

    A relier encore au comportement de cette autre amoureuse vraie (de son compagnon William), qu’est la jeune Vanessa,

    qui, amusée (« il a tellement de désir pour moi que ça me donne envie« ), veut bien se prêter à une brève et unique expérience sexuelle (« légère » !), avec son collègue de travail si empressé, Louis, qui doit partir le lendemain pour le Brésil, tant qu’il ne s’agit entre eux que de choses « légères » : « Tu me plais bien ; et voilà tout ! » ; « Je pensais _  dit-elle à regret de leur malentendu, à Louis, en lui signifiant son impossibilité de poursuivre l’aventure _ qu’entre nous, ce serait simple et léger« …

    …

    Mais Vanessa interrompt net l’ »expérience » dès qu’elle s’avise que Louis est bel et bien tombé amoureux d’elle : « Je ne savais pas que tu étais amoureux ; sinon, je ne serais pas venue. Non, maintenant que je sais que tu m’aimes, ce n’est plus possible !« … Et cela, lui répond-elle encore, « parce que je suis amoureuse » (vraiment) : de William… C’est en effet là un absolu qui n’est pas négociable et dont je dirai _ à la Spinoza : « sub specie æternitatis« … _ qu’il a bel et bien une très effective « dimension d’éternité« …

    …

    Et tant pis pour le malheureux Louis éconduit : « Je t’aime, Vanessa. Je t’aime depuis la première seconde où je t’ai vue. C’est comme si je t’avais reconnue, comme si je t’attendais depuis toujours« . Et Louis de commenter sa situation, et de plaider encore sa cause : « Je sais que ce genre de chose n’arrive qu’une seule fois dans une vie« … Mais justement ! Il y a là incompatibilité absolue…

    …

    Car indépendamment de sa situation temporelle, tout amour vrai a très effectivement dimension d’éternité,

    tellement que rien ne peut et ne pourra jamais affecter son irréfragable consistance, et faire comme s’il n’avait jamais été !!!

    …

    Voilà un aspect de sa formidable puissance… Face au temps, à la mort et au néant, l’amour vrai dispose d’un pouvoir de consistance absolue et d’irréversibilité sans égal…

    Même si beaucoup n’accèdent jamais, de fait, à ce savoir _ toujours particulier, et même singulier ! _ d’expérience…

    …

    …

    Alors, pouvons-nous séparer d’un trait-fossé infranchissable, à la coupure franche et sans rémission,

    les amours vraies,

    des illusions d’amour et des absences d’amour ?..

    …

    Et que faire de _ et comment les situer ?.. _ ces « bribes » d’amour parfois éprouvées _ comme par le compositeur Laurent, ici dans le film _, incapables cependant de donner lieu à une vraie, consistante et vraiment belle, « mélodie » ?..

    De celles qui expriment _ et donnent à la réception de leur expression, en et via une œuvre (musicale, poétique, ou autre…) d’Art : le film nous le donne à contempler avec les images de ce que ressentent certains des auditeurs au concert de musique de Laurent, à l’ouverture du film… _, en l’irradiant, de la joie…

    …

    Ou bien, est-ce, à son tour, s’illusionner, que de penser-croire entendre résonner pareille « mélodie » amoureuse ? là où tant d’autres, se contentant de relations « légères« , ludiques, ou au moins « hygiéniques« , n’entendent jamais _ ni n’aspirent même pas à entendre quelque jour, réalistes matérialistes (et pratiquant le rasoir d’Occam) qu’ils sont… _ pareille musique ?

    …

    …

    A l’instar du pari de l’existence _ et non mirage ! _ de pareilles vraies mélodies amoureuses par Emmanuel Mouret en la comédie de son film, dont c’est là le fil rouge,

    et à contrepied des minimalismes cyniques,

    j’applaudis à mon tour à cet article de foi qui s’expérimente

    très effectivement dans le cas de certains ; mais jamais, dans le cas d’autres

    qui ne l’expérimenteront donc pas !…

    …

    La prise de conscience plus ou moins progressive, ou instantanée _ cela pouvant beaucoup varier ! _, des sentiments, et de leur « complexité » (selon la juste formule de la quête de la voisine d’Achille recherchant un livre sur ce sujet dans la librairie de Boris, Passage Verdeau),

    demande, pour être effectivement activée _ et non déniée et anesthésiée, comme dans le choix d’existence confortable d’une Amélie… _ de la probité, à tous égards,

    et un effort intense et courageux de clarification des opérations de la conscience

    _ opération à laquelle l’Art, quand il en témoigne du détail, peut nous initier _ ;

    …

    ce qui à la fois requiert une lucidité dans l’aventure de la nouveauté la plus déstabilisante et de la fraîcheur, toujours d’abord perturbante pour le confort, de l’instant,

    mais aussi une capacité de progresser dans l’évolution (ou histoire) de la relation affective

    à travers l’évolution, parfois  bouleversante, des situations…

    …

    Il me semble aussi que de très effectifs seuils existent,

    et qui ne sont pas de purs mirages ou illusions, plus ou moins théâtralisées, comme le penserait un empiriste tel que un David Hume.

    …

    Pour ma part, je préfère la foi  vitaliste et rationaliste d’un Spinoza, avec son affirmation que notre existence d’humains temporelle (et par là mortelle, parmi les espèces sexuées, qui ne se perpétuent qu’à travers le renouvellement et remplacement des générations) comporte aussi, et vitalement tissée à elle, une dimension d’éternité.

    …

    Cette dimension d’éternité de l’existence humaine temporelle _ vivante, et par là même mortelle ; même si, comme le rappelle fort justement Spinoza, « la philosophie est méditation de la vie, non de la mort«  ! _,

    cette dimension d’éternité, donc,

    seul la sent et l’expérimente

    et apprend à la connaître en profondeur

    celui qui sait en prendre progressivement _ c’est-à-dire peu à peu et avec patience ! _ mieux conscience (au lieu de la fuir : dans le déni de l’anesthésie)

    et en approfondir sa connaissance par la réflexion et la méditation

    vaillantes, courageuses

    et un minimum aussi _ sans jamais en exclure la fondamentale dimension d’humour ! _ sérieuses.

    …

    Alors que » l‘ignorant » ne sait pas _ et n’apprendra, bien sûr !, jamais à _ donner consistance à son existence qui passe (et fuit ; et va mourir, comme toute autre…),

    « le sage« , lui, réussit à avancer dans la connaissance de sa nature, en l’éventail large de ses potentialités disponibles, et leur vocation à se réaliser effectivement ;

    et il accède à leur épanouissement…

    …

    Ce dont vient lui donner l’assurance (éminemment sensible), le sentiment _ actif _ de la joie _  à distinguer de la passivité du couple, seulement mécanique, lui, du plaisir et de la douleur !!..

    A terme, Spinoza nomme cela, la « béatitude« …

    …

    Et c’est cette musique-là

    que la comédie virevoltante de L’Art d’aimer d’Emmanuel Mouret, vient parfaitement figurer cinématographiquement

    dans la batterie syncopée de ses très jouissives variations…

    …

    …

    Titus Curiosus, ce 21 avril 2012