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  • Le suicide d’une philosophe : de la valeur de vérité (et de justice) dans le marigot des (petits) accommodements d’intérêts

    Un article _ hélas _ significatif (du présent : de la « société »…) sur l’excellent blog de philosophie de François Noudelmann : « 24 heures Philo » _ sur le site de Libération ; en date du 3 novembre 2008…

    …

    03/11/2008

    « Une philosophe broyée par l’université de Brest »

    (sic)

    Par Jacques Dubucs, Jean Gayon, Joëlle Proust, Anouk Barberousse, Philippe Huneman•

    «  Marie-Claude Lorne, philosophe, s’est donné la mort à 39 ans. En 2004, agrégée de l’Université, elle avait soutenu une thèse de philosophie des sciences et bénéficié, durant sa rédaction, de plusieurs subventions internationales. Par la suite, elle a effectué deux séjours postdoctoraux, à Montréal et à l’Institut d’Histoire et de Philosophie des Sciences et des Techniques de Paris (IHPST). Elle a enfin été élue en mai 2007 à un poste de Maître de Conférences à l’Université de Bretagne Occidentale (Brest).

    Engagée dans une recherche de longue haleine sur les notions de fonction, d’information et d’intentionnalité en psychologie et en biologie, ainsi que sur la biologie contemporaine du développement, Marie-Claude Lorne devenait clairement une autorité en philosophie de la biologie, une interlocutrice privilégiée de ceux qui, Français comme étrangers, sont au premier plan de cette discipline. Tous ceux qui l’ont croisée ont été impressionnés par l’exigence et la clarté de sa pensée. Sur le terrain des idées, Marie-Claude ne transigeait jamais. Beaucoup se souviendront de ses interventions passionnées lors des colloques de philosophie. Pour cela, ses amis l’admiraient et enviaient son intransigeance : jamais elle ne cédait devant un argument qu’elle n’estimait pas intégralement clair ou satisfaisant.

    Le 22 septembre, elle laissait à son domicile une lettre annonçant son suicide ; le 3 octobre, son corps a été retrouvé dans la Seine. Sa disparition est une grande perte pour la philosophie, française comme internationale ; elle laisse une œuvre interrompue que ses collègues auront à cœur de rendre publique.

    Pourquoi cette jeune musicienne et mélomane raffinée, se comptant beaucoup d’amis, cette femme enthousiaste aimant les bons vins, les dîners et les soirées d’après conférences, a-t-elle ainsi abrégé sa vie ? Sa longue lettre d’adieu fait état de sa «non titularisation» comme maître de conférences à l’Université de Bretagne Occidentale. Il faut savoir qu’en général, cette titularisation va de soi ; son refus nécessite des carences majeures publiquement attestées (non effectuation du service, incompétence pédagogique majeure, violence _ et encore, celles-ci n’ont que très rarement entraîné un rejet du corps universitaire, comme beaucoup peuvent en témoigner).

    Chercheuse hors pair, Marie-Claude Lorne était aussi une enseignante irréprochable : de multiples témoignages d’étudiants et de collègues viennent maintenant nous le confirmer. Ainsi, cette sentence, prise par une commission de spécialistes ayant siégé et œuvré dans des conditions peut-être légales mais déontologiquement invraisemblables et inacceptables au regard des us et coutumes universitaires, s’avère indubitablement une «décision injuste» (deux membres présents sur dix titulaires et dix suppléants ont siégé ; contre tous les usages de l’Université, la décision n’a été communiquée à l’intéressée qu’après trois mois, à la veille de la rentrée). Marie-Claude a elle-même souligné l’injustice foncière de cette décision dans sa lettre d’adieu. Après le drame, huit des membres de la commission de spécialistes ont véhémentement protesté par lettre auprès de l’Université, du recteur, du ministre et du Conseil National des Universités.

    De fait, une telle décision n’avait rien d’irréversible, tant les amis que Marie-Claude avait alertés, étaient déterminés à faire valoir son droit à l’encontre d’une sanction qu’ils estimaient, sur la forme comme sur le fond, inique. Néanmoins, quelle que soit l’issue des recours, elle disait se voir condamnée à exercer à l’avenir son métier dans un «environnement professionnel hostile», perspective qu’elle refusait à juste titre de supporter. Même si nous ne comprendrons jamais vraiment pourquoi Marie-Claude a vécu cette décision comme injuste au point de se donner la mort, il est clair qu’elle l’a entendue comme un arrêté ultime, irrévocable à l’encontre de sa légitimité comme philosophe, c’est-à-dire comme une violence symbolique extrême.

    Marie-Claude aimait vraiment la vérité, fidèle en cela à l’exigence originelle de la philosophie. Le semblant, quelque nom qu’on veuille bien lui donner _ « diplomatie » les bons jours, « hypocrisie » les mauvais _ elle n’en voulait pas. Elle n’a jamais cédé là-dessus, refusant de feindre de se ranger aux avis de plus puissants pour tirer les bénéfices de son allégeance. D’où, bien sûr, des difficultés prévisibles ; elle les connaissait et les acceptait.

    La tragique disparition de Marie-Claude Lorne nous interpelle sur un monde du travail capable d’ainsi broyer les individus, et demande une réaction énergique. Toutes les enquêtes le montrent : le taux des suicides déclenchés par des motifs professionnels est en hausse inquiétante. Lorsqu’une telle dérive en vient à toucher des institutions républicaines, elle est particulièrement insupportable.

    A Brest, Marie-Claude en a payé le prix. Un prix démesuré. »

    Jacques Dubucs (Directeur de recherche, Directeur de l’IHPST (CNRS/Paris I Sorbonne/ENS) ; Jean Gayon (Professeur à l’Université Paris I Sorbonne) ; Joëlle Proust (Directeur de recherche, Institut Jean Nicod (CNRS/EHESS/ENS)) ; Anouk Barberousse, Philippe Huneman (Chargés de recherche à l’IHPST).

    Rédigé le 03/11/2008 à 15:05

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    Voici les sites qui parlent de Une philosophe broyée par l’université de Brest :

    Commentaires

    Avec pressions à la clé.
    Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés… même à l’Université.

    Avec tristesse et révolte, je pense à cette femme brillante bien sûr, mais surtout intègre et bien trop jeune pour un tel destin tragique.

    http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=46451

    Rédigé par: candide | le 03/11/2008 à 17:09

    Ce genre de geste, malheureusement, se renouvellera … Ce ne sera que la conséquence logique de l’autonomie des Universités qui permettra toutes les magouilles locales de petit groupes de baron(ne)s locaux sans aucun contrôle … Aujourd’hui, ces contrôles sont déjà rares … la preuve !

    Rédigé par: B.D. | le 03/11/2008 à 17:14

    L’université compte autant de cuistres que de savants ; et parmi les raisons de son effacement, les batailles pour trois ronds de frites, les rivalités de personnes, de territoires… D’où la nécessité d’apprendre les hommes, avant d’étudier les livres… Quelle triste affaire qui sent le provincialisme à plein nez… Sans compter qu’un poste de maître de conférences n’est déjà pas la panacée pour un savant de haut niveau : faut-il un dessin des obligations de service ? Refuser la titularisation dans ce cas, c’est effectivement renvoyer la personne sur les bords de Seine, lui courbant l’échine et l’injuriant en bas-breton

    Rédigé par: Vieux Taxi | le 03/11/2008 à 17:40

    Bien entendu, je ne connais ni cette collègue, ni les « dessous » de l’affaire. Mais je sais que le monde universitaire peut être, au moins autant que le monde des affaires, impitoyable ; et qu’en outre on n’y a pas droit à l’oubli ! J’assure les collègues de ma profonde sympathie.

    Rédigé par: quercus | le 03/11/2008 à 17:56

    La lente mais irrésistible putréfaction de l’Université démontre l’achèvement de la phase terminale du nihilisme européen : le milieu philosophique lui-même est profondément gangréné par le cynisme, le ressentiment et la volonté de vengeance. Aucune générosité intellectuelle ni aucune recherche désintéressée de la vérité ; seulement des conflits d’ego et des haines recuites. Alors effectivement, ceux qui _ parce qu’ils existent _ tentent vraiment de « penser » dans ce cloaque doivent avoir le cœur bien accroché. Mme Lorne était probablement trop délicate pour l’Université. Qu’elle repose en paix.

    Rédigé par: Crocodile | le 03/11/2008 à 18:08

    Cette affaire très regrettable a déjà fait l’objet d’articles sur le net beaucoup moins clairs et objectifs que celui-ci. Néanmoins, il me semble qu’un suicide est chose trop personnelle pour qu’on puisse s’en saisir pour faire le procès de l’Université comme d’aucuns l’ont essayé ailleurs.
    Il est en effet très rare qu’une titularisation soit refusée. Maintenant, je suis scandalisé par les conditions dans lesquelles la décision a été prise : deux membres présents seulement. Que faisait donc le collègue chargé de présider la section de spécialistes en question ? Cela fait partie de ses attributions de téléphoner aux uns et aux autres pour avoir du monde.

    Rédigé par: Pomponius | le 03/11/2008 à 18:46

    L’émotion m’étreint à lire ces lignes. Universitaire scientifique, bien que beaucoup plus modeste que Mme Lorne, j’ai également ressenti cette violence sans nom à l’issue de ma thèse au moment où j’envisageais de me tourner vers la recherche.
    Cet absolu respect de la vérité que j’ose estimer partager avec elle ne permet pas de s’accomoder du « système ». « Psychorigide« , ai-je souvent entendu.
    Mme Lorne par son geste désespéré (?) ou héroïque attire notre attention sur ce qui ne va pas en Philosophe _ qui guide vers la Vérité. Puisse-t-elle trouver le repos de l’esprit dans le grand sommeil de la mort.

    Rédigé par: michel | le 03/11/2008 à 18:52

    Encore sous le choc pour quelqu’un que je ne connaissais pas, mais pour une situation qui concerne la pseudo collégialité à l’université. Cet événement en rappelle d’autres…

    Ce drame nous touche tous et nous oblige à réfléchir au « fonctionnement » de nos belles institutions.

    Mes condoléances sincères et mes pensées à ses proches
    Avrel

    Rédigé par: Avrel | le 03/11/2008 à 18:56

    Triste Université qui est une véritable « machine à formater du tiède » : recherches audacieuses et recherches critiques étouffées ; recrutements de complaisance ; rabougrissement de la pensée au profit de de pathétiques batailles entre ego mal placés…

    Rédigé par: Isabelle | le 03/11/2008 à 18:57

    Actuellement, c’est toute la philosophie académique, du secondaire à l’Université, qui se laisse broyer sans piper mot et consent à son propre marasme et avilissement. On n’entend que Badiou sauver un peu l’honneur, alors que tous les professeurs de philosophie sans exception devraient aller dans les rues expliquer le « Discours de la servitude volontaire » ou « Le Capital« .
    Et en interne, que dire, sinon que ça pue intensément ? Inégalités monstrueuses des charges de travail, incapacité à se mettre d’accord sur des progressions d’apprentissage raisonnées, incapacité à motiver et harmoniser des évaluations, querelle des chapelles (continentale ou analytique, appepienne ou acirephienne), rareté malthusienne des postes et guerres intestines subséquentes (qui font à présent des morts), isolement ; et impossibilité de poursuivre un travail de recherche dès lors qu’on enseigne dans le secondaire tant l’avalanche de classes et de copies rend impossible même le loisir nécessaire à la lecture et à la simple pensée, etc., etc.
    Non, décidément, la philosophie n’est pas faite pour tout le monde. Il faut pour pouvoir en vivre tolérer un degré de turpitude, de violence et de miasme qui ferait vomir n’importe qui possédant quelque bon sens réellement partagé.
    Evidemment, les pages du magazine « Philosophie », ou les joliesses et belles phrases médiatico-lénifiantes de Raphaël E. ne donnent aucune idée de tout cela, ni d’ailleurs non plus des sacrifices qu’il faut faire pour pouvoir réaliser son rêve de penser et enseigner en compagnie de maîtres en humanité si l’on n’est pas issu d’un milieu d’héritiers. Car le fond de l’affaire est là. La philosophie académique est la chasse gardée de l’Ecole réactionnaire et de la réaction tout court. On y tire à vue sur tout ce qui n’a pas l’apparence de respecter, relativement à ces turpitudes, un silence de bon aloi, bourgeois et cossu comme l’essentiel du recrutement philosophique académique lui-même, comme si ce silence-là était en soi une garantie de justesse et de justice.

    Hélas, à quelques exceptions près, les « philosophes », dans leur silencieuse grégarité, auront consenti à la disparition de l’Ecole publique, si elle disparaît ( ce qui, au train où vont les choses, ne va pas manquer d’arriver). Sans doute même beaucoup auront-ils souhaité cette disparition, n’y voyant aucun inconvénient, pour pouvoir eux aussi, comme untel et untel dont le nom ne mérite pas d’être cité, vivre « philosophiquement » en vendant de la conférence culturelle à des gogos tout aussi héritiers qu’eux, à raison de 6000 euros la demi-journée.
    Non, la montagne de dégoût qui a anéanti Mme Lorne n’est pas du tout inconcevable : il est très facile de l’éprouver et il est très difficile de ne pas y céder. On aimerait souvent, comme Nietzsche, pouvoir trouver un prétexte honnête, une maladie, pour quitter cet affligeant milieu et aller respirer enfin l’air des cimes afin de retrouver le meilleur de l’humanité en discutant contre, tout contre, Platon.

    Rédigé par: pamyr | le 03/11/2008 à 19:26

    J’étais loin d’être aussi brillant que Mme Lorne, mais je comprend sa souffrance, de six années de sacrifices impossibles à courir après la CNU et une qualification.
    L’université française tue la qualité et la compétence, on le sait depuis longtemps. On découvre qu’elle le fait au sens propre.

    Rédigé par: Jo | le 03/11/2008 à 19:32

    …

    Voilà pour cet article et ses commentaires de lecteurs sur le blog 24 heures Philo.
    …
    N’étant pas moi-même universitaire ; et, éprouvant, a contrario _ positivement donc _, pas mal d’estime ; et c’est un euphémisme : beaucoup ! _ personnelle _ pour la plupart des collègues philosophes qu’il m’arrive de fréquenter, notamment au sein de la « Société de philosophie de Bordeaux » ;

    je n’en ai que davantage d’aisance à citer ces différents témoignages ci-dessus, sur le blog 24 heures Philo, donc, comme l’expression symptômatique du malaise de toute notre société _ rien moins ! envisagée comme un tout solidaire… _ ; ainsi, ce malaise, que celui des institutions _ l’université, mais plus largement, l’Ecole,

    qui ont en chargent d’aider à « se former », « se développer », « s’épanouir », les esprits (et les personnes)…

    …

    Malaise face aux valeurs de vérité et de justice…

    Montaigne intitulait le premier « essai’ de son troisième et dernier livre d’ »Essais » : « De l’utile et de l’honnête« …

    …

    J’ai la chance de ne pas disposer de _ ni subir _ un « tempérament » pessimiste ;

    il n’empêche ;

    je suis, ou/et demeure, « de plus en plus » inquiet

    de ce qu’un des commentateurs de l’article publié sur ce blog de François Noudelmann et Eric Aeschimann nomme « le nihilisme européen » _ ou plutôt « occidental » ? voire « mondialisé » ?.. _,

    et qui sape les fondements de la confiance de chacun

    tant en ses propres forces _ jusqu’à des suicides, tel que celui de cette philosophe de trente neuf ans !… _,

    qu’en les autres,

    en « le monde »…

    …

    Très personnellement, donc,

    je me permets ici d’exprimer mon accord avec la « réception », par Laurent Joffrin, dans son (bel) éditorial _ « Yes, he can » _ de Libération le jeudi 6 novembre, de l’élection de Barack Obama à la fonction de présidence des Etats-Unis d’Amérique ;

    et l’accès, de fait, de ce dernier _ « beau, jeune et bronzé« , s’est autorisé à proférer l’inénarrable bouffon Berlusconi (un des « toutous » de Busch encore en poste…)  _ à un certain leadership mondial ; et cela, qu’on s’en satisfasse, ou accommode, ou pas ; ou plus ou moins… ;

    …

    quand il _ Laurent Joffrin _ débute ainsi son article :

    « L’avenir a changé de camp.

    Pendant plus de vingt ans, les conservateurs l’avaient annexé.

    Ils viennent de le perdre.« 

    …

    Car c’est aussi ainsi que j’ai interprété, en un article précédent _ « Sur le réel et le sérieux : le « point » de Paul Krugman sur l’enjeu de l’élection américaine du 4 novembre aux Etats-Unis » _, l’attribution, ce mois d’octobre-ci, du “prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel” à Paul Krugman ;

    par comparaison avec l’attribution de ce même “prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel”, en octobre 1976, il y a exactement trente-deux ans, à  Milton Freedman…

    …
    J’ose interpréter ces divers événements

    comme davantage que seulement un signe,

    comme un bien réel sursaut

    _ celui que Nietzsche, l’ »anti-nihiliste » en chef, appelait si fort de ses voeux, par exemple dans « Ainsi parlait Zarathoustra _ un livre pour tous et pour personne » _,

    comme un bien réel sursaut, donc, pour s’extirper de ce « nihilisme« ,

    de la « pulsion de mort » mortifère

    _ selon Freud (dans ses si essentiels « Essais de psychanalyse« ) ;

    qui,

    tant sadiquement que masochistement,

    sape _ durablement et terriblement : en l’effondrant, à force de l’effriter… _ le sol même sur lequel s’efforcent de marcher, et essaient de se tenir (debout), et d’avancer, les personnes « humaines »…

    …

    Bref, à rebours de ce que ce suicide de la philosophe semble montrer

    _ plutôt que « démontrer »… _,

    je veux voir, en l’élan

    _ interprétant le sien, personnel, d’ »élan », comme celui d’un peuple entier (le peuple de Walt Whitman, en ses « Feuilles d’herbe« ) qui « se réveille » de ses mauvais rêves (d’alcoolique) _ ;

    …

    je veux voir, en l’élan qui porte Barack Obama

    _ comme en l’élan qui avait porté, le mardi 8 novembre 1932, Franklin Delano Roosevelt _,

    un « espoir » d’inversion _ enfin, depuis trente deux ans !!! (1976) _ de nos valeurs « sociales » :

    politiques (à propos du rôle et de la valeur de l’Etat _ et du service public !!! _,

    économiques,

    culturelles ;

    existentielles, in fine…

    …

    Modestement,

    …

    Titus Curiosus, ce 8 novembre 2008

  • Emmanuel Mouret : un Marivaux pour aujourd’hui au cinéma

    Sur le DVD d’ »Un baiser, s’il vous plaît ! » d’Emmanuel Mouret,
    disponible ce mois d’août (chez TF 1 Video), huit mois tout juste
    après sa sortie au cinéma, le 12 décembre 2007.
    …
    Un chef d’œuvre gourmand d’une comédie américaine au meilleur d’Hollywood
    _ des années trente et quarante, à la Frank Capra, par exemple, ou à la Billy Wilder _
    dans l’esprit (étincelant) d’une légèreté grave
    _ et tellement rapide (sans une once de graisse, épaisseur et lourdeur) _
    à la Marivaux !
    …
    soit _ Marivaux _ le sommet de l’esprit français
    au moment de l’apogée, peut-être,
    d’une « Civilisation des moeurs« 
    (selon l’expression de Norbert Elias : le livre _ important _ de ce titre
    étant la traduction française de « Uber den Prozess der Zivilisation » (1ère édition en 1939, 2de édition en 1969
    _ toutes dates on ne peut plus éloquentes !!! _
    parue aux Éditions Calmann-Lévy en 1973, puis en Livre de poche, collection Pluriel, en 1977) ;

    …

    au moment de l’apogée d’une « civilisation des mœurs« , donc, à la française
    (lire, par exemple, le très éclairant et jouissif « Quand l’Europe parlait français » de Marc Fumaroli
    _ aux Éditions de Fallois en octobre 2001 _) ;
    …

    …
    Un chef d’œuvre gourmand, donc, que ce film, à la Marivaux
    pour notre XXIème siècle,
    un peu « déboussolé »

    _ comme le fut aussi ce XVIIIème (de Marivaux : 1688-1763),
    qui allait rouler jusqu’à perdre ses têtes :
    dans les paniers de sciure placés, pour les re-cueillir, au pied du couteau ensanglanté des guillotines… :
    soit, Marivaux
    avant Laclos (1741-1803 : « Les Liaisons dangereuses » paraissent en 1782)
    et Sade (1740-1814)…

    …

    …
    Interroger là-dessus la passionnante et délicieuse tout à la fois Chantal Thomas
    _ se précipiter sur son merveilleux « Chemins de sable _ conversation avec Claude Plettner« , aux Éditions Bayard en 2006,
    puis Points-Seuil en février 2008 _
    dont j’ai lu, avec curiosité pour sa fascination pour Sade, plusieurs de ses titres « sadiens »
    _ dont « Sade« , dans la collection « Écrivains de toujours« , aux Éditions du Seuil en 1994 _,
    avec étonnement, et au final, encore perplexité…,
    jusqu’à lire, au détour de quelque article
    _ à moins que ce ne soit confier au détour d’une question (d’Olivier Mony) lors de sa récente présentation (à écouter), le 7 mars dernier, à la librairie Mollat, de son excellent, lui aussi, « Cafés de la mémoire » (paru aux Éditions du Seuil en février 2008) _
    que, ayant à rédiger quelque article (ou préface) à propos de Sade,
    elle ne savait pas _ pas vraiment _ elle-même, ainsi au pied du mur, quelle en allait être précisément la teneur :
    soit une parfaite illustration de la justesse et honnêteté (ou parfaite « qualité d’âme« , en ses exigences) de l’auteur, garante de sa vérité (et propre justesse) : merci, merci, Chantal Thomas…

    …
    Lire d’elle en priorité, donc, le bref et incisif et merveilleux _ un enchantement rapide (en temps de lecture) et durable (en retentissement) ! _ « Chemins de sable » (disponible depuis février 2008, aussi, en Points-Seuil)…
    …
    Revenons à cette petite merveille, dans ce même ordre du bref, de l’incisif, du merveilleux, dans le meilleur de l’esprit et grâce (de la « conversation à la française«  _ que j’abordai dans mon article de présentation de ce blog, « le carnet d’un curieux » _ ;
    et ce n’est pas pour rien que ce film, « Un baiser, s’il vous plaît !« , donc,
    repose pour pas mal ou beaucoup sur la vivacité et le rythme _ prestesse et élégance _ de ses dialogues :
    à la Pagnol et à la Guitry, encore, après Molière et Marivaux, si l’on veut) ;
    …
    revenons à cette petite merveille qu’est le dernier opus, « Un baiser, s’il vous plaît ! » d’Emmanuel Mouret,
    le cinéaste marivaldien, ou, carrèment, et plutôt, le Marivaux du cinéma de ce début de XXIème siècle
    _ et ce n’est sans doute pas tout à fait sans signification que ce soit TF 1 Video qui publie cette petite merveille (de champagne) de comédie cinématographique !!! _ ;
    …
    Emmanuel Mouret,
    le Marivaux donc, au cinéma, en 2007-2008, de ce nouveau siècle qui se découvre
    _ le siècle ! _,
    en sa spécificité
    (existentielle, sentimentale et sensuelle _ ou sexuelle _) :

    …

    on s’esbaudira tout particulièrement à la séquence-tournant de l’intrigue virtuose, et sans avoir jamais l’air d’y « toucher«  :

    cela étant une leçon, toute classique, tirée, par exemple et d’abord, de Molière : que l’art efface toujours la moindre trace d’effort !… pour le roi _ commanditaire (et pressé) ; et qui se fait, lui, une « politesse » de sa « ponctualité » _,

    tout doit être tout le temps _ en matière de « représentation » ; et c’est une question, en Art comme dans le reste, de « rhétorique » : lire ici l’important « L’Âge de l’éloquence » de Marc Fumaroli _ ;

    …

    tout doit être tout le temps, donc _ on n’est ni dans Brecht (« L’Opéra de quat’sous« ), ni dans Rossellini (« La prise du pouvoir par Louis XIV« ) : eux mettent le projecteur sur toutes les ficelles de la « mise en scène » ; jusque dans la vie quodienne, dirait Stanley Goffman (« La Mise en scène de la vie quotidienne« , aux Éditions de Minuit) _ ;

    …

    tout doit être tout le temps d’une stricte « évidence » : que d’autres en prennent de la graine !.. ;

    …

    on s’esbaudira tout particulièrement à la séquence-tournant (de l’intrigue), donc _ j’y viens ! _, dans laquelle le personnage (de nigaud) de Nicolas _ c’est (la très belle) Judith qui, au présent du film, « raconte«  au (très beau) Gabriel « ce » que (nous ne le saurons qu’à la fin) son mari lui-même, déjà, lui « a raconté » de ce qui est advenu de Nicolas, de Judith et de Claudio (ainsi que de Caline : la troisième « fantôche » de ce « récit«  !… _ ;

    …

    on s’esbaudira tout particulièrement à la séquence-tournant (de l’intrigue), donc, dans laquelle le personnage de nigaud (moderne) de Nicolas _ qu’incarne (à la perfection) Emmanuel Mouret, en acteur aussi ici lui-même (de lui-même auteur) : ici, je me permets de renvoyer au dernier chapitre, intitulé « L’auteur, l’acteur, le spectateur » de Marie-José Mondzain en son très important (pour comprendre ce qui nous advient en fait de « culture de l’image » maintenant) « Homo spectator » (aux Éditions Bayard, en octobre 2007)_ ;

    dans laquelle le personnage de nigaud (moderne) de Nicolas, donc, essaie de dire au personnage de nigaude (moderne) de Judith sa frustration d’ »affection physique«  (sic), depuis que sa « compagne-copine » _ = son « ex« , comme il se dit si bien, en cette ère de la « précarité » généralisée) _ l’a _ sans drame aucun, bien sûr (of course) _ « quitté« , afin de saisir « ailleurs« , plus loin _ « à l’étranger » _, une « opportunité » professionnelle : « Louise avait trouvé une bonne proposition de travail à l’étranger » ;

    …

    sans que la caméra (et le montage et le scénario) s’y attarde(nt) si peu que ce soit :

    ce mot (d’ »opportunité professionnelle« ) très rapide du personnage _ peut-être « Louise«  (?), il me faudra « le«  re-visionner _ dit presque tout de l’échelle des valeurs qui se répand et affecte (assez gravement, tout de même !) le « monde relationnel » _ car c’en est encore un, de « monde« … _ de ces personnes (qui le sont, cependant, de moins en moins, sans le savoir, bien sûr, en fait ! elles-mêmes ; ce n’est guère conscient ! ;

    …

    et il me faudra interroger là-dessus l’auteur pour savoir comment lui-même se représente à lui, le premier, tout cela, que montre _ et c’est là l’essentiel ! _ si lumineusement son film !…) :

    …

    cette séquence-tournant de l’intrigue, dans laquelle Nicolas confie à son amie-confidente Judith son « manque » d’ »affection physique« , constitue, pour le spectateur que nous sommes, un étourdissement de régal !

    comme « c »‘est magnifiquement saisi par le cinéaste-scénariste-dialoguiste, etc., que sait être, en le « faisant« , le jeune _ et déjà si riche d’expérience-observation si fines et si justes _ Emmanuel Mouret) ;

    …

    ce film est véritablement une grâce !!!

    …

    …

    Emmanuel Mouret _ je reviens à l’expression base de ma phrase _, le Marivaux donc, au cinéma, en 2007-2008, de ce nouveau siècle qui se découvre _ le siècle ! _,en sa spécificité, donc (existentielle, sentimentale et sensuelle, ou sexuelle), à apprivoiser :

    …

    après la vivre un peu _ beaucoup _ passivement (tout va si vite !), cette « spécificité« -ci, au quotidien des jours qui se succèdent, filent et dé-filent à toute vitesse, nous assaillent, entraînent, mènent _ mine de rien violemment _ par le bout du nez, embarqués tous collectivement sur la même galère (socio-économico-politique de la « mondialisation« , pour le résumer vite) sur le pont de laquelle nous nous trouvons _ conjoncturellement (cf ici le clinamen de Démocrite et Epicure, et aussi Clément Rosset !) _ ;
    …

    et avec laquelle il nous faut bien, et tant bien que mal, « à la godille » en quelque sorte _ « Sauve qui peut ! » et « Dieu reconnaîtra bien les siens ! » _, « faire«  _ c’est davantage une con-jonction ! qu’une con-joncture !.. _, au fil des jours et des « rencontres » de ceux avec lesquels, volens nolens, nous partageons _ une affaire de « génération » : les couples n’étant pas vraiment interchangeables, comme cela semble finir par « s’avérer« … _ ce voyage et ce séjour rapide qu’est une vie « humaine » !

    …

    pour encore (un peu : « Encore un instant ! monsieur le bourreau…« , a demandé sur l’échafaud même, Marie-Antoinette…) pas trop (encore) « non-inhumaine » ; à moins que cela ne s’aggrave, ou s’emballe, assez vite (cf ici Paul Virilio : « Vitesse et politique« , aux Éditions Galilée en 1977 ; ou, aux mêmes Éditions, « La Vitesse de libération« , en 1995) bientôt, selon les intuitions, me semblent-ils bien éclairantes, de Bernard Stiegler (passim, et notamment son dernier « Prendre soin _ de la jeunesse et des générations« ).
    …

    …
    Bref,
    la comédie de mœurs qu’est « Un baiser, s’il vous plaît ! » nous parle lumineusement, et avec infiniment de charme et d’humour
    _ on y rit en permanence de nous _ de notre temps.

    …

    …

    « Un baiser, s’il vous plaît !« , quand _ encore, pour combien de temps ? en en quels « milieux » (de personnes) ? _ « cela » peut « se demander » :

    …

    les personnages d’Émilie (un prénom rousseauiste ?) et de Gabriel (l’ange de l’annonciation, lui ! _ et c’est de son éblouissement, celui de Gabriel : angélique et sexué, qu’interprète avec beaucoup de rayonnement Michaël Cohen _, dès le coin d’une rue de Nantes _ « rue Montesquieu » peut-on lire sur une plaque _, en la séquence d’ouverture de ce magnifique film, que se produit cette « illumination« , à laquelle il _ Gabriel (artisan d’art de profession, lui) _ sait répondre, en, après une ou deux secondes d’ »arrêt » (et de réflexion hyper–rapide) se retournant, et, revenant, en arrière, re-nouer le fil de (ce début très rapide de) conversation (une étrangère à la ville recherche son chemin) ; et, surtout « véhiculer«  _ en sa camionnette professionnelle (de « restauration de tableaux« , pour le résumer un peu vite) _ l’inconnue parisienne (qu’est Émilie : elle _ interprétée avec beaucoup d’aura par la très lumineuse Julie Gayet _ crée de très beaux tissus d’ameublement : elle, comme lui, artisans d’art, sont dans le qualitatif, pas dans le quantitatif ou le numérique _ comme le sont les « personnages«  de Nicolas, le prof de maths, et de Judith, l’analyste chimique, les « pantins » catastrophiques, si maladroits, eux à ne raisonner que par petits calculs et clichés bienveillants de « vertu » et « compassion » gentille : ils sont attendrissants de candeur rousseauiste !…_ ;

    …

    et, surtout, « véhiculer » l’inconnue parisienne _ je reprends, après l’incise, le fil de mon élan _ qui ignore la topographie de Nantes : elle ignorait, bien heureuse piétonne, les vertus du GPS !!! _ et je boucle là ma parenthèse_ ) ;

    …

    les personnages d’Émilie et de Gabriel se présentant à nous sous les lumières et les tonalités _ qui ont quelque chose du Sud (Emmanuel Mouret est marseillais _ bien que la scène _ en une seule et même journée et nuit _ soit de climat atlantique (la scène est à Nantes, la Nantes « atlantique » de la « Lola » de Jacques Demy) ;

    …

    les personnages d’Émilie et de Gabriel, donc, sont d’un charme _ et d’une sagesse un peu tranquille, en l’intranquillité (« pessoenne« ) de ce qui a tout l’air d’un presque « coup-de-foudre », saisi en quelque sorte au ralenti, en cette séquence d’ouverture du film, par l’œil vif du cinéaste, parce que les deux personnages d’Émilie et de Gabriel, lumineux tous deux, lui de virilité, elle de féminité, épanouis _ bravo les acteurs ! _,

    mais sans s’y abandonner, lâcher, re-lâcher (pour s’y perdre)…

    …

    A la différence des fantôches (Nicolas et Judith, épatamment interprétés, eux aussi _ de même que la Caline de Frédérique Bel _, avec un rien, qu’il y faut, de « mécanique » _ cf l’analyse du « Rire » par Bergson _ par Emmanuel Mouret et Virginie Ledoyen, en empotés modernes (lui enseigne les mathématiques en un lycée ; elle est chercheuse en chimie ou bio-chimie : ce ne sont pas d’authentiques « chercheurs » ; les sciences « pratiquées » en majorité aujourd’hui, étant, pour la plus grande partie d’entre elles, des « techno-sciences » (d’ingénieurs) utilitaristes _ cf là-dessus les excellents travaux de Gilbert Hottois, dont « Regards sur les techno-sciences« , aux Éditions Vrin, en décembre 2006) _ dontÉmilie rapporte, de sa belle voix un peu grave, et sur un débit un peu apaisé, méditatif, en son récit _ qui fait la trame principale de la nuit (à l’hôtel) du film _ les péripéties malencontreuses, et la catastrophe (de cette « histoire » narrée) où les envoie leur innocence bien-pensante _ monter un stratagème de « permutation » (« d’affection physique« , comme dit Nicolas) afin d’offrir une « compensation » _ en l’occurrence la bien gentille « Caline » (interprétée avec beaucoup d’esprit par la piquante Frédérique Bel) _ au mari « quitté » : le pharmacien tennisman fan de Schubert interprété avec sobriété et élégance _ classicisme _ par un excellent Stefano Accorsi, que pareil incident sort alors de sa placidité…

    …

    Une innocence bien-pensante bien, telle une figure imposée de patinage artistique, dans (et selon) « l’air du temps«  ; sans la moindre sagesse « personnelle« , je veux dire : ce sont bien _ tels les « héros » (jeunes « cadres« ) des « Choses«  de Georges Perec, en 1965 _ des « fantôches«  ;

    …

    incapables de passer du stade d’enfant _ immature encore : ici, relire Kant, l’indispensable « Qu’est-ce que les Lumières ? » ;
    et son commentaire par Bernard Stiegler dans « Prendre soin _ de la jeunesse et des générations » _ au statut de personnes adultes ; à celui de « sujet de soi« ).

    …

    La catastrophe les perd…
    …

    D’où la leçon de « sagesse » qu’en tirent, « in fine« , les deux seuls vrais personnages de ce film (tout entier, et en moins de vingt-quatre heures, à Nantes) Gabriel et Émilie, pour un baiser d’un sel, alors, tout spécifique : en quelque sorte « retenu« .

    C’est très joli…

    …

    …

    Si vous n’avez pas encore découvert au cinéma ce petit chef d’œuvre (de lucidité piquante sur notre « air du temps« ) de 96 minutes, précipitez-vous sur le DVD disponible cette semaine-ci du mois d’août, huit mois tout juste après sa sortie sur les grands écrans…

    …

    Titus Curiosus, le 17 août 2008

  • L’acte d’ »amitier » : pour une anthropologie fondamentale (du sujet actant)

    Sur l’ »amitier« , et « Amitier » de Gilles A. Tiberghien, aux Éditions du Félin, en mai 2008

    Ayant eu à passer deux fois 6 heures et demi dans le train (entre Bordeaux et Marseille),
    je m’étais muni d’un choix de quatre livres
    pour passer le voyage en bonne compagnie :
    « L’Instant et son ombre » de Jean-Christophe Bailly _ un auteur passionnant (cf son proprement merveilleux « Le Propre du langage _ voyage au pays des noms communs« ) et sur la photographie _, paru en mars 2008, aux Éditions du Seuil ;
    « Éloge de la marche » de David Le Breton _ dont m’a parlé Bernard Plossu (et par ironie envers le transport par train) _, paru aux Editions Metailié en mai 2000 (et réédité en mars 2006) ;
    « Modeste in memoriam _ souvenirs lointains » d’Evelien van Leeuwen _ signalé parmi les livres importants de l’année sur une page de « conseils de lecture » à l’occasion des vacances d’été par le supplément littéraire du Monde _, paru aux Éditions du Rocher en novembre 2007 ;
    et « Amitier » de Gilles A. Tiberghien, paru aux Éditions Desclée de Brouwer en mars 2002 (et réédité en format de poche aux Éditions du Félin, en mai 2008) ;
    au gré de mon humeur.

    C’est sur « Amitier«  que mon humeur s’est portée au départ du train
    de la gare Saint-Jean (de Bordeaux) vers la gare Saint-Charles (de Marseille).
    Un très beau livre, sur le fondamental.

    Car j’allais en Provence à la rencontre d’une amitié jusqu’alors « par correspondance »,
    pour établir encore un peu mieux l’assise _ sensitive _ d’une prochaine conférence aixoise…
    Et avec un crochet, aussi, par La Ciotat.

    mer-train172.jpg
    …
    Voici comment l’éditeur présentait cet « Amitier » en 2002 :
    « Le titre de cet essai s’est imposé à l’auteur lorsqu’il a cherché un verbe qui soit à l’amitié ce que le verbe aimer est à l’amour. Ce livre porte en effet non sur un état, mais sur une relation dont il analyse diverses modalités pour en donner, au bout du compte, une image dynamique, un portrait mobile, mais capable de restituer sur le plan du discours et de la pensée quelque chose de ce qu’est l’amitié vécue. Tentant de cerner la place de l’amitié dans notre monde, le présent essai tourne autour de quatre grands infinitifs, qui inscrivent dans le temps et l’espace la relation amicale : engager, éprouver, échanger et perdre.
    Donc pas un traité de l’amitié, pas une philosophie de l’amitié qui dirait ce qu’elle est ou ce qu’elle doit être, mais un essai philosophique qui cherche à rendre compte de sa réalité contrastée, tant au travers des expériences que chacun peut en faire que de ses différentes tentatives de théorisations philosophiques.
    Car l’amitié change de valeur d’Aristote à Rousseau : de positive et rationnelle qu’elle est pour le premier, elle devient chez le second, sous la forme de la compassion ou de la sympathie, une valeur beaucoup plus ambiguë, sujette à maints retournements. D’où la nécessité de penser ensemble des positions apparemment contraires.
     »
    C’est excellemment présenté.

    De même qu’existe(nt)
    ce que Baldine Saint-Girons nomme « l’acte esthétique«  ;

    ou ce que Marie-José Mondzain caractériste comme les « actes » _ ou « activité propre » (page 247, dès la première phrase du dernier chapitre) _ de l’auteur, de l’acteur, et du spectateur
    (actes liés à des désirs, et donnant lieu à un « œuvrer » ;
    « actes » de l’ordre de la confiance, et non de la crédulité _ c’est un sous-titre, à la page 249)

    _ en son « Homo spectator » (dont je cite ici les quatre ultimes phrases, page 270 :
    « Il revient largement à Jean-Luc Godard d’en
    _ il s’agit de l’amour (au cinéma) _
    avoir mis la visibilité et les mots au coeur de ses films
    pour ne jamais séparer
    le désir de voir et celui de montrer les corps,
    du désir de croiser le regard d’un autre
    à qui l’on doit d’espérer ou simplement de vivre
    .
    …
    Le site du spectateur de la grotte Chauvet
    _ sur lequel Marie-José Mondzain a ouvert cet « Homo spectator » _
    est celui de la parole que prend un regard amoureux.
    …
    Suite de faiblesse et d’immense courage.
    …
    L’amour est le site infiniment sensible où la fiction est affaire de confiance » :
    et sur ce mot s’achève « Homo spectator« ) _ ;

    de même l’amitié doit être (re-)pensée comme active,
    en partie du moins
    _ et loin, loin, de tout volontarisme (et « activisme ») _,
    ce que marque ici la mise à l’infinitif d’un « amitier« …

    Ma conférence (aixoise à venir) ayant, elle, pour titre : « Le NonArt du rencontrer » ;
    car nous nous trouvons ici au coeur de réalités oxymoriques véritablement fondamentales
    _ car proprement fondatrices :
    sans ces fondements-ci, tout bonnement s’ef-fondre bel et bien ! _,
    pour les « non-inhumains »
    _ mais pour combien de temps ? _
    que nous pouvons être parfois encore,
    en dépit de toutes les manipulations faisant _ réductiblement _ de nous de purs réflexes (pavloviens) « de consommation »
    (ou plutôt, en fait, et seulement, d’achat : minimalement _ et comptablement _ compulsifs) :
    relire ici
    et tout Bernard Stiegler (dont « Prendre soin« ),
    et tout Dany-Robert Dufour (dont « Le Divin marché« )…

    D’où l’enjeu d’une anthropologie fondamentale (du sujet actant),
    à constituer pour ce temps de crise (ou plutôt de « liquidation« ) des « sujets », qui est le nôtre,
    face à l’empire totalitaire soft et fun qui ne cesse d’étendre sa « toile » (= emprise) sur le « monde » :
    é-mondé,
    im-mondément…

    Mais les fêtards de la fête continue (permanente)
    _ merci Philippe Muray
    (cf http://www.philippe-muray.com/bibliographie-philippe-muray.php
    et, par exemple, « Festivus festivus« , aux Éditions Fayard, en mars 2005) _
    sont à dix mille lieues (sous les mers) de s’en rendre compte,
    objets médusés (joués _ métamorphosés en jouets : sexy toys _, par cette Circé) qu’ils sont…

    mer-train172.jpg

    …

    Pour préciser un peu plus avant ce vers quoi Gilles Tiberghien avance sa lanterne,
    j’indique les seuls titres des chapitres de cet « Amitier » :
    pour « Engager » : la promesse ; l’égalité ; la trahison ;
    pour « Éprouver » : l’admiration ; l’amour ; le secret ;
    pour « Échanger » : la communauté ; les rites ; l’entretien ;
    et pour « Perdre » : le conflit ; la rupture ; la mort.

    En re-venir (vrai-ment !) toujours aux fondamentaux ;
    dont les manipulations réflexes nous chassent, à coup de butoir d’addictions nous acculant à la passivité (routinière sur rails) hypnotique,
    sans avoir seulement le temps de faire ouf _ et moufter si peu que ce soit…

    Sans cesse et en souplesse les ré-activer, donc, ces fondamentaux,
    à l’inspiration osante et joyeuse _ musardante _ du « génie« …

    …

    Pour finir,
    une image qui m’a beaucoup « touché » :
    hier, aux obsèques d’une amie et collègue _ Martine _,
    ravie par un cancer foudroyant d’à peine six mois :

    bouquet-train-175.jpg

    …

    Trois amis _ Michel, Cyrille, Antoine _ d’un des fils _ Christophe (l’aîné est Mathieu) _, au crematorium,
    quand le rideau s’est refermé, et que l’assistance s’est retrouvée (hors la présence du corps) dans la pièce voisine,
    ont entouré (et soutenu) tactilement, le temps d’un même geste instantané, rapide, et immensément puissant,
    l’espace de trois secondes, leur copain : leur ami.
    Amitier est un acte effectif, et renouvelé : une confiance (et une fidélité : en actes) de tels instants-ci…

    « Ce qui est beau est difficile autant que rare« , conclut sur cette capacité d’éternité « dans le temps »
    Spinoza son « Ethique« . On y revient souvent. « Difficile« , parce que générosité et confiance n’ont guère officieusement cours quand « l’utile » (Montaigne, « Essais« , III, 1), ayant pignon sur rue et se gobergeant, asphyxie presque partout, à le stériliser et détruire, « l’honnête« …

    Il arrive qu’atteinte la confiance ait parfois du mal à se remettre.

    …
    Maintenant,
    il me faudrait entrer plus avant dans le travail (cet « Amitier« ) de Gilles Tiberghien.
    Son premier et principal mérite est de nous mettre,
    par-delà la permanence apparente du mot « amitié »,
    face à l’abyme du concept d’amitié
    saisi dans l’étrangeté de son histoire (proprement philosophique) :
    entre Aristote et Rousseau, si l’on veut résumer
    ;
    mais on pourrait ajouter
    et Cicéron et Sénèque (après Aristote) ;
    puis Nietzsche, de l’autre côté (pour une modernité un peu plus lucide que celle d’un Rousseau) ;
    avec en pivot,
    une fois encore, Montaigne :
    le fameux, et rétrospectif
    _ car la béance (de la disparition et la perte) de La Boétie ne sera, bien sûr, pas comblée _
    « parce que c’était lui ; parce que c’était moi« .
    …
    Même si en résulte ce monument-tombeau
    (qui nous est en quelque sorte expressément légué par Montaigne lui-même)
    que sont les « Essais » :
    Montaigne à l’écritoire ( en sa « librairie » : les livres devant lui
    et comme lui faisant face, afin de lui « parler »)
    désormais face à sa seule méditation,
    lecture,
    et le plus concrètement :
    écriture,
    faute du pouvoir de conférer _ en absolue confiance _ avec l’ami « au vif »,
    puisque la mort le lui a ôté ;
    comme elle a ôté _ d’un même coup _ La Boétie à lui-même …
    …
    Demeurant cependant leur amitié :
    en Montaigne seul désormais, de son vivant
    ;
    puis, un peu plus longtemps _ pour nous, lecteurs _, en son livre-tombeau (« tombeau » dressé à cette amitié,
    comme l’a magnifiquement mis en évidence Michel Butor),
    qui n’est,
    avec ses phrases ne cessant de se poursuivre, s’allonger, se prolonger, se répondre en un jeu quasi infini d’échos,
    que le récit de cette conversation « au vif » à jamais manquante …
    …
    Mais Montaigne ne se résigne pas :
    l’amitié, il la « porte » désormais
    _ tant que sont là, à portée de l’écritoire, « encre et papier » _
    pour les deux ; et elle le porte…
    …
    « L’ami est le bouchon qui empêche la conversation de ces deux-là _ que sont moi et soi-même _ de sombrer par les profondeurs« …
    « L’ami et sa hauteur« , dit superbement, et justement, Nietzsche, au chapitre « De l’ami« 
    de la première partie d’ »Ainsi parlait Zarathoustra« .
    …

    Sauf que l’ami ne s’invente pas, ne se crée pas, ne se rencontre pas, non plus, sous les sabots d’un cheval ;
    non plus que, disparu, ne se remplace…
    L’alchimie _ rare _ de la rencontre de l’amitié
    tient, par son improbabilité rationnelle,
    de la grâce, sans doute :
    disposons-nous d’un autre mot ?..

    …
    L’amitié est à la fois un fait et une exigence : incarnée en la personne de celui-ci _ l’ami : unique ;
    une exigence tangible _ et tenue : nous sommes bien là, toi et moi ;
    un vent puissant souffle, et nous (ré-) unit : nous nous entendons,
    en tous les sens du terme : nous ne sommes pas
    (ou ne sommes plus _ ou sommes moins ;
    voire sommes un peu moins)
    sourds l’un à l’autre ;
    l’ami n’est pas un fantasme, une élucubration, un miasme :
    ni fantôme, ni illusion ( de moi à soi).
    Il est bel et bien là, en sa réalité charnelle, et tangible,
    et tenue
    , en effet,
    même quand il n’est momentanément pas là (mais plus loin) ;
    voire plus là du tout : la mort n’interrompt pas vraiment le dialogue-conversation des amis…
    …
    La voix de l’ami mort continue _ avec son inégalable douceur _ de parler,
    et de sa propre initiative, aussi, qui plus est !
    Et cela, sans fantasmagorie…
    Gilles Tiberghien évoque ainsi (page 172) avec grandeur la figure de son ami P.
    …
    Page 173 : « Devenus soudain _ par la mort _ comme étrangers à moi-même
    (les affects : qu’il était _ l’ami P. _ seul à partager avec moi-même)
    donnent à ma vie l’épaisseur et la cohérence étrange d’un récit. »
    La formule est capitale, et nous aide,
    au passage aussi,
    à mieux comprendre tout le travail montanien des « Essais« .
    …
    « Tant qu’il était vivant, disponible,
    l’évidence de ce partage me procurait la connivence d’un sentiment de la vie,
    une impulsion à agir ensemble
    _ comme c’est juste ! _,
    mais pas nécessairement la conscience de ce que nous faisions

    _ encore un peu trop endormie en quelque sorte, cette conscience confiante, sans trop d’à-coups, en cette chance de la vie _,
    ni de ce que notre amitié représentait pour chacun de nous. »
    …
    A cet égard, la distance a-charnelle de l’amitié
    la distingue des tropismes plus tactiles (et sensuels _ ou sexués) de l’amour.
    …
    Je continue la lecture de la page 173 : « Maintenant que mon ami est mort,
    ce à quoi je tenais tant
    et qui était pour moi
    comme une façon d’éclairer le monde
    est devenu comme un vecteur fondamental de mon existence
     »
    _ comme si cette séparation insoluble de la mort de l’un
    laissait l’amitié _ inchangée, semble-t-il, elle _ portée par le seul survivant,
    à la situation (et condition _ davantage secouée) du vécu de l’amour pour les amants : jamais assez proches…
    Comme si…
    Comme si elle s’en rapprochait…
    …
    Pages 177-178, Gilles Tiberghien en vient aussi,
    à cette occasion encore (de la perte),
    à la comparaison de l’amitié avec l’amour,
    à propos des différentiels de distance,
    de présence et absence,
    entre amour et amitié :
    « Ce que j’ai perdu _ par la mort de l’ami _, je ne l’ai jamais possédé.
    C’était mon ami,
    mais il n’était pas mien.

    L’amitié seule demeure,
    qui survit à cette perte irréparable,
    car rien n’est perdu
    _ c’est-à-dire : rien n’étant perdu _,
    rien ne peut la remplacer. »
    …
    Vient alors, page 178, ce commentaire :
    « Telle est la douleur que provoque la mort de l’ami,
    une douleur confondante,
    commensurable à certains égards
    _ nous y venons _
    à la mort d’autres êtres que l’on aime,
    mais avec le corps desquels nous avons un rapport charnel,
    alors que les amis sont et seront toujours des fantômes

    _ a-charnels, donc _
    qui hantent notre vie
    et qui vivent dans nos rêves

    _ par quel mot, donc, le dire ? _
    d’un corps d’emprunt en ce qu’ils hantent notre propre corps. »
    …
    (…) « Un ami, même celui que nous prenons volontiers par le bras
    _ revoici le geste de Michel, de Cyrille, d’Antoine, à l’égard de Christophe _,
    est d’une certaine façon un « spectre ».
    …
    Et ici _ continue immédiatement Gilles Tiberghien _, il ne s’agit pas des morts, mais des vivants.
    (…) Il s’agit des amis en ce qu’ils sont la promesse de notre avenir
    et qu’ils viennent à notre rencontre.
     »
    …
    Et Gilles Tiberghien de citer alors le texte du « Zarathoustra » de Nietzsche (au chapitre « De l’amour du prochain« ) :
    « Plus haut que l’amour du prochain,
    se trouve l’amour du lointain
    et de l’avenir

    _ je dirai l’appel du dépassement de soi-même (Hegel, lui, dit : « aufhebung« ),
    la vocation du « Deviens ce que tu es ! » _ ;
    plus haut encore que l’amour des hommes
    _ au sens de la compassion pour ce qu’ils sont (« humains, trop humains !« ) _,
    est l’amour des choses
    _ ou des œuvres _
    et des spectres »
    _ c’est-à-dire le meilleur de soi …
    …
    Et ce commentaire final page 179 :
    « Un ami est quelqu’un « qui nous revient » _ avec fidélité _ non parce qu’il est un pur esprit
    mais parce qu’il a habité
    _ au passé seulement ? _ un corps,
    un ensemble de corps
    aussi nombreux que les mille possibles
    où nous avons projeté notre vie
    « 
    _ et par là l’amité est appel
    et vocation à vivre,
    à mieux vivre,
    à toujours aller vers la hauteur de l’accomplissement
    ,
    au lieu de la complaisance basse
    et, vite, à la bassesse…
    …
    Et cette phrase ultime : « C’est pourquoi ces spectres sont des revenants privilégiés
    qui hantent nos rêves avec la douceur d’une présence
    qu’ils avaient déjà de leur vivant.
     »
    Ou la douceur _ oui _ tendrement exigeante, dynamisante, de l’amitié.
    …
    Avec estime et admiration, en effet …
    Et émulation mutuelle : se mettre, soi comme lui, à la hauteur de cet appel à
    devenir mieux,
    éveiller,
    accomplir
    ses « mille possibles« …

    …
    L’incroyable, le miracle étant
    qu’existent bien,
    on ne peut plus effectivement _ faut-il dire _
    de telles amitiés.
    …
    De même qu’existent bien,
    aussi,
    de telles amours…

    Titus Curiosus, ce 27 juillet

    Photographies : Sans Titre, © Bernard Plossu