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  • de la fabrique de l’identité (du soi), sous le versant du genre (féminité, virilité) et de l’intimité (rapports à l’autre) dans le meilleur de la littérature aujourd’hui : « L’Exposition », de Nathalie Léger ; « Zone », de Mathias Enard

    Avec un cran supplémentaire de recul dans le dispositif de lecture (= de mon « commentaire » analytique-critique…) de mes « grands livres » préférés,

    en l’occurrence, cette semaine de juin-ci, « L’Exposition«  de Nathalie Léger, après « Zone«  de Mathias Énard, en septembre dernier (2008, déjà…) ; les « grands livres » ne se bousculant pas nécessairement au portillon du lecteur…

    _ cf mes articles immédiatement (ou presque) précédents :

    « Le miracle de la reconnaissance par les lecteurs du plus “grand” roman de l’année : “Zone”, de Mathias Enard » (le 3 juin 2009),

    « Sur la magnifique “Exposition” de Nathalie Léger, Prix Lavinal 2009 : l’exposition de la féminité et l’exhibition (sans douceur, ni charme = sans joie) comme privation de l’intime » (le 14 juin 2009)

    et « la jubilante lecture des grands livres : apprendre à vivre en lisant “L’Exposition” de Nathalie Léger » (le 15 juin 2009 dernier, c’est-à-dire avant-hier) _,

    …

    à la réflexion m’apparaît de plus plus évidemment

    que la force (formidable !) du meilleur de la littérature d’aujourd’hui

    _ et assez loin à l’écart de la fonction idéologique d’auto-crétinisation (de soi) du « grand public« , via le tout-venant des « clichés » des si « divertissants »  best-sellers !.. : « Tournez, manèges » et  « Roulez, petits bolides » !.. pendant que les divers tiroirs-caisses des « marques » se remplissent… _,

    tient à la luxuriance du terreau

    et personnel et culturel : les deux inextricablement mêlés en leur construction permanente, de bric et de broc, « réciproque » et « infinie » _ ad vitam æternam, si j’ose le formuler ainsi… _

    sur lequel (et duquel) les auteurs « vrais » _ un Mathias Énard pour « Zone » ! une Nathalie Léger pour « L’Exposition » ! _ plantent (et tirent) la perspective (en relief) et la puissance de vue (ou force de vista)  dynamisantes, les deux ! de la « vision » de leur « monde« 

    _ et à partir d’un monde (réel et effectif forcément commun) pour commencer :

    en l’enfance, d’abord, « passage obligé » de la plus grandement visible « minorité » ; mais aussi à l’âge adulte encore, du fait de notre « appartenance » (« ferrée » !..) d’encore trop souvent pseudo « majeurs« , seulement, à l’ »époque » : de laquelle nous aurions bien du mal à nous « échapper » ; étant forcément, sans réelle échappatoire, celle-ci, « la nôtre« , d’ »époque » !!!) ;

    …

    et à partir d’un monde (réel et effectif commun) pour commencer, donc,

    « donné« , « imposé« , « reçu » à notre corps défendant et partagé (= commun)…

    Fin de l’incise _

    …

    en une écriture magnifiquement inspirée, ainsi qu’un style singulier, chaque fois :

    en tout cas, c’est ce qui s’avère pour moi, lecteur, à la double lecture de ces deux merveilleux « Zone » et « L’Exposition« ...

    …

    Ce sur quoi je désire donc « revenir » et « mettre l’accent« , en ces deux très grands livres que sont donc et « Zone » et « L’Exposition« ,

    c’est sur la construction de l’identité personnelle

    _ pour qui se dégage du clone, ou du zombie : dans l’important « passage » (méditatif, à propos du plus que problématique « portrait » de soi-même) n° 43, page 77, Nathalie Léger a cette formule magnifique à propos d’une éventuelle « découverte » du « soi » : « l’entassement des spectres qui n’en font d’ordinaire trompeusement qu’un«  _

    à partir de ce que Nathalie Léger nomme très judicieusement,

    et dès son troisième « passage« , page 11 _ mais qui l’y repère « vraiment« , alors ?.. à sa première (et le plus souvent unique !) lecture _,

    « le trajeux sinueux de la féminité » ;

    et qui s’est avéré, du moins à ma lecture de son livre, le « motif« 

    (de fond !!! à la Cézanne ; au « passage » 15, pages 26 et 27 : je lis, c’est Cézanne qui vient, d’outre-tombe, via le très précieux témoignage _ « Cézanne » _ recueilli, puis laissé (en héritage : à toutes les postérités), par Joachim Gasquet, nous « parler » :

    « Un motif, voyez-vous, c’est ça… », dit Cézanne (à Gasquet) en serrant ses deux mains. Il les rapproche lentement, les joint, les serre, les fait pénétrer l’une dans l’autre, raconte Gasquet. C’est ça. « Voilà ce qu’il faut atteindre. Si je passe trop haut ou trop bas, tout est flambé. » Fin de la citation-« leçon » de Cézanne sur le « motif« , page 27 ; et fin de mon incise)

    …

    le « motif« , donc, qui allait travailler la narratrice (et l’auteur) de ce récit

    _ le vocable « roman » n’apparaissant (heureusement !) pas sur la page de garde du livre ! ni nulle part, non plus, ailleurs en (ou sur) ce livre…

    …

    Ainsi qu’à partir de ce que j’ai pu qualifier, en ma lecture de « Zone« , du « motif » de la « pyramide des pères«  dans la construction de ce « roman« , assumé comme tel, cette fois, mais follement inspiré et libre (et grand, en tout ce qu’il brasse de si puissant et si fondamental, pour un auteur si jeune _ de trente-six ans _ en une seule phrase, ou plutôt un seul souffle, de 517 pages, s’achevant sur l’expression, page 217, « une dernière clope avant la fin du monde« …) ;

    « roman » d’une seule phrase (pour l’essentiel _ excepté trois chapitres de lecture par le narrateur lui-même, toujours, d’un roman plus « traditionnel« …) dans l’esprit, et souffle, de son narrateur unique, Francis Servain Mirković, s’exprimant à la première personne du singulier, le temps d’un « trajet » (de « méditation-rumination » et de soi et du monde ! archi-mêlés !..) en train (au lieu d’avion : manqué, lui _ « raté« , par exemple page 130… _, à Orly : ouf ! pour la « méditation-rumination » du « soi-monde » !..) entre les Stazione « Milano Centrale » et « Roma Termini » ; et qui m’a fait intituler mon premier article sur lui, dès le 21 septembre 2008 : « Emerger enfin du choix d’Achille«  :

    puisque telle est la signification de ce voyage en train (du personnage Francis Servain Mirković) de Milan (Stazione « Centrale » _ en provenance de Paris, gare de Lyon, pour ce qu’il en est, du moins, de ce dernier « transport ») vers Rome (Stazione « Termini« ), afin d’essayer (tout au moins !) de « solder« _ auprès des instances ad hoc du Vatican ; en « vendant » une copieuse valise de documents ultra-secrets sur le passé plus que sulfureux de personnages d’ »agitateurs et terroristes, marchands d’armes et trafiquants, commanditaires et intermédiaires, cerveaux et exécutants, criminels de guerre en fuite » du dernier siècle écoulé _ tout un passé hyper violent de plusieurs, au milieu duquel le sien particulier, propre (« lui-même » ayant « accompli sa part de carnage lorsque la guerre en Croatie et en Bosnie l’a jeté dans le cycle enivrant de la violence« ), placé sous la figure archi-coléreuse d’Achille (et de « L’Iliade » : le livre comportant autant de chapitres que « L’Iliade » de livres… : 24.

    …

    Et si je jette un coup d’œil au final de ce « Zone« , qu’est-ce j’y découvre (ou retrouve) ? Je lis, à partir du bas de la page 515 :

    …

    « voilà nous longeons l’aqueduc romain nous pénétrons les murailles _ demeurées quasi intactes de l’enceinte de l’Urbs _ puis le cul-de-sac de la gare de Termini _ d’un coup voilà que _ les voyageurs s’affolent, des animaux dérangés dans leur sommeil _ de la nuit dans ce train _, ils se lèvent tous en même temps _ grégaires _ récupèrent leurs bagages rangent les livres et les journaux je sors discrètement la petite clé je libère la mallette _ solidement accrochée à un range-bagages : « je l’ai discrètement menottée au porte-bagages« , s’était dit le narrateur, page 15, en s’installant, au départ de Milan, dans le « Pendolino Milano-Roma« … _ la valise si légère _ en poids _ et si lourde _ en secrets _, le train longe le quai _ de la gare d’arrivée de Termini _, il souffle, il prend son temps, j’attrape mon sac me voici debout dans le couloir entre mes compagnons de voyage _ quatre fois au moins j’ai moi-même ainsi débarqué sur ce quai de gare de Termini (sauf qu’une fois, c’était le quai de Tiburtina…), juste après ces sublimes « vues« , avec pins, de la si belle campagne romaine _ nous allons nous séparer, chacun va poursuivre son destin, Yvan Deroy _ l’actuel pseudonyme du narrateur venant livrer (en les vendant) au Vatican les « secrets«  de sa valise d’agent de « zone« … _ aussi _ le narrateur cessant ces « fonctions« -là… _ je vais aller à pied jusqu’à l’hôtel _ où il compte résider un peu _ la vie est neuve la vie est vivante _ il n’y a de progrès et de « bonheur » « vrai » que dans le dépassement (ou « congédiement ») de quelque chose de « dépassé« … _ je sais maintenant _ au final de cette méditation ferroviaire nocturne d’entre Milan et Rome (par Lodi, Parme, Reggio d’Émilie, Modène, Bologne, Prato et Florence : où le convoi a fait station) _, adieu sage Sashka _ la maîtresse (russe) qu’il avait compté rejoindre, en « son minuscule studio du Transtévère« , page 465 _, je peux tenir debout tout seul _ désormais, au terme de cette méditation ferroviaire nocturne de 517 pages sur ce parcours de tant d’années d’aventures violentes dans la « zone«  d’opérations méditerranéenne… _,

    je n’ai plus besoin de cette valise, plus besoin _ même ! _ des deniers _ de Judas ! _ du Vatican,

    je vais tout balancer dans l’eau (…), au dixième jour _ c’est un projet qui s’échafaude sur le champ… _ j’irai à pied jusqu’au Tibre fatal tout près du pont Sixte _ je le connais bien, reliant les deux quartiers aimés de Campo dei Fiori et Trastevere _ jeter ces morts _ des « secrets » de la valise _ dans le cours du fleuve, qu’il les amène jusqu’à la mer _ la Méditerranée _, le cimetière bleu _ de l’enfouissement-engloutissement _,

    que tous s’en aillent _ au diable (ou au « bon dieu« )… _, les noms et les photographies _ les témoignages des « faits » pour « archives« … _ seront rongées par le sel, puis évaporés ils rejoindront les nuages, et adieu, Yvan Deroy rejoindra le ciel lui aussi, le Nouveau Monde _ disparaissant d’ici pour « refaire » sa vie, pour « renaître » « vierge » là-bas outre-Atlantique… _,

    adieu Rome trop éternelle _ avec beaucoup trop de mémoire (et beaucoup trop d’archives, surtout au Vatican…) ; comme le chante Octavie (« Addio Roma !« ) dans le sublime « Couronnement de Poppée«  du génialissime Claudio Monteverdi… _, en avion, à l’aéroport de Fiumicino j’attendrai _ nous passons décidément au futur… _ le dernier appel pour mon vol, les passagers, la destination, je serai assis là _ désormais : en un futur devenu immobile _ sur mon banc de luxe sans pouvoir bouger nulle part plus personne j’appartiens _ dorénavant : nous voici en un présent indéfiniment prolongé, sans projet ! _ à l’entre-deux au monde des morts-vivants enfin je n’ai plus de poids plus de liens _ ni professionnels ni érotiques : Sashka, Stéphanie, Marianne : du passé… _ je suis dans ma tente _ de Grec ? de Troyen ? « L’Iliade«  affleure toujours dans « Zone« … _ auprès des nefs creuses j’ai renoncé _ grâce au « congédiement« … _ je suis dans l’univers des moquettes grises des écrans de télévision et ça va durer tout va durer _ désormais _ il n’y a plus de dieux courroucés plus de guerriers _ enfin ! _ près de moi se reposent les avions les mouettes _ de l’estuaire du Tibre _ j’habite _ pour toujours _ la Zone où les femmes sont fardées et portent un uniforme bleu marine _ d’hôtesses de l’air _ beau péplos de nuit étoilée il n’y a plus de désir plus d’envol plus rien un grand flottement un temps mort où mon nom se répète _ non sans ironie dans les haut-parleurs de l’aéroport _ envahit l’air c’est le dernier appel le dernier appel pour les derniers voyageurs du dernier vol je ne bougerai plus de ce siège _ de hall _ d’aéroport, je ne bougerai plus c’en est fini des voyages, des guerres _ ah ! _,

    à côté de moi le type au regard franc me sourira _ envisage le narrateur, débarquant pour l’heure à Termini ; et c’est ce présent-là qui pour l’heure est encore le présent du récit… _ je lui rendrai son sourire il y a des années qu’il est là suspendu lui aussi _ certes _ enchaîné à son banc _ tel l’Hercule enchaîné… _ des années il est là depuis bien avant la découverte de l’aviation _ c’est dire ! _ il a une bonne tête, c’est un métèque, c’est un géant, un géant de Chaldée dont on dirait qu’il a porté le monde sur ses épaules _ Antée _, il est depuis des siècles entre deux avions, entre deux trains,

    alors qu’on me dépossède de mon nouveau nom en le soufflant dans les haut-parleurs,

    je pense aux bras de l’oiseau d’acier qui m’attendent, cent cinquante compagnons de limbes y ont déjà embarqué mais moi je m’y refuse,

    je suis Achille _ enfin _ calmé _ de son courroux _

    le premier homme le dernier

    je me suis trouvé une tente _ où camper longtemps _ elle est à moi maintenant c’est ce tapis ignifugé et ce velours rouge

    c’est mon nom qu’on crie mon espace je ne me lèverai pas

    mon voisin est avec moi c’est le prêtre d’Apollon c’est un démiurge _ le thaumaturge des métamorphoses _

    il a vu la guerre lui aussi et l’aveuglant soleil des cous coupés _ sans en revenir indemne tout à fait, absolument… _,

    il attend tranquillement _ désormais _ la fin du monde _ comme certains (autres) illuminés ; un croisé, pas plus tard que hier soir, sur le quai de la gare « Centrale«  à Milan ; un autre, « tchèque germanophone«  (« la Mort est un tchèque germanophone avec un horaire de chemins de fer« , page 59), et qui l’avait passablement impressionné, celui-là, dans un train (« de nuit« , aussi) pour Paris s’en revenant « de retour d’enquête à Prague » « via Francfort« , « du côté de Tetschen »… (pages 56 à 60) _,

    si j’osais, si j’osais je me jucherais sur ses épaules comme un bambin ridicule _ un nain sur les épaules d’un géant _,

    je lui demanderais _ tel le bambin Jésus au géant Cristophore franchisseur de rivière _ de me faire traverser des fleuves, des fleuves au trois fois triple tour et d’autres Scamandres _ le fleuve de la Troade _ barrés de cadavres _ n’achevant pas de se décomposer à l’infini… _,

    je lui demanderais _ toujours au conditionnel de la rêverie, comme tout ce final de « Zone« , en marchant, de moins en moins pressé, sur le quai de débarquement de Stazione Termini… _ d’être mon dernier train,

    mon dernier avion _ aussi _

    ma dernière arme _ tant que nous y sommes _, la dernière étincelle de violence qui sorte _ enfin _ de moi

    et je me tourne vers lui pour lui demander,

    pour le supplier de m’emporter

    il me regarde avec une compassion infinie, il me regarde,

    il me propose soudain une cigarette

    il dit l’ami une dernière clope _ de condamné ? de libéré ? _ avant la fin ?

    une dernière clope avant la fin du monde. »

    C’était là le final (avec son point unique _ à l’exception des trois chapitres du roman libanais (« trois récits du Libanais appelé Rafaël Kahla que m’a recommandé la libraire de la place des Abbesses« , page 52) intercalé : les chapitres IV, XIII et XX _ de « Zone« , pages 515, 516 et 517 .

    …

    Quels sens, je me le demande au passage, ont donc ces nombres : 24 (chapitres pour « Zone« ) et 100 (« passages » pour « L’Exposition« ) ? Je pense, en effet, ici aussi aux 100 « passages » (plutôt que « paragraphes« ), séparés de « blancs« , de « L’Exposition« , entre le premier mot (« S’abandonner« , page 9) et le dernier (« Atropos : l’Inexorable« , page 157) du livre…

    …
    Bref, dans le cas du « récit » très discrètement personnel

    _ peut-être « un peu trop discrètement« , m’a confié s’être entendu « reprocher » l’auteur, par quelques uns (peu…) des lecteurs ou « critiques » du livre : opinion que je ne partage certes pas : tout grand livre laisse « ouvertes« , et même suscite (et doit susciter !), mille pistes qui ne seront certes pas « bouclées« … _

    de Nathalie Léger, « L’Exposition« ,

    je n’ai pas insisté, en mes deux précédents articles (des 14 et 15 juin), sur la part (et particulièrement les « blancs« ) d’autobiographie (de la narratrice du « récit« ) affleurant,

    mais toujours très discrètement, en effet,

    sans jamais les précisions (terribles ! elles…) qui caractérisent son écriture (au premier rang de laquelle son art _ remarquablement développé à l’IMEC _ imparable des citations : toujours d’une incisivité « documentaire » magnifique : implacable !), à propos du « trajet de la féminité » de la comtesse de Castiglione,

    quand elle aborde _ sinueusement… _ l’histoire du « trajet sinueux de la féminité » de sa propre mère ;

    et plus encore _ encore plus sinueusement…_ la sienne propre, je veux dire, l’histoire de son propre « trajet sinueux de la féminité » :

    …

    au lieu du triomphe glorieux de citations,

    c’est alors le règne des pronoms personnels pas complètement déterminés

    (par exemple, dans le très bref « passage » n° 49 de deux phrases seulement, page 85 : « Une nuit je la vois en rêve. J’ai oublié le détail _ pour une fois ! mais c’est le propre des rêves, une fois le réveil passé… _, mais le principe, c’est qu’elle ne m’aime pas » :

    qui désignent donc ces « la » et « elle » ?.. « Lautre« , peut-être ?.. Ils affleurent bel et bien, pourtant, tels des récifs, tels des amers… ; mais le « blanc » permet de « passer à autre chose« , vite…) ;

    voire celui des initiales seulement

    (au-delà du « C… » désignant très visiblement la cité « impériale » de Compiègne, et ville de ce musée dont le « conservateur général » viendra apposer son veto au projet _ et « carte blanche » _ d’exposition « Castiglione » de la narratrice : « il refuse mon choix de la photo du reliquaire« , page 149 ;

    cet(te) autre « C., « autoritaire et séductrice », comme le dit son entourage« , du « passage » n° 36, page 55 ; voici, je lis :

    « Déjeunant _ pour quelles diablesses de raisons ? professionnelles ? autres ? nous n’en saurons certes pas davantage que ce qui nous sera « livré » en ce bref « passage » presque essoufflé de quinze lignes, page 55 _ avec C., « autoritaire et séductrice », comme le dit son entourage _ un personnage ayant ainsi un « entourage » parlant ainsi d’elle, comporte une certaine « importance«  : mais qui la lui donne ? qui la lui confère, cette « autorité«  ?.. ; et pour quelles (diablesses ?) de raisons ?.. _, je devrais me tenir sur mes gardes, rester distante,

    mais voilà qu’après l’œuf mayonnaise, elle _ seulement le pronom _ me regarde sans que je sache pourquoi d’un air aimable, le ton de sa voix est presque affable, elle me sourit.« 

    Avec ce résultat-ci, confesse alors la narratrice : « Alors, soudain une douloureuse émotion _ retenue non sans difficulté par celle qui « se contient » de se voir ainsi reconnaître un tel pouvoir déclencheur d’« amabilité« … _  m’empoigne _ rien moins ; c’est plus fort sans doute qu’un « m’étreint » : on ressent toute la violence de la « poigne«  se portant sur un cou… _ à la gorge,

    une joie presque folle  _ oui … _ me submerge _ rien moins ! _,

    tout mon corps _ cette fois, bien au-delà de la seule sensation à la gorge _ souffre de cette étreinte _ d’émotion si intense ressentie subitement _ brutale,

    cela ne dure qu’un instant _ avant de se reprendre mieux _ mais un instant, je suis anéantie

    _ le terme « anéantie«  (!!!) n’est certes pas anodin : y aurait-il donc, d’une part, des « bonheurs » qui exaltent et comblent ? (ceux dont traite Spinoza en son « Ethique«  ; et qui composent la « béatitude« …) ; et, d’autre part, d’autres qui, eux, « anéantissent » ?.. _

    de bonheur,

    quoi ? quel bonheur ? »

    _ la narratrice se le demande immédiatement, au moment même où, lecteur, je m’y interrogeais… _ ;

    …

    et voici ses réponses,

    bricolées dans la paix relative de l’écriture a posteriori (qui se souvient fort bien de l’épisode, marquant, pour avoir été, ainsi vécu, « retenu » par la mémoire de la narratrice ; et, mieux encore, digne d’être « rappelé » dans l’écriture du récit, ici, à propos du « trajet sinueux de sa (propre) féminité », à son tour ; après (et à la suite de ; voire enchaînées à) celles, « féminités« , de la Castiglione, ainsi, aussi, que celle de sa mère :

    soit comment le « sujet » rencontré, et à plusieurs reprises (il « insiste« …) « par accident« , devient, dans l’écriture du « véritable » écrivain (= écrivain « vrai« …) « travail«  du (puis « travail«  sur, « inspiré« , le) « motif » lui-même… :

    …

    « quel bonheur ? celui d’apaiser la haine _ comment donc ? _, d’échapper à la destruction _ en survivant à quelle peine, à quelle blessure si dangereusement mortelle ?.. _ et de ne m’en tirer _ déjà _ pas si mal ?

    celui d’être manipulé par une garce _ c’est dit ! _ ?

    celui d’être reconnu _ un enjeu capital… _ par une femme _ quelle qu’elle soit ?.. même une « garce » !.. _ ? »

    _ soit cette « ambivalence«  (assez terrible, ou terrifiante… : l’oscillation, récurrente dans le récit de « L’Exposition« , entre « attraction«  et « répulsion« ) par laquelle s’est peu à peu construite (et comprise) l’identité, et à travers le « genre«  de la « féminité« , de la narratrice, elle-même, ainsi que plusieurs indices récurrents, donc, viennent l’indiquer très brièvement et discrètement, mais clairement et fermement, tout de même, aussi, au cours du « récit«  de « L’Exposition« , et à quelques reprises ;

    …

    la narratrice qui est tout à la fois la fille de sa mère

    (ainsi que de son père : celui qui, un moment au moins, s’est laissé séduire par « Lautre«  ;

    cf là-dessus les « passages«  (sur des photos fort « gênantes« …) n° 45 à 48,

    voire aussi 49 et 50 (s’achevant, alors, ce dernier, sur le récit onirique des « portes de pierre«  en abyme ?.. si étranges…) ; pages 81 à 86 de « L’Exposition«  ;

    je cite seulement la conclusion, page 86, de ce récit de rêve : « Seul un petit orifice dans la pierre permet d’observer l’intérieur _ par- delà le seuil de la porte _ dévasté par un éboulement« …) ;

    …

    mais qui est aussi la petite-fille de sa grand-mère (maternelle : cette femme au « visage féroce et lumineux« , à l’« allure étonnante« , au « don d’élégance » et au « raffinement«  rares, porteurs de cette « évidence«  et de « cette certitude » « lorsqu’elle paraît dans l’image » des photos qui témoignent pour toujours d’elle, page 153, dans le passage n° 96, au rayonnement tel que sa seule « ombre portée«  faisait cruellement « fléchir » impitoyablement sa fille, la mère de la narratrice, comme le décrit superbement  le « passage » n° 41, pages 74-75, que voici :

    « Je regarde les photos de ma mère : cette fragilité, cette délicatesse maladroite, cette bonne petite gentillesse, et ce délié, cette gracilité de l’adolescence, la douceur de son regard, cette soumission attentive, le sourire incertain, la nuque toujours un peu fléchie lorsqu’elle se trouve dans les parages du corps souverain _ lui _ et idéalement conformé _ tel celui de la Castiglione ! _ de sa mère. Sur ces images, c’est bien cela qui frappe le plus, l’ombre portée _ dissolvante, sapante, ébouleuse, rongeuse : faisant « fléchir« …  _ de la mère _ superbe observation ! de la petite-fille de cette grand-mère-là…

    Ma mère enfant se tient toujours fléchissante _ la nuance négative l’emportant au final sur le fléau qui semblait hésiter encore de la balance… _ aux côtés de la sienne. »

    …

    Et cette précision, encore, déjà mentionnée dans les articles précédents sur « L’Exposition » : « Ce fléchissement, ce repli du corps sur lui-même, c’est,

    je le reconnais, je n’ai pas cessé de le reconnaître,

    étant moi-même à ses côtés, la soutenant, l’aimant, et elle, si tendre, si aimante, si confiante,

    c’est bien la honte _ de soi _, le mot est comme une tombe« , page 41 :

    voilà la conclusion… 

    …

    Bref, en « Zone » comme en « L’Exposition« ,

    il n’y a de salut (des narrateurs _ et, en amont, des auteurs ? puis, en aval et à leur suite, des lecteurs ?..) _

    que dans l’œuvre réalisée personnellement, et en un vrai style,

    où s’entend toute la palette d’une voix infiniment riche

    et qui ne réduit jamais le visage à cet « entassement des spectres qui n’en font d’ordinaire trompeusement qu’un« , comme l’énonce superbement la narratrice de « L’Exposition« , page 77 ;

    ni ne se confine dans cette « vision d’horreur«  à la « Psychose«  d’Alfred Hitchcock, où ne se voit que « le visage de la mère grimée sur le visage du fils« , à la page page 78 de cette même « Exposition« …

    comme y songe la narratrice de l’enquête, se remémorant l’aventure de son « exposition » envisagée (une « carte blanche » laissée, donnée) au « musée de C… » ; et finalement (la « carte blanche » retirée…) avortée.

    …

    Comme dans le monologue intérieur du narrateur de « Zone« , Francis Servain Mirković, s’apprêtant à se « défaire«  (à Rome…) de son passé (avec « massacres« ) un peu trop lourd et encombrant, dans un « congédiement » en forme de pied-de-nez et de « retour aux envoyeurs » de mauvais traitements.

    …

    Dans un cas _ celui au féminin de « L’Exposition«  _, elle, Nathalie Léger,

    procède par « passages«  _ au nombre de 100 _ et « sauts » _ au nombre de 99 ;

    …

    dans l’autre _ celui au masculin de « Zone«  _, lui, Mathias Énard,

    par une unique phrase (ou souffle) de 517 pages, mais avec un rythme infiniment coulé, souple, avec des ruptures (un musicien dirait « hémioles« ) de signification

    (ou encore, un philosophe attentif, « embardées«  : le mot qu’utilisa, à partir du « bricoles«  de Claude Lévi-Strauss, Élie During à propos de mon propre style ; cf mon article du 23 mai « Lire, écrire, se comprendre : allers et retours de “bouteilles à la mer” : la vie d’un blog…« …),

    qui sont autant d’appels à la mémoire (lieuse), en voie de constitution du lecteur, à partir de la mémoire collective (du temps ; de l’époque) ; qui est elle-même aussi une construction (de « liens« , de « sauts« ).
    …
    Dans les deux cas,

    Nathalie Léger comme Mathias Énard ont une culture infiniment luxuriante, précise et souple, procédant par « liens » infiniment riches de sens…

    Auxquels « liens » (et « sauts« ), nous, lecteurs, sommes conviés à « réagir« , avec richesse, souplesse et inventivité, à notre tour…

    …
    Et tout l’art du récit auquel est convoquée l’activité de la mémoire, la culture et l’imagination du lecteur,

    est dans la souplesse de ces « sauts » (-« embardées« ) de pensée…

    …

    Le « modèle » littéraire libérateur de ces formidables dispositifs d’écriture/lecture étant, au choix, l’ »Ulysse » de James Joyce (en 1922) ;

    ou « Le Bruit et la fureur » de William Faulkner (en 1929)…

    …
    Voilà, j’ai trouvé :

    ce qui m’enchante dans ces « immenses livres » que sont « Zone » et « L’Exposition« ,

    c’est leur rythme formidablement puissant et assez follement syncopé (par « hémioles« ),

    si riche de tant de dynamique de sens,

    en une poiesis à la Walt Whitman, si l’on veut :

    …

    par leur très long souffle « avec embardées » ;

    …

    mais c’est aussi le style tranquille, plein, toujours dansant, et éclatant d’humour « à la Montaigne« …

    …

    Titus Curiosus, ce 17 juin 2009

    …

    Post-scriptum :

    …

    On peut écouter le très riche entretien de Nathalie Léger avec Bernard Laffargue à propos de « L’Exposition« , enregistré le vendredi 12 juin dans les salons Albert Mollat ; il dure _ les échanges de Nathalie Léger avec le public n’ayant pas été « conservés » pour cette diffusion _, moins de 50 minutes :

    c’est un régal de précision et de souplesse (« hémioles« ) d’analyse !!!

  • Crétinisation versus « apprendre à vivre » : comment former, à l’école et ailleurs, à l’essentiel ?

    Une interview opportune et urgente d’Edgar Morin sur la « crise » de la « formation » des personnes, des personnalités, des citoyens _ = « crise de l’éducation » _, afin qu’ils soient _ = nous soyons ! _ de « vrais humains » (se dépassant eux-mêmes, en permanence), au lieu de n’être que de la « ressource » disponible (sur un marché : concurrentiel) en « moyens«  (pour « services » de « ressources humaines » en mal d’ »efficacité » à court terme _ en attendant « la chute« …),

    dans Le Monde du 13 mai 2009 :

    « Edgar Morin : « On devrait instaurer une année propédeutique de culture générale obligatoire »…« 

    …

    Opposé au cloisonnement des savoirs, le sociologue et philosophe Edgar Morin, qui a élaboré la théorie de la « pensée complexe« , défend ici l’idée d’une culture qui relie _ du latin « religare« , et en français « relier« … _ nos connaissances éparses.

    …

    Qu’est-ce que la culture générale et à quoi sert-elle ?

    …

    C’est ce qui, à partir des écrits, des arts, de la pensée, aide à s’orienter dans la vie et à affronter les problèmes de sa propre vie. La lecture de Montaigne, La Bruyère, Pascal, Diderot ou Rousseau nourrit notre esprit pour nous aider à résoudre nos problèmes de vie.

    …

    Autrement dit, c’est vital.

    …

    Non seulement on ne peut pas s’en passer, mais il faut la régénérer _ en ce moment se tient aussi, à Grenoble, à l’initiative de « la république des idées« , un colloque sur la question de « rénover la démocratie« … _, parce qu’elle est elle-même victime du mal principal qui frappe les connaissances, c’est-à-dire la compartimentation et la fermeture. Si, comme on l’a toujours fait _ enfin, presque… _, on veut réfléchir sur l’être humain, la nature, la réalité et l’univers, on a besoin d’incorporer les acquis qui viennent des sciences. Je crois qu’il faut régénérer _ est-ce plus précis et plus juste que « rénover » ?.. probablement… _ la culture générale parce que chacun a besoin, pour savoir ce qu’il est en tant qu’être humain, de se référer à sa situation dans le monde.

    …

    Comment la régénérer ?

    …

    J’ai fait des propositions pour des réformes de l’enseignement radicales _ prises à la racine. L’enseignement fournit _ entre « fourguer » et « gaver« … _ des connaissances séparées, cloisonnées et dispersées, qui deviennent affaire d’experts fonctionnant sur des problèmes particuliers, mais incapables de voir les problèmes fondamentaux et capitaux.

    …

    Dans « Les Sept Savoirs nécessaires à l’éducation du futur » (Seuil, 2000), je donne des thèmes _ ou pistes ? _ de réflexion. Par exemple : qu’est-ce que l’être humain ? Cela n’est enseigné nulle part _ la question « Qu’est-ce l’homme ? » est la principale de tout enseignement-questionnement philosophique, tout de même, selon Kant !.. _, car tout ce qui concerne l’être humain est dispersé. Pas seulement dans la biologie ou les sciences humaines et la philosophie _ !!! _, mais aussi dans la poésie et la littérature, qui sont des sources de connaissance de l’humain, mais sont considérées _ par certains, beaucoup, trop… _ comme des luxes _ ou « suppléments d’âme« … _ esthétiques, et non pas des sources de connaissances.

    …

    Une sorte de méta-savoir ?

    …

    Plutôt une façon de faire communiquer _ activement, en les dynamisant _ les savoirs et de les rendre nourriciers _ voilà ! et à foison… _ pour l’esprit de chacun. De plus, la culture ne peut pas se réduire aux savoirs transmis par le langage _ articulé, en la langue. La musique, par exemple, nous transmet des messages affectifs que nous traduisons très mal en mots. Mais il y a une pensée derrière la musique. Il y a une pensée derrière les œuvres de Beethoven. Il y a aussi une pensée derrière Rembrandt et Michel-Ange _ voir la (scandaleuse !) misère de l’initiation artistique au lycée (et au collège). Quant à la poésie, elle emploie les mots non pas dans un sens de dénotation instrumentale, mais dans un sens d’évocation que le langage dénotatif ne peut pas dire _ ou la palette ouverte d’un style. La culture inclut tous les arts _ et comment !!!

    …

    La pensée complexe, qui est au cœur de votre travail, n’est-elle pas l’illustration de cette culture qui relie les savoirs ?

    …

    On nous enseigne l’analyse et la séparation. Très bien ; mais on ne nous enseigne ni la synthèse ni la liaison. J’ai voulu montrer quelles sont les méthodes _ cf le très important « La Méthode« … _ qui permettent de relier. Dans « L’Homme et la mort » (Seuil, 1951), j’ai fait appel à l’ethnographie, à la préhistoire, aux sciences religieuses, à la poésie, à la littérature… Mon problème était de ne pas juxtaposer ni empiler ces connaissances, mais de les relier en leur donnant un sens.

    …

    Tout le contraire des disciplines scolaires bien séparées.

    …

    Les savoirs fermés et séparés doivent être ouverts et reliés. On devrait instaurer une année propédeutique de culture générale obligatoire pour tous, en fin de lycée ou en première année de fac. Et puis, il faudrait former ou réformer les formateurs. Je l’ai appliqué ces dernières années au Mexique, au Brésil et au Pérou, où j’ai fourni les éléments des « sept savoirs capitaux » à développer. Je leur enseigne ce qu’est la rationalité, la complexité. J’introduis les problèmes de notre civilisation ignorés dans les cours d’économie ou de sociologie. Par exemple, sur la fabrication des médias, le consumérisme des classes moyennes, l’intoxication publicitaire ou automobile. Ça fait partie de la culture générale. Dans « Emile ou de l’Education« , quand Jean-Jacques Rousseau demande à l’éducateur ce qu’il veut faire, celui-ci répond : « Je veux lui apprendre à vivre. »

    …

    D’où l’importance aussi de « La Princesse de Clèves » ?

    …

    Je fais des critiques politiques au président Sarkozy, mais je ne l’attaquerai pas sur le plan de la culture. Je ne le critique pas de ne pas connaître « La Princesse de Clèves« . Je le critique s’il propose de nous en détourner.

    …

    N’est-il pas contradictoire de dire que nous sommes dans une société de la connaissance tout en tournant le dos à la culture ?

    …

    On n’est pas dans une société de la connaissance. On est dans une société des connaissances séparées _ et pratiquées instrumentalement pour une utilité technicienne à courte vue. Le vrai problème, c’est qu’il faut tout réformer. Mais on ne fait que des « réformettes » ; le secondaire occulte le principal ; et l’urgence occulte l’essentiel ; alors que l’essentiel est devenu urgent _ formules capitales ! assassinées par la pseudo-« culture«  de l’évaluation comptable (dite « du résultat » ; cf mon article du 28 avril : « de quelques symptômes de maux postmodernes : 2) “l’inculture du résultat”, selon Michel Feher « ) : c’est si commode…

    …

    Si la culture relie les savoirs, ne s’en prend-on pas aux savoirs en jugeant la culture superflue ? …

    On relègue les savoirs dans les mains de spécialistes ; et on dépossède tous les autres. Par ailleurs, on est complètement ignorant sur les qualités vitales de la culture générale.

    …

    Ne croire qu’en des spécialités, c’est ne croire qu’en une vision de l’être humain borné et incapable de se poser des problèmes _ clé de l’intelligence (ouverte et ouvrante) du réel (en sa complexité). C’est du crétinisme. De plus, c’est une illusion ; car, aujourd’hui, dans certaines entreprises, au lieu de recruter des polytechniciens, on recrute _ de fait : on ne peut plus « réalistement« , comme ils pensent… _ des normaliens. On cherche des gens ayant des aptitudes « tous terrains » plutôt qu’une aptitude limitée _ obtuse _ à un seul terrain. Il est démontré que le développement des aptitudes de l’esprit humain à traiter des problèmes généraux leur facilite le traitement _ inventif, créatif, « avec génie« … _ des problèmes particuliers.

    …

    Propos recueillis par Ma. D.

    …

    Article paru dans l’édition du 13.05.09

    …

    Mais qui veut vraiment cela

    parmi ceux qui « occupent«  les manettes ? En lieu et place de fructueusement (pour eux !) « faire affaire«  avec ceux qui « vendent du temps de cerveau humain disponible » ?..

    …

    Titus Curiosus, ce 14 mai 2009

  • L’invention verbale des « petites coiffeuses » : à la source du goût des livres

    …

    Post-scriptum (à « Sous la lune :  consolations des misères du temps« ) :

    …

    Arpentant les « Confins de la mémoire«  de ce même Maxime Cohen,

    son premier ouvrage publié (en mars 1998, aux Éditions de Fallois), pour les avoir commandés dès mon début de lecture des « Promenades sous la lune« ,

    j’en découvre ce que la Quatrième de couverture de ces « essais » énonçait très explicitement (et on ne peut plus justement !) ainsi : « Il a conté la naissance de sa passion pour les livres dans un récit _ c’est le terme adéquat ! _, « Confins de la mémoire » (Fallois, 1998)« …

    …

    Par exemple, je lis, page 146, de ce « récit » de « recherche des origines« ,

    dans lequel « le narrateur essaie de _ et réussit à _ retrouver, dans ses souvenirs, le foyer de ses sentiments d’aujourd’hui.

    (…) Il cherche (…) à identifier des états d’âme encore présents, et qui ne cessent de nourrir sa sensibilité« , indiquait la Quatrième de couverture de ces « Confins« -là, en 1998…

    …

    Voici ces extraits des pages 145 – 146

    à propos des « trouvailles langagières«  de deux personnes assez caricaturales, les deux « petites coiffeuses » de Paray-le-Monial (et « petites protégées » de la grand-mère du narrateur) auxquelles le chapitre 12 (pages 141 à 147) est tout entier consacré ;

    d’ailleurs, l’auteur remarque, pages 143-144, « par une bizarrerie que je suis incapable d’expliquer, les personnages qui peuplaient les rues de Paray(-le-Monial

    _ où résidait la grand-mère maternelle particulièrement adorée de Maxime,

    telle la grand-mère de Marcel, ou sa tante Léonie de « Combray« , dans le récit d’ouverture de « La Recherche » de Marcel Proust ;

    …

    et centre, ou pivot, de ce récit des « Confins de la mémoire«  ;

    …

    et qui sont aussi, et d’abord, peut-être, un « tombeau » de sa « grand’mère« ,

    …

    comme les artistes, et notamment les musiciens, en honoraient leurs amis chers défunts :

    par exemple, les quatre « Tombeaux de M. de Blancrocher« , luthiste (Charles Fleury, dit Blancrocher : ca 1607 – novembre 1652),

    mort, ce mois de novembre 1652, d’une chute dans un escalier : le défunt ayant expiré dans les bras de Froberger ;

    « Tombeaux  » de musique « élevés » à la mémoire du luthiste par ses amis Louis Couperin (ca 1626 – 1661) et Johann-Jakob Froberger (1616 – 1667), clavecinistes ; et Denys Gaultier (1597 – 1672) et François Dufault (fl 1629 – 1669), luthistes  :

    …

    un merveilleux « concert »

    construit autour de deux Suites de « pièces en la«  et « en fa » (comportant, la seconde, ce « Tombeau de M. de Blancrocher« ), de Louis Couperin

    _ l’œuvre entier de Louis Couperin est peut-être, par la « profondeur » méditative, intense, infiniment tendre et grave, en son raffinement, le summum de toute la musique française !!! _,

    et de « pièces » (deux d’entre elles, au moins, composées à Paris : une « allemande« , notée « fait à Paris » ; et une « gigue« , « nommée la Rusée Mazarinique« ) de Johann-Jakob Froberger

    _ un très, très grand, lui-même, aussi !!! _ ;

    avec la « Passacaille » (unique) de Luigi Rossi (1598 – 1653), et un « Capriccio » en sol de Girolamo Frescobaldi (1583 – 1643) ;

    …

    vient de paraître en CD par le très talentueux jeune (il est né en 1985) Benjamin Alard (dont chaque disque est une nouvelle splendide réussite : cf ses « Transcriptions pour clavecin » de Jean-Sébastien Bach, CD Hortus 050 : un enchantement, déjà !) :

    il s’agit du CD « Manuscrit Bauyn« , CD Hortus 065 ; je me permets de le recommander très vivement. Fin de l’incise sur le genre (profond et magnifique) des « Tombeaux« …

    …

    les personnages qui peuplaient les rues de Paray

    _ je reprends le fil de ma phrase (et de la citation de Maxime Cohen, page 143) _

    ou qui venaient nous rendre visite,

    ne prenaient pas en moi _ déjà, commenterai-je _ le caractère de personnes réelles.

    …

    Tous

    se résumaient _ le terme est éloquent ! une personne « se résume« -t-elle ?.. _ à un tic, un mécanisme, un mot, une histoire brève : c’étaient des caricatures qui semblaient n’avoir d’épaisseur _ sinon « langagière«  _ ni dans le temps ni dans l’espace » _ soit le seul réel physique…

    …

    Et « ce jeu d’ombres chinoises _ voilà ! _ nous amusait beaucoup mon frère, ma sœur et moi.

    Ma grand’mère semblait même l’encourager _ ah ! ah ! _ lorsque, venant en visite à Paris, elle nous racontait, un après-midi entier, les derniers agissements de ce peuple de fantôches _ réduits au statut de « comparses » sur la scène de ce qui compte vraiment… _

    qui, pour avoir quelque chose d’irréel _ jusqu’à quel point ? et pour qui ? et par rapport à quels critères ? _, n’étaient pas moins exemplaires de la nature humaine toute entière

    par l’excès même de leur schématisme.« 

    …

    Avec ce commentaire surplombant du narrateur : « C’était comme si les ombres de la caverne de Platon eussent été les patrons sur le modèle desquels tout le reste de l’humanité aurait été fabriqué, et non pas les reflets d’êtres plus réels« …

    La restriction est encourageante…

    …

    Voici, après ce préalable de « présentation »,

    l’extrait des pages 145 – 146 à propos des « trouvailles langagières » des deux « petites coiffeuses »

    dont se repaît, encore aujourd’hui (comme en 1998), Maxime Cohen :

    …

    « Quoiqu’il ne sortît de leurs bouches que des coquecigrues

    _ soit le mot même venu sous la plume de Madame de Sévigné dans sa lettre « fantasque »

    (d’une « promenade sous la lune » « dans le mail » des Rochers, le « 12e juin » (de 1680) _,

    elles étaient riches de trouvailles langagières que je ne me lassais pas de goûter

    et que ma grand’mère épinglait plus tard, en privé,

    quand nous nous remémorions en riant les conversations qu’elles nous avaient tenues.

    …

    Car il n’y a pas besoin de dire des choses intelligentes pour les dire plaisamment ;

    mais les plus belles pensées, dites sans invention, tombent à plat.

    …

    Celles des coiffeuses, quoique triviales, étaient excessivement amusantes

    par le ton qu’elles prenaient,

    la mère surtout dont la voix haut perchée et le débit précipité la faisaient ressembler à une serinette,

    et par la truculence de leurs expressions

    dont ma grand’mère se demandait tout haut « où elles allaient les pêcher«  ;

    …

    Avec cette leçon, plus générale _ voire « esthétique », ou « philosophie du goût », si l’on veut… _, qu’en tire alors l’auteur _ et remarque à laquelle je veux en venir, en ce post-scriptum :

    …

    « Je m’aperçus que ce ne sont point les pensées qui créent le plus de plaisirs littéraires : elles donnent de l’étonnement, de la réflexion, du lustre 

    mais c’est l’invention verbale, qui procure les agréments de la langue

    _ les « plaisirs, les agréments« , voilà donc l’aune du goût, ici, de Maxime Cohen, en ces « Essais » ;

    par dessus « l’étonnement« , « la réflexion« , le « lustre«  des « pensées« , même :

    d’où la méfiance assez endémique de Maxime Cohen tant pour la philosophie

    que pour le « réel », en tout cas « brut », lui-même… _

    …

    et les plus grands génies n’en sont pas mieux dotés _ de ce « génie » du verbe _ que les plus obscures commères

    _ provinciales, telle la formidable, elle aussi, « Françoise » du narrateur de « Combray« …

    …

    Saint-Simon ne reproche-t-il pas à Louis XIV une intelligence au-dessous du médiocre,

    et avec cela un don exquis pour s’exprimer,

    une langue courte, nette, resserrée

    _ c’est-à-dire classique : la parole du roi « devant » porter (avec puissance !)… _ ?

    …
    Lui-même _ Saint-Simon _ dépourvu des vues profondes de Montesquieu ou de Gondi _ le cardinal de Retz _, ne brille-t-il point par cette verve

    à laquelle il doit plus de gloire qu’à ses prétentions nobiliaires ?
    …

    Alors, en conclusion, page 146 des « Confins de la mémoire«  :

    « Les petites coiffeuses, à leur manière,

    méritaient la même sorte d’éloge _ que Saint-Simon, Louis XIV (ou la « Françoise » de Proust) … _,

    quoique avec des restrictions encore plus fortes » _ forcément (pour Saint-Simon, du moins)…

    …

    Et : « Ainsi, le peuple des mécaniques de Paray

    vivait-il à mes yeux

    dans un tourbillonnant ballet _ musical, en quelque façon, tout de même _

    dont ma grand’mère _ par sa « science admirable » du contexte (local) et de « la généalogie infinie de ces personnages«  _ seule était capable de démêler tous les pas« …

    …

    « Et lorsque je m’émerveillais de la multitude des aventures qui faisaient l’objet de tant de petites histoires,

    de l’incroyable variété de ces âmes et de ces mouvements qui les agitaient,

    c’est sur un ton d’évidence accablée qu’elle _ Marie-Louise Couesnon, la grand’mère (de Maxime) de Paray-le-Monial _ s’exclamait :

    « Mais mon pauvre enfant,

    mais c’est partout pareil !« …

    …

    Soit la hiérarchie du goût, et, d’abord, de la « sensibilité » de Maxime Cohen,

    ainsi que sa « philosophie des choses minuscules« 

    (l’expression se trouve page 151 des « Confins de la mémoire » ;

    soit son « leibnizianisme », notamment au chapitre « Sur la bibliothèque de Leibniz« , aux pages 260 à 268 des « Promenades sous la lune« ) ;

    …

    soit une affaire d’attention et de focalisations ;

    convenant aussi, bien sûr, aux livres :

    …

    « En cela, les livres furent pour moi le vrai microcosme du monde.

    Toutes les saveurs qu’il _ le monde _ exhale,

    ils _ les livres, en plus du talent même et de l’ »invention verbale » (ou du style, au « naturel ») de leurs auteurs : en leur matérialité première _ les restituent à un lecteur attentif :

    …

    et leurs coins, leurs contours et leurs renfoncements _ artisanaux, physiques _

     n’en exprimaient pas de moins inoubliables _ de ces « saveurs » on ne peut plus physiques _

    que la maison de ma grand’mère ou les rues de Paray » (à la page 153 :

    les deux pages consacrées à ces « saveurs » physiques des livres, pages 153 et 154, sont assez stupéfiantes, même ! :

    « Dès mes premières lectures, j’y trouvai une odeur de gâteau sec dont le plus fort est à la charnière de la page, le long de la reliure. Il faut que le papier soit un peu brûlé pour que cette saveur soit bien développée. Le papier de bois est seul à la donner ; le papier de chiffon en donne une autre. Les éditeurs savent les accommoder de diverses façons, brochés, reliés, cousus, encollés, coupés ou non : tous ont une empreinte distincte » ;

    « En cherchant un peu, on y respire un parfum d’antique. C’est une chose difficile à définir : ce n’est pas une odeur de fleur ni de fruit ni de rien qui ait naturellement une odeur ; on la retrouve dans certains objets _ ce qu’on nommait jadis les fruits de l’industrie humaine : vieilles demeures, vieux meubles, vieux cuirs, vieux vins, vieux chiens. Elle n’existe _ même ! _ que dans cette recension et par cette rémanence _ sans doute ici des opérations-clé ! Il y a dedans une pointe de poussière, mais seulement une pointe ; c’est d’ailleurs plutôt de l’herbe séchée ou de la sciure ou de la carcasse d’insecte. Mais la poussière est faite d’un peu tout cela. »

    Et encore « L’odeur initiale de blé roussi est dominante. C’est une pâte encore moelleuse mais qui a perdu de sa mollesse. »

    « L’odeur change quand on se rapproche de la tranche. Elle est moins fruitée, plus acide. Acide n’est pas le mot juste, c’est aigre qu’il faut dire.

    …

    Si l’on en vient au bois du papier, ce n’est pas du bois vert : pas assez d’amertume ; du bois mort non plus : trop de rondeur. C’est un bois qui est au point extrême de son brûlement. Cette chaleur, les feuilles la communiquent en même temps que le sens de leurs phrases : c’est d’elles qu’elles tirent un peu de la leur« .

    …

    Avec cette conclusion ouverte, page 154 :

    …

    « Mais bien vite, les saveurs se perdent, et il faut tourner la page. En voici une autre ;

    et de nouveau cette puissante imprégnation et mille rumeurs venues d’ailleurs« .

    …

    Suivent encore cinq pages merveilleuses consacrées à la palette des saveurs et goûts des livres

    _ découverts par le narrateur, enfant, dans le second des « deux combles en mansarde » (page 156) du grenier de la maison de la grand’mère de Paray,

    dans lequel « on avait remisé tous les objets que l’usure, l’inemploi, et, cause principale de tous les abandons, la mort de leurs possesseurs _ et utilisateurs _, avaient rendu encombrants dans les lieux ordinaires de séjour. On les avait relégués _ donc, faute d’usage encore _ dans cette partie moins ostensiblement vivante d’une maison que sont les greniers et les caves » ;

    et « c’est là, laissés à eux-mêmes

    comme des marins qu’on a débarqués sur une île

    et qu’on retrouve après vingt ans, sales, hirsutes, rongés de chancres, tout à fait démodés, mais irrésistiblement attrayants et prêts _ tel le « Robinson Crusoë » de Daniel Defoe _ à faire le récit de leur extraordinaire aventure« ,

    qu’ils « gisaient« , ces « vieux livres empilés, tous du second rayon« , dont se régale, ébloui, l’enfant curieux (page 157)… _

    pour cet étonnant chapitre 13 des « Confins de la mémoire« …

    …

    Et le narrateur de citer, « pêle-mêle » : « Danville et Piron« , « Nicole », « les dissertations de Bayle » ; les « contes de Nodier et de Xavier de Maistre,

    le Théâtre de Clara Gazul, la Fanfarlo, les Lettres de la religieuse portugaise et Mimi Pinson »

    _ œuvres dont les auteurs respectifs sont, comme nul ne l’ignore (!) : Prosper Mérimée, Charles Baudelaire, Gabriel-Joseph Guilleragues et Alfred de Musset !!! _,

    « les œuvres légères de Fontenelle« , « un Cazotte que soutenaient philosophiquement des anecdotes du prince de Ligne » ; « les contes de Mme d’Aumont » ; « Florian » ; « Hamilton »

    _ Antoine Hamilton (1646-1720), dont ont été publiés, en 1994, les « Mémoires du comte de Gramont » (son beau-frère), à « L’École des Lettres », aux Éditions du Seuil _,

    « Régnard« , »Gresset ou Piron » ; « les conversations de Carmontelle« , les Essais dans le goût de Montaigne du marquis d’Argenson » et « Duclos » (pages 157 et 158)…

    …

    Avec cette petite phrase de conclusion de ce chapitre :

    « C’est ainsi que (…) j’eus le bonheur d’avoir accès à tant de livres

    qu’il me parut évident, et sans même y penser, que

    s’il existait quelque part des gisements de plaisirs

    _ on notera et retiendra la formule _

    aussi inépuisables

    que ceux que la nouveauté apporte tous les jours,

    c’était dans les livres les plus oubliés des siècles passés. »

    …

    Soit une affaire d’attention

    et de focalisations, donc,

    …

    tant dans ses « Promenades sous la lune »

    que dans ses « Confins de la mémoire« …

    …

    Bref, quelque chose d’une méthode d’ »attention intensive »

    telle que celle à laquelle s’essaie, en toute modestie, un Titus Curiosus..

    …
    Titus Curiosus, ce 28 octobre 2008

  • Sous la lune : consolations des misères du temps

    « Sous la lune »

    …

    (à propos des « essais » : « Promenades sous la lune » de Maxime Cohen, aux Éditions Grasset) :

    …

    c’est-à-dire quelque chose comme quasiment « dans la lune »
    dans (les allées de) son jardin et (parmi les rayons de) sa bibliothèque
    _ soit, peut-être, le « courage, fuyons ! » d’un « repli » (ou « retrait ») hédoniste _ ;
    …
    ou une lecture
    _ tout à la fois « ravie »
    et même tout près, assez souvent, d’être « enchantée »,
    en même temps qu’ »agacée »,
    quelquefois, aussi, « aux entournures », « aux gencives » (au bord des dents ; pas loin de la langue et du palais) _
    des « Promenades sous la lune » de Maxime Cohen, aux Éditions Grasset.
    …
    L’objet un peu étrange _ à identifier _ que représente l’« essai »
    (« Essais » figure bien sur la page de garde ;
    …
    et Maxime Cohen en donne une belle définition, page 72, au chapitre « De quelques essayistes vus de trois quarts » :

    …

    « C’est un mélange incertain et indubitable d’érudition, d’épanchement, de poésie, d’humour, de polémiques et de bavardages étudiés, qui nous délassent en nous instruisant. Il n’est pas nécessaire qu’il soit exhaustif sur le fond, il lui suffit de s’entrouvrir sur un aspect singulier. On n’en attend aucune spéculation tonitruante mais une variation sur ce qu’on connaît déjà, aucune révolution mais une modification de l’angle ou du degré de notre vision. Les thèmes qu’il aborde se retrouvent dans d’autres livres mais pas sous cette forme. Ces dispositions attisent le goût des paradoxes, seul moyen de ranimer un sujet rebattu : un bon auteur d’essais propose les siens au public à la manière d’un médecin qui lui procurerait un remède non pas curatif mais fortifiant« …
    On appréciera…).
    …
    L’objet un peu étrange que représente, donc, l’ »essai »
    de Maxime Cohen en ses « Promenades sous la lune » qu’éditent les Éditions Grasset _ le livre est sorti fin septembre_,
    …
    est à la fois une boîte (de 382 pages) à longs délices (en tiroirs successifs) de vagabondage _ pour le lecteur _ de culture (parfois extrêmement) poussée et raffinée (en leur contenu : peu couru, ou fréquenté, voire unique)
    …
    en même temps qu’un symptôme déjà un peu douloureux (« agaçant », viens-je de dire)
    et somme toute un tantinet inquiétant des nouveaux temps
    _ de barbarie

    (ignorance crasse et incuriosité veule
    assorties à une vulgarité et grossièreté arrogantes et agressives)
    dès à présent à nos portes
    (communes : tous sur un même bateau, « ivre »,
    en notre « présent » partagé
    , tant bien que vaille ;
    …
    alors :
    comment s’en protéger, si peu que ce soit ?) :
    …
    d’où ce « versant doucement vénéneux du présent »
    partagé
    , en effet, par tout un chacun…
    …
    Ces « essais » expriment,
    du moins est-ce là ce que j’y lis, y perçois, y dé-chiffre, dessous la soie (de l’écriture de Maxime Cohen),
    la tentation _ « ambiante », annonciatrice ?.. _ du repli (et retrait) hédoniste
    …
    (à l’écart de la vie partagée :
    ce que Jacques Rancière nomme, dans un bien bel essai, « Le Partage du sensible« , de 2000, déjà _ à La Fabrique)
    …
    la tentation du repli (et retrait) hédoniste, donc,
    sur (et en) son jardin
    _ de curé, en l’occurrence, dans le cas de l’auteur :
    « Maxime Cohen vit entre Paris où il est conservateur général des bibliothèques
    et un petit village de Haute-Normandie où il cultive

    _ « épicuriennement », commenterai-je _
    un jardin de curé« , indique la « Quatrième de couverture »…) ;
    …
    sur (et en) son jardin de curé, dans le cas de l’auteur, donc,
    de ces « essais »
    assez rapides (alertes, véloces, « fa presto« ) :
    l’auteur n’oubliant certes pas de penser _ éditorialement, en quelque sorte ; et poliment, en tout cas _
    au lecteur un peu pressé (en « temps disponible » de sa part : lire en requiert, forcément ! de ce temps de « disponibilité » attentive, et un tant soit peu curieuse…)
    et sans trop de réserves, non plus, de patience :
    …
    plusieurs chapitres (tels « Des manières de lire ce livre » _ page 35 _ et « Où je vous imagine » _ page 143) s’adressant fort obligeamment directement et frontalement à lui, « le lecteur » ;
    …
    en ménageant, par une certaine qualité de la brièveté de l’écriture, la patience/impatience de la lecture :
    …
    « la brièveté sobre et légère est la meilleure compagnie de notre loisir
    _ dit ainsi l’auteur page 257, au chapitre « De la fatigue » _,
    dans notre vie comme dans notre lecture : c’est le nombre d’or d’un ouvrage qui a la prétention d’être lu.« 
    …
    Précisant encore :
    « La peine à réussir certaines de nos entreprises est souvent l’indice irréfutable de notre peu de talent pour elles. L’apologie du travail trouve là une de ses limites inexplorées. Nous ne devrions faire que ce que nous faisons facilement« ,
    en lui adjoignant ce vers du grand La Fontaine (de la fable « L’âne et le petit chien » _ « Fables« , IV, 5) :
    « Ne forçons point notre talent, nous ne ferions rien avec grâce« 
    …
    Alors !…
    …
    Ces « essais » expriment, ainsi, la tentation du repli (et retrait, voire retirement) hédoniste
    sur (et en) son jardin
    ou/et sur (et en)
    sa bibliothèque :

    …
    vers la consolation de (par des) fleurs
    _ pour celles des allées du jardin _
    et de (par des) livres
    _ pour ceux des rayons de la bibliothèque _
    choisis _ livres et fleurs _ ;
    …
    ainsi que,
    comme renfort de satisfaction
    en « nourritures terrestres« , gidiennement, quasi _ mais oui, Nathanaël !.. _,
    le potager, la cuisine, le cellier, la cave à vins
    …
    _ j’adore personnellement le passage, pages 162-163, sur le vin de « Graves » :
    « Lorsqu’on le porte aux lèvres, (…) le vin de Graves nous révèle ce qu’il nous avait dérobé »
    (au prime abord « au nez« , en cette « sorte de grisaille » qui, venait de dire Maxime Cohen, « comme les chefs-d’œuvre, déçoivent le profane étourdi par la renommée« …) : comme c’est bien « senti » !..
    « Mais dès qu’on laisse au temps le soin de décanter cette première impression ; dès que les premières atteintes d’une mémoire encore proche ont enrichi les saveurs d’une seconde gorgée en la chargeant d’une longueur et d’une complexité qu’il est laissé à la troisième d’amplifier puis aux suivantes de parfaire : alors toutes les richesses de ce vin se révêlent au goûteur le moins indulgent, dont l’espérance future de nouvelles dégustations, prometteuses de découvertes illimitées, magnifie en douceur celle qu’il est sur le point d’achever« … _ ;
    …
    et même le grenier (des choses écartées, mais tout de même conservées, pas jetées, ni détruites tout à fait ; et donc « retrouvables », un beau jour…) ;
    …
    en plus de la compagnie _ conversante _ de quelques amis ;
    …
    ainsi,
    peut-être aussi, mais c’est _ volontairement _ plus flou, de la part de l’auteur (toujours assez prudent, du moins en ces pages),
    …
    ainsi que d’amours
    _ « se faisant »

    (c’est presque une gymnastique vivifiante, comme, par exemple, après une maladie ;
    ou bien pour faire la nique aux avancées, naturelles, forcément, du vieillissement physiologique…) _
    …
    ainsi que d’amours, donc,
    de passage
    …
    (l’auteur allant jusqu’à parler, ici, mais toujours fort discrètement à son propos
    _ il a la sainte horreur de se mettre lui-même en scène,
    jusqu’à, même, le reprocher au Montaigne de ses « Essais« ,
    au « style » qualifié, page 43, de « cahoteux » (!..) ;
    …
    l’auteur allant jusqu’à parler, à propos de ces « amours se faisant »
    de « plaisir« , voire d’ »érotisme« ) :
    cf notamment le chapitre page 105, à propos de la satisfaction offerte (dans l’Antiquité) par certaines beautés (viriles) _ ;
    …
    toute cette « consolation », donc,
    vient compenser, en son « quant à soi », les peines et douleurs d’une époque rude,
    sèche, rugueuse,
    pas encore assez douce en son obtuse arrogante grossièreté…

    …
    D’où le choix _ sélectif, si je puis dire, pléonastiquement _ d’un certain dilettantisme
    (en fait de « mode de vie », carrément ; et pas uniquement d’écriture),
    consistant à s’abstraire
    _ pour l’auteur-lecteur-compagnon-ami-jardinier et bibliothécaire _
    le plus possible
    des occasions et risques
    de chagrin et peine de passion,
    et peut-être même sentiment
    ,
    …
    pour ne « retenir », de son « tri » d’exister, que des plaisirs (d’émotions), ainsi,
    « choisis », filtrés, triés sur le volet
    _ et d’excellentes sortes,
    particulièrement « raffinés » en effet, de la plus « haute » gamme, même, en leur rareté, et même « singularité » assez magnifique :
    …
    comme, un exemple entre mille, celui de se délecter du théâtre de Voltaire _ par exemple, « Mérope« , ou « Irène » ;
    de « Mahomet« , l’auteur se contente de citer en note, page 304, la traduction par Goethe en 1802, ainsi que le fait que ce dernier « s’inspira du sujet dans un fragment dramatique éponyme, ainsi que dans des scènes de « Faust » _ ;
    …
    se délecter du théâtre de Voltaire, donc :
    Voltaire ainsi, par Maxime Cohen, « réhabilité » (comme auteur magnifique) en son théâtre ;
    …
    et c’est toute la tradition « classique » _ et pas seulement la tradition dramaturgique classique _ qui peu à peu est mise en charpies _ depuis Stendhal et Victor Hugo en faveur de Shakespeare et contre Racine ! _  par ce qui, sur le marché de l’Art (et de l’ »entertainment« , comme on dit à Broadway et à Hollywood), la « remplace », en l’ère du triomphe de la marchandise et du marketing (et marchandising),
    via la déferlante des « Avant-gardes » (modernistes) successives depuis le début du XIXème siècle « démocratique » (et le XXème bientôt « populiste » _ ou « pipolisé » :

    cf l’excellent « La Privation de l’intime _ mises en scène politiques des sentiments« , de Michaël Fœssel (aux Éditions du Seuil, ce mois d’octobre-ci…)…
    …
    alors que pas un mot, ou guère
    _ me semble-t-il, du moins : je n’en ai pas souvenir ! _,
    n’est consacré à l’œuvre, si brûlante (à mes sens), de Marivaux…
    …
    L’auteur prend, aussi _ ou ainsi _, un (petit) malin plaisir à cultiver _ goûteusement _ le paradoxe :
    page 73, lui-même avait signalé combien les « dispositions » de l’essai, comme « genre », « attisent le goût des paradoxes« ,
    ajoutant même alors, en technicien-praticien de l’ »exercice » : « seul moyen de ranimer un sujet rebattu » ;
    …
    au point qu’on en vient, en lisant plus avant le livre (de 382 « riches » pages), au bord (vertigineux : il y a « gouffre ») de la question :
    …
    ne serait-ce pas là,
    ce livre,
    une (et assez cruelle, même !) parodie
    de l’élitisme éclectique
    d’un certain snobisme ?..

    …
    A deux ou trois reprises, le nom de William Thackeray, « l’auteur du « Livre des snobs« , est évoqué (quatre, en fait : aux pages 78, 141 et 224 : par deux fois) ;
    quant au « Livre des snobs » lui-même, en tant qu’œuvre, veux-je dire, ce serait à vérifier :
    et la réponse est oui : page 224, au chapitre « Sur l’art de traduire« ,
    pour désigner, après l’évocation de la traduction de « Vanity fair » par Georges Guiffrey en 1855, « avec la bénédiction de Thackeray » lui-même,
    …
    pour désigner, donc, « l’auteur du « Livre des snobs« ,
    mais sans rien en dire (ou révéler d’indicatif, cette fois : y réfléchir) davantage…
    …
    L’hypothèse prendrait même un semblant de consistance
    en relevant les « réactions » éminemment favorables _ sinon « complices »,
    si elles n’étaient d’absolue bonne foi, ou tout bonnement, peut-être, de premier degré, voire « naïves », si l’on préfère, de critiques _ d’ »organes de presse » tels que Le Figaro (article intitulé « le gai savoir« , par Etienne Montety, le 18 septembre), ou Valeurs actuelles (article intitulé « contre les dégoûts de la vie, lisez Maxime Cohen« , le 18 septembre, aussi) ;

    …

    Patrick Kéchichian, de même, dans Le Monde (du 19 septembre), étant, lui-même, « très favorable » à ces « Promenades sous la lune« , sans être tout à fait aussi dithyrambique que ses confrères (davantage épris de « classicisme », vraisemblablement) du Figaro et de Valeurs actuelles :

    j’en retiens cette phrase :

    « Érudit bienveillant et universel à la manière de George Steiner (en plus souriant), de Mario Praz, d’Alberto Manguel ou encore de Borges (avec lequel il maintient une certaine distance), Maxime Cohen a écrit le plus beau livre d’heures et de raison que l’on puisse imaginer. On partage, ou non, sa philosophie, entre sophistique et scepticisme. On peut le suivre, ou non, dans ses goûts, ses choix. Aucun obstacle ne vient interrompre ces « Promenades sous la lune« . Seuls notre égoïsme et notre manque de curiosité nous empêcheraient de poursuivre l’intense conversation à laquelle Maxime Cohen nous invite. »

    Excellente balance du jugement…
    …
    Bref,
    son propre plaisir de lecteur,
    sans ses agacements,
    se voit ici
    _ dois-je bien volontiers « reconnaître » _ comme croqué, singé, parodié, porté à la brûlure _ luminescente ! _ de la caricature,
    au point
    d’en être _ ou qu’on en soit _ piqué jusque de colère :
    tant de (terriblement efficace) lucidité…

    …
    L’autorité (du travail sociologique) de « La distinction » de Pierre Bourdieu
    s’en verrait « renforcée »,
    en matière de qualification d’ »élitisme »…
    …
    Maxime Cohen n’est cependant pas
    (tout à fait) un (autre, si c’était possible !) Michel Deguy
    _ dépourvu, lui (philosophe) _ et absolument ! _, de tout maniérisme, dans la sobriété (verte, de verdeur alerte) de sa parfaite (admirable) pure et simple sublime justesse (envers la vérité : quant au réel !..) ;
    lire, par exemple, le très grand « Le Sens de la visite » (aux Éditions Stock, en septembre 2006) ;
    …
    ni (tout à fait), non plus _ et d’une tout autre façon, bien sûr ! _ un (autre !) Renaud Camus
    _ dont on admire le courage des engagements (forts :
    sans bavures, tant ils sont droits, clairs et nets)
    d’écriture et d’existence ;
    …
    avec, aussi, ce qu’il en a récolté (à la tonne, pas à la petite cuillère, ni même à la louche : au tombereau…) d’éclaboussures de boue de « scandale » (en son « affaire« , le printemps et l’été 2000) :
    …
    il faut, ici, lire _ c’est un très grand « Précis de lecture« , et (forcément !) méconnu, négligé (du fait du « scandale »…) _ sa parfaite défense, à la virgule près
    (telle celle _ défense, et non virgule ! _ de Socrate en l’ »Apologie » reconstituée, post mortem, par Platon,
    toutes proportions gardées, bien sûr, mais tout de même :
    que d’injustices
    de beaucoup (!) à « hurler »
    _ sans avoir effectivement ce qui s’appelle « lu » ! « lu vraiment » ; et pas « en survolant » « à la va-vite » (ou/et en maniant des ciseaux ; et œillères)… _ ;

    …

    à « hurler avec la meute
    « des loups,
    ou des chacals) ;
    …
    il faut, ici, lire _ vraiment ; et « en vérité »… _, donc, ce très grand « Précis de lecture« ,
    qu’est le « rare » (et sans majuscules sur la couverture) « corbeaux _ Journal 9 avril – 9 juillet 2000« , édité par « nouvelles impressions », et publié, dans l’urgence _ bousculée, violentée _ de sa « défense », le 8 novembre 2000 ;
    …
    bien des « parleurs » (sur les ondes ; et « écriveurs », sur le papier) « en prendraient »
    _ pour si « mal » (ou si « peu ») « vraiment » lire, peut-être (si nous rêvions un peu !..) _
    « de la graine »…
    …
    Fin de l’incidente à propos de Michel Deguy et de Renaud Camus ;
    desquels j’ai distingué
    tout en l’en rapprochant un peu, aussi,
    Maxime Cohen :
    qu’on en juge_ en les lisant tous trois…
    …
    Maxime Cohen offre, ainsi, une sorte de graffitti _ comme en estampes, ici _ à la Tiepolo (1696 – 1770)
    sur ce que deviennent, à un tournant de pourrissement, les fruits (splendidement matures, juste avant ce « tournant » ; et succulents) d’une culture ou civilisation
    _ pour Giambattista Tiepolo, c’était la Venise des Lumières :
    …
    Venise :
    une cité et une civilisation qui devint, sur le tard (de sa république), putassière :
    Maxime Cohen raconte ce que dit si joliment
    (au très court chapitre « De la plus courte scène érotique de la littérature française« , à la page 186 de ces « Promenades sous la lune« )
    le « salé » (page 203) en même temps que « de grand ton » (page 204) Président (et bourguignon) Charles de Brosses
    (« au chapitre quatorze« , et à la date du 13 août 1739, de ses justement célèbres « Lettres d’Italie« )
    de « la signora Bagatina, en réalité l’épouse d’un noble vénitien qui se prostitue _ elle, pas lui (du moins je le suppose) _ aux étrangers en échange d’un certain nombre de sequins »
    (page 186, donc ;
    pour l’édition des « Lettres d’Italie » du Président de Brosses, du Mercure de France, en 1986,
    le passage se trouve à la page 195 du tome premier),
    …
    en matière de ses rencontres de courtisanes vénitiennes
    _ on se souvient de l’image de celles (« Deux courtisanes« , vers 1510 – 1515) de Vittore Carpaccio (ca 1455 – 1526)_ ;
    …
    voici le passage admiré (« je ne vois rien qui puisse (à « ces quelques mots« ) être préféré chez Sade ou chez n’importe quel pornographe« , « notre président les coiffe haut la main » :
    …
     » Enfin, s’apercevant de ce qui causait mon inquiétude, elle a eu le bon procédé de la lever elle-même au bout d’un instant, en quittant son faux nom et sa fausse décence. Elle a même eu l’air surpris de ma libéralité. »
    …
    Je relèverai seulement que Maxime Cohen a « shunté » de la lettre de de Brosses, à la suite de l’expression « fausse décence« , trois vers
    de l’ »Enfer » (au chapitre viii) de Dante, que voici :
    « E poi che la sua mano alla mia pose
    Con lieto volto, onde mi confortai,
    Mi mise dintro alle segrete cose
    « …
    …
    De même qu’il a coupé l’explicitation par de Brosses de sa « libéralité ; car _ poursuivait-celui-ci _ en faveur du meuble et de l’habillement, j’ai doublé les sequins, ne voulant pas avoir rien mis de médiocre dans une main ornée de diamants« …
    …
    Voilà pour la « grande manière qu’il met, en passant, à tout cela« , conclut son chapitre de trois pages
    quant à Charles de Brosses en goguette « érotique » à Venise, en 1739,
    page 186, Maxime Cohen.
    …
    Venise, donc,
    mûre et blette
    avant (ou « au tournant » de) la chute :

    le premier coup de grâce _ pour l’ État de Venise _ viendra de Napoléon (en 1797 : abdication du doge Lodovico Manin ; fin de la république de Venise) ;
    puis ce seront les Autrichiens qui, au Congrès de Vienne (en 1815), ramasseront (raffleront : pour un bon demi-siècle, jusqu’en 1866) le « tapis » de ce « jeu » (de dupes) ;
    …
    on en jugera par les délicieusement « vertes » aventures du « Senso » de Camillo Boito (ou le « Carnet secret de la comtesse Livia« ) ;
    puis, à son tour, de Luchino Visconti, en 1954
    (avec ce qu’il advient de la rencontre du bel officier autrichien _ de Stewart Granger, dans le film _ et de la plus belle encore comtesse vénitienne _ d’Alida Valli _,
    après l’incident,
    en ouverture (tant individuelle que collective _ bien sûr, comme toutes nos vies, elles « se tissent » serré),
    des tracts (et cocardes tricolores) lancés en pluie des balcons du théâtre de la Fenice (= le Phœnix, animal sachant renaître de ses cendres : le théâtre revivant après avoir brûlé le 13 décembre 1836 ; puis le 29 janvier 1996…),
    en ouverture des « hostilités » de la « révolte » : c’était le 27 mai 1866, à la fin du troisième acte du « Trovatore » de Verdi, aux cris de « Viva Verdi ! » (= « Vive Victor-Emmanuel, roi d’Italie !« )…
    …
    Bref, ces « Promenades sous la lune« 
    _ l’expression est délicieusement (indirectement) empruntée à la plume de la _ tout simplement : au pied de la lettre _ charmante Madame de Sévigné (1626 – 1696), en ses « saisons » (par exemple le 12 juin 1680 ; mais déjà le 21 octobre 1671) passées en son jardin du château des Rochers,
    …
    la mère « rassurant », sur sa (propre) santé et ses humeurs (heureuses, joyeuses, facétieuses, même, en sa faconde)
    par ce que qu’elle en narre (et plus encore par son art même, merveilleusement « libre », « échevelé », de le narrer : quelle « raconteuse » !) ;
    …
    « rassurant », donc, sa très chère fille, Madame de Grignan (Françoise-Marguerite _ 1646 – 1705), demeurant au loin, en Provence,
    en sa nouvelle demeure _ le château de Grignan _ d’épouse
    _ la troisième (le mariage a été célébré le 29 janvier 1669) :
    la première (d’épouse), Angélique-Clarisse d’Angennes, est morte en 1664 ;
    et la seconde, Marie-Angélique du Puy-du-Fou, en 1667 _ ;
    …
    en sa nouvelle (depuis 1669) demeure _ le château de Grignan _ d’épouse, donc,
    du Gouverneur de Provence, François de Grignan (1632 – 1714), de la famille provençale des Castellane-Adhémar
    _ jusqu’à leur fils (enfin !) qui est baptisé de ce double prénom (royal) de « Louis-Provence » (1671 – 1704) _ ;
    …
    qu’elle
    _ marquise de Sévigné, née Marie de Rabutin-Chantal (1626 – 1696),
    tout à la fois bourguignonne (par son père : Celse-Bénigne de Rabutin-Chantal _ 1596 – 1627)
    et parisienne (par sa mère, Marie de Coulanges _ 1603 – 1633 _, place Royale, et au Marais) _
    …
    sait, l’âge venant, puis, bel et bien, venu, et advenu,
    prendre et goûter à loisir son plaisir
    (de veuve joyeusement tranquille) en son château (acquis par elle par mariage, puis _ bien vite _ veuvage, avec le marquis Henri de Sévigné, breton _ 1623 – 1651) ;
    …
    en son château et en son parc
    retiré de Bretagne _ des Rochers, proche de Vitré _,
    et loin d’elle, sa fille adorée :
    …
    je ne résiste pas au plaisir de citer ce merveilleux passage de la lettre « Aux Rochers, ce 12e juin (1680) »,
    lettre débutant par « Comment, ma bonne ? j’ai donc fait un sermon sans y penser ? »
    (page 968 du volume II de la « Correspondance«  de Madame de Sévigné, dans l’édition établie par le regretté Roger Duchêne en 1974, dans la bibliothèque de La Pléiade
    _ le passage se trouve à la page 970 de ce volume II de la Pléiade ;
    et pages 22 & 23 des « Promenades sous la lune« , où le cite jubilatoirement, à son tour, Maxime Cohen :
    …
    « L’autre jour, on vint me dire : « Madame, il fait chaud dans le mail, il n’y a pas un brin de vent ; la lune y fait des effets les plus brillants du monde. »
    Je ne pus résister à la tentation ; je mets mon infanterie sur pied ; je mets tous les bonnets, coiffes et casaques qui n’étaient point nécessaires ; j’allai dans ce mail, dont l’air est comme celui de ma chambre ; je trouvai mille coquecigrues, des moines blancs et noirs, plusieurs religieuses grises et blanches, du linge jeté par-ci, par là, des hommes noirs, d’autres ensevelis tout droits contre des arbres, des petits hommes cachés qui ne montraient que la tête, des prêtres qui n’osaient approcher.
    Après avoir ri de toutes ces figures, et nous être persuadés que voilà ce qui s’appelle des esprits

    _ nous dirions, nous, « fantômes » _,
    et que notre imagination en est le théâtre,
    nous nous en revînmes sans nous arrêter, et sans avoir senti la moindre humidité

    _ nocturne de ce mois de juin en Bretagne.
    Ma chère bonne, je vous demande pardon ; je crus être obligée (…) de donner cette marque de respect à la lune. Je vous assure que je m’en porte fort bien«  :
    …
    la santé de la mère (veuve),
    et plus encore celle de la fille (en âge de procréer),
    entre grossesses successives, couches périlleuses, et craintes (de la part de la mère) des renouvelées velléités (et péripéties) génitrices de l’épouse de M. de Grignan, si sourcilleusement soucieux, lui, d’assurer son lignage
    et d’obtenir des héritiers mâles de sa troisième épouse, Françoise-Marguerite,
    les deux précédentes, Angélique-Clarisse et Marie-Angélique, étant toutes deux mortes de suites de couches ;
    …
    la santé de la mère, comme celle de la fille,
    sont, donc, un sujet permanent d’inquiétude (et discours) en filigrane de cette « libre » correspondance (privée, à cœur ouvert, à fleur d’émotions et « passions ») entre Madame de Sévigné et Madame de Grignan… _
    …
    Bref
    _ je reprends mon fil _,
    ces délicieuses « Promenades sous la lune » de Maxime Cohen, ce mois de septembre 2008,
    forment un « état des lieux »
    ravissant et goûteux _ d’un très « haut » goût, même _
    d’un « état » de civilisation peut-être mûre et blette

    « au bord de la chute » : le nôtre, cette fois
    _ et non plus celui d’une Venise, au tournant des xviii et xix èmes siècles _
    en ce « bel aujourd’hui », blet et assez pourrissant,
    de notre « présent »
    commun, partagé :
    …
    les « sequins » d’aujourd’hui
    « rongeant »
    bel et bien,
    et au galop, s’il vous plaît,
    pas mal de nos « affaires »,
    un peu plus visiblement que d’habitude, ces derniers temps-ci…
    …
    Aussi,

    se mirer (pour le lecteur) en pareil miroir (de lecture)
    est-il en même temps savoureux, délicieux, oui,
    par ce que la curiosité et le goût de la justesse trouvent ici d’ »aliment », et consistant,
    en de très beaux et très justes chapitres
    (et à mille lieues de la plus petite ombre de « lourdeur »),
    tels, en butinant :
    …
    « De Cicéron et des jardins« ,
    « Petit éloge des ordinateurs » (sur la prestesse de l’écrire _ et du penser),
    « A propos du discours de Lorenzo Valla sur la fausse donation de Constantin »
    (au pape Sylvestre _ pape de 314 à 335 _, sur le souci d’établir la vérité des « faits » en « la recherche et l’édition critique » _ page 63 _, « vers 1450« , pour ce travail de Valla _ page 64),
    « Apologie personnelle de l’essai littéraire » (j’y applaudis des deux mains !),
    « De la douceur bénédictine« ,
    « Éloge empoisonné du barde immortel d’outre-Manche » (sur Shakespeare et ses « monstruosités »),
    « Propos sur l’e muet » (capital ! sur ce qu’est le français),
    « Au sujet d’Aristote » (et de son style !),
    « Des vins » (le passage sur les « Graves« , pages 162-163, est d’un très avisé _ et juste ! _ palais ;
    même si l’auteur indique aussi que son « faible va au bourgogne« , quand je suis bordelais !..),
    « De la ponctuation » (sur le rythme ; et le souffle : essentiel !!!),
    « Sur l’art de traduire« ,
    « Critique amusée de Marcel Proust« ,
    « Sur la bibliothèque de Leibniz » (magnifique !),
    « De la conversation » (bien sûr !),
    « Des maladies » (quelle belle justesse d’expérience, après celle de Montaigne),
    « Sur la tragédie de l’Europe classique » et « Éloge vengeur du théâtre de Voltaire » _ frisant un peu, tout de même, le paradoxe _,
    « Contre les romans » (mais oui !),
    « Du juste statut de l’original et de ses copies« ,
    « Sur l’imparfait du subjonctif« ,
    « Adieu à la musique » et « Naufrage souriant de la culture savante« ,
    « De la vieillesse » (oui !),
    « Tombeau de la grande abbesse de Fontevrault » (sur l’esprit des Mortemart,
    une enquête savoureuse, dans la continuation de « lièvres » déjà, mais pas assez, au goût de l’auteur, « levés » par Proust, Saint-Simon, Retz),
    etc… ;
    …
    bref, ces délicieuses « Promenades sous la lune »
    forment un « état des lieux » ravissant et goûteux
    …
    en même temps que, par quelque « angle de regard », écœurant et effrayant
    de l’inconscience (?..) et (auto ?..) aveuglement de l’égoïsme (?) d’un tel _ peut-être celui de l’auteur (?) _ dilettantisme
    (goût exclusif du plaisir, bien dé-taché, à l’écart, du moindre risque d’ »ombre » seulement, même, de chagrin et de peine) ;
    et, peut-être, snobisme…
    …
    refusant
    _ en, semble-t-il, en repoussant a priori l’éventualité : mais est-ce bien le cas ?.. je suis peut-être injuste… _
    un vrai (solidement ancré _ et pas rien que « d’encre » _ dans le réel !) amour,
    une passion,
    un engagement

    avec les suites et conséquences (bien réelles)
    qui nous requièrent
    (en entier, carrément ; sans retour, sans repli, sans retrait, ni retraite) :
    telle qu’un amour réel et des enfants…
    …
    C’est du moins le sentiment que j’ai retiré
    de ce qui m’a paru constituer un « retrait » calculé de soi et pour soi
    sur son seul « quant-à-soi »…
    …
    Je remercie vivement l’ami Patrick Sainton,
    généreux de sa vie et de son art, de son œuvre,
    de m’avoir donné à « rencontrer » ce livre délicieux, passionnant, si riche et si souvent tellement juste,
    et effrayant, tout à la fois,

    sur soi (et d’autres) : en tous cas sur ce qu’il en est
    _ ou m’a, du moins, paru « être » _
    de « versants doucement vénéneux »
    de quelques unes des pentes
    (plus ou moins douces) de notre
    incertain et trouble
    « présent »…

    …
    Il n’empêche :
    comme nous approuvons Maxime Cohen, quand,

    à propos de certaines réticences de Voltaire à l’égard de Shakespeare, au chapitre « Éloge empoisonné du barde immortel d’Outre-Manche »,
    il avance, page 129 :

    …

    les arguments « de Voltaire contre Shakespeare relèvent donc moins de l’histoire du goût littéraire que d’une certaine philosophie de l’histoire »
    _ vers un refus des « formes » et du « style », au profit du laisser-aller des pulsions, vannes grandes ouvertes du « monstrueux »
    et de l’ »inhumain »…

    …
    Ces arguments-là,
    « ce n’est pas Shakespeare qu’ils visent, mais nous _ les « modernes » ! _ qui préférerions dans l’art _ on appréciera l’emploi de ce conditionnel _ ce qui dit non à l’art _ et aux « formes », et au « style » _
    et par là même à l’humanité. »
    …
    Rien moins.
    …
    Ou quand l’esthétique est un enjeu « de première ligne » (« de front ») de la « civilisation »…
    Merci, déjà, de cela, Maxime Cohen…

    …
    Titus Curiosus, ce 24 octobre 2008….