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  • Le travail au scalpel de Florent Brayard sur les modalités du mensonge nazi à propos du meurtre systématique des Juifs de l’Ouest : le passionnant « Auschwitz, enquête sur un complot nazi »

    En février 2009, j’avais consacré deux articles au débat historiographique (important !) qui avait fait dialoguer, sur le site de laviedesidees.fr Florent Brayard _ cf mon article : de l’hypothèse au fait : la charge de la preuve _ un passionnant article de Florent Brayard à propos du « Heydrich et la solution finale » d’Edouard Husson, quant à la datation de la « solution finale », avant la conférence de Wannsee _ et Édouard Husson _ cf mon article : Sur le calendrier de « la solution finale » : la suite du débat historiographique Edouard Husson / Florent Brayard _, lors de la parution du Heydrich et la solution finale, de ce dernier.

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    Or, ce mois de janvier 2012, Florent Brayard publie un doublement passionnant Auschwitz, enquête sur un complot nazi, aux Éditions du Seuil.

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    Passionnant sur le terrain de l’établissement des faits (« cerner comment cela a été« , page 27), face au double inconfort d’une « politique«  (« de communication« , page 18) du mensonge (ou « complot« , en un sens que précise l’auteur déjà page 19) à un degré assez rarement atteint, associé à une stratégie de destruction organisée et méthodique des archives et des traces, de la part des donneurs d’ordre (Hitler, Himmler), d’un côté _ même si les responsabilités sont, bien sûr !, très loin d’être seulement celles de ces derniers !!!! Et Florent Brayard de très clairement le spécifier, bien sûr ! aussi ; cf page 26, notamment _ ; et de l’autre, d’une pléthore de travaux historiographiques (thèses, livres, articles) échafaudant des déductions et interprétations complexes par la connexion ingénieuse et savante, et même parfois géniale, de milliers de données minutieusement recueillies et triées, et savamment contextualisées, pour être connectées et permettre de savoir et comprendre « ce qui s’est passé » en la pleine lumière gagnée de la connaissance de l’Histoire… D’où la richesse en désaccords voire querelles entre les chercheurs, et a fortiori sur un terrain aussi (éthiquement et anthropologiquement) brûlant !!! ; même si cette connaissance (objective des faits ; avec un consensus qui peut à peu se fait jour…) progresse : mais oui !!! Dans ce livre-ci, Florent Brayard ne recherche nullement, et moins que jamais, le scandale ou la polémique pour la polémique, mais parfaitement sereinement il dialogue de manière critique, en avançant _ au besoin contre d’autres interprétations citées et discutées _ ce qu’il nomme fort justement (page 14) sa « proposition«  (et à cette date de la publication : janvier 2012), avec les thèses _ ou « propositions« , elles aussi ! _ des auteurs ses confrères historiens les plus pointues ; pour citer quelques uns de ces auteurs : Christopher Browning, Daniel Jonah Goldhagen, Peter Longerich, Saul Friedlander, etc. _ mais nulle allusion, en ce livre-ci, à la polémique de 2009 avec Édouard Husson…

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    Et passionnant aussi sur le terrain de l’épistémologie (en acte !) de l’histoire, Florent Brayard assumant (et même revendiquant : brillamment !) le statut même d’ »enquête » de sa recherche d’historien, conformément à ce qu’est in concreto la démarche du chercheur en cette discipline, depuis l’Histoire (= enquête !) d’Hérodote et l’Histoire de la guerre du Péloponnèse, de Thucydide _ à cet égard, ses très claires et synthétiques (brèves et ramassées, chaque fois)  « Reprises » (I, II, III et IV) sont fort précieuses, tels de très lumineux paliers dans la progression de sa très riche et dense enquête…

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    En ce dialogue critique, aussi nécessaire que fécond,  avec les démarches de ses confrères sur la piste de l’établissement et intelligence objectives des faits advenus, « j’ai préféré, dit Florent Brayard page 14, étendre autant que possible l’enquête. Et j’ai supposé que la tâche qui consistait à ordonner différemment cette documentation, en soi énorme _ mais déjà, aussi, pas mal filtrée par les recherches de ces confrères _, à la soumettre à un répertoire nouveau de questions _ c’est-à-dire problématiser ! en s’efforçant de s’extraire des ornières (trop tracées et grossières) des clichés… _, à en proposer de nouveaux schémas d’analyse,

    j’ai supposé que cette tâche donc était peut-être suffisante en soi.

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    C’est ainsi une proposition _ voilà : avec humilité et sans agressivité _, dont j’ai essayé de faire la démonstration _ très minutieusement argumentée, avec référence très précises fournies (en notes abondantes : aux pages 453 à 517) _, aussi développée qu’il était nécessaire, aussi synthétique que possible« , page 14.

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    Avec cette « réserve« -précision-ci, qui marque le défi à relever par le travail d’intelligence des traces (de connaissance ou d’ignorance, de mensonge ou d’aveu, involontaire ou assumé ! de la part des acteurs de ce qui peut être pour nous symbolisé par « Auschwitz » : soit la destruction systématique des Juifs allemands et, plus généralement, de l’Ouest de l’Europe, distingués des Ostjuden…), et de leur analyse-interprétation-compréhension :

    « Démontrer l’ignorance est par nature plus difficile que le contraire. Un témoin de l’époque pouvait le cas échéant dire ou écrire : « Je sais que les chambres à gaz existent. » Mais nul témoin n’a jamais pu écrire au présent : « je ne sais pas que les chambres à gaz existent », tout simplement parce que la proposition n’a pas de sens : ce qu’on ignore, on l’ignore _ comme on ignore aussi qu’on l’ignore ! on n’en a pas idée ! on ne s’en doute pas… ; à moins que nous n’entrions dans les arcanes de soupçons (qu’on refuse d’aborder de plein front) ; mais c’est autre chose ; même si cela aussi Florent Brayard l’envisage et l’explore ! _, et ne saurait en parler« , toujours page 14. Cela ne peut être que déduit…
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    Mais, aussi, Florent Brayard d’ajouter immédiatement, pages 14-15 :

    « Comme on le verra, j’ai pu, dans un certain nombre de cas _ passionnants à décrypter avec l’auteur _, dépasser l’aporie en établissant que l’ignorance _ elle-même, quand on l’établit _ n’est pas faite de vide _ voilà où nous approchons d’investigations plus complexes passionnantes _, mais qu’elle est au contraire remplie de représentations différentes, d’imaginaires autres«  _ c’est-à-dire de représentations complexes éventuellement ambigües, mais qui ont aussi leurs conséquences bien réelles dans les actes, et par là dans le fil de l’Histoire…

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    Aussi l’historien doit-il alors préciser :

    « L’argumentation cependant demeure fragile, en particulier parce que, le plus souvent, il est impossible de tirer des conclusions solidement assises _ c’est-à-dire recevables par la communauté des historiens comme objectivement démontrées _, de statuer autrement qu’en reconduisant _ c’est la tentation la plus inaperçue, face à la complexité du réel (et a fortiori des tromperies)  _ des a priori, par esprit de système«  _ ce que bien sûr il s’agit de corriger !..

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    Avec cette ouverture, surtout, essentielle, page 15 :

    « Enfin, il est possible, sinon probable _ et même heureusement souhaitable et à encourager ! _, qu’en réaction à cette proposition d’autres historiens fassent état ou découvrent d’autres sources _ ce sont les bonheurs de la recherche : tout chercheur en connaît ! _ qui conduiront à l’amender _ cette « proposition » que constitue l’ensemble de ce travail proposé ce jour de janvier 2012 à la communauté ouverte des lecteurs avec ce livre-ci ! Et c’est bien ainsi. L’Histoire progresse de manière dialectique _ voilà : avec débats savants des propositions avancées… _, par approximation progressive _ des auteurs-chercheurs _ : elle se corrige à plusieurs mains«  _ voilà !!!…

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    Et en ce débat argumenté des diverses propositions d’intellection de ce qui est advenu dans l’Histoire et y a fait sens,

    « se trouve en jeu » _ aussi ! et toujours ouvert… _ « la possibilité offerte au lecteur-accompagnateur, de tester, chemin faisant, la validité des réponses proposées _ aux questions proposées, en la construction même, inventive, de l’« enquête » du chercheur-historien ! _, d’apporter la contradiction, de constater les éventuelles erreurs de raisonnement ou les points aveugles _ voilà ! _, d’approuver ou, le cas échéant, de récuser les conclusions« , page 15.
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    Et Florent Brayard  de présenter alors, pages 15 à 17, ce qu’il a méthodologiquement retiré pour sa démarche d’enquête, du paradigme Settis-Ginzburg, tiré de L’Enquête sur Piero della Francesca de Carlo Ginzburg, ce « paradigme indiciaire » magistralement développé par Carlo Ginzburg en son article Traces. racines d’un paradigme indiciaire, paru une première fois, en une traduction de Monique Aymard, dans la revue Le Débat, le 6 novembre 1980, et repris dans le recueil Mythes, emblèmes, traces. Morphologie et histoire, pages 218 à 294 de la traduction revue par l’ami Martin Rueff, chez Verdier, en septembre 2010 ; et qui comporte « trois règles : exhaustivité, cohérence et principe de parcimonie », page 16.

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    Avec, pour ce cas spécifique-ci de l’intelligence du meurtre systématique des Juifs de l’Europe de l’Ouest, cette circonstance et condition toute particulière-ci, pages 16-17 :

    « Il ne faudra donc jamais espérer disposer de toutes les pièces, tant s’en faut, alors que tout figure dans le tableau » _ à décrypter par le sémiologue, tel Salvatore Settis en son L’Invention d’un tableau : La Tempête de Giorgione, à propos de l’énigmatique La Tempesta (visible à l’Accademia de Venise)… « Cette différence de nature est d’autant plus marquée concernant mon sujet. Les bourreaux, à partir d’un certain moment, ont tué dans des lieux _ volontairement _ reculés _ Belzec, Sobibor, Treblinka... Ils ont détruit les Juifs, mais aussi leurs corps _ cf l’Aktion 1005 mise en œuvre par Paul Blobel. Non content de brûler les cadavres, ils ont passé les archives par le feu, avec une ambition systématique.

    On ne le verra que trop _ prépare très clairement le lecteur, Florent Brayard, page 16 _ : l’enquête consiste à relier des lambeaux épars de documentation que le hasard a légués, des pièces rescapées _ des flammes négationnistes nazies.

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    Il n’est guère que dans le cas du Journal de Goebbels où l’on ait la certitude d’avoir l’intégralité du corpus, à l’exception des toutes dernières semaines. Les archives du ministère allemand des Affaires étrangères sont un autre gisement important qui, par un hasard inexpliqué, paraît avoir échappé, à peu de choses près, à la destruction.

    Pour le reste, on fait avec le peu que l’on a ; et l’incomplétude de la documentation apparaît comme une raison supplémentaire pour ne négliger _ voilà ! _ aucun de ces lambeaux. L’exhaustivité _ à rechercher infatigablement ! _ est de règle, même si elle s’exerce sur un ensemble _ forcément, et plus que jamais ici, du fait même du « complot nazi » ! _ lacunaire.« 

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    La « proposition » de Florent Brayard est ainsi « la suivante : la « solution finale de la question juive », ce meurtre systématique de l’ensemble des Juifs européens, a été conçue et mise en œuvre dans le secret le plus absolu, ou du moins le plus grand possible« , pages 17-18.

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    Et « le complot avait donc consisté, pour les responsables et les exécutants de la « solution finale » entendue comme un meurtre _ et pas seulement une « extermination«  à plus ou moins long terme : ce distinguo est capital à la « proposition«  ici de Florent Brayard ! _, à laisser le reste _ même un Goebbels était exclu de ce savoir !!! _ de l’appareil d’État _ rien moins ! _ croire qu’il n’en était rien« , page 19.
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    En effet, la doxa dominante parmi les historiens, est de penser que c’est « à Wannsee au plus tard » que « la décision avait été prise de tuer tous les Juifs _ et pas seulement ceux de l’Est (de Pologne et Russie), comme entrepris déjà… : les symboles en étant, si l’on veut, et Babi-Yar, et Treblinka ; alors que le symbole de la phase (à partir de mai 1942) du meurtre systématique (Juifs de l’Ouest compris), sera Auschwitz… _ ; c’est cette politique de meurtre systématique qui avait été présentée par Heydrich, le 20 janvier 1942″...

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    « Il me semble _ annonce Florent Brayard page 18 : c’est la base même de sa « proposition« , tant temporellement que spatialement _ que les choses ont été beaucoup plus complexes dans la réalité« .

    Et « ce que vais tenter de démontrer ici,

    c’est que, quoi qu’il en soit par ailleurs de Wannsee _ il y consacrera ses chapitres VI (« Le silence qui suivit Wannsee« ) et VII (« Une relecture de Wannsee« ) _,

    le cercle des porteurs de secret _ ou du « complot » ! _ était beaucoup plus _ précautionneusement _ restreint que l’on n’a l’habitude de le penser.

    Et l’on verra qu’il y a eu, à ce secret plus strict, bien des raisons que les principaux acteurs, Hitler et Himmler, n’ont _ elles : dès Mein Kampf, et encore avec la « prophétie«  du 30 janvier 1939, de Hitler, et ses réitérations… _  jamais cachées« …

    …

    Ainsi, pour Florent Brayard, « force est de constater« , dit-il page 18, que ce n’est que « en octobre 1943 » _ les 4 et 6 octobre _ que « cette politique de communication » du cercle le plus restreint de l’État nazi « reçut une inflexion fondamentale : à Posen _ Poznan _, devant les plus hautes autorités politiques, sécuritaires, puis militaires, Himmler expliqua pour la première fois ce qu’avait été _ au passé, car elle était alors en voie d’achèvement, pour l’essentiel, à cette date, depuis sa mise en œuvre à grande échelle (mais sans qu’en soient informés ceux qui ne la mettaient pas directement en œuvre, sur le terrain, en première ligne, en quelque sorte ; les tâches étant bien parcellarisées et compartimentées !), en mai-juin 1942 _ la « solution finale » _ in concreto. C’était au moment du recul très préoccupant des troupes allemandes de Russie : il s’agissait surtout de « créer une communauté criminelle qui n’avait d’autre salut _ les « ponts coupés » et les « vaisseaux brûlés » derrière soi…_ que la victoire«  _ selon l’heureuse formulation de la page 441 ; c’est-à-dire conscience, ici et désormais, de ne disposer de nulle échappatoire à la responsabilité de ce qui avait été commis !

    …
    Ainsi « Goebbels _ exclu de ce cercle de ceux qui savaient le tout (de l’opération de la « solution finale« ) ! lui, le ministre de la Propagande et Gauleiter de Berlin _, confrontés à ces mots crus _ du Reichsführer Himmler _ fut forcé de savoir _ frontalement, enfin ! et alors même qu’il n’avait certes rien d’angélique en les convictions de son antisémitisme virulent ! _ que les Juifs déportés à l’Est avaient été eux aussi gazés« , page 18.

    …

    Et page 19 :

    « Hitler et Himmler avaient en effet choisi  _ Florent Brayard commente ici son concept de « complot« , page 19 _ de faire perpétrer le meurtre indiscriminé et rapide des Juifs d’Europe _ de l’Ouest _ par l’appareil policier _ le corps des SS _, lié _ contractuellement en quelque sorte ; cf aussi, déjà, les règlements détaillés page 382 pour « chaque membre des camps de Belzec, Sobibor et Treblinka«  ; et l’affirmation, à la même page 382 : « Les membres de l’encadrement d’Auschwitz étaient également tenus au secret« … _ par le secret ; et ils avaient, dans le même mouvement, décidé de ne pas informer le reste de l’appareil d’État, à quelques exceptions près _ pour les besoins de la cause sur le terrain, seulement ! _ de tous les volets de cette politique transgressive, dont certains étaient par ailleurs connus«  _ mais au cas par cas seulement, pas dans leur systématicité (« totalitaire », dira, en en forgeant le concept, Hannah Arendt)…

    …

    Sur le régime du secret de l’État nazi,

    on se reportera à ce qui est rapporté _ fort judicieusement _, pages 382-383, de l’ »Ordre fondamental de Hitler sur la conservation du secret«  (page 509), en date du 11 janvier 1940, et plusieurs fois réitéré : le 25 septembre 1941 et le 12 juillet 1942.

    …

    Je cite (et on notera au passage la réitération de l’adjectif « absolu » pour qualifier « obligations » et « nécessités » de « services » !) :

    « 1. Personne, aucun service, aucun officier ne doit apprendre une chose à conserver secrète s’il n’est pas dans l’obligation absolue d’en prendre connaissance pour des raisons de service.

    2. Aucun service ni aucun officier ne doivent apprendre plus d’une chose qui doit être gardée secrète que ce qui lui est absolument nécessaire pour la réalisation de sa tâche.

    3. Aucun service ni aucun officier ne doivent apprendre une choses à conserver secrète , c’est-à-dire la partie d’information qui lui est nécessaire avant que cela lui soit absolument nécessaire pour la réalisation de sa tâche.

    4.  La transmission inconsidérée d’ordres, dont le secret est d’une importance décisive (…), est interdite.« 

    …

    Et Florent Brayard d’ajouter à la suite, page 383 :

    « Le 10 juin 1941, Goebbels remarqua _ en son Journal _ une variante à ce décret : « Le Führer publie un nouveau décret sur la conservation du secret. Le simple fait de communiquer les conclusions qu’une autre personne croit pouvoir tirer de certains signes est considéré comme une violation du secret «  ;

    et de cela Florent Brayard  déduit avec force, page 383 :

    « C’est aussi à l’aune de ce secret généralisé _ voilà ! _ qu’il convient de comprendre les _ très vétilleuses ! _ modalités d’application choisies pour la « solution finale » en tant que meurtre généralisé«  _ et pas que simple « extermination«  à plus ou moins long terme…

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    Je reviens à la remarque de la page 19 sur le caractère « transgressif » de cette politique de meurtre (des Juifs de l’Ouest).

    Car c’est bien là une des raisons de, non seulement ce secret, mais de ce « complot » dans les cercles les plus restreints de l’État nazi : « Tout à la fois concepteurs et donneurs d’ordre, les deux hommes _ Hitler et Himmler _ partageaient une conscience aigüe de la radicalité de leur projet.

    …

    Il existait certes une justification politique au meurtre _ la conviction (chevillée au corps !) de Hitler de la responsabilité juive dans la défaite de l’Allemagne en 1918, et le danger permanent que « les Juifs » faisaient (et feraient, tant qu’ils vivraient et seraient en mesure d’agir) porter sur l’Allemagne, toujours sous la menace de son « extermination« , à cause des menées destructrices des Juifs ; cf là-dessus la « prophétie«  de Hitler proférée en janvier 1939, et ses réitérations _, suffisamment puissante pour permettre le passage à l’acte. Et Hitler et Himmler, chacun à sa manière, n’ont cessé de l’exposer, dans des discours publics ou privés, dans des ordres ou dans des correspondances.

    …

    Mais, si fondée qu’elle fût du point de vue idéologique, la mise à mort systématique des Juifs pouvait _ de fait _ heurter ce qui restait de morale judéo-chrétienne dans l’Allemagne nazifiée (…) Les deux plus hauts responsables de la politique antijuive pouvaient bien s’emporter régulièrement contre ce reliquat déplacé de « sentimentalité » : ils devaient néanmoins _ pragmatiquement pour la réussite maximale de leurs actions ! _ le prendre en compte« …

    …
    Le résultat de la « proposition » de Florent Brayard consiste donc _ cf page 25 _ dans la thèse

    qu’ »il convient de retarder de quelques mois par rapport au récit traditionnel

    le basculement définitif _ et irréversible : les « ponts«  ayant été « coupés » : la métaphore s’est imposée tant à Himmler qu’à Hitler… _ dans le meurtre indiscriminé _ femmes et enfants compris ; et plus de « bons Juifs«  à épargner et sauver…

    …

    De fait, entre avril et juin 1942 _ soit en mai _, le schéma originel de disparition à court ou moyen terme de tous les Juifs

    laissa la place à une déportation rapide vers les chambres à gaz d’Auschwitz, de Sobibor ou de Treblinka.

    D’un projet politique d’extinction, tel qu’exposé à Wannsee _ le 20 janvier 1942 _,

    on était passé _ en mai 1942 _ à une politique d’extermination » _ on ne peut plus effective et accélérée, page 25.

    …
    Aussi, « le sens que je donne à Auschwitz dans le présent livre est encore plus restreint : je ne prétends pas désigner avec ce nom _ ainsi symbolique : pour résumer ! _ l’ensemble du génocide,

    mais _ seulement _ l’ultime configuration de la politique antijuive, où tous les Juifs, et non plus seulement les Juifs de l’Est, devaient être assassinés.

    Auschwitz renvoie donc à la fois à un dispositif et à une temporalité, qui sont indissociables. Car le camp a été progressivement transformé en site industriel d’extermination _ immédiate _ à partir du printemps 1942, au moment même où la politique nazie bascula vers le meurtre total et pour le mettre en œuvre.

    Or c’est ce basculement-là qui me retient _ dit Florent Brayard page 26 _ parce qu’il ne fut pas, selon moi, rendu public au sein _ même _ de l’appareil d’État. » 

    …

    « Cette retenue, ce silence paradoxaux au premier abord, ne sont _ à l’analyse, toujours page 26 _ en rien étonnants : une divulgation n’était _ même au plus haut de l’appareil d’État ! _, dans un premier temps du moins, ni nécessaire ni souhaitable _ à l’efficacité de l’action : le critère suprême ! Il pouvait même paraître contre-productif de parler d’Auschwitz ou d’en parler trop tôt » _ même à un confident aussi régulier (et proche !) comme pouvait l’être Joseph Goebbels pour Hitler…

    …

    En conséquence de quoi : « L’absence de communication officielle interne concernant cette politique criminelle systématique   _ même Goebbels, ministre de la Propagande, et confident de Hitler, donc, n’en était pas informé ; et Hitler, qui avait l’art des formulations ambigües en fonction de ses divers destinataires de discours (ou confidences) _ constitue bel et bien le point central de ma démonstration«  _ souligne Florent Brayard page 26.

    …

    Et la réaction de chacun des acteurs, ensuite face aux rumeurs (« fallait-il (leur) accorder du crédit » ? « Ou les disqualifier en tant que rumeurs et s’en tenir à la ligne officielle, qui n’était en réalité qu’une fiction ?« ), « faute de documents _ décisivement _ probants, laisse souvent l’historien dans l’incertitude.

    …

    Il sera néanmoins possible, dans un certain nombre de cas, de déterminer _ par la confrontation méthodique (et selon les trois principes du « paradigme indiciaire«  de Settis-Ginzburg) des témoignages divers ou des actions induites ; et c’est un apport important de ce travail ! _ comment les membres de l’appareil d’État l’ont tranchée« , pages 26-27.

    …

    « On pourrait considérer comme indifférente _ ou byzantine… _ la distinction entre ces deux voies possibles _ l’extinction lente, l’extermination immédiate, comme « solution finale de la question juive«  _ de réalisation d’un but unique et monstrueux. Ce serait un tort.
    …

    Aujourd’hui comme hier, pour eux comme pour nous,

    la différence entre laisser mourir et faire tuer _ et à quelque échelon que ce soit des acteurs de ces actes de mort ! _

    est radicale

    et constitue une sorte d’invariant anthropologique

    que même les théories raciales n’ont pas réussi à effacer totalement.

    Mise à l’épreuve à plusieurs reprises au cours de l’enquête,

    cette distinction permet de reconstituer de manière plus satisfaisante les catégories mentales mobilisées par les acteurs

    et aboutit , de ce fait, à une compréhension plus profonde, plus précise, de leurs choix

    quant aux modalités de mise en œuvre du meurtre.« 

    …

    « Ma proposition de reconstitution (…) complexe (…)

    répond, je crois _ avance Florent Brayard, page 27 _ à l’injonction faite à l’historien, toutes époques confondues,

    de mieux cerner

    comment cela a été _ soit établir les faits.

    Dans le cas d’espèce, on le comprendra bien _ commente-t-il _,

    reconstruire « comment cela a été »

    est une autre manière de se demander,

    avec une inquiétude aussi vivace _ et cela se ressent éminemment à la lecture !!! _ qu’au premier jour, malgré les décennies passées :

    « Comment cela a-t-il été _ humainement _ possible ?«  » _ page 27.

    …

    Avec cette conclusion-ci, par anticipation, au commentaire :

    « L’enquête historique qu’on va lire

     autorisa probablement au bout du compte un double constat, profondément équivoque :

     la permanence relativement tardive _ de la conception-représentation _ du meurtre en tant que limite transgressive _ un tabou ! _ dans la société allemande nazifiée _ depuis 1933 _, à tout le moins pour certaines catégories de victimes comme les Juifs allemands ;

    le  consensus quasi unanime de cette même société autour d’un objectif avoué _ sur le long terme, sans forcément le meurtre immédiat _ d’extinction du peuple juif sans distinction d’aucune sorte«  _ page 27.

    …

    Et page 28 :

    « Si le meurtre n’avait pas été considéré comme transgressif,

    il n’aurait pas été caché aussi précautionneusement qu’il l’a été.

    Surtout, s’il n’y avait pas eu de consensus autour d’un projet d’extinction largement défini,

    le meurtre aurait été tout simplement inimaginable _ à pouvoir être réalisé _,

    car cacher plus n’était pas possible.

    On voit bien que les choses sont indissociablement liées«  _ et que les dirigeants nazis opéraient aussi sur le fil du rasoir (des opinions : sous l’angle de leurs conséquences on ne peut plus pragmatiques !)…

    …

    Au final, le mensonge et l’ignorance propagée cyniquement avec un tel souci maniaque du détail efficace

    à la tête de l’État nazi et de son administration _ et ses rouages (kafkaïens !) _,

    ne dédouane, bien sûr !,d’aucune responsabilité (éthique et juridique) à l’égard du crime

    nul des acteurs

    aveuglés, aveugles et aveuglants

    de ce régime : tout au contraire ! _ et c’est même un « facteur aggravant » (page 23) de l’ignominie !

    …

    A commencer par Goebbels, pris ici,

    du fait de la préservation _ qu’il a voulue ! _ de son Journal,

    comme exemple-témoin de premier rang (!) _ et au fil des jours _

    des émotions, attitudes et réactions quasi épidermiques

    des acteurs et responsables de ce régime,

    comme en témoignent les trois chapitres

    I, « Goebbels et la persécution des Juifs _ 1939-1942 » (pages 31 à 64),

    II, « Goebbels et le meurtre des Juifs _ 1942-1945 » (pages 65 à 106)

    et III, « Le Journal de Goebbels comme source historique » (pages 107 à 149).

    …

    Mais aussi le chapitre VIII, « Au miroir des Affaires étrangères » (pages 301 à 358).

    …

    Pages 9-10 de son « Introduction« , Florent Brayard raconte l’historique de sa focalisation sur Goebbels :

    « Il s’est trouvé que l’on m’a commandé une introduction _ pages LXIII à XCIII : « Goebbels et l’extermination des Juifs » (Berlin, été 2008) _ au dernier volume paru en français du Journal de Joseph Goebbels, portant sur la période 1939-1942. J’avais ainsi l’occasion de me pencher à nouveau sur cette source majeure que j’avais déjà beaucoup utilisée lors de mes travaux antérieurs, sans jamais néanmoins l’avoir étudiée de manière vraiment systématique. Au terme de mon dépouillement, je disposai pour la première fois de l’ensemble des passages dans lesquels le ministre de la Propagande du Reich et Gauleiter de Berlin avait au cours de la guerre évoqué les Juifs.

    …

    Je voulais en particulier revenir sur un célèbre passage que j’avais déjà longuement commenté et qui posait problème. Le 28 mars 1942, Goebbels avait retranscrit ce qu’il venait d’apprendre sur le meurtre des Juifs dans le gouvernement général, ce territoire polonais sous la férule allemande mais non intégré au Reich. Il n’était pas possible, à la seule lecture du texte, de décider si les Juifs allemands déportés sur ce territoire et relégués dans des ghettos étaient supposés connaître _ c’est-à-dire subir ! _ le même destin que les Juifs locaux, déportés et exterminés dans le camp de Belzec. A l’opposé de mes prédécesseurs, j’avais implicitement répondu par la négative. Mon arbitrage néanmoins se fondait seulement sur divers éléments contextuels relatifs à l’état d’avancement, à cette époque, de la conception et mise en œuvre de la « solution finale juive ». Une confirmation interne, tirée du Journal lui-même, faisait défaut : je la trouvai finalement grâce à cette recherche systématique _ voilà comment se font les découvertes pour qui mène une recherche ! Goebbels n’avait pas laissé entendre que les Juifs allemands déportés sur les territoires polonais allaient eux aussi être exterminés, puisque _ voici ce qui fait preuve ! _ trois mois plus tard, comme on le verra, il _ en son Journal rien que pour lui-même, et sans considération de propagande trompeuse... _ les supposait encore vivants. Il les considérait même comme une menace toujours réelle que leur confinement dans des ghettos permettait de juguler de manière seulement _ voilà ! _ temporaire«  _ et non définitive !!!..

    …

    « La question, dès lors, était la suivante : à quel moment Goebbels avait-il appris que les Juifs allemands déportés à l’Est connaissaient le même sort que leurs congénères locaux, qu’ils étaient assassinés dans des chambres à gaz comme ceux-ci avaient été gazés ou tués par les Einsatzgruppen ? Et l’enquête me conduisit à un résultat très éloigné _ voilà ! _ de celui auquel je m’attendais : il avait fallu de longs mois _ depuis cette date du 28 mars 1942 _ pour que Goebbels sût, ou, à tout le moins, fût informé _ le distinguo est riche de sens _ que la déportation était synonyme de meurtre immédiat et indiscriminé _ femmes en enfants (= « marmaille«  !) compris. Selon ma reconstruction, c’est seulement en octobre 1943, à la faveur du discours prononcé par Himmler à Posen devant les plus hauts responsables du Parti _ le 6 octobre, donc _, que Goebbels fut informé et qu’il comprit _ l’un après l’autre… _ que la « solution finale », alors presque achevée, était en fait un meurtre systématique _ et immédiat _ touchant _ désormais _ sans distinction tous les Juifs européens sous domination allemande. »

    …

    « Une question en amenant une autre _ en toute recherche méthodique un tant soit peu sérieuse _, je me demandai ensuite _ poursuit Florent Brayard en cette (germinale) page 10 de son « Introduction » _ si le résultat de mon enquête  _ stupéfiant au départ à propos d’un si haut responsable que Goebbels dans la machine étatique nazie, et amené à recevoir si souvent les confidences d’Adolf Hitler lui-même, en son privé… _ qui allait à l’encontre de l’historiographie concernant la diffusion des informations sur le génocide en Allemagne,

    constituait une exception, explicable de bien des façons,

    ou bien, si, au contraire, il ne rendait pas urgent un réexamen _ systématique : à la façon d’Albert Einstein face à la Physique générale de Newton, au vu de l’anomalie représentée par les résultats, incontournables, de l’expérience de Michelson et Morley, si l’on veut… _ de la question.

    …

    Depuis les procès de Nuremberg, en effet, on a pris l’habitude de supposer que les plus hautes instances du régime avaient rapidement été informées du meurtre planifié des Juifs. Les administrations compétentes, policières ou civiles, avaient, présumait-on, participé en toute connaissance de cause à la mise en œuvre de cette politique criminelle qui demeurait cependant cachée à la population.

    …

    Pour être largement admis _ et depuis longtemps _, ces schémas d’analyse hérités d’une tradition judiciaire _ en effet _ montraient peut-être leurs limites, dans la mesure où, incapables de l’intégrer harmonieusement, ils ne pouvaient que disqualifier l’expérience de Goebbels en la posant comme une exception.

    …

    Le présent livre se veut _ en conséquence de quoi ! _ le réexamen de ces catégories d’analyse,

    et partant une histoire de ce phénomène à part entière qu’a été le secret _ et même le « complot » (d’État) ! _ entourant la « solution finale de la question juive » _ peut déduire de cela Florent Brayard, page 11 de sa très éclairante « Introduction » !!!  

    …

    Je reviens maintenant à la suite de l’organisation du livre de Florent Brayard.

    …

    Les chapitres IV, « Le concept d’ »extermination » dans la sphère publique«  (pages 157 à 182) et V, « Comprendre l’ »extermination du Juif«  (pages 183 à 225) éclairent la très cruciale polysémie du mot « extermination » dans la perspective des Nazis _ Hitler appliquant d’abord, et  en très grande proportion !, le terme à la menace subie par les Allemands ! _  ;

    les chapitres VI, « Le silence qui suivit Wannsee«  (pages 231 à 260) et VII, « Une relecture de Wannsee«  (pages 261 à 294) permettent à Florent Brayard de préciser point par point sa position sur ce qui fut décidé ou pas à cette conférence, par rapport aux thèses de ses confrères ;

    et enfin les chapitres IX, « La « solution finale » comme complot«  (pages 365 à 398) et X, « Une preuve du complot par son dévoilement«  (pages 399 à 421) font le point sur les attitudes et les actes, par rapport aux discours et aux silences des acteurs de l’Histoire, quant à la mise en œuvre accélérée et tenue le plus possible secrète du meurtre généralisé des Juifs, de mai 1942 à octobre 1943 (et les deux discours de Himmler à Posen), pour le chapitre IX ; et sur l’évolution de la position des dirigeants nazis, eu égard à ce qui devenait un secret de moins en moins restreint et gardé, d’octobre 1943 à la chute du régime, en avril-mai 1945 ; du déni à la revendication eschatologique même…

    …

    Quant à l’Épilogue, titré « « Exterminer », futur du passé«  (pages 423 à 451),

    il revient sur les perspectives eschatologiques des uns et les autres, et notamment Goebbels, Himmler et Hitler, au tout premier chef,

    en débutant par une analyse détaillée du film de propagande commandé très probablement par Goebbels, et à destination de la postérité, et tourné au ghetto de Varsovie du 30 avril 1942, jusqu’au 2 juin :

    …

    « C’est bien cela qu’il _ Goebbels _ voulait fixer pour la postérité : le sort des Juifs allemands dans les ghettos de l’Est, en route pour une transplantation future : « (Hitler) veut absolument repousser les Juifs hors d’Europe. C’est bien ainsi. Les Juifs ont infligé tant de souffrance à notre continent que la peine la plus dure que l’on peut leur infliger est toujours et encore trop douce », notait Goebbels dans son Journal, indique Florent Brayard page 426.

    …

    Qui précise encore, page 428 : « Ce que le film donnait à voir, c’était donc des Juifs allemands décivilisés, retournés à l’état d’Ostjuden et _ devenant, au fur et à mesure du déroulé de cette scénarisation, peu à peu _ indiscernables dans le magma grouillant des ghettos« …

    …

    Et Florent Brayard de le commenter ainsi, page 429, puis pages 433-434 :

    « Pour moi, parce que je sais, ces images sont simplement insoutenables. Nous sommes en mai 1942, je l’ai dit. La visite de Himmler à Lublin, le 18 juillet, marquera le lancement de l’évacuation de la population juive de Varsovie. Deux mois plus tard, 80 % des Juifs du ghetto auront été assassinés à Treblinka. Quatre sur cinq, parmi tous ceux que la caméra a fixés. La petite fille serrant son ours en peluche et la grand-mère qui tricotait. Peut-être les deux hommes qui avaient présenté leur prétendu laissez-passer. Ceux-là ou d’autres, des centaines de milliers d’autres. Titre du rapport final du liquidateur du ghetto, le SS-Brigadeführer Jürgen Stroop : « Il n’y a plus de zone de résidence juive à Varsovie ! » « …

    …

    « Tout est faux. On a mis en scène, on a multiplié les prises, on a choisi les angles et travaillé les lumières, sélectionné les figurants. (…) Tout est faux, passé au moulinet de la caricature ou de l’invention antisémite.

    Mais tout est vrai. Le film est conçu comme un documentaire scénarisé et non pas comme une fiction. Ce qu’on voit à l’écran _ et cela est fondamental _ c’est la manière dont Goebbels, sincèrement, envisageait le futur des Juifs allemands déportés à l’Est, leur « extermination » _ à long terme (seulement…). Le ministre de la Propagande n’avait pas commandé ce film pour cacher le meurtre systématique des Juifs pour la bonne et simple raison qu’il n’en avait pas alors connaissance. (…)

    Goebbels ne savait pas et se réjouissait sans savoir : « Je m’efforce en permanence d’envoyer le plus de Juifs possible vers l’Est ; s’ils sont en dehors du territoire du Reich, alors ils ne peuvent pas nous nuire au moins pour le moment«  _ notait Goebbels dans son Journal le 29 mai 1942.

    Le secret, c’est ce qui avait permis au ministre de la Propagande  de croire commander un documentaire, alors que la « réalité » qu’il mettrait en scène était d’ores et déjà devenue une fiction« …

    …
    Et Florent Brayard de méditer, toujours pages 434-435 :

    « On ignore si Goebbels avait repensé à son film, quatorze mois plus tard, en octobre 1943, quand Himmler annonça à Posen que la « solution finale » avait été un meurtre et que ce meurtre était achevé. Une fois _ mais très vite _ la surprise passée, il aurait pu se dire avec ironie que son documentaire pouvait toujours servir : toujours pour expliquer la disparition des Juifs _ au moins du territoire du Reich allemand; et déjà de Berlin, dont il était le Gauleiter… _, mais en cachant cette fois volontairement au peuple allemand vainqueur cet acte monstrueusement transgressif _ voilà ! _ qu’avait été le meurtre des Juifs. Conçu comme un documentaire, ce film aurait pu être utilisé en tant que fiction prenant la forme du documentaire. Cet usage potentiel, lui aussi, était rendu possible par le secret : Himmler avait dévoilé _ à des membres choisis des sphères dirigeantes _ le contenu criminel de la « solution finale » à la seule élite, en lui ordonnant de n’en plus jamais parler.

    C’est parce que cette politique était secrète que, dans l’Europe nazie des années 1960 ou 1980, les spectateurs du film auraient pu recevoir comme un documentaire la fiction que Goebbels avait, à son insu, fait réaliser. La victoire du Reich aurait empêché au mot « extermination » de prendre le sens que nous lui connaissons _ en un autre contexte que celui envisagé par les Nazis… _ et qui rend si compliquée _ encore : du moins jusqu’ici… : faute de ce décentrage vis-à-vis des représentations du présent que doit permettre, justement, le travail des historiens ! _ notre compréhension de ce passé. Mais le Reich heureusement fut défait« …

    …
    Le reste de l’ »Épilogue » est consacré aux perspectives eschatologiques des dirigeants du régime nazi, Himmler et Hitler ; en 1944 et 45 surtout,

    à l’approche de leur fin…

    …

    …

    Auschwitz, enquête sur un complot nazi, de Florent Brayard, aux Éditions du Seuil

    est un livre important,

    qui marque probablement une avancée

    dans le déchiffrement de l’histoire de la « solution finale« 

    et de ses modalités pratiques cyniquement diversement mensongères…

    …

    Nul doute que ce travail

    et le détail même de ce qu’il déduit, au cas par cas, comme ignorance ou mensonge,

    va susciter de nouvelles fécondes réponses…

    …

    …

    Titus Curiosus, ce 22 février 2012

     

     

     

  • Le courage d’intervenir d’un grand architecte, Henri Gaudin : le devenir de l’Hôtel Lambert dans une société veule

    Henri Gaudin vient intervenir publiquement dans le dossier _ en balance, sur la sellette _ du devenir urbanistique (l’île Saint-Louis dans le cœur de Paris) et architectural (l’Hôtel Lambert, un chef d’œuvre de Le Vau) de l’Hôtel Lambert, cette sublime « étrave » au-dessus de la Seine :

    dans le numéro du 25 décembre du Monde, « Ne défigurons pas l’hôtel Lambert !, par Henri Gaudin« …

    …

    Le courage et l’autorité vraie (d’un artiste réel _ non faisandé, lui !) sont assez rares dans une société de plus en plus veule _ et décomplexée dans sa propension au cynisme (du pouvoir de fait de l’argent) ; et à la corruption (eu égard au Droit) _ pour s’y arrêter un moment, le remarquer, le signaler, lui donner un tant soit peu d’écho au milieu des paillettes de la trêve joliment dite « des confiseurs« …

    …

    Ou à propos de la sauvegarde du patrimoine des pierres ; et du sens même de l’ »habiter » humain (et inhumain)… Cf ici la parole décisive de Hölderlin…

    …

    Voici ce bel article _ et courageux _ de celui, l’auteur des importantes « Considérations sur l’espace« ,

    dont Paul Virilio disait, en préface au livre (précédent de l’architecte) « Seuil et d’ailleurs« , en 1992 :

    …

    « Henri Gaudin n’est pas un architecte qui écrit, mais plutôt un écrivain, un homme de lettres qui bâtit avec le béton, la pierre ou les mots _ les uns ou/et les autres. Peu importe finalement le matériau, puisque seul compte pour lui le passage, le transfert _ voilà ! _ d’un récit à un autre récit, d’un lieu à un autre lieu. Comment dès lors s’empêcher de le suivre avec curiosité _ oui : vertu précieuse ! _ au travers des méandres d’une pensée qui souvent vous égare _ par ses détours ô combien nécessaires ! à mille lieux du strictement immédiatement utile, c’est-à-dire rentable pour le (seul) profit financier (le plus rapide possible _ Paul Virilio est bien un penseur de la vitesse…), auquel certains veulent réduire l’« économique » (revenir ici à Aristote : « Les Économiques » !!!)… _ pour mieux donner à percevoir _ c’est si précieux, en régime d’anesthésie générale ! On nous endort !... _ le seuil _ crucial ! C’est un terme très présent aussi chez Michel Deguy ; cf mon article d’avant-hier… La ligne de partage des eaux entre le vrai et le faux ? Journal intime tout autant que traité théorique, l’ouvrage d’Henri Gaudin débouche sur l’espérance d’une complexité grandissante _ l’exact opposé de la complication ! ou de la complaisance au vertige maniériste _ qui favoriserait enfin l’ouverture d’esprit, la complicité entre l’architecture et la littérature« , écrivait Paul Virilio…

    …
    Voici donc cette splendide « intervention » de Henri Gaudin, architecte, et un peu plus, donc, que de ce seul métier-là, dans Le Monde d’hier (édition datée du 25 décembre, ce jour) ; elle est intitulée, dans le journal, « Ne défigurons pas l’hôtel Lambert !, par Henri Gaudin«  :

    …

    « C’est une indignation _ voilà ! _ à la mesure du forfait _ voilà d’abord ! _ qu’on se prépare à commettre à son encontre _ il s’agit de ce joyau d’architecture et d’urbanisme, les deux, qu’est l’Hôtel Lambert (1642), de Louis Le Vau (Paris, 1612 – Paris, 1670), en étrave sur la Seine, de l’Île Saint-Louis, au cœur même de Paris _ : le projet de restauration de l’hôtel Lambert. Cet édifice majeur de l’architecte Le Vau, se dresse sur l’étrave de l’île Saint-Louis, en épousant la courbe de la Seine. Il est rare qu’un tel dynamisme s’allie avec la rigueur d’un ordonnancement au rythme souverain _ qu’on viendrait donc casser…

    …

    C’est le quai d’Anjou en son entier qui vient se terminer _ par lui _ sur un jardin suspendu. L’île ménage une proue que domine le corps principal du prestigieux édifice, à la façon dont une passerelle se dresse sur un vaisseau _ Henri Gaudin est aussi un amoureux fou de l’eau, des rives, des ports ; et des bateaux… Le mouvement est si juste, l’assise du jardin suspendu si assurée, le rythme des fenestrages si délicat, l’architecture si dynamique _ adjectifs qualificatifs éminemment sensibles ! _ qu’on croirait voir le bâtiment glisser _ oui : voler même, sans tout à fait désirer s’envoler : il se contente de frémir ! _ le long de la Seine en exposant _ délicatement _ son étrave au courant _ que finit par rejoindre, par un plouf, lui, un Guillaume Apollinaire, un peu plus en aval, au pont Mirabeau… _, sans autre âge que celui de la jeunesse et du futur _ rien moins ! Voilà où existe la vraie modernité !

    …

    En abîmer les traits _ comme le ferait, irrémédiablement, le passage à la réalisation de ce « projet de restauration« -là… _, c’est meurtrir la ville _ gravement, grièvement même… _ avec laquelle le magnifique hôtel Lambert fait corps _ physico-biologiquement… Au point qu’on peut parfaitement l’entendre respirer et chanter, pour peu qu’on prête oreille à son souffle chantant : à sa mélodie, comme à ses harmoniques…

    …

    Si comme le dit Victor Hugo, « l’usage appartient _ usufruitièrement… ; pour un temps ; car c’est nous (davantage mortels que nous sommes, physico-biologiquement) qui, d’abord, passons (un peu) plus vite : que la beauté des œuvres… _ à quelques-uns et la Beauté appartient _ un peu plus durablement, grâce aux œuvres qui passent, certaines d’entre elles, du moins, un peu plus lentement, tout de même, que nous _ à tous », c’est nous tous _ dotés de nos sens, et pas seulement le regard : encore faut-il apprendre à les « éduquer« , tous ces sens-là… _ qui en sommes les destinataires _ capables de la « recevoir« , l’« éprouver«  : en une « expérience«  ; peut-être en train de se perdre, s’effondrer, celle-là (l’« expérience«  toute personnelle de la « Beauté« ), comme s’en inquiétait, un des tout premiers, un Walter Benjamin (à la suite, sans doute, de Baudelaire)… Qui n’a pas ressenti _ quelques uns, malgré tout : Béotiens, gougnafiers, goujats, barbares (jusqu’à, eux, même « sortir leur revolver« …)… _ qu’on ne saurait _ hélas : de droit ! _ séparer la singularité prestigieuse _ architecturale _ de cet édifice _ de pierres _ du tout _ urbanistique _ qu’est la ville ? La manifestation _ éclatante de grâce ! _ de sa beauté dépasse _ en la sidérant _  notre propre personne _ certes : sublimement, même… _ et intéresse la communauté _ non seulement citoyenne démocratique, mais « humaine« , pas moins !.. _ en son entier. Témoignant d’une époque _ d’un classicisme encore baroquisant : 1640, ou 42 ; c’est encore le règne de Louis XIII (et de Richelieu, qui va mourir cette année-là : le 4 décembre 1642, à l’âge de cinquante-sept ans ; Louis XIII le suivra de près dans la tombe, mourant, lui, à Saint- Germain-en-Laye le 14 mai 1643 ; il était né le 27 septembre 1601 à Fontainebleau) _ d’intense activité esthétique et éthique _ les mœurs se raffinaient ; débutait, encore au milieu, certes, de la manie passablement meurtrière , encore, des duels, et à l’Hôtel de Rambouillet, « l’âge de la conversation« … _, l’excellence de son architecture _ française ! Que fait donc le ministre Besson !!! Quid, ici, de l’« identité nationale«  ?!! _, comme toute œuvre d’aujourd’hui, offre sa puissance créatrice à travers le temps _ à nous de la laisser rayonner, au lieu de, stupidement, l’interrompre : en la massacrant (pour une multiplication de salles de bains, d’ascenseurs et d’emplacements de parking)…

    …

    Le Vau, son architecte, n’est pas seulement contemporain _ 1612-1670 _ de son siècle, il s’adresse _ oui !

    et à dimension d’éternité ; cf John Keats (Finsbury Pavement, près de Londres, 31 octobre 1795 – Rome, 24 février 1821) : « A thing of beauty is a joy for ever« … :

    « A thing of beauty is a joy for ever :
    Its loveliness increases; it will never
    Pass into nothingness; but still will keep
    A bower quiet for us, and a sleep
    Full of sweet dreams, and health, and quiet breathing
    « … (dans « Endymion« , qui paraît à Londres en 1818…) _

    …
    à des générations futures, à tous ceux _ en voie de raréfaction ? devenant électoralement minoritaires ? _ qui pensent que la modernité est de tous les âges _ voilà ! le mauvais goût, certes, lui aussi : et incomparablement plus amplement ! vivent nos démocraties populistes ! _, à ceux qui stigmatisent la bassesse par l’exigence _ la plus noble _ de l’esprit _ bassesse et exigence : voilà ! A ne pas trop intervertir ! cependant… Ne défigurons pas une beauté _ telle est bien en effet la menace présente ! _ sous la séduction de laquelle nous tombons tous _ pour peu que nous y soyons, chacun, réellement et activement attentifs ! Soyons à son écoute _ proprement musicale ! 1640-42, c’est l’heure des musiques de Moulinié, Guédron, Boesset, qu’a (et ont) su si magnifiquement (nous) rendre Vincent Dumestre et son « Poème Harmonique«  ; cf le sublime coffret de 3 CDs Alpha « Si tu veux apprendre les pas à danser _ Airs et ballets en France avant Lully« , CDs Alpha 905 : une merveille de vie (et de tout un « monde«  d’extrême beauté !) restituée ! _, respectons l’intransigeance _ parfaitement noble et gracieuse, tout à la fois ! pas « m’as-tu vue« … _ de son architecture, admirons la richesse des prestigieuses peintures de Le Sueur et de Le Brun. Écoutons-en, encore, tout le concert merveilleux des voix… Sur ces conditions-là d’« accueil« , par chacun (= personnellement), de la beauté, relire inlassablement le lumineux « L’Acte esthétique » de Baldine Saint-Girons ; tout particulièrement le récit de la « rencontre-découverte«  avec la ville de Syracuse, en compagnie de deux amis, au chapitre premier, si je puis me permettre ce conseil un peu précis …

    …

    Hélas ! le projet de « réhabilitation » manifeste l’intention de construire un parking sans se soucier _ bien effectivement, pourtant ; on ne peut plus élémentairement pragmatiquement ! _ des bouleversements des sols et du dommage causé _ ainsi, si ce projet venait à se réaliser _ aux substructions intouchées depuis 1640.

    …

    Lord Byron, Ruskin, Wagner, Proust, tous amoureux de Venise, ont-ils jamais exigé _ mais étaient-ils, eux, il est vrai, somme  toute, assez fortunés, pour l’obtenir ?!.. ils n’y étaient, aussi, que de passage ; et ne prétendaient pas, par l’achat, à un droit de « propriété« … _ que leur carrosse et plus tard leur voiture pût accéder à l’intérieur des palais dans lesquels ils résidaient ? Quelle aberration d’exiger _ pour s’y « installer » et y « demeurer » un peu, en ce « cœur« , vibrant de vie, de Paris… _  l’intrusion d’un parking à l’intérieur de l’édifice, de construire trois ascenseurs, de soustraire des pièces _ les casser, les détruire ; les remplacer par autre chose de mieux adapté à leur présente « commodité« , ou « confort » de « résidents«  à demeure… _ d’une délicate harmonie au profit de salles de bains multiples, d’altérer la proportion de certains salons, de supprimer des manteaux de cheminées et des escaliers élégamment balancés _ la beauté, qui avait résisté au passage du temps : délicate « harmonie« , « proportion« , « élégance«  balancée, faisant brutalement les frais de pareilles « soustraction« , « altération« , « suppression« …

    …

    Ignore-t-on _ conseils d’experts aidant… _ que par la surenchère _ hyper-luxueuse _ d’aménagements superflus de salles de bains et par la transformation du chef-d’œuvre en hôtel de luxe, on expose dès lors l’édifice aux impératifs d’une technique qui impose _ technologiquement, bien sûr _ des passages de gaines de ventilation en tous sens, altérant _ gravement, grièvement même _ l’ensemble de la construction et menaçant, par l’ampleur de locaux sous le jardin suspendu, l’intégrité _ de viabilité « technique » élémentaire ! Et patatras !!! _ des fondations _ mêmes.

    …

    C’est ne pas entendre _ en tous ses sens ! _ les harmoniques _ au-delà de la strate première des mélodies _ de proportions savantes, c’est être aveugle au rayonnement _ en effet ! l’Art irradie et impulse ! _ qu’émettent _ oui ! toujours ! et encore ! _ les prestigieuses œuvres des peintres Le Sueur et Le Brun, auquel on doit la Galerie des glaces de Versailles ; c’est ne pas écouter ce dont les murs ont _ musicalement _ perçu les échos _ dont ils ont reçu, et perpétuent, jusqu’ici, une subtile imprégnation… Oui ! ces murs ont une âme _ voilà ! _, ces espaces sont investis _ poétiquement ! _ de ce dont ils ont été témoins _ et cela au profit de (plus prosaïques) glou-glous d’évacuation de bondes et tuyauteries de plusieurs salles de bains… Les Nymphes et Dryades (de la Seine) qui fréquentent encore le lieu vont déserter à jamais ce merveilleux rivage parisien…

    …

    Il est paradoxal de maltraiter ce qui est _ artisanalement _ authentique et de se soustraire au respect _ admiratif, avec combien d’émotion ! _ d’une œuvre prestigieuse dans le même temps qu’on s’affaire _ contrevenant à l’esprit même d’une époque _ à placer sur les façades des colifichets (pots à feu et autres pots à fleurs) dérisoires _ à l’ère, il est vrai, de la duplication effrénément dé-complexée (cf les parcs d’attraction touristiques de La Vegas, Macao, etc.., aux portillons desquels se bousculent, en foules, des chalands : sources de devises…)…

    …

    Qui peut être dupe de cette manière de nous donner _ sur le dossier, du moins _ le change en s’affairant maladroitement _ comme maniéristement (en kitch, seulement !) : à contresens même des fusées et bouillonnements délicats du classicisme naissant _ à l’inessentiel ? Mutiler salons et escaliers, rehausser le soubassement par un parapet qui alourdit sa proportion est une faute _ d’Art. Peindre des menuiseries en trompe-l’œil sur la façade, une mascarade _ ridicule : mais qui en rit à l’heure des révérences kitch ?.. Cf les « installations » _ « festives«  (ainsi que les énoncerait un Philippe Muray) _ à Versailles de Jeff Koons ; cf mon article du 12 septembre 2008 : « Decorum bluffant à Versailles : le miroir aux alouettes du bling-bling« … Et comment peut-on faire disparaître _ à jamais _ de vieux appareillages de pierre dont les assises disjointes témoignent de l’empirisme _ si savant _ des savoir-faire et du travail _ si délicat, alors… _ des maçons ?

    …

    Laissons _ donc _ à leur simplicité _ belle, pure _ de vieilles cheminées qui font bon ménage avec l’esprit _ oui _ du Grand Siècle et sont des marques touchantes _ pour les non insensibles, du moins _ de la vie quotidienne _ qui survit un peu ainsi ; cf le témoignage des « scènes de genre » d’alors… Comble de cynisme _ le mot est lâché ! _ : sous couvert de respect _ affiché seulement (et mensongèrement, davantage qu’illusoirement, probablement…), à l’heure de la débauche dévergondée et décomplexée (au pouvoir !) des faux-semblants en tous genres ! affichés ! _ du passé, on se propose de détruire d’authentiques lucarnes et leurs balcons en fer forgé pour leur substituer des succédanés dont la proportion maladroite brise le mouvement ascendant du motif d’entrée _ et voilà ! Ah, les belles âmes que sont les sectateurs d’une authenticité _ de façade seulement !!! _ au service de laquelle on sacrifie le vrai _ irremplaçable, lui _ à la mythologie _ idiote _ de la symétrie et de l’équilibre.

    …

    Niaiseries des « nigauds aux goûts appris » _ seulement ; et non, hélas, « compris« … _, persiflait Stendhal, désignant les contempteurs de la dissymétrie et de l’irrégularité de l’admirable place du Quirinal, à Rome _ en ses belles « Promenades dans Rome«  ; cf aussi, hélas, a contrario, le triste contresens (angevin seulement, de Saint-Florent-sur-Loire) de l’« Autour des sept collines«  de Julien Gracq, si insensible à l’idiosyncrasie de la beauté romaine : lui a « tourné autour«  sans jamais savoir y pénétrer si peu que ce soit (le texte original est à la librairie José Corti)…

    …

    Peut-on briser _ incisivement ! _ la carapace d’indifférence dont se revêt _ face aux manigances de certains puissants, aidés de la propagande bulldozer de la plupart des medias (au nom de « l’air du temps«  paré des plumes (de paon) de la « modernité«  : la « mode« ... cf le petit livre récent de Marie-José Mondzain : « La Mode« … _ la société ? A travers les mouvements d’indignation contre la mutilation de l’hôtel Lambert, on a l’espoir que oui. Nombreux sont _ encore _ ceux qui saisissent _ et ressentent _ qu’une œuvre est un maillon _ en effet ; et une pierre de touche… _ de la longue chaîne _ à la fois forte et fragile _ de la modernité qui parcourt les siècles, et qui ont foi _ plutôt qu’en le pouvoir (actuel) de leur argent _ en la vie _ tout aussi uniment fragile et forte ! _ de l’esprit _ et en la « civilisation« … Ils savent que, dans une époque d’intense activité éthique et esthétique _ mais où se situe sur ce terrain-là, la nôtre, d’« époque » ?.. _, les créateurs refusent de n’être que les hommes du présent _ à courte vue _, et s’adressent à ceux qui vivront le futur _ il est vrai qu’à d’autres époques on s’est mis à bâtir à beaucoup plus « courte vue« , donc ; pour le « rapport«  (financier) le plus rapide, voire immédiat, possible ; sans souci du « durable » ; ni, a fortiori, de l’« éternel » : l’« inhumanité« , à commencer par architecturale (en dur, mais promise, forcément, à rapide, aussi, obsolescence !), débutant-là son expansion… Et maintenant prolifèrent les investissements « spéculatifs«  (« après nous, le déluge !« ) des fonds de pension…

    …

    Si ce bâtiment _ l’Hôtel Lambert, de Louis Le Vau, donc _ est grand _ oui _, c’est parce qu’il est le point d’orgue _ un concept musical, encore, qui implique un souci de l’« ensemble«  ; et de l’altérité : à « intégrer » avec souplesse et délicatesse ; tout un art, en effet !.. _ d’un ensemble _ urbain et urbanistique _ qui s’appelle l’île Saint-Louis. Comme être singulier _ certes ; et même qui « impressionne » !.. _, il _ le bâtiment, la bâtisse _ n’en fait pas moins partie d’un tout _ en effet : à l’heure de l’individualisme débridé ! _, tant il a d’affinités avec des proximités _ l’ïle Saint-Louis tout entière ! _ qu’il emporte _ oui ! _ dans son élan _ splendide ! en effet : voilà ce qu’apporte(nt), à la lecture, le regard et l’écriture, en relais, superbes, d’un Henri Gaudin !.. Avec quelle grâce il se greffe _ à « se fondre« , préciserait Henri Bergson, en son « Essai sur les données immédiates de la conscience«  _ au quai d’Anjou ! Cet édifice met en branle _ il « inspire » l’« Homo spectator«  (et son « Acte esthétique » !..) par sa superbe « respiration » même… _ l’imagination, et nous porte _ nous, « promeneurs«  ou « visiteurs«  « flâneurs«  (un peu mieux que « touristes«  : « consommant« , surtout, ou de plus en plus, à la va-vite, des « clichés » ; et du « simili« -vrai, proposé à très rapide « identification«  : à la louche ; selon la politique à grande échelle mondialisée des « tour-operators« …) ; d’une cité telle que Paris _ à l’essentiel _ voilà : la beauté, la vérité, la justice _ par sa qualité de trait, sa qualité de tension _ oui : c’est un rythme ! _, sa façon d’avoir créé un avenir _ de goût sublime. Ne nous leurrons pas ! Et donc ne laissons pas détruire cela… Qui est sans prix ! S’en rend-on assez compte en hauts-lieux (« de pouvoirs« ) ?.. Ou quand toutes les villes du monde finissent par se ressembler…

    …

    Sur le devenir des villes du monde, je renvoie au passionnant « Mégapolis _ les derniers pas du flâneur » de Régine Robin ; et à mon article du 16 février 2009 sur ce très riche travail : « Aimer les villes-monstres (New-York, Los Angeles, Tokyo, Buenos Aires, Londres); ou vers la fin de la flânerie, selon Régine Robin« …

    …

    Musil _ hyper-lucide lui aussi ; cf le beau livre de Jacques Bouveresse (sur son œuvre) : « La Voix de l’âme et les chemins de l’esprit : dix études sur Robert Musil«  : Musil (1888-1942), un contemporain capital, décidément… _ nous invite _ en un essai (majeur !) de 1922 intitulé « L’Europe désemparée, ou petit voyage du coq à l’âne« … _ à voir clair : « Jamais plus _ redoute-t-il _ une idéologie unitaire, une « culture » _ vraie ; pas de l’ordre de ce que Michel Deguy qualifie de « le culturel«  ; cf mon article précédent : « la situation de l’artiste vrai en colère devant le marchandising du “culturel” : la poétique de Michel Deguy portée à la pleine lumière par Martin Rueff« … _ ne viendront d’elles-mêmes dans notre société blanche… » C’est pour cette raison qu’on peut être _ à très juste titre ! _ fasciné par l’intensité créatrice _ admirable concept ; et percept ! _ de l’admirable édifice de Le Vau, et que ce n’est pas _ en droit ! _ à lui _ l’édifice de Louis Le Vau _ de se conformer à nos usages, mais à nous _ et qui que nous soyons ! _ de savoir vivre selon _ »vivre selon«  : ou la question de l‘ »ordre » des valeurs ; doublée de celle de ce qui vient les « fonder«  « vraiment«  ! loin du bling-bling ou des commodités _ de fait, lui et elles _ du tout-venant : salles-de-bains, parking, etc… On peut certes se loger (et « parquer«  !..) ailleurs à Paris que Quai d’Anjou… _ ce qu’il émet _ toujours : « a thing of beauty«  ! « a joy for ever« , disait Keats… _ d’échos harmonieux _ musaïques ; Michel Deguy, tout comme Martin Rueff, ont cette musaïque (et musicale ; poétique) oreille _ cf mon précédent article du 24 décembre… Cela doit-il ne concerner que quelques happy few, seuls « demeurés« , et pour combien de temps, vraiment « humains«  ? Cf ici le « Humain, inhumain, trop humain«  de l’ami Yves Michaud…

    …

    Former l’aisthesis est, par là, un « enjeu » (éducatif « civilisationnel«  !) à la fois général et singulier

    …

    _ cf aussi, du très attentif Jacques Bouveresse, et encore sur l’hyper-sensible Musil, le plus que très judicieux « Robert Musil _ l’homme probable, le hasard, la moyenne et l’escargot de l’Histoire«  : à propos de l’importance et limites (!) des comptes statistiques !.. Et eu égard à ce que Walter Benjamin nomme « la destruction _ générale et singulière, donc ! _ de l’expérience«  ;

    …

    et que reprend, en (tout) son œuvre, Giorgio Agamben ; et ce, dès son tout premier livre, au sous-titre parlant ! : « Enfance et Histoire _ Destruction de l’expérience et origine de l’Histoire«  ;

    …

    ainsi que le fait remarquer Georges Didi-Huberman à la page 61 de son tout récent « Survivance des lucioles« , paru le 8 octobre dernier : pour en contester le diagnostic, il est vrai ; et y répliquer… :

    …

    « les lucioles n’ont disparu qu’à la vue de ceux qui ne sont plus à la bonne place pour les voir émettre leurs signes lumineux«  ; et il poursuit, présentant l’objectif même de son livre : « on tente de suivre la leçon de Walter Benjamin, pour qui déclin n’est pas disparition. Il faut « organiser le pessimisme », disait Benjamin«  ; « et les images _ pour peu qu’elles soient rigoureusement et modestement pensées _ ouvrent l’espace pour une telle résistance« , propose donc en son ouvrage Georges Didi-Huberman…

    …

    Cf aussi mon article du 14 avril 2009 à propos du livre précédent de Georges Didi-Huberman « Quand les images prennent position«  : « L’apprendre à lire les images de Bertolt Brecht, selon Georges Didi-Huberman : un art du décalage (dé-montage-et-re-montage) avec les appoints forts et de la mémoire activée, et de la puissance d’imaginer« .

    …

    Fin de l’incise à propos de Musil et de Benjamin : on mesure les enjeux de ce débat de « civilisation«  !.. _

    …

    former l’aisthesis est, par là, un « enjeu » (éducatif « civilisationnel«  !) à la fois général et singulier

    on ne peut plus « prioritaire«  (cf aussi le très important « Le Partage du sensible«  de Jacques Rancière) « de civilisation« , à cette heure de croisée des chemins ; face aux nouveaux barbares (du bling-bling et du fric : qui se croient tout permis ; faute de moins en moins de contre-pouvoirs ; ou d‘« autorités«  qui aient le courage de leur « faire face«  ; à commencer « leur signifier leur fait«  !!!) ; sur le terrain même de la hiérarchie des valeurs !..

    …

    Cf aussi là-dessus, encore, l’urgentissime « Prendre soin _ De la jeunesse et des générations« , du lucidissime, également, Bernard Stiegler…

    …

    J’ai entendu, dans la consternation, que les défenseurs de l’intégrité d’un fleuron de notre culture étaient des xénophobes _ eu égard à la nationalité (quatarie…) des propriétaires du lieu. Je m’insurge ! Le sont _ « xénophobes » !.. _ ceux qui menacent l’intégrité d’un patrimoine _ et son « identité« ‘, cher sourcilleux Éric Besson (expulseur d’Afghans pauvres et hyper-démunis, eux, en avion direct pour Kaboul…) ! _ ; ceux qui ruinent les inventions de vivre _ encore une superbe expression ! en ce splendide article ! _ des Asiatiques, des Amérindiens, de l’islam, et participent à la destruction des cultures qui font monde _ « faire monde » : un enjeu essentiel face à la dés-humanisation ! galopante ; et l’« im-monde« …

    …

    Où l’on reconnaîtra que les premiers destructeurs c’est nous : à Pékin, à Shanghaï, en Europe et ailleurs. »


    Architecte…

     

     Henri Gaudin

    …

    Une intervention décisive salutaire d’un artiste qui fait autorité ; là où prétendent dominer les postures _ vaines ! _ des imposteurs (friqués) !

    …

    Un blog peut (ou doit) se faire l’écho de tels émois (esthétiques et artistiques, les deux indissolublement conjoints !)

    qui ne se résignent pas à ce qu’on est en train de défaire, pierre à pierre, de ce qui « faisait notre monde« 

    en sa plus belle « humanité« …

    …

    En amoureux du classicisme baroquisant, j’y fais donc, modestement, de ma place toute provinciale, « écho« …

    …

    Titus Curiosus, ce 26 décembre 2009

  • L’acuité philosophique d’Yves Michaud sur de vils mésusages du mot « mérite » : la lanterne du philosophe versus le trouble cynique des baudruches idéologiques

    Mardi 13 octobre prochain, à 18 heures, Yves Michaud sera présent dans les salons Albert-Mollat pour présenter au public bordelais son lucidissime « Qu’est-ce que le mérite ?« , qui vient de paraître aux Éditions Bourin…

    …

    La « quatrième de couverture«  de ce brillant petit livre de 300 pages annonce la couleur _ ou la teneur générale _ de l’ouvrage :

    …
    « Le mérite, le travail, l’effort ont fait retour dans le discours politique et dans l’opinion.

    Il faut mériter son salaire ou sa promotion ; les rémunérations doivent être fixées au mérite ; et l’on promet aux élèves méritants des décorations sur le modèle des croix d’honneur du passé.

    …

    Mais ce retour _ dans le discours politique et l’opinion _ est bizarre _ remarque, et c’est le point de départ de son enquête de « démasquage« … _ Yves Michaud : « démasquage«  du cynisme de l’idéologie, inversement proportionnel, lui, à la dose de naïveté !..

    …

    Non seulement il se produit au milieu de revendications égalitaires toujours fortes _ parmi les citoyens des États de régime « démocratique«  tout au moins ; mais la démocratie est bien en (assez) sévère « crise« , semble-t-il ; dont participe, encore, cette même idéologie… _,

    …

    mais c’est aussi un drôle de mérite _ nous y voilà ! _ qui revient _ après quelques années de mise en « sommeil«  au magasin des accessoires usagés, dépareillés…

    …

    Pas question _ cette fois « moderne« -ci ! ah ! la « modernité«  ! face à la ringardise, elle a « figure«  bien avenante !.. :

    bien des « figures«  se sont mises en place, en effet, dans le monde au moment (seconde moitié, louis-quatorzième, du XVIIème siècle : la France allait donner alors, et pour un moment, le ton en Europe, juste avant l’heure, le siècle suivant, de l’Angleterre marchande… ; cf le « Tirez les premiers, Messieurs les Anglais…« , à Fontenoy ; en 1745…) ;

    au moment de la « Querelle des Anciens et des Modernes » : et ce sont les Modernes qui ne vont pas tarder à l’emporter au siècle suivant, dit, lui, « des Lumières« … _

    …
    Pas question, donc, de valeur morale, d’accomplissements humains, de bonnes actions _ d’« œuvres« … _, de vertu _ comme cela avait été le cas au Moyen-Age théologique et au XVIIème siècle aristocratique.

    …

    On parle _ en ces discours tenus par tout un chacun, ou presque, et (largement) amplifiés (surtout) par les médias : ils ont fonction, ceux-là, entre « fait«  et « droit » (il y a de l’espace, où « pousser » quelques « coins » (d’« avantages« ), tant qu’on y est…), de « légitimation« … : c’est là la fonction (bien pragmatique !) de l’« idéologie« … _

    …
    on parle
    , donc, de travail, d’efforts _ et surtout de rémunérations _ ce sont elles qu’il s’agit en effet de « justifier » (dans l’opinion) comme on ne peut plus « normales » :

    …

    là-dessus, lire les si remarquables articles de Paul Krugman, dans le New-York Times (et repris dans El Pais, en espagnol) :

    j’y ai consacré cet automne quelques uns de mes propres articles, sur ce blog, au moment des élections américaines, et des espoirs suscités par l’élection de Barack Obama :

    « avis d’expert« , le 8 octobre 2008 ;

    « de la crise ; et du « naufrage intellectuel » à l’ère de la « rapacité »« , toujours ce 8 octobre ;

    et « sur le réel et le sérieux« , le 8 novembre 2008… _

    …

    Le mérite semble _ la nuance, le doute, sinon la (re-)mise en cause, est d’importance !.. _ une sorte _ un dangereux « simili«  ! rien qu’une une contrefaçon !.. _ de droit

    …

    _ à faire reconnaître (et avaliser !) dans les mœurs (et des lois !) : par élections (démocratiques) tout particulièrement ! et en priorité ! Vox populi = vox Dei !!!

    …

    Grâce, tout particulièrement, à la très bienvenue « légalisation«  de « lois«  on ne peut plus effectives votées alors par la (on ne peut plus « légale« ) « majorité parlementaire«  :

    …

    cf, par exemple, l’éclairage presque aveuglant (!) de la situation actuelle, ces jours-ci,

    après le rejet du « Lodo Alfano«  (cf cet article-ci de La Repubblica « La Consulta: lodo Alfano illegittimo« , le 7 octobre),

    de l’Italie de Berlusconi… _

    …

    Le mérite semble _ bien dangereusement hélas pour le droit ! que devient-il entre les tripatouillages de ces faiseurs de lois ?! _ une sorte de droit à

    récompense financière _ en tout cas quelque chose qui doit _ très (et rien que) pragmatiquement ! _ payer. » Yves Michaud.

    …

    C’est pour comprendre le sens réel _ = véritable : à rebours des paillettes aveuglantes (et régnantes de fait !) de l’idéologie ! _ du mot « mérite »,

    ce qu’il cache et ce qu’il révèle _ voilà le passionnant résultat de ce très incisif travail d’élucidation d’Yves Michaud en ce « Qu’est-ce que le mérite ?« … _,

    …

    qu’Yves Michaud a écrit ce texte,

    …

    réflexion profonde

    …

    _ en effet ; entre autres grâce au très nourricier apport de ses tenants

    (autant les références théologiques premières : saint Augustin, saint Thomas d’Aquin, saint Ignace de Loyola, le cardinal Bellarmin ; et aussi Luther et Calvin ;

    que l’œuvre des moralistes classiques : La Rochefoucauld, La Bruyère)

    …

    et aboutissants

    (le passionnant travail d’élucidation des philosophes contemporains, notamment, ou au tout premier chef, anglo-saxons : à commencer par John Rawls ; et, surtout, le prix Nobel d’Économie 1998, Amartya Sen, auquel sont consacrées de très judicieuses pages ;

    …

    mais bien d’autres aussi : Anthony Giddens, Harry G. Frankfurt, Peter Frederick Strawson, Bernard Williams, Michaël Walzer, Marc Fleurbaey, Alan Dworkin, Albert Hirschman, Judith N. Shklar, Thomas Nagel, Robert Nozick, Susan Hurley, Brian Barry, Gary S. Becker) !.. _

    …

    sur quelques aspects essentiels autant qu’étranges de la société contemporaine : primes, vanités, people, VIP, Rolex…« 

    …

    En une brève « Note sur les références«  (sous-titrée « Good bye Saint Thomas ?« ), Yves Michaud remarque en ouverture de son travail (pages 11 et 12 de son livre), l’absence du concept de « mérite«  dans la plupart des « Dictionnaires«  (tel, par exemple, celui de Monique Canto, en 1996 : « Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale« …) et « Vocabulaires«  (tel, par exemple, celui de Barbara Cassin, en 2004 : « Vocabulaire européen des philosophies« ) philosophiques ; ou de théologie (tel, par exemple, celui de Jean-Yves Lacoste, en 1998 : « Dictionnaire critique de théologie« )…
    …
    La bibliographie de départ d’Yves Michaud concerne donc, malheureusement, le seul « monde anglo-américain«  : « What Do We Deserve ? : A Reader on Justice and Desert« , de L. P. Pojman et O. McLeod (OUP 1998) et « Equality, Selected Readings« , du même L. P. Pojman, avec R. Westmoreland (OUP 1997)…

    …
    Yves Michaud ajoutant, page 12 :

    « L’entrée « Desert » du « Stanford Encyclopedia of Philosophy«  sur le web htttp://plato. stanford.edu/entries/desert/ rédigée  par O. McLeod en 2008, donne une bibliographie assez riche en langue anglaise qui permettra à ceux qui le souhaitent d’aller plus loin« .

    …

    Dont acte (et merci ! pour les plus curieux)…

    …

    En passant en revue, ce matin, la presse nationale et internationale, sur le Net,

    je tombe sur ceci, qui retient mon attention :

    …

    « Il n’y a pas si longtemps encore _ un passé qui, quatre-vingts ans plus tard, semble, décidément, s’être éloigné de plus en plus vite _,

    un homme digne d’admiration _ voilà ! la « dignité de » en lieu et place du « mérite à » !.. _ était

    un être dont le courage est un courage moral _ et pas seulement une entreprise pragmatique _,

    la force une force de conviction _ effective : à rebours des seules persuasion et croyance… _,

    la fermeté celle du cœur et de la vertu _ vraie :

    les pages d’Yves Michaud sur les « fondements » de la vertu, parmi la foule des déterminations génétiques, ainsi que le « jeu«  social (et le renouveau actuel de la vogue des « jeux« ), sont passionnantes ; cf sa référence au livre de Ted Honderich « Êtes-vous libre ? Le problème du déterminisme« … _ ;

    …

    un être qui juge la rapidité _ celle, tout au moins, qui confond vitesse et précipitation ! _ puérile,

    les feintes illicites _ = indignes _,

    la mobilité et l’élan _ de simple « agitation« , ici : tout le contraire du véritable « élan«  !.. _ contraires à la dignité _ un concept fondamental, décidément, assez malmené par les temps qui courent…

    …

    Cet être, il est vrai, a fini par ne plus subsister _ tel un « vestige«  pas encore tout à fait biologiquement mort : c’était dans les décennies vingt et trente du siècle passé ; et en ce qui demeurait, dans la vieille Europe centrale, de la « kakanie« … _ que

    dans le corps enseignant secondaire

    et dans toute espèce de déclarations purement littéraires _ telle celle, « déclaration » (le terme est bien intéressant ! ) de Musil lui-même _ ;

    …

    c’était devenu un fantôme idéologique _ par un retournement de concept, cependant ! nous allons pouvoir le constater… ;

    …

    à moins que le « fantôme«  n’insiste à venir hanter quelques dernières mauvaises consciences ;

    et ne « résiste«  ; au moins sur ce mode « d’idées« -là !.. :

    sont-elles aisément tuables ? anéantissables ?..  _ ;

    …

    et la vie a dû se trouver un nouveau type de virilité » _ et de « mérite » ?.. : plus « modernes«  !!! _,

    …

    peut-on lire au très lucide, aussi, chapitre 13 de « L’Homme sans qualités » de Robert Musil,

    quand le personnage d’Ulrich, qui n’en finissait pas de douter de la valeur (effective) de ses travaux scientifiques, lit quelque part ces mots : « Un cheval de course génial » :

    …

    soit un véritable coup de massue pour lui ;

    comme la confirmation qu’il est décidément « un homme sans qualités« …

    …

    En cette œuvre majeure _ « L’Homme sans qualités« … _ de notre modernité (si largement kakanienne !), fruit d’une entreprise de plus de vingt ans, des années 20 du siècle passé, et interrompue à la mort brutale de Musil, en avril 1942...

    …

    J’emprunte ici cette « réflexion«  à un article suggestif de Frank Nouchi, « Le temps des « fantômes idéologiques »…« , dans Le Monde en date pour l’édition papier de ce samedi 10 octobre 2009…

    …
    Que cette petite « réflexion » musilienne

    _ suggérée à Franck Nouchi par l’éditrice Viviane Hamy lisant le portrait du cheval « Sea The Stars« , le crack des cracks, « né pour gagner«  écrit par Christophe Donner dans Le Monde du 7 octobre _

    donne un peu à penser,

    …

    en attendant la conférence d’Yves Michaud mardi prochain, à 18 heures, dans les salons Albert-Mollat, à propos de ce brillant et tellement judicieux « Qu’est-ce que le mérite ?« ,

    conférence dont j’aurai le plaisir, et l’honneur, d’assurer la fonction de modérateur…

    …
    Titus Curiosus, ce samedi 10 octobre 2009

    …
    Post-scriptum :

    …
    On pourra compléter la lecture de « Qu’est-ce que le mérite ?« 

    par l’article de contribution d’Yves Michaud au n° 33 de « Philosophie Magazine«  (consacré, ce mois d’octobre-ci) au « Scandale de l’inégalité« ), aux pages 54-55 et 58-59 :

    …

    « Il faut penser l’égalité en termes de réalisation de soi«  ;

    …

    « discutant les travaux de John Rawls _ précise le sous-titre de l’article _, et, surtout, s’appuyant sur ceux d’Amartya Sen, Yves Michaud nous invite à dépasser une vision strictement économique de l’inégalité » ;

    car « on oublie la liberté, la dignité, le respect de soi« …

    …
    C’est le _ très judicieux ! _ concept senyen de « capabilité » que met tout particulièrement ici en exergue Yves Michaud :

    …

    en invitant à « redonner toute sa complexité à l’idée de réalisation de soi, en comprenant que « les hommes sont divers de diverses manières », comme le dit Sen. Si vous voulez être riche comme Séguéla et avoir des Rolex, c’est un idéal qui se défend _ hum ! l’argument est, en partie du moins, assez « rhétorique«  : la « liberté«  de tels projets (de tels enrichissements) pouvant faire aussi pas mal d’ombre à d’autres (qui ne cherchent pourtant même pas à s’enrichir…)… Si vous voulez mener une vie retirée et dédiée à l’étude, c’est aussi un choix existentiel qui se défend _ portant un peu moins d’ombres à d’autres, celui-là de « choix existentiel« … Dans un cas, vous risquez d’avoir quelques problèmes de santé _ à partir du stress, peut-être… _, mais une belle Rolex. Dans l’autre, d’être un peu plus heureux et équilibré, mais plus pauvre et moins connu.
    …
    Et la tâche d’une anthropologie avancée est de tenir compte de cette complexité.
    …
    La science économique met d’ailleurs au point aujourd’hui des instruments mesurant _ ah ! la mesure ! et son « empire » ; pour ne pas dire son « impérialisme«  ; avant même Galilée, Descartes, Adam Smith… _ assez bien les inégalités de bonheur, de risque, de qualité de vie _ je pense, en France, aux travaux de Serge-Christophe Kolm _ presque toutes les publications de celui-ci sont en anglais, sauf « Bonheur Liberté, Bouddhisme profond et Modernité«  paru en 1982 aux PUF… _ ou Marc Fleurbaey » _ auteur de « Théories économiques de la justice« , aux Éditions Economica, en 1996, et « Capitalisme ou démocratie ? L’alternative du XXIème siècle« , aux Éditions Grasset, en 2006 :

    …

    peut-on ainsi lire à la page 58 du numéro 33 d’octobre 2009 de « Philosophie Magazine« …

    …
    Et le tout dernier chapitre (pages 249 à 272) de « Qu’est-ce que le mérite ? » porte précisément pour titre « Mérite et sociabilité » ;

    tandis que la « conclusion«  (pages 273 à 280) s’intitule « Le Mérite et la vertu » ;

    avec ces tout derniers mots, page 280 :

    …

    « Si les vertus pouvaient revivre

    _ vraiment : peut-être comme au temps de la théologie, ou à celui de l’aristocratie ;

    voire à celui de la « kakanie » dont se souvenait Musil ; et dont ne demeuraient plus, depuis 1919, que de « fantomatiques » vestiges dans quelques figures du « corps enseignant secondaire ; et dans toute espèce de déclarations purement littéraires« … _,

    …

    nous pourrions effectivement nous passer du mérite.

    Nous n’aurions rien à _ devoir, et assez péniblement… _ mesurer.

    …

    En l’état des choses, j’ai bien peur qu’il nous faille nous en tenir à de pauvres mesures _ toujours fort approximatives !..

    Encore heureux si, comme j’ai essayé de le faire comprendre, nous mesurons… leur pauvreté » : oui !..

    un peu plus modestement, en quelque sorte…

  • Sur la recollection dérangeante du « dossier » « Fumée humaine » : la contribution littéraire de Nicholson Baker à la curiosité historique sur la seconde guerre mondiale

    Avant de me mettre à lire « Human smoke« 

    que m’a chaleureusement recommandé dès sa parution, le 14 mai 2009, le toujours d’excellent conseil David Vincent,

    voici, sur cet opus, un petit dossier d’articles mettant « l’eau à la bouche« …

    …

    En commençant, comme souvent, par un article d’ »El Pais« , le 22 juin :

    …

     « El mal estaba en todas partes« 

    …
    Nicholson Baker muestra en « Humo humano« 
    _ qui vient de paraître aussi en traduction française (par les soins d’Éric Chedaille) aux Éditions Christian Bourgois le 14 mai dernier : le titre originel, « Human smoke« , a été conservé… _ cómo la pulsión destructiva de la II Guerra Mundial no era sólo de un bando _ El autor rinde homenaje al pacifismo

    JOSÉ MARÍA RIDAO _ Madrid _ 22/06/2009

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    Desde que, con motivo de la conmemoración del medio siglo del final de la II Guerra Mundial, la investigación historiográfica empezó a confundirse con el denominado « trabajo de memoria« , la idea de que el conflicto más devastador de todos los tiempos revestía los caracteres de una lucha escatológica, de un combate contra el Mal Absoluto, ha ido ganando terreno. Poco a poco, la indagación sobre los procesos políticos, diplomáticos y económicos que condujeron a la guerra se fue abandonando en favor de una reflexión de otra naturaleza, a medio camino entre la filosofía y la teología, y en la que lo más relevante es responder a la pregunta de por qué el ser humano fue capaz de tantas atrocidades como tuvieron lugar entre 1939 y 1945. Podría tratarse, sin duda, de una reflexión interesante, incluso necesaria, pero a condición de que no parta del equívoco que Nicholson Baker denuncia en su ensayo _ sic ! _ « Humo humano« , que acaba de publicar en España Debate _ et en France les Éditions Christian Bourgois _ : ese genérico ser humano que se libró a la destrucción y el asesinato en masa no se encontraba únicamente en las filas del nazismo, sino también, en mayor o menor medida, en cada uno _ voilà... _ de los bandos enfrentados.

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    Churchill: « Estoy a favor de emplear gas tóxico contra tribus incivilizadas »

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    El abogado Roosevelt propuso reducir el número de judíos en la Universidad

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    El propósito declarado de Baker es saber si la II Guerra Mundial fue una « guerra buena » _ une « guerre juste« , disons-nous… _ y si, hechos todos los balances, « ayudó a alguien que necesitara ayuda« . Tal vez la sensación de que, al emprender esta tarea, se vería obligado a nadar a contracorriente de un relato historiográfico que consagra a Churchill y a Roosevelt como héroes haya llevado a Baker a plantear su obra, no como un volumen de historia al uso, sino como un texto coral _ polyphonique _ en el que son los protagonistas quienes toman la palabra. El autor, por su parte, se ha limitado a seleccionar _ en un dossier purement historiographique + un montage _ las declaraciones, los artículos de prensa, las cartas o los diarios en los que los protagonistas se expresan en primera persona, añadiendo de vez en cuando breves comentarios sobre el contexto y, siempre, la fecha de los documentos _ cf mon article du 14 avril 2009 sur le livre de Georges Didi Huberman, « Quand les images prennent position _ LŒil de l’Histoire 1« , à propos de l’extraordinaire (et trop méconnu encore !!!) montage de documents photographiques, principalement, par Brecht en son livre « L’ABC de la Guerre » : « L’apprendre à lire les images de Bertolt Brecht, selon Georges Didi-Huberman : un art du décalage (dé-montage-et-re-montage) avec les appoints forts et de la mémoire activée, et de la puissance d’imaginer« … El resultado es perturbador, como si, de pronto, hubieran sido convocados a escena todos los silencios _ oui ! cf sur ces silences, aussi, le plus que passionnant livre à paraître à la rentrée de Yannick Haenel, à propos du livre magnifique de Jan Karski : « Mon témoignage devant le monde (histoire d’un secret) » : « Jan Karski » !.. _, todos los equívocos imprescindibles para que la historia de la II Guerra Mundial se pueda seguir contando como hasta ahora.

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    Baker no expone una tesis, la ilustra _ par sa seule récollection (+ montage) de documents authentiques. Y para ello concentra la mirada _ le principal est dans la focalisation _ sobre dos de los dramas mayores del conflicto : el sistemático bombardeo de poblaciones civiles y las iniciativas, o mejor, la absoluta ausencia de iniciativas oficiales, para salvar a los judíos perseguidos por el nazismo. En realidad, la posición de Baker, la tesis que se propone ilustrar en « Humo humano« , sólo queda fijada en la dedicatoria con la que concluye un breve epílogo de apenas dos páginas : « Dedico este libro« , escribe Baker, « a la memoria de Clarence Pickett y otros pacifistas estadounidenses y británicos. Jamás han recibido realmente el reconocimiento que se merecen. Intentaron salvar refugiados judíos, alimentar a Europa, reconciliar a Estados Unidos y Japón e impedir que estallara la guerra _ cela, c’est sans doute une autre Histoire… Fracasaron, pero tenían razón« .

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    « Humo humano » establece un implícito paralelismo entre la guerra total que inspira la estrategia de todos los contendientes en la II Guerra Mundial y los ataques aéreos en los territorios coloniales. Es entonces cuando aparecen por primera vez protagonistas como el futuro jefe del Bombing Command, Arthur Harris, y el también futuro primer ministro británico, Winston Churchill. « Estoy decididamente a favor de emplear gas tóxico« , escribe Churchill al jefe de la Royal Air Force, « contra tribus incivilizadas« . La confianza del primer ministro en la eficacia del bombardeo contra civiles, aunque ya no con gas tóxico, que había sido prohibido, se mantiene intacta al iniciarse la II Guerra Mundial, sólo que ahora Churchill pretende que la lluvia de fuego que descarga sobre las ciudades de Alemania transmitan el mensaje de que los alemanes deben rebelarse contra Hitler. Con el implícito y aterrador corolario de que, si no lo hacen, se convierten en cómplices del dictador.

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    Los textos que reproduce Baker recuerdan que el antisemitismo no fue sólo un sentimiento alimentado por el nazismo, sino un clima general _ là-dessus, lire de Georges Bensoussan : « Europe, une passion génocidaire« , aux Éditions Mille et une nuits, en 2006… Cuando aún era un simple abogado, el futuro presidente Roosevelt se dirigió a la Junta de Supervisores de Harvard proponiendo que se redujera el número de judíos en la Universidad hasta que sólo representaran un 15%. Y Churchill, entretanto, publicaba en febrero de 1920 un artículo de prensa en el que decía que judíos « desleales » como Marx, Trotski, Béla Kun, Rosa Luxemburgo y Emma Goldman habían desarrollado « una conspiración mundial para el derrocamiento de la civilización« . Creía, sin duda, en la existencia de « judíos leales« , a quienes exigía en ese mismo artículo que vindicasen « el honor del nombre de judío« , pero la obsesión antibolchevique le jugó la mala pasada de elogiar, también en la prensa, a Mussolini, de quien se declaró « encantado por el porte amable y sencillo » y « por su actitud serena e imparcial« . E incluso a Hitler, de quien, dejándose influir por los comentarios de los que lo conocían, estima que era « un funcionario harto competente, sereno y bien informado de porte agradable y sonrisa encantadora« . En contraposición, Trotski « era un judío. Seguía siendo un judío. Era imposible no tener en cuenta este detalle« .

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    Es probable que quienes defienden la interpretación de la II Guerra Mundial como una « guerra buena« , como una lucha escatológica contra el Mal Absoluto, reprochen a Baker la selección de los textos que ha incluido en su provocador « Humo humano » . Pero, aun así, esos textos seguirán estando donde están, y obligan, cuando menos, a repensar _ oui ! _ la relación entre la historia y el tan traído y llevado « trabajo de memoria« .

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    JOSÉ MARÍA RIDAO

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    A l’inverse de cet éloge,

    voici, maintenant, une « critique » de « Human smoke » par l’excellent Philippe Lançon, dans le cahier « Livres » du « Libération » de ce jeudi 25 juin,

    en un article intitulé « Updike dans la peau« 

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    en « contrepoint » à un éloge, il est vrai, d’un (vieil) hommage d’il y a maintenant vingt ans, à ce maître d’écriture que fut pour lui John Updike,

    « Updike et moi« ,

    de ce même Nicholson Baker à John Updike, donc _ lequel vient de disparaître le 27 janvier 2009 _,

    mais un Nicholson Baker plus jeune, lui aussi (forcément !) de vingt ans (il avait trente deux ans en 1989) :

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    en effet, cet « Updike et moi » fut écrit en 1989-90 ;

    et s’il a paru aux États-Unis en 1991, et fut traduit assez tôt, ensuite, en français (par Martin Winckler),

    l’éditeur Julliard renonça cependant alors à le publier ;

    ce livre devant surtout, ou du moins d’abord, sa parution actuelle, dix-huit ans plus tard, en traduction française (aux Éditions Christian Bourgois)

    d’abord, et hélas, à l’événement du décès de John Updike, le 27 janvier dernier.

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    Le jeune Nicholson Bake, né le 7 janvier 1957, avait, en 1989, trente-deux ans …

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    Voici ce que dit Philippe Lançon, donc, de ce « Human smoke » :

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    Ecot. Le nouveau livre de Baker, « Human smoke« , est surprenant mais moins intéressant _ que « Updike et moi« , pour Philippe Lançon… C’est une elliptique et édifiante anthologie parfaitement écrite, et une performance : 500 pages de faits et déclarations réels, inventoriés puis miniaturisés sans commentaire, à la manière des « Crimes exemplaires » de Max Aub, qui permettent de suivre, de 1917 à 1941, non pas seulement la remontée vers la guerre, mais le spectacle du goût des Etats pour le crime et la guerre. Baker cherche à montrer, par ses microrécits, que tout se tenait : les méchants hitlériens et les vilains staliniens sont aussi les produits d’une enchère dans laquelle les démocraties ont versé leur écot. Il n’a pas tort, mais on ne peut pas dire qu’on l’ignorait, et la démonstration, bien que composée avec le sens du contraste et de la progression, tourne à l’amas d’anecdotes _ j’en jugerai en le lisant… Ses sources sont citées, page par page, en particulier les journaux de l’époque. On y verra que, si la presse attisa bien des passions tristes, elle fit d’abord son travail : de l’anticolonialisme, de l’antisémitisme et des expériences meurtrières les plus imaginatives, tout fut aussitôt dit, écrit et relaté. Mais le monde ne voulait, simplement, pas le savoir _ c’est un point certes dirimant!

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    Dont acte.

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    Quant au début de l’article, consacré à « Updike et moi« ,

    c’est un bijou d’article ! Qu’on en juge aussi :

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    « Updike dans la peau »

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    Critique

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    Mélange. Un hommage de Nicholson Baker à l’auteur de «Rabbit».

    Par PHILIPPE LANÇON

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    Nicholson Baker : « Updike et moi«  Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Martin Winckler Christian Bourgois, 194 pp., 17 euros.

    « Human smoke«   Traduit par Éric Chedaille Christian Bourgois, 574 pp, 26 euros.

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    Quiconque est intéressé par la vie d’un écrivain _ oui ! _ plutôt que par sa biographie lira avec plaisir « Updike et moi« . Il découvrira quels liens, d’admiration et de jalousie, de gratitude et de complexes, peuvent unir un auteur _ lecteur _ aux aînés (vivants ou pas) qui l’ont justifié. Parce que c’était eux, parce que c’était moi _ en leur singularité se révélant dans l’œuvre ouverte d’écriture.

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    A l’été 1989, Nicholson Baker apprend la mort de l’écrivain Donald Barthelme (1). Il a suivi ses cours à Berkeley, l’admire, se sent incapable d’écrire le moindre texte sur lui. Un écrivain mort peut en cacher un autre, qui ne l’est pas forcément : réfléchissant sur cet exercice à perspective faussée qu’est l’hommage nécrologique, il se souvient de celui que John Updike publia sur Nabokov (un écrivain que Baker aime également par-dessus tout _ et si je puis m’insérer modestement en cette « chaîne«  d’admirations, à mon tour…). Ainsi en vient-il à écrire, de digression en digression, la manière dont Updike, cet «ami imaginaire», vit en lui _ et « travaille » ainsi sa propre écriture. Il parle de son idée au rédacteur en chef d’une revue. On lui répond que le résultat pourrait aussi bien être excellent que «tout à fait sinistre».

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    Le livre est publié aux Etats-Unis en 1991. Baker est un jeune romancier _ de trente quatre ans, maintenant _, auteur de nouvelles et de « la Mezzanine » _ à découvrir, pour qui ne l’a pas encore fait… Updike a encore dix-huit ans à vivre : on ignore si et comment il a réagi. Martin Winckler, l’auteur de « la Maladie de Sachs« , amateur de George Perec et de séries télévisées, explique dans la préface qu’il a traduit « Updike et moi«  sur proposition d’un éditeur, Julliard, qui renonça _ cependant _ à le publier. Il a fallu qu’Updike meure pour qu’il finisse par paraître _ en forme d’hommage non plus à un vivant, mais à un disparu. L’amour des livres est plus patient _ oui : chez quelques uns… _ que les regrets qu’ils inspirent.

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    Virus. John Updike, né en 1932, vit en Nicholson Baker, né en 1957, comme un virus enchanteur _ quelle belle formule ! On ne peut donc pas dire que Baker écrit sur Updike, mais plutôt sur lui-même révélé par Updike _ voilà ! le « génie », en plus de sa « singularité » atypique, a aussi la vertu d’une « exemplarité » forcément problématique : il ne se copie pas ! il « inspire » !!! L’envie concrète de le faire lui vient le jour où, «avec une stupéfaction jalouse», il voit sa mère se marrer en lisant la description par l’auteur de « Rabbit » d’un morceau décollé de gazon de golf : «Rien n’est plus impressionnant que le spectacle d’une personne complexe _ d’une grande capacité de sensibilité admirative _ éclatant de rire _ en ce que Baldine Saint-Girons appelle un « acte æsthétique« … _ à la lecture de quelques mots dans un livre ou un journal sérieux», surtout si cette personne est sa mère. Baker observe le virus que la sienne lui a peut-être refilé.

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    Son effet est permanent et sa victime, assez négligente. Permanence : «Au cours des treize dernières années écoulées, il ne s’est guère passé de jours sans qu’Updike occupe au moins une ou deux de mes pensées.» Négligence : quand Baker répertorie ses lectures d’Updike, il s’aperçoit qu’il n’a fini presque aucun de ses livres, et qu’il n’en a le plus souvent lu que quelques pages. C’est que l’écrivain est plus constant dans sa production que le lecteur dans ses assiduités : «De même que nous voyons rarement nos amis les plus proches parce que leur proximité nous ôte le pressant besoin de débarquer chez eux, de même la productivité constante de l’écrivain vivant émousse notre impatience de combler les lacunes de notre lecture» _ pas toujours, heureusement…

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    En revanche, Baker est intarissable lorsqu’il s’agit de se poser des questions comme : qu’aurait fait Updike à ma place dans ce Mac Donald’s où je m’humilie avec des centaines de pièces jaunes tout en lisant William Blake ? Comment aurait-il décrit cette histoire de bonbons passés au rayon X par peur des bombes pendant un Halloween ? Et quand l’écrivain Tim O’Brien lui apprend, l’air de rien, qu’il joue au golf avec Updike, mais qu’ils ne parlent jamais de livres, Baker n’en finit plus de décrire comment il jouerait, lui, au golf avec son héros. Il faut le consoler en pensant que, s’il l’avait fait réellement, jamais il n’aurait pu l’imaginer _ l’activité se déployant, à l’œuvre, de la faculté de « génie »…

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    Ce que Baker a lu d’Updike, des phrases, des bouts de phrases, un personnage par-ci, une manière de décrire par-là, tout cela vit en lui profondément et à tout moment _ l’ »inspire », en toute légéreté… Il tient des fiches mais cite de mémoire, donc de travers, puis rétablit les vraies phrases entre crochets. Elles sont souvent moins bonnes que leurs déformations : Borges _ l’ami de mon cousin Adolfo (Bioy Casares) et de ma cousine Silvina (Ocampo) _ pensait qu’il fallait faire confiance aux torsions _ « inspirées », à leur tour _ de la mémoire ; et il avait raison _ la vertu se propage…

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    « Updike et moi » est une histoire d’amour et, comme toute histoire d’amour bien racontée, elle se suffit à elle-même : inutile d’avoir lu Baker ou Updike pour aimer ce que l’un dit sur l’autre. Julien Gracq se fichait des critiques comme étant ces animaux impossibles, des «experts en objet aimé». Un mérite secondaire d’« Updike et moi » est de montrer l’ineptie _ ouaf ! ouaf ! Gracq n’est pas très doué pour l’amour : cf son calamiteux « Les Sept collines » où il réussit le tour de force de s’insensibiliser à la beauté de Rome ! _ de cette affirmation : c’est justement _ et uniquement _ quand on aime un écrivain qu’on en devient l’expert, pas besoin de le lire entièrement pour ça _ l’amour (vrai) est tout le contraire d’aveugle : c’est lui la vraie (et unique) voie d’accès à la connaissance !.. Mais aujourd’hui on prend tout et n’importe quoi pour de l’amour authentique. Gare aux contrefaçons, chers lecteurs !

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    Baker finit par rencontrer Updike, dans un cocktail. Celui-ci se souvient d’avoir lu l’une de ses nouvelles, «une très jolie chose» _ dit-il alors _, et puis s’en va. Baker repart avec ces quatre mots comme une rosière déflorée par un chevalier. Plus tard, il croit retrouver une trace infime de sa nouvelle dans un texte postérieur d’Updike, un détail, la description du pouce d’un violoniste. Le meilleur hommage qu’on puisse rendre à un écrivain qu’on aime, c’est de l’avoir influencé» _ en retour…

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    John Updike est mort le 27 janvier 2009. Nicholson Baker n’aura plus à «trouver des preuves savantes _ universitaires, patentées _ de la grandeur d’Updike au lieu d’utiliser celles auxquelles je crois vraiment», les seules qui comptent, puisque ce sont _ plus « artistes », elles… _ des preuves d’amour.

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    (1) Dont Gallimard publie « La ville est triste » («l’Imaginaire», 184 pp., 6,50 euros)

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    Philippe Lançon

    _ en un bien bel article, comme presque toujours : d’amour _ et désapprobation _ lucide(s)…

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    Nous irons y regarder d’un peu plus près…

    Surtout sur la recommandation de David Vincent…

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    Cf aussi, de lui-même, le billet « Nicholson Baker n’est pas toujours drôle« , hier, 24 juin, sur le blog « Ces mots-là, c’est Mollat« …

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    Titus Curiosus, le 22 juin 2009