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  • Sur le désir de « France » _ de Cioran

    Un passionnant « essai« , inédit jusqu’ici, et magnifiquement traduit

    _ en une « traduction du roumain revue et corrigée par Alain Paruit » (sic, page 5) _

    par Alain Paruit :

    « De la France« ,

    « Manuscrit déposé à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, Fonds Cioran« ),

    de Cioran, en « 1941« 

    _ la date, au bas de la dernière page du manuscrit, est ajoutée « au crayon« , indique l’éditeur (L’Herne) ;

    et de la main de Cioran lui-même,

    indique immédiatement (page 7) Alain Paruit en sa lumineuse préface de deux pages, intitulée « La Métamorphose » :

    …

    « C’est la guerre. Cioran est à Paris

    _ depuis 1937 : « alors titulaire d’une bourse (maintenue jusqu’en 1944) de l’Institut culturel français de Bucarest, il s’était inscrit pour terminer sa thèse de licence sur Bergson à la Sorbonne« , précise encore, page 10, et sous la plume de L. T., cette fois, une très courte « Note biographique«  de deux pages).

    Il écrit au crayon, à gros traits appuyés, « 1941″, comme il aurait écrit le mot « FIN » sur son manuscrit, ce texte qu’il a intitulé « De la France« , en pensant aux moralistes du XVIIIème

    _ ou/et du XVIIème ?.. :

    ce sont La Rochefoucauld et Pascal, qui sont cités (une et sept fois : c’est lui le plus, et de loin !, régulièrement évoqué de tous les auteurs !), bien plus que Mme du Deffand ou Voltaire (les seuls mentionnés, d’ailleurs, de tout le XVIIIème siècle ; et à la seule page 12 :

    « Comme je me serais rafraîchi à l’ombre de la sagesse ironique de Madame du Deffand, peut-être la personne la plus clairvoyante de ce siècle ! « Je ne trouve en moi que le néant ; et il est aussi mauvais de trouver le néant en soi qu’il serait heureux d’être resté dans le néant. » Et Cioran _ l’auteur du « Précis de décomposition«  et de « De l »inconvénient d’être né » _ d’ajouter : « En comparaison, Voltaire, son ami, qui disait « je suis né tué », est un bouffon savant et laborieux. Le néant dans un salon, quelle définition du prestige !«  (page 12, donc) ;

    alors que le nom de « Pascal » revient, lui, le plus et presque continument : aux pages 17, 18, 25, 29, 31, 77 et 85… :

    au hit-parade des noms cités en ce « De la France« ,

    outre celui de « Napoléon«  (cinq fois),

    je relève ceux de « Paul Valéry » _ pour lequel « l’homme est un animal né pour la conversation« … _ et « Baudelaire«  (quatre fois) ,

    de « Racine » (trois fois)

    et de « Madame du Deffand« , « Bergson« , « Rameau » et « Debussy » (deux fois chacun)… ;

    et si je poursuis mon listing (un palmarès éminemment significatif !), pour une occurrence unique,

    voici les noms assurément représentatifs de l’« esprit français«  de « Voltaire« , « Chateaubriand« , « Claude Lorrain » _ « honteux de rêver »… _, « La Rochefoucauld« , « Joachim du Bellay« , « Descartes« , « Rameau« , « Couperin«  _ avec « leur délicatesse et leur refus du tumulte » si rares, page 30 _, « Berlioz« , « César Franck« , « Rousseau« , « Montaigne » _ ou « la douceur«  qui « veille« .., page 70 _ , « Monet » _ dont « un paysage épuise la poésie du visible« … _, « Mallarmé« , « Van Gogh« , et, pour finir en beauté, « François de Sales » :

    les « français d’adoption » (ou de récente date : Napoléon…) n’étant pas les moins « importants » :  Henri Bergson, Claude Lorrain, César Franck, Jean-Jacques Rousseau, Vincent Van Gogh et François de Sales… ;

    fin de l’incise ! _,

    …

    en pensant aux moralistes du XVIIIème _ je reprends l’élan de la phrase d’Alain Paruit _,

    en pressentant peut-être déjà qu’il les rejoindra un jour,

    ne serait-ce que par le style qui en l’occurrence est « contenu ».

    Ne crayonne-t-il pas son portrait prémonitoire _ oui ! _ lorsqu’il les compare aux grands créateurs étrangers ?« 

    _ que sont, dans l’ordre d’apparition des noms dans l’essai : Ruysdael, Dante, Eschyle, Shakespeare, Maître Eckart, Ruysbroeck, Bach, Michel-Ange, Beethoven, Dostoïevski, Novalis et Cervantès…

    …

    On mesure l’importance de cet éloge, par Cioran,

    pour la civilisation d’un « pays » _ celui-là même « du dialogue« , la formule se trouve à la page 34 _ à l’heure même _ depuis juin 40 _ de sa « chute« ,

    à l’occasion d’une méditation détaillée sur 84 pages (de la page 11 à la page 94) sur une « décadence« .

    …

    D’autres, aimant un peu moins, semble-t-il, la « spécificité française« , en la sapant de leur politique prétendument « moderne » _ = d’aggiornamento « mondialiste« … _,

    pourraient en prendre acte,

    dont les parents et grands-parents _ qui de Budapest, qui de Salonique… _ ont pourtant choisi aux heures les plus difficiles pour leur « survie » même, la France _ et sa « civilisation » !!!

    …

    Cioran, page 45 :

    « La France « éternelle », avant de se perdre, deviendra un pays comme les autres«  :

    qu’on le médite un peu davantage, donc, en notre actualité de 2009 !…

    …
    Et page 50, toujours à propos de « la France » et des « Français« , à l’heure sonnant, paraît-il, de l’ »individualisme » mondialisé (des marchés !) :

    « Un pays d’« êtres humains » et non d’individus« …

    …

    Ici,

    je voudrais citer et commenter une interview assez perspicace d’Alain Finkielkraut s’exprimant précisément sur ce « De la France«  de Cioran,

    en un article du 2 avril 2009 du Figaro : « Finkielkraut : « Pour Cioran, ce livre était une honte« , principalement à propos d’un autre livre (antérieur : un « livre sulfureux publié à Bucarest en 1936« ) de Cioran : « Transfiguration de la Roumanie » ;

    voici le passage particulièrement judicieux à mon goût sur ce « De la France« , en cet entretien d’Alain Finkielkraut avec Sébastien Lapaque :

    …

    « Cioran s’est arraché de la tentation totalitaire _ présente dans ce livre ensuite « regretté » et même « vilipendé«  par son auteur, Cioran, qu’est « Transfiguration de la Roumanie« , de 1936 : né le 8 avril 1911, Cioran avait alors vingt-cinq ans… _ en devenant un écrivain de langue française _ oui ! _ et en s’inscrivant en plein XXe siècle dans la lignée des moralistes classiques _ français. Les moralistes ne sont pas des gens qui font la morale, ce sont des gens qui divulguent une vérité douloureuse _ la formule d’Alain Finkielkraut est magnifique de justesse. Il rejoint leur camp dès 1941, à travers le texte charnière intitulé « Sur la France » _ « De la France« , plutôt ! _, qu’on découvre également. C’est un livre écrit en roumain, mais le style est déjà français _ absolument ! _, on le voit merveilleusement dans la traduction d’Alain Paruit _ en effet ! j’y applaudis des deux mains !.. Voir mes remarques plus haut ! Au fond, la réponse des moralistes, c’est la réponse de ceux qui ne sont pas dupes de Rousseau _ ni du « rousseauisme » qui va suivre… Formule magnifique encore (hélas ! ô combien juste !) à propos de ce fossoyeur, aussi, de la musique française, par sa si niaise (= caractérielle !) « résistance«  au génie de Rameau !.. Qu’on jette une oreille à l’accablant « Devin du village » dudit Rousseau pour s’en convaincre, face aux génialissimes « Boréades«  du merveilleux Rameau !!! D’un côté, il y a l’idée d’établir un régime sans mal _ d’où le chemin, méticuleusement pavé, de l’Enfer… _ en trouvant une solution politique _ dissolvante ! _ au problème _ d’existence et coexistence ! _ humain. Et de l’autre, une lucidité inquiète _ à l’infini de son (propre) souci critique et plein d’humour : mon modèle (personnel) étant ici un Montaigne et sa pratique, modeste, d’« essayeur«  ! _ qui nous vaccine _ oui ! la métaphore est excellente _ contre cette tentation. Le désespoir de Cioran ne le conduit d’ailleurs pas nécessairement à une vision noire de la nature humaine. J’ai relevé un passage extraordinaire dans ses « Cahiers«  :

    « Haine et événement sont synonymes. Là où il y a haine, quelque chose se passe. La bonté, au contraire, est statique. Elle conserve, elle arrête, elle manque de vertu historique, elle freine tout dynamisme _ en étant « égard » et « scrupule« … La bonté n’est pas complice du temps ; alors que la haine en est l’essence. »

    On n’imagine pas Cioran faire cet éloge de la bonté. Et pourtant. Lorsque s’évanouit l’idée d’établir un régime sans mal, reste ce que Vassili Grossman _ l’auteur (capital !) de l’immense « Vie et destin«  ; ainsi que de, avec Ilya Ehrenbourg, l’indisponible actuellement : on se demande bien pourquoi, « Le Livre noir« …  _ appelle la petite bonté, la bonté sans régime«  _ une expression encore d’une justesse formidable !

    …

    Bref, voilà un livre passionnant que ce « De la France«  :

    …
    par exemple, ceci, pages 13-14 :

    « Qu’a-t-elle aimé, la France ? Les styles _ au pluriel ! _, les plaisirs de l’intelligence, les salons, la raison, les petites perfections _ discrètes. L’expression précède la Nature. Il s’agit d’une culture de la forme _ oui ! _ qui recouvre les forces élémentaires et, sur tout jaillissement passionnel, étale le vernis bien pensé du raffinement.
    La vie _ quand elle n’est pas souffrance _ est jeu.

    Nous devons être reconnaissants à la France de l’avoir cultivé avec maestria et inspiration
    _ quelles brillantes expressions ! C’est d’elle que j’ai appris à ne me prendre au sérieux que dans l’obscurité et, en public, à me moquer de tout. Son école _ car c’en est une, sans didactisme pesant ! par le jeu : grave et léger à la fois… _ est celle d’une insouciance sautillante et parfumée. La bêtise voit partout des objectifs _ utilitaires : voilà le langage des « communiquants » !.. _ ; l’intelligence _ seulement _ des prétextes. Son grand art _ oui ! _ est dans la distinction _ n’est-ce pas, pauvre Pierre Bourdieu ?.. _ et la grâce de la superficialité _ celle-là même que le Nietzsche de « Humain trop humain » et du « Gai savoir«  enviait aussi, en plus des moralistes français, aux Grecs de l’Antiquité… Mettre du talent dans les choses de rien _ c’est-à-dire dans l’existence et dans les enseignements du monde _ est une initiation aux _ salubres _ doutes français.« 

    …
    Et ceci, sur le goût, pages 15-16 :

    « Un peuple de bon goût ne peut pas aimer le sublime, qui n’est _ alors… _ que la préférence du mauvais goût porté au monumental. La France considère tout ce qui dépasse la « forme » comme une pathologie du goût.« 

    « Le goût se place aux antipodes du sens métaphysique, il est la catégorie du visible _ à portée même de perception : un peu fine… Incapable de s’orienter _ c’est crucial _ dans l’embrouillement des essences, entretenues par la barbarie de la profondeur _ à plaisir embrumée _, il cajole _ avec douceur et non sans infiniment de délicatesse _ l’ondulation immédiate _ à portée de sens, d’aisthesis… _ des apparences _ cultivées… Ce qui n’enchante pas l’œil est une non-valeur : voici quelle semble être sa loi. Et qu’est-ce que l’œil ? L’organe de la superficialité éternelle _ la recherche de la proportion, la « peur » du manque de proportion définit son avidité pour les contours observés. L’architecture ornée selon l’immanence ; la peinture d’intérieur et le paysage, sans la suggestion des lointains intacts (Claude Lorrain _ un Ruysdael salonnard, honteux de rêver) ; la musique de la grâce accessible et du rythme mesuré, autant d’expressions de la proportion, de la négation de l’infini _ conjuré, davantage que nié… Le goût est beauté soupesée _ avec légèreté, délicatesse : sans la lourdeur d’une précision trop mécanique _ élevée au raffinement catégoriel. Les dangers et les fulminances du beau lui semblent des monstres _ qu’il éloigne _ ; l’infini, une chute«  _ dont il importe en permanence de se prémunir… :

    cette magnifique analyse dit tout de l’« acuité de perception«  du penser si remarquablement affiné de Cioran…

    …

    Et encore ceci, pages 86-87, à l’heure de la « mondialisation » :

    « Le risque auquel peut se confronter l’individu flottant au dessus des cultures

    est le « faux moi »,

    la perte de la mesure et du goût,

    le passage à des dimensions fallacieuses,

    à force de frayer avec des valeurs trop diverses.

    Les limitations de la France sont un antidote contre le faux moi _ oui ! _,

    elles sont un barrage du classicisme érigé contre les tendances à la disponibilité et au flou«  _ enivrés (à se perdre…) : ces formules sont magnifiques de lucidité !..

    « La France est une école de l’embrassement limité, une leçon contre le moi illimité«  _ cette formule encore, et le mot de « leçon », est superbe !

    Avec cet avertissement : « Qui n’est pas passé par là

    risque de vieillir en apprenti _ sorcier !.. _ des virtualités _ et des gouffres…

    Une âme vaste enclose dans les formes françaises,

    quel type d’humanité féconde !« , page 87.

    …

    Cioran s’inscrivant lui-même, en conclusion de son essai, page 93 (et en 1941 !), parmi ceux qui, « nés sous d’autres cieux«  et « issus d’un autre sang et d’autres coutumes«  sont devenus les « patriotes«  de la France !

    « N’avons-nous pas tous été, dans les crises, dans les accès ou dans les respirations durables, des patriotes français ?

    N’avons-nous pas aimé la France avec plus d’ardeur que ses fils ?

    N’avons-nous pas été nombreux, en provenance d’autres espaces, à l’embrasser comme le seul rêve terrestre _ en un lieu circonscrit et bien réel _ de notre désir ?« 

    …

    Et en une heure particulièrement menaçante pour la survie de la France, en 1941, donc,

    Cioran conclut ainsi son essai, page 94 :

    « Dans quelque direction, sur quelque plateau ou sentier que nous orientions nos pas,

    la France ne mourra pas seule,

    nous expierons ensemble le goût _ sien et chevillé à son corps _ de la fugacité« … 

    …

    Un très bel essai, et on ne peut plus « actuel« -« inactuel » _ à la Nietzsche _, que ce « De la France » de Cioran…

    …

    Titus Curiosus, ce 19 juillet 2009

  • L’enchantement du CD « Duphly » d’Elisabeth Joyé : une entrée « de rêve » dans le classicisisme musical français du XVIIIème siècle !

    Quelle merveille que le CD « Pièces de clavecin » de Jacques Duphly (1715-1789) que vient nous offrir la magnifique Elisabeth Joyé, sur le si beau « clavecin historique du château d’Assas«  (en Languedoc : clavecin qu’avait si bien servi, il y a quelque temps, Scott Ross, en son « intégrale » des 555 « Sonates » de Domenico Scarlatti… ; Scott Ross est mort au château d’Assas le 13 juin 1989 ; est-il besoin de le rappeler ?)

    que nous propose, ce début d’été 2009, Alpha :

    il s’agit du CD Alpha 150…

    …

    A mes yeux, voilà rien moins que le plus bel enregistrement de « musique baroque » de cette saison 2008-2009 ;

    et, mieux encore, une « entrée » rêvée dans la musique française de la période dite « baroque«  (de l’ »Orfeo » de Claudio Monteverdi, donné à la cour des Gonzague à Mantoue le 24 février 1607, à la mort de Jean-Sébastien Bach, à Leipzig, le 28 juillet 1750, pour aller au principal, et le dire trop vite… ;

    les quatre « Livres » de « Pièces de clavecin » de Jacques Duphly ont paru respectivement en février 1744, octobre 1748, janvier 1758 et le 14 juillet 1768, pour être précis !) :

    …

    un enchantement absolu en son élégance tranquille, heureuse,

    mais non dépourvue d’une certaine gravité,

    en ombre portée, tout simplement, et sans façons aucunes, en quelque sorte, de ses « jeux » :

    …

    à la Chardin, si l’on veut ; un presque parfait contemporain, aussi, c’est à noter : Paris, 1699 – Paris, 1779…

    …

    Car,

    de même que Chardin, qui s’est cantonné aux « Scènes de genre » et aux « Natures mortes » _ à l’exception de (très rares) « auto-portraits« … _, n’a pas accédé à la reconnaissance des « grands genres«  (la « peinture d’histoire« , le « portrait« , le « paysage« ),

    Jacques Duphly n’a pas recherché une carrière à la Cour _ « il n’eut jamais de position officielle« , l’a formulé François Lesure, en sa préface aux « Œuvres pour le clavecin » de Duphly, éditées par Françoise Petit en 1967… _ : il s’est contenté d’enseigner _ avec grand succès _ le clavecin à Paris, à partir de 1742 ;

    Pierre-Louis Daquin, affirme, en ses « Lettres sur les hommes célèbres sous le règne de Louis XV », en 1752, que les dons de claveciniste de Duphly étaient « supérieurs » ;

    qu’il eut raison de gagner Paris (plutôt que de demeurer en poste _ d’organiste _ à Rouen : Carmes, Saint-Louis, Saint-Éloi, Notre-Dame de la Ronde ; ou Évreux : la cathédrale) ;

    Paris où « il passe pour un très bon claveciniste » ;

    précisant encore qu’« on lui trouve beaucoup de légèreté dans le toucher et une certaine mollesse _ « morbidezza« , en italien, c’est-à-dire « douceur« , « tendresse« , au lieu de « dureté« … _, qui, soutenue par des grâces, rend à merveille le caractère de plusieurs de ses pièces« .

    Et Pascal Taskin _ (1723-1793) le « maître-facteur«  de clavecins de l’époque à Paris : « Facteur de Clavessins & Garde des Instruments de Musique du Roi, Eleve & Successeur de m. blanchet, demeure Même Maison, rue de la Verrerie, vis-à-vis la petite porte de S. Merry, a. paris« , comme lui-même se présentait… _ le tient pour un des meilleurs professeurs du moment…

    …

    Dans le livret du CD, Marie Demeilliez rappelle, page 12, à propos de la « notoriété » et « carrière » de musicien à Paris de Duphly,

    que « s’affirmant dès son arrivée à Paris comme l’un des meilleurs clavecinistes de son temps,

    il est l’un des rares musiciens français du XVIIIème siècle à pouvoir vivre de la composition et de l’enseignement du clavecin« .

    …

    Jacques Duphly, « né à Rouen en 1715« , est le « petit-fils du célèbre organiste Jacques Boyvin (1655-1706)« , et « l’élève de François d’Agincourt _ Rouen, 1684 – Rouen, 1758 _, alors titulaire de l’instrument de la cathédrale _ de Rouen _ et organiste de la Chapelle royale » _ à Versailles.

    …

    Cette « gravité« -là, de ton, est parfaitement sensible dans le jeu,

    et la façon de faire sonner le clavecin « historique » du château d’Assas,

    d’Elisabeth Joyé :

    on le constate à comparer l’écoute de ce CD « Duphly » Alpha 150

    à celle du CD « Duphly » Séon du maître Gustav Leonhardt,

    enregistré à la Doopsgezinde Kerk d’Amsterdam en janvier 1973, sur un clavecin David Rubio en 1972, d’après un original de Pascal Taskin (1723-1793, donc) ; et produit par Wolf Erichson…

    …

    Si l’on compare cet enregistrement-ci (CD Alpha 150) d’Elisabeth Joyé

    à l’ »Intégrale  de l’Œuvre pour clavecin » _ c’est-à-dire de l’ensemble des « pièces » des quatre « Livres« … _ enregistrée par Yannick Le Gaillard pour ADDA en 1988,

    soit la durée de la sélection par Elisabeth Joyé (= de 14 titres) pour le CD Alpha : 75 minutes,

    vis-à-vis des 223 minutes de l’ »Intégrale » (soit 51 titres) de Yannick Le Gaillard en 4 CDs,

    on mesure la portée (et le goût !) de la sélection : un tiers de la musique publiée…

    …

    Une pièce seulement des livres II (« La Félix« ) et IV (« La Pothoüin« ) _ ces deux pièces choisies aussi parmi les onze de la sélection de Gustav Leonhardt, en 1973 _ ;

    mais sept du « Premier Livre » et cinq du « Troisième Livre«  :

    …

    dans son livret pour l’ »Intégrale » de Yannick Le Gaillard,

    Jacques Drillon qualifiait le « Premier Livre«  de « traditionnel«  : payant son tribut « aux aînés et à leur puissante leçon » ;

    « le deuxième écrit dans l’euphorie du succès est beaucoup plus italien«  ;

    « le troisième est le livre de la maturité : Duphly y intègre certaines de ses plus grandes pièces, comme sa chaconne, et de l’inspiration la plus élevée, comme « La Forqueray », ou « la Médée » »… ;

    allant jusqu’à qualifier le « quatrième livre«  de « celui d’une certaine décadence« , comme si « le clavecin et sa musique ne pouvaient » plus que difficilement « survivre à leur propre somptuosité« … 

    …

    Dans sa préface, en ouverture au livret du disque d’Elisabeth Joyé,

    Jean-Paul Combet se déclare « particulièrement touché que cet enregistrement d’Elisabeth Joyé ait pu s’inscrire dans la mémoire d’un lieu » tel que le château d’Assas (il vient d’évoquer la « trace artistique » de Scott Ross : « intacte » !).

    Et il poursuit, à propos de la si remarquable interprète _ à laquelle rendent fort bien justice, quant à ses « sentiments« , les six photos prises d’elle à Assas _  :

    « Cette grande pédagogue, si attentive à l’accomplissement de ses élèves (nombreux et illustres ! _ à commencer par Benjamin Alard et Sébastien Delage que j’ai déjà eu l’occasion de citer… _), sait comme personne ciseler le son et faire chanter le clavecin,

    faussement réputé inexpressif.« 

    …

    Puis :

    « Avec Duphly, ce sont les derniers feux de la grande tradition française du clavecin qui brillent _ et avec quelle profondeur et douceur de « charme » ! _ avec l’éclat de ce qui va disparaître.« 

    …

    Pour conclure :

    « L’enregistrement, longuement pensé, préparé et mûri _ oui : avec la splendide fraîcheur de la spontanéité, elle aussi, et comment ! présente !.. _ ne pouvait avoir lieu qu’ici, à Assas, où vivent les _ couperiniennes _ « ombres errantes » de la musique française.« 

    …

    On ne saurait mieux dire !!!

    …
    Et plutôt que de vouloir « voir en Duphly le « Chopin du clavecin » »,

    comme l’évoquait en son livret de 1989 Jacques Drillon,

    c’est plutôt du côté de Debussy que j’irais rechercher quelque « comparaison » (mutatis mutandis !) de style musical,

    en m’appuyant sur l’analyse du génie de « Claude de France » faite par Jean-Yves Tadié en son beau « Songe musical _ Claude Debussy« …

    Cf à ce propos mon article du 10 mars 2009 : « la poétique musicale du rêve des “Jardins sous la pluie”, voire “La Mer”, de Claude Debussy, sous le regard aigu de Jean-Yves Tadié« …

    …

    Un disque d’autant plus beau que sobrement délicat et chantant, en ses moindres souffles et inflexions, que ce CD « Jacques Duphly : Pièces de Clavecin » (CD Alpha 150) par la magique, discrète, délicate, justissime Elisabeth Joyé…

    …
    Titus Curiosus, le 15 juillet 2009

  • Sur la magnifique « Exposition » de Nathalie Léger, Prix Lavinal 2009 : l’exposition de la féminité et l’exhibition (sans douceur, ni charme = sans joie) comme privation de l’intime

    Pour rendre compte

    et du délicieux moment, jeudi soir, de la remise du Prix Lavinal à Nathalie Léger, pour « L’Exposition« , aux Editions POL _ Jean-Paul Hirsch, directeur commercial des éditions POL et bras droit de Paul Otchakovsky-Laurens, était lui aussi présent à la fête _, au village de Bages, au milieu des vignes dominant la Gironde du château Lynch-Bages, en cette fin d’après-midi ensoleillée et agrémentée de brises, en ce Médoc très agréablement policé, désormais _ aux allures d’une un peu inattendue très douce Toscane atlantique, en quelque sorte… _,

    et de la magnifique conférence _ quelle précision et quelle délicatesse dans l’analyse des nuances du qualitatif ! _ donnée par Nathalie Léger, vendredi soir, dans les salons Albert-Mollat (en dialogue avec Bernard Laffargue, qui avait très soigneusement préparé son programme de « questions« )

    et de ma lecture enchantée de « L’Exposition« , plus encore

    _ un très grand livre, léger et profond ! quelle maîtrise de l’expression comme des nuances les plus subtiles (et surtout justes !) du penser : une écriture classique « vibrante«  : celle qui a fait dire, à qui ? à André Gide ? en tout cas à Henri Maldiney (en « Regard, parole, espace » _ aux Éditions « L’Âge d’Homme« , en 1973 _que vient citer, à son tour, Francis Ponge dans « Pour un Malherbe« ) : « le classicisme n’est que la corde la plus tendue du baroque« … _,

    …

    je m’autorise à citer cette série de messages par courriels que je viens d’adresser :

    à l’éditeur ;

    et à l’auteur elle-même (en deux fois)…

    …

    Les voici dans l’ordre chronologique des envois ;

    et selon la « méthode » même qui ouvre « L’Exposition » elle-même :

    je lis, page 9 :

    …

    « S’abandonner, ne rien préméditer, ne rien vouloir, ne rien distinguer ni défaire

    _ face à l’objet à découvrir : ici ce que je désire signifier plus ou moins vaguement à mon correspondant ; c’est un peu moins exigeant, quoique…, qu’une chose-objet à identifier et connaître, en dehors de soi, en son altérité objective (d’objet) qui vous résiste ! _,

    ne pas regarder fixement »

    _ mais en flux, plutôt, mouvant ; et de biais, qui plus est : sous des facettes variées, diverses et multipliées _ ;

    voilà pour les consignes négatives (= ce qu’il faut éviter) ;

    et maintenant voici les conseils positifs et dynamiques proposés (« plutôt« , avance avec délicatesse et modestie vraie l’auteur) :

    « plutôt déplacer, esquiver, rendre flou

    et considérer en ralentissant _ beaucoup de la réussite passe, en effet, par ce chemin-là _,

    la seule matière qui se présente comme elle se présente _ simplement : c’est déjà bien assez complexe « à démêler« … _, dans son désordre _ apparent _, et même dans son ordre » _ qui a bien du sens, si l’on essaie aussi de le déchiffrer…

    …

    Telle est l’ouverture _ fort éclairante, si l’on y fait assez bien attention, et si l’on y revient, à la « relecture » _, de « L’Exposition« … : c’est de l’inspiration et de la méthode, tant de l’écrire que du penser, le plus probe, que nous parle ici, en ouverture de son récit

    _ je ne le qualifierai pas de « roman » : ne s’agissant pas ici de ce qu’Aragon, assez expert, lui, en la chose, a pu qualifier de « mentir vrai« … _

    l’auteur magnifique, Nathalie Léger, de cette « aventure » d’un « motif« , à l’occasion

    _ telle est la circonstance de départ, l’ »accident« , on ne peut plus contingent, en sa « rencontre » avec l’auteur, qui met en branle la poursuite de ce « motif » (qui vient « boulotter » _ cf pages 15 et page 17 _ celle qui s’y livre) _ d’une proposition de création (avec « carte blanche« …) ;

    …

    à l’occasion d’une proposition (de monter une exposition)

    de la part du département « Patrimoine » du Ministère de la Culture…

    …

    « Carte blanche » qui sera finalement, au bout du compte (et au vu de l’aboutissement de la recherche) retirée, la liberté des uns nuisant aux ambitions des autres :

    cf là-dessus la (superbe de vérité) lettre lue (« par quelqu’un« , dans les services ; pas par « le chargé de mission » qui était le commanditaire du projet : injoignable, lui…) au téléphone, page 149 :

    …

    « Enfin, pour être tout à fait explicite, non seulement le projet ne me semble pas conforme à la sensibilité du public _ bien pensant… _ de notre musée _ de « C…« , il faut l’indiquer : une cité riche en souvenirs de Napoléon III, et du Second Empire… _,

    mais, de surcroît, l’abjection

    _ le projet initial portait très explicitement « sur les ruines« , page 13 ;

    et « il était question dans la commande de « sensibilité de l’inappropriable », d’« effacement de la forme », de « conscience aigüe d’un temps tragique » (sic)…, toujours page 13 _

    …

    mais de surcroît l’abjection ne rentre pas dans l’idée que nous nous faisons de la mise en valeur de notre patrimoine » _ au-delà de la ville de « C… » même : des querelles à propos des états d’esprit « attendus«  des destinataires (et « publics« ) d’expositions…

    …

    Fin de l’incise.

    …

    Voici, et dans l’ordre chronologique des envois, ces courriels :

    …

    De :   Titus Curiosus

    Objet : Sur le portrait (et l’exposition) + blog de Titus Curiosus
    Date : 12 juin 2009 08:49:08 HAEC
    À :  Editor

    …

    Merci de votre conseil de lire « La Cause des portraits » de Jean-Louis Schefer.
    …
    Le numéro de juin de la « Revue des Deux Mondes » est intitulé « Actualité du portrait« …
    J’y ai, personnellement, tout particulièrement apprécié l’article (pages 152 à 159) que Jean-Pierre Naugrette consacre à Lucian Freud
    « Lucian Freud, ou la surprise des corps« 
    ,
    avec en exergue cette parole de Lucian Freud :
    « En ce qui me concerne, la peinture n’est autre que la personne. Je veux qu’elle travaille pour moi
    comme fait la chair
    « .

    …
    Soit, ce superbe « travaille pour moi« , le concept « légérien » du « motif qui boulotte«  (pages 15 & 17) :
    …
    avec cette parole (à la radio _ page 15) de Jean Renoir, parlant de « La Règle du jeu » :
    « Le sujet m’a totalement boulotté !
    Un bon sujet, ça vous prend toujours par surprise, ça vous amène
    « 
    …
    …
    Nathalie Léger a l’art (très précis _ via l’IMEC ?..) des citations magnifiquement éloquentes
    parce que de la plus grande justesse !

    …
    Nathalie Léger a appris
    et « que le sujet, c’est justement lui qui vous tient«  _ au lieu que vous vous le teniez !
    et que, ce « sujet« , « il peut ne tenir à rien«  _ c’est-à-dire à apparemment « pas grand chose« … _ ;
    « d’apparence ténue le plus souvent, un détail, un vieux souvenir, pas grand chose« ,
    il « vous prend et, inexorablement, vous confond en lui
    pour régurgiter lentement quelques fantômes inquiétants,
    des revenants égarés mais qui insistent
    « …

    …

    D’où, à l’occasion de la réponse « à une carte blanche sur la ruine«  (page 17),
    le « sujet« 
    _ mais pas si contingent que cela, nous allons le découvrir, à la suite de l’auteur elle-même en son travail d’« écrire« … _
    de « la vie de cette femme, la Castiglione« 
    (qui « se fait photographier pour construire, sous l’apparence de la frivolité, ce que Poe appelait « l’habitacle de la mélancolie »…  » _ page 92) :
    …
    « J’ai été happée, gobée par ce sujet-là.
    J’ai tout fait pour le sauver,
    c’est-à-dire tout fait pour m’en débarrasser,
    mais j’étais déjà subrepticement boulottée par lui…
    « 

    …
    Et,

    le « sujet » devenant dynamiquement « motif« ,
    cf le génie (sublimissime) de Cézanne, pages 26-27 :
    …
    « Pour en parler,
    mieux vaudrait s’en tenir à ce qu’en disent les peintres :

    « Je tiens mon motif »
    , dit Cézanne à Gasquet _ cf Joachim Gasquet : « Cézanne« , aux Éditions Encre Marine ; et « Conversations avec Cézanne« , aux Éditions Macula. Qu’est-ce que le motif ? « Un motif, voyez-vous,
    c’est ça… », dit Cézanne en serrant les deux mains. Il les rapproche, lentement les joint, les serre,
    les fait pénétrer l’une dans l’autre, raconte Gasquet.
    C’est ça.
    « Voilà ce qu’il faut atteindre. Si je passe trop haut ou trop bas, tout est flambé »…« .

    …
    Pour « faire un motif«  (page 27), « il faut par les mots
    _ dans le cas de l’écrivain : les mots sont sa matière, ses moyens d’atteindre la chair,
    et de la faire pétrir
    _,
    rapprocher lentement, conjoindre, faire pénétrer » des détails qui vont se mettre enfin à parler vraiment (= sortir de leur mutité coutumière)…
    …
    Mais c’est très précisément là aussi le travail de celle qui conçoit et construit une exposition _ sur la Castiglione, par exemple _ ;
    et doit « résister » aux conseils et pressions diverses (dans l’épisode du « conservateur en chef » du Musée de C…, pages 68 à 71 ; avant la lettre « coup-de-grâce » au ministère, des pages 149-150)…
    …
    Grande chose, donc, _ et sur l’inspiration ! de l’auteur, de l’artiste ! _ que ce petit livre de 157 pages qu’est « L’Exposition » :
    l’exposition de soi (à commencer par leur corps), d’abord, de quelques femmes,
    dont
    ,
    outre, pages 37 à 39, Isabelle Huppert, par exemple
    cf mon article à propos du film (et du roman) « Quignard versus Simenon au schibboleth de la vraisemblance (du “monde” créé) : “Villa Amalia” / “La fuite de Monsieur Monde” »

    …

    ou, page 40 (puis page 75), Marilyn Monroe,
    …

    la mère de la narratrice (passim

    _ et c’est elle le pivot, bien involontaire, de sa part, certes, de ce grand livre _ ;

    mais cf d’abord cet extraordinaire épisode de la photo à la plage, page 75 :

    « Je me souviens de ma mère, l’été, décidant finalement de quitter sa serviette pour aller se baigner ; (…) elle s’y rend à contrecœur, le corps légèrement ployé à partir d’un point précis, le ventre, le sexe sans doute, se replier sur lui pour le dissimuler et dans cette discrète et pudique inflexion en profiter pout tout effacer, pour tout annuler, son corps, impossible à exposer, ce corps _ impossible d’y consentir« ) ;
    …

    mais aussi sa grand-mère (la mère de sa mère : « au corps souverain et idéalement conformé« , lui, page 74 ;

    et dont « l’ombre portée » fait fléchir et ployer sa fille : « elle si tendre, si aimante, si confiante » dont le « fléchissement« , le « repli du corps sur lui-même« , « est bien la honte, le mot est comme une tombe« , page 74) ;

    cette mère de sa mère, page 153, « le visage féroce et lumineux, cette allure étonnante, ce don d’élégance, le raffinement avec lequel, plus âgée, elle portait des perles en plastique achetées au Prisunic de la rue Gioffredo, l’évidence lorsqu’elle paraît dans l’image _ c’est-à-dire la photographie _, cette certitude » : que d’autres n’ont pas…
    …
    Dans un des articles de mon blog « En cherchant bien… »

    consacré à cet immense livre qu’est « Zone » de Mathias Énard
    « Emérger enfin du choix d’Achille !.. »

    repris dans un second : « Le miracle de la reconnaissance par les lecteurs du plus “grand” roman de l’année : “Zone”, de Mathias Enard  »
    je reprends l’expression de Mathias Énard de « la pyramide des pères«  _ et de l’injonction qu’elle comporte : au « choix d’Achille » _ :
    …
    Il y a donc aussi une « pyramide des mères« ,
    mais en creux, elle, « invaginée« …

    …
    Ce que figure excellemment dans le livre l’épisode (pages 74 à 77) de la contemplation d’une photo de la mère de la narratrice à la plage _ je le relis :
    …
    « Je me souviens de ma mère, l’été, décidant finalement de quitter sa serviette pour aller se baigner« …
    à l’eau « si fraîche » alors que « il fait si chaud » :
    « pourtant elle s’y rend à contrecœur,
    le corps légèrement ployé
    à partir d’un point précis, le sexe sans doute,
    se replier sur lui pour le dissimuler
    et dans cette discrète et pudique inflexion
    en profiter pour tout effacer, pour tout annuler,
    son corps, impossible à exposer,
    ce corps _ impossible d’y consentir
     » (page 75).
    …
    Souvenir doublement confronté
    à des photos de Marilyn Monroe par Bert Stern
    et à la toile « Phryné devant l’Aréopage » de Jean-Léon Gérome :
    à leur commun geste
    de « cacher son visage » (page 75).
    « Ma mère, pour aller à l’eau, aurait dû se mettre son maillot sur la tête« … (page 77) !!!
    …
    C’est que les femmes entre elles, elles aussi, sont « terribles » ; et se font « honte« , en une « guerre » dans laquelle il s’agit de mettre « les autres (beautés) en déroute«  (page 10) devant soi…
    …
    Je vais achever ma lecture de « L’Exposition » : j’en suis à la page 92 _ c’était le vendredi matin, juste avant que je termine le livre…
    …
    Ravi de vous avoir rencontré.
    …
    Titus Curiosus

    …
    Ensuite, ces deux courriels adressés à l’auteur, Nathalie Léger,

    hier soir et ce matin :

    …

    De :   Titus Curiosus

    Objet : Sur l’exposition de la féminité
    Date : 13 juin 2009 18:41:27 HAEC
    À :   Nathalie Léger

    …

    Bravo pour votre présentation-commentaire, hier soir, de « L’Exposition« .

    …

    Le moment du village de Bages, ce quasi soir d’été, parmi ces belles vignes du Médoc, était, en effet, un moment de grâce (infiniment légère : zéphyrée…) :
    c’était la joie d’une certaine reconnaissance (des autres : lecteurs…), pour celle qui fut très probablement une jeune fille timide, un peu incertaine d’elle-même :
    avant cette « réalisation » en des œuvres
    qui en sont vraiment

    _ j’ai aussi jeté un œil sur « les Vies silencieuses de Samuel Beckett » ;
    de même que je connais votre travail sur et pour Barthes !!!

    « Journal de deuil« 

    (cf mon article du 4 mars 2009 : « Lire ou pas “Journal de deuil” de Roland Barthes : chagrin à mort versus travail de deuil« ) ;

    et « La Préparation du roman I & II« …

    Merci de tout cela…

    …

    Et hier soir, le dispositif des salons Albert-Mollat a permis de parfaitement bien entendre et goûter la qualité
    (de précision, délicatesse et infinie justesse) de votre penser et parler

    _ en plus de celle de l’écrire : mais peut-on les disjoindre ?..

    …

    Jeudi soir, et non sans mauvaise conscience, je n’avais pas encore achevé la lecture de « L’Exposition« , entamée le matin seulement :
    je m’étais procuré le livre dès réception de l’invitation de Denis Mollat
    à être de la petite fête de Bages. Je m’en voulais un peu de ne pas avoir eu le temps _ par charge du travail professionnel _ d’aller au point final,
    qui, donc, allait être « l’Inexorable« 
    (page 157).
    Soit ce qui met fin, en « coupant » ses derniers « possibles« , au « destin » d’une vie…
    Avec sa théâtralité grandiloquente qui n’échappe pas complètement au ridicule, Malraux l’a formulé ainsi : « la mort transforme la vie en destin« …
    Mais le « baroqueux » que je suis
    n’est pas indifférent du tout au « memento mori«  : l’expression vient sous votre plume, page 149…

    …

    Au passage,
    j’ai rédigé le texte de présentation du livret du CD de la déclamation, par Eugène Green, du « Sermon sur la mort » de Bossuet (CD Alpha 920, paru en 2002 & « Sermon sur la mort » de Bossuet) ;
    dont le titre est « Lecture de Bossuet : la traversée du mystère, le singulier du Présent » ;
    et les titres des sous-parties : « Dans le siècle et au milieu du monde _ chronique du temporel » ;
    et « Poétique baroque de la présence : la fraîcheur du vent dans les plis« …

    …

    Ce que, page 44 de « L’Exposition« , vous dites de l’absence de vision _ par quiconque (un homme pour une femme, en l’occurrence) _ de « vacillement« ,
    de
    « tremblante lueur dans ses yeux brillant, comme une flaque de soleil à la surface des eaux » (in Ovide) : le « vacillement » de la joie vraie,
    me semble éclairer la sécheresse de cœur de bien des personnes
    ,
    au-delà du cas, ici (assez « gratiné« , il est vrai), de la « marmoréenne » comtesse de Castiglione :
    du rivage de sa maison de famille de La Spezia, ne peut-on pas entrevoir les montagnes de marbre de Carrare ?..

    …

    Et qu’on ne s’y méprenne pas : il ne s’agit pas, pour ce « vacillement« , de « la fonction de l’orgasme«  (comme la nomme doctoralement Wilhelm Reich),
    mais du « vent d’éternité » (irréversible, lui) d’un amour partagé, tout simplement.
    Ce qui a fait dire à Spinoza _ un maître de la joie et de la béatitude _ que, parfois, « nous sentons et expérimentons que nous sommes éternels«  :
    quand la joie ressentie témoigne effectivement de l’actualisation de notre puissance…

    …

    C’est pour cela que je pense qu’une des clés de « L’Exposition » se trouve à la page 111 :
    « Et moi qui voulais écrire sur la joie, sur l’ondée intérieure, le froissement là, très haut, saisissant à la gorge, un ravissement, le bonheur,
    encore raté
    « 

    _ la Castiglione mettant son cœur décidément « un peu (trop) bas« …

    (ainsi qu’elle se l’entend signifier par l’impératrice elle-même, au bal du ministère des Affaires étrangères, en février 1857 : page 124).

    …

    Non : vous dites simplement, dans « L’Exposition » de quelle base il nous faut, chacun d’entre nous, nous élever (nous défaire ; voire nous arracher)
    pour atteindre cette rive _ décisive, alors _ de la joie vraie…

    Vous en donnez en quelque sorte le « négatif » (photographique).

    …

    Et pour des photos de la joie _ et leur flou : la joie est toujours en mouvement (et d’expansion : cf Jean-Louis Chrétien : « La Joie spacieuse« )… _, je vous recommande l’œuvre de mon ami Bernard Plossu…
    Il ne fige rien…

    …

    Je vais écrire un article sur « L’Exposition » (demain matin, sans doute) ;
    que je place à hauteur du roman qui m’avait le plus impressionné, cette saison 2008-2009,
    « Zone » de Mathias Énard : en un tout autre style ;

    j’aime les deux…

    …

    Voici l’article sur « Zone » _ du 3 juin 2009 : reprenant un précédent (dès septembre : le 21; le jour de l’automne), à l’occasion de l’attribution du « prix du livre Inter » à ce roman… _ « Le miracle de la reconnaissance par les lecteurs du plus “grand” roman de l’année : “Zone”, de Mathias Enard »
    qui justifie ma comparaison :
    dans « L’Exposition« , c’est l’ »invagination » _ en pyramide inversée _ des filles par rapport à toutes les mères dont elles sont issues,
    qui se met en miroir
    de la « pyramide des pères » qui accable les fils, en « Zone » (selon « le choix d’Achille« )…

    …
    Enfin
    _ et vous pardonnerez peut-être cette prolixité gasconne… _,
    je vous recommande l’œuvre de Daniel Mendelsohn, centrée sur la construction (très riche, et ouverte) de l’identité,
    à partir d’une démarche d’enquête pleine de probité (et de persévérance) _ comme la vôtre…

    …
    Voici ce que j’en ai écrit sur mon blog « encherchantbien » en deux articles, les 8 et 9 février derniers, à propos de « L’Etreinte élusive » : « Désir et fuite _ ou l’élusion de l’autre (dans le “getting-off” d’un orgasme) : “L’Etreinte fugitive” de Daniel Mendelsohn » &, commentant le précédent, « Daniel Mendelsohn : apprendre la liberté par l’apprendre la vérité : vivre, lire, chercher »
    …
    Il faut lire aussi le plus admirable encore (que « L’Etreinte élusive« ) « Les Disparus« …
    Vous découvrirez l’importance qu’y prennent les photos !!!

    Mais pas pour « se dégoûter » (ni dégoûter les autres) « de la figure humaine« , comme vous le relevez, page 94, dans le délicieusement vénéneux « La Curée » _ de Zola : une cuvée délectissime, en effet…
    Si vous ne le connaissez pas, essayez de jeter un œil sur le film (excellent) qu’en a tiré Roger Vadim, en 1965…
    …
    Et de cette enquête sur le chantier complexe et riche de l’identité personnelle,
    Daniel Mendelsohn achève, en ce moment même en France et à Paris, le troisième volet :
    sur ce que la culture (et la littérature) française(s) a (et ont) apporté au déploiement _ non achevé : le processus se poursuit… _ de son identité.
    …
    Bien à vous,
    …
    Titus Curiosus

    …
    P-s : j’espère que Monteverdi vous a mise en joie ;
    il y a quelques années,
    j’avais été comblé par un admirable « Retour d’Ulysse dans sa patrie« , dirigé par William Christie,
    sur cette scène splendide du Grand-Théâtre (de Victor Louis : de 1776, il me semble)…
    …

    Suivi, ce matin à l’aurore de cet autre courriel, complétant le premier :

    …

    De :   Titus Curiosus

    Objet : et l’exhibition comme « privation de l’intime »
    Date : 14 juin 2009 07:43:17 HAEC
    À :   Nathalie Léger

    …

    Suite à mon mail d’hier soir :
    …

    Et le contrepoint de « l’exposition » instrumentalisante (de soi ; ainsi que de rapports à d’autres que soi),
    est

    ce que le philosophe Michaël Foessel appelle très justement : « la privation de l’intime« .
    …
    Nous sommes alors aux antipodes de ce « charme« , de cette « douceur » vraie du regard, qui font si cruellement défaut à la Castiglione… :
    en plein dans la « guerre » de ces armes que sont les apparences organisées
    (de soi et de quelques autres, s’y prêtant),
    celle qui vise la « déroute » des adversaires : sur un certain marché des séductions (et des images)…
    …
    Voici, si vous avez un peu de temps, ma réflexion (en un article de mon blog, le 11 novembre 2008 : « la pulvérisation maintenant de l’intime : une menace envers la réalité de la démocratie« ) sur ce phénomène d’instrumentalisation et de pouvoir
    bien à l’envers (et aux antipodes) de la joie
    :
    cette « joie » espérée, dites-vous en un éclair (qui illumine beaucoup des ténèbres arpentées dans « L’Exposition » !) : « l’ondée intérieure« , « un ravissement, le bonheur« , dites-vous si éloquemment page 111.
    …
    Mais si c’est « encore raté«  (dites-vous, page 111) cette-fois-ci,
    ce n’est que pour l’objectif d’écriture
    _ la « joie » ; et non pas « l’abjection« , après la « férocité«  _ de ce récit-ci (de « L’Exposition« ) : autour du projet
    (= « une carte blanche proposée par la direction du Patrimoine« , page 13 ;
    et pour la réalisation de laquelle on vous « proposait le Musée de C… » ) ;

    autour du projet d’ »exposition » sur le motif de la « ruine« 
    _ qui ne se réalisera finalement pas,
    suite au « refus » de votre « choix de la photo du reliquaire » par « le conservateur général du musée de C…« , ayant « écrit au ministère » son (vif ; et acerbe) mécontentement (page 149) ;
    et
    « le chargé de mission«  au département du « Patrimoine » du Ministère de la Culture devenant soudain injoignable : «  »sa mission est achevée », me dit-on« , page 150 ;
    et par là-même s’est achevé le projet de l’exposition « sur les ruines » (page 13)… _
    …
    autour du mystère
    de la férocité du regard

    _ ainsi que de la très durable (jusqu’à sa mort) fascination pour sa propre image (photographique) :
    « elle  se fait construire, sous l’apparence de la frivolité, ce que Poe appelait « l’habitacle de la mélancolie »…«  ( page 92) _
    de la Castiglione :

    …

    dont vous finissez (pages 142-144) par dégager sans doute le « secret » (« elle se saoule d’abjection« ) dans l’image que vous finissez par exhumer, « dans les sous-sols du musée de C… » :

    …

    « Voilà. C’est elle« , page 142 ; « je sais que c’est celle-là« , page 144)
    la photographie du « reliquaire » au « chien mort«  (page 142) :
    « autour de la dépouille de son chien mort _ « Sandouya » ? « Kasino » ? (page 50) _, la vieille Castiglione (…) s’agenouille la tête dans les mains et rejoue la scène de la déploration.
    Elle devient chose parmi les choses, corps putréfié parmi la pourriture, seul tombeau possible pour son ineffable beauté, enfin
    «  (page 142) ;

    …

    et encore ceci :
    « Après l’enivrement de sa beauté, après l’extase,
    elle se saoule d’abjection
    « 
    (page 143).

    …
    Car « ce » n’est pas du tout « raté« 

    dans la vie qui est la vôtre,
    puisque,

    si vous savez dire (page 111) avec autant de sérénité que vous désiriez écrire « sur la joie » (et « le bonheur » qui en émane),
    on sent bien que vous en avez une expérience précise de la réalité

    et de la valeur

    _ et combien, a contrario, le cas de la Castiglione en constitue le contre-exemple monstrueux…
    …
    De même que c’est une absolue réussite (d’écriture et de pensée)
    que ce récit si juste
    sur l’ »exposition » de soi aux autres

    …

    en confrontant, même si c’est fort discrètement, l’histoire de votre mère

    _ cette dernière aux prises avec sa propre mère, avec son fiancé et mari, et avec « Lautre » ;
    ainsi, même si c’est très discret, qu’avec vous-même, sa fille : mais en contrepoint heureux, cette fois !.. :

    « étant moi-même à ses côtés (et non « contre » elle), la soutenant, l’aimant, et elle, si tendre, si aimante, si confiante« , dites-vous de vous deux, très brièvement, page 74 ;

    et vous lui rendez par là, et très discrètement, un magnifique hommage :

    elle qui fut tout à la fois « joyeuse _ revoilà donc l’élément décisif ! _, scrupuleuse et songeuse« , dites-vous d’elle (et c’est presque la fin du récit de « L’Exposition« , à la page 156)…
    …
    en confrontant, donc, l’histoire de votre mère

    _ mais aussi celle d’une Isabelle Huppert ou d’une Marilyn Monroe, face à l’exposition à la photo _

    avec celle de la Castiglione ;

    que constitue cette « Exposition » de 157 pages parue chez POL… :
    et dont témoigne la réception (heureuse !) par les lecteurs (et ce prix Lavinal)…

    …

    Voici donc cet article (du 11 novembre 2008) sur l’analyse de Michaël Foessel de « La Privation de l’intime » : « la pulvérisation maintenant de l’intime : une menace envers la réalité de la démocratie« …
    …
    Bien à vous,
    et en osant espérer n’être pas trop importun par cette prolixité chronophage
    (de gascon :

    je suis aussi cousin avec Adolfo Bioy Casares ; ma mère _ qui a 91 ans _ est née Bioy ; d’une vieille famille béarnaise d’Oloron…)
    …
    Titus Curiosus

    …

    Ps :
    j’ai adoré, sur le rapport avec sa mère, le livre d’Elisabetta Rasy, « Entre nous » (« Tra noi due« , en italien).
    Et Elisabetta Rasy est devenue une amie.
    …
    En 2004-2005 et 2005-2006, j’ai fait travailler les élèves de mon atelier littéraire et photographique « Habiter en poète » sur le regard sur Rome d’Elisabetta Rasy dans ce roman (mâtiné d’autobiographie), « Entre nous » ;
    qui est un « tombeau » à la mère ; de même que son roman « Pausilippe » était un tombeau au père : les deux sont parus en traduction française aux Éditions du Seuil…

    …

    L’enjeu de notre atelier (avec le photographe bordelais Alain Béguerie) étant d’aller en huit jours à Rome tenter de « saisir » et « restituer » par l’activité photographique (« inspirée » et persévérante ; ainsi que chanceuse…) le regard sur sa ville d’un grand écrivain contemporain…
    …
    En 2002-2003 et 2003-2004, nous avons accompli le même « travail » (merveilleux !) avec _ et dans _ la Lisbonne d’Antonio Antunes en son « Traité des passions de l’âme« .
    Mais je n’irai pas jusqu’à dire que j’entretiens les mêmes rapports amicaux avec Antonio Lobo Antunes qu’avec Elisabetta : même si chacun d’eux a bien voulu échanger avec nous durant presque deux heures…
    …
    Alors, je me demandai :
    comment interpréter vos dernières pages, après l’échec de l’exposition Castiglione-Musée de C… ?
    Qui prononce, page 153, les paroles (mises en italiques) : « Or, un soir de novembre, peu de temps après la mort de ma mère, je rangeais des photos » ?
    Est-ce votre mère ?..

    Et qui dit  (page 154) :
    « Certains jours, je suis comme cette vieille qui pleure assise devant les photos qu’elle fait glisser sur la toile cirée avec des gestes trop grands » ;
    en présence de
    « l’infirmière« 
    (?) qui commente « cette manie qu’ont les vieux _ pas tous _ de pleurer dès qu’ils se souviennent« , « en rangeant les photos« ,
    si ce n’est vous-même, cette fois :

    « je suis comme cette vieille femme, je regarde les visages de ceux qui ont disparu,
    je continue à faire glisser les images,
    j’arpente le couloir
    _ de la vie de chacun ? _ lente, penchée, misérable« …
    …
    En 2006, j’ai perdu mon père, né le 11 mars 1914

    (en une cité au pied des Carpates, chef-lieu d’arrondisement du Bolechow du grand-oncle Shmiel Jäger de Daniel Mendelsohn, qui le fait revivre dans « Les Disparus« ) ;

    homme particulièrement silencieux, avec lequel j’ai toujours eu des rapports assez peu faciles.
    Il est mort après 6 mois d’Alzheimer en une maison de retraite à 5oo mètres de chez nous ; plus mutique que jamais.

    …

    Et depuis je suis dans un travail de deuil qui me fait, comme vous, « rebattre les cartes« …
    …
    Votre pudeur (de fille de votre mère), dans cette « Exposition« , est magnifique.
    …
    Outre les livres de Mendelsohn,
    je vous recommande, donc, aussi, ces deux livres d’Elisabetta Rasy : « Entre nous » et « Pausilippe » : les photos aussi y sont présentes, et importantes.

    …

    Quant à moi, je ne prends personnellement jamais de photos _ je laisse faire mes trois filles…
    Et je suis ami avec des photographes : Alain Béguerie ; Bernard Plossu.

    …

    Cf mon article, encore : « Attraverso Milano : le carton d’invitation alla mostra »
    …

    …

    « L’Exposition » de Nathalie Léger : un très grand livre, dense et léger (= intense, précis, et sans pathos), de 157 pages ;

    comme l’a bien souligné Jean-Michel Cazes au village de Bages, lors de la cérémonie solennelle d’intronisation (« Nathalie Léger à la lumière du Médoc« ) de Nathalie Léger et Jean-Paul Hirsch au sein de la joyeuse et sérieuse Commanderie du « Bontemps, Médoc, Graves, Sauternes et Barsac« …

    …

    Titus Curiosus, ce 14 juin 2009

  • une merveille de délicatesse et profondeur musicale : les oeuvres pour flûte et musette (de Philidor, Hotteterre, Boismortier…) du CD « Le Berger poète », par (et sous la direction de) François Lazarevitch

    A écouter avec ravissement les Couperin _ Louis et François _, Charpentier et Rameau,

    et tout particulièrement dans une récente rafale de CDs étonnamment vivants et magnifiquement justes, tant de rendu de l’esprit que de soin de l’interprétation, par une nouvelle excellente (et extrêmement réjouissante, donc) génération de « baroqueux« 

    …

    _ cf mes articles de musique des 9 et 13 mai : « Trois nouvelles merveilles musicales, encore, de “style français”, en CD : des oeuvres de Gottlieb Muffat, Jean-Philippe Rameau et Gabriel Fauré »

    et « quand les musiciens aiment passionnément la musique : le cas de l’oeuvre de Rameau » ;

    …

    mais aussi, un peu plus lointainement ceux _ puisse l’énumération n’être pas trop décourageante !!! _ des 7 novembre 2008 : « Retour aux fondamentaux en musique : percevoir l’oeuvre du temps aussi dans l’oeuvrer de l’artiste » (sur les « Pièces de clavecin » de François Couperin et Jean-Philippe Rameau) ;

    26 décembre 2008 : « Un bouquet festif de musiques : de Ravel, Dall’Abaco, etc… » (et Berlioz, et Carl-Philipp-Emanuel Bach, etc…) ;

    12 janvier 2009 : « une merveilleuse “entrée” à la musique de goût français : un CD de “Sonates” de Jean-Marie Leclair, avec le violon de John Holloway » ;

    28 janvier 2009 : « Le charme intense de la musique de style français (suite) : avec des oeuvres de Marc-Antoine Charpentier et Georg-Philip Telemann » ;

    30 janvier 2009 : « Douceur (de la musique) française _ ou pas » (en comparant des œuvres de Carlo Graziani _ premier violoncelle dans l’orchestre de La Pouplinièire de 1747 à 1762 _ et Francesco-Maria Veracini) ;

    2 février 2009 : « Le “sublime” de Marc-Antoine Charpentier + la question du “déni à la musique”, en France » ;

    25 février 2009 : « La grâce (et l’intelligence) “Jaroussky” en un merveilleux récital de “Mélodies françaises”, de Jules Massenet à Reynaldo Hahn _ un hymne à la civilisation de la civilité » ;

    10 mars 2009 : « la poétique musicale du rêve des “Jardins sous la pluie”, voire “La Mer”, de Claude Debussy, sous le regard aigu de Jean-Yves Tadié » ;

    21 mars 2009 : « Musique et peinture en vrac _ partager enthousiasmes et passions, dans la nécessité et l’urgence d’une inspiration » (à propos de Rameau, Enescu, Martinů et Fasch : dans des oeuvres, toutes, d’esprit français !) ;

    11 avril 2009 : « “Vive Rameau !” : le “feu” du génie de Rameau en un jubilatoire CD Rameau (”Zoroastre” et “Zaïs”) par Ausonia et Frédérick Haas » ;

    et encore du 18 avril : « Du sublime dans la musique baroque française : le merveilleux “vivier” Marc-Antoine Charpentier…« … _,

    …

    j’aurais pu penser que j’avais « cueilli » la « crème » du meilleur du « Baroque français« …

    …

    Et pourtant je viens de tomber sous le charme intensément fruité, très puissant en même temps qu’infiniment doux et souple

    (et d’une simplissime « évidence » musicale ! bravo !!!),

    d’un CD titré « Le Berger poète » (CD Alpha 148 : « Suites et Sonates pour flûte & musette« ), par Les Musiciens de Saint-Julien, que dirige, de la flûte traversière et de la musette, le très talentueux et merveilleusement inspiré François Lazarevitch ;

    …

    l’article qui vient

    venant comme prendre une place de choix au sein de cette série d’articles sur de très beaux CDs de musique de « goût », plus encore que de « style« , si je puis dire, « français« …

    …

    Et avant que de citer quelques extraits du très remarquablement éloquent « argumentaire » que donne, en avant de chacun des disques des « Musiciens de Saint-Julien« , son ensemble, François Lazarevitch

    _ qui n’a rien d’un vulgaire « musiqueur » distributeur de tonneaux de musique comme d’autres de bière : au baril et à l’hectolitre… _,

    …

    il me faut dire d’abord la qualité du plaisir à écouter un programme aussi magnifiquement « choisi » que parfaitement élégamment, et avec « vie« , « donné«  par les interprètes-instrumentistes des « Musiciens de Saint-Julien« , entourant et donnant la répartie à François Lazarevitch à la flûte traversière et à la musette

    …

    _ le « portail » du CD Alpha 148 donnant à bien contempler (à loisir !) en gros-plan le somptueux « détail » de la musette du « Portrait du Président Gaspard de Gueidan (1688 – 1767) en joueur de musette« , de 1735, un somptueux lui-même tableau du merveilleux Hyacinthe Rigaud

    (1659 – 1743 _ un peintre  véritablement majeur du « premier XVIIIème siècle« … : une exposition « Hyacinthe Rigaud intime » va se tenir très prochainement au musée des Beaux-Arts Hyacinthe Rigaud de Perpignan, du 23 juin au 30 septembre 2009),

    visible (j’ai pu l’y contempler l’été dernier) au spendide Musée Granet d’Aix-en-Provence,

    qu’analyse, avec son brio de « feu d’artifices » coutumier, mon ami de Québec Denis Grenier _,

    …

    et interprètes-instrumentistes que je veux citer :

    Alexis Kossenko et Philippe Allain-Dupré (ami lui aussi) à la flûte traversière, tous deux ; Matthias Loibner, à la vielle à roue ; Lucas Guimaraes Peres, à la basse de viole ; André Henrich, au théorbe, au luth et à la guitare ; et Stéphane Fuget au clavecin.

    …

    On peut assez rarement écouter une musique aussi parfaitement vivante et « vraie« , je veux dire aussi poétiquement juste et tendre, en la moindre des nuances d’un phrasé aussi délicatement fin et lumineux des musiciens.

    …

    Pour (un peu) entrer en la compréhension du « secret » de pareille réussite,

    et avant que Jean-Christophe Maillard, le maître bien connu de la musette (auprès duquel François Lazarevitch a appris cet instrument), ne détaille très compétamment le programme du concert si royalement « choisi » de ce si heureux enregistrement, aux pages 16 à 23 du livret du CD,

    …

    voici quelques extraits bien éloquents de l’argumentaire vif et rapide (en à peine deux pages du livret) de François Lazarevitch,

    sous le titre « Le Berger poète« .

    …

    D’abord, autour des répertoires de la flûte traversière et de la musette

    _ « instruments au rayonnement extraordinaire tout au long de la première moitié du XVIIIème siècle« , dit d’entrée François Lazarevitch en sa présentation, page 12 _

    sous la Régence et le premier Louis XV

    (= entre 1715 et 1740 :

    Louis XV n’a pas encore vraiment entamé, alors, la « ronde« , éclatante, à la Cour de ses brillantes maîtresses ; des sœurs de Mailly-Nesles, la première à paraître officiellement en cet « office« , fut l’aînée, Louise-Julie, comtesse de Mailly, en 1737, seulement… ; la Pompadour n’apparaissant, elle, Jeanne Bécu, qu’en 1745 seulement…),

    …

    ce programme du « Berger poète » « n’évoque en rien l’univers pastoral » effectif (champêtre)… :

    …

    « ainsi même la sonate pour musette extraite du fameux « Pastor Fido » publié par Nicolas Chédeville sous le nom _ usurpé ! _ d’Antonio Vivaldi est intrinsèquement une admirable pièce de virtuosité _ très éloignée du « champêtre » rural !.. _ dans le plus pur style d’une « sonata da chiesa » pour violon« , page 12 toujours…

    …

    C’est que ces instruments « sont attachés » tout symboliquement « à l’image«  _ « de cour« , héritée, via « L’Astrée » d’Honoré d’Urfé et les cours (ainsi qu’« Académies« …) italiennes (ultra raffinées) de la Renaissance, des Grecs et des Romains de l’Antiquité… _ du berger aussi ancienne qu’indélébile.

    …

    Avec cette symbolique forte, importante et particulièrement touchante qui s’attache alors à l’image du berger : ne craignant ni l’isolement ni le silence, la tête tournée vers le ciel, le berger médite sur les beautés de la nature dont il est partie intégrante. Par ses relations privilégiées avec la Nature, sa vie entière avec le mystère de la Création n’est que poésie. Toujours marchant, il est un homme libre, guidant son troupeau en huchant« …

    …

    Cf aussi le fait que « dans la tradition chrétienne, David est un berger ; et Jésus, le Bon Pasteur, né dans une étable, entouré de bergers, est la lumière et le guide de son troupeau« …

    …

    D’autre part, « la musique de Jacques Hotteterre et de ses contemporains est essentiellement française dans l’esprit :

    le rondeau de la « sarabande«  de Pierre Danican Philidor,

    « Le Rossignol en amour » de François Couperin,

    tout comme le « menuet«  ou la « gavotte«  de Jacques Hotteterre

    …des harmonies toujours en suspension,

    des mélodies simples et suaves, finement ornées,

    dont l’épanchement ne va jamais sans retenue.

    …

    Semblant ne vouloir jamais s’imposer _ mais seulement aimablement se proposer… _,

    cette musique _ confie avec beaucoup d’émotion François Lazarevitch page 13 _ me touche délicatement et profondément _ oui ! ces deux caractères sont proprement essentiels ! _,

    comme j’espère qu’elle touchera l’auditeur _ oui, tout autant, à la suite des interprètes !

    …
    Et le chef d’assurer, page 13 du livret :

    « Enfin, le « Berger poète«  symbolise ce que je cherche en musique :

    …

    tenter toujours de tourner le dos à l’effet _ vide _,

    et trouver la vérité simple _ elle est à conquérir _ du son qui n’a pas besoin de se grimer,

    le franc-parler et le naturel de l’articulation _ du phrasé musical _,

    la conscience de la hiérarchie subtile _ à l’infini ; certes _ des notes permettant une clarté de discours et une ornementation improvisée _ libre et vraie ! _ qui fasse sens

    _ le principal est dit ici…

    …

    Une liberté fondée sur une conscience du tempo qu’il faut aiguiser _ oui, au doux fil du tranchant de la « lame«  de chaque instrument… _  jour après jour.

    …

    Chercher ce que peut être « le vray poids »

    _ l’expression est empruntée au grand Georg Muffat, en sa « Préface » au « Florilegium II » de 1698 : « Premières Observations sur la manière de jouer les airs de Ballets à la Française« … _

    de chaque temps musical ;

    et essayer de comprendre toujours mieux _ l’impossible « miracle«  de la « balance« … _ où donner de la liberté et où être ferme »…

    …
    Le livret du même François Lazarevitch à son précédent CD « A l’Ombre d’un ormeau _ brunettes  & contredanses« , des Musiciens de Saint-Julien, CD Alpha 115,

    précise lumineusement ces données et clés d’interprétation d’une musique si délicatement raffinée et tellement poétiquement touchante, dans le si parfait « naturel«  de sa si claire « simplicité«  :

    …
    « Il n’y a nulle si bonne et désirable finesse

    que la simplicité« ,

    reprend-il, page 14 de ce livret-là, de François de Sales.

    …

    Avec ce commentaire-ci, assez éclairant :

    « La simplicité n’est pas la facilité, loin de là _ on veut bien le croire, d’expert ! _ ;

    et ce naturel qui lui est attaché demande un profond et patient travail«  _ délicatement tenu bien discret, avec la plus exquise politesse, de l’évidence de l’auditeur…

    …

    Et « une part importante du paysage musical français du XVIIIème siècle » _ en effet _, « jusqu’ici », « n’a que très peu retenu l’attention.

    …

    C’est qu’il est fragile et discret !

    En lui, pas de tours de force, pas de paillettes, pas d’éclat _ qui époustoufle et tétanise.

    Juste _ et voici l’essentiel ! _ un peu de charme, de la légèreté et de la naïveté _ toute de douceur _ ;

    l’esprit français de toujours, en somme« , page 14 : c’est magnifiquement résumé là !

    …

    Vient alors une excellente explication des sources vives de ce travail :

    « la chanson et la danse _ jamais très loin de la musique française, en effet _ ont en commun de ne pouvoir tolérer le complexe, le « travaillé »…

    Leur fonction même impose _ certes ! _ la simplicité.

    Mais si leur difficulté est invisible, elle est surtout bien réelle ;

    et c’est pour cela que ces mélodies _ objet propre de ce CD Alpha 115 « A l’Ombre d’un ormeau _ brunettes  & contredanses » !.. _ ont aussi été un important vecteur pédagogique dans la formation _ même _ du goût musical« , toujours page 14.

    …

    « Les petits airs sont le lieu privilégié _ précise, alors, d’expert, François Lazarevitch _ pour l’assimilation _ pédagogique musicale _ de l’articulation et du langage des petites notes d’agrément et des doubles élaborés » _ « le double est une variation du couplet d’un air ; cette pratique étant une part essentielle de l’art du goût du chant des XVII & XVIIIémes siècles« , vient préciser alors une note de bas de page…

    …

    « Quant aux danses, aucun précepte, aucune recette ne résumera jamais _ certes : le travail est infini… _ ce qui permet de créer l’impression _ décisive _ de mouvement ;

    comment « marquer (…) si bien les mouvemens de la danse (…) qu’on se sent comme inspirer même malgré soy l’envie _ aux autres _ de danser »… _ indiquait ce même Georg Muffat toujours en sa même importante « Préface » au « Florilegium II » de 1698 : « Premières Observations sur la manière de jouer les airs de Ballets à la Française« …

    …

    C’est en vivant le bal _ oui ! _ et en recherchant cette indicible sensation de communion dans le mouvement avec les danseurs _ oui… _ que l’on y parvient peu à peu« , indique, avec force encouragement, François Lazarevitch, page 15.

    …
    « D’un côté, la beauté de la danse repose _ oui _ sur la cadence, liée à la rigueur absolue _ certes _ du tempo ;

    et de l’autre, le charme des petits airs dépend de la liberté prise souplement _ un terme décisivement crucial _ avec la mesure.

    …

    Et cette rigueur et cette souplesse sont les deux axes _ oxymoriquement conjoints ! _ qui mènent à la maîtrise _ non purement technique seulement : jamais simplement « carrément«  mécanique _ du temps et du phrasé, travail de toute une vie ».., commente ô combien justement ! François Lazarevitch, page 15.

    …
    De cette musique :

    il s’agit de « dépasser le graphique (des notations si « bizarres » _ à la première lecture, au premier « déchiffrage« , de la partition… _) et de tenter de lui donner sens _ vivant ! et vrai ! _ afin de le rendre compréhensible et intéressant _ et même bien davantage : délectable ! _ tant pour l’exécutant que pour l’auditeur », page 15.

    …
    « Depuis lors
    _ il s’agit des commencements de sa formation musicale auprès d’un de ses premiers « maîtres«  de musique : Daniel Brebbia (avec Pierre Boragno ; et Philippe Allain-Dupré ; et Jean-Christophe Maillard ; et d’autres encore…) _,

    ce répertoire n’a jamais quitté mon esprit ;

    …

    et j’aimerais toujours me laisser toucher _ sans ankylose _ par le doux esprit de sa poésie

    et la beauté sobre de ses mélodies,

    …

    antidote aux violences contemporaines », ajoutait encore François Lazarevitch ;

    …

    qui concluait alors :

    « Le travail est là ;

    alors continuons…« 

    …

    En effet… 

    …

    Un disque merveilleux de grâce et poésie musicales

    que ce CD « Le Berger poète : Suites et Sonates pour flûte & musette« , par François Lazarevitch et Les Musiciens de Saint-Julien,

    le CD Alpha 148, à paraître très prochainement…

    …

    Titus Curiosus, le 21 mai 2009