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  • Un point sur une enquête de micro-histoire sur un commandant de GTE dans les Basses-Pyrénées de novembre 1940 à juillet 1943

    Voici un point-synthèse, j’espère significatif,

    sur un élément précis des recherches de micro-histoire que je mène depuis deux ans
    sur le parcours de mon père, du 5 juin 1942 au 30 septembre 1944
    _ dates de son départ de, et de son retour à Bordeaux, où il résidait _
    en zone dite, un moment, « non-occupée »,
    après son passage illégal de la ligne de démarcation _ à Hagetmau _, ce 5 juin-là…
    …
    Mon père, venu en 1932 de Galicie polonaise _ Stanislawow _  en France, afin d’y faire ses études de médecine,
    était, ces années 1941-42, assistant en ORL du Professeur Georges Portmann à la Faculté de Médecine de Bordeaux ;
    et le 20 septembre 1939 il s’était engagé dans les régiments polonais au service de la France.
    …
    Cf mes articles du 31 juillet et du 27 septembre 2014 :
    et
    …
    …
    Pour ce nouveau point-synthèse, ce jour, sur le parcours de mon père,
    et qui concerne précisément ici le commandant des 182e, puis 526e GTE (= Groupe de Travailleurs Etrangers), Marcel Brenot
    _ c’est lui, Marcel Brenot, ce « commandant de GTE dans les Basses-Pyrénées de novembre 1940 à juillet 1943«  du titre de cet article… _,
    dont mon père a probablement croisé _ sinon physiquement, au moins administrativement : nous allons le voir… _ la route,
    …
    ne serait-ce que parce que,
    d’abord,
    le nom de Marcel Brenot figure imprimé sur l’en-tête du tout premier « contrat agricole » de complaisance qui a ex-filtré mon père du camp de Gurs, en date de 26 août 1943
    _ certes Marcel Brenot avait quitté Oloron et le Béarn au début du mois de juillet 1943 : pour Vichy, puis Orléans, où il venait d’être nommé Commandant régional des GMR (Groupes Mobiles de Réserve) ;
    cependant, fin novembre 1942, Marcel Brenot (qui avait quitté le camp de Gurs au cours du mois d’avril 1942) signait avec René Gruel, devenu le chef du camp de Gurs, un contrat (valable pour le seul mois de décembre 1942) mettant administrativement à la disposition du 526e GTE départemental des Basses-Pyrénées que dirigeait alors Marcel Brenot, un groupe d’« hébergés«  détenus dans le camp de Gurs, afin que ceux-ci aident le service du camp de Gurs, et bénéficient ainsi, ne serait-ce que durant ce seul mois, des droits dont disposaient les TE, et dont ne bénéficiaient pas les détenus « hébergés«  :
    c’est donc que Marcel Brenot, même en se trouvant à Oloron, continuait à entretenir des liens suffisamment étroits avec le camp de Gurs, son administration, comme ses détenus… _ ;
    …
    et aussi, et surtout,
    parce qu’une lettre de Pierre Klingebiel d’avril 1945 donne très clairement à entendre
    que c’est ce même Marcel Brenot,
    …
    qui avait déjà accordé à Pierre Klingebiel _ qui les lui avaient sollicités _, plusieurs « contrats agricoles » _ mais mon père, lui, se trouvait alors à Bordeaux, quitté par lui seulement le 5 juin 1942, sur le conseil pressant de Georges Portmann, l’avertissant qu’il figurait sur les listes de la Gestapo bordelaise… _ ex-filtrant, et à plusieurs reprises, du camp de Gurs _ et aussi du 182e GTE du camp de Gurs : quand Marcel Brenot dirigeait ce 182e GTE du camp de Gurs : à partir de novembre 1940, et jusqu’en avril 1942 _, plusieurs membres de la famille (de républicains espagnols, et protestants) Maso, à la demande du protestant actif qu’était, à Oloron, Pierre Klingebiel ;
    …
    que c’est ce même Marcel Brenot, donc,
    qui, _ et cela de son initiative, cette fois _ avait sollicité Pierre Klingebiel,
    qu’il connaissait donc bien, pour lui avoir plusieurs fois rendu le service d’ex-filtrer du camp de Gurs des républicains protestants espagnols amis, qui y étaient enfermés ;
    …
    afin, grâce à un « contrat agricole »,
    mais de pure complaisance, cette fois,
    de faire sortir mon père du camp de Gurs (et du 182e GTE dans lequel il officiait en tant que médecin et secrétaire-traducteur)
    et de mettre ainsi ses compétences médicales, à disposition, cette fois,
    des TE dispersés _ et non plus confinés dans un camp tel que celui de Gurs _ du 526e GTE d’Oloron,
    …
    en même temps que cela pouvait mettre, un peu mieux, mon père à l’abri de mesures genre « Organisation Todt » :
    …
    « pour ne pas recevoir d’ordres type STO » _ la loi instituant le STO date du 16 février 1943 _,
    si je reprends l’expression de Pierre Klingebiel dans sa lettre du 17 avril 1945 à « M. le Directeur de la Régie Dépenses-Recettes des Groupements de TE« , 21 rue de Berri, Paris, 8e,
    en réponse à une demande administrative de paiement d’impayés concernant ces « contrats agricoles » de TE de mon père,
    reçue par Pierre Klingebiel ce même 17 avril 1945
    _ soit bien longtemps après la fin du régime de Vichy, ainsi que le retour, le 30 septembre 1944, de mon père chez mes grands-parents maternels et sa fiancée, à Bordeaux ;
    mais il faut en même temps noter que ce ne sera « finalement (…) que le 2 novembre 1945«  que « le général de Gaulle signe(ra) une ordonnance qui annule(ra) toute la législation de Vichy  concernant les GTE« ,
    ainsi que le signale page 366 de sa thèse Camps de travail sous Vichy l’excellent Peter Gaida… _
    …
    …
    je reproduits ici certains échanges récents _ hier 21 avril _ de courriels ;
    et cela, en réponse et en réaction à la réception de nouveaux documents concernant Marcel Brenot (1893-1986),
    que venait de m’adresser Bruno Le Marcis, l’époux de la petite-fille de ce dernier.
    …
    …
    C’est via l’entremise de Claude Laharie,
    que m’a contacté, le 2 février dernier _ 2015 _, Bruno Le Marcis,
    à la recherche d’éléments pouvant l’aider à déchiffrer-comprendre le parcours (de toute une vie, mais ici au camp de Gurs et à Oloron) du grand-père, Marcel Brenot, de son épouse,
    suite au décès récent (à l’âge de 90 ans) de la mère de cette dernière,
    qui était une des deux filles de Marcel Brenot ;
    …
    Claude Laharie connaissant la recherche que je mène depuis deux ans à propos de divers commandants de GTE des Basses-Pyrénées _ dont ceux du 182e GTE du camp de Gurs, et du 526e GTE d’Izeste – Louvie-Juzon, puis Oloron _
    apparaissant sur les documents d’archives concernant mon père : Marcel Brenot, Philippe Grandclément, E. Delluc…
    …
    …
    Et depuis ce 2 février dernier, c’est ainsi une très riche correspondance, dense et extrêmement fertile (et à rebondissements passionnants !) ,
    que Bruno Le Marcis et moi-même entretenons, 
    à partir, et au fur et à mesure, des documents qu’il découvre et déchiffre
    dans les archives parfaitement conservées du grand-père _ Marcel Brenot (17-7-1893 – 1-1-1986), donc _ de son épouse ;
    …
    archives fournissant autant d’indices à apprendre à interpréter pour faire progresser la recherche,
    concernant tant son parent Marcel Brenot
    que mon père,
    lors de leur séjour à tous deux en Béarn sous l’Occupation…
    …
    Et cela alors que je ne sais toujours pas, à ce jour, si Marcel Brenot et mon père
    se sont physiquement rencontrés, au camp de Gurs,
    ou à Oloron…
    …
    Mais bien des personnes ont pu servir d’intermédiaires à cette connexion :
    …
    mon père avait reçu, au camp de Gurs, des mains du pasteur Cadier, un livre dont celui-ci est l’auteur,
    et que mon père avait recouvert d’une feuille,
    sur laquelle sont inscrits _ d’une écriture qui n’est pas celle de mon père _ son titre et son auteur ;
    …
    et dont le verso _ je ne m’en suis pas aperçu tout de suite ! _ est rien moins qu’un formulaire vierge
    de demande d’inscription au statut de TE !!!
    …
    Et parmi les gardiens du camp de Gurs,
    il y avait notamment Henri Duchemin (Oloron, 22-3-1918 – Roquiague, 14-8-1944),
    protestant actif et résistant _ membre de l’Armée Secrète et du Corps-Franc Pommiès,  Henri Duchemin fut assassiné à Roquiague par les Allemands dans une ferme où il se remettait de blessures reçues quatre jours plus tôt à Mauléon-Licharre lors d’une action de Résistance _ ;
    …
    et je remarque que dans son dossier de résistant, mon père indique qu’il s’est engagé dans la Résistance dès le mois de juillet 1942,
    soit dès le premier mois de sa présence comme TE au camp de Gurs.
    …
    Et Henri Duchemin a pour frère Laurent Duchemin _ chauffeur de l’ingénieur des Ponts et Chaussées Elie Larribeau, dont dépend aussi le camp de Gurs ; au camp de Gurs, Arlette Dachary est secrétaire des Ponts et Chaussées _,
    protestant très actif, lui aussi, à Oloron,
    et très proche, ainsi que son épouse Anna, de la famille Klingebiel.
    ….
    Et les Duchemin, Anna et Laurent,
    vont devenir,
    avec les Klingebiel, Pierre et Elsie,
    et les Castille, Léonie et Joseph _ chez lesquels mon père va loger à Oloron, 40 rue des Oustalots ;
    Léonie Castille a pour sœur Marthe Lartigue (dont le fils Jacques, né en 1934, se souvient fort bien de mon père l’ayant soigné chez sa tante Léonie) ;
    et les sœurs Léonie Castille et Marthe Lartigue, nées Brun, ont pour cousine germaine Alexandrine Bonnemason, née Brun elle aussi,
    l’épouse décédée de Jean Bonnemason, collègue et ami de Pierre Klingebiel, le dirigeant de l’Armée Secrète à Oloron ;
    lequel Jean Bonnemason témoignera de l’engagement dans la Résistance de mon père… _,
    les amis et protecteurs de mon père à Oloron.
    …
    Fin de l’incise ;
    et retour aux connexions plus que jamais à déchiffrer entre mon père et Marcel Brenot,
    et d’autres commandants de GTE… 
    …
    …
    …
    D’où ce courriel de témoignage faisant un point-synthèse de ma recherche
    aux historiens Peter Gaida et Denis Peschanski :
    …
    …
    De: Titus Curiosus
    Objet: Documents issus des archives de Marcel Brenot, (commandant des GTE 182, du camp de Gurs, et 526, d’Oloron, puis commandant régional des GMR d’Orléans)
    Date: 21 avril 2015 12:05:38 UTC+2
    Cc: Peschanski Denis
    À: Peter Gaida
    …
    …

    Messieurs,

    …

    poursuivant mes recherches sur le parcours de mon père, le Dr Benedykt Lippa, sous l’Occupation,

    et convaincu du rôle majeur qu’y ont joué divers commandants (et autres personnels) des GTE successifs auxquels a eu à faire mon père,

    au camp de Gurs (182e GTE), à Oloron (526e GTE), à Beaupuy (561e GTE), à Toulouse-rue de Belfort (562e GTE) et à Jurançon (à nouveau le 526e GTE départemental des Basses-Pyrénées et Landes non-occupées),

     …
    je vous adresse copie du courriel que je viens d’adresser à Bruno Le Marcis,
    qui explore les très riches archives du grand-père de son épouse : Marcel Brenot (17 juillet 1893 – 1er janvier 1986),
    qui commanda le 182e GTE du camp de Gurs d’avril 1940 à avril 1942,
    puis le 526e GTE, d’abord d’Izeste – Louvie-Juzon, puis d’Oloron (à partir du 6 novembre 1942), d’avril 1942 à juillet 1943,
    comme l’attestent ses mémoires de défense, rédigés fin 1944.
     …
    C’est très probablement Marcel Brenot qui, avant son départ d’Oloron _ pour Vichy _ au mois de juillet 1943, a proposé à Pierre Klingebiel,
    professeur de philosophie au collège d’Oloron, militant protestant, et ami et collègue du résistant (Armée Secrète) d’Oloron Jean Bonnemason,
    d’accepter d’assumer les charges d’un « contrat agricole » de complaisance en faveur de mon père,
    afin, à la fois, de faire sortir celui-ci du camp de Gurs _ où il faisait partie des TE du 182e GTE de ce camp _,
    ainsi que, de faire bénéficier
    tant de ses compétences médicales (mon père avait été l’assistant en ORL à la Faculté de Médecine de Bordeaux, du Professeur Georges Portmann),
    que de ses compétences linguistiques (mon père parlait polonais, russe, allemand et espagnol) et de secrétariat,
    les TE du 526e GTE d’Oloron,
     …
    tout en cherchant à éloigner _ un peu _ mon père de menaces type « Organisation Todt »,
    voire Wehrmacht (la Galicie _ Stanislawow _ d’où venait mon père étant devenue allemande lors de la rupture du pacte Molotov-Ribentropp, le 22 juin 1941),
    comme l’indique précisément une lettre rédigée au mois d’avril 1945 par Pierre Klingebiel, et conservée dans ses archives privées.
    …
    …
    Je sais désormais que l’adjoint au chef du 526e GTE d’Oloron, puis Jurançon,
    dont je lisais la signature à l’encre verte sur les documents du 526e GTE concernant mon père,
    les 25 août 1943, 26 août 1943, (3 fois), 16 septembre 1943 et 21 juillet 1944,
    comme quelque chose comme « Gourmençon »,
    s’appelait en fait Joseph de Goussencourt
    _ dont la famille (à Saint-Eman, tout à côté d’Illiers-Combray) a servi de modèle
    rien moins qu’aux Guermantes de Proust !!!!
     …
    Mais jusqu’ici, je n’ai rien découvert sur le parcours après la guerre de ce Joseph de Goussencourt
    (né le 9 mai 1896, à Saint-Eman,
    marié en 1928, avec Henriette Gros de Perrodil, née le 23 janvier 1896 et décédée en 1931 ; ils ont eu 2 enfants ;
    et remarié le 27 janvier 1938 ; ils ont eu un enfant).
     …
    C’est ce même Joseph de Goussencourt qui, le 21 juillet 1944,
    quand mon père, revenu de Toulouse (et des 561e et 562e GTE de Beaupuy et Toulouse – rue de Belfort),
    s’est rendu à la Villa Montréal à Jurançon, siège du 526e GTE départemental des Basses-Pyrénées,
    lui a procuré _ à la demande expresse de mon père : le régime de Vichy vacillait fortement, au fur et à mesure de l’avancée des Alliés en Normandie et Bretagne ; et des bombardements alliés, aussi, dans le Sud-Ouest … _ un nouveau « contrat agricole » de complaisance,
    adressé à nouveau, cette fois encore, à Pierre Klingebiel à Oloron _ que mon père désirait rejoindre…
    …
    Le nouveau chef du 526e GTE départemental étant alors E. Delluc,
    qui _ venant des Hautes-Pyrénées : du 525e Groupe Disciplinaire de Travailleurs Etrangers de Bagnères-de-Bigorre _ avait remplacé Philippe Grandclément,
    signataire, avec son adjoint Joseph de Goussencourt,
    des contrats et documents concernant mon père au 526e GTE de la fin août à la mi-décembre 1943…
    …
    Voilà.
    …
    Les archives de Marcel Brenot
    que déchiffre peu à peu Bruno Le Marcis
    sont une mine d’éléments passionnants…
     …
    Titus Curiosus
    …
    …
    P. s. :
    vendredi prochain, 24 avril, je me rends à Navarrenx,
    sur les traces des liens _ et des témoins encore vivants de cette période ! _ entre Marcel Brenot,
    Henriette Verdalle (épouse de Jean Laclau-Barrère _ du 28 mars 1924 au 22 avril 1940 _, puis de Frédéric-François Wachsner _ à partir du 8 décembre 1945)
    et la famille de Pierre Cassin,
    réfugiée à Navarrenx pendant la guerre.
     …
    Henriette Verdalle (Navarrenx, 21 août 1896 – Mauléon-Licharre, 27 août 1988) est la fille du maire et conseiller général de Navarrenx, Paul Verdalle (Mauléon-Barousse, 19 mars 1860 – Navarrenx, décembre 1949 ou janvier 1950) .
    Et c’est lui, Paul Verdalle, qui a donné l’autorisation de construire sur les territoires de Dognen, Préchacq-Josbaig et Gurs, le camp (dit, dès lors, « de Gurs »),
    après le refus qu’avait opposé au député-maire d’Oloron, Jean Mendiondou,
    le maire d’Ogeu-les-Bains, le chanoine Arthur Biers, d’installer sur sa commune d’Ogeu ce camp d’ » accueil » des Républicains espagnols
    vaincus par les franquistes, lors de leur Retirada…
     …
    Pierre Cassin (Paris, 9 août 1910 – Paris, 26 juillet 2000), avocat à Paris,
    est le fils de Raphaël David Cassin (Nice, 7 juin 1875 – Saint-Maurice, 22 avril 1936), avocat à Paris lui aussi
    _ niçois de naissance, celui-ci se trouve à Paris dès 1901, domicilié 5 rue Racine, dans le quartier latin _ ;
    et le petit-fils de Gratien Cassin (Nice, 17 janvier 1843 – Nice, 26 mai 1881) et de son épouse Léontine Cassin (Nice, 24 décembre 1850 – Nice, 12 octobre 1918) ;
    cette dernière étant la sœur aînée d’Azaria Henri Cassin ((Nice, 8 mai 1860 – Nice, 13 mai 1959),
    père de René Cassin (Bayonne, 5 octobre 1887 – Paris, 20 février 1976)…
    …
    Et David Raphaël Cassin (né en 1875) fut le mentor, à Paris, de son cousin René Cassin (né en 1887), au moment des études de Droit de ce dernier dans la capitale.
    …
    Et au moment de la débâcle du printemps 1940,
    René Cassin avait proposé à son cousin Pierre Cassin _ et à sa famille _ de partir avec lui _ et son épouse _ pour l’Angleterre…
    …
    René Cassin et son épouse purent s’embarquer à Saint-Jean-de-Luz, sur un bateau polonais, le 20 juin 1940, et gagner Londres le 28 juin suivant ; René Cassin se rendant aussitôt offrir ses services au général de Gaulle.
    …
    Tandis que Pierre Cassin et les siens préférèrent rester en France.
    Ils franchirent la ligne de démarcation à Salies-de-Béarn ; puis décidèrent de demeurer à Navarrenx, où ils avaient trouvé un excellent accueil _ notamment de la part d’Henriette Verdalle : Pierre Cassin allait donner des leçons au fils d’Henriette Verdalle, le jeune André Laclau-Barrère (qui préparait le bac), au Vieux-Logis ; et Henriette Verdalle trouvait une maisonnette (avec un petit jardin potager) un peu à l’écart du bourg de Navarrenx, au lieu-dit « du Bois de Navarrenx« , dans laquelle résideraient les Cassin… _, plutôt que de rejoindre Nice _ berceau de la famille Cassin dès la première moitié du XIXe siècle _, comme ils l’avaient d’abord envisagé.
    …
    Frédéric-François Wachsner (avocat berlinois et juif antinazi), lui, était TE au 182e GTE du camp de Gurs ;
    et c’est Marcel Brenot qui lui avait permis de quitter le camp de Gurs afin de servir de précepteur au fils d’Henriette Verdalle, André Laclau Barrère (alors lycéen à Pau, mais malade à ce moment _ il préparait le bac chez lui), au Vieux-Logis, à Navarrenx _ 26 rue du Faubourg.
    …
    Marcel Brenot ainsi que sa famille étaient régulièrement reçus chez Henriette Verdalle, au Vieux-Logis, à Navarrenx,
    comme s’en souvient bien aujourd’hui encore la dernière fille encore vivante de Marcel Brenot.
    …
    Et celle-ci, née, comme André Laclau-Barrère, le fils d’Henriette Verdalle, en 1925 _ André Laclau-Barrère : Cierp, 4 novembre 1925 – Susmiou, 1er mai 2001 _,
    se souvient même que le jeune André ne l’appréciait pas beaucoup…
    …
    Pierre Cassin _ dont se souvient aussi la fille de Marcel Brenot (90 ans maintenant) _, avocat parisien,
    qui habitait avec son épouse Hélène et ses deux enfants, Nelly et Jacques, une petite maison (avec un jardin) à l’écart du faubourg de Navarrenx _ dans le quartier un peu plus excentré dit « du bois de Navarrenx« … _,
    allait aider lui aussi, au Vieux-Logis, le lycéen André Laclau-Barrère à préparer le bac.
    …
    Et le Vieux-Logis de Navarrenx hébergeait encore un certain nombre _ mais oui ! _ de réfugiés…
     … 
    Henriette Verdalle, quant à elle, possédait, en effet, dès avant la guerre une carte d’adhérente à la Ligue contre l’antisémitisme.
    …
    …
    Et il faut noter que Marcel Brenot a maintenu toute sa vie des liens avec Henriette Wachsner-Verdalle…
    Cf ce document que m’a adressé Bruno Le Marcis le 13 avril dernier :
     …
    « Je retrouve à l’instant une carte de visite postée à Hendaye-Plage le 22/12/1978
    et reçue par Marcel Brenot le 26 à PARIS, suite à une erreur d’adresse« .
    …
    « Madame H. WACHSNER-VERDALLE
    Vous adresse ses bons vœux et souhaits les plus sincères pour l’année nouvelle pour vous et vos enfants,
    serait si heureuse de vous revoir,
    garde un si bon, si fidèle souvenir de vous tous.
    J’espère que vous êtes en bonne santé et vous adresse l’expression de toute mon amitié !
    Je vous embrasse affectueusement,
    votre vieille fidèle amie.« 
    …
    …
    Henriette Wachsner-Verdalle avait, ce 22 décembre 1978, 82 ans, et Marcel Brenot, 85…
    …
    …
    Tout cela est passionnant.
    …
    …
    …
    Et voici ma réponse à l’envoi par Bruno Le Marcis de nouveaux documents
    _ issus d’un des « mémoires de défense » de Marcel Brenot, rédigés fin 1944 -début 1945, au moment de sa mise en accusation par une commission d’épuration… _,
    occasion et origine de ce point-synthèse-ci :

    …

    Début du message réexpédié :
    De: Titus Curiosus
    Objet: Marcel Brenot : suite des documents
    Date: 21 avril 2015 10:38:26 UTC+2
    À: Bruno Le Marcis

    …

    Merci de ces nouveaux documents.
     …
    J’en retiens surtout les précisions qu’apportent la lettre de soutien du Commandant H. Peyrelongue,
    et la liste des documents annexes concernant la période de Gurs :
    …
    Gurs
    1 – Lettre Picard Toulouse du 5 11 44
    2 – Copie lette Cdt Peyrelongue du 15 11 44 à M. le Commissaire Ral
    3 – Lettre UGIF du 28 mai 1943. remerciements 526e GTE
    4 – Lettre remerciements Wachsner du 11 9 1942 _ rédigée à Navarrenx, je remarque… _
    5 – Lettre Yahni remerciements du 16 4 43
    6 – Carte Mme Nahoum déclarant patriote du 20 10 44
    7 – Carte lettre Mme Verdalle à Navarrenx à M. le Commissaire Ral
    8 – Copie carte David à M. le Commissaire Ral indiquant sauvés déportation
    9 – Copie lettre Mlle Roux à M. le Commissaire Ral
     …
    Qu’apporte le détail de ces nouveaux documents annexes ?
     
    …
    Les liens entre Marcel Brenot (ainsi que sa famille)
    avec Frédéric François Wachsner (un des TE de Marcel Brenot au 182e GTE du camp de Gurs)
    et Henriette Verdalle (et sa famille : son père, Paul, et son fils André Laclau-Barrère) au Vieux-Logis à Navarrenx
    constituent décidément une pièce importante de notre enquête :
    tout cela à partir des souvenirs, se précisant peu à peu, de votre tante Huguette…
    …
    …
    De mon côté,
    je viens de lire le très riche La Lutte contre le chômage à Vichy _ Henri Maux, le Juste oublié 1939-1944  (aux Éditions Lavauzelle, en 2002 )
    d’Antoinette Maux-Robert,
    fille de Henri Maux ;
    …
    lequel, Henri Maux, en tant que « Commissaire-adjoint à la Lutte contre le Chômage » pour la zone non-occupée, à Vichy,
    chapeautait le Service des GTE,
    que dirigeait, toujours à Vichy, le lieutenant-colonel Tavernier
    _ à propos duquel Peter Gaida dit, page 120 de sa thèse Camps de travail sous Vichy _ Les « Groupes de Travailleurs Etrangers » (GTE) en France et en Afrique du Nord 1940-1944 :
    « les archives restent muettes sur ce personnage »…
     …
    Je vais tâcher de me renseigner si, depuis les travaux d’Antoinette Maux-Robert (2002) et de Peter Gaida (2007),
    on en a appris un peu plus sur ce personnage méconnu de Tavernier…
     …
    Je remarque aussi, au passage, que le livre d’Antoinette Maux-Robert ne cite qu’une seule fois le nom de Lemay _ en une note, page 293 : « CHAN, 72 AJ 2265 et 2266 (Heilmann) : rapport confidentiel de Lemay, chef du GTE n°2, sur le recrutement allemand à Figeac, Muret, Tarbes, juillet-août 1942« … _, qui dirigeait le Groupement n°2 de Toulouse,
    alors que le livre cite plusieurs fois le nom du commandant Rougier, qui dirigeait le Groupement n°1 de Clermont-Ferrand…
    Il est vrai que Clermont-Ferrand était moins éloigné de Vichy que Toulouse,
    même si Henri Maux s’est rendu aussi à Toulouse, ces années-là…
    …
    J’aurais aimé en apprendre un peu plus sur ce M. Lemay, et son rôle à la Direction du Groupement n°2 des GTE de la Région de Toulouse…
    …
    …
    Et voici, maintenant, un très bon résumé de la situation du CLC de Henri Maux, et de sa chronologie, par Denis Peschanski :
     …
    « Dès le 11 octobre 1940, une loi instituait un Commissariat à la Lutte contre le Chômage (CLC),
    auquel furent rattachés les GTE.
    … 
    François Lehideux en était le responsable _ Henri Maux ayant refusé de s’occuper de la zone occupée ! _,
    mais Henri Maux avait la tutelle sur la zone libre, où il fit prévaloir une autre logique que celle _ répressive _ en vigueur ;
    cela lui valut d’être fortement menacé dans son poste et sa mission à l’automne 1941 ;
    puis,
    même s’il fut chargé, le 26 septembre 1942, d’assurer par intérim les fonctions de commissaire _ pour les 2 zones : non-occupée et occupée _,
    d’être remercié ;
    et la structure d’être liquidée le 17 janvier 1943.
    … 
    Il _ Henri Maux _ pouvait s’appuyer sur le « Service des Etrangers »,
    qui entra officiellement en action à partir du 4 juillet 1941.
    Son responsable, Gilbert Lesage, eût un rôle majeur dans le rapprochement familial et dans la politique qui vise à faire basculer les internés des camps vers les GTE,
    avant de mettre sur pied les « Centres d’Accueil Spécialisés ».
    … 
    Au CLC, était attaché un « Service Central des Formations de Travailleurs Etrangers »,
    dirigé par le colonel Tavernier ;
    tandis qu’au moment où fut instituée une « Inspection Générale des Camps », sous la houlette d’André Jean-Faure (en septembre 1941),
    on nomma le commandant Doussaud _ ou Dousseau, comme l’orthographie Peter Gaida, aux pages 121-122 de sa thèse _ comme « Inspecteur des Formations de Travailleurs Etrangers » » _ ou GTE ;
    et ce commandant Dousseau vint en effet au camp de Gurs, au moins en mars 1943… Mais on sait bien peu de choses sur son parcours par la suite…
    …
    …
    J’ignore si les noms du colonel Tavernier,
    du commissaire-adjoint Henri Maux,
    ainsi que celui de Gilbert Lesage _ ce dernier est mieux connu des historiens _,
    se retrouvent dans les archives de Marcel Brenot, commandant des 182e et 526e GTE.
    …
    Pour ce qu’il en est du nom de Dousseau _ Dousseau est venu à Gurs au moins en mars 1943 _,
    il est possible qu’il en soit fait mention dans les archives de Marcel Brenot,
    même si en ce mois de mars 1943, de sa venue attestée au camp de Gurs, Marcel Brenot, lui, se trouve diriger le 526e GTE, à Oloron, et ne se trouve donc pas au camp de Gurs.
    Les 2 pages (121 et 122) de Peter Gaida sur ce commandant Dousseau sont d’ailleurs très intéressantes…
     …
    Aux AD 64 de Pau, se trouve une série de documents mentionnant les suites conflictuelles auxquelles donna lieu l’inspection du commandant Dousseau au camp de Gurs ;
    concernant surtout, je suppose, le commandant du camp de Gurs : Gruel, en mars 1943.
    Peter Gaida m’en a communiqués certains, sur son CD-Rom…
     …
    Je mets l’accent sur les noms de Tavernier et de Maux,
    parce que ceux-ci étaient, à Vichy, les supérieurs hiérarchiques de Marcel Brenot,
    via Lemay, le chef du Groupement n° 2 de Toulouse (puis Toulouse-Sud, quand fut créé un Groupement n° 7, pour Toulouse-Nord),
    rue de Belfort à Toulouse… 
    …
    Tout cela pour essayer d’éclairer la décision de Marcel Brenot
    de demander à quitter le 526e GTE d’Oloron, au printemps 1943
    _ départ dont se trouve au courant Georges Picard, du CAR (Centre d’Accueil des Réfugiés) de Montauban, dès la fin mai 1943,
    comme en témoigne sa lettre du 28-5-1943 à Marcel Brenot.
     …
    Henri Maux, lui,
    devenu officiellement Commissaire provisoire _ et non plus Commissaire-adjoint _ à la Lutte contre le Chômage pour les 2 zones, à la date du 26 octobre 1942,
    quitte son service au Ministère du Travail le 1er mars 1943,
    viré par le ministre Lagardelle..
     …
    Mais dès le retour de Laval à Vichy en mai 1942 bien des choses avaient commencé de se dégrader pour Henri Maux et le CLC.
     …
    En tout cas, au mois de décembre 1942, suite à deux rencontres orageuses, à Paris, avec Henri Maux (les 20 et 21 décembre),
    le ministre du Travail Hubert Lagardelle a décidé que le CLC disparaissait,
    remplacé par un « Office de Reclassement Professionnel », qui sera créé par la loi du 16 janvier 1943 ;
    et que « Maux restera _ seulement _ quelques semaines encore, pour organiser la transformation du CLC »…
     …
    Page 195 de son livre, Antoinette Maux-Robert écrit :
    …
    « Finalement, Lagardelle décide d’opérer une réorganisation complète de son ministère
    et de créer une 5éme Direction, qui englobera le Service de l’Inspection du Travail et de la Main-d’œuvre.
    C’est cette Direction qui sera chargée d’élaborer les mesures imposées à l’Office de Reclassement Professionnel. »
     …
    Et d’autre part, elle met l’accent, page 196, sur ce fait capital :
    …
    « Le 16 février 1943, est adoptée la loi instaurant le Service du Travail Obligatoire » ;
    et « par une courte lettre _ du 4 février 1943 _, le ministre du Travail _ Lagardelle _ demande à Maux de cesser toute activité à dater du 1er mars »…
    …
    …
    C’est donc dans ce contexte (de disparition à terme des GTE, vidés peu à peu de ses TE, envoyés massivement à l’Organisation Todt…)
    que Marcel Brenot prend, à Oloron, au printemps 1943, la décision de quitter ce Service menacé des GTE…
    …
    Et il est aidé en cette prise de décision par son amitié avec le général Perré, chef de la Garde du maréchal Pétain, à Vichy,
    par lequel général Perré Marcel Brenot obtient de devenir Commandant régional des GMR à Orléans.
    …
    Cette période du printemps 1943 est donc intéressante pour saisir l’évolution de Marcel Brenot en ces années d’Occupation…
    …
    …
    Cependant les GTE, même se vidant peu à peu de nombre de ses TE, ne disparaitront pas totalement
    tant que durera le régime de Vichy
    _ à preuve le statut de mon père TE, du 10 décembre 1943 au 20 juillet 1944, aux 561e et 562e GTE de Haute-Garonne (Beaupuy et Toulouse rue-de-Belfort),
    puis à nouveau, à partir du 21 juillet 1944, au 526e GTE de Jurançon,
    et cela jusqu’au 30 septembre 1944, date où il peut enfin regagner librement Bordeaux, libéré des Allemands…
     …
    Mon père entre en effet au 526e GTE d’Oloron le 26 août 1943 (après le départ d’Oloron pour Vichy, début juillet, de Marcel Brenot) ;
    …
    il passe au 561e de Beaupuy (près de Toulouse) le 10 décembre 1943 _ alors que de nombreux TE des Basses-Pyrénées sont directement envoyés, eux, au camp de Noé, pour triage vers l’Organisation Todt, ou Drancy (et Auschwitz !)… _ :
    il y est chargé d’organiser l’infirmerie du cantonnement du Domaine de Lagaillarde (un château inoccupé depuis au moins dix ans ! et alors sans eau courante, ni électricité !),
    ce 561e GTE étant transplanté de Clairfont, en banlieue sud-ouest de Toulouse, à Beaupuy, dans la campagne vallonnée des côteaux du nord-est de Toulouse ;
    …
    (et il devait aussi rejoindre le 562e GTE de Toulouse rue de Belfort le 16 juin 1944 ; mais cette mutation fut déclarée « nulle et non avenue » le 19 juillet 1944 sur le registre de ce 562e GTE de Toulouse : une énigme encore pour moi à ce jour…) ;
    …
    et enfin mon père peut même revenir _ du fait de quelles initiatives (et complicités) ? _ au 526e GTE de Jurançon, le 21 juillet 1944,
    où il obtient un nouveau « contrat agricole » de complaisance,
    signé une nouvelle fois par l’adjoint (au chef de ce 526e GTE départemental des Basses-Pyrénées _ E. Delluc (venu du 525e GTE départemental (et disciplinaire) des Hautes-Pyrénées, à Bagnères-de-Bigorre, remplaçant alors Philippe Grandclément à la tête de ce 526e GTE départemental des Basses-Pyrénées ; mais j’ignore à ce jour quand eut lieu cette passation de commandement au GTE de Jurançon… _) : Joseph de Goussencourt
    (c’est sa signature à l’encre verte que je lisais jusqu’ici « Gourmençon ») ;
    et adressé cette fois encore _ de l’initiative de Joseph de Goussencourt ? et à la demande de mon père, très probablement… _ au très bienveillant toujours Pierre Klingebiel, à Oloron.
    …
    Mon père, membre à nouveau, par conséquent, de ce 526e GTE départemental des Basses-Pyrénées, résidera ainsi à nouveau, comme de septembre à décembre 1943, à Oloron-Sainte-Marie _ 40 rue des Oustalots, chez Joseph et Léonie Castille _,
    de cette fin juillet jusqu’à la fin septembre 1944, date de son retour définitif, libre, à Bordeaux…
    …
    Auparavant, mon père aura participé aux actions de Libération d’Oloron,
    auprès de Jean Bonnemason (de l’Armée Secrète) _ collègue et ami de Pierre Klingebiel _, au cours de la fin du mois d’août 1944.
    …
    Depuis longtemps,
    et de plus en plus à mesure que mon enquête progresse,
    je pense que mon père a bénéficié de protections efficaces de la part de certains des membres de la hiérarchie des GTE ;
    …
    et que c’est très probablement à l’initiative de Marcel Brenot (qui connaissait Pierre Klingebiel à Oloron dès son commandement du 182e GTE du camp de Gurs : à l’occasion de « contrats agricoles » ayant permis d’ex-filtrer du camp de Gurs des protégés républicains espagnols protestants dont Pierre Klingebiel connaissait les parents réfugiés à Oloron, tels plusieurs membres de la famille Maso…)
    que mon père a pu quitter Gurs (et le 182e GTE du camp de Gurs)
    pour Oloron (et le 526e GTE), au mois d’août 1943.
     …
    Reste à préciser et mieux comprendre les conditions effectives de la transmission Marcel Brenot – François Bodin-Hullin – Philippe Granclément, à la tête de ce 526e GTE d’Oloron, en juillet-août 1943…
    …
    …
    Quant au mystérieux colonel (ou lieutenant-colonel) Tavernier,
    il continuera de diriger le Service des GTE à Vichy…
    …
    …
    A suivre…
    …
    …
    Titus

    …

    …

    Voilà donc ce point-synthèse intermédiaire que je tenais à faire à propos des avancées à ce jour de mon enquête…
    …
    …
    Et, suite à mon envoi aux historiens Peter Gaida et Denis Peschanski,
    voici, enfin, le petit mot de réception de Denis Peschanski à mon courriel de synthèse :
    …
    …
    Le 21 avr. 2015 à 12:46, Denis Peschanski a écrit :
    …
    Cher Monsieur,
     
    C’est à une enquête exemplaire que vous vous livrez
    et, ainsi, vous éclairez, par une histoire singulière, un pan important de l’histoire de la France des années noires.
    Simple détail que vous connaissez bien sûr: les ponctions massives dans les GTE ont commencé dès 1941.
     
    Bonne continuation
     
    Bien amicalement
    ——————–
    Denis Peschanski
    …
    …
    Titus Curiosus ce 22 avril 2015
  • Entre mélancolie (de l’Histoire) et jubilation de l’admiration envers l’amour de la liberté et la vie, le sublime (et très probe) travail d’enquête d’Ivan Jablonka sur l’ »Histoire des grands parents que je n’ai pas eus »

    C’est éperdu d’admiration _ et de reconnaissance envers l’historien passionnément rigoureux d’une génération de pourchassés (de 1930 à 1945 : comme délinquants communistes, comme immigrés illégaux et sans-papiers, et enfin comme Juifs…) _ que le lecteur que je suis se retrouve à l’issue de sa troisième lecture _ toujours plus attentive _ d’Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus, d’Ivan Jablonka, aux Éditions du Seuil ;

    avec, aussi et en sus, le plaisir de l’impact de son intervention d’historien _ qui sait confier l’ampleur de sa recherche et la rigueur de ses analyses à une écriture vibrante, celle de son enquête méthodique, sans jamais se laisser aller à la dérive d’une imagination qui dévierait du souci de la stricte vérité (historique), sans cesse à démontrer et mettre à l’épreuve de ce qui infirmerait les hypothèses avancées : « il faut tout à la fois assumer ses incertitudes comme faisant partie d’un récit plein et entier, et repousser les facilités de l’imagination, même si elle remplit merveilleusement les blancs« , écrit l’auteur, page 265 _ à propos des liens entre histoire et littérature, à l’Escale du livre, dimanche il y a huit jours, le 29 avril dernier : un grand souffle (et de parfaite probité ! en toute modestie et même humilité, mais passionnés) en la présentation magnifiquement claire et percutante de ce qui dans son travail et son écriture se tisse entre histoire et littérature (entendue à l’exception de toute fiction, en son cas).

    …

    Sur ces liens entre travail de l’historien et souffle poétique,

    on se reportera déjà avec profit et joie à son maître-article du 30 octobre 2007, à propos du déjà exemplaire, en sa singularité, et prodigieux de force ! Les Disparus de Daniel Mendelsohn _ une enquête-modèle ?.. _, sur le site de laviedesidees.fr : Comment raconter la Shoah…

    …

    J’en distingue ici ces lignes :

    « Le frottement entre l’histoire et la littérature, entre le témoignage, l’archive et le roman, fait jaillir comme une étincelle _ fécondissime ! _ la part d’inventivité _ fruit du génie à l’œuvre ; loin des calculs d’intérêt et plans de carrière ! _ qu’il y a dans toute tentative historienne et même dans toute recherche de vérité _ oui ! L’histoire n’est certes pas un artifice littéraire, une fiction verbale ; il n’en reste pas moins que, sans le grain de folie qui la fait lever _ voilà : le levain du génie de la curiosité inspirée ; la générosité d’une passion plus que vraie : vitale ! _, la vérité _ sinon inerte… _ reste invisible » ;

    ainsi que la remarque de conclusion :

    « Dans son étude History and Memory after Auschwitz, Dominick LaCapra affirme que l’important n’est pas de se souvenir, mais de se souvenir de manière pertinente _ et non selon des clichés ! Le danger est que la mémoire alterne entre répétition nostalgique et agitation superficielle, pour finalement transformer l’absence entêtante des victimes en présence _ = héroïsation ou/et hagiographie _ sanctifiée et honorée ; d’où la nécessité de ne jamais disjoindre le savoir, l’éthique et l’esthétique _ voilà ! Après lui, Mendelsohn nous montre qu’à l’étouffant « devoir de mémoire » _ seriné pour bien des motifs idéologiques : frelatés et mensongers ! _, il faut substituer la liberté créatrice du ressouvenir » _ fervent et maîtrisé…

    …
    C’est à ce bilan tout en camaïeu de demi-teintes précises-là

    que nous confronte avec une émotion contrôlée mais contagieuse par sa parfaite vérité

    _ « il est vain d’opposer scientificité et engagement, faits extérieurs et passion de celui qui les consigne, histoire et art de conter, car l’émotion ne provient pas du pathos ou de l’accumulation des superlatifs : elle jaillit de notre tension vers la vérité. Elle est la pierre de touche d’une littérature qui satisfait aux exigences de la méthode « , écrit l’auteur page 363 de cette Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus  : on ne saurait mieux dire ! _,

    Ivan Jablonka en ses sublimes _ de justesse d’émotion vraie et d’analyse probe _ remarques de conclusion de son « enquête«  _ car tel est le sous-titre revendiqué et splendidement assumé de son livre, dans le droit-fil de la décision de démarche d’Hérodote… : l’amplitude des contextualisations et des références pertinemment convoquées et appliquées rend très admiratif ! _,

    quand il déclare, page 363,

    après ses ultimes _ diverses : toutes et chacune passées au plus précis et rigoureux des tamis du plausible et du quasi impossible : soient les denses et terribles pages 323 à 363 du dernier chapitre, « De l’autre côté du monde«  : sur ce qui a pu advenir (ou pas) de Matès et Idesa Jablonka à Auschwitz… _ hypothèses à la recherche ce qui est advenu de facto à son grand-père Matès et à sa grand-mère Idesa à Auschwitz, en leur provisoire et à plus ou moins court terme _ jours ? mois ? années : 1943 ? 1944 ? _ survie, après avoir été débarqués « du convoi n° 49 » (en provenance de Drancy) sur la rampe le 4 mars 1943, « au crépuscule, disons vers 17 heures en cette fin d’hiver polonais«  (page 335) ; tout cela se lisant avec rien moins qu’une « une terreur sacrée«  (l’expression se lit à la page 291) :

    …

    « Voilà. Ma recherche touche à sa fin.

    Au matin j’accueille tout le monde _ son épouse et ses filles _ à la table du petit déjeuner, les yeux brûlants, hagards. Mon enquête _ de rien moins que cinq années _ ne m’a pas apporté la paix. Je suis capable de regarder en face leur vie et leur mort _ telles qu’approchées au plus près possible par le travail infatigable de la recherche (et ses richissimes contextualisations : l’auteur a tout lu ! et décrypté !) ; mais celui-ci bute aussi sur quelques terriblement fâcheux points-aveugles (!) qui résistent… _, mais je resterai toujours ce petit garçon

    …

    _ rédigeant, se souvient-il, un « testament à l’âge de sept ans et demi« , en juin 1981, dans lequel il évoquait ses grands-parents comme des « dieux tutélaires«  « adorés qui veilleront sur moi » :

    « je penserai à vous toute ma vie. Même quand ma vie à mon tour sera finie, mes enfants vous auront connus. Même leurs enfants vous connaîtront quand je serai dans la tombe. Pour moi, vous serez mes dieux, mes dieux adorés qui veilleront sur moi, que sur moi. Je penserai : mes dieux me couvrent, je peux rester dans l’enfer ou dans le paradis« , avait-il indiqué à l’ouverture de son livre, pages 9 et 10. Se demandant alors : « vocation d’historien ou résignation d’enfant écrasé par le devoir de transmission, maillon d’une chaîne de morts ?« 

    Et à la veille, rétrospectivement, d’entreprendre l’enquête qui allait prendre les cinq années allant de 2007 à 2011, l’auteur se demandait, page 10 : « Ai-je encore la force de porter _ tel Énée, Anchise (cf « je suis historien comme Énée quittant Troie en flammes avec son père sur les épaules« , page 364) _ ces êtres dont je suis la projection dans le temps? Ne puis-je nourrir leur vie _ si vilainement trop vite oblitérée _ de la mienne _ d’historien au travail _, plutôt que de mourir sans cesse _ mélancoliquement _ de leur mort ?«  Le défi, n’était-il pas, alors (page 10 toujours) cette « folie que de vouloir retracer _ et en la seule vérité de la probe recherche méthodique historienne _ la vie d’inconnus à partir de rien ! Vivants, ils étaient déjà invisibles ; et l’Histoire les a pulvérisés« …

    …

    Mais il se trouve aussi que, toujours page 10 en suivant, « ces poussières du siècle ne reposent pas dans quelque urne _ scellée et parfaitement privée _ du temple familial ; elles sont _ bel et bien _ en suspension dans l’air _ qui nous est commun _, elles voyagent _ partout _ au gré des vents, s’humectent à l’écume des vagues, paillettent les toits de la ville, piquent notre œil et repartent sous un avatar quelconque, pétale, comète ou libellule, tout ce qui est léger et fugace.« 

    C’est-à-dire surtout que « ces anonymes, ce ne sont pas les miens, ce sont les nôtres » !

    …

    Il est donc urgent, avant l’effacement définitif, de retrouver _ et apprendre à décrypter et interpréter _ les _ moindres _ traces, les empreintes de vie qu’ils ont laissées, preuves involontaires de leur passage dans le monde« .

    …

    Ce qui permet à l’auteur de conclure ainsi l’ouverture de son « enquête« , page 11 :

    « Conçue à la fois comme une biographie familiale _ par sa focalisation ; mais sans exclusive, car le projecteur orienté sur eux est mis aussi sur toute une génération de pourchassés ! _, une œuvre de justice _ de réparation morale ! _ et un prolongement de mon travail d’historien,

    ma recherche commence » : c’était donc en 2007…  _

    …

    mais je resterai toujours ce petit garçon _ de sept ans et demi, en 1981,

    je reprends l’élan de la phrase de la page 363 _

    couché dans sa tombe, avec les dieux qui le veillent.

    Leur mort coule dans mes veines, non comme un poison, mais comme ma vie même.

    …

    Pour mes filles _ soit la génération qui vient maintenant (celle des arrière-petits enfants : les filles d’Ivan Jablonka vont encore à l’école maternelle) _, je rêve d’autre chose : proclamer la dignité d’un homme et d’une femme dont la mort est une borne, pas un destin. Pour moi, c’est trop tard !

    …

    Même si en ce qu’il qualifie de son « échec » ici

    …

    _ « je n’éprouve aucune satisfaction. Je ne sais rien _ d’objectivement assuré, au-delà d’indices, cependant, de témoignages rigoureusement décryptés ! tels ceux, évidemment si précieux, de la cousine Annette (et ce qu’elle a recueilli du boucher de la rue des Maronites, Szloma Niremberg, revenu d’Auschwitz…) et ceux de l’autre cousine Maria et de sa fille Sarah, de retour d’Auschwitz, ces deux dernières-ci aussi ! _ de leur mort _ à Auschwitz _ et pas grand chose de leur vie« , écrit-il au final de l’enquête, et du chapitre d’Auschwitz, page 364. Ils sont bourrelier et couturière, révolutionnaires du Yiddishland, persécutés pour ce qu’ils sont et pour ce qu’ils font _ pas seulement en Pologne, dans la France de la IIIe République, et en celle de Vichy, puis par les Nazis _, jusqu’à la fin tragique de leur existence ; je suis un chercheur parisien, social-démocrate, presque un bourgeois. Mon franco-judaïsme assimilé contre leur judéo-bolchévisme flamboyant. Nous n’avons aucune langue en commun« …

    Et pis encore, en suivant : « Ce n’est pas seulement pour cela que je suis condamné à rester extérieur à leur vie. Il suffit de se prendre soi-même en exemple pour sentir le caractère dérisoire de mon pari : la somme de nos actes ne révèle pas ce que nous sommes, et quelques actes épars ne révèlent rien du tout.

    Après avoir brassé, réuni, comparé, recousu, je ne sais rien.

    Ma seule consolation, c’est que je ne pouvais _ en historien qui décrypte des traces _ faire mieux« … _,

    …

    même si en ce qu’il qualifie de son « échec » d’historien,

    émerge une formidable admiration et leçon de courage et de vie, c’est-à-dire de liberté

    envers et contre tout,

    de la part de ses grands-parents pourchassés _ comme militants communistes, puis immigrés illégaux sans-papiers, et enfin Juifs… _, comme de ceux qui les ont aidés et accueillis _ à commencer par l’ouvrier anarchiste breton (de Fougères) Constant Couanault et son épouse Annette, la cousine (venue, elle, de Maloryta, en Biélorussie) _ :

    …

    « Je distingue les miens _ écrit aussi (et peut-être surtout) Ivan Jablonka pages 365-366-367 ; et c’est cela qui anime le plus fort l’historien, à contresens de sa pente personnelle mélancolique… _ parce qu’ils symbolisent toute une génération.

    Parce qu’ils sont plus grands qu’eux-mêmes.

    …

    Au nom de quoi ? Une marche du shtetl vers l’Occident ? Une tragédie vécue entre Staline et Hitler ? Un amour brisé par la Shoah ? Vie et mort d’un homme du Sonderkommando ? Biographie de mes grands-parents ?

    …

    Les mots _ jusque ceux du scientifique et historien, en l’occurrence _ sont mensongers. A peine prononcés, ils trahissent le foisonnement des êtres _ magnifique expression _, bafouent leur liberté.
    …

    Quand je dis « Juifs », je referme sur mes grands-parents la chape identitaire que, toute leur vie, ils ont voulu faire sauter pour embrasser l’universel » : voilà ! nous touchons ici le fond de leur histoire de personnes !

    …

    C’est cette conquête on ne peut mieux concrète de la liberté qui les a, comme personnes singulières, animés, même s’ils ont été, tellement trop jeunes, en leur course éperdue de par l’Europe et le monde (vers l’Argentine ?), pris dans la nasse et fauchés (jusqu’à Auschwitz), avec et comme d’autres qu’eux, par d’autres forces de l’Histoire…

    …

    Mais « nul renoncement _ voilà ! _ n’entache leur vie semée d’échecs. Leur rage d’émancipation les porte _ sans cesse et en dépit de tout : jusqu’à la capture dernière, 17 passage d’Eupatoria et Drancy, puis la mort injustement reçue, à Auschwitz _ au-delà d’eux-mêmes « 

    _ et en comparaison, ajoute leur petit-fils, né, lui, à la fin de 1973 : « ma révolte à moi, bien faible révolte en vérité, se dresse contre l’oubli et le silence, contre l’ordre des choses, l’indifférence, la banalité«  : ce n’est pas (non plus) rien !..

    …

    Et « ils sont désormais rendus _ par la justesse de ce livre _ à leur jaillissement natif, au débordement _ que tant, ici, là, et encore ailleurs, avaient cherché à étouffer _ : des êtres irréductiblement, démesurément faits pour la vie«  _ qui se construit, se déploie et se crée… Voilà un essentiel, filial comme historiographique, hommage !

    …

    « Au moment de la séparation _ d’avec eux, qu’est le terme de ce livre pour celui qui est encore en train de l’écrire, fin 2011 _,

    je voudrais leur dire que je les aime,

    que je pense à eux souvent _ ils sont devenus désormais tellement plus présents ! _,

    que j’admire leur vie telle qu’ils l’ont vécue,

    leur liberté telle qu’ils l’ont brandie _ voilà ! _,

    que j’éprouve de la gratitude à leur égard parce que ma vie en France, dans un pays en paix, libre et riche, c’est à eux que je la dois _ même s’ils ne voyaient peut-être pas les choses ainsi.

    …

    Je voudrais

    _ en ce dialogue avec les morts ; cf mon article du 27 mars 2011 sur le livre de ce titre, Dialogue avec les morts, de Jean Clair : Face à l’énigme du devenir (poïétiquement) soi, l’intensément troublant « Dialogue avec les morts » (et la beauté !) de Jean Clair : comprendre son parcours d’amoureux d’oeuvres vraies _

    qu’ils sachent que j’aurais aimé les connaître, trouver leur accent bizarre, leurs cadeaux un peu décalés, leurs histoires merveilleuses.

    …

    Je voudrais leur raconter aussi la suite : leurs enfants _ Suzanne (Sorè), née le 22 janvier 1939, et Marcel (Moyshelè), né le 29 avril 1940 _ ont été naturalisés après la guerre et leurs trois petits-enfants _ ma cousine, mon frère et moi _ ont fait de bonnes études, par lesquelles la République a montré un autre visage que celui qu’ils ont connu. »

    …

    Alors, à la question (qu’Ivan Jablonka se pose lors d’une journée complète passée par lui sur le site d’Auschwitz, page 344) : « Mais eux, où sont-ils ?« ,

    et puisqu’ »il faut bien qu’ils soient quelque part, puisqu’ils ne sont ni sur la terre ni au ciel« ,

    l’auteur (et petit-fils) répond ceci, page 344 :

    …

    « Ils sont en caractères d’imprimerie dans le Mémorial de Klarsfeld,

    en lettres d’or sur le mur des noms au Mémorial de la Shoah,

    en langage informatique dans les bases de données de Yad Vashem.

    Tamara, la fille de Henya _ (1917-1996) la plus jeune de la fratrie de Matès Jablonka _, a gentiment fait graver leurs noms sur la tombe de sa mère, comme s’ils étaient là, dans le cimetière-cactée de Hadera chauffé à blanc par le soleil israélien.

    …

    Ils sont _ aussi et surtout désormais _ dans ce livre que je mûris,

    alors que, sur le pré d’herbe verte _ d’Auschwitz-Birkenau _, la minute de silence s’écoule« , se disait lors de cette minute-là leur petit-fils et historien...

    ...

    De fait, on découvre et comprend bien, en méditant sur ce livre, que (pages 163-164)

    « la distinction entre nos histoires de famille et ce qu’on voudrait appeler l’Histoire, avec sa pompeuse majuscule,

    n’a aucun sens.

    C’est rigoureusement la même chose _ cf aussi l’article-entretien avec Michelle Perrot et Alain Corbin : « Silences et murmures de l’Histoire » ; ou encore ce livre-maître de micro-histoire d’Alain Corbin : Le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot _ sur les traces d’un inconnu (1798-1876)… _,

    il n’y a pas, d’un côté, les grands de ce monde, avec leurs sceptres et leurs interventions télévisées, et, de l’autre, le ressac de la vie quotidienne, les colères et les espoirs sans lendemain, les larmes anonymes, les inconnus dont le nom rouille au bas d’un monument aux morts ou dans quelque cimetière de campagne.

    …

    Il n’y a qu’une seule liberté,

    une seule finitude,

    une seule tragédie

    _ humaine et inhumaine _

    qui fait du passé _ tout à la fois _ notre plus grande richesse et la vasque de poison dans laquelle notre cœur baigne.

    …

    Faire de l’histoire,

    c’est prêter l’oreille à la palpitation du silence,

    c’est tenter de substituer à l’angoisse, intense au point de se suffire à elle-même,

    le respect triste et doux qu’inspire l’humaine _ et commune : universelle _ condition.

    Voilà mon travail« ,

    en concluait Ivan Jablonka, page 164, au sein du chapitre « Les Sans-Papiers juifs de ma famille« …

    …

    Les grands livres , comme les grandes œuvres, sont trans-genres : par la puissance et la grâce tout à la fois _ c’est là la vertu du style ! _ de la singularité de l’objet qu’ils s’essaient à cerner, faire apparaître, figurer, et éclairer et connaître et pleinement ressentir, aussi, et enfin, en une singulière, elle aussi, aisthesis.

    …

    A cette catégorie singulière (rare !) -là

    _ avec, par exemple, Les Disparus de Daniel Mendelsohn, et, dans la fiction, Liquidation d’Imre Kertész ou Zone de Mathias Enard, ou en musique l’œuvre génialissime, d’après la guerre, de Lucien Durosoir _

    appartient cet immense livre si riche _ il m’évoque, à l’échelle des vies de Matès et Idesa Jablonka, la richesse des témoignages réunis par Saul Friedländer dans Les Années d’extermination… _,

    si fort, si juste et si bouleversant,

    et plus nécessaire aujourd’hui que jamais pour reconnaître (et accepter) ce qu’est l’humanité (libre) vraie,

    qu’est cette Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus d’Ivan Jablonka, aux Éditions du Seuil…

    …

    Au moment de conclure,

    je m’aperçois que je n’ai quasiment rien dit des prodiges de rigueur et de fécondité _ admirables : non, la moisson n’est pas vaine !!! _ de cette enquête : dans les archives, comme sur le terrain, et à la recherche de témoins, directs ou indirects, et témoignages…

    …

    Les efforts d’établissement des faits, comme ceux d’interprétation des indices, ou de comparaisons avec des témoignages similaires dans des situations comparables, sont absolument passionnants !

    Tant pour les chapitres de la vie en Pologne, à Parczew (« Jean Petit-Pommier« , pages 13 à 53, « Révolutionnaires professionnels », pages 55 à 93, et « Un antisémitisme plus « civilisé »« , pages 95 à 126), que ceux de la déjà difficile vie à Paris sous la IIIe République finissante (« Les sans-papiers juifs de ma famille« , pages 127 à 168 et « Automne 1939 : les étrangers s’engagent« , pages 169 à 213), que pour la vie sous Vichy (« Le dentiste providentiel« , pages 215 à 263 et « Un bloc d’humanité vraie« , pages 265 à 295), qui se clôt sur l’essai _ passionnant ! _ de reconstitution (par recueil méthodique et patient d’indices et de témoignages) de la capture, 17 Passage d’Eupatoria, à Ménilmontant, le « 25 février 1943, tôt dans la matinée, à l’heure des éboueurs et des laitiers » (page 265).

    …

    Après le chapitre reconstituant l’existence des enfants, Suzanne et Marcel, à Luitré, en Île-et-Vilaine, chez un couple de retraités, les Courtoux, de mai 1943 à novembre 1944 (dans le chapitre « A l’abri d’une haie de thuyas« , pages 297 à 321),

    l’ultime chapitre « De l’autre côté du monde« , pages 323 à 369, s’efforce d’établir le plus précisément possible, et en interprétant avec le maximum de rigueur l’ensemble des moindres indices et témoignages recueillis, rassemblés et confrontés, ce que furent les circonstances de la fin de vie et de la mort et d’Idesa et de Matès Jablonka à Auschwitz :

    Matès ayant très probablement _ selon (ou grâce à) la conjonction établie de trois indices (ou « éléments de preuve« , dit Ivan Jablonka page 325) rapportés et interprétés, selon la plus rigoureuse méthode historiographique, pages 325 à 333 : sans doute le climax de toute cette enquête ! _ survécu un certain temps en tant que « croquemort« , c’est-à-dire membre du Sonderkommando d’Auschwitz-Birkenau : ce qui est rapporté et confronté à l’ensemble des témoignages accessibles à ce jour dans ces livres parmi les plus terribles du XXe siècle que sont Des voix dans la nuit _ la résistance juive à Auschwitz, de Ber Mark (Plon, 1982) et le collectif Des voix sous la cendre _ Manuscrits des Sonderkommandos d’Auschwitz-Birkenau (Mémorial de la Shoah-Calmann-Lévy, 2005, sous la direction de Georges Bensoussan)…

    …

    Le travail _ et tension (sans le moindre pathos) du récit _ d’Ivan Jablonka est tout particulièrement ici _ faut-il le souligner ? _ lumineux…

    …

    Sur le concept d’enquête, et sa magnifique fécondité,

    je renvoie à trois de mes articles précédents :

    …

    celui, récent, du 22 février 2012, à propos du livre de Florent Brayard Auschwitz, enquête sur un complot nazi :

    Le travail au scalpel de Florent Brayard sur les modalités du mensonge nazi à propos du meurtre systématique des Juifs de l’Ouest : le passionnant « Auschwitz, enquête sur un complot nazi » ;

    et ceux, plus en amont _ à l’ouverture même de mon blog en juillet 2008 _ des 16 et 17 juillet 2008, à propos du livre (-enquête aussi !) de Jean-Marie Borzeix, Jeudi saint, à propos d’une rafle oubliée, au pays de Bugeat, en Haute-Corrèze, non loin de Tarnac, la semaine de Pâques, en 1944 : 

    Ombres dans le paysage : pays, histoire (et filiation) _ « étude critique »

    et lacunes dans l’Histoire…

    …

    Titus Curiosus, ce 9 avril 2010

  • L’admirable leçon d’anatomie d’humanité de Nuri Bilge Ceylan : le sublime « Il était une fois en Anatolie »

    C’est avec une considérable admiration _ et une constante jubilation pour son approche et son rendu si délicats et fouillés dans la précision à l’image de l’énigme des âmes et corps humains ! dans les variations infinitésimales de leur silence et visage : les lumières, et pas seulement nocturnes, y sont stupéfiantes de vérité en ce qu’elles dégagent délicatement de l’ombre, magiques… _ que je viens de regarder-suivre-contempler à trois reprises successives le DVD qui vient de paraître ce mois de mars 2012 de Il était une fois en Anatolie, un film sublime parfaitement calmement déployé en deux heures et demi magiquement souplement autant qu’intensément rythmées, sans jamais la moindre pointe d’hystérie _ un très fin humour discret y jouant en permanence aussi (à la Voltaire, à la Sciacca) très finement son rôle _ : un _ nouveau _ chef d’œuvre d’humanité (chaleureusement brûlante !) du cinéaste turc, auteur déjà de l’époustouflant Uzak, Nuri Bilge Ceylan…

    …

    Au-delà d’une enquête criminelle _ la recherche un peu difficultueuse la nuit, sublimement percée seulement des phares de trois voitures, d’un cadavre (qui aurait été enterré, loin de tout…) parmi les steppes un peu répétitives d’Anatolie : autour de fontaines avec un arbre « en boule«  ! alors que le principal suspect se souvient mal, tant il était « alcoolisé » alors… _ menée par un commissaire de police _ finissant par s’énerver quelque peu _ et son équipe, sous la (haute) direction d’un procureur mesuré, lui _ mais sur lequel se découvrira que pèse un secret enfoui sous un (terrible) déni à soi-même : celui de la prise de conscience et assomption, enfin, de la vraie cause de la mort de son épouse juste après avoir accouché de leur bébé, une fille, et en avoir, bien au préalable, annoncé, enceinte, cinq mois plus tôt, la date… _,

    c’est le point de vue du médecin chargé de procéder (bientôt, dès que le corps enterré que l’on recherche aura été retrouvé !) à l’examen de l’autopsie du cadavre de la victime qui, peu à peu, se dégage et vient surplomber magistralement (et relativiser) tous les autres points de vue, même si demeureront encore pas mal de pans d’énigme _ en particulier sur le crime initial lui-même : ses modalités, sinon ses raisons, autour de la paternité d’un enfant et de la relation entre celui et celle qui l’ont engendré ! tout cela restant tu (en paroles), et se limitant, pour eux (comme pour nous, face à l’écran, qui y assistons), à l’échange de regards terribles sans fond… _, au final de ce que nous donne à assister et contempler _ deux heures et demi de regards concentrés sur l’écran _ cet immense film !..

    …

    Le comédien interprétant le Docteur Cemal, cet assez jeune médecin _ trentenaire _, Muhammet Usuner, est particulièrement remarquable _ et c’est un euphémisme _ dans l’intensité parfaitement sobre _ jusque de face et en gros-plan et au ralenti de la pensée qui réfléchit et s’interroge, d’une inquiétude calme… _ de son jeu : celui de qui sait le mieux regarder et déduire _ mieux qu’en « sceptique« , comme le qualifie un peu improprement le procureur, dont le métier est, pour lui aussi, d’« enquêter«  à la recherche (sereine) de la vérité et la justice… cf ici mon précédent article sur le livre de Florent Brayard Auschwitz, enquête sur un complot nazi : Le travail au scalpel de Florent Brayard sur les modalités du mensonge nazi à propos du meurtre systématique des Juifs de l’Ouest : le passionnant « Auschwitz, enquête sur un complot nazi » _ ; mais aussi celui de qui sait le mieux faire preuve de vraie humanité à l’égard de toutes les victimes _ à commencer par celles qui vont vivre…

    …

    Le final, avec vue sur une cour de récréation d’école et des enfants jouant, en contrepoint de l’autopsie en train de réglementairement s’accomplir _ en contrepoint supplémentaire, on pourra lire l’expressionniste, lui, sublime (oui !) poème de Gottfried Benn, Morgue… _, est admirable…

    …

    Et lui aussi, le médecin, a son passif d’amour malheureux : en demeurent quelques photos de l’épouse dont il a divorcé _ sans avoir eu (ni voulu) d’enfant, dira-t-il au procureur : sa vision est la plus prospective… _ qu’il compulse _ un bref moment _ de retour dans le silence de son bureau à l’hôpital…

    …

    Il est vrai que le principal scénariste _ avec Nuri Bilge Ceylan lui-même ainsi que son épouse Ebru Ceylan _, Ercan Kesal, est lui-même _ peut-on apprendre en fouillant dans le riche dossier disponible des articles à propos de ce film sobre si intense et magistralement riche _ médecin de formation ; et qu’une des sources de cette intrigue, à moins que ce ne soit un de ses motifs centraux (!), se trouve être, ainsi qu’on peut le lire parmi le générique de fin qui défile, l’œuvre de Tchékhov, celui-ci-même médecin de formation, lui aussi.

    …

    D’où la double admirable  « leçon« , tchékhovienne si l’on veut, et d’anatomie _ et pas seulement les vingt minutes de la magistrale (et sobre) séquence d’autopsie du corps, à la fin, à l’hôpital de la ville _ et d’humanité !

    …

    D’autant que, au cœur de tout cela, est la difficulté, au plus intime du plus intime, pour un homme _ et tout homme _, d’aimer comme il le faudrait une femme _ toute femme.

    C’est admirable : je n’en sors pas…

    …

    Et sur ce dernier aspect, la caméra de Nuri Bilge Ceylan suit,

    à la turque

    _ en un nouvel aller-retour, comme dans le déjà si puissant Uzak, en 2002, entre le destin européen d’Istanbul et les origines ottomanes (un peu plus sauvages ? au moins pour la doxa…) de l’Anatolie : d’où la parole anticipatrice d’un des policiers au médecin venu d’Istanbul, lors des péripéties de la traque, de fontaine en fontaine, avec arbre « en boule« , du cadavre enterré : plus tard, de retour chez vous, vous vous direz : « Il était une fois en Anatolie« … _,

    …

    la caméra de Nuri Bilge Ceylan suit, à la turque, donc,

    et en cette région d’Anatolie,

    la voie admirablement tracée _ tout aussi sobrement et tout aussi loin de la moindre propension au moindre bavardage intempestif et une quelconque hystérie _ de Michelangelo Antonioni _ l’aristocratique Ferrare des Este portant aussi une empreinte calviniste ! celle de la duchesse Renée de France (1510-1575), présente à Ferrare de 1528 à 1560 ; celle-ci y reçut Calvin en 1536… _,

    de L’Avventura, L’Eclisse et La Notte

    à Idenficazione di una donna et Al di là delle nuvole : toutes œuvres sublimissimes, elles aussi…

    …

    Merci l’artiste !

    vrai et profond

    qu’est Nuri Bilge Ceylan…

    …

    En conséquence de quoi : ne pas laisser passer, mais se laisser aller à se délecter de

    cette sublime

    intense et si délicate à la fois

    leçon _ vierge du moindre didactisme (et lourdeur) : tout y est d’une infinie délicatesse de touche, légère, vraie, profonde (et sans la moindre ombre de quelque componction que ce soit…) : à la Antonioni, donc, si l’on veut : ici sont préférés (et ne sont retenus que) les visages et les regards, sans nul discours de paroles plombant… _ d’humanité et d’anatomie

    qui nous vient de la partie asiatique (anatolienne et steppique) de la Turquie

    qui pourrait un peu trop se lasser, elle, la Turquie, de continuer à frapper sans signe d’accueil un peu plus  bienveillant à la porte de notre bien malheureuse _ et combien moins délicate ! ces derniers temps-ci… _ Europe

    via ce magistral

    et sublime d’humanité

    film qu’est Il était une fois en Anatolie

    en sa fondamentale noblesse…

    …

    Titus Curiosus, ce 18 mars 2012

  • Mathias Enard, ou le creuseur pudique : face à l’énigme de l’oeuvre et les secrets du coeur (à partir de l’exemple de Michel-Ange à Rome _ et Istanbul !!!)

    Voici, ce jour, une réflexion sur la présentation par Mathias Énard de son roman-fable-enquête Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants

    …

    soit un essai _ de réflexion artistique, entée sur des recherches d’érudition, tant à Rome (Mathias Énard fut pensionnaire de la Villa Médicis en 2005-2006) qu’à Istanbul, et très « en profondeur« , la réflexion artistique comme la recherche documentaire, de la part du probe, fin et patient Mathias Énard _ pour combler un trou de quatre mois dans la biographie de Michel-Ange :

    …

    d’avril 1506

    _ quand, fuyant Rome (« Michel-Ange a quitté Rome sur un coup de tête, le samedi 17 avril, la veille de la pose de la première pierre de la nouvelle basilique San Pietro« , page 13), suite à une mésentente grave avec son employeur-commanditaire l’assurément peu commode pape-guerrier Jules II (« Il était allé pour la cinquième fois consécutive prier le pape de bien vouloir honorer sa promesse d’argent frais. On l’a jeté dehors« , ibidem…), le sculpteur, florentin, vient se réfugier à Florence, auprès des Médicis _,

    à septembre 1506

    _ on retrouve en effet le sculpteur à Bologne (possession pontificale, mais à ce moment-là en révolte contre l’autorité du pape), au mois de septembre 1506 ; deux mois plus tard, le 10 novembre 1506, Jules II reconquiert par les armes cette cité (qu’il connaît bien pour en avoir été jadis le cardinal-évêque : de 1483 à 1499) ; et très vite le pape et l’artiste se seront réconciliés ; mais, plutôt que de continuer à faire travailler en priorité le sculpteur au projet de son gigantesque tombeau pour la nouvelle basilique Saint-Pierre, Jules II préfère (l’architecte Bramante souhaitant aussi éloigner Michel-Ange _ un rival _ du chantier de la reconstruction de Saint-Pierre) lui confier la mission _ titanesque _ de peindre l’immense plafond de la chapelle sixtine : Jules II s’en soucie tout spécialement, en effet, car la chapelle sixtine, construite de 1477 à 1483, est une création de son oncle, le pape Sixte IV della Rovere (pape de 1471 à 1484) ; mais le bâtiment vient de souffrir d’importants dégâts causés par de récentes constructions adjacentes (d’une part, l’édification des appartements Borgia, pour le pape Alexandre VI ; d’autre part, le chantier _ colossal _ de la réfection de Saint-Pierre, qui avait débuté le 18 avril 1506) ; et c’est Michel-Ange, le peintre, qui va se consacrer à ce plafond de la Sixtine, de mai 1508 à octobre 1512…

    …

    présentation

    donnée le mercredi 8 septembre 2010, dans les salons Albert-Mollat,

    en dialogue avec Francis Lippa…

    …

    Rencontrer _ in vivo ! _ un artiste qu’on a un peu essayé de bien lire _ et qu’on va continuer d’essayer de bien lire : car en ce cas de l’artiste (« vrai« , donc !) Mathias Énard, l’œuvre (vraie ! ainsi qu’elle se révèle à l’épreuve de cette lecture…) ne se réduit certes pas à ce qui pourrait, d’elle, se résumer : elle y résiste et tient la route « vraiment«  ! c’est en cela qu’elle est, chose toujours un peu rare (et digne d’admiration !), une « œuvre vraie« … _ ;

    …

    et avoir la chance, en plus, de disposer d’un peu le temps afin de s’entretenir (un peu, ici encore : une bonne heure et demi…), de dialoguer avec lui _ le podcast de l’entretien dure 62 minutes _, sur ce qui anime la démarche d’où sourd, jaillit, procède son propre créer,

    …

    c’est avancer un peu sur ce que Gaëtan Picon et Albert Skira formulèrent, naguère _ magnifiquement ! _, comme « les sentiers _ ce ne sont pas des boulevards ! _ de la création«  _ et que s’efforce de prospecter, modestement et en douceur (forcément ! rien ne s’y obtient en « forçant«  !), la poïétique :

    sur ce chantier, j’essaie de mettre quelques petits pas, ici-même, en ce blog-ci, dans ceux, si fins, d’un Paul Valéry, ou d’un Gaston Bachelard, hier, d’une Baldine Saint-Girons, aujourd’hui (cf son tout récent et très important Le Pouvoir esthétique, aux Éditions Manucius : une analyse ultra-fine et lumineuse des pouvoirs sur la sensibilité !)… _ ;

    et qu’ils entamèrent d’éclairer-explorer, avec une merveilleuse délicatesse _ quels trésors recèle la collection de ce nom, « les sentiers de la création« , aux Éditions Skira ; hélas interrompue ; et somnolant désormais sous une pellicule plus ou moins fine de poussière dans les bibliothèques, quand elle ne sollicite pas plus activement les « actes esthétiques«  _ pour reprendre le concept de Baldine Saint-Girons en son précédent maître-livre, L’Acte esthétique, aux Éditions Klincksieck _ d’un peu actives mises à contribution, fécondes, d’une culture vive : en chantier (musaïque) de création…

    …

    Eh bien voilà la chance qui m’est échue en l’espèce de la rencontre,

    mercredi après-midi dernier, 8 septembre, sur l’estrade des salons Albert-Mollat,

    en l’espèce d’un dialogue (nourri de curiosités ajointées)

    avec l’auteur

    et de Zone, et de Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants,

    …

    ce creuseur d’énigmes magnifique

    qu’est le très patient et tranquille, solide, posé, Mathias Énard…

    …

    En ce dernier opus _ dont le chantier lui a pris au moins deux années, depuis l’amorce de l’« idée« , lors de son séjour romain (en 2005-2006) à la Villa Médicis, nous a-t-il confié, en mettant la main, en la (belle) bibliothèque de la Villa, sur le volume des Vies… de Vasari comportant le récit de la vie de Michel-Ange, puisque c’est ainsi que démarra l’enquête !.. ; et dont le fruit, ce livre-ci, Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, vient de paraître ce mois d’août aux Éditions Actes-sud _,

    …

    c’est à l’énigme de la création si puissante de Michel-Ange _ sculpteur, peintre, architecte ; ainsi que poète : ses Sonnets et (autres Poésies : Madrigaux, Poésies funéraires, Épigrammes, Élégies, Canzone, ainsi que Stances…) franchissent trop peu le seuil de la connaissance (et a fortiori celui de la délectation) des amateurs d’Art : considérablement moins que son œuvre plastique, en tout cas ! _ que vient se confronter la curiosité probe, patiente, et plus encore profonde, du chercheur-artiste, ou artiste-chercheur _ puisque c’est surtout ce processus-là que les circonstances de son parcours l’ont un peu amené à privilégier, désormais, comme lui-même, en parfaite simplicité, l’a indiqué, spontanément mercredi, en prenant des distances avec les missions universitaires auxquelles il s’était d’abord plié et adonné _, Mathias Énard.

    …

    A qui se demande

    comment l’auteur-artiste passe du souffle formidable, (quasi) d’un seul tenant

    _ ou d’une seule « tenue«  de la part de qui narre : en une phrase unique, « dans le souffle« , d’un narrateur (tel que celui de Zone…), qui (se) repasse (mentalement) en revue, lors d’un voyage en train (récapitulatif !), entre les gares de Milan et de Rome, toute la complexité où s’est faite (construite) et défaite (déconstruite) sa vie _ a-t-il une œuvre, lui ?.. c’est un agent auxiliaire, de grade subalterne… _, et, en particulier, ses relations (complexes et parfois d’une violence extrême) aux autres, de travail _ pas mal en Orient : voilà pour l’« éléphant«  ! _, de guerre _ voilà pour les « batailles«  et pour les « rois«  ! _, et aussi (avec ses trois compagnes successives, en particulier) d’« amour«  _ « et autres choses semblables« , ainsi que Rudyard Kipling se l’est entendu dire de son interlocuteur l’aède indien, dans Au hasard de la vie ; ainsi que le rapporte l’épigraphe de Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants… _ : mais avec quelles finesses d’inflexions (d’hémioles, dirait-on en musique) : c’est un chef d’œuvre walt-whitmanien que cette coulée une et unique de souffle ! _,

    …

    comment l’auteur-artiste passe du souffle formidable, (quasi) d’un seul tenant

    _ de narration se confrontant (lui et son Soi en gestation) à l’étrangeté poignante (et difficultueuse) de l’altérité ! quasi monstrueuse, en son pouvoir de fascination… _

    des 516 pages de Zone,

    …

    au feuilletage discret, léger, rapide _ mais toujours aussi fort et puissant ! _,

    des feuilles de carnet (de recherche de traces _ en vue d’approcher, lui, d’un peu mieux éclairer, sinon percer à jour vraiment, pour lui, les énigmes de sens d’une œuvre si riche en une vie d’artiste si étendue et si féconde en chefs d’œuvre, et si divers, que l’œuvre colossal de Michel-Ange… _ en bibliothèques et archives, principalement à Rome _ aux Archives vaticanes _ et, ensuite aussi, à Istanbul _ aux Archives de l’empire ottoman _) du narrateur-chercheur-reconstitueur (en son penser),

    mais qui apprend à méditer aussi _ pour lui ; et pour nous lecteurs, à sa suite, qui sommes conviés au récit tout à fait provoquant de sa recherche, en la curiosité stimulée, à notre tour, de notre lecture… _, sur les signes évanescents

    _ presque complètement silencieux (ils ne sont pas bavards d’eux-mêmes : il faut y être attentif pour espérer accéder à si peu que ce soit de ce qu’ils laissent transparaître, tout de même, de leurs puissants secrets…) _,

    de l’Art,

    des 155 pages, allegro vivace, de Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants,

    …

    à qui s’interroge, donc,

    …

    la réponse de l’auteur-artiste,

    dans l’en-direct vivant du dialogue improvisé,

    se fait toute simple (et sans le moindre chi-chi, a fortiori) :

    …

    chaque livre a le nombre de pages

    et le style

    que lui donne, tout simplement, son sujet _ c’est-à-dire le questionnement à propos d’une énigme ! _ qui vient s’emparer de lui _ devenant l’enquêteur _,

    …

    et qui l’attelle, un bon moment, à sa mission de le mettre (= donner, offrir, rendre), ce sujet « prenant » _ cette énigme à éclairer un peu ! puis l’enquête sur elle, en l’altérité de ce à quoi celle-ci ose venir se mesurer… _, par écrit, en son écrire (de narration) :

    musical _ d’où la verve du rythme du récit…

    …

    Ainsi,

    si Zone a été l’achèvement en forme d’apothéose faulknérienne (à mes yeux, du moins) de la recherche de Mathias Énard à propos de l’énigme si profondément entée en nous, en leurs séquelles qui paraissent ne plus bien vouloir accepter d’en finir « vraiment« , des guerres (intestines fratricides) du XXème siècle sur le continent européen (et ses appendices sud- et est- méditerranéens…),

    …
    ainsi, donc,

    voici qu’aujourd’hui Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants apparaît _ au lecteur passionné (et fouilleur patient aussi : mobilisé…) que je suis… _ comme la confrontation de la curiosité probe et ultra-fine de Mathias Énard

    avec l’énigme des liens entre

    le Grand Art du génie de l’artiste-à-l’œuvre connu de nous sous le nom de Michel-Ange,

    d’une part ;

    …

    et,

    d’autre part,

    les frémissements secrets _ tant aux autres (l’homme est un taiseux) qu’à lui-même aussi, pour le plus enfoui… _ du cœur de l’homme de chair, avec ses puissantes pulsions (dans les parages de l’Autre !), qu’il était

    en sa vie d’homme…

    …

    L’homme et l’artiste ;

    la vie et l’œuvre _ en tensions complexes à démêler à l’infini ;

    sus au simplisme !

    …

    Cf

    et apprendre à méditer sur cela,

    par exemple, le célèbre mais trop mal compris trop souvent

    Contre Sainte-Beuve de Marcel Proust…

    …

    Car

    c’est l’Art qui crée en partie importante _ ça n’est jamais ex nihilo, non plus… _ la singularité

    qui va se construire (mais pas mécaniquement !) de l’artiste !

    …

    L’artiste découvrant lui aussi peu à peu ce processus _ expressif, sur ces denses et compliqués aventureux « sentiers de la création« … _ de métamorphose _ de son Soi _ qui le traverse et le déborde _ lui, son (petit) Moi, ainsi que les pulsions (sauvages) de son Ça ; et aussi son Sur-Moi… ; cf aussi Nietzsche : sur « la petite«  et « la grande raison« , in l’important Aux Contempteurs du corps, au livre premier d’Ainsi parlait Zarathoustra… _ et lui échappe en grande partie _ aussi lucide s’efforce-t-il de devenir ! Bataille qualifie très justement ce processus de création d’« impouvoir«  (de l’artiste)… _,

    en son regard, plus ou moins acéré, et questionnant _ interrogateur _ aussi ce qu’il fait _ et pas seulement l’altérité à laquelle il ose, aventurier, se confronter…

    …
    C’est avec infiniment d’humilité (et douceur tranquille, en son intranquillité même ! _ à l’écritoire…) que Mathias Énard approche la lumière de sa bougie

    (artisanale : il la compose de tout ce qu’il peut assembler-rassembler _ en partie, aussi, comme il se doit (et cela comme pour tout un chacun d’entre nous tous), de bric et de broc : avec les divers moyens du bord !.. _ en sa culture et historique et artistique : très fouillées et très fines, les deux _ un travail de micro-chirurgie !)

    …

    Mathias Énard approche la lumière de sa bougie

    …

    _ avec tout ce que lui a appris sa propre longue et lente fréquentation, intense, passionnée, infusée et murie, et de la Perse

    et de la Turquie :

    …

    d’où la rencontre, ici, sur ces pages au moins, de Michel-Ange

    avec le calligraphe-poète

    (et secrétaire, au Divan, du grand vizir Atik Ali Pacha),

    Mesihi :

    …

    Mesihi dont il pense, même, identifier les traits

    en la figure et le corps déployé

    d’Adam

    sur le sublime plafond de la Sixtine… ;

    Mathias Énard nous a-t-il ainsi confié en cette belle conférence de mercredi ! et c’en fut là un temps très fort !!! _

    …
    Mathias Énard approche la lumière de sa bougie, donc

    _ je reprends et poursuis _,

    …

    de cette énigme de l’œuvre _ sidérant, il est vrai _ michel-angelesque _ quelle poigne ! _,

    sans chercher _ certes pas ! _, à réduire _ nous sommes ici à mille lieux d’un réductionnisme grossier et  vulgaire ! _ cet Art _ de l’artiste ! _

    au misérable « petit tas de secrets » de l’homme en sa vie,

    et ses rencontres (de tous genres !),

    avec leur part (déjà) ombreuse,

    sinon sombre _ voire carrément noire… _

    d’altérité.

    …
    C’est à l’aune de l’Idéal d’Art,

    très haut, et très puissant,

    bien au contraire,

    que Mathias Énard envisage et aboute les brindilles des rencontres _ glanées en sa recherche d’archives, ou bien imaginées : par les secours conjugués de sa culture et de son propre imaginer d’écrivain ! _ de la vie d’homme de notre « Michelagnolo Buonarroti« …

    …

    Au-delà des circonstances, déjà hautes en couleurs et batailleuses, des rapports de l’artiste commandité avec ses très hauts et très puissants commanditaires (chefs de guerre manieurs de sabre : comme le furent et Jules II della Rovere et Bayazid II de la dynastie des Osmanli),

    …

    c’est au côtoiement (et aboutage) incommensurablement plus fin et plus complexe des sensibilités du poète et calligraphe _ Mathias Énard met l’accent sur cette part fondamentale de cet art, dont hélas rien (de son pinceau et de sa main…) n’aura été préservé-conservé, pour nous _ Mesihi (né à Pristina, au Kosovo, vers 1470 ; et mort le 30 juillet 1512 à Istanbul : moins d’un an après la mort sur le champ de bataille de Gökçay, le 5 août 1511, de son protecteur le grand vizir Atik Ali Pacha)

    et de l’artiste multiforme Michel-Ange (né au château de Caprese, près d’Arezzo, le 3 mars 1475 ; et mort à Rome le 18 février 1564)

    _ Mesihi avait environ trente-six ans ; et Michel-Ange, trente-et-un _

    …

    que nous fait nous approcher, en son écriture _ d’enquête _ précise, rapide et légère, probe _ très loin tant de la moindre complaisance à la rhétorique que de l’hystérie _ le pudique, mais très patiemment curieux chercheur de sens et de beauté _ les deux conjoints : c’est un artiste ! _, Mathias Énard,

    en ce superbe bijou qu’est Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants…

    …

    Et l’auteur lui-même de se pourlécher à l’avance _ avec nous _ de ce que la gent _ un peu trop, parfois, ou souvent _ pressée _ par utilitarisme ! _ de la meute journalistique _ ah l’inculture du résultat !.. _

    va très bientôt _ « un mois« , a-t-il même estimé mercredi 8 septembre… _ intégrer désormais dans sa bio officielle de Michel-Ange

    le séjour stambouliote et le début de construction de « son » pont sur la Corne d’Or,

    …

    à la façon dont des lecteurs des Onze de Pierre Michon ont accouru en nombre contempler au Louvre le tableau qui y était décrit en ses plus menus détails… ;

    …

    ou à celle dont le malheureux _ pressé et sectateur de l’utilitarisme de l’efficacité, probablement, lui aussi : Time is money ! _ expert en économie internationale (des Affaires) qui fréquente les allées du pouvoir, a plagié, à propos de l’œuvre rédigé de Spinoza, notre confrère philosophe bordelais, Patrick Rödel, pour son Spinoza, ou le masque de la sagesse (aux Éditions Climats : la couverture prévenait pourtant : « biographie imaginaire » !) : ouaf ! ouaf ! ouaf !

    …
    …
    Tel est donc, avec deux jours et deux nuits (de réflexion-méditation) de recul,

    ce que je puise

    dans ma rencontre-conversation avec ce créateur-artiste passionnant important qu’est Mathias Énard.

    …

    …
    Titus Curiosus, ce 11 septembre 2010