Étiquette : « Et la mère pond vite un dernier oeuf »

  • Et maintenant au tour du chapitre « Max und Moritz, et ma mère », ou la remontée à la toute première source, en novembre 1942, du somptueux réalisme tragico-hilarant d’Hélène Cixous ; parce que « Guerre est le combustible de la littérature » et « l’écriture, c’est la guerre » ; ou le désopilant hyper-réalisme du tragique cixoussien…

    En mon article d’hier dimanche « « ,

    j’ai commencé à anticiper, par une citation un peu développée, ce que déploie, de la page 94 à la page 112, le chapitre « Max und Moritz, et ma mère« , et qui va, au passage, donner mine de rien au livre son titre : « Et la mère pond vite un dernier œuf » : son caractère formateur, sans le vouloir de la part de la mère-montreuse-de-marionnettes et narratrice aussi d’onomatopées significatives, ventriloquant les personnages de Max und Moritz de Whilelm Busch pour distraire ses deux enfants, Hélène et Pierre, des bruits terrifiants de la guerre au dehors de leur appartement du deuxième étage du 54 de la Rue Philippe à Oran, au mois de novembre 1942…

    …

    Et re-voici donc ce passage in fine décisif pour le titre élu et retenu par l’autrice de ce livre-recueil :

    …

    « J’ai commencé à réfléchir _ à l’âge de 5 ans, déjà _ sur les mystères du texte et les secrets _ des charmes envoutants _ de la littérature, rue Philippe à Oran pendant la guerre, en suivant ma mère en visite chez ces vauriens de Max et Moritz. Moi qui hurlait quand on me donnait l’ordre de manger un peu de poulet, une rareté précieuse sur une table famélique, je dégustais avec ravissement les vers suivants _ de Wilhelm Busch _ :

    Hahn und Hühner… Coq et poules avalent l’hameçon

    Les voilà pendus à la dure branche de l’arbre

    (…)

    Le cou des quatre pendus s’étire démesurément, leur chant s’angoisse également. Et ce qui me fait mal à crier me séduit par la musique des mots _ voilà ! de l’importance du jeu infiniment charmeur des signifiants sur les signifiés, et qui plus est dans la confrontation d’une langue à une autre… Les poules meurent en chœur, rime rime avec crime, les vers tapent du pied. J’avais beau hurler d’angoisse jusqu’au ciel avec les poules _ en passe d’être, sur le champ, massacrées : c’était en novembre 1942, à Oran, 54 rue Philippe, qu’Hélène, 5 ans, écoutait ainsi sa mère jouer-incarner en marionnettes confectionnées de sa main les contes tragico-archi-comiques de « Max und Moritz » (1865) de Wilhelm Busch (1832 – 1908)…  _, en tant qu’œuf  _ sic ! _ j’étais contente que ma mère ponde vite une dernière fois » : des bombes pleuvant alors dru, ce mois de novembre 1942, lors de l’Opération de libération Torch, sur Oran.

    …

    Et à la page 104, encore ceci qui éclaire encore d’une rincée, une louche, ce titre du recueil :

    …

    « Dans sa chambre ma mère centenaire _ Eve Klein (Srasbourg, 1910 – Paris, 2013) mourra le 1er juillet 2013, âgée de 103 ans  _ ne lit plus que Max und Moritz. Elle se prend pour une poule prête à _ et près de _ trépasser. Mais il y a dans ces images insupportables _ de Wilhelm Busch _ de quoi la faire pondre de rire.

    Ce que m’apporte _ me révèle _ Wilhelm Busch : le rire dans l’horreur »…

    …

    …

    Ce nouveau chapitre-ci s’inscrivant parfaitement, lui aussi, à son tour, dans la veine auto-explicitante _ mais en rien, surtout pas, didactique : tout vole et rit ici…  _  de l’œuvre entier _ et c’est considérable ! _ d’Hélène Cixous, que constitue ce recueil d’apparence a priori un peu composite de 11 textes-chapitres _ selon la présentation même de l’éditeur, en note d’avant-propos de précaution, à la page 9 du livre _, en en présentant le caractère comico-tragique…. 

    …

    …

    Voici le début-cadre de ce récit, aux pages 94-95 :

    …

    « Dehors, c’est la guerre. Après l’alerte de la nuit les sirènes ont lancé leurs youyous dans l’air noir percé de feux de Bengale de la DCA _ des troupes vichystes qui tiennent la ville et ses forts _, la Ville _ d’Oran _ fait encore l’escargot, il n’y a personne dans les rues, sauf les jeeps. Dedans _ dans l’appartement du deuxième étage Cixous-Klein-Jonas du 54 rue Philippe _, il fait donc chaud et tendre, comme si l’on venait de naître, le monde est un gâteau encore tiède, l’enfance _ Hélène a 5 ans et son petit frère Pierre tout juste 4 _ c’est le paradis encerclé par la mort, un délice. Désormais il y aura toujours _ voilà ! à vie… _ pour mon for intérieur cette terre à deux univers. Hier mon frère _ petit Pierre _ a été écrasé par une jeep sur la Place d’Armes, et il n’est pas mort. Il a été couronné petit malade principal _ à dorloter _ de la maison. C’est pour lui que ma mère devient d’un jour à l’autre metteuse en scène, auteur de théâtre et Grand Maître du Livre _ qu’elle interprète pour ses enfants. Alors elle crée. En premier lieu, elle fabrique l’homme. Puis la femme. Ce sont des marionnettes qui ont la dimension de sa main. Le peuplement croît vite. Le théâtre du monde est dans la chambre. Entrent tous les personnages de Shakespeare et des Grecs, parmi lesquels plusieurs paires de Roméo et Juliette, un Hitler complet un seul, deux professeurs avec lunettes et sans, une concierge avec balai pour balayer les débris des personnages _ battus et abattus _, une Bécassine anti-Hitler, et en haut de l’affiche Max et Moritz, sacripants, et désormais nos éternels inséparables. Les tréteaux, c’est le pied du lit du blessé. Le répertoire est bilingue, en vedette l’allemand et le français, compères lurons, joyeux larrons, l’un parlant l’autre, avec l’infime sel d’un accent, l’un tirant la langue à l’autre. Et la voix grave de Maman. Ce fut alors que Maman nous présenta le Créateur de la Littérature. C’est un Satan pour enfants, un dieu moqueur, un savant, un satyre, un généalogiste de l’amorale, et ce fabuleux philosophe-artiste, chantre de l’art pour lard, ma mère, qui l’a eu pour pédagogue, l’appelle Wilhelm Busch, dans sa langue. Dans notre langue il s’appelle Vilaine Bouche. Qu’est-ce qu’il y a dans un nom ?

    Je dois tout _ confie ici Hélène écrivaine _ à Wilhelm Bouche, tout ce qui fait le brouet enchanté. Dès qu’on l’a goûté il transfigure la réalité en littérature. Qui en a pris une louche au premier tour, en aura sur la langue, et donc jusqu’à la cervelle, le piquant, le souffle, la recette, les mots et clés de la littérature, jusqu’à son dernier jour _ voilà, voilà. Wilhelm Bouche c’est Rimbaudelaire interprété _ voilà : joué et incarné _ par ma mère au 54 rue Philippe à Oran, c’est-à-dire , avec une pincée d’accent allemand volontaire, Reinbotdelehr. Saint démoniaque, Busch est le chroniqueur sans peur ni proche des malheurs et méfaits de la petite humanité. Il en montre tout le mal possible. Le monde entier est un cirque, pense-t-il et einszweidrei, en un mot tous les maux, comme le dit l’allemand, berceau linguistique du génie d’Einstein, celui qui fait d’une pierre Ein Stein à tous les coups _ qu’est-ce qu’il y a dans un nom ? _ en piste ! et tout un peuple de benêts, de petits monstres, de maltraités, oncles, tantes, animaux, bourreaux, se presse dans ses spectacles en vers et en images  » _ voilà le décor splendidement reconstitué et planté.

    …

    Et le récit continue ainsi page 96 :

    …

    « La cruauté est la clé de l’homme _ nous y voici donc… La vengeance est un pain quotidien. Bons sentiments : zéro _ éliminés à plate-couture. Chacun est armé contre la justice avec les moyens du bord. On vole. Un dos tourné : on saute sur l’occasion. Une mare ? On y noie ce monsieur, ou cette demoiselle. On mord. On meurt à qui mieux mieux et pas n’importe comment.

    (…)

    Max et Moritz, nos affreux petits camarades, sont à tort et à tue avec tout ce qu’ils peuvent zigouiller sans distinction de sexe ou d’espèce, pas une poule _ tiens, les voici déjà… _ qui échappe à leur jubilation, jusqu’à ce que leur propre mort s’ensuive. Après tout, ils ont eu droit à bien des pages, au suivant !«  _ et c’est bien sûr désopilant.

    …

    Et pages 97-98 :

    …

     « Il n’y a rien à manger, dit ma mère _ ce mois de novembre 1942 à Oran _, sauf des vers. Tout le monde se régale. Ce qui est étrangement étonnant, c’est que, la bouche pleine de vers et de côtelettes de chien, on pouffe de rire de ces horreurs _ voilà. La littérature, c’est ça ? Avec la même scène, Euripide me tire des frissons, avec Sophocle je pleure, Busch me fait rire aux larmes. Comment expliquer cela ? _ et dans le jeu de la prose d’Hélène Cixous sans cesse ces modes et styles en permanence se chevauchent et rebondissent, pour notre formidable jubilation !..

    _ Demande à ce convive familier. C’est le jeune Sigismund Freud. Lui aussi est un élève _ lecteur fervent _ de Wilhelm Busch.

    C’est en suivant les farces atroces de Max et Moritz que le lycéen a fait l’expérience des mystères de la Prime de Plaisir. Où l’on peut jouir, sans culpabilité, de tout ce qui se moque de tous les commandements. Sans Busch, pas de psychanalyse, Les pulsions s’en donnaient à chœur joie chez les deux Bösenbuben, Max et Moritz Vilains Vauriens nos semblables nos frères. Pour les enfants c’est un festin. Le Chef  Busch, c’est Homère pour les petits, à chaque chant son jet de sang ». 

    …

    …

    Et c’est ici, à la suite immédiate de ce passage, que prend place, pages 98-99, la longue citation déjà donnée en mon  article précédent, de la pendaison des poules, et le dernier œuf vite pondu de la mère, qui va donner son titre plutôt comique à l’ensemble du recueil…

    …

    …

    Puis :  « dehors c’est toujours une autre guerre. Bang ! dehors ! Plump ! Platsch ! dedans ! La fin de Max et Moritz c’est La Colonie Pénitentiaire _ de Kafka, mais lui aussi est d’un constant monstrueux irrésistible comique !.. _ pour écoliers du primaire, la machine à débiter les polissons est nettement plus rapide que l’invention sophistiquée de la colonie, car elle est adaptée à l’économie libidinale toujours hâtive _ certes _ des criminels de sept ans, ceux qui tirent la langue aux passants, torturent les animaux et passent d’une farce à l’autre les deux poings dans l’aine. Et ma mère en fouettant Busch avec Rimbaud, écrit l’aîne avec un h au crayon _ dans le livre même.

    Quand dehors ça canarde et dedans ça rime avec poignarde, que la mort est Herr Tod, le voisin au balai impassible, c’est la première comédie de ma vie _ à 5 ans. C’est une tragédie. Qu’une tragédie soit une comédie, c’est une tragédie. Qu’une comédie soit une tragédie refoulée, Wilhelm Busch le formule ainsi : « Das Gute _ dieser Satz steht fest _ / Ist stets, was man lässt  » Comment traduire lässt ? se demande ma mère« 

    …

    Et le texte se poursuit, page 100 :

    …

    « Ma mère lit Wilhelm Busch acrobatiquement. Jongle un mot avec un moqueur prochain. Avec oreille et énergie. Les vers militent, les bombes tonnent. Cravachés par sa voix grave les sons courent après les sens. L’allemand sautille avec une gaieté de chat botté. A tout moment il peut se retourner en français. Quel plaisir quand les frontières violemment barbelées en « réalité » se trouvent allègrement déjouées par des accords de coopération linguistique. Entre êtres vivants, les parlers sont naturellement translingues, ainsi s’ébattait Wilhelm Busch, il y a déjà plusieurs grandes guerres de cela, entre chien et humain comme entre allemand et français, on s’entendait bien en s’entretraduisant,

    « Alleh, Plisch und Plum, apport ! »

    Tönte das Kommandowort.

    Les vers français langourent moins, ils attrapent une certaine vigueur militaire que l’allemand leur inocule. Ces deux-là sont des compères, ils se foutent la paix dans la figure. Je n’imagine pas jouer l’un sans l’autre. L’horrible est pire s’il est furchtbar, la catastrophe est trochaïque. Ach ! Comme la mélodie d’une langue nous embobine _ dont acte.
    A Oran sous la guerre, sous la musique de ma mère, j’en ai fait l’expérience, tout ce qui ne peut pas se dire, peut se dire : il suffit d’
    écrire, c’est-à-dire traduire, ce qui ne peut pas se dire en français peut en s’étrangeant se faire entendre autrement outrallemant.

    Avec ma mère, « traduire » n’aua jamais été que bondir en extraordinaire liberté, je veux dire « bondire », ne jamais parler en moins de plusdunelangue rire d’un mot avec l’autre, néologer à volonté, d’une trouvaille idiomatique faire deux coups de couleur, elle ne traduit pas, elle ne met jamais une langue au service de l’autre, il s’agit toujours d’une danse _ voilà : effervescente _, d’un pas de deux, d’un acccroissement de plaisir _ oui _, d’une taquinerie, d’une émulation, d’une prime de séduction, suis-moi ! dit le français à l’allemand, sois-moi (sois toi) aussi sûrement infidèle dit l’allemand aussi librement fidèlement _ file devant, plaisante-moi _ qu’un trapéziste à ses trapèzes, avec les petites difficultés jongle, elle ne traduit pas elle joue des deux  » : ça virevolte très effectivement, et c’est magnifique !

    …

    …

    Et un peu plus loin, page 102 :

    …

    « Tout se passe avec guerre. Pas de guerre sans résistance, sans guerre à la guerre, sans fuite, sans interventions de liberté, sans ruse. Et sans littérature. Pas de jeu de mort sans jeu de mot. Et pas de littérature sans les nerfs de la guerre, les énergies furieuses, les colères, et les révoltes contre les condamnations et les injustices. Guerre est le combustible de la littérature _ voilà, voilà. Ma mère ne connaissait pas Homère, mais elle l’était _ lire ici l’ »Homère est morte » d’Hélène Cixous, paru en 2014. A Osnabrück et environs c’était l’Iliade recommencée et par la suite pour ma mère, son peuple et ses familles, c’était l’Odyssée. La route est très accidentée, à chaque halte on perd des membres de l’équipage.

    A la fin ne reste que celui que le sort a choisi pour faire le récit des nombreux chapitres de la ruine _ le témoin ultime, s’il survit et témoigne. Puis le reste est silence« , page 103.

    …

    …

    Et page 108  :

    …

    « A Oran, faute de merles on mangeait les vers de Busch. Qui dort dîne, ma mère a appris le dicton et nous met au lit pour le dîner. Sans pain, sans beurre, mais pas sans Wilhelm Busch. (Cependant à Theresienstadt, la famille… sans son chien à manger, mais je l’ai déjà conté.)

    La vie est une fatalité d’ironie dramatique, un enchaînement de chances qui ébranlent le sens _ c’est superbe ! Nous sommes des mouches pour les dieux garnements, as flies to wanton boys are we to th’gods (ils jouent à nous tuer) ils nous tuent pour s’amuser. Comme le dit Wilhelm Busch. Il s’amusent à nous tuer.

    ça valait la peine que mon frère se fasse écraser par la jeep : à la fin on s’en tirait« .

    …

    …

    Quelle leçon ! et pas seulement de style !

    …

    …

    Ce lundi 18 novembre 2024, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Et encore un somptueux fondamental chapitre sur le lait-legs nourricier de la littérature : le chapitre « Le legs empoisonné _ Laisser ses livres », un fécondissime pharmakon, entre la perte, en 1948, du père Georges Cixous (et l’aubaine de sa bibliothèque), et l’interruption à venir, en 2004, du formidable dialogue entretenu avec l’ami Jacques Derrida : quand reste et tant que demeure une conversation nourrie avec les auteurs de vraie littérature (et philosophie), via les livres que ceux-ci nous ont laissés-destinés ad libitum…

    Et voici maintenant, de la page 77 à la page 93 de ce recueil décidément absolument indispensable qu’est ce tout récent « Et la mère pond vite un dernier œuf« 

    _ il nous faudra bien sûr revenir sur le choix de ce titre plutôt comique donné à ce recueil, dont la source se rencontrera un peu plus loin, au chapitre suivant, « Max und Moritz, et ma mère« , aux pages 98-99 :

    « J’ai commencé à réfléchir sur les mystères du texte et les secrets de la littérature, rue Philippe à Oran pendant la guerre, en suivant ma mère en visite chez ces vauriens de Max et Moritz. Moi qui hurlait quand on me donnait l’ordre de manger un peu de poulet, une rareté précieuse sur une table famélique, je dégustais avec ravissement les vers suivants :

    Hahn und Hühner… Coq et poules avalent l’hameçon

    Les voilà pendus à la dure branche de l’arbre

    (…)

    Le cou des quatre pendus s’étire démesurément, leur chant s’angoisse également. Et ce qui me fait mal à crier me séduit par la musique des mots _ voilà ! Les poules meurent en chœur, rime rime avec crime, les vers tapent du pied. J’avais beau hurler d’angoisse jusqu’au ciel avec les poules _ c’était en novembre 1942, à Oran, 54 rue Philippe, qu’Hélène écoutait ainsi sa mère jouer en marionnettes confectionnées de sa main les contes tragi-archi-comiques de « Max und Moritz » de Wilhelm Busch…  _, en tant qu’œuf j’étais contente que ma mère ponde vite une dernière fois » : des bombes pleuvant alors, ce mois de novembre 1942, sur Oran.

    Et à la page 104, encore ceci qui éclaire ce titre du recueil :

    « Dans sa chambre ma mère centenaire _ elle mourra le 1er juillet 2013, âgée de 103 ans  _ ne lit plus que Max und Moritz. Elle se prend pour une poule prête à trépasser. Mais il y a dans ces images insupportables _ de Wilhelm Busch _ de quoi la faire pondre de rire.

    Ce que m’apporte _ me révèle _ Wilhelm Busch : le rire dans l’horreur », commente Hélène ; j’y reviendrai en l’article suivant… _

    un autre somptueux fondamental chapitre sur le lait-legs nourricier _ pour le non tari (« tant qu’il y aura de l’encre et du papier« , et bien sûr de la force de vie…) si fécond « rêvoir » à l’œuvre d’Hélène : formidable pharmakon à son inénarrable façon à elle, à son tour… _  de la littérature pour Hélène Cixous : le chapitre « Le legs empoisonné _ Laisser ses livres« , un fécondissime pharmakon d’intarissables conversations poursuivies, vaille que vaille, à la guerre comme à la guerre, et à-la-va-comme-je-te-pousse et m’inspire-respire-expire-souffle _ entre lire les livres de la Bibliothèque, puis penser-panser, rêver en son « rêvoir », et soi-même allant se livrer corps et âme à la jubilation terrible et hilarante de son écrire… _, entre la blessure à panser de la perte sans legs écrit, ni même dit _ seulement la collection de volumes Nelson de sa bibliothèque ainsi laissée sans mot dire de sa part… _, du père Georges Cixous, le 2 décembre 1948, à son décès, et l’interruption à venir le 9 octobre 2004, au décès à lui aussi, l’ami Jacques, du formidable dialogue-conversation _ aussi par téléfaune, puis au « rêvoir« , via les livres laissés de l’ami parti, qui lui-même songeait fort à son propre posthume… ; cela, nous le verrons au chapitre terminal, et lui aussi évidemment capital, de ce livre-ci, aux pages 113 à 137, intitulé « Le chat et le château » : tout, en cet admirable indispensable recueil de textes d’Hélène Cixous qu’est ce jubilatoire « Et la mère pond vite un dernier oeuf« , venant parfaitement « se rejoindre » et s’imbriquer… _ ô combien nourricier, à son tour, avec l’irremplaçable, forcément _ qui donc est substituable ?.. Personne ! Et encore moins ni ami ni aimé ; la consolation-pansement-pharmakon, si elle est désirée-envisagée-recherchée-poursuivie, semble tellement difficile et peut-être même quasi impossible à obtenir et tenir-maintenir longtemps et jusqu’au bout de sa propre mortelle vie, en ce duel à la vie-à la mort des pulsions de vie et la pulsion de mort, si puissantes et tellement compliquées à apprendre à dévier-manœuvrer afin d’essayer-tenter de parvenir à surmonter-survivre à la douleur-poignard du deuil subi de ces si cruelles pertes… _ ami Jacques Derrida…

    …

    …

    Ici,

    et de la phrase, page 78, à propos de Jacques Derrida :

    « il laissait ses livres à la place de sa personne. Et parmi son œuvre immense, ses innombrables méditations sur les mystères tragiques et philosophiques de l’héritage« ,

    presque directement à la suite des mots mêmes, impératifs, de l’ouverture de ce chapitre, page 77 :

    « Un jour des derniers temps, mon ami Jacques Derrida me dit : « Si je ne suis plus là, tu pourras continuer à lire mes livres. » Je grimaçai d’horreur. C’était un dit de vérité à venir, un verdict, une annonce amère. Une phrase à deux coups. Mise à mort et promesse. Ablation et substitution. La mort pour moi, la survie pour mes livres » ;

    et des sublimissimes pages 79-80 à propos de ce qu’Hélène, en forme de « viatique » qui lui était nécessaire, raconte de ce qu’elle a pu bientôt trouver de son père « homme de parole et de mots, c’étaient des mots extraordinaires qu’il me donnait tous les jours« , une fois celui-ci brutalement disparu et enlevé à elle, le 2 décembre 1948 :

    « J’ai hérité de Georges mon père le besoin géorgique de déterrer les mots, de descendre sous le taire, de nettoyer, d’arroser, et d’écouter ce qui erre le long du silence _ c’est admirable ! J’ai toujours aimé Virgile et par conséquent Dante. Outre ce lien indécis et ouvert comme tout, mon père a laissé _ très matériellement _ une bibliothèque. Il ne l’a ni donnée, ni léguée, il l’a laissée avec cet abandon, ce suspens de la volonté dernière, qui fait le don idéal, celui que l’on n’a pas fait exprès. Alors ce legs laissé sans le su, je l’ai pris, je m’en suis constitué l’héritage par excellence, le bien attribué par le sort, béni pour avoir été lu par mon père, et ramassé, lui mort, sur ses étagères. Je n’en finissais pas de composer le lai de la Bibliothèque : j’ai lu, depuis mon père et sans son injonction, il m’a laissée lisant le tout de la littérature, le bon et le mauvais, le sublime et le détritus, son compost, sa litièrature. Sans maître, sans conseil, sans loi. J’ai tout dévoré. De gauche à droite, j’ai sucé un à un tous les volumes de la collection Nelson, tout était bon également. J’ai rien oublié. Je crois que j’ai mangé mon père jusqu’aux moelles. Hériter pour la vie, si c’était possible, je crois que ce serait cette opération : absorber, consommer, transsubstantier le Laissé, en forces vitales pour soi _ voilà.  Sans dette. Et entre tous les legs nourriciers, recevoir et faire son miel d’une Bibliothèque » _ une opération merveilleusement accomplie par Hélène.

    …

    je me rends immédiatement aux deux puissantes pages finales de ce crucial et fondamental chapitre, aux pages 92 et 93, consacré à l’héritage des livres, et pas seulement ceux laissés sur les étagères de son père, Georges Cixous, le 2 décembre 1948 :

    …

    « Peut-on échapper à l’héritage ?

    Moi-même j’ai bien fini par me rendre à Jérusalem, où je ne voulais surtout pas aller _ sur le récit de ce voyage en son « Gare d’Osnabrück à Jerusalem » (paru le 14 janvier 2016), cf par exemple mon article « « , en date du 16 juin 2018…

    Pour payer une infime part de ma dette à l’égard de ma généalogie multimillénaire _ tant sépharade qu’ashkénaze… _, minimissime, pour répondre : oui, à la question êtes-vous coupable ? A la question : êtes-vous juive, je mets : oui, je décide et consens à répondre sur le formulaire _ demandé à remplir pour l’obtention du visa d’entrée en Israël _, oui, alors que mon amour de la Vérité compliquée, mon besoin vital _ oui _ de pousser la pointe de la pensée au cœur du combat des paradoxes, mon alliance avec l’inconnu c’est-à-dire le pays de l’écriture _ ce territoire-trésor lui aussi… _, le courageusement infidèle, toutes mes obsessions vitales, veulent que je dise non pas oui mais : juive je le suis par vent de nord-nord-ouest, ou par mauvais temps, mais par beau temps clair sans rafales de vent, ou quand je suis en mes libertés dans les rêves, je ne réponds que : rien ni plus ni moins.

    En tant que chat, ou écureuil _ du jardin aux arbousiers et pins de la maison d’écriture des Abatilles _, ou ancien chien _ tel son chien Flip _ je ne suis pas plus juive que le cheval ni moins, j’aime les vaches, comme ma mère, pour la fatalité de la vie je m’identifie aux poules, je n’ai guère de difficultés à reconnaître mon âme dans celle d’une poule, j’ai les mêmes battements de cœur,

    mais à tous les juifs qui sont juifs se sentent juifs, juifs des avant et juifs des après, je reconnais que je dois un trésor inestimable _ voilà… _ d’angoisses et de tourments, l’usage illimité _ et persistant _ de la tragédie et ce qui va avec l’exercice de la douleur : l’esprit de révolte, la jubilation _ oui, magnifique ! _, l’eau du rire qui jaillit au milieu du brasier et jusqu’à l’avant-dernière minute dans les camps d’extermination _ ici je pense au grand Imre Kertész du « Chercheur de traces« … _, la nostalgie perplexe du désert, la fréquentation des zones d’exclusion et le don nomadique, la façon d’allonger perpétuellement le cou au maximum pour scruter l’horizon, comme si le présent était là-bas dans le lointain futur ou au contraire la façon de creuser des puits sous son lit à la recherche de pensées ou êtres perdus et peut-être conservés dans les souterrains du temps, toutes ces herbes amères tous ces sucs et ces miels spirituels dont l’écriture se régale« 

    …

    …

    Un chapitre magistral !

    Consacré aux ressources, fabuleux trésor où puiser encore et toujours de conversations essentielles que peut offrir le dialogue ouvert et infini du lire-écrire-penser, pour Hélène en son « rêvoir », avec les auteurs vrais de la littérature et de la philosophie _ pas ses pullulantes-purulentes contre-façons de « litièrature« – compost, à destination des oisifs-qui-lisent pour se distraire-désennuyer-divertir : en fait ne plus penser du tout à l’essentiel… Revenir lire et méditer ici le merveilleux chapitre « Lire et écrire » du Zarathoustra de Nietzsche, joliment sous-titré « un livre pour tous et pour personne« … Ou encore le très juste récent « Un Sens à la vie _ enquête philosophique sur l’essentiel » de mon ami bruxellois Pascal Chabot… Des livres nécessaires et vrais, en ces temps de faussaires et fausseté…

    …

    …

    Bien évidemment à suivre…

    …

    …

    Ce dimanche 17 novembre 2024, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Et maintenant le sublime chapitre « Je veux être aussi criminelle que possible » sur la genèse et l’obstétrique de la vraie littérature pour Hélène Cixous : admiration !

    En poursuivant le début enchanté de ma lecture du « Et la mère pond vite un dernier œuf » de la chère Hélène Cixous, dont a témoigné hier mon article : « Enchantement ébloui du nouveau Hélène Cixous : le délicieux, effrayant et hilarant tout à la fois, et justissime d’écriture, « Et la mère pond vite un dernier oeuf »… »,

    …

    voici ce lundi 11 novembre l’écho de mon éblouissement à la lecture du proprement sublime chapitre, aux pages 39 à 50, intitulé _ avec un brin de provocation, mais pas tant que ça… _, « Je veux être aussi criminelle que possible« , dans lequel l’autrice expose splendidement en un dialogue _ sa forme de récit favorite, en sa réclusion solitaire choisie et impérative les deux mois d’été de juillet et août de chaque année, en sa maison d’écriture de l’Allée Fustel de Coulanges, aux Abatilles, où elle se consacre exclusivement à l’écriture de sa propre littérature, très rituellement, et selon la fantaisie de l’absolue nécessité de son « rêvoir« …  _ avec sa revenante mère Eve, en leur jardin fructifore de pins et arbousiers _ et aussi « chênes, mimosas, écureuils, couleuvres et lézards », page 39 _ de l’Allée Fustel de Coulanges des Abatilles, à Arcachon _ justement : ce jardin d’où part ici même ce récit-ci : « Je traversais le jardin avec Eve ma mère« , page 39… _, ce que la littérature vraie telle qu’elle la conçoit avec une parfaite justesse (!), doit, en tant que « fruit« , au vol, à la faute _ qu’elle qualifiera, un peu plus loin, page 48, de « Felix Culpa« , nous allons donc comprendre pourquoi… _, à la honte, au crime-et-châtiment qui résultent de ce vol, souvent, déjà, de fruits (pommes, poires, grappes de raisin, figues, etc.) quand le chapardeur se trouve pris la main dans le sac _ et confondu ainsi, par quelque autre (un légitime propriétaire, lui), de ce « crime« , suivi de son « châtiment » ;  la formule « crime-et-châtiment » se trouve à la page 45 : « Nous sommes, nous qui nous reconnaissons dans la maçonnerie secrète des écrivains, des voleurs amoureux de leur crime-et-châtiment« … _ : si le jardin « était sans fruit aucun livre n’y commencerait sa furtivité« , dit formidablement _ pour qualifier la naissance archi-discrète et très difficilement consciente du processus complexe et souterrain de ce départ de l’alchimie qui mènera in fine, dans la chambre du « rêvoir« , à l’écriture archi-nécessaire du texte (et puis du Livre final) sur la page accueillante de l’écritoire ; cette expression de « furtivité » du livre, pour qualifier ce que d’autres ont baptisé « sentiers de la création« , est proprement admirable !.. _ la narratrice à sa revenante mère Eve, dans le jardin de pins et arbousiers des Abatilles, page 39.

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    Car, en « la littérature œuvre par œuvre tout commence par un vol _ voilà donnée la thèse que ce chapitre prométhéen (de « voleur de feu« ) va désormais expliciter… _ . Tout auteur est un ancien voleur » _ d’abord, en l’enfance quasi innocente, mais pas complètement (le savoir du larcin est déjà présent !), de fruits divers : de poires, pour saint Augustin, de pommes, pour Jean-Jacques Rousseau, de grappes de raisin et de figues, pour Jacques Derrida, etc., page 40 ; et c’est bien là la thèse qui va être explicitée ici… _, « et pour tous, c’est une affaire de mots volants. (…) D’abord tu voles un fruit, là-dessus tu écris, dis-je. Par la suite du vol _ le vol et la conscience de sa faute étant bien l’élément déclencheur de l’écriture, qui en provient directement, et va fantasmatiquement y retourner, ou tourner dessus, tels les survols d’approche concentriques et lents du vautour, à l’écritoire de l’écriture… Tes livres sont les fruits. Pour que ça marche, tu dois être pris« , page 40.

    Et « si par chance tu es pris, c’est alors que tout commence : te voilà « criminel. Dicriminel. On t’accuse. On te fait honte. Alchimie merveilleuse de la honte. Voir Rimbaud », page 40.

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    Et ensuite :

    « Te voilà le Centre des émotions. Couronné. Plus tard on sera tenté de recommencer, c’est logique. (…) Petite cause grande conséquence. Voilà comment l’on devient recriminel : on répète inlassablement par écrit _ voilà ! au « rêvoir » à demi fantasmatique et ouvert de l’écritoire… _ ce bref moment de gloire qui a ébloui maman d’étonnement ou de colère« .

    Et puis : « Justement, tous mes auteurs, ça leur plaît d’être coupables. Ce qu’on veut, dis-je en tournant lentement autour du pot, c’est la faute. (…) Ce qu’ils veulent goûter, dis-je, c’est le goût du châtiment _ de la fessée de celle qu’il appelle « Maman » pour le Rousseau des « Confessions« , par exemple… Tous rêvent d’être des criminels _ c’est-à-dire des fautifs punis et châtiés. Il y a un rapport étroit entre le méfait et le fait d’écrire« , page 41 _ la thèse de ce chapitre important est donc très claire.

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    Puis pages 42-43 :

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    « Quant à moi, la vérité c’est que je veux pousser l’écrit jusqu’au crime contre la société, la tradition, je veux pousser jusqu’à l’écrime.

    Je veux prendre toutes les libertés avec la  langue, je veux aimer ses charmes _ creusés à délicieux plaisir _ à la folie. Et que les acariâtres me reprochent de l’aimer mal ou pas assez _ la langue commune.

    (…) Ravissement pour ravissement, je veux en jouir dans l’ignorance _ assumée et consciemment violée _ des bornes et des rôles, la ravir _ tel Prométhée _ à qui me l’interdit. Je veux aimer à la fureur et par-dessus tout une chose bizarre, chose animée, torrentielle, désobéissante, mécréante, qui bondit _ la parole se déchaînant en cette écriture débridée et sauvage _ par-dessus les matelas et disparaît en laissant derrière elle des traces d’incendie. J’irais jusqu’au seuil de la mort. Je veux jouer avec le feu, comme les autres _ écrivains, en ce statut hautement assumé… _. mais je préfère ne pas en mourir, quoique – je n’ai pas le choix. Je ne fume pas dans mon lit comme Ingeborg Bachmann ou Clarice Lispector je ne mets pas le feu aux draps _ comme elles, qui en périrent. Je crains de perdre la vue et la main droite. Je préfère ne pas être décapitée. Je crains pour mon crâne, pour mon cou, pour mon poignet, pour mes outils d’écriture » _ en prenant de l’âge…

    « Bien sûr que je suis contre la censure (…) et bien sûr d’autre part pour la liberté« , page 41.

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    (…) Mais à peine avais-je pensé cela que je pensais inversement. Car d’un autre côté je ne voudrais surtout pas ne pas être censurée accusée et condamnée, si je n’étais pas mise à l’index, omise, exilée sur place escamotée menacée d’extinction, je serais effrayée, je me sentirais en danger d’inclusion, d’incorporation _ de neutralisation normalisée castratrice. Non, non, surtout pas d’absolution. Je crains l’encens. (…)

    Je tiens à être repoussée juste assez _ voilà ! _, comme il convient à un écrivain. (…) Quel écrivain voudrait renoncer à ses droits à la persécution parmi lesquels l’exil, le deuil, la solitude ? Pas moi, ni aucun de ceux que j’ai rencontrés.

    Car ne savons-nous pas tout de suite, très jeunes déjà, six ans huit ans dix disons, tout sur les bénéfices tordus et nécessaires de l’élection _ insigne de la littérature _ et sur le rapport étroit qui existe entre le vol et la plume ? Je veux dire entre le premier fruit volé et le fruit de ce vol qui est la plume _ de l’écriture. Je veux dire entre la pomme et la plume d’oie puis la plume du stylo puis la plume de l’apple ordinateur.

    Nous sommes, nous qui nous reconnaissons dans la maçonnerie secrète des écrivains _ vrais ! pas des faussaires qui « produisent » à destination des « oisifs qui lisent » selon l’expression justissime de Nietzsche en son lucidissime « Lire et écrire » d’ »Ainsi parlait Zarathoustra« … _, des voleurs amoureux de leur crime-et-châtiment. Mais il est dangereux de le dire. Cela tourne aussitôt en vantardise. Pourtant je ne connais pas d’écrivain qui voudrait renoncer au violent héritage gratuit qui lui tombe dessus, qui voudrait d’un cœur uni échapper à tous ces bizarres biens à visage effrayant appelés prison bagne exil folie trahison. Et qui tous récompensent le premier exploit commis au jardin : avoir défié le légitime propriétaire quel qu’il soit, un Dieu, le tsar, un papa, un monsieur, un critique littéraire, un gouvernement despotique. Et porté la main sur les fruits« , pages 44-45 _ la vraie littérature est bien défi.

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    « Certains ne rescapent pas, certains se roulent dans le brasier d’énigmes et meurent carbonisés d’abord mentalement ensuite physiquement surtout les femmes, le prix Nobel ne guérit pas Nelly Sachs au contraire, qui sait si le Nobel n’a pas précipité sa fin. C’est qu’il faut supporter _ pour maintenir sa liberté folle d’auteur vrai _ une si percutante réhabilitation.

    Menace des deux côtés, menace par le mépris menace par la gloire. Un effacement _ de la liberté entière et totale, sans freins par les compromissions (surtout éditoriales), de son écriture _ guette. Mais tout cela ne se commande pas.

    On ne peut pourtant pas vouloir être coupable et pris en flagrant délit ni vouloir être impardonnable ni vouloir être noir américain ou victime des nazis. On ne fait pas le mur exprès. Il peut seulement arriver _ simplement circonstanciellement, dans le contexte socio-existentiel de sa vie à côté de celles (un peu moins a-normales !) des autres… _ qu’au terme d’un cruel combat entre soi-même, en luttant de toutes ses forces en son for intérieur dans le corps-à-corps avec la faute, tantôt coupable tantôt victime on s’entretue un peu, et l’on soit coupable malgré soi d’un suicide manqué.

    Le crime à récrire ne peut nous arriver qu’à notre âme défendante. Il est commis, nous n’avons pas pu l’éviter« , pages 46-47.

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    « Eve, saint-Augustin, Swift, Rousseau, Stendhal, Rimbaud, et sans oublier Eve ma mère Joyce Genet Derrida Bernhard _ ne pas oublier, en effet, de revenir aux 5 admirables volumes de son époustouflante Autobiographie : « L’Origine« , « La Cave« , « Le Souffle« , « Le Froid » et « Un enfant« …

    tous des malfaiteurs, manqués ou glorieux, démasqués pris sur le fait, bien cachés, qu’importe, tous ceux que j’aime, d’anciens enfants partis à la chasse aux poires ou aux pommes _ et du bonheur, dit Stendhal : « Ici commence la chasse du bonheur », écrit à son tour Hélène page 41… _, et tous pris sur le fait l’un la main sur la grappe l’autre la dent sur la grosse joue rouge d’une tante à croquer, l’autre lancé sur le vélo volé à l’oncle père.

    Tous des testamenteurs attachés à leurs Erinyes _ implacables persécutrices vengeresses.

    Felix Culpa c’est le nom de la déesse dieu de toutes les genèses. L’auteur de l’auteur _ voilà ce que cet admirable  chapitre s’est chargé de brillamment expliciter. Littérature c’est chute déchet litter lit de morts tombée-de-haut plaies au front et bosses de chamots. Et tout haussé au pilori« , pages 47-48.

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    « Et l’on voudrait plus tard abdiquer ? perdre l’horreur plus épique et splendide que la bonne santé. Mais un écrivain est tout nourri d’horreur _ voilà, voilà.

    _ Vivre ? C’est à l’envers d’avoir touché à mort. La nostalgie du pire, voilà ce qui nous fait écrire. La solitude ininterrompue dicte le dialogue à un _ pour Hélène les deux mois d’été passés chaque année en sa maison à « rêvoir » d’écriture implacablement solitaire des Abatilles. La seule crainte des anciens fous ou ex-prisonniers ou déportés ou humiliés c’est que le Temps ternisse l’éclat des braises et guérisse la plaie _ voilà, voilà : la plaie brûlante doit demeurer vivante et ouverte à continuer de suppurer…  La douleur n’est pas dans le supplice, c’est d’en perdre les affreuses richesses. (…) C’est que je veux garder le fruit la trace aveuglante de l’apocalypse _ seule digne d’être parcourue et re-triturée encore et toujours en le « rêvoir » chaudron à vif de l’écriture vraie ; le reste est mesquine diversion de misérable ridicule vanité… Pendant les passions je n’étais plus qu’un cri déchirant qui voit, une griffe qui me taillant les yeux laissait entrer l’effroi visionnaire _ voilà ! _ à torrents sur mon âme pas plus grosse qu’un pois chiche sous l’écroulement de la montagne du jour, je perdais une vie par instant, chaque pas _ d’écriture jubilatoirement hallucinée _ me ressuscitait. Je ne veux pas perdre ma perte, je tiens à ma perte comme à la prunelle de mes yeux, si j’ai connu l’état de crime malgré innocence ce n’est pas pour le regretter c’est pour en tirer tous les saignements _ sublimes. Cette trace tous les accidentés apocalyptiques l’appellent le fruit, une grenade qui vous explose dans l’œil, mais quand même un fruit _

    L’obstétrique cruelle de ce qu’on appelle la création littéraire _ voilà ! _ : un grand coup, brève folie, une coupure de trois jours ça suffit pour tous les temps des temps ; c’est « la littérature »  c’est ce très long grattement de plaies, le résidu, l’écrime réitéré _ au « rêvoir » re-fréquenté deux mois d’été par an, pour Hélène, surtout sans recevoir personne…

    J’ai planté un crime dans le jardin et j’en recueille _ annuellement _ tous les fruits, je suis moi-même l’arbre à crimes et je vais m’épluchant _ et ré-épluchant, ad vitam aeternam, ces deux mois d’été par an, en cette maison (et ce jardin aux arbousiers) d’écriture des Abatilles… _ comme Rousseau en sa quatrième promenade _ solitaire à arpenter l’île saint-Pierre du lac de Bienne _se recherchant les poux déjà bien trouvés _ déjà _ dans les Confessions mais pas assez _il fallait recreuser dans sa chevelure… Je suis une lente pense-t-il, pensé-je, et que l’on ne s’y trompe pas, il ne fait que s’en féliciter en douce« …

    fin ici de ce magnifique chapitre sur la réalité et vérité de la littérature vraie, à la page 50.

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    C’est admirablement confondant de justesse ! Et de beauté de style, visionnaire…

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    A suivre…

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    Ce lundi 11 novembre 2024, Titus Curiosus – Francis Lippa
  • Enchantement ébloui du nouveau Hélène Cixous : le délicieux, effrayant et hilarant tout à la fois, et justissime d’écriture, « Et la mère pond vite un dernier oeuf »…

    Spécialement adressé à mon nom à l’adresse de mon libraire préféré, et avec dédicace « pour Francis Lippa grand lecteur de cœur, Hélène avec Haya et Isha« , et déposé, m’attendant, au rayon Musique,

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    le tout nouveau Hélène Cixous, « Et la mère pond vite un dernier œuf« , se révèle à nouveau et immédiatement, dés les trois premiers chapitres _ « L’an 2021 nuit« , « La vie est une chasse » et « Je n’ai pas été en c. c.« … _ que je viens de commencer à lire avec jubilation ce dimanche, d’un enchantement absolu…

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    De nouveau, cette merveilleuse intelligence si aiguë et justissime ô combien ! jointe à un style éblouissant et à surprises constantes, d’une page à l’autre, d’une ligne à l’autre, d’un mot _  joué, très souvent, en son « rêvoir« … _ à l’autre…

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    Je ne peux m’empêcher de m’empresser de le signaler tout de suite, dès la lecture, déjà, de la page 29 _ puisque c’est là que j’en suis, pour l’heure, en ma toute première lecture de ce nouvel opus (vite ou pas vite ?) « pondu » par Hélènee Cixous : d’autres lectures-relectures suivront, bien sûr, afin de poursuivre et continuer encore, toujours un pas de plus plus loin, et parfaire, à notre tour, en notre jouissif exercice du lire, la joie infiniment renouvelée des déchiffrages des multiples cryptages de cet écrire poursuivi, en chacun de ses livres, tellement suivis ou plus exactement entre-suivis, l’un après l’autre, et plus encore l’un avec l’autre (ainsi faut-il vraiment tout lire ! et on ne le regrettera fichtrement pas !..) en un opus in fine unique, comme pour Montaigne ou pour Proust, d’Hélène Cixous, au nombre desquels cryptages ceux de l’Inconscient follement joueur, malin, ludique, avec lequel l’autrice joue aussi et d’abord elle-même en son fécond « rêvoir« , après en être elle-même consubstantiellement jouée, en ses rêves nocturnes qu’elle reprend et amplifie de sa propre imageance, en cet actif-passif et follement éclairant « rêvoir« , donc, auquel, de livre en livre, Hélène Cixous se livre,, en la jouissance peu banale, et même réellement extra-ordinaire, du propre plaisir, au présent constamment activé et jubilatoirement ré-activé, de son si passionnant écrire et ré-écrire, à son écritoire fidèle, et en la reprise-lecture-ré-écriture retissée, telle la Pénélope d’Ulysse, de ses anciens cahiers d’écrire ardemment ainsi relus et re-fouillés, et autres carnets de bord, emplis de noms de parents et cousins Jonas (d’Osnabrûck), d’Eve Klein, sa chère et si dynamique mère, infiniment présente et archi-fidèlement revenante, elle même si joueuse et infatigable voyageuse-marcheuse-arpenteuse de par le monde entier, jusqu’en Australie et Nouvelle-Zélande, toujours avec son inusable sac-à-dos et chaussée de ses inusables godasses de marche, et cela jusqu’en son ultime vieillesse de centenaire (Strasbourg, 14 octobre 1910 – Paris, 1er juillet 2013)… : « tant qu’il y aura de l’encre et du papier« , dirait notre cher Montaigne, ainsi que la force et l’énergie d’un souffle de vie, tellement positive : soit les « pulsions de vie » arquées face à la « pulsion de mort« , dirait Freud, pour ce qu’il en est de cette folle fécondissime et géniale énergie d’écrire, et cette fois-ci en ce tellement réjouissant jouissif « Et la mère pond vite un dernier œuf » d’Hélène Cixous (Oran, 5 juin 1937)… _ sur les 137 pages que compte ce livre si délicieux et effrayant tout à la fois de vérité, et suprêmement hilarant, aussi, forcément, face au constat hallucinant des catastrophes qui ne manquent pas de se succéder, à la fois identiques et à la fois autres, chaque fois particulières _ et même singulières _, clamés, de temps en temps _ Ossip Mandelstam, Anna Akhmatova, Paul Celan, Vann Nath (page 25), Primo Levi (page 26), et aussi Piotr Rawicz, et puis Imre Kertész, Edith Bruck, etc. _, d’une langue de témoin à une autre langue de témoin de ces successives répétitives catastrophes, et nous tomber dessus, au coin de maintes rues, emportant et mordant et accablant tant et tant de malencontreuses proies qui n’en ont pas échappé _ quand d’autres, qui, eux, ont réussi, comme miraculeusement, à s’en sortir, en gardent pourtant à vie, sans rémission ni guérison jamais, de permanentes cicatrices-séquelles toujours à vif… _ , au passage de leur folie, dans les tourbillons sauvages barbares diablement malins de l’Histoire mondiale, qui n’en sont certes pas, et à jamais, à un vilain tour de cochon près…

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    « La vie est une chasse, dis-je.

    Je suis un lièvre. Pas grand. Je dévale la longue pente blanche à toute vitesse. Si une neige, elle n’est pas froide, ou bien je ne la sens pas. À toute vitesse une grosse pintade me poursuit pour me mettre à mort. La pente est raide. Elle a ses limites. Même si je cours comme l’éclair, il n’y a nulle part où se cacher. Je me retourne, je suis en bas, je suis acculée, je vois l’ennemi, fondre bientôt sur moi. Un dernier recours : terrifier l’ennemi. Il me faudrait un pistolet, l’abattre, je n’ai pas d’arme, ou bien pousser un tel cri qu’il soit épouvanté. Mais les lièvres n’ont pas de voix. Seulement un rêve de cri. Faute de cri, je me brandis moi-même, je deviens petit, noir, dur comme une balle, je vise, puisse l’ennemi me prendre pour une arme, mais pour l’instant l’animal qui charge ne semble pas me voir changée en munition, je n’ai plus d’espace, la distance entre nous diminue, je suis au bord du rêve, au bas de la page je vois ma fin, s’approcher, c’est une grosse pintade grise.

    Fin du lièvre. Reste le livre. » , page 14.

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    Ce dimanche 10 novembre 2024, Titus Curiosus – Francis Lippa