Hier, en parcourant le site de ResMusica, un article de Bénédict Hévry m’a appris le décès à l’âge de 86 ans de Stephen Kovacevich (San Pedro, 17 octobre 1940 – Londres, 27 octobre 2026), un musicien dont j’ai toujours admiré profondément l’exigence et intégrité artistique, la finesse et la profondeur, en sa perpétuelle recherche de l’essentiel, qu’il atteignait dans l’évidence extrêmement jouissive du plus grand naturel…
…
J’admire ainsi profondément les Beethoven de Stephen Kovacevich…
…
Décès du pianiste Stephen Kovacevich
Nous avons appris la disparition du grand pianiste américain Stephen Kovacevich ce 27 octobre 2026 à l’âge de 86 ans.
…
Né le 17 octobre 1940 à San Pedro, en Californie, d’un père d’origine croate et d’une mère américaine, le jeune musicien manifeste très tôt un don exceptionnel pour le clavier. Il commence ses études de piano à San Francisco dès l’âge de huit ans sous la tutelle du grand pédagogue d’origine russe Lev Schorr. En 1951, à l’âge de 11 ans, il fait ses débuts publics avec orchestre, remarqués dans sa ville natale, dans le délicat et virtuose Concertino pour piano de Jean Françaix. Dès l’adolescence il aborde le concerto Op. 54 de Schumann et celui en sol de Maurice Ravel. Mais le tournant décisif de sa formation survient en 1959, lorsqu’il décroche une bourse pour traverser l’Atlantique et s’installer à Londres afin de se perfectionner auprès de la légendaire Dame Myra Hess. Cette rencontre forge son éthique – exigeante – de travail et scelle son ancrage britannique définitif – voilà.
…
C’est sous le nom de Stephen Bishop – patronyme adopté à la suite du remariage de sa mère – qu’il entame sa fulgurante carrière internationale. Son récital des débuts au Wigmore Hall en 1961 fait sensation. Rapidement, il fait ses débuts discographiques au début des années 1960 chez His Master’s Voice (HMV / EMI) avec un Long Playing consacré à Beethoven, Schubert et Chopin. C’est à cette époque, en décembre 1965 aux studios Abbey Road, qu’il signe un enregistrement historique des sonates pour violoncelle et piano n° 3 et 5 de Beethoven aux côtés d’une toute jeune Jacqueline du Pré, avec laquelle il partagea alors une brève et intense liaison sentimentale. Sur le plan de sa vie amoureuse de jeunesse, il a également été marié entre 1961 et 1967 à la romancière et psychothérapeute britannique Bernardine Wall-Bishop, avec qui il a eu deux fils.
…
S’ouvre ensuite une nouvelle ère majeure en 1968, lorsqu’il signe son tout premier disque chez Philips Classics -catalogue repris aujourd’hui sous étiquette Decca -, choisissant d’emblée d’y graver les redoutables Variations Diabelli de Beethoven, qu’il s’était appropriées très jeune en concert. C’est le point de départ d’un parcours discographique exemplaire étalé sur près de vingt ans où il enregistre le cœur de son legs discographique, épaulé pour les concerti (Beethoven, Brahms, Bartók, Stravinsky, et une poignée de Mozart) par Sir Colin Davis.
…
Son exigence artistique le propulse sur les plus grandes scènes mondiales. Invité régulier des orchestres internationaux les plus prestigieux, il collabore avec les chefs les plus illustres. S’il s’impose en maître incontesté du répertoire germanique (Mozart, Beethoven, Schubert, Brahms), Stephen Kovacevich n’a jamais fermé la porte à la modernité, s’impliquant de manière ponctuelle mais intense dans la création contemporaine. On lui doit notamment la création, puis l’enregistrement du premier concerto pour piano de Richard Rodney Bennett, qui lui est dédié et qu’il enregistre sous la baguette de Sir Alexander Gibson ou d’œuvres de compositeurs tels que John Tavener (Palintropos, créé en 1978) ou Sir Michael Tippett, dont il a pu interpréter assez souvent mais malheureusement n’a jamais officiellement enregistré l’unique Concerto pour piano.
…
C’est au début des années 1970 qu’il rencontre Martha Argerich, tout juste séparée de Charles Dutoit. De leur union naît en 1975 leur fille Stéphanie Argerich (qui immortalisera leur clan dans le documentaire Bloody Daughter en 2012). Cette relation passionnée et tumultueuse entre les deux artistes se muera, une fois les années de tempête apaisées, en une amitié indéfectible – oui – : jusqu’à la fin, ils se considèreront comme des âmes sœurs, partageant régulièrement la scène en duo, notamment au Festival de Lugano, par une sorte de fusion absolue dans le « grand écart » » artistique et conceptuel – la lave, l’instinct et la fulgurance de la pianiste argentine épousant la hauteur spéculative beaucoup plus introspective et la rigueur architecturale du maître américain – voilà.
…
Afin d’éviter toute confusion avec un homonyme de la pop américaine, il accole d’abord le nom de son père pour devenir Stephen Bishop-Kovacevich, avant d’abandonner définitivement le patronyme de Bishop et ne conserver que le nom de Kovacevich, renouant pleinement avec ses origines croates.
…
Les années 1990 marquent son retour chez EMI (aujourd’hui Warner Classics) et l’affirmation d’une double carrière de pianiste et de chef d’orchestre, menée notamment à la tête de l’Australian Chamber Orchestra, qu’il dirige depuis le clavier pour graver une nouvelle intégrale des concertos de Beethoven. À cela s’ajoutent son intégrale monumentale des trente-deux sonates pour piano du maître de Bonn – je l’aime moi aussi beaucoup, beaucoup ! – , ses lectures magistrales des concertos de Brahms avec Wolfgang Sawallisch, ainsi que ses gravures des deux ultimes sonates de Schubert (D. 959 et D. 960). Cette période féconde s’illustre également par de magnifiques partenariats chambristes, notamment aux côtés d’Ann Murray, de Nobuko Imai et Lynn Harrell (dans Brahms) ou encore d’Emmanuel Pahud.
…
Plus tardivement, en 2008, il livre un disque quasi testamentaire chez Onyx, reprenant quarante ans après sa première gravure, les variations Diabelli de Beethoven, très burinées et sommet de décantation, couplées à une vision presque abstraite de la quatrième partita de J.S. Bach – j’admire moi aussi ce CD.
…
Au début des années 2010, il est frappé par un sérieux accident vasculaire cérébral, l’homme fera alors preuve d’une résilience héroïque pour réapprivoiser son instrument, malgré d’autres problèmes de santé, notamment de hanche.
…
Après sa séparation d’avec Martha Argerich, il fait le choix d’une existence plus solitaire et extrêmement discrète dans son appartement de Hampstead à Londres – voilà – , ne s’affichant plus publiquement aux côtés d’autres compagnes. Se consacrant avec une générosité farouche à l’enseignement en privé ou lors de en masterclasses, il transmet son sens éthique d’interprète face au texte – voilà, voilà l’indipensable base… – à quelques pianistes – triés sur le volet- de la jeune génération. A Paris, il était un habitué de longue date de la saison de concerts Piano 4 étoiles, jusqu’à l’an dernier.
…
Honoré au printemps 2026 par un Lifetime Achievement Award des ICMA, Stephen Kovacevich aura poussé la fidélité musicale jusqu’à ses ultimes limites, faisant résonner lors de ses tout derniers récitals la Sonate en si bémol majeur D. 960 de Schubert, avec une tension dramatique éprouvée sous-tendue par une noirceur tantôt douce, tantôt presque violente.
…
Avec sa disparition, c’est toute une génération dorée du clavier, née autour de la Seconde Guerre mondiale, qui continue – hélas ! – de s’éclipser peu à peu. Figure d’une exigence musicale absolue et quasi sacerdotale, Stephen Kovacevich s’est imposé comme un pianiste majeur aux côtés de pairs immenses aux esthétiques pourtant si contrastées : qu’il s’agisse de chers disparus, tels Radu Lupu, Nelson Freire, Maurizio Pollini, ou de figures encore présentes comme Martha Argerich, Elisabeth Leonskaya, Mitsuko Uchida ou Daniel Barenboim.
…
La scène musicale internationale perd l’une de ses figures les plus intransigeantes, un interprète chez qui l’intégrité artistique – pour le plus grand naturel, sans la moindre rigidité… – n’a jamais cédé un pouce – bravissimo ! – aux séductions de la seule virtuosité – ce que personnellement j’exècre ! – , cachant – avec une technique éprouvée – à merveille l’Art par l’Art – voilà, voilà : avec humilité ! – (BH)
…
Crédits photographiques : Steven Kovacevich @David Thompson/EMI Classics
Stephen Kovacevich (1940-2026), l’exigence faite piano
Le pianiste américain Stephen Kovacevich s’est éteint le mardi 27 octobre 2026, à l’âge de 86 ans. Avec lui disparaît l’un des derniers représentants d’une école du clavier pour laquelle l’interprétation n’était jamais un confort, mais une prise de risque permanente — jusqu’au vertige.
…
Né le 17 octobre 1940 à Los Angeles, d’une mère américaine et d’un père d’origine croate, il reçoit ses premières leçons de Lev Schorr et fait ses débuts publics dans sa ville natale à onze ans. À quatorze ans, il joue déjà le Concerto en sol de Ravel et le Concerto de Schumann avec le San Francisco Symphony Orchestra. En 1959, il quitte les États-Unis pour Londres, afin d’étudier auprès de Dame Myra Hess, qui décèle et encourage son affinité profonde avec Beethoven – en effet. La ville britannique restera sa résidence pour le reste de sa vie – oui.
…
Son récital de 1961 au Wigmore Hall, où il donne les Variations Diabelli, fait figure d’acte fondateur : l’accueil enthousiaste lance une carrière internationale qui s’étendra sur plus de six décennies. L’œuvre de Beethoven ne le quittera plus – voilà. Son intégrale des Sonates, saluée de longue date, demeure une référence – oui – pour quiconque s’attaque à ce corpus exigeant, au même titre que ses lectures de Brahms, Schubert, Mozart et Bartók – oui, oui.
…
Les noms successifs
…
La biographie de Kovacevich se double d’une singularité : celle de ses identités successives. Né Kovacevich, il prend le patronyme de son beau-père après le remariage de sa mère et débute sa carrière sous le nom de Stephen Bishop. Pour éviter la confusion avec le chanteur homonyme, il adopte un temps Stephen Bishop-Kovacevich, avant de revenir définitivement, dans les années 1970, au seul nom de son père.
…
Le clavier et l’archet
…
Chambriste engagé, il a noué quelques-uns des partenariats les plus féconds de sa génération. Sa collaboration — et sa relation — avec la violoncelliste Jacqueline du Pré a laissé des enregistrements devenus légendaires, au premier rang desquels les Sonates pour violoncelle de Beethoven. En 1974, il épouse la pianiste Martha Argerich – voilà – ; de cette union naît leur fille, Stéphanie Argerich, qui portera plus tard à l’écran le portrait de ses parents dans le documentaire Argerich — Bloody Daughter (2012). Le duo Kovacevich-Argerich continuera de se produire bien après la séparation – oui. Parmi ses autres partenaires figurent Lynn Harrell, Josef Suk, ainsi que les Quatuors Amadeus, Cleveland et Belcea.
…
À partir de 1984, il mène une double carrière en embrassant la direction d’orchestre, avec des débuts au Houston Symphony Orchestra, puis la direction musicale de l’Irish Chamber Orchestra de 1990 à 1993. Attentif à la création, il a passé commande et créé des œuvres contemporaines, et laissé une édition savante de la musique pour piano de Schubert.
…
Jusqu’au bout de la scène
…
Victime d’un accident vasculaire cérébral il y a une vingtaine d’années, il était parvenu à reconquérir, au prix d’un travail acharné, sa capacité à jouer, revenant sur scène tout en espaçant ses concerts. Discographie partagée entre Philips, EMI puis Onyx, récompenses critiques jusque dans la dernière décennie : la trajectoire ne connut pas de déclin confortable, mais une fidélité obstinée à une seule idée – très exigeante, mais sans rigidité – du métier.
…
En avril 2026, les International Classical Music Awards lui décernaient leur Lifetime Achievement Award, en reconnaissance d’une contribution exceptionnelle au monde de la musique comme pianiste et comme chef. Son état de santé l’avait empêché d’assister au gala. La distinction salue un musicien d’une honnêteté et d’une exigence rares envers lui-même — celui qui, selon ses propres termes, acceptait de frôler l’échec pour atteindre l’essentiel – c’est superbe !
Hier aussi, mon article « De nouveau face à la davantage que jamais, face aujourd’hui à ses miraculeux « Nocturnes » de Chopin, très difficile question : « Comment qualifier le plus justement possible l’exceptionnel talent musical de ce pianiste merveilleux qu’est Pavel Kolesnikov ? »… » faisait l’éloge de Pavel Kolesnikov – Novossibirsk, 25 février 1989 ; et vivant à Londres, lui aussi, de nombreuses années : lui et Stephen Kovacevich se sont ils connus et rencontrés ? – , un pianiste dont j’admire de très semblables qualités…
…
Merci, Stephen Kovacevich…
Exemplaire : cf par exemple, et parmi bien d’autres, mon article du 21 janvier 2020 « Qui pour interpréter aujourd’hui les Sonates pour piano de Beethoven ? Brautigam, Kovacevich, Pletnev…« , dans lequel Stephen Kovacevich constituait la référence – et pour les « Diabelli » aussi…
…
Écoutez ici, ainsi, la plénitude rayonnante de ce début de sa Waldstein, que j’aime tant : c’est l’évidence même…
…
Ce vendredi 30 octobre 2026, Titus Curiosus – Francis Lippa
