Étiquette : fantastique

  • Une parenthèse discographique non jubilatoire pour une fois : découvrir le CD « Pressentiment – Janacek – Schumann – Schoenberg – Brahms » de Claire Désert : à la rencontre fantastique d’une prescience musicale estompée, toute en brumes, d’un tragique à venir et qui viendra…

    La pente de mes goûts musicaux – ainsi qu’existentiels ! – me porte, c’est certain, vers le jubilatoire ; et de la compagnie amicale de certaines musiques, je sais pouvoir en effet compter, à leur meilleur, sur une merveilleuse et fidèle formidable exaltation de joie…

    …

    Cependant je m’autorise ici une petite parenthèse en orientant aujourd’hui ma curiosité musicale et discographique vers le CD Mirare MIR 758 « Pressentiment – Janacek – Schumann – Schoenberg – Brahms » que vient de nous proposer la pianiste Claire Désert – Angoulême, 5 mai 1967 – ,

    suite à ma lecture de l’article enthousiaste – sur ce CD – sorti la plume de Jean-Charles Hoffelé, le 19 juin dernier, et que celui-ci a intitulé rien moins que « Maître-disque » !

    …

    Et peut-être aussi et surtout du fait de ma passion pour l’œuvre de musique de chambre et de piano si étrangement génialissime, et bouleversante, de Leos Janacek, qui me parle beaucoup…

    …

    …

    Et admirez ici, au passage, cette éblouissante vidéo (de 5′ 47) du fantastique mouvement « Pressentiment. Con moto » qui ouvre si sublimement la Sonate « 1. X. 1905 » de Leos Janacek sous les doigts transfigurés et hypnotiques de Claire Désert, en ouverture de cette aventure audacieuse – comme en aveugle et dans le brouillard… – dans l’exploration aventureuse de l’étrange – à la Edgar Allan Poe (1809 – 1849), en ses « Histoires extraordinaires« … – que Claire Désert nous propose – en ce décidément peu banal, extraordinaire, CD – : une exploration musicale hallucinée du « temps suspendu et angoissé du pressentiment« …

    …

    …

    MAÎTRE-DISQUE

    …

    …

    Il y aurait comme une contradiction dans le programme, du moins sur le papier – en effet ! Que viennent faire ici – en ce programme de CD – les Valses Op. 39 de Johannes Brahms ? – on peut d’entrée se poser la question…

    …

    …

    Il suffit d’entendre l’album – intitulé « Pressentiment » – pour comprendre. La porte sur l’autre monde, le monde moderne – terriblement angoissant et angoissé – , qu’ouvre – en 1905 – la Sonate de Leoš Janáček qui fascinait tant Radu Lupu, est l’autre issue de cette maison où dansaient sous le péristyle les Valses de Brahms, que Claire Désert ombre d’une nostalgie, celle du monde d’hier qui sait déjà – en le pressentant musicalement… – celui de demain, manière de boucler la boucle temporelle à l’envers, comme une apostille à ce si beau disque. – dont l’ordre proposé à l’écoute du CD est le suivant : Janacek – 1905, puis Schumann – 1839, Schoenberg –  1909 et enfin Brahms – 1866…

    …

    …

    La tension – tragique – de la Sonate de Janáček est menée a poco, avec un art souverain des gradations, des suspensions, des interrogations, quelque chose de schubertien – délicat et lumineux donc… – dans ces paysages de brouillard et de glace, tout un imaginaire qui me donne envie de l’entendre parcourir le Sentier, se perdre dans les Brumes – qui suivront pour Janacek – , mais non, elle aura choisi les si difficiles Nachtstücke, en trouvant l’étrange poésie où paraît déjà – en 1839 – l’ultime Schumann, ce dont elle a la prescience dans son jeu empli de fantômes – voilà ! : plutôt loin des tropismes de mon univers personnel, donc, si je puis et ose dire….

    …

    …

    Merveille triste – voilà ! – qui prépare aux directions perdues, à la nuit sans lune de l’Opus 11 où Schönberg s’approche de la raréfaction, et des éclipses que Webern poursuivait sous ses yeux, cycle génial qui échappe souvent à ceux qui n’en voient pas le sous-texte : Claire Désert nous le fait entendre. Brahms peut – lui aussi – venir, mais il ne nous consolera pas – serait-ce là masochisme ?.. – ; le pari de cet opus singulier – qu’est ce CD – , l’un des achèvements de l’art de la pianiste, est remporté.

    …

    …

    LE DISQUE DU JOUR

    …

    …

    Leoš Janáček (1854-1928)

    …
    1.X.1905 – Sonate pour piano en mi bémol mineur,
    JW 8/19

    …

    …
    Robert Schumann
    (1810-1856)

    …
    4 Nachtstücke, Op. 23

    …

    …
    Arnold Schönberg
    (1874-1951)

    …
    3 Klavierstücke, Op. 11

    …

    …
    Johannes Brahms
    (1833-1897)

    …
    16 Valses, Op. 39 (version pour piano seul)

    …

    …

    Claire Désert, piano

    …

    …

    Un album du label Mirare MIR758
    …

    …

    Photo à la une : la pianiste Claire Désert – Photo : © Jean-Baptiste Millot

    …

    …

    Une expérience fantastique – et infernale : à la Dante, après Virgile… – , et à l’inverse exact du jubilatoire – qui exalte et que j’aime arpenter et fréquenter… – , qui bouleverse très effectivement…

    …

    Une petite parenthèse, en effet, comme j’avais commencé par dire, et qui fait frissonner…

    …

    …

    Ce lundi 23 juin 2025, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • L’hommage, discret mais vibrant, rendu le 12 octobre dernier, à la Maison de la Poésie à Paris, par Enrique Vila-Matas à son cher et fidèle traducteur André Gabastou, qui décèdera le 11 novembre ; à l’occasion de la présentation de son fascinant « Montevideo », traduit en français par André Gabastou…

    Le 12 octobre dernier, à la Maison de la Poésie à Paris, au cours d’un fascinant poétique entretien (de 74′) avec Tiphaine Samoyault,

    le romancier espagnol Enrique Vila-Matas n’a pas manqué, avec sobriété et douceur dans la voix, de rendre aussi un bel et vibrant discret hommage à son cher et fidèle _ indispensable passeur ! _ traducteur en français André Gabastou _ décédé le 11 novembre dernier ; cf mon article «  » d’avant-hier, 17 novembre _,

    ainsi que l’a enregistré cette passionnante vidéo _ sur laquelle n’apparaît pas André Gabastou, présent dans la salle… _, autour du très subtil « Montevideo » que venait présenter l’écrivain

    _ c’est notre amie Monique Moulia qui m’a signalé l’existence de cette belle vidéo parisienne : « Merci de votre hommage à André Gabastou dont nous avons aimé et admiré le travail et dont nous avions apprécié la présence , l’humour, l’enracinement et l’ouverture au monde,  simultanément . Je me permets de vous joindre cette référence  à une conférence donnée il y a un mois par Tiphaine Samoyault à la Maison de la Poésie : André Gabastou était dans la salle …et cette conférence  intitulée Montevideo pour introduire l’intervention d’Enrique Vila-Matas est magnifique.

    Espérant  pouvoir partager encore avec vous un peu de cette beauté qui sauve« …

    …

    …

    Les ombres de Julio Cortazar, Jorge Luis Borges, Adolfo Bioy Casares, Isidore Ducasse, Jules Laforgue, Jules Supervieille, Idea Vilariño, Julio Herrera y Reissig, Copi, étaient présentes, en effet, rodant, toutes, autour de _ et jusque dans _ la chambre 205 de l’Hôtel Cervantes _ mais est bien là, justement, la puissance shamanique de la magie poétique de la littérature _, comme cela est fantastiquement évoqué, avec une sorte d’humour grave, fin, discret et léger, sans jamais hausser le ton, feutré, ni surtout pas s’appesantir, par les deux ultra-fins interlocuteurs de cet entretien, comme on les aime,

    en _ et aussi à propos de _ cette Montevideo « capitale de la littérature » de l’hémisphère sud…

    …

    …

    Pour ma part, j’ai bien sûr pensé aussi à l’amie Silvia Baron Supervielle

    _ cf par exemple mon article du 24 septembre 2020 : « «  ;

    un article dans lequel est présent, aussi, je le découvre à sa relecture, l’ami Eduardo Berti, revu ce dimanche après-midi à Malagar, en compagnie de l’unique Alberto Manguel (avec aussi cette fée des convergences littéraires qu’est la merveilleuse Sylviane Sambor…) : je reviendrai prochainement à cette rencontre malagarienne d’Alberto Manguel et Eduardo Berti, pour le bel anniversaire des 20 ans de Lettres du Monde….

    …

    …

    Ce dimanche 19 novembre 2023, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Musiques de joie : la formidable jubilation musicale de la frénésie retenue, contenue, de La Valse de Ravel ; par Jean Martinon, par Martha Argerich et Nelson Freire, et par Beatrice Rana

    Il y a quelque chose d’une frénésie rageuse mais retenue, contenue,

    dans La Valse de Ravel,

    composée dans la solitude montagneuse de Lapras, près de Lamastre, en Ardèche,
    entre le tout début de décembre 1919 et le 15 avril 1920
    _ 50 pages de musique en quatre mois et demi de travail acharné : Ravel est un perfectionniste.
    …
    …
    A Lapras, dans les Cévennes,
    en la résidence secondaire de son ami André-Ferdinand Hérold,
    où Ravel s’était réfugié, pour pouvoir travailler vraiment au calme dans une solitude absolue _ sans voir personne _,
    au sortir de la Grande Guerre,
    et marqué, aussi _ à jamais _, par la perte de sa mère, le 5 janvier 1917.
    …
    …
    Car ce n’est qu’un peu plus tard, en janvier 1921, que Maurice Ravel achètera sa petite maison de Montfort-L’Amaury, Le Belvédère :
    …
    « C’est à son amie Georgette Marnold, fille de son ami critique musical Jean Marnold, que revient le mérite d’avoir trouvé le Belvédère en décembre 1920. Le 25 mars 1920, le musicien lui avait confié _ la lettre se trouve aux pages 688-689 de l’indispensable Intégrale de la Correspondance de Maurice Ravel réunie très efficacement par Manuel Cornejo _ la mission de lui trouver une maison en ces termes :
    …
    Je me suis si bien fait à la solitude – un peu mortelle, c’est vrai : mais ça ne me gêne pas – que je vais vous prier de vous enquérir d’une bicoque à 30 km au moins de Paris. Vous avez le temps : je ne compte pas rentrer avant fin avril. […] Je pense quelquefois à un admirable couvent, en Espagne. Mais, sans la foi, ce serait complètement idiot. Et le moyen d’y composer des valses viennoises et autres fox-trotts »…
    …
    …
    Ravel n’avait plus rien pu composer depuis son Trio,
    à Saint-Jean-de-Luz, rue Sopite, l’été 1914.
    …
    …
    La Valse _ pour orchestre _ est une commande chorégraphique,
    à partir d’un projet déjà ancien, 
    dont Ravel réalisera d’abord _ par commodité pratique de composition _ une version pour piano seul ;
    ainsi, ensuite, qu’une transcription _ afin d’y inscrire durablement et conserver, pour le piano aussi, quelque chose de proprement orchestral : on sait le génie ravelien de l’orchestration... _ pour piano à quatre mains.
    …
    …
    L’œuvre, avant de prendre ce titre
    _ assez archétypique : « une espèce d’apothéose de la valse viennoise
    à laquelle se mêle dans mon esprit l’impression d’un tourbillon fantastique et fatal » :
    le moindre mot, comme toujours chez Ravel, est capital ! Qu’on y médite !.. _
    de La Valse,
    fut d’abord, dans la tête de Ravel, intitulée Wien.
    …
    …
    Et de fait, ce fut bien à Vienne, en Autriche,
    que fut interprétée pour la première fois, et avec grand succès, la version pour piano à quatre mains de La Valse,
    par Maurice Ravel et son ami Alfredo Casella, le 23 octobre 1920 ;
    et cela pour la plus grande joie du compositeur…
    …
    …
    Quant à l’œuvre symphonique chorégraphique
    _ commandée dans l’optique d’un ballet (destiné au départ à Serge Diaghilev ; et qui n’en voulut hélas pas, au final : Ravel et lui se fâchant alors définitivement !..) ; 
    et l’œuvre fut dédicacée, in fine, à l’amie Misia Sert _,
    sa première a eu lieu à la salle Gaveau, à Paris, le 12 décembre 1920,
    par l’Orchestre Lamoureux.
    …
    …
     En tête de la partition Ravel a écrit le descriptif _ très explicitement onirique _ suivant :
    …
    « Des nuées tourbillonnantes laissent entrevoir, par éclaircies, des couples de valseurs. Elles se dissipent peu à peu : on distingue une immense salle peuplée d’une foule tournoyante. La scène s’éclaire progressivement. La lumière des lustres éclate au ff. Une Cour impériale, vers 1855. »
    …
    Soit une démarche _ à la fois fantastique et ombrée de nostalgie _ qui semble anticiper de quelques années le chef d’œuvre d’exil _ au Brésil, très loin de Vienne _ du pur viennois, lui, qu’était Stefan Zweig,
    le merveilleux et essentiel Le Monde d’hier _ Souvenirs d’un Européen…
    Et on remarquera que le tapuscrit du Monde d’hier fut expédié par Zweig à son éditeur le 21 février 1942,
    soit la veille même des suicides conjoints de Stefan Zweig et son épouse, à Petropolis, au Brésil, le 22 février 1942.
    Soit un legs en quelque sorte testamentaire de la part du viennois. 
    …
    …
    Pour cette rayonnante Valse orchestrale-ci de Maurice Ravel,
    j’ai choisi l’interprétation _ magistrale de frénésie contenue, suprêmement élégante en la sensualité si charnelle de ses frémissements presque jusqu’à la fin retenus… ;
    la personnalité complexe (et résolument tenue secrète) de Maurice Ravel, tant l’homme que le compositeur, demeure mystérieuse ;
    et c’est seulement en sa musique qu’elle se laisse, encore discrètement, entrevoir… _
    de Jean Martinon
    à la tête du Chicago Symphony Orchestra,
    enregistrée à Chicago, par Decca, le 16 mai 1967
    _ soit le CD n° 10 du coffret RCA 88843062752.
    …
    L’écouter ici avec ce bienvenu podcast de youtube.
    …
    C’est une merveille absolue de sensualité.
    …
    Quelle intelligence de chef
    si intensément ravelien !
    …
    …
    Pour la version pour piano à 4 mains de La Valse,
    j’ai déniché cette vidéo d’une interprétation brillante, forcément, de Martha Argerich et Nelson Freire en octobre 2003 à Tokyo ;
    et cette autre, par les mêmes, et plus merveilleuse encore, prise vingt et un ans plus tôt, à Munich, en 1982.
    …
    …
    Et pour la version pour piano seul,
    j’aime beaucoup l’interprétation de Beatrice Rana en son récent CD Warner Classics 0190295411091, en 2019 ;
    ainsi que cette vidéo prise le 3 juin 2019.
    …
    …
    On comprend ainsi assez bien ce qui a pu conduire, ensuite, Ravel à composer, en 1928,
    et sur commande de la danseuse Ida Rubinstein,
    en un assez similaire projet chorégraphique,
    son encore plus vertigineux Bolero.
    …
    …
    Je remarque ainsi, au passage, le lien très profond qui unit Maurice Ravel
    au plus consubstantiel, probablement, du génie de l’esprit français,
    …
    je veux dire la tendresse la plus sensuelle inscrite en la légèreté la plus aérienne de l’envol,
    parfois jusqu’au vertige, mais le plus souvent, sinon toujours contenu, du moins retenu, élégant, jamais sauvage,
    de la danse
    _ et je pense ici, aussi, au très lucide Degas, danse, dessein du magnifiquement subtil, et très sensuel, lui aussi, Paul Valéry, publié en 1936 :
    la France (les Suites pour clavecin de Louis Couperin, Rameau, Degas, Ravel, Valéry) est d’abord une civilisation… _ :
    …
    le lien très consubstantiel de cette musique française à la danse…
    …
    …
    Et Ravel, comme Rameau, et comme Louis Couperin,
    fait très profondément corps musicalement à ce génie français de la joie de la danse.
    …
    …
    En leur si parfaite élégance sensuelle, ces trois Valses-ci de Maurice Ravel
    sont superbement, et « à la française », jubilatoires…
    …
    …
    Ce mardi 28 avril 2020, Titus Curiosus – Francis Lippa
  • Brillantissime Daniil Trifonov dans son flamboyant russo-américain voyage Rachmaninov

    Après un premier très brillant CD Rachmaninov,

    Variations (Deutsche Grammophon 00289  479 4970),

    …

    Daniil Trifonov

    nous livre un Destination Rachmaninov

    en deux volets-étapes :

    Departure (DG 00289 483 5335) ;

    et maintenant Arrival (DG OO289 483 6617) ;

    …

    comportant principalement les 4 Concertos pour piano

    _ op. 1, op. 18, op. 30 et op. 40 _

    du compositeur (1873 – 1943) ;

    …

    tous avec The Philadelphia Orchestra,

    et sous la direction _ souple et extrêmement vivante, elle aussi _ de Yannick Nézet-Séguin.
    …

    …

    Le pianiste, comme l’orchestre, sont prodigieux de vie !

    …

    Quel merveilleux voyage !

    …

    Il me rappelle le flamboyant _ fantastique _ voyage _ et séjour _ russo-américain

    de Vladimir Nabokov,

    dans son étourdissant Ada, ou l’ardeur… 

    …

    …

    Ce mercredi 23 octobre, Titus Curiosus – Francis Lippa