Dans l’optique de comparer ce que peut être la formidable – et relativement rare – jubilation du concert pour le musicien-interprète
avec la joie, plus sereine et souvent délicieuse, de l’écoute du CD pour le mélomane,
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voici ce que peut apporter comme contribution à un tel débat la lecture d’une très riche « Conversation avec Emmanuel Despax« …
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Conversation avec Emmanuel Despax
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Vialma a rencontré pour vous Emmanuel Despax, un homme humble, brillant, et un artiste exceptionnel.
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Pour quelle raison avez-vous commencé à jouer ?
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Il y a beaucoup de raisons pour commencer la musique. Je n’avais pas l’intention de devenir pianiste professionnel. Je ne comprenais pas ce que ça impliquait, jusqu’au divorce de mes parents. J’avais 12 ans – en 1996, à Aix-en-Provence – et j’ai vu mon monde s’écrouler. J’ai donc trouvé un refuge – voilà ! – dans le piano. La seule chose qui me faisait sentir à l’aise était de jouer – voilà, voilà ! – du piano, ça a été une vraie thérapie pour moi. J’ai alors compris que la musique ferait partie intégrante de ma vie, je me sentais de nouveau entier quand je jouais. Un interrupteur s’était actionné dans ma tête et j’ai su que je ne pourrais jamais vivre sans le piano, c’était mon oxygène. Je n’étais plus moi-même quand j’étais loin de mon instrument.
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On commence la musique pour différentes raisons, mais tous les musiciens ont un jour eu ce déclic qui leur a fait réaliser que leur vie serait dédiée à la musique. Ce n’est pas forcément ce qu’ils font, c’est surtout ce qu’ils sont. C’est Menuhin qui a dit cette phrase magnifique : « Cela doit être aussi naturel que de voler pour un oiseau. » On imagine mal un oiseau se réveiller un jour et se dire : « Aujourd’hui, je suis trop fatigué pour voler ! » Il ne s’agit pas de savoir si j’ai envie de jouer ou non. Je suis un pianiste, et c’est ma façon de m’exprimer, c’est une grande part de mon identité.
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Comment vous sentez-vous quand vous jouez en concert?
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Par moment, c’est comme sentir que l’esprit s’échappe de notre corps. On n’est plus qu’une énergie, on devient électrique. Lorsque l’on travaille un morceau, on est conscient et on analyse chaque note que l’on joue. En concert, c’est l’extrême opposé – voilà. Il faut lâcher prise complètement. C’est un sentiment unique au monde. On est complètement immergé dans ce que l’on fait – un jeuintensément actif, et pas seulement une écoute réceptive – et le monde physique n’a plus aucune prise sur vous. C’est un sentiment fantastique. On ne sent même plus nos doigts sur les touches – tant on fait corps avec la musique qu’on joue…
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Récemment, j’ai joué en concert la Sonate en Si bémol de Schubert. Dès la première note, on embarque dans un voyage. Les premières lignes contiennent la vie et la mort, l’Alpha et l’Omega de l’humanité. Le thème d’ouverture est lyrique et magnifique, comme un lied, une mélodie simple qui instaure une intimité chaleureuse. Alors le trille arrive et vous glace en un instant et emporte avec lui tout espoir. Ce mauvais présage est récurrent dans la musique de Schubert. Puis le lied reprend, comme si rien ne s’était passé.
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Est-ce que vous vous rappelez votre premier concert et ce que vous avez ressenti ?
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Je me rappelle des concerts de jeunesse à Aix-en-Provence, ma ville d’origine. J’ai tout de suite adoré jouer sur scène. Ce n’est pas juste donner vie à une œuvre, mais c’est aussi établir un lien avec l’autre – qui écoute, re!oit et partage. Que l’on joue pour 1 ou 1000 personnes, ce lien reste le même. J’existe dans ce seul but d’entrer en relation – voilà – avec les autres, exprimer quelque chose et créer une relation avec mon public. Jouer seul est très différent – c’est très intéressant. Je suis vite devenu accro à la scène. Si on choisit de vivre de la musique, la musique doit être notre oxygène ou notre drogue. C’est un sentiment unique. Lorsque l’on sent le public adhérer et écouter activement – voilà : mais c’est aussi un effort plus ou moins consenti par le public – et que l’on sent la symbiose se créer, c’est une sensation incroyable !
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Quand vous vous préparez pour jouer en concert, à quel moment ressentez-vous que vous être prêt à jouer ?
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Ce que notre métier a de merveilleux est que l’on ne cesse d’évoluer – voilà, voilà… L’étude d’une pièce ne s’arrête jamais mentalement. A chaque fois que j’enregistre ou joue une œuvre en concert, je la joue d’une manière différente dès le jour suivant – tout simplement ; et bien heureusement ! Seulement se répéter serait sinistre ! et même mortel !!!. C’est pour cela que je déteste écouter mes propres enregistrements. Un enregistrement est comme une photographie, c’est une image immortalisant un moment précis, qui disparaît dès que la photo est prise. Si vous pensez que vous avez joué un morceau exactement comme il devait être joué, vous êtes fini – voilà : telle la fleur qui n’a plus qu’à se faner et se laisser flétrir… A la base du métier d’artiste, il y a cette idée que l’on n’arrive jamais à la fin – voilà. On suit un chemin, qui est à la fois musical, philosophique, éthique et artistique, et auquel on doit croire dur comme fer. Il faut trouver ce chemin et le suivre assez tôt. Ce n’est pas le seul chemin, mais l’important c’est d’en suivre un. Il s’agit d’un voyage sans fin – tant qu’il y aura de la vie – dans les profondeurs – insondables – des œuvres que l’on souhaite interpréter. La pire chose que l’on peut me dire après un concert est que j’ai joué parfaitement. La perfection est une chose morte, sans aucune perspective d’évolution. La musique, c’est le mouvement, et l’interprétation doit toujours avoir cette volonté d’aller au-delà de ce qui a déjà été fait. Lorsque l’on se dit qu’on a fini, c’est la mort – voilà. Cette idée est très importante pour moi.
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Quel conseil pourriez-vous donner à quelqu’un qui souhaiterait découvrir la musique classique mais qui n’y a jamais été exposé ?
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On dit à juste titre que la musique est un langage universel. Elle a la capacité de toucher tout le monde. Ce qui ne signifie pas que nous sommes tous équipés au même titre pour apprécier la musique. Nous sommes tous différents, certains ont une sensibilité davantage visuelle, alors que d’autres seront plus touchés par la danse ou les sons. Si vous ne ressentez pas ce que vous êtes censés ressentir en écoutant une musique, il n’y a pas de quoi s’inquiéter. Ce n’est pas une maladie, c’est juste que, peut-être, vous serez plus réceptif à d’autres formes artistiques. C’est pour cela qu’il y a les arts visuels, la littérature et la musique.
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Au XIXème siècle, les allemands pensaient que l’art élèverait l’humanité, c’était presque une religion pour eux. L’art était une sorte de combat qui rendrait chacun de nous meilleur. Pour y arriver, il fallait beaucoup de temps et de concentration. Dans notre société actuelle – mille fois trop pressée – , la gratification doit être immédiate. Mais je pense que les meilleurs choses de la vie n’arrivent jamais instantanément – en effet. Par exemple, c’est beaucoup plus facile d’ouvrir un magazine people que de lire de la grande littérature. La concentration que cela implique – oui ! – peut devenir un obstacle pour beaucoup aujourd’hui. Néanmoins, je m’oppose à toute conception élitiste de l’art. Je pense que si une interprétation est sincère et puissante, elle peut émouvoir n’importe qui, de l’aficionado de la musique classique à celui qui se rend à un concert pour la première fois. C’est pour cela que l’art est crucial dans nos sociétés bien souvent divisées, il peut rassembler tous les hommes et établir une connexion émotionnelle universelle. C’est cela qui nous rend humain.
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Selon vous, quel rôle peut jouer la technologie contre d’éventuelles barrières à l’écoute de la musique classique ?
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C’est merveilleux d’avoir une telle quantité de musique disponible directement – grâce à la disponibilité des enregistrements. Cependant, écouter de la musique ne doit pas être une activité passive mais plutôt un processus actif – oui. En tant qu’interprète, vous pouvez tout faire pour que le public entre dans votre monde, mais s’il ne s’engage pas de son côté, cela ne marchera pas – en effet. Écouter de la musique dans les transports ou lorsque l’on marche dans la rue rend la chose difficile également. Il y a des côtés positifs et d’autres négatifs. Quand vous écoutez un livre audio, c’est difficile d’avoir une conversation en simultané, c’est exactement pareil quand on écoute de la musique.
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Comment l’industrie du disque s’en trouve-t-elle affectée ?
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Je pense qu’une telle facilité d’accès à la musique classique aura deux conséquences : la disparition du disque tel qu’on le connaît aujourd’hui, qui sera remplacé – –cela, je n’y crois personnellement pas du tout ! – par la performance live, dont la valeur dépassera tout ce que l’on a connu. La discographie riche et historique des interprètes de légende restera une référence inestimable. Mais je pense que pour les jeunes interprètes, ce sera différent. Le public cherchera avant tout l’enregistrement le plus récent d’une œuvre, qui aura une durée de vie de quelques mois ou de quelques années au plus. Le public aura surtout envie d’aller aux concerts et de pouvoir établir un lien sincère avec l’artiste sur scène – c’est là un point de vue de conertiste ; pas de mélomane.
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De nos jours, les enregistrements donnent une vision biaisée – en partie, certes – d’une interprétation. Ils sont parfaits techniquement, presque immaculés. Grâce aux logiciels d’édition, il est possible de modifier tout ce qu’on veut. Pour l’enregistrement d’un concerto par exemple, il est possible d’augmenter la piste soliste pour qu’on l’entende par-dessus l’orchestre. Prenez le Concerto pour piano n.2 de Rachmaninov : en concert, les deux premières pages de la partie de piano sont presque inaudibles, tant elles se mêlent avec ce que joue l’orchestre. C’est surtout une énergie, comme dans un continuo en musique baroque. Mais dans la plupart des enregistrements, on peut entendre chaque note distinctement. Si vous découvrez l’œuvre en concert après avoir écouté des enregistrements, vous pourriez vous dire que vous avez une mauvaise place parce que vous n’entendez pas tout ! C’est devenu un problème. Je pense que les enregistrements live donnent une meilleure idée de ce qu’on peut entendre en concert. Les enregistrements des concerts des BBC Proms en sont un très bon exemple.
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Pour ma modeste part – c’est-à dire celle de quelqu’un qui n’est pas un musicien, mais seulement un mélomane et un discophile, même si passionné… – , je préfère, en général, les écoutes et ré-écoutes renouvelées à de multiples reprises d’un CD, au stress si rapide et surtout éphémère – one shot… – , de l’écoute même survoltée, d’un concert :
j’y suis davantage et bien mieux attentif et réceptif aux nombreux détails tant de la musique elle-même que des singularités du jeu de l’instrumentiste…
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Comme quoi le point de vue de l’instrumentiste-interprète et celui du fervent mélomane discophile, diffèrent et divergent…
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Ce dimanche 17 août 2025, Titus Curiosus – Francis Lippa
