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  • La joie sauvage de l’incarnation : l’ »être vrais ensemble » de Claude Lanzmann _ l’amplitude du souffle et le goût, toujours, du « bondir » V

    En conclusion (V) de « mon » petit « feuilleton de l’été » :

    lire et relire cet immense livre, inrésumable, et heureusement !,  qu’est « Le Lièvre de Patagonie » de Claude Lanzmann,

    …

    je voudrais mettre un peu en évidence l’ »art du temps« 

    _ sinon sa « maîtrise«  (« j’ai été maître du temps », vaudrait-il mieux dire, plutôt que « j’ai été LE maître du temps« , page 234, à propos des douze ans de la réalisation en forme de « course d’obstacles«  de « Shoah«  ) : si tant est que celle-ci, la « maîtrise« , soit jamais, étant de l’ordre, oxymorique (comme tout ce qui est « le principal » !), de ce que Georges Bataille appelle « l’impouvoir«  !.. _

    …

    l’ »art du temps » auquel a peu à peu « appris » à « se former » Claude Lanzmann,

    tant pour « exister » lui-même _ d’abord « survivre«  (pendant la guerre et la résistance), et puis s’épanouir _ en tant qu’individu vivant, « survivant« , et en tant que personne,

    que pour « réaliser« , opus après opus, son œuvre _ inachevé à ce jour : à poursuivre ! _ d’ »auteur » :

    …

    faut-il désespérer, en effet, de le voir « s’attaquer » _ page 329 _  bientôt, ou jamais,

    à un nouvel opus (cinématographique !)

    a priori  _ une nouvelle fois ! _ « impossible« 

    _ « je ne cessais pas de penser avec entêtement à ce film impossible« , se dit-il à chaque minute des quatre jours de son nouveau séjour, après celui de six semaines d’été, en 1958,  à Pyongyang (Corée du Nord) en septembre 2004 : page 338 _ ;

    …

    mais qu’il « esquisse » cependant, bel et bien _ et c’est passionnant ! _ au final, superbe, de son chapitre XIV, aux pages 329 à 342 :

    …

    « On m’avait tellement dit _ de la « brève rencontre » (ou la « folle journée » ! ) avec Kim-Kum-sung, de « fin août 1958«  à Pyongyang _ : « Quel film ce serait ! « 

    …

    que j’y avais réfléchi,

    me disant que si je devais réaliser un jour ce qu’on appelle un film de fiction,

    je m’attaquerais _ voilà ! _ à ce pan de mon histoire personnelle

    …

    _ = cette « brève rencontre« , page 326 :

    « j’avais vu autrefois un film anglais de David Lean intitulé « Brief encounter«  (« Brève rencontre« ), avec Trevord Howard et Celia Johnson ; et je ne pensais jamais à Kim sans l’évoquer.

    Étonnamment, je revis ce film avec Sartre dans une salle d’art et d’essai, à Montparnasse je crois, et nous sortîmes tous deux en pleurs. Nous étions aussi  fleur bleue l’un que l’autre« , page 326 ;

    …

    ou cette « folle journée« , page 343 :

    « Jamais septembre parisien ne fut plus glorieux que celui qui suivit mon retour d’Asie _ cette fin d’été 1958. J’aurais dû quitter la ville à peine revenu : le Castor et Sartre m’attendaient impatiemment à Capri, avides de me revoir, avides de récits. Il avait été convenu que nous prolongerions en Italie les vacances jusqu’au début octobre. Mais je ne pouvais pas partir ; quelque chose me retenait ; j’avais besoin d’être seul, de flâner à ma guise dans Paris, de jouir des forces que je sentais neuves en moi et d’une liberté encore inconnue.

    …

    Je n’étais plus le même ;

    la folle journée

    _ voilà donc l’expression : à la Beaumarchais et à la Mozart ! cette fois ! Au passage, je m’étonne un peu que jamais le nom de Mozart, ni celui du prince des lièvres, « Leporello«  (en son « Don Giovanni« ), ne vienne à la bouche,ni, même _ « Madamina !.. » , dans le chant (pour l’ »air du catalogue »), de Claude Lanzmann !.. _

    …

    la folle journée, donc,

    avec Kim Kum-sun m’avait modifié en profondeur ;

    et c’est seulement dans l’atelier de la rue Schœlcher _ celui de Simone de Beauvoir _ que j’en prenais pleinement conscience. A Capri, le Castor s’impatientait…« , page 343 ;

    …

    la folle journée, je poursuis,

    avec la très belle infirmière Kim Kum-sun

    …

    (« ravissante »

    est le mot qu’emploie rétrospectivement Claude Lanzmann à la première des sept « apparitions« , un « lundi, à huit heures du matin« , dans sa chambre à l’hôtel, « l’hôtel Taedong-gang«  (à Pyongyang),

    de l’infirmière,

    flanquée de l’interprète, Ok, et de « cinq hommes à casquettes » : « ils sont six en tout, tous au centre de ma chambre, prêts à observer sourcilleusement chaque moment, chaque détail de l’action«  : une « injection » « dans le fessier, de vitamines B12 1000 gammas. C’est mon ami Louis Cournot qui, dans son cabinet de la rue de Varenne, face au Musée Rodin, m’avait prescrit cette cure » ; « j’avais emporté sept ampoules et la prescription médicale« , page 294 ;

    …

    et « d’une insolente et insolite beauté« 

    est l’expression qu’il emploie, page 296, lors de son ultime « apparition« , le dimanche, cette « folle journée ! « , donc, pour « l’injection ultime » (qui « devait avoir lieu le lendemain, dimanche« ) ; « je me disais que l’infirmière, en l’absence d’Ok

    _ l’interprète, en permanence présent, mais requis pour accompagner, ce dimanche-là, le reste de la « délégation » (« la première délégation occidentale invitée par la Corée du Nord, cinq ans après la fin de la guerre » de Corée, page 285…) des visiteurs français à « un pique-nique à la campagne«  auquel Claude avait réussi à se soustraire (« je renonçais au pique-nique : ayant vu trop de gens et trop parlé depuis un mois, j’avais décidé de rester seul ; ce qui serait la meilleure façon de me reposer : il fallait me comprendre…« , page 296) … _,

    …

    je me disais que l’infirmière

    serait flanquée d’une ou plusieurs casquettes.

    …

    Rien ne se produisit comme je l’escomptais. A dix heures pile, on frappe, j’ouvre, nulle casquette, mais elle seule ; elle métamorphosée, méconnaissable ; elle une autre ; vêtue à l’européenne d’une jupe légère et colorée, les seins débridés saillants sous le corsage, nattes escamotées, ramassées en chignon, cheveux bouclés sur le front, la bouche rouge très maquillée, d’une insolente et insolite beauté« , donc : page 296)

    …

    « On m’avait tellement dit « Quel film ce serait ! » que j’y avais réfléchi, me disant que si je devais réaliser un jour ce qu’on appelle un film de fiction, je m’attaquerais à ce pan de mon histoire personnelle

    _ = la « brève rencontre« , chacun des sept jours d’une semaine de fin du mois d’août, pour une piqûre intramusculaire de vitamine B 12 1000 gammas,

    et surtout « la folle journée« , le dernier jour, le  dimanche,

    de, et avec, la très belle infirmière Kim Kum-sun à Pyongyang,

    à la place d’« un pique-nique à la campagne, passe-temps favori des Coréens« , qui avait été « prévu pour la délégation«  française en visite on ne peut plus officielle en Corée du Nord, alors, et pour rien moins que six copieuses semaines :

    …

    « notre venue était clairement un événement, voulu et regardé comme tel« , page 291 ; et « le programme du voyage en Corée

    _ dont  deux rencontres avec Kim Il-sung, « le Grand Leader » (« avec qui nous dînâmes deux fois en sacrifiant au cérémonial des réceptions d’État« , page 292) _

    était intéressant, effrayant quelquefois, fatigant, éreintant même. Visites de deux ou trois usines par jour, plusieurs exposés, discours d’accueil, discours d’adieux, échange de cadeaux«  ; « il m’arrivait de prendre la parole trois fois par jour« , page 292 ;

    « à la fin août 1958« , page 310 _

    …

    me disant que si je devais réaliser un jour ce qu’on appelle un film de fiction,

    je m’attaquerais _ plus de cinquante ans plus tard, à ce jour, par conséquent ! et cinématographiquement, surtout ! _  à ce pan de mon histoire personnelle,

    entrelacée à la grande Histoire« , page 329 ;

    un entrelacs présent, c’est à noter, dans tout l’œuvre (cinématographique) lanzmannien ! _ ;

    …

    mais « pan«  qu’il est difficile, dit aussi Claude Lanzmann, de seulement « résumer«  :

    …

    « Il m’arriva de raconter _ déjà par les mots _ à des amis ma brève rencontre _ sans guillemets ici _ avec Kim ;

    mais cela _ déjà, avant le passage même au medium du film de cinéma… _ n’était possible

    et n’avait du sens

    _ voilà ! à l’heure du « il faut tout faire vite«  ;

    cf là-dessus les travaux percutants de Paul Virilio ; par exemple le tout récent « Le Futurisme de l’instant _ stop-eject« … _

    …

    que si j’avais la possibilité de la raconter longuement ;

    cela ne se résume pas« , page 326

    _ sur la « manie » des « résumés«  (des gens « pressés« ), cf Montaigne, « Essais« ; Livre III, 8 : « tout abrégé d’un bon livre est un sot abrégé« … _ ;

    …

    tout en précisant _ page 330 _ et cette fois à propos du « passage » au récit proprement cinématographique ! :

    …

    « Je n’étais pas sûr

    ni d’être capable de mettre en scène ce qu’impliquait un tel passage _ cinématographique : là était le défi !.. _ à la fiction _ cinématographique, donc ! soit un défi à la puissance 2 !! _,

    …

    ni, plus profondément

    …

    _ mais cela n’est pas neuf : cf les précédents « sas » de doute : et au moment de se lancer, ou pas, dans l’entreprise de « Pourquoi Israël« , lors du voyage à Jérusalem, en novembre 1970 (et avant la rencontre d’Angelika Schrobsdorff) ; et au moment de se lancer, ou pas, dans l’entreprise de « Shoah« , lors de la « pascalienne » « nuit de feu«  parisienne de Claude Lanzmann, « au début de l’année 1973 » :

    il faut aussi du courage pour se lancer dans l’ »opaque«  _  = un peu plus que le « vertige » à surmonter de la (déjà un peu reconnue)  mallarméenne « page blanche«  ; pouvant, en sa « dépression« , mener, même

     _ cf, en ce « Lièvre de Patagonie« , l’épisode, quand Claude Lanzmann était « au plus mal » (page 231), en 1977, du « flirt avec la mort » (page 234) de la « presque noyade » à Césarée, aux pages 231 à 234 _,

    …

    pouvant, au plus « bas«  de sa « dépression« , mener, même, à un suicide

    _ tel que celui, fictif, lui, du personnage (cézannien) de l’artiste-peintre Claude Lantier dans « L’Œuvre » de Zola : très intéressant roman sur les crises de la poiesis ; et qui fut la malencontreuse cause de la fâcherie, irréversible et non fictive, elle, des deux « grands amis d’enfance«  aixois qu’étaient Émile Zola et Paul Cézanne … _

    …

    il faut aussi du courage pour se lancer dans l’ »opaque« , donc

    _ et « il n’y a pas de création véritable sans opacité ; le créateur n’a pas à être transparent à lui-même« , page 243 _

    …

    pour se lancer dans l’ »opaque« 

    de telles audacieuses « aventures » de « création » du « génie » ;

    …

    et tout particulièrement eu égard aux moyens assez considérables, financièrement parlant, pour commencer (ou poursuivre)

    _ et Claude Lanzmann n’a jamais manqué, chaque fois, d’« en baver«  passablement avec les divers producteurs (et productrices ; et autres divers financeurs de par le monde… _,

    …

    que nécessite la-dite « production » de cinéma !..

    …

    « Je n’étais pas sûr ni d’être capable de mettre en scène ce qu’impliquait un tel passage à la fiction, donc,

    …
    ni, plus profondément

    de le vouloir » ;

    …

    tant il y faut d’« élan« 

    et d’ »allant » : de la « jeunesse » du « bondissement » ;

    ainsi que d’ »amplitude de souffle » ;

    dans l’engagement de départ

    comme dans  la persévérance de l’effort requis pour de telles œuvres cinématographiques :

    …

    « amplitude de souffle » absolument indispensable à l’ »auteur« -créateur

    face à la complexité, somme toute, « intriquée« 

    …

    _ et « il m’a fallu des années pour« , non seulement « me déprendre des stéréotypes« , mais surtout « me faire au concret et à la complexité du monde« , page 347… :

    …

    c’est cette « complexité  du monde« -là que le « miracle«  de l’œuvre (ou « chef-d’œuvre«  !)

    du « vrai«  « auteur«  (les chemins pour y parvenir étant eux-mêmes complexes, longs, tortueux, semés d’embuches, à côté de leur formidable joie !)

    …

    que le « miracle«  de l’œuvre, donc,

    doit lumineusement faire ressentir et comprendre, en la (relative) désintrication de pas mal de ses fils,

    à tous ceux qui, en toute loyauté, vont, pleinement et en toute confiance, il vaut mieux, y livrer leur propre sensibilité (ou aesthesis) de spectateurs ouverts et de bonne foi ! _,

    …

    face à la complexité, somme toute, « intriquée« , donc,

    de ce « réel » à donner à « vraiment » « ressentir« ,

    dans la clarté de l’intrication-désintrication de ses divers éléments, par nous autres spectateurs ;

    …

    même si, d’autre part _  page 338 _ :

    « Kim Kum-sun _ la sidérante infirmière _ était gravée dans ma mémoire ;

    …

    et je ne cessais pas de penser avec entêtement à ce film impossible _ voilà la formule décisive ! _ ;

    que la faim, le dégoût de la nourriture _ servie à Pyongyang _ semblaient rendre plus impraticable encore« ,

    en ce séjour « nord-coréen«  de quatre petits jours seulement, à Pyongyang, en « septembre 2004« , à partir de Pékin (page 327) _  :

    …

    « quel film ce serait !  » que ce « film nord-coréen« , à tourner par Claude Lanzmann à Pyongyang !..

    …
    Mais « il y avait, dans ma propre « brève rencontre » »

    _ d’il y avait, ce mois de septembre 2004-là, lors de cet improbable « retour à Pyongyang« , depuis Pékin (« dès mon arrivée à Pékin, je m’informai sur les possibilités _ ou incompossibilités ! _ d’entrer en Corée du Nord« , page 330),

    quarante-six ans d’écoulés depuis cette si improbable semaine elle-même, d’un lundi à un dimanche, « à la fin août 1958 » (avec l’acmé de sa dernière « folle journée«  !) :

    …

    « je décidai qu’il me fallait en avoir le cœur net,

    prendre la mesure des changements survenus depuis 1958 _ voilà !

    …

    étant donné que « permanence et défiguration des lieux sont la scansion du temps de nos vies« ,

    a noté _ et combien, de fait, est-ce capital ! _, page 169, Claude Lanzmann ;

    …

    c’était, là, à propos des métamorphoses successives du « coin de la rue de Rennes et du boulevard Saint-Germain«  : le café « Royal« 

    où, à la fin des années quarante, se produisit (« quatre regards s’échangèrent en un éclair« , page 170) le second coup-de-foudre de sa sœur Évelyne et de Deleuze (« nul n’aurait pu alors imaginer que le « Royal » ne serait pas éternel« , page 169),

    …

    le café « Royal« , donc,

    ayant, et depuis longtemps, disparu :

    …

    remplacé par le Drugstore Saint-Germain« , d’abord ;

    auquel lui-même,« mort tout à la fois de sa belle mort et des bombes de la terreur« , quelques années plus tard encore,

    « a succédé une boutique du roi de la fringue transalpine, avec un restaurant chic et cher au premier étage« , page 169… ;

    …

    et Claude Lanzmann ayant commenté, page 169 toujours, cette « permanence et défiguration des lieux«  et « scansion du temps de nos vies«  :

    …

    « Je l’ai vérifié autrement , dans le désespoir, pendant la réalisation de « Shoah« , lorsque je fus confronté aux paysages _ d’abord muets _ de l’extermination _ industrielle : des chambres à gaz… _ en Pologne.

    …
    Ce combat, cet écartèlement entre la défiguration

    …

    _ le mot employé, « défiguration« , est le même que celui qui clôt le terrible chapitre premier,

    à propos du « visage« , non « défiguré« , justement, après la « décapitation« , de « l’égorgé«  :

    …

    « le visage de l’égorgé

    _ maintenant contemplable, sur la « minable vidéo d’amateur tournée par les tueurs eux-mêmes » (en ces « images atroces des mises à mort d’otages perpétrées sous la loi islamique en Irak ou en Afghanistan« , page 27) _ ;

    …

    « le visage de l’égorgé

    et celui du vivant qu’il était _ encore l’instant précédent _

    se ressemblent irréellement. C’est le même visage ; et c’est à peine croyable«  _ pour nous qui osons le regarder _ ;

    tant « la sauvagerie de cette mise à mort était _ en effet _ telle qu’elle semblait ne pouvoir se sceller _ objectivement _ que d’une radicale défiguration » :

    mais non advenue ! le « visage«  de l’assassiné « demeurant«  : « c’est le même visage« , nonobstant le meurtre ! non défiguré !) _

    …

    Ce combat, cet écartèlement entre la défiguration, donc,

    et la permanence furent alors _ en ces moments du tournage en Pologne, cette fois ; toujours page 169 _ pour moi un bouleversement inouï, une véritable déflagration, la source de tout« , page 169 donc :

    …

    d’où le prix, tel celui du sang, de la parole, indispensable !, de « témoignage«  de ceux qui « se souvenaient« , en une formidable (« hallucinée et précise« , tout à la fois) « reviviscence«  absolument « vraie«  ! _ ;

    …

    Et Claude Lanzmann d’ajouter superbement,

    en commentaire, page 170, de ce souvenir toujours irradiant de feu le café Royal et de sa sœur Évelyne (y rencontrant à nouveau Deleuze) ; Évelyne disparue, elle, le 18 novembre 1966 (« les novembre ne me valent rien » depuis, dit Claude, page 189) :

    …

    « Vivants, nous ne reconnaissons plus _ du fait d’abord des très puissantes forces de l’oubli _ les lieux de nos vies ;

    …

    et éprouvons _ si l’on se met, a contrario, si peu que ce soit, à y réfléchir _ que nous ne sommes plus les contemporains de notre propre présent. Je ne partage pas avec beaucoup le savoir que le « Royal » a existé«  ;

    continuant, immédiatement à la suite, après une simple virgule :

    …

    « et je pense toujours, dans l’admiration et le scepticisme absolu _ tout à la fois ! _ à la plaque mémorielle appliquée à la façade du 1, quai aux Fleurs, immeuble où vécut Vladimir Jankélévitch ;et où j’ai habité moi-même quelque temps. On peut y lire cette pensée du philosophe, extraite d’un de ses livres _ « L’Irréversible et la nostalgie« , page 275 de l’édition originale, aux Éditions Flammarion, de 1983 _, que j’appris aussitôt par cœur tant elle m’émouvait et que je me récite souvent la nuit ; ou quand il m’arrive de passer quai aux Fleurs :

    …

    « Celui qui a été

    ne peut plus désormais ne pas avoir été.
    Désormais, le fait mystérieux et profondément obscur d’avoir vécu

    est son viatique pour l’éternité »…« ,

    …

    toujours page 170 : « viatique«  oxymorique : d’où la sublime conjonction de « l’admiration et le scepticisme absolu« …

    …

    Fin de l’incise sur la si décisive « permanence et défiguration des lieux » comme constituant « la scansion du temps de nos vies«  ;

    et retour sur l’« essai de repérage« , quatre jours à Pyongyang, en septembre 2004,

    pour le « projet«  et le « désir«  même de film « nord-coréen » de Claude Lanzmann,

    …

    pour surmonter la part de « défiguration » de « la scansion du temps de nos vies« ,

    …

    et possible medium, non seulement en ce bref « repérage« , mais aussi en sa « réalisation«  en suivant,

    cet éventuel film,

    …

    pour ré-accéder, par une « reviviscence« , à la « permanence » de la « joie » magnifique d’alors, à Pyongyang, déjà, « à la fin août 1958« , éprouvée ;

    …

    « viatique pour l’éternité« , donc :

    pas seulement, alors et ainsi, au regard de soi-même (ayant vécu, ineffaçablement ! par le fait ! cela de « passé«  et de « non oublié« …) ;

    …

    mais aussi possiblement offert,

    par le medium effectif de l’œuvre, cette fois… _ et ici l’œuvre de cinéma (encore à ce jour à « réaliser » !) _ quand elle aura enfin été « réalisée » !.. ;

    …

    possiblement offert, donc, à la sensibilité (ou aesthesis) de quelques autres, pouvant ainsi,

    par les émotions « vraies » qu’ils éprouveront alors (comme « homines spectatores » actifs _ = « en acte« , pas seulement « en puissance« … ; et pas seulement passifs _, pour reprendre l’expression de Marie-José Mondzain, en son « Homo spectator« ),

    …

    pouvant ainsi, en partie au moins, « le«  partager !

    partager un peu de cette rare-là « joie«  « vraie » (de « fin août 1958 » ; à Pyonyang) !

    …

    Puisque tel est le « miraculeux«  pouvoir de « présentification«  (page 82) d’une œuvre (ou « chef-d’œuvre« ) « vrai(e) » !

    …

    « je décidai _ de passage à Pékin (pour y présenter « Shoah«  à « des cinéphiles chinois« , page 326), ce mois de septembre 2004 _ qu’il me fallait en avoir le cœur net,

    prendre la mesure des changements survenus _ à Pyongyang _ depuis 1958,

    espérant que ce retour

    _ tenté ! en forme accélérée, de quatre jours seulement (et, cette fois encore, régime oblige, bien difficile !), de « pré-repérage« , en quelque sorte…) _

    vers ce lointain passé _ et c’est ici bien davantage qu’une métonymie ! _

    m’aiderait à prendre la bonne décision en ce qui concernait mon désir de film« , page 330 _,

    …

    « il y avait, dans ma propre « brève rencontre » _ de 1958 _, donc,

    tant de « scènes qui pouvaient être d’une grande puissance proprement cinématographique«  _ dit Claude Lanzmann, page 329 _ que « la perspective d’avoir à tourner de pareilles séquences » non seulement « ne m’effrayait pas« , mais « m’excitait _ et même suprêmement ! _ au contraire«  _ page 330 ;

    je vais, bien sûr, moi-même y revenir, ici-même ! _

    …

    A Pyongyang, donc,

    en cette Corée du Nord qui « a arrêté le temps

    …

    _ on lit bien !, page 335 : en tant qu’État ; que « régime« … ;

    les « régimes totalitaires«  ont d’étranges lubies ;

    à milles lieues _ quant à ce qu’ils s’« autorisent«  à décider, mortellement, des vies mêmes !.. _, du « régime poiétique«  du « présent«  de « présentification« 

    _ cf la merveilleuse expression employée, page 82, à propos du « génie poétique » (et du « brio » et de la « verve«  : « la magnifique éloquence, le brio, la verve de Monny, le génie surréaliste qui structurait sa parole et ses relations avec autrui, sa générosité sans limites avec nous, aussi illimitée que l’amour qu’il portait à ma mère« , page 130) de Monny de Boully ! _,

    …

    à milles lieues du « régime poiétique«  du « présent«  de « présentification« 

    lui, de la création artistique… _

    …

    A Pyongyang, donc, je reprends l’élan de ma phrase, 

    en cette Corée du Nord qui « a arrêté le temps 

    deux fois au moins :

    en 1955, à la fin de la guerre ;

    et en 1994, à la mort de Kim Il-sung, le Grand Leader.

    Kim Il-sung n’est pas mort, ne peut pas l’être ; il est présent _ lui… _ pour l’éternité » !

    …

    C’est de ce nouveau travail cinématographique-là, qui défie, à l’état de « projet » et de « désir« , en balance encore, et attend, pour le passage à sa « réalisation » en œuvre effective de film de cinéma, Claude Lanzmann,

    à Pyongyang, en Corée du Nord,

    telle une nouvelle « face Nord«  _ de quelque nouvel Eiger, Mönch, ou Jungfrau… _,

    ou telles quelques nouvelles « aiguilles de Chamonix«  :

    un peu plus, toutefois, que de « hauts rochers d’apprentissage obligé pour tous les futurs grimpeurs », formule de la page 387, appliquée aux « parois des Gaillands« , cependant :

    …

    le temps _ long : mais peut-on faire autrement, afin d’« apprendre«  et ensuite de « faire« , mais « vraiment«  ?.. _

    le temps de l’ »apprentissage« , ou du « faire ses classes« 

    _ l’expression « faire ses classes«  est présente page 272 :

    …

    « on _ dans l’équipe du « groupe de presse » de Pierre et Hélène Lazareff, dès le début des années 50 _ m’avait proposé de faire des reportages difficiles sur des faits divers criminels; et j’avais à plusieurs reprises accepté. Cela m’amusait, m’intéressait ; j’ai beaucoup appris : à questionner, à ruser, à prendre des risques ; je faisais mes classes ; apprentissage

    …

    _ tel que celui de la pêche, auprès du « directeur d’école républicain » de Saint-Chély-d’Apcher, Marcel Galtier : « il m’instruisait de tout, et d’abord de la pêche à la mouche dans les étroites et serpentines rivières à truite des hauts plateaux de l’Aubrac« , page 67 _;

    …

    celui de la chasse, auprès de son ex-beau-père René Dupuis : « outre les leçons de billard, dont je n’ai rien retenu, je lui dois les bonheurs de l’attente et de l’imminence, posté « ventre au bois » sur une sente gelée et verglacée, guettant le déboulé d’une harde de sangliers, m’enchantant du langage infini, précis et poétique de la chasse  _ ne jamais tirer sur une laie « suitée de marcassins en livrée » _ ;

    …

    je lui dois _ aussi _ mes premières descentes en rappel à plus de quarante ans et le passage de l’alpinisme livresque, dans lequel, on l’a vu _ en compagnie du Castor, dans les Alpes bernoises et valaisanes _ j’excellais, à la lutte réelle _ cette fois _ contre le vide, contre la tétanisation des muscles au moment de franchir, dans les parois des Gaillands _ hauts rochers d’apprentissage obligé pour les futurs grimpeurs _, des difficultés, considérables pour moi, de degré 5 ou 6« , pages 386-387 ;

    …

    apprentissage complété par Claude Jaccoux, « qui fut président du Syndicat national des guides de haute montagne« , avec lequel « je me confrontai à de rudes classiques, certaines pour débutants, comme l’arête des Cosmique, d’autres plus sévères comme la Tour ronde ou encore Midi-Plan, cataloguée comme « AD », assez difficile, course exténuante de neige, de glace et de roc, avec franchissement de barrières de séracs qu’il nous fallait dévaler, talons plantés, sans nous autoriser un seul arrêt pour réfléchir ou reprendre souffle, car le soleil déjà haut dans le ciel dardait droit sur les blocs de glace qui, déstabilisés, s’effondraient derrière nous dans un fracas de bombardement, nous contraignant à la fuite en avant _ toute une école ! _, page 388 ;

    …

    celui du théâtre, auprès de son épouse Judith Magre, le « changeant« , à force d’accroissement de la « sensibilité«  au « plus infinitésimal écart dans un mouvement du corps, dans la hauteur d’un timbre » qui « prenait«  alors « pour moi une importance démesurée« , le « changeant« , donc, « tout à la fois à«  son « insu et au comble de la lucidité, en guetteur implacable et émerveillé« , page 385  ;

    …

    ou auprès de maîtres d’école, tel, « à l’école communale de Mâle« , « aux environs de Nogent-le Rotrou« , l’instituteur M. Étournay : « la séparation d’avec M. Étournay fut déchirante ; il dit à mon père sur un ton de reproche : « Vous m’enlevez mon meilleur élève » », page 102 ;

    …

    de lycée, aussi, tel, qui « enseignait la littérature en lettres supérieures«  à Blaise-Pascal, à Clermont-Ferrand, Jean Perus : « c’était un professeur magnifique ; et je n’ai jamais oublié la moue dédaigneuse de ses lèvres lorsqu’il récusait d’une seule phrase une de nos interprétations. Il me guérit à jamais du comparatisme _ réducteur des singularités _ le jour où, ayant à commenter à voix haute devant lui et mes condisciples un passage de Rabelais, j’évoquai stupidement Bergson que j’avais à peine lu. Le dédain de sa célèbre moue me fit carrément dégoût : « Mon petit, Rabelais ne connaissait pas Bergson »« , page 37  ;

    …

    et je ne re-passerai pas en revue, l’ayant fait dans un précédent article, tous ses professeurs de philosophie, au premier rang desquels se détache cependant le magnifique Ferdinand Alquié, ami de Monny de Boully, « qui avait participé avec lui aux grandes batailles du Surréalisme ; et occupait alors à Louis-le-Grand la chaire de philosophie pour les classes préparatoires à l’École normale« , page 131 :

    …

    « Alquié«  qui « s’était efforcé de dompter son accent languedocien _ de Carcassonne _ mais l’avait gardé en inventant une combinatoire unique du geste et de la parole : il articulait chaque mot, chaque syllabe, déconstruisant ses phrases pour mieux se faire comprendre ; mais reliant, réunissant les savoureux cailloux épars de l’occitan par un extraordinaire jeu des bras et des mains avec des arrondis de bailadora sévillane, ou d’anguleuses poussées des coudes, à la façon des danseuses princières d’Asie du Sud-Est« , page 141 ; « je l’adorais, nous l’adorions : major de l’agrégation en 1931, il était petit, fort mince, toujours élégant, avec d’immenses yeux très noirs aux lourdes paupières bistrées ; et nous étions tous conscients de notre chance d’avoir, à vingt ans, un tel maître : impeccable historien de la philosophie, philosophe lui-même, dédaigneux des modes, des brigues ou intrigues ; et qui, nous instruisant sérieusement avec une totale absence d’esprit de sérieux, nous enseignait du même coup à penser librement et à ne pas plier«  ; quel portrait ! et quel hommage !

    …

    « J’aimais aussi sa femme, une belle Normande blonde et plantureuse, bien plus grande que lui, pleine d’esprit ; et je me plaisais parfois à imaginer mon professeur englouti, lui aussi tourterelle, dans l’étreinte des beaux bras blancs de Denise » ; page 142 _ il se trouve que j’ai connu Ferdinand Alquié, à Carcassonne, au mariage de notre ami Jean -Yves David, dont j’étais le « témoin«  ; Ferdinand Alquié (grand ami de Henri Tort-Nouguès, professeur de philosophie et carcassonnais, lui aussi : le père de la mariée) ; Ferdinand Alquié, donc, étant le « témoin«  de la mariée, notre amie Sylvie… ;

    …

    et je ne redirai rien de tout ce que Claude Lanzmann a pu apprendre au quotidien, et de Sartre, et du Castor _ « avec leur sérieux si touchant« , page 248 ; en même temps que (même si la remarque n’est qu’à propos de Sartre, et d’après le témoignage, tout premier, de Jean Cau, en 1946) « la simplicité de Sartre, son abord fraternel, sa totale absence d’esprit de sérieux« , page 150 _ ;

    …

    sinon, emblématiquement, ceci, et c’est à propos des voyages de Claude « avec eux« , et de son « apprentissage« , par eux deux, « du regard et du monde«  : « J’apprenais à voir _ en échangeant par la parole avec eux _ par leurs yeux _ voilà (de l’image à la parole et vice versa) le va-et-vient véritablement formateur ! y compris cinématographiquement !.., nous le verrons,  d’un véritable « apprentissage«  du « regarder-écouter«  « vraiment«  !.. _ ; et je puis dire qu’ils m’ont formé ; mais cela n’allait pas sans réciprocité : nous avions des discussions serrées et intenses _ voilà ! _ ; l’admiration que je vouais à l’un et à l’autre, n’empêchaient pas qu’elles fussent égalitaires«  ; par là et ainsi, très concrètement, sur le tas, en ces voyages « ensemble », partagés, donc, « ils m’ont donné à penser, je leur donnais à penser » _ toute une pédagogie non didacticienne ! _, page 251 ;

    …

    ni ne redirai rien, non plus, de ce que ce Claude Lanzmann a pu apprendre du merveilleux Gershom Sholem, ami très proche d’Angelika (et témoin des « épousailles juives«  d’Angelika et de Claude « lorsque le rabbin Gotthold«  les « unit à Jérusalem, sous la houppa, à la fin d’un jour d’octobre encore très chaud« , en 1974), page 421 : « J’aimai Scholem lui-même dès le premier dîner auquel, avec sa femme Fania, il nous avait conviés, Angelika et moi. Ce grand savant était dépourvu de cuistrerie, généreux de science à la condition d’être persuadé de l’authentique intérêt de son interlocuteur ; il était pionnier, défricheur, curieux de tout ; penseur, philosophe, polémiste, libre dans ses propos et d’une drôlerie souveraine. Je l’aimais aussi pour son visage, son grand nez puissant, ses yeux bleux clairs où demeurait une lueur d’enfance« , page 421… ;

    …

    ni, non plus, encore, de ce que je viens de relever, un peu plus haut, de ce que Claude a pu apprendre du « génie poétique » _ « le génie surréaliste qui l’habitait, son français d’une richesse admirable«  (page 79) _, de la « verve » et du « brio » ; de la « liberté« , de la « générosité » et du « non-conformisme » du nouveau compagnon, depuis 1939 ou 40, de sa mère, l‘ »extraordinaire magicien » (page 82), Monny de Boully ; le « Rimbaud serbe«  !.. Car immédiatement, grâce à ce sublime « génie poétique » de Monny, entre Paulette et lui, puis les enfants Lanzmann : « outre l’amour, le ciment de cette miraculeuse entente était l’intelligence, la liberté, l’accord de tous pour placer au dessus de tout ces vertus cardinales ; le refus des tabous dans les conduites et les paroles« , page 130 : quelle leçon de liberté !…

    …

    « je faisais mes classes ; apprentissage

    qui me fut rendu au centuple quand je réalisai « Shoah« , que l’on peut regarder, à maints égards _ et tout spécialement de l’« instruction » des « témoignages« … _, comme une investigation criminelle« _

    …

    « faire ses classes  » (d’ »auteur« )

    …

    _ cf par exemple à la page 427 ; et d’abord à propos de « Pourquoi Israël« , à un moment de son montage, en 1972, lors d’« une projection de travail« , « qui avait emballé _ sinon la productrice ! du moins _ les quelques personnes invitées«  ; celles -ci « justifiaient leurs applaudissements par une catégorie de pensée nouvelle pour moi« , se souvient ici Claude Lanzmann : « C’est un film d’auteur, c’est un film d’auteur ! «  ; soit la première prise de conscience d’une « vraie » singularité sienne (d’« auteur« , donc) en train de naître…

    …

    puis, à la page 520, cette reconnaissance, beaucoup plus large et de poids, d’« auteur«  et d’une « œuvre« , en une « réconciliatrice nuit du 4 août« , à un important colloque organisé à Oxford en septembre 1985, pour une cruciale projection « polonaise«  (et internationale) de « Shoah » (la présentation du film à Washington n’eut lieu que le mois suivant, le 23 octobre ; alors que la toute « première«  à Paris, au Théâtre de l’Empire, avait eu lieu au mois d’avril précédent) :

    …

    _ « la puissance invitante (en) était un institut d’études judéo-polonaises et son journal, « Polin », organisme pionnier composé de deux solides sections, l’une à Oxford, l’autre en Pologne même. Celle-ci semblait avoir fait l’union autour de « Shoah » et abandonné les anciennes querelles _ déchaînées dès le lendemain même de la première projection du film à Paris, au mois d’avril, donc. Car parmi les invités de poids se trouvaient des membres du Parti communiste, des hommes de Jaruzelski, mais aussi les journalistes et écrivains catholiques les plus réputés de Pologne, comme Jerzy Turowicz, rédacteur en chef du « Tugodnik Powszechny » de Cracovie, le Pr Jozef Gierowski, recteur de l’université Jagellon, de Cracovie aussi. Le plus étonnant dans cette réconciliatrice nuit du 4 août, c’est que participaient également les intellectuels de la dissidence polonaise, ceux qui avaient décidé de fuir leur pays quand Gomulka avait déclenché la grande crise d’antisémitisme officiel, comme le philosophe Leszek Kolakowski et le Pr Peter Pulzer« , précisent les pages 519-520 _

    …

    à Oxford, donc, en septembre 1985 : « la discussion _ suivant la projection (intégrale, est-il besoin de le préciser !), la veille, de « Shoah« … _ qui dura en vérité plus de sept heures, commença par un mea culpa unanime, tous les participants s’excusant envers moi de l’attaque vicieuse et officielle qui avait été menée contre « Shoah » en Pologne _ à la sortie parisienne (et française), seulement, du film _ ; et continuait d’ailleurs à l’être _ sur pareille lancée… Même s’ils avaient des critiques à formuler contre le film, ils tombèrent tous d’accord pour déclarer qu’il s’agissait d’une œuvre d’art, obéissant à ses propres lois ; et non pas du tout d’un reportage sur la façon dont les Polonais avaient été les plus proches témoins de l’extermination de leurs concitoyens juifs.

    …

    Il faut se référer aux nombreux et substantiels articles qui parurent le lendemain du colloque d’Oxford, un peu partout : aux États-Unis, en Angleterre, en Israël, en Pologne même ; par exemple celui de Timothy Garton Ash qui occupait vingt pages de la « New-York Review of Books » ; de Neal Ascherson dans « The Observer » ; ou d’Abraham Brumberg dans « The New Republic ». Tous étaient un salut à « Shoah«  et à la façon dont mon savoir historique et le travail préalable qui y avait conduit, avaient littéralement mis en déroute ceux qui, au début _ à la sortie française du film, en avril ; et ses suites, depuis… _, prétendaient se présenter comme les plus acharnés de mes adversaires, auxquels j’avais montré _ par le film lui-même, d’abord, comme dans les échanges substantiellement nourris de ce colloque _ que leurs poches étaient vides et leurs munitions creuses.

    …

    Un certain nombre, comme le philosophe Leszek Kolakowski, m’écrivirent après la projection pour me dire que leur éblouissement l’emportait largement sur leurs objections ; et que si « Shoah«  ne disait pas tout _ certes _, il submergeait _ en effet _ par sa puissance de suggestion et son originalité, dévoilant la vérité _ son objectif unique ! _ comme cela n’avait jamais été fait« , pages 520-521 _,

    …

    le temps de l’« apprentissage« , donc,

    _ « conscient que j’aurais à grandir, à vieillir« , se dit-il, page 249, à propos de sa difficulté ancienne, en 1953, à « tout de suite écrire _ comme le lui conseillait alors Sartre à propos de sa découverte d’Israël, le semestre précédent, d’août à novembre 1952 _ , changer en un livre la matière de sa vie ; ce qui est souvent le défaut des professionnels de la littérature » ;

    « en un livre«  ou en quelque autre œuvre, en quelque autre medium, que ce soit : pour lui, Claude, ce sera, in fine, en un certain mode de film de cinéma : nous allons y venir… _,

    …

    le temps de l’« apprentissage« 

    ou du « faire ses classes » (d’« auteur« ), donc,

    je reprends le fil de ma phrase plus haut, avant l’incise sur la reconnaissance d’un « auteur » et d’une « œuvre« , parfaitement singuliers,

    finissant par passer… ; au tournant de la décennie 70 :

    …

    quand « une fille de milliardaire«  (« C. W.« , qui « s’était proclamée productrice de cinéma« , « depuis qu’elle avait vu ce que j’avais tourné sur le canal de Suez« 

    _ pour le magazine de télévision d’Olivier Todd, « Panorama » : « ma décision de faire un jour du cinéma est sûrement liée à la réalisation de ce film » « tourné pour « Panorama », combinant les interviews des hommes sur le canal avec ceux des mères, des épouses, des enfants, à l’arrière« , est-il précisément indiqué, page 410 _

    …

    quand « une fille de milliardaire« , donc,

    « me bombardait de messages comminatoires pour que je passe à l’acte«  ;

    mais « j’avais besoin de réfléchir ; de savoir si j’avais véritablement le désir de ce film _ la même expression exactement (et la même attitude pour l’« éprouver« , dans le « réel« , sur le lieu ad hoc) que pour le « film nord-coréen« , à l’heure du passage à Pékin, en septembre 2004, page 330 : « je décidai qu’il me fallait en avoir le cœur net ; prendre la mesure des changements survenus depuis 1958 ; espérant que mon retour vers ce lointain passé m’aiderait à prendre la bonne décision en ce qui concernait mon désir de film« , donc ! _ ; et également si je me sentais capable de faire du cinéma sans avoir fréquenté aucune école, sans avoir suivi un seul cours«  _ cette inquiétude-là ayant été, en 2004, fort heureusement « dépassée«  ! _, page 412 ;

    …

    et ce sera « un coup de foudre violent et partagé«  _ à Jérusalem, page 420 : avec Angelika Schrobsdorff, qui deviendra bientôt, en octobre 1974, sa nouvelle épouse… _ qui fit que « la question de réfléchir à la possibilité _ ou l’incompossibilité _ ne se posa plus : il allait de soi que je le ferais _ les « coups de foudre » n’ayant pas, non plus, étaient avares pour Claude Lanzmann, tout au long de sa vie : à commencer par celui, dans des circonstancs particulièrement peu propices (au pays des « casquettes«  partout !) de Kim-Kum-sung, à Pyongyang, en cette « fin août 1958« … Je restai près d’un mois en Israël, parcourant le pays, tantôt seul, tantôt avec elle _ Angelika. Elle me fit faire la découverte sans prix de ses amis, Juifs berlinois, amis de sa mère en vérité, qui la regardaient et la traitaient comme leur propre fille ; l’admirant aussi pour sa beauté et parce qu’elle représentait pour eux l’excellence de la langue allemande, la liberté critique, l’invention et la causticité de l’Allemagne pré-hitlérienne, dont ils avaient gardé l’inguérissable nostalgie » ; etc.., page 420. « Israël, l’Allemagne, les deux années que j’y avais passées, la Shoah, Angelika se nouaient en moi à d’insoupçonnables profondeurs« , page 420, toujours…

    …

    En conséquence de quoi, « je repartis pour Paris annoncer à la productrice que j’acceptais de réaliser le film, habité par une idée fixe : revoir Angelika, revenir au plus vite vers elle« , à Jérusalem et en Israël, page 421… C’est ainsi que « l’amour d’une femme a été _ cette première fois-là, en décembre 1970, en quelque sorte… _ le ressort décisif d’une œuvre« , le premier film de cinéma de Claude, « Pourquoi Israël« , page 422.

    …

    Puis, dans le courant de l’année 1973,

    entre la fin des trois ans déjà bien difficiles de ce premier opus de cinéma, « Pourquoi Israël« 

    …

    _ « j’avais demandé un congé sans solde à Pierre Lazareff ; il me l’avait accordé« , page 427 ; et « comme j’étais novice, fou de désir de film et d’Angelika _ les deux, déjà, liés : je continue de penser à l’opus « nord-coréen«  toujours « en balance » de « réalisation« , en 2009… _, j’avais signé le contrat qu’on m’imposait sans en discuter les termes ; j’aurais signé n’importe quoi. Je fus payé au minimum, alors que j’avais trouvé _ sous-pression des diktats successifs de la nouvelle productrice (« intraitable », page 427, qui avait succédé à la décidément trop « amatrice«  (à un point « caricatural« , page 422) « fille de milliardaire« , (« C. W.« )… _ une partie de l’argent ; et que j’avais permis au film de s’achever. Par rapport au salaire _ de journaliste pour le groupe de presse de Pierre et Hélène Lazareff _ qui était auparavant le mien, la régression était considérable. Je terminai « Pourquoi Israël«  dans une très réelle pauvreté qui teintait d’une interrogation anxieuse la joie puissante _ certes ! _ d’avoir réalisé ce film« , pages 427-428 _,

    …

     et les douze ans de « course-relais » qu’allait devenir, avec bien des hauts et des bas

    …

    (jusqu’à, même, une presque une noyade, à Césarée, avec « sa magnifique plage au sable dur, longée par un aqueduc romain à travers les arches duquel la mer s’offrait, scintillante et tentatrice« , page 231, l’été 1977…)

    …

    le film suivant, le second film de cinéma de Claude, « Shoah« 

    _ «  »Shoah » fut une interminable _ et dangereuse, pour sa vie même, on va le voir immédiatement _ course de relais : ceux qui me soutenaient pour un temps, abandonnaient ensuite ; je devais en convaincre d’autres, qui reprenaient le flambeau ; puis d’autres encore ; jusqu’à la fin _ après la fin même, puisque, le film terminé, il n’y avait pas de quoi payer une première copie« , page 234 ;

    …

    car, bien « seul à pressentir

    …

    _ alors : c’était, donc, l’été « 1977, où seul un miracle _ probablement, eu égard au jeu de probabilité de compatibilité des divers  « compossibles« … _ me sauva la vie _ lors d’une « quasi noyade«  ; au large de Césarée, donc…

    …

    C’était une période sombre de mon existence et, ce qui est la même chose, de la réalisation de « Shoah« .

    …

    Le film auquel je travaillais depuis presque quatre ans, était en panne : je n’avais plus d’argent pour continuer ;

    et les Israéliens

    qui, après avoir vu « Pourquoi Israël« , tenu par eux comme le meilleur film jamais réalisé sur leur pays, m’avaient proposé de réaliser un film sur la Shoah, en avaient initié et financé les premières recherches,

    venaient de m’annoncer _ patatras ! _ qu’ils ne soutiendraient pas plus avant un travail dont ils ne voyaient pas la fin« , page 229  _

    …

    et donc, bien « seul à pressentir

    ce que serait cette œuvre _ en si difficile et « opaque« , page 231, « gésine« , page 234… _,

    …

    je m’épuisais _ alors _ à tenter de convaincre des bureaucrates ignorants du cinéma autant que de la Shoah _ cela est certes loin de n’exister qu’en Israël ! j’ai ma (petite) expérience des Drac ; et même de la Direction de la Musique (du temps de l’Hôtel Kinski, 53 rue Saint-Dominique)… _ à vouloir leur faire partager, comme si elles étaient claires, des idées encore opaques pour moi-même.

    …

    La trame de « Shoah » se dessinait _ peu à peu, cahin-caha, et de bric et de broc… _ en creux ; mais un pareil film est une aventure _ de la poiesis… _ qui déborde par essence les limites _ d’écriture comme de chiffrage, sur le papier _ qu’on veut _ soi, d’ailleurs, tout autant que « les autres« … _ lui assigner« , page 231… ;

    …

    D’où l’incident de la « presque noyade » dans la Méditerranée de Césarée :

    …

    « foncer au large, perpendiculairement à la côte, ne pas la longer, a toujours été ma façon de faire _ aller « droit, comme dirait Husserl, à la chose même«  a-t-il aussi précédemment dit, page 139 _ ; et eût été ma devise si la naissance m’avait gratifié d’un blason où la buriner » ;

    …

    et quand, après « cinquante brasses » _ mais « vingt déjà eussent été de trop« , page 231 _ « j’entrepris de revenir _ « le soleil était à son zénith, la plage brillante, clairement découpée« , page 231 _ je brassais, il me sembla _ au passé simple, cette fois : c’est l’amorce de la prise de conscience ! _ qu’elle ne se rapprochait pas. Je brassai plus fort, plus fermement ; et basculai dans l’évidence que c’était justement le contraire qui advenait : la plage s’éloignait ! A cet instant de la prise de conscience, tout s’accomplit et se cristallise en un éclair : (…) par-dessus tout, la fatigue. Elle me submerge. Je n’en puis plus, mon pied _ fracturé « un dimanche de printemps » en manquant « une marche biseautée » en me précipitant « dans les escaliers » « de notre immeuble » : « Deborah, la jeune chatte persane d’Angelika » avait sauté, « flèche noire, dans le jardin de notre immeuble parisien« . « Il fallut douze semaines avant qu’on prononçât ma guérison. Et ceci ne fut pas fait à Paris, mais à Jérusalem, par un professeur plein d’expertise, qui me conseilla la natation comme meilleur moyen de réapprendre à marcher et à muscler ma jambe.

    …

    Pourquoi Jérusalem ? (…) Parce que Menahem Beghin venait _ le 17 mai 1977 _ de gagner les élections et d’accéder _ le 21 juin suivant _ à la charge de Premier ministre. C’étaient les travaillistes battus qui avaient renoncé à me soutenir. (…) Begin ne me déçut en rien ; tout avec lui sa passa comme je l’attendais, comme je l’espérais ; et ma gratitude lui est à jamais acquise. Mais les détails et les modalité de cette nouvelle aide durent être réglés avec ses conseillers, en particulier avec Éliahou Ben Élissar, homme secret et sans émotions (…) Pour l’aide qu’Israël était disposé à m’apporter, je devais m’engager à avoir terminé le film dans les dix-huit mois à venir ; et à ce que sa durée n’excède pas deux heures. C’était si loin de ce que je savais être la réalité que je restai comme assommé ; promis ; et signai _ cette fois-là encore _ tout ce qu’on voulait. La somme qu’on m’allouait me permettrait de poursuivre les recherches, mais pas d’entreprendre le tournage ; j’avais la certitude qu’il me faudrait encore des années _ ce serait huit ans plus tard, en 1985 _ avant de mettre le point final à mon travail ; et que le film serait au moins quatre fois plus long _ au bas mot : plus, même, de huit heures : 9 heures 10 en sa version française… _ que ce qu’on m’avait prescrit. En vérité, je vivais ce concours qu’on me consentait comme une condamnation à mort _ comme la corde « soutenant«  son pendu _ du film ; et je me disais, ainsi que je l’avais pensé _ déjà _ plusieurs fois auparavant, qu’il ne servait à rien de m’obstiner ; que je ferais mieux de tout abandonner« , pages 229 à 231.

    …

    Aussi voici, maintenant, comment Claude Lanzmann interprète rétrospectivement « aujourd’hui« , page 233, « cet étrange épisode«  de sa « presque noyade » au large de Césarée

    _ « l’irruption de la tragédie au grand soleil ; je continue à nager faiblement ; j’avale de l’eau très salée qui m’étouffe » ;

    …

    après survient la tentative (rapidement échouée) d’un premier sauveteur (« un grand blond, alerté par Angelika« ,  qui « abandonne presque aussitôt« , page 232) ;

    …

    et ceci, ensuite : « Il n’y a plus de plage _ à portée de vue _, plus de soleil ; je suis à moitié aveuglé par le sel ; je m’étouffe souvent ; j’ai cessé de me battre ; il faut mourir. Étrangement je m’apaise ; et j’envisage la mort par asphyxie non pas comme une fin, mais comme un passage, un sale moment, un très sale moment à passer, après lequel je pourrai à nouveau respirer à plein poumons, librement ; à grandes lampées d’air pur ; un détroit, un défilé, le chas d’une aiguille : de l’autre côté, la vie reprendrait _ un analogue de la métempsycose. J’attends donc la mort ; je ne bouge plus ; je ne nage plus ; je flotte sur le dos ; je fais la planche ; je me laisse aller ; je n’ai pas perdu conscience« , pages 232-233 ;

    …
    « mais une voix encore, une autre voix, voix claire, accent anglais parfait, m’interpelle brusquement sur mon arrière (…). Je me sentis alors fermement saisi aux aisselles, emporté non pas vers la plage, mais vers la haute mer.

    …

    Sa voix impérieuse de professionnel me commanda de l’aider en faisant avec mes jambes le mouvement de la brasse sur le dos. Yossi _ c’était le prénom de mon sauveteur _  nous fit décrire un très grand arc _ de grande amplitude ! _, remontée au large, puis retour vers le rivage, mais beaucoup plus loin, là où les courants traîtres n’existent pas ; là où j’aurais dû nager si j’avais connu Césarée. Il lui fallut presque deux heures pour me tirer jusqu’à la plage. (…)

    …

    Étudiant en droit à Tel-Aviv, natif d’un moshaf proche fondé par des Juifs marocains, Yossi Ben Shetttrit, sauveteur professionnel diplômé, était , avec le grand blond, le seul promeneur sur la plage de Césarée ce jour-là ; et le miracle _ voilà : au sein du panel des compossibles les moins probables ; ce n’est qu’une affaire (cf Hume : les « Dialogues sur la religion naturelle«  ; un grand livre ! au sein des écoles sceptiques ; sur lui, lire l’excellent « Le Travail du scepticisme«  de l’ami Frédéric Brahami, aux P.U.F, en mai 2001…) de taux de probabilités… _ est qu’Angelika l’ait rencontré.

    …

    Le dimanche précédent, au même endroit exactement, l’ambassadeur d’Angleterre en Israël s’était noyé ; et Yossi, appelé trop tard, n’avait réussi qu’à ramener son cadavre. Six employés de l’hôtel Dan Cesarea avaient _ aussi _ péri là en l’espace de six mois« , page 133 ;

    …

    « J’invitai mes deux sauveurs à dîner le lendemain soir ; et je leur manifestai une gratitude que je n’éprouvais pas vraiment«  _ tiens donc !

    …

    Car « vivre _ à ce moment présent précis-là, cet été 1977-là _ ne me faisait pas _ pour une fois ; pour un moment _ bondir de joie _ en cette phase dépressive-là de sa vie ; sur laquelle Claude Lanzmann revient par la réflexion rétrospective de ce livre-ci : l’expression est forcément très significative… _ ;

    …

    et repensant aujourd’hui _ nous y revoici donc ! après le plaisir de lecture de ce très beau passage (pages 231 à 234) _ à cet étrange épisode,

    …

    je me dis _ voici l’explication rétrospective promise, de Claude Lanzmann, page 234, en conclusion de l’« épisode« , donc.. _

    que j’avais volontairement flirté avec la mort _ voilà ! _

    tant les engagements pris _ cet été 77-là _ envers Ben Élissar et Israël

    me semblaient _ réalistement _ impossibles à tenir.

    …

    Nous étions en 1977 ; « Shoah«  ne serait terminé que huit ans plus tard ;

    et je savais que j’aurais à mentir année après année à ceux qui m’aideraient : Israéliens, Français ; gouvernements ou particuliers ; riches, moins riches, pauvres même.

    …

    A me mentir aussi, me mentir à moi-même,

    car j’avais besoin d’espoir _ certes _ pour continuer : je me disais « l’année prochaine », comme on dit, dans l’attente messianique, « l’an prochain à Jérusalem » ;

    tout en étant parfaitement conscient que je nous racontais des balivernes,

    que je serais _ d’autre part encore _ intraitable et n’obéirais qu’à ma loi »

    _ ou plutôt à celle que l’œuvre elle-même, en cette étrange, mais aussi impérieuse gestation (ou même « gésine« ), commandait !

    …

    Quelques lignes (et cinq phrases) plus loin, Claude Lanzmann le reformule d’ailleurs ainsi :

    …

    « Je n’ai cédé à rien ni à personne ;

    ma seule règle a été l’exigence interne du film

    …

    _ = son « mandat«  interne, en quelque sorte : celui qui parvenait de la foule même des annihilés exterminés « dans le noir complet » et par asphyxie (au Zyklon B), dans le cas de la Shoah industrielle des chambres à gaz ; dont l’annihilation ignominieusement cachée (et/ou refoulée) réclamait hautement la lumière de la « vérité«  des « témoignages«  à recueillir, à « accoucher« , à « débusquer«  _ ;

    …

    ma seule règle a été l’exigence interne du film ;

    ce qu’il me commandait« , toujours page 234…

    …

    Et c’est seulement en cela que Claude Lanzmann peut se dire avoir été, alors, et pour ce « mandat« -ci, « maître du temps«  : celui de la manifestation de la « vérité«  !

    …

    Claude Lanzmann, se relisant, le précise et le justifie davantage :

    …

    « Je me relis :

    ces deux dernières phrases sonnent bellement et paisiblement

    _ certains y voient même, selon les lunettes qu’ils ont chaussées (cf par exemple, peut-être, la chronique de Pierre Assouline « Claude Lanzmann, le maître du temps« , le 21 août dernier…), la vanité mal placée d’un ego _

    aujourd’hui ;

    …

    mais je suis le seul à avoir porté ce fardeau d’angoisse ;

    seul à savoir ce _ jusqu’à manquer s’en noyer dans les courants contraires de Césarée _ ce que m’ont coûté ces mensonges, serments et fausses promesses.

    …

    J’étais comme l’État d’Israël avec ses immigrants.
    Combien de fois pendant la gésine
    _ c’est-à-dire l’accouchement _ du film, m’est-il arrivé de mesurer avec un incrédule effroi, comme réveillé soudain et rappelé à l’ordre,

    que deux années, quatre, sept, neuf, dix années s’étaient déjà enfuies ?
    …

    Au bout du compte _ cependant _ et chacun le sait,

    je n’ai trahi personne :

    …

    « Shoah » existe comme il le devait _ et la Shoah elle-même le « demandait » !..

    …

    « Ein brera », c’est encore une formule israélienne pour signifier qu’il n’ y a pas d’autre choix« , toujours page 274…

    …

    Entre les trois ans _ 1971- 1973 _ de travail cinématographique de « Pourquoi Israël« 

    et les douze ans _ 1973 – 1985 _ de travail cinématographique de « Shoah« , donc,

    …

    la « brèche«  avec le passé « journalistique« 

    et le premier versant _ en quelque sorte « les classes« , « l’apprentissage« … _ de la vie ainsi que des prémisses (et divers outils à « se mettre dans la main« ) de l’œuvre : à créer, concevoir peu à peu et réaliser, de Claude Lanzmann,

    était devenue « incolmatable«  :

    …

    « je ne me voyais pas reprendre mon ancien métier de journaliste _ quitté en 1970-71 _ ;

    cette période de ma vie était révolue« ,

    …

    prend conscience alors, comme de « quelque chose de très fort et même de violent« ,

    Claude Lanzmann, page 429 ;

    …

    et, sans quitter le terrain du « reportage » (et du « monde« ),

    voilà qu’il était ainsi passé, et passionnément, de l’écriture au stylo, sur le papier,

    au langage propre _ avec images (de regards, de visages) et paroles scrupuleusement articulées les unes aux autres _ du film,

    au cinéma…

    …

    C’est, donc, de ce nouveau travail cinématographique-là _ le film « nord-coréen« , à tourner à Pyong-Gyang _, qui le défie et l’attend encore, à ce jour d’août 2009,

    telle quelque « nouvelle face nord » à de nouveau et encore, « affronter » et « vaincre« ,

    que je voudrais ici même, tracer quelques linéaments ;

    …

    car, pour le dire un peu abruptement,

    j’ai quelque mal à me résoudre à l’idée, que pour lui, Claude Lanzmann,

    « auteur » d’une « œuvre« 

    _ cinématographique : de « reportage« 

    (lui toujours, comme dans ses « années Lazareff« , « à l’affût du monde« , page 373) ;

    de « reportage » sur la « réalité«   du « monde«  _

    …

    j’ai quelque mal à me résoudre à l’idée, que pour lui, Claude Lanzmann,

    « auteur » d’une « œuvre » cinématographique

    si singulière en cours _ et je vais y revenir ! _,

    …

    que pour lui,

    comme ce fut le cas, en 1966, pour son beau-père René Dupuis :

    « l’alpinisme, pour moi, c’est fini ; je suis trop vieux« 

    …

    _ de fait, ici, son équivalent « au-delà du seul défi sportif«  pour lui :

    soit l’« opus cinématographique » « nord-coréen«  à tourner à Pyong-Gyang !

    …

    cf, sur ce projet

    …

    _ « quel film ce serait ! « , page 326 ;

    …

    « on m’avait tellement dit : « Quel film ce serait !  » que j’y avais réfléchi,

    me disant que si je devais réaliser un jour ce qu’on appelle un film de fiction,

    je m’attaquerais à ce pan de mon histoire personnelle, entrelacée _ voilà ! _ à la grande Histoire« , page 329 _

    …

    cf, donc, les extraordinaires « repérages«  _ de quatre jours de septembre 2004 _ et « esquisses » de la fin du chapitre XIV de ce « Lièvre de Patagonie« , aux pages 329 à 342 ! _,

    …

    j’ai quelque mal, donc, à me résoudre à l’idée, que pour lui, Claude Lanzmann,

    « auteur » d’une « œuvre » cinématographique si singulière en cours,

    « l’alpinisme » _ ce qui donne, en le transcrivant : le « défi«  cinématographique « nord-coréen«  !.. _,

    …

    que pour lui, en 2009,

    ce soit « fini ; je suis trop vieux«  :

    …

    « sans le guide, je n’y serais jamais arrivé ; il a dû me tirer à plusieurs reprises« , avait dit René Dupuis, de retour d’une Nième « attaque du fameux Peigne, qu’il avait _ pourtant _ vaincu plusieurs fois ; et qui présente des passages extrêmement périlleux. On ne peut les franchir que d’un seul élan, en mobilisant audace et résolution musculaire » ;

    …

    renonçant ainsi « à sa passion pour l’alpinisme« …

    …

    « Nous fîmes _ certes _ encore, lui et moi, de longues marches jusqu’à des refuges de haute altitude,

    mais c’était autre chose« , page 388 :

    des « broutilles » de « retraité« 

    qui, en fait et en clair, a bel et bien « décroché » des défis du « difficile » !.. sinon de l’ »impossible » !..
    …

    Eh bien! je ne peux personnellement pas « me faire« 

    à ce que la formidable énergie (d’ »auteur« ), ainsi que le « génie » (cinématographique),

    proprement inépuisables, tous deux,

    de Claude Lanzmann,

    …

    lui qui a toujours, à quatre-vingt-quatre ans aujourd’hui, un appétit grand ouvert pour « cent nouvelles vies« 

    _ cf cette expression magnifique de « confiance«  en la vie et le « monde« , page 192 : « je ne suis ni blasé, ni fatigué du monde : cent vies, je le sais, ne me lasseraient pas«  !.. _,

    …

    un appétit grand ouvert pour « cent nouvelles vies » aventureuses,

    encore et toujours à « mener » et « poursuivre » ;

    et pour toujours, encore et encore, « bondir » et « rebondir« ,

    …

    _ à l’image, en effet, de cet extraordinaire « lièvre haut sur pattes » qui, un soir, « au crépuscule« , en 1995, avait « bondi comme une flèche » en traversant la route devant lui, « dans le balayement de » ses « phares« , « sur le dernier tronçon de route non asphalté après le village d’El Calafate » ;

    …

    et fait,

    cet « animal magique » que ce « lièvre patagon« -là,

    …

    et fait qu’alors « la Patagonie tout entière » lui (Claude) « transperçait soudain _ à l’imparfait : c’est pour l’éternité ! _ le cœur de la certitude de » leur « commune _ définitive : irréversible et ineffaçable ! cf là-dessus, sur ce qu’est l’éternité, l’irréfractable sublime leçon de Spinoza ! _

    …

    lui « transperçait soudain le cœur

    de la certitude de«  leur « commune présence« , toujours page 192 ;

    …

    à rebours de la « sagesse« , un rien contrite, elle _ ce sont des calculateurs fort prudents,

    faisant, tel le renard face aux raisins présentement un peu trop hors de portée (« ils sont trop verts !« ) de la fable, par exemple en la version (« Fables« , III, 11) du merveilleux bonhomme La Fontaine… _ ;

    …

    à rebours de la « sagesse« , contrite et prudente, donc (= mélancolique, en fait, elle !), d’un Épicure ou d’un Lucrèce

    pour laquelle, il serait vain, in fine

    (et avec cette conséquence à tirer, selon eux, qu’il vaut, donc, tellement mieux, pour moins « souffrir« , se résigner sereinement à « partir«  de cette unique vie, mortelle, qu’à souffrir le supplice, plus encore que l’irréalisation, de nouveaux désirs ; à partir du constat impuissant, qu’ils font, eux, qu’on finit, en cette vie, par, déceptivement, « se blaser« , en effet !..) ;

    …

    pour laquelle « sagesse«  il serait vain, donc, in fine,

    de désirer (et « espérer » avec si peu que ce soit de réalisme !) « renouveler«  encore, un peu plus longtemps, l’expérience

    de ce qui ne peut, hélas pour nous, qu’objectivement « s’épuiser » en matière de nouveauté (en fait de « renouvellement«  d’expérience, pour nous : à découvrir et vivre, avec « fraîcheur » !..)

    …

    dans ce que peut offrir, à cette expérience de « sujet«  à nouveau « découvrant« ,

    ou « re-découvrant« ,

    …

    la non illimitée, pensent-ils, « nature des choses« 

    de ce vieux, finalement, et toujours, fondamentalement, répétitivement

    _ là-dessus, relire le « Différence et répétition«  de l’ami  de Claude (« l’amitié ressuscita«   par « la violence de son suicide« , page 171 : le 4 novembre 1995), Gilles Deleuze _

    …

    identique à soi,

    monde unique :

    …

    « nature des choses«  qui finirait, donc, par révéler,

    au moins à ce-dit apprenti « sage«  (épicurien) , moins malheureux, lui que de plus « fous » et de plus « vains »,

    d’apprendre à consentir _ se faisant, pour son usage, de ce qu’il prend pour « nécessité«  un semblant de « vertu » : « amor fati« … _ à se résigner enfin à la radicale et foncière « monotonie« 

    de cette « nature des choses«  !.. _,

    …

    Eh bien!

    je ne peux personnellement pas « me faire« 

    à ce que la formidable énergie (d’ »auteur« ), ainsi que le « génie« , inépuisables, de Claude Lanzmann

    renoncent à quoi que ce soit, en matière de « joie bondissante«  cinématographique ;

    …

    lui, ce Claude Lanzmann qui avait « pensé longtemps » appeler son livre _ ce « Lièvre de Patagonie« , donc _ « La Jeunesse du monde » ;

    …

    lui qui nous dit et redit :

    …

    « je ne sais pas ce que c’est que vieillir ;

    …

    et c’est d’abord ma jeunesse _ permanente, perpétuée _ qui est garante de celle du monde« , encore, en conclusion du livre, page 545…

    …

    Car, dès les vacances d’hiver 1952-53, à la petite Scheidegg, et plus encore, à leur séjour à Grindelwald, aux vacances d’été suivantes, avec Simone de Beauvoir,

    Claude Lanzmann avait « attrapé« , et pour toujours,

    « l’inguérissable virus » du défi à « relever » de la « haute-montagne« …

    …

    Il en rend un très vibrant hommage à Simone de Beauvoir

    _ nous l’avions déjà nous-même découvert à la lecture, il y a déjà un bon moment, de ses magnifiques volumes de « Mémoires » que sont « Les Mémoires d’une jeune fille rangée« , « La Force de l’âge« , « La Force des choses« , « Tout compte fait« , comme « La cérémonie des adieux » ; ou encore dans ses « Lettres à Nelson Algren » : tous enthousiasmants d’une formidable énergie débridée ! _,

    page 257 :

    …

    « La haute montagne désormais m’habitait ; et j’en ai, tout le reste de ma vie, rendu grâce au Castor« …

    …

    « Nos premières vacances d’été _ après celles d’hiver à la Petite Scheidegg _, furent spectaculaires« , page 254 ;

    par exemple : « elle nous mijota (…) une marche de huit heures au moins _ et encore, à la condition d’être surentraîné _, de col en col, toujours en altitude, dans le grand cirque dominant Grindelwald, face à l’imposante barrière alpine qui enchaîne les plus de 4000 mètres, dont le Mönch, l’Eiger et la Jungfrau, déjà évoqués. Le but était un refuge isolé dans un paysage grandiose ; nous nous enthousiasmions de concert et marchâmes d’un bon pas, chaussés d’espadrilles, sans crèmes ni onguents protecteurs pour les lèvres et le visage, le crâne nu. (…) C’était « marche ou crève », les coups de soleil m’enfiévraient autant que le furoncle

    …

    _ qui, d’abord « une rougeur que j’avais traitée par le mépris« , au moment du départ, à Paris, puis « un énorme anthrax à trois têtes sur l’omoplate gauche« , mal soigné auparavant (seulement « avec de l’eau bouillie, de la ouate, des compresses« ) quand il avait explosé « vers onze heures du soir avant Tournus, où nous nous arrêtâmes« , s’était « réveillé » ;

    « un autre furoncle se forma brutalement aux deux tiers du parcours (de cette marche aventureuse en haute-montagne) et au pire endroit le genou. (…) Nous étions loin de tout ; n’avions pas un médicament ; aucune trousse d’urgence« , page 255 _ ;

    …

    j’avançais péniblement, en boitant à chaque pas ; le Castor elle-même rouge pivoine, brûlée et transpirante, allait somnambulique, le regard perdu. Nous fûmes pris par l’obscurité ; nous nous égarâmes ; atteignîmes le refuge vers minuit, où par miracle, de vrais alpinistes helvètes, bien équipés _ eux _ nous prirent en pitié, nous tancèrent, nous fournirent en pommades apaisantes, me gavèrent d’antalgiques et nourrirent le Castor. Je ne mangeai rien ; ma température était proche de quarante ; le terrible abcès malin dont notre calvaire avait peut-être accéléré la maturation, explosa, dans un geyser libérateur. A Milan, un médecin lombard me prescrivit un traitement de choc aux antibiotiques, le seul efficace. J’eus portant une rechute à Mostar, accompagnée de forte fièvre ; fut soigné dans un hôpital de Sarajevo. Après quoi, le grand voyage se déroula calmement : j’étais aguerri ; mon intégration dans la famille sartrienne était accomplie« , pages 254 à 256... _ incontetablement une étape importante dans l’« apprentissage »…

    …
    « L’été suivant, nous recommençâmes par la Suisse ; mais au lieu de l’Oberland bernois, de la Junfrau et de l’Eiger, ce furent les Alpes valaisannes, Zermatt, le Mont Cervin (Matterhorn), le Mont Rose et les sommets aux noms mythologiques, comme Pollux et Castor si on les décline de gauche à droite, blancs jumeaux qui culminent à plus de 4000 mètres«  _ encore, page 257.

    …

    De semblables mésaventures ne manquant pas de se reproduire alors, car si « à quarante cinq ans, Simone de Beauvoir était raisonnable, le Castor était encore plus folle que moi » ; et « c’est le Castor qui l’emporta« , page 261 : « refusant les solutions douces ou paresseuses _ que je préconisais, elle résolut que nous étions assez acclimatés pour entreprendre _ cette fois à nouveau _ une longue course exigeante : montée pédestre de Zermatt au col du Théodule, descente par le téléphérique jusqu’à Breuil-Cervinia en Italie, où nous passerions la nuit, retour le lendemain au Théodule par le même téléphérique. Nous aviserions alors selon l’état de nos forces : soit emprunter la benne suisse pour le retour, soit dévaler à pied le glacier du Théodule, les névés, les rudes pentes d’herbe rase par où l’on plonge dans la vallée, jusqu’aux chemins, interminables pour des muscles fatigués, qui conduisent à Zermatt, lointaine apparition sans cesse évanouie. Le temps promis était « grand beau » ; et le fut en effet. Nous partîmes au lever de soleil, en vrais montagnards, mais en espadrilles, comme l’année précédente, sans avoir rien appris, sans crèmes ni onguents ni couvre-chefs« , pages 262-263…

    …
    J’abrège les péripéties qui s’ensuivirent, page 264 :

    « A Breuil-Cervinia, je dus aussitôt consulter un médecin, mon corps était gravement brûlé, je tremblais de fièvre ; il fallut me transporter par ambulance à l’hôpital d’Aoste où je fus admis immédiatement. Je souffrais de brûlures du premier et même du deuxième degré. J’y restais trois jours, veillé par un Castor anxieux« , page 264…

    …

    « Tant d’images de nos voyages se télescopent dans ma mémoire, sans ordre,

    mais toujours comme si le temps _ celui qui est physique et que mesurent les horloges ; et qui est aussi le temps social, très inégalitairement partagé : pas celui de la création, de la poiesis… _ était aboli« , page 264…

    …

    Mine de rien, nous sommes là au cœur de l’essentiel  de la découverte progressive, lente

    _ il lui fallut vraiment ses longues et complexes « expériences«  cinématographiques de la décennie soixante-dix (le reste n’en étant que d’un peu lentes et un peu chaotiques « prémisses« , de bric et de broc, un bon laps de temps, les décennies précédentes) _,

    par Claude Lanzmann de sa « vocation » et son « mandat » d’ »auteur » d’un grand œuvre de cinéma

    _ et pas seulement « Shoah » ;

    même si celui-ci, « Shoah« , est un incomparable « monument » à l’échelle de l’Histoire, selon la si belle formulation de Simone de Beauvoir, dans « les quelques lignes«  (page 271) qu’elle écrivit dans la foulée de sa première vision intégrale du film, en novembre 1984 :

    …

    « Je reçus le lendemain un appel du Castor :

    « Je ne sais pas, me dit-elle, si je vivrai encore quand ton film sortira ; je veux qu’on sache ce que j’en pensais ; ce que j’en aurais pensé ; ce que j’en pense. J’ai écrit quelques lignes ; je te les envoie. »

    C’est la première fois que je parle de cela ; les voici :

    …

    « Je tiens le film de Claude Lanzmann pour une grande œuvre ; je dirais même : un authentique chef d’œuvre. Je n’ai jamais rien lu, ni vu _ on appréciera le distinguo _ qui m’ait fait toucher _ oui : c’est une affaire d’aesthesis _ de manière aussi saisissante _ en effet, à l’envers des anesthésiants et autres émollients _ l’horreur de la « solution finale » ; ni qui en ait mis au jour _ « dans le noir » de l’asphyxie des chambres à gaz de l’extermination industrielle… _ avec une telle évidence les mécanismes _ matériels _ infernaux. Se situant du côté des victimes, du côté des bourreaux, du côté des témoins et complices plus ou moins innocents, plus ou moins criminels, Laznzmann nous fait vivre _ oui : éprouver ce qui fut éprouvé alors par tous ces « acteurs«  mêmes de la tragédie _, sous ces innombrables _ infinitésimalement infinis… _ aspects, une expérience qui jusqu’ici m’avait parue incommunicable _ faute d’écouter et regarder « vraiment » ceux qui pouvaient, ou ne pouvaient pas, l’exprimer et atteindre la compréhension « vraie« , c’est-à-dire « incarnée« , de la chose des autres… Il s’agit d’un monument _ cinématographique : oui ! _ qui pendant des générations permettra aux hommes de comprendre _ « vraiment« … _ un des moments les plus sinistres et les plus énigmatiques de leur histoire« .

    …

    Ajoutant encore : « Parmi ceux qui sont encore vivants aujourd’hui, il faut que

    _ c’est aussi un enjeu important, surtout à l’heure du décérébrage accéléré à coup de divertissements généralisés, y compris d’inflation de « musées«  et de « commémorations«  « désincarnés«  (ainsi Claude Lanzmann se plaint-il, par exemple, de la conception du nouveau Musée de Yad Vashem à Jérusalem, par rapport à celle du premier) qui multiplient l’insensibilité et l’oubli…) qui n’a cessé depuis de s’amplifier… _

    …

    il faut que le plus grand nombre participe à cette découverte« .

    …

    Claude Lanzmann ajoute alors ces deux faits postérieurs, à ce message écrit de novembre 1984 :

    « Au côté du Président de la République, au Théâtre de l’Empire, le Castor assista à la première de « Shoah« .

    Je n’ai pas été invité au dévoilement de la plaque mémorielle au 11 bis de la rue Schœlcher« , le 10 mars 2007, page 271..

    …

    Fin de l’incise sur le « monument«  et le « chef d’œuvre » de « Shoah« , selon les mots de Simone de Beauvoir, page 271 aussi…

    Un autre opus de cinéma étant encore, sinon « en gésine », du moins « en gestation » :

    la « brève rencontre » de Claude et de Kim, l’été 1958, à Pyongyang…

    …

    Qu’en est-il donc de ce nouvel « impossible » projet de film « nord-coréen » ?..

    …

    …

    Telle sera la teneur de la conclusion (VI) de cette « conclusion« , quant à l’opus « nord-coréen » en gestation…

    …

    Titus Curiosus, ce 29 août 2009

  • Désir et fuite _ ou l’élusion de l’autre (dans le « getting-off » d’un orgasme) : « L’Etreinte fugitive » de Daniel Mendelsohn

    Un grand beau livre _ et socio-historiquement significatif (sinon important !) _, que cette « Étreinte fugitive« , par Daniel Mendelsohn,
    qui paraît cette fin janvier 2009 aux Éditions Flammarion,

    …

    traduit de l’américain « The Elusive Embrace«  _ dont le sous-titre, curieusement in-apparent ici (?), en son édition originale (« by Alfred A. Knopf« ) le 24 mars 1999, était « Desire and the Riddle of Identity » :

    …

    une clé, pourtant ! car c’est bien à cette « énigme de l’identité » (personnelle) que se confronte l’enquête éminemment personnelle _ et passionnante _ de Daniel Mendelsohn, qui n’est pas tout à fait un essai philosophique, ni une enquête socio-psychologique, voire psychanalytique à visée générale, mais bien le récit d’une quête existentielle personnelle, celle de l’individu Daniel Mendelsohn, né en 1960 dans une banlieue de New-York (sur l’île de Long Island)…
    …
    En un fort utile « Au lecteur français » (de novembre 2008), l’auteur présente ce « livre« , « L’Étreinte fugitive« , comme le premier « panneau d’une entreprise que je me suis toujours _ dès l’origine, donc ! en amont même de sa mise à l’écriture même !!! _ représentée comme un triptyque«  : afin de clairement remettre en sa perspective originelle le livre paru en France le 29 août 2007, dans une traduction de Pierre Guglielmina, et qui connaît un immense succès _ mérité : un chef d’œuvre !!! _ international : « Les Disparus« , paru initialement aux Éditions Harper Collins, le 19 septembre 2006. En fait, « The Lost«  signifie « Le Perdu«  ; par contraste avec « The Found« , « Le Trouvé« , ou même « Le Retrouvé«  : comme pour Proust, en sa « Recherche« …
    …

    et le troisième et dernier« panneau » du « tryptique« , demeurant, lui, à écrire _ et à écrire en France, maintenant, en cette année 2009, ai-je cru comprendre ; même si Daniel Mendelsohn sera aussi l’hôte de Rome et de l’Italie, en cette année 2009…

    …

    Car « à première vue, les lecteurs familiers des « Disparus« 
    _ sur lequel on lira avec un immense profit le très beau compte-rendu qu’en fit, très tôt (le 30 octobre 2007), et d’un point de vue plutôt historien, Ivan Jablonka sur le site (si riche !) de laviedesidees.fr : « Comment raconter la Shoah ? _ à propos des « Disparus » de Daniel Mendelsohn » _
    …
    pourraient être tentés de penser que le sujet de ce « nouveau » livre

    _ qu’est pour un lecteur francophone « L’Étreinte fugitive« , donc… _,
    qui est une méditation approfondie sur la nature et le sens de ce qu’il y a de plus intime dans la vie de chacun

    (les hommes et les femmes
    _ et pas les « garçons« , comme il en fera la distinction d’avec les « hommes«  ; ni les « filles« , d’avec les « femmes » _
    les pères et les fils
    _ le chapitre « Paternité« , pages 135 à 217, étant peut-être la clé du « puzzle«  de l’« énigme«  (« riddle« ) de l’« identité » personnelle… _,
    la sexualité
    _ qui nous traverse tous, et d’amont en aval, et réciproquement, en de multiples pistes _),
    …
    n’a pas grand chose à voir avec le sujet de mon « précédent » livre

    _ pour le lectorat francophone, donc : « Les Disparus » _
    (l’histoire familiale
    _ du côté maternel, les Jäger (et du côté de Bolechow, en Galicie),
    bien davantage, pour ne pas dire exclusivement, que du côté paternel, celui des Mendelsohn (guère loquaces en fait d’ »histoires« , à commencer par la leur, quant à eux ;
    pas plus que riches en « photos » (prises et/ou conservées), non plus !
    _,
    …
    la culture juive, les événements de la Seconde Guerre mondiale).
    …
    Mais, comme je l’ai souvent dit
    _ et certains d’entre vous
    _ Français _ m’ont peut-être entendu _ à Paris même, ou via les ondes de la radio _ le dire dans ce français que _ professeur de littérature « classique » formé au Grec et au Latin en ses études à l’Université de Virginie (à Charlottesville) et à Princeton _ je parle avec ferveur, à défaut de le parler bien _ Daniel Mendelsohn n’est-il pas aussi un très éminent lecteur d’« A la recherche du temps perdu » et de tout l’œuvre de Marcel Proust ?.. _,
    …
    je n’ai jamais conçu « Les Disparus _ « The Lost : A Search of Six of Six Million » : cette fois encore, le titre originel, non plus que le sous-titre, ne fut pas retranscrit en français par l’éditeur, Flammarion… _
    comme « un livre sur la Shoah ».
    …
    Pour moi, c’est un livre qui parle _ oui ! _ de la relation angoissée, mais enrichissante, que le présent noue avec le passé
    _ avec les « voix » (et regards des visages, aussi, via des photos) duquel, passé, se « re-brancher » est si nourrissant et libérateur (du présent _ polysémiquement !..) _ ;
    …
    que le moi noue
    _ mais en sachant aussi s’en mettre un peu
    (et pas que géographiquement :
    « Géographie » est le titre, important, lui aussi, du chapitre premier de « L’Étreinte fugitive« , pages 15 à 66)
    à distance
    _
    …
    que le moi noue _ donc… _ avec la famille et ses traditions,
    une relation que le moi a, en réalité, avec une tradition culturelle beaucoup plus vaste

    _ sujets qui intéressent tout un chacun, ai-je tendance à penser _ commente au passage Daniel Mendelsohn, page 12 de ce « Au lecteur français« .
    …
    Cela n’a guère de sens, néanmoins, de réfléchir
    _ ce que fait très effectivement Daniel Mendelsohn en ces « essais » d’engagement aussi très « personnels » ; et magnifiquement ! _
    à ces relations cruciales
    _ oui ! c’est le mot on ne peut plus juste :
    à la croisée des voies et d’amont et d’aval, tant biologiquement que culturellement, bien sûr !
    _
    …
    _ ne parlons pas des responsabilités intellectuelles, psychologiques et éthiques que cela implique _ et ô combien ! commente lui-même Daniel Mendelsohn _ _

    …

    sans s’être auparavant penché sur le moi qui est au centre _ du réseau vibrant _ de ces relations,
    qui est le sujet de cette réflexion
    _ qu’est « L’Étreinte fugitive« . Cet examen
    _ oui ! et passionnant, de longue venue, pour l’auteur, et en temps comme en espace _
    est, précisément le fil rouge de « L’Étreinte fugitive » : parfaitement !

    …
    Daniel Mendelsohn le précise :
    …
    « De fait, dès que vous commencerez à lire ce livre, vous verrez que si les questions qui le sous-tendent sont d’un ordre très intime

    …

    _ sur l’intime, lire Michaël Foessel : « La Privation de l’intime » (cf mon article du 11 novembre 2008 : « la pulvérisation maintenant de l’intime : une menace envers la réalité de la démocratie » ; et lire Roland Barthes : des « Fragments d’un discours amoureux » et du « Roland Barthes par lui-même » au tout récemment publié, le 5 février 2009, « Journal de deuil« , en passant par « La Chambre claire« , et d’autres… _
    …
    (qui suis-je ? quelle est mon identité ? qu’est-ce que l’« identité » au bout du compte ? est-elle faite d’une seule pièce ou de plusieurs
    _ suis-je une seule chose
    _ « chose » ? non… _ seulement, ou davantage ? le « cœur » _ nourrissant, irriguant _ de mon identité est-il non mélangé, indépendant _ non : « nul n’est une île !« … _ du monde extérieur ; ou est-il tributaire des relations _ oui ! et redevable… _ que j’ai avec les autres _
    auquel cas
    _ qu’examine l’important, lui aussi, chapitre « Multiplicité« , des pages 67 à 134 _
    lesquelles sont les plus déterminantes _ et selon quelle « échelle » ? _ pour établir « qui je suis » : celles que j’ai avec mes parents ? mes enfants ? les gens avec qui j’ai des relations sexuelles ? ceux dont je suis amoureux ?) _
    …
    vous verrez _ et, en effet, nous le découvrirons ! _ que si ces questions sont d’un ordre très intime _ reprend le fil, ou film, de sa phrase, après son incise, lui aussi (!), Daniel Mendelsohn _,
    …
    elles présagent tout simplement celles qui devaient nourrir
    _ oui ! et combien richement et bellement ! « Les Disparus » est un chef d’œuvre somptueux !!! à lire toutes affaires cessantes ! (et il vient de paraître en édition de poche en collection « J’ai lu« , ce mois de février-ci…) _

    …

    le livre suivant _ « Les Disparus« , donc _
    (qui sont les gens de ma famille ? qui sont vraiment _ l’adverbe est très important _ mes parents _ Marlène, née Jäger (en 1931) ; et Jay Mendelsohn (né en 1929) _ et mes frères _ Andrew (l’aîné, né en 1957), Matthew (le photographe, né en 1962, qui suit Daniel dans la fratrie : Daniel, lui est né en 1690), Eric (né en 1964) _ et sœurs ? _ Jennifer (née en 1968) _

    …

    quelle est ma relation _ complexe et riche _ à leur histoire _ au double sens, d’ailleurs, et de l’histoire réelle, et du récit qui affirme la narrer ! _ quelle est ma relation au passé, de manière générale, et à l’Histoire elle-même _ en remontant aux Grecs et aux Hébreux _ ?). »
    …
    Et aussi :

    …

    « De même, les grands voyages _ en Galicie, en Ukraine, en Pologne, en Israël, en Suède et jusqu’en Australie _ que j’ai décrits dans ce dernier livre  _ « Les Disparus » _ par-delà les océans et les continents,
    n’auraient jamais eu lieu si je n’avais auparavant accompli ces trajets plus réduits
    _ au sein des Etats-Unis ; et vers « le Sud », la Virginie ; ou dans New-York… _ dont parle mon premier livre _ « L’Étreinte fugitive » _ :
    …
    les promenades quotidiennes que je faisais lorsque j’habitais un certain quartier de New-Yor
    k
    …
    _ légérement au nord de Chelsea, 25ème rue ouest : Chelsea s’étendant de la 14ème rue à la 23ème… D’où l’importance de consulter des cartes (maps) un peu précises…
    cf page 51 :

    …

    « c’est pas vraiment chelsea. chelsea finit à la 23e
    au-dessus de la 23e ça devient clinton t’es nulle part en fait
    « ,
    comme le lui avait écrit

    « un type
    avec qui j’avais discuté un moment
     » « alors que je participais à un chat sur Internet » ;
    « comme c’était quelqu’un dont le profil en ligne et la photo
    _ là-dessus lire mon article du 22 décembre « Le “bisque ! bisque ! rage !” de Dominique Baqué (”E-Love”) : l’impasse (amoureuse) du rien que sexe, ou l’avènement tranquille du pornographique (sur la “liquidation” du sentiment _ et de la personne) » à propos de « E-Love_ petit marketing de la rencontre » de Dominique Baqué _
    …
    me plaisaient beaucoup _ pour ce qu’il en avait à faire cette nuit-là, du moins... _
    je lui ai donné mon adresse. » C’est ainsi que « au bout d’un moment un message est apparu dans un coin de mon écran » (page 50) : celui selon lequel, en logeant dans la 25e rue ouest de Manhattan, entre Chelsea et Clinton, on n’est, comme en Pologne _ selon le mot bien connu d’Alfred Jarry dans « Ubu roi » : « En Pologne, c’est-à-dire nulle part ! » _, « nulle part, en fait » !!!..
    …

    Fin de l’incise à propos des « promenades quotidiennes«  en « un certain quartier de New-York » ;

    je reprends : « ces trajets :

    …

    le train que je prenais, et que je prends chaque semaine encore aujourd’hui, pour aller de Manhattan à une capitale de province qui est à une heure de là
    _ où résident
    celle
    _ « une amie proche » _ qu’il a choisi d’« appeler Rose » et « qui est hétéro et célibataire«  (page 138),
    et son fils « Nicholas«  ;

    …

    si importants, tous deux _ et c’est un euphémisme ! _ dans le devenir récent, depuis la naissance de Nicholas, une nuit d’août 1995 :

    …

    « après la naissance du fils de Rose, Nicholas, quelque chose d’étrange _ en effet ! _ s’est produit : je me suis retrouvé très profondément impliqué _ et tous ces mots sont décisifs ! je les relis, ces mots de la page 138 : « je me suis retrouvé très profondément impliqué«  ! Car sans pareille « très profonde implication« , on ne « se trouve » pas ; jamais !!!  _ dans la vie de Nicholas, qui a maintenant trois ans _ en 1998-99, lors de la rédaction de « L’Étreinte fugitive » ; il a aujourd’hui treize ans _ et dont je suis devenu le parrain le jour de son baptême, quand il avait trois mois. C’est arrivé _ oui ! _ petit à petit _ en effet _, et, en même temps, j’ai été pris par surprise

    _ « pris par surprise« , page 139 : cela ne se recherche pas ! encore moins s’instrumentalise !!! ;

    « pris par surprise« , je le répète ! :

    …

    Voilà : comme en tout amour véritable ; et non par quelque « calcul » de drague et d’orgasme (« getting off« , dit très explicitement un partenaire _ circonstanciel, occasionnel : « de passage » _ de ces jeux, page 118) simplement « escompté »…
    …
    Ce qui a commencé comme un jeu
    _ les mots « ludique » et « elusive » (= « élusif » ou « élusive ») ont la même étymologie :
    du latin « eludere« , constitué à partir du préfixe « ex » (= « hors de ») et du radical « ludere » (= « jouer »),
    « éluder » signifie « esquiver », « éviter », « tromper » :
    c’est même, selon l’excellente définition de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française,

    « éviter avec adresse et désir de se dérober« …
    …
    ce qui a commencé comme un jeu
    de rôle
    pseudo parental

    _ puisque Rose et Daniel ne sont ni mariés, ni le « couple parental biologique » de l’enfant (« je ne peux pas m’empêcher de penser _ par exemple « au moment où Rose allaite ; ou quand Nicholas est enveloppé dans les courbes de son corps« … _ à quel point il doit être électrisant _ oui ! _ pour des gens qui sont amants de devenir les parents d’un enfant« , confie, comme avec regret _ c’était en 1999 _, Daniel Mendelsohn, page 168) :

    …

    « j’avais toujours pensé qu’elle
    _ « j’ai rencontré la mère de Nicholas en septembre 1990, lorsque j’ai commencé _ à l’âge de trente ans _ à travailler à mi-temps dans la société où elle est employée. Une partie de son travail consiste à faire des évaluations statistiques compliquées« , précisera la page 165 de « L’Étreinte fugitive » _
    …
    « j’avais toujours pensé _ un peu abstraitement ! hors contexte existentiel, en quelque sorte _ qu’elle
    ferait
    _ plus concrètement, alors, forcément !.. _ une mère formidable ;
    et je le lui avais dit en plusieurs occasions
    _ comme quoi, les effets « de longue distance » de simple paroles…
    …
    Mais elle me demandait _ très ponctuellement, ce jour-là, au début de l’année 1995 _ à présent _ donc ! _
    si je pouvais l’aider _ si je pourrais
    _ et cela, en plusieurs sens du terme : possiblement, d’une part ; mais aussi si j’acceptais de (ou voulais bien), amicalement, y consentir… _
    …
    si je pourrais être un « modèle masculin »,
    pas exactement un père,
    mais un homme qui serait présent dans la vie de cet enfant. Un
    « oncle » _ en quelque sorte.

    …
    A la différence de la fois précédente
    _ « près de deux ans«  auparavant, « en 1993″ : « une femme que je connais m’a invité à boire un café et demandé d’être le père de l’enfant qu’elle projetait d’avoir« , vient d’évoquer Daniel Mendelsohn à la page précédente, page 137. « Et j’ai dit non« . Alors « je ne pouvais envisager d’être responsable _ soit « répondre de » _ de qui que ce soit d’autre que moi _ certainement pas d’un enfant« …
    …
    A la différence de la fois précédente, cette requête _ de « Rose« , donc : au tout début de 1995 _ m’a plu,
    je ne me suis pas senti trop impliqué
    _ une affaire de nuance (ou de « dosage ») dans l’implication d’une responsabilité ! _ pour autant _ mais est-ce faute de le « re(s)sentir » alors assez, seulement ?.. _,
    et j’ai donc accepté
    _ en une parole néanmoins « engageante », toutefois…
    …
    Et c’est alors que vient la réflexion _ essentielle : c’est le tournant décisif ! _ reportée un peu plus haut
    à propos du processus d’
    « implication » dans lequel « petit à petit » s’est trouvé « pris« , et « par surprise »
    _ faute d’avoir assez « mesuré » auparavant ce à quoi sa « parole » amicale , et non matrimoniale (sans parler de l’absence de tout engendrement, ou même de rapport sexuel, entre « Rose » et lui) _
    Daniel Mendelsohn… :

    …

    je peux alors terminer la phrase _ demeurée en suspens !.. _, page 139 : 

    …

    « Ce qui a commencé comme un jeu
    de rôle
    pseudo parental

    un peu ironique _ un mode d’ »être » devenu presque consubstantiel, par auto-protection, pour le gay, quasi en permanence « sur ses gardes », qu’est Daniel Mendelsohn _

    est devenu une partie très importante de ma vie. »

    …
    Avec ce très joli passage, de découverte _ et naïf (le mot provient directement de « neuf »), si l’on veut ! _, page 139 :
    …
    « C’est à cause de Nicholas _ un vrai « garçon »
    _ à la différence, peut-être, de ces en quelque sorte « garçons attardés » (adolescents prolongés ; voire « adulescents », selon le mot-valise qu’a proposé je ne sais quel psychologue italien, au départ), que sont ceux qui se conçoivent maintenant comme « gays«  _
    …
    c’est à cause de Nicholas _ un vrai « garçon » _ que je divise à présent
    _ en 1999 ; mais le temps passe ; et les « gays » eux aussi (comme tout un chacun de vivant-mortel sexué) vieillissent _
    …
    que je divise à présent mon temps
    _ de disponible, dans l’organisation, notamment, du « travail », mais aussi des « loisirs » (dont des opérations de « rencontres » _ sexuelles : exclusivement, semble-t-il… : dans le quartier de New-York qui leur est dévolu, Chelsea, juste au sud de Clinton, et (assez) au nord de Wall Street… _
    …
    entre New-York avec ses autre garçons _ jusqu’à quel âge le sont-ils donc ?.. _
    et la banlieue où vivent Rose et Nicholas.

    …

    Tous les deux ont été absorbés _ inclus, sans difficultés _ dans ma grande famille _ et fratrie _ ; et Nicholas est traité comme un neveu et comme un petit-fils
    _ quant à Rose, elle est, eh bien, une sorte de belle-fille, belle sœur.
    « 

    …
    Avec cette conclusion-ci, encore, toujours page 139, de ce passage-ci, pour « introduire » le très intéressant chapitre 3 :  » Paternité » (pages 135 à 217) :
    …

    « Ce que vous apprenez _ ici sans avoir rien fait (de facto, si je ne crains pas trop la redondance pléonastique…) en matière d’engendrement ; puis « par surprise« , au fil des jours et de l’évolution de ses rapports avec l’enfant, qui n’est d’abord qu’un tout petit bébé : à travers l’échange des regards !!! _ avec la présence _ prenante ! _ d’un enfant dans votre vie _ au quotidien : rien d’élusif ici !!! ; et si « étreinte » il y a bien, de facto, dans la tenue du bébé, et dans les soins qu’on lui prodigue, elle n’a rien, ici, d’orgasmique ! _, c’est ceci : oubliez tout ce à quoi vous vous attendiez.« 

    …
    Autrement dit, rien à voir avec les répétitives _ fermées _ séquences de « baise », ou de « getting-off«  :
    cf la remarque tellement signifiante, page 118 :

    …

    « ce genre de soulagement s’appelle le « getting-off »,
    expression qui véhicule assez bien l’impulsion
    _ qu’il faudrait mieux, cher auteur de l’essai, analyser !!! _ qui sous-tend ces rencontres, l’envie de se débarrasser _ « vider les vases », disait Montaigne… _ de quelque chose d’urgent,
    d’une certaine quantité de sperme.

    …

    Plus d’une fois, après un « getting off » de ce genre, un type _ le terme est déjà bien significatif _ m’a dit, en ne plaisantant qu’à moitié, au moment de quitter mon appartement où il venait de passer son heure de déjeuner, « Bon, je vais pouvoir me concentrer sur mon travail, maintenant » ;
    et en refermant la porte
    _ le plus important, probablement ! « Out ! »_ je me suis aperçu que j’étais dans le même état d’esprit. »
    …
    Avec cet ultime commentaire de Daniel Mendelsohn, encore, pour ce passage à propos du « getting-off« , page 118 :

    …

    « Mais naturellement l’urgence _ « pressante » du besoin, confondu ici avec le désir (!) _ revient bien assez vite ; et la recherche _ volontariste et compulsionnelle : dépourvue de disponibilité à une authentique altérité d’un autre, d’une personne, d’un visage, et sans lunettes noires de soleil Armani (cf l’anecdote page 122) ; d’un visage qui soit celui, infini, et « vrai », lui, de quelqu’un qu’on aime… ; et avec le regard de cet autre que soi… _ d’un nouveau partenaire _ objet seulement ! _ recommence. »

    …

    Dispositif (de recherche = « drague ») volontariste et compulsionnel _ j’y reviens donc _ auquel Daniel Mendelsohn avoue lui aussi _ est-ce toujours le cas aujourd’hui ? pas mal d’eau ayant coulé depuis lors sous le pont (de Brooklyn)… _ se plaire (ou complaire) en la répétitivité, partenaire d’un soir après le partenaire du soir précédent _ et surtout pas le partenaire du soir prochain ! du lendemain ! « pas de futur » de ce côté-là ; rien que de l’ »élusion »… _,
    …

    ainsi qu’il le décrit en un « charmant » portrait, non dépourvu d’une touche de condescendance amère _ et vengeresse, aussi (page 127) _ d’un de ses amis gay : ou « Don Juan gay » :

    …

    le passage (pages 125 à 128) succède à celui de « l’absence de regard (pages 122, puis 123 !)  _ « impossible de voir à quoi ses yeux ressemblent » (page 122, sept lignes et trois phrases plus haut que la première occurrence d’« absence de regard«  !) _ du mannequin Armani«  (la narration de l’épisode de cette photo du « garçon Armani » (page 124) se déroulant des pages 122 à 124…).
    …
    « La répétition n’est pas le problème, mais le but de toute cette affaire« , formule excellemment la chose, Daniel Mendelsohn, page 121.

    …

    Ou :

    …

    « le plaisir en soi

    _ comment interpréter la traduction ? le français est ici, involontairement (probablement !) délicieusement équivoque : à côté, et au-dessous, du sens obvie d’ »à lui tout seul », vient en effet se glisser cette autre piste d’un « exclusivement à l’intérieur d’un soi » (qui serait comme une « forteresse »)… _

    est séparable de l’amour. »

    …
    « Au-dessus » du « bureau » de Daniel Mendelsohn, « se trouve _ en effet, encore _ une autre photo qui m’a donné l’impression de provoquer un écho en moi, à l’époque où je l’ai vue _ pour la première fois : en page d’un magazine. C’est une publicité pour des lunettes de soleil Armani ; et elle montre un jeune homme si parfait _ en l’image ! _ que, la première fois que je suis tombé dessus _ cela ne se recherche pas _, j’ai cessé de feuilleter le gros magazine que je tenais, le coin inférieur droit de la page serré dans ma main droite, et je me suis mis à la fixer. Comme il porte des lunettes de soleil, il est impossible de voir à quoi ses yeux ressemblent. Ça ne me dérange pas vraiment » _ remarque Daniel Mendelsohn, page 122…

    …

    Et il compare cela, page 123, avec le fait qu’« on ne voit pas les yeux sur la plupart des nombreuses photos qui sont postées sur les chats d’AOL (…). Ces photos ne montrent _ exposent, exhibent _ souvent qu’un torse, ou un corps  _ tronqué ; ou plutôt étêté ! _ depuis le cou jusqu’aux pieds ; ou parfois simplement le pénis en érection _ sont-ils photogéniques ? Le caractère incomplet de ces photos s’explique en partie par un désir de discrétion : certaines des personnes qui postent ces photos sont (…) bien connues dans les cercles étonnamment réduits qui constituent la société gay des grandes villes ; et, pour la plupart des hommes, l’embarras éventuel de se voir associé _ ah ! _ à la photo en ligne d’un corps exhibant une érection ne vaut pas une « séance de sexe », même géniale (sic). Ce qui m’intéresse _ et nous, lecteurs, à la suite de l’essayeur _ dans ces photos incomplètes (…), c’est le fait qu’elles ne semblent pas _ au « regardeur » _ vraiment incomplètes _ elles me paraissent parfaitement naturelles _ dit l’auteur, toujours page 123 _, comme est naturelle l’absence de regard du mannequin Armani » (sic).
    …
    Nous approchons ici du principal de l’analyse…
    …
    « Les visages _ poursuit-il _ m’ont l’air superflus ici : ce sont les corps _ les corps seuls, ajouterai-je, pléonastiquement ; des corps sans regards, ni visages : soit la pure et simple pornographie, rien moins… _ qui excitent _ soit une forme assez spécifique de « photogénie »… _ ;

    …

    les corps que, grâce à un entraînement _ exigeant et performant _ assidu, nous pouvons _ instrumentalement : telles des poupées ! ou des mannequins, en effet ! des professions à succès !.. _ façonner _ ce qui ne peut se faire (en rien !) de qui on aime (vraiment) !.. _ pour qu’ils se rapprochent d’une image _ de corps _ idéalisée,

    …

    bien mieux que nous le ferions avec nos visages _ qu’en est-il, cependant, des prouesses de la chirurgie esthétique ? sinon des techniques les plus sophistiquées (cf « Gorgias«  de Platon : 464 b – 465 c) du maquillage ? _ et leur idiosyncrasies _ singulières, donc _ récalcitrantes, faites de narines, de joues et de mâchoires. »
    …
    Avec ces inférences, page 124 :
    …
    « En lorgnant le garçon Armani sans regard _ because les lunettes noires (Armani !) _ et en passant tout à coup aux photos sans tête _ ni marques _ d’AOL,
    je me rends compte que le premier
    _ le garçon sur la photo _,
    qui cherche à provoquer une sublimation
    _ avec « déplacement« , dirait Freud _ (« Achète ces lunettes, c’est comme une baise fantastique »),
    est aussi gay dans son essence
    que les autres
    _ exhibés sur AOL _,
    avec leurs promesses sans ambiguïté de gratification sexuelle immédiate (
    « Appelle-moi, je te promets une baise fantastique »).
     »
    …
    Et ce en quoi il est « aussi gay«  _ sur l’écran d’Internet (chez soi) _ « que les autres« , selon Daniel Mendelsohn,
    « ce sont les lunettes de soleil, je m’en aperçois _ en y réfléchissant _ ;

    l’absence de regard chez lui. »
    …
    Car
    « sans le regard,
    il ne peut être un sujet ;

    …

    pas même le sujet de son propre regard désirant ;

    …

    il ne peut être _ donc, ou en conséquence d’un tel dispositif photographique (publicitaire) _ qu’un objet  _ ce qui peut et « reposer », et « amuser » (telle une absence ; ou un voyage-crochet _ ou « tourisme » _ auprès du désert du rien…) ; « qu’un objet«  de convoitise _ pour le désir des autres. »
    …
    Il se prête (ou s’expose : très momentanément !) au désir des autres _ et surtout sans jamais s’y donner ! ni durer…
    …
    Et Daniel Mendelsohn poursuit son analyse sur « la contenance » (froide) que se donnent ces provocateurs de désir, ou du moins d’érection :

    …

    « puisque c’est cette contenance que nous _ les gays _ adoptons, comme un masque _ en effet, et en permanence similaire, en ce « jeu » érotique _ quand nous allons dans des bars ou des boîtes :

    …

    un égocentrisme _ exclusivement tourné sur soi _

    tel qu’il n’exige rien de vous _ là c’est du « spectateur » « à attirer » (voire du lecteur qui participe à l’analyse par sa lecture) qu’il s’agit… _,
    si ce n’est que vous le regardiez. »
    …
    Et, cette « contenance » froide
    _ pour ne pas dire frigide (en même temps que « brûlante » pour qui s’y laisse prendre et entraîner : à « désirer ») _,

    …

    « c’est l’expression qui vous permet de ne pas être le sujet, celui qui désire, l’incomplet (!) qui regarde en silence
    _ nous ne sommes certes pas dans la version spinoziste, ou deleuzienne, du désir ; mais dans la version « désastreuse » platonicienne (du « Banquet »

    …
    _ sur les « désastres«  du désir, lire aussi le beau passage, par la professeur de Grec à Princeton, page 100, montrant « une longue liste établie par elle, alors qu’elle écrivait un article sur la manière dont les Grecs se représentaient Eros, le désir. La liste est un catalogue d’images du désastre : maladie, mort, douleurs, refroidissements, flammes, souffrances de l’esprit et du corps, pestes littérales et figurées, armes, conflagrations, flèches, poisons déluges, batailles, défaites. Ce sont les images que ces païens de Grecs invoquaient quand ils pensaient à Eros. Dans l’imaginaire hellénique de la haute période classique, l’amour est toujours une affliction«  _ qui dépossède de soi) _ ;

    …

    mais au contraire l’objet _ celui qui est parfait _ auto-suffisant _ et désiré _ par de malheureux désirants, page 124, donc.
    …
    Voilà qui me rappelle les étonnements de ma lecture, il y a plus de vingt ans, du très riche (et courageux !) « Journal romain (1985-1986) » de Renaud Camus (aux Éditions POL, en novembre 1987), en « découvrant » ses séances _ qui me paraissaient tellement répétitives _ de « baise » (homosexuelle) à Rome ; et qui retardaient tant la lecture _ délicieuse, elle, et désirée, recherchée (je suis un passionné des « trésors » de Rome !) _  des pages de « découverte » ravie des merveilles singulières, elles, des beautés sises, voire même (assez souvent) cachées, tout particulièrement, même si ce n’est pas exclusivement, dans des églises et des musées romains, aux horaires d’ouverture, les unes comme les autres, si anarchiques et peu prévisibles, que pouvoir pénétrer une (unique) fois en leurs antres (par exemple, lors d’une cérémonie de mariage ; ou de funérailles) faisait ainsi figure, sinon de « miracle », du moins de « grâce »…
    …
    Quant au passage (pages 125 à 128) sur le « Don Juan » gay, « un beau jeune homme _ et plus un « garçon » ! _ à l’esprit agile et à la carrière professionnelle brillante, qui couche avec un inconnu différent chaque soir, si possible » _ et cela l’est presque chaque fois _, il est encore plus significatif que celui de la photo du « mannequin Armani » :
    …
    « Ce pour quoi il vit _ mais oui ! on a bien lu ! _, ce qui _ lui _ rend le sexe intéressant et même fascinant _ et inlassablement _,
    c’est la nouveauté
    _ absolument nécessaire !!! _ de chaque partenaire _ si l’on veut : pour un objet ! pour un pur réceptacle de la matière du « getting off«  ! _, l’excitation _ idéelle ; idéaliste _ qu’il ressent une fois _ l’événement de ce savoir « dure »-t-il ? _ qu’il sait _ voilà ! le plaisir pur de se figurer !.. _ qu’il a séduit » _ non seulement qu’il a « eu » ou « possédé » (par son phallus) l’autre, mais qu’il le « tient » par le désir de l’autre de « revenir », voire de « rester »…
    …
    Et Daniel Mendelsohn d’ajouter, page 126 :

    …

    « Je pense souvent à ces hommes qui quittent son _ très bel _ appartement, ruisselants d’espoir ;

    et lorsque j’y pense,

    ce que je vois,
    c’est le regard étincelant d’excitation
    _ sadique, d’abord _ de mon ami _ si élégant : « délicat, intelligent, beau et doué » (page 125) _,

    …

    le scintillement de la certitude  _ jouissive (avec une part de sadisme, donc) _ infaillible qu’il les possède plus surement encore _ désormais, ainsi _ qu’au moment
    où il était sur eux,
    derrière eux,
    à côté d’eux,

    en eux » _ page 126 : Don Juan, vous dis-je ;
    le dilettante, par excellence.

    …
    Cela m’évoque « Le Problème du mal » d’Étienne Borne _ livre paru en 1958, et ré-édité aux « Presses Universitaires de France« , en janvier 2001 _, considérant le dilettantisme, l’avarice et le fanatisme comme « les trois figures essentielles du mal humain« , par le refus _ sévère, inexorable, impitoyable _ de la passion, cette « épreuve continue _ et infinie, elle !.. _ d’une vulnérabilité à autrui« , quand l’autre est vraiment réellement (= à cœur perdu ; c’est-à-dire donné ; sans rien de retenu et de gardé seulement pour soi) aimé _ car c’est comme cela que cela s’appelle ! _, comme l’analyse magnifiquement Etienne Borne, là…
    …
    Daniel Mendelsohn sait bien _ il le dit page 127 _ que « nous _ et il parle des gays, d’abord _ avons tous fait ce qu’il _ l’ami don juanesque _ fait : l’excitation de la séduction, le plaisir absolu, bref, certes, mais entêtant, de savoir qu’on vous veut« ,
    suivi _ immédiatement : à la minute ! _ de la fuite, du couper court (« to elude« ) ! :

    …

    « Il faudrait que je fasse le compte des garçons que j’ai moi-même fuis après les avoir possédés » _ et Daniel Mendelsohn d’en énumérer, non sans un brin de remords, quelques uns…
    …

    Car, « une fois que c’est fait _ le « getting off » ; l’orgasme, avec sa « chute » (de tension) post coïtum _, vous avez besoin _ voilà le seul terme adéquat, et non « désir » ! _ d’en avoir _ au sens qu’on interprètera _ un autre _ « au suivant ! » _ ;

    …

    quelqu’un d’autre, quelqu’un de différent _ tous sauf le(s) même(s) ! _ ;

    …

    et vous devez donc _ en un tel dispositif de fonctionnement : comparable aux parcours indéfiniment répétables (et répétés) des longueurs de bassin de la piscine ! _ supprimer _ le mot est terrible : de la liste des partenaires (-objets) possibles _ le garçon précédent,
    celui que vous mouriez d’envie d’avoir
    _ c’est fait ! et n’est ainsi plus « à faire » ! au lit ! _ la veille ;

    …

    vous devez
    le faire disparaître

    …

    parce que si vous le re-voyez _ et avez « r-affaire » à lui _,
    il sera un garçon particulier _ une personne singulière _,

    et non pas simplement Le Garçon _ une idée, une image mentale, une fiction,

    même si (nécessairement : « getting-off » oblige !) bien charnelle _,

    …

    pas simplement CE qui _ pas quelqu’un ; mais un quelque chose : un leurre du désir _ vous fait rester dehors toute la nuit, ou réveillé toute la nuit, ou en ligne toute la nuit
    dans l’espoir
    _ réaliste (= pragmatique), et qui s’ »avèrera » (= passera au stade de « réalisé »), en effet, le plus souvent, en un tel « jeu » (de manège)… _ que lui, comme tant d’autres, passera dans votre petit appartement _ et votre lit, et vos bras _ où le désir _ en ce « chez vous » _ ne concerne que « vous » _ et pas lui, ni quiconque : c’est dit noir sur blanc, page 128 _,

    …

    quelque chose _ et non pas quelqu’un, une personne, avec un visage _
    que vous contrôlez _ voilà : par votre intelligence et votre volonté ; votre habileté, votre ruse _,

    …

    quelque chose qui n’a rien à voir, en fin de compte

    _ le terme (de la traduction française, au moins !) est parfaitement adéquat ! _
    avec la personne

    _ où diantre se cache(-rait ici) pareil animal-là ?

    et nonobstant (ou en dépit de) la présence apparente (et tenable : charnue) de son corps... _

    …

    qui se trouve là, pour l’heure, dans la chambre. »
    …
    « Out ! »

    and « Off ! » ; « Away ! »
    …
    La page  juste avant celle (page 121) sur la répétition _ j’y reviens _,
    page 120, donc,
    …
    l’auteur avait émis cette thèse-ci :

    …
    « Pour beaucoup d’hommes gay _ et par conséquent pour les hommes en général, puisque la culture gay n’est rien d’autre qu’un laboratoire _ décomplexé, probablement _ où observer ce que devient la masculinité sans les contraintes imposées _ nous y voilà ! _ par les femmes :

    …

    le sexe, pour les hommes, est finalement _ « par nature », biologiquement, en quelque sorte, par un bien beau retour de l’idéologie « naturaliste » : « chassez le naturel, il revient au galop !«  _ séparable de l’affect.

    …

    Trios, cuir, orgies, jeux de rôles _ « jeux » : pour les gays, le sexe peut être séparé _ c’est tout l’art (du « Don Juan » : schizé !!!) ! _ du moi, du sujet.

    …

    Distancié, objectivé, il peut devenir en fin de compte esthétique

    _ ou une nouvelle légitimation idéologique.

    …

    Sur cette « esthétisation », lire avec profit l’excellent Yves Michaud : « L’Art à l’état gazeux _ essai sur le triomphe de l’esthétique« …
    …
    Sur le plaisir de la répétitivité, cette remarque encore, à propos de l’exercice de la natation en piscine _ pas dans l’océan, forcément : comment y « compter » quoi que ce soit ? _, pages 131-132 :

    …

    « Il y a quelque chose de profond et d’une familiarité inconsciente dans le plaisir de nager _ en piscine ! _ : le plaisir d’enchaîner _ oui ; avec « compteur » ! _ les longueurs de bassin » (…) ; soit « quelque chose qui ressemble à un mouvement, mais qui en fait ne va nulle part _ ce que, pour ma part et tout personnellement, si je puis me permettre de m’immiscer idiosyncrasiquement en ce commentaire, j’exècre et abomine !!! le comble de l’ennui… _ ; et c’est le plaisir de savoir _ plutôt que ressentir _ que les distances que vous parcourez _ en ce (petit) bassin géométrique _ peuvent toujours _ ad nauseam même, si cela nous « chante » _ être comptées en petites unités stables _ le prototype du cauchemar et de l’horreur pour moi ! _ à la répétition constante et réconfortante _ pour qui aime « compter », comme Daniel Mendelsohn (alors), dont le père, comme l’amie (« Rose ») sont, certes, mathématiciens !
    …

    « Le désir est un mouvement plutôt qu’un lieu« , énonce fort bien Daniel Mendelsohn, page 44. Mais ce mouvement-là poursuit souvent une chimère du passé ; dont l’auteur s’efforce ici de re-tracer en quelque sorte (« en amont ») l’archéologie _ de « garçon«  en « garçon« , en quelque sorte _, depuis un premier aimé et désiré _ P. : nous n’en connaitrons ici que l’initiale _ ; et qui l’a fui irrémédiablement, quelques années (d’ »amitié adolescente ») plus tard. Et P. était champion de natation… Mais P., aimé, était-il seulement un « garçon« , lui, le premier (et « modèle » de la « série » des « garçons«  ne l’ »équivalant », aucun, jamais…) ?..

    …

    « Quand il a atteint l’âge de quatorze ans _ en 1974 par conséquent _ « le garçon » qu’est lui-même le jeune Daniel Mendelsohn « écrit«  dans le « journal » qu’il « tient » « en cachette« , page 91 : « J’ai rencontré P. aujourd’hui, je crois _ ajoute-t-il immédiatement _ que nous pourrions devenir amis » ;

    …

    et, environ six mois plus tard, quand il souffre sévèrement de ce qu’il n’a pas encore identifié comme l’amour _ c’est dit _ : « Je refuse de croire que mon idée d’avoir un ami parfait soit, comme le dit Papa, de la « merde« . »

    …

    Mais aussi, page 101 :

    …

    « Dès que j’ai posé les yeux sur P., j’ai _ en effet, immédiatement _ su _ simultanément _ que c’était sans espoir (sic) ; que quel que fût l’endroit _ à l’autre bout du monde… _ où m’emportait mon désir, je n’y trouverais jamais (!) accomplissement ni bonheur... »

    …

    « Cela _ avec P. _ a _ cependant _ duré plusieurs années, jusqu’au début de la Terminale _ page 102 _ ; je me suis insinué _ le désir amoureux est puissant : il donne des ailes… _ dans sa vie, je connaissais ses amis, son emploi du temps _ les longueurs de bassin de piscine _, ses parents; comme si le fait de posséder ce savoir, de tout connaître de lui, me permettait d’en faire une reconstitution, de me l’approprier _ l’amour n’a pas de limites. Un jour, alors que je devais passer la nuit chez lui, je me suis soûlé ; et, comme nous parlions de ce dont parlent les adolescents quand ils dorment chez l’un ou chez l’autre, j’ai compris que je voulais lui faire violence, d’une manière ou d’une autre, que je voulais que l’intensité de mon désir pour lui, transperce _ enfin _ ou abatte les murs de son… de son quoi ? De son « moi », de son identité _ pas assez poreuse _, de ce qu’il était inévitablement et répétitivement. Mais, bien sûr, ça n’a pas marché. Il est demeuré toujours _ voire plus que jamais _ lui-même, distant et parfait _ sans moi… _ en quelque sorte ; comme si le fait d’être désiré était un accomplissement, une fin en soi _ pour lui _ ; et je suis devenu toujours plus moi-même _ = désirant ; et passionnément _ à force de le désirer.

    …
    Je pense que les choses auraient pu durer _ ainsi _ indéfiniment, mais il a commencé par sortir avec une fille que je connaissais bien. Je les observais en silence ; et même si mes yeux ne se voilaient pas, si mon ouïe ne se détraquait pas, si la sueur ne coulait pas sur mon corps pendant que je les regardais _ selon le modèle plus tard découvert du sublime « poème 31 » de Sappho _, même si je ne devenais pas plus vert que l’herbe _ idem _, je m’affaiblissais, je me renfermais sur moi-même ; j’étais de moins en moins capable d’être dans le monde _ celui qui est partagé ; et commun ; sous le regard des autres.
    …

    Il est venu me voir un jour et m’a dit que les choses devenaient _ par l’effet de contrastes nouveaux _ trop intenses ; qu’il ne me verrait plus jamais ; qu’il ne me parlerait plus jamais ;

    …
    et fidèle à sa promesse, il ne l’a _ très effectivement _ plus jamais fait ;

    …

    se détournait _ jusque là _ de moi quand il me voyait dans les couloirs, les salles de classe ou les cafétérias,

    avec une maladresse si transparente et si brutale

    qu’elle en tournait presque _ eh ! oui! _ à l’inverse, la tendresse _ que d’émois brûlants ! Et il s’en allait.
    …
    A ce moment-là, je me suis laissé aller à le détester ;

    ce qui faisait du bien,

    dans la mesure où l’aimer publiquement avait été interdit ;

    et le détester publiquement _ ou la part si puissante des autres (cf le chœur antique) en ces divers processus _ était tout à fait acceptable.
    …

    Je tournais en dérision ses intérêts, la natation _ la revoilà _, ses amis, ses cheveux _ blonds paille, décolorés par le chlore des piscines _,

    et j’amusais _ de ma carapace d’« ironie«  (à la Oscar Wilde) _ mes amis, auxquels j’étais désormais revenu,

    avec des récits _ de « connivence » retrouvée : à quel prix ! _ de mon séjour chez les barbares _ page 103.

    …

    Page 104 : « Le premier homme avec qui j’ai couché  _ « ce devait être pendant la semaine qui a précédé mon vingt-et-unième anniversaire, au début du printemps 1981 » _ en Virginie _ avait le même prénom que lui _ P..

    …

    Et nous savons depuis la page 31, à l’occasion d’une confidence : « la première fois que j’ai fait l’expérience de désirer un autre homme dont je savais qu’il me désirait aussi _ voici la nouveauté ! par rapport à P., au lycée de la banlieue de Long Island _, c’était à l’université. (…) Nous avions tous les deux dix-neuf ans _ c’était donc en 1979. (…) C’était dans une université du Sud _ à Charlottesville, en Virginie, page 30. (…) J’étais venu là , à l’université nichée dans les contreforts du Blue Ridge, parce que j’avais aimé, au lycée, un garçon _ P., donc _ qui venait de cet Etat, un garçon qui m’avait rejeté lorsqu’il avait compris _ ou après _ que je le désirais ; je pensais qu’en allant là-bas, à l’endroit d’où il venait, je pourrais le retrouver _ le mot est capital : « re-trouver le « perdu » (« the lost«  !) _, d’une certaine façon, absorber _ en soi _ une partie de lui. Je pensais qu’être dans _ déjà _ cet endroit, avec ses collines et ses élevages de chevaux, et la crête bleutée et brumeuse de la chaîne de montagnes au loin, me permettrait de découvrir _ thaumaturgiquement _ qui était ce garçon _ ce qui est une façon tout à fait profonde d’aimer ; page 31. Mais ce jour-là de 1979, la séquence n’aboutira pas (la rencontre sexuelle sera, par timidité encore, « éludée ») : ce n’est que deux ans plus tard, en 1981 donc, que Daniel Mendelsohn va (enfin ! et toujours en ce même campus de Virginie…) « coucher avec un homme« , prénommé, lui aussi, P.

    …

    Mais, page 111 :

    …

    « Il est possible de tomber amoureux _ par le processus que Freud nomme « déplacement«  _ de quelqu’un  parce qu’il a les cheveux _ blonds _, le prénom _ P. _ ou l’ascendance _ être de Virginie _ qui conviennent _ mais pas pour longtemps. La structure du fantasme que votre désir _ votre Inconscient (peut-être névrotique) _ impose _ alors, par « projection »/ »introjection » _ à cette personne,

    est vouée, à la fin, à exploser,

    puisque son identité réelle _ car elle existe bel et bien ; et résiste aux seuls fantasmes ! _ va finir par remonter à la surface et venir troubler l’image _ illusoire, cf Freud : « L’Avenir d’une illusion« … _ que vous vouliez _ ou plutôt que lui, votre désir fantasmatique, ici, « voulait » ! _ y voir.
    …

    Pour la plupart des gens, le fait que l’être aimé soit différent, le fait qu’il soit lui _ en son idiosyncrasie, peut-être _,

    est riche de possibilités ;

    …

    pour les autres _ comme l’auteur, semble-t-il, ici _, ce n’est pas le cas. Mais pour les autres, il y a _ toutefois _ des plaisirs différents,

    les plaisirs d’une profonde connaissance _ peu à peu _ de soi _ faute que ce soit de l’autre… _,

    la vision intérieure _ par la méditation intensive et suivie _ qui est plus claire _ oui ! _ que celle des _ seuls _ yeux,

    la capacité de capter _ grâce à la « focalisation » ; et la méditation intense et réfléchie (« critique ») _ le son émis _ et les paroles _ par les statues qui parlent.
    …

    J’ai couché avec beaucoup d’hommes _ dit alors Daniel Mendelsohn, page 111. La plupart d’entre eux ont une apparence _ physique _ bien déterminée _ un certain « type ». Ils sont de taille moyenne et ont tendance à être plutôt jolis _ plaisants à regarder. Ils auront probablement _ statistiquement _ les yeux bleus. Ils ont l’air, vus dans la rue, ou depuis l’autre côté de la pièce, un peu solennels.

    …

    Lorsque je les tiens dans mes bras,

    c’est comme si je tombais _ et littéralement _ à travers un reflet

    sur mon _ propre _ désir _ seulement _,

    …

    sur la chose qui me définit,

    sur mon moi _ page 112 ;

    et pas « dans » eux, ces « hommes« …
    …
    Un peu plus haut _ pages 110-111 _, parce que « il y a eu une période, à l’université, avant que je ne commence la marche et la chasse _ liées par Daniel Mendelsohn à l’homosexualité _, où j’ai eu des rapports sexuels avec des femmes, assez souvent » ;

    …

    de ces accouplements _ coïts _, je me souviens de ceci :

    …

    lorsque les hommes ont des rapports sexuels avec des femmes, ils tombent dans la femme. Elle est la chose qu’ils désirent, ou parfois redoutent ; mais en tout cas elle est le point final, l’endroit où ils vont _ to come = jouir…
    …
    Les hommes gay, eux, tombent, pendant le sexe, à travers leurs partenaires,

    jusqu’à eux-mêmes, inéluctablement » _ page 111.

    …
    …

    Un livre courageux et passionnant ; même si on peut s’irriter _ contre qui ? le Destin (l’Anankè) ? _ de voir le narrateur-auteur

    si peu

    rencontrer vraiment

    un autre : du moins avant la survenue de l’enfant Nicholas…

    …

    Sans négliger, non plus, un aussi puissant que discret

    formidable humour, sous cette plume, en cette voix

    de Daniel Mendelsohn… :

    …

    c’est donc non sans une certaine impatience

    que nous attendons de le lire à nouveau, l’écouter, le rencontrer nous parler…

    …
    Titus Curiosus, ce 8 février 2009

  • Le bonheur de venir de lire « Vous comprendrez donc », de Claudio Magris

    Ce n’est ni l’article même que Pierre Assouline a consacré à « Vous comprendrez donc« , le 13 décembre dernier sur son blog de « La République des livres« , sous le titre  de

    « Claudio Magris n’en sort pas » ;

    …

    ni même mon propre article « A propos de Claudio Magris : petites divergences avec Pierre Assouline _ sur son blog “la république des livres” « ,

    dans lequel je m’agace (un peu) qu’on privilégie le succès public d’un auteur (avec, si souvent, les malentendus sur lesquels ce succès-là est bâti),

    par rapport au contenu (et forme, conjoints) même _ et merveilleux ! _ de son œuvre entier ;

    …

    mais c’est ma réflexion d’hier

    à partir de ce qu’il y a de force du désir

    de sortir (= extraire ; extirper),

    des limbes du fantômatique,

    les « Ombres errantes » de la musique

    _ ancienne, tout particulièrement, certes ;

    …

    mais cela vaut aussi, et déjà, pour quelque musique que ce soit

    qui doit,

    pour que le commun des mortels y accède

    (par sa sensibilité; et d’abord ses oreilles !..) ;

    …

    qui doit, donc,

    être interprétée (= sonorement « réalisée ») à partir de traces écrites (= notées) sur une partition ;

    …

    et pas simplement seulement improvisée :

    tel un prélude (dans la « suite » dite « baroque » ; à partir des préludes au luth…) ;

    ou telle improvisation d’orgue ;

    ou, plus collectivement, de jazz ;

    par exemples _ ;

    …

    mais c’est ma réflexion d’hier, 31 décembre,

    à partir de ce qu’il y a de force du désir de sortir, des limbes du fantômatique, les « Ombres errantes » de la musique,

    en mon article « de l’arbitraire de quelques interprétations musicales _ et incohérences éditoriales discographiques » ;

    …

    et, plus précisément,

    la remarque particulière de sa conclusion :

    …

    « cela me rappelle aussi que

    si j’ai acheté, dès que je l’ai aperçu sur l’étal du libraire, “Vous comprendrez donc“,

    de l’excellentissime Claudio Magris,

    …

    autour du retour éventuel

    _ et in fine « refusé » :

    on découvrira comment en le lisant,

    page 53 :

    …

    « Soudain… » ; « Non, impossible, je n’aurais pas pu, je ne pouvais plus » ; « Voilà pourquoi, Monsieur le Président » ;

    …

    page 54 : « Non, Monsieur le Président. C’est à cause de moi » ; « j’aurais tellement aimé sortir quelque temps _ juste quelque temps, nous le savions tous les deux _ » ;

    …

    page 55 : « dans cette lumière d’été, au moins pour un été, un été sur cette petite île, où lui et moi…

    Même seule, j’aurais été heureuse d’aller me promener là-bas.

    …

    Mais je l’aurais détruit,

    en sortant avec lui et en répondant à ses inévitables questions.

    …

    Moi, le détruire ? Plutôt me faire mordre par un serpent cent fois plus venimeux que cette banale infection. Oui, plutôt.

    …

    Vous comprendrez donc, Monsieur le Président, pourquoi, alors que nous étions désormais tout près des portes, je l’ai appelé d’une voix forte et assurée... » ; etc… ;

    …

    « et lui (…), déjà je le voyais retourner déchiré mais fort vers la vie,

    ignorant du néant,

    capable encore de redevenir serein,

    peut-être même heureux. »

    …

    Etc… ;

    …

    autour du retour éventuel

    de son Eurydice perdue,

    Marisa Madieri (1938-1996

    _ l’auteur du si beau “Vert d’eau“,

    paru en traduction française _ par Pérette-Cécile Buffaria _ aux Éditions « L’esprit des péninsules », en décembre 2001 _ ;

    …

    autour du retour éventuel de son Eurydice perdue,

    et “errante” ;

    …

    si j’ai acheté “Vous comprendrez donc“,

    je ne l’ai pas encore lu… »

    …

    C’est donc cette réflexion

    et plus encore

    comme une sorte de « remords »-là…

    …

    qui _ vraisemblablement _ est venue me travailler, cette nuit (de la saint-Sylvestre) ;

    et m’inciter, « toutes affaires cessantes »,

    à corriger ce « retard »

    (de lecture)…

    …

    Ce que je viens de réaliser,

    en une heure et demi, environ

    pour un texte aussi puissant que rapide,

    en ses détours et contours,

    d’un extraordinaire monologue « aux Enfers »

    de 47 pages ;

    de l’absente (depuis le 10 août 1996)…

    …
    Et j’en suis émerveillé : c’est un chef d’œuvre !

    …

    sur ce que c’est

    _ dans la plus grande discrétion et pudeur ; à mille lieues des étalages qui depuis quelques temps se débondent _

    que l’amour ;

    …

    et la relation d’ »intimité » _ à l’aimé(e) ;

    …

    par-delà la disparition

    _ physique, charnelle : les morts, « émaciés et mal fagotés« , tels « une alignée de vêtements » _ absurdement, pour rien _ « pendus à des patères » (page 38)  _,

    l’absence _ de l’aimé(e) _,

    le deuil…

    …

    Je citerai d’abord, l’article

    (ou « billet« ,

    ainsi que lui même me l’a intitulé

    en une aimable rapide correspondance)

    de Pierre Assouline ;

    …

    le voici :

    …

    13 décembre 2008

    Claudio Magris n’en sort pas

    03-claudio-magris_thumbnail.1229192937.jpg                                                  C’est le type même de l’écrivain à qui il est arrivé un grand malheur : il est l’auteur d’un grand livre. On ne s’en remet pas

    _ qui ? les lecteurs ? les éditeurs ? ou l’auteur lui-même ?..

    Le fait est que depuis la parution en 1986 chez Garzanti de Danube (Folio), tout ce qu’il a publié ensuite a été jugé

    _ par qui ? la critique (grosso modo) ; les lecteurs (idem) ! est-ce vraiment décisif ? je ne le pense personnellement pas… _

    à l’aune de ce discret chef d’œuvre. Impossible _ à qui ? _ de s’en débarrasser. Pareille mésaventure est arrivée à Bernhard Schlink avec Le Liseur, et les exemples ne manquent pas. Un grand livre écrase et éclipse une bibliographie

    _ de quel point de vue ? celui du journaliste ? de l’historien, ou sociologue de la « culture » ?..

    _ et j’entends ici la sévère (et juste) ironie d’un Michel Deguy !.. _,

    ce qui est souvent injuste _ dont acte, à vous, cher Pierre Assouline ! Je m’en suis rendu compte l’autre soir en écoutant parler Claudio Magris dans un amphithéâtre de Sciences Po où la Maison des écrivains et de la littérature (MEL) avait trouvé l’asile poétique afin de donner l’ampleur qu’elle méritait à la conférence du Triestin. A l’origine de sa charmante logorrhée roulant les “r”, charriant une culture mitteleuropéenne comme on n’en fait plus _ qui impressionne-t-elle ? ceux qui l’envient ?.. ou/et pleurent sa prochaine disparition ?.. _, dans un bric-à-brac de références en plusieurs langues, une invitation à l’occasion de la 05-magris-a-martins378-copi_thumbnail.1229192989.jpgparution de son nouveau livre Vous comprendez donc (Lei dunque capira, traduit de l’italien par Jean et Marie-Noëlle Pastureau, 55 pages, 7,90 euros, L’Arpenteur) ; et de la reprise en poche de « A l’Aveugle » (Alla Cieca, mêmes traducteurs, 450 pages, Folio), roman dans lequel un homme se perd dans le labyrinthe de sa propre mémoire.

    …

    Bien sûr, il parla de sa ville et des mythes qu’elle charrie _ et qui la « font » pour beaucoup, aussi ! Il rendit un hommage appuyé _ et combien mérité, aussi ! il faudrait ici introduire une incise sur les choix, si souvent discutables, des sélections de parution des éditeurs ; mais c’est une autre affaire ! _ à la dimension créatrice du métier de traducteur : ”Il y a deux catégories de livres : ceux que j’ai écrits, et ceux qu’on a écrits le traducteur et moi“. Puis Magris parla du voyage comme d’une perte _ provisoire et féconde, par tout ce que donne, et en « profondeur », l’ »altérité », à qui sait franchir le seuil de son « chez soi » ; et son « quant-à-soi », aussi… _ des connaissances, de sa fascination pour les frontières, du sentiment de l’épique et de sa quête de l’impossible unité du couple universalité/diversité. Sans oublier bien sûr le mythe 01-caffe-san-marco_thumbnail.1229193018.jpgd’Orphée et Eurydice dont il s’est emparé dans Vous comprendrez donc pour donner enfin la parole à Eurydice et présenter un Orphée qui intervient à la fin non seulement pour lui dire qu’il l’aime, mais pour savoir ce qu’il y a de l’autre côté du miroir. C’est une revisitation et une réinterprétation modernes de la passion amoureuse soumise à l’épreuve de la mort _ oui ! _ ; une maison de repos en est le cadre, zébrée de couloirs comme autant d’échos des enfers bureaucratiques kafkaïens _ certes, le grand inspiré de Prague n’est pas très loin… _ et d’ombres héritées d’Hadès. Magris n’aime rien tant qu’examiner les mythes à la lumière de la Raison et des Lumières _ pour lesquels il n’a jamais cessé, et courageusement, de militer. Il a choisi la forme d’un bref monologue narratif assez théâtral _ au sens le plus positif du terme : une ombre revient ; et sa voix parle ! _, traversé d’éclairs autobiographiques _ car c’est le sol de tout Antée humain… Une absence notamment, dont on perçoit l’écho diffus mais réel _ ô combien ! _, l’une de ces absences dont on ne se remet jamais et dont on comprend qu’elle l’a mutilé _ oui ! Celle de sa compagne

    _ Marisa Madieri : il faut absolument aussi la lire ! _

    disparue il y a onze ans _ le 10 août 1996. On sent l’inconsolé tellement prisonnier de cette tristesse qu’on aimerait l’aider ; on n’a même plus envie de lui demander “Pourquoi écrivez-vous ?”, on sait, on devine, alors on se tait. L’écriture, ou plutôt la parole _ absolument ! _, y est reine. Mais la leçon qu’en tire l’auteur porte en elle le désenchantement et la mélancolie qui se reflètent sur son visage si expressif : de l’autre côté du06-magris-a-martins376-copi_thumbnail.1229193049.jpg miroir, il y a _ encore _ un miroir _ page 51 _ ; et derrière le mythe, un mythe, c’est à dire ce qui est propre à nos vies intérieures

    _ tout cela est magnifique, cher Pierre Assouline !

    Claudio Magris parla très bien de tout cela, avant et après nous avoir fait écouter la musique originale de son texte en le lisant en italien au rythme Tgv, en accord avec son débit naturel. Mais au cours de son tête à tête avec le traducteur Jacques Munier, comme dans les questions des auditeurs, tout et tous, lui compris _ c’est un homme poli : il répond à ce sur quoi on l’interroge _, le ramenaient à « Danube« . On n’en sort pas ; car il n’en sort pas : le livre n’est-il pas _ et alors ?.. C’est aussi le cas d’autres des livres de Claudio Magris : « Déplacements«  ; et, non encore traduit en français, « Lontano da dove _ Joseph Roth e la tradizione ebraico-orientale«  (publié par Einaudi en 1971 ; puis en édition de poche en 1989) _ dédié à “Marisa” _ oui ! mais aussi à Francesco et Paolo, leurs deux fils _, l’écrivain Marisa Madieri, sa compagne dont l’absence le hante ? C’est dommage pour le reste de l’œuvre, notamment « Microcosmes » et « Enquête sur un sabre« , mais à qui la faute ? Tant pis pour lui : il n’avait qu’à pas écrire un si beau livre.

    (Photos Danilo De Marco)

    …

    …

    Quand j’ai découvert, cet automne, ce mince livre de Claudio Magris sur la table de littérature italienne,

    une des libraires (qui venait de le lire) avait, à son propos, légèrement « tordu la bouche »

    _ ce qui ne suffit certes pas à me dissuader de lire le livre (ni de l’acheter) ;

    …

    nos jugements nous jugeant (nous, qui les forgeons et proférons) avant même de juger leurs objets… ;

    …

    et toute lecture procède, aussi, d’une « histoire (de lecture) personnelle »…

    …
    Et voilà que le 13 décembre, Pierre Assouline, à son tour, aborde ce livre, par ce qui me semble _ à la première lecture _ constituer « le petit bout de la lorgnette » du lectorat _ français _ qui est prompt, non seulement à « coller une étiquette » (= une marque !) sur un auteur ; mais est terriblement rétif à, ensuite, la « décoller » !..

    …
    Et il me semble aussi, au passage, que c’est la « sacrée » mission de tout « critique »,

    que de « combattre » de telles paresses mentales,

    a fortiori en matière _ si délicate _ d’ »Art » et de « Littérature »…
    …
    Bref,

    « Vous comprendrez donc » est, à mes yeux

    de lecteur passionné de l’œuvre traduit en français jusqu’ici de Claudio Magris,

    un livre majeur

    de Claudio Magris !!!

    …

    Un livre bouleversant,

    sur ce qu’est le lien amoureux,

    par-delà l’absence, la disparition, la mort

    (définitive : probablement)

    de l’être aimé :

    …

    l’autorisation (« extraordinaire », obtenue par la plus que rare habileté langagière du nouvel Orphée) du « retour » d’Eurydice au monde des « vivants« 

    ne pouvant, forcément, que constituer une très, très, exceptionnelle « exemption »

    à la règle universelle

    de l’irréversible définitive mortalité

    des vivants sexués :

    …

    page 37 : « Si les autres _ aux Enfers _ avaient été au courant de cette visite impossible _ de Claudio, ou le nouvel Orphée _,

    jamais accordée à personne…

    …

    peut-être une fois, à ce qu’on dit, il y a très longtemps

    _ soit la « fable » d’Orphée obtenant de venir re-chercher et re-prendre Eurydice _,

    …

    mais c’est une de ces histoires _ « fables », mythes » _ qu’on raconte aux enfants

    pour les rendre sages,

    pour leur faire croire

    que ce n’est pas vraiment impossible

    …

    et donc qu’ils restent tranquilles et confiants

    _ qu’ils « espèrent » envers et contre toute raison _,

    …

    mais c’est arrivé il y a très très longtemps,

    tellement longtemps _ dans l’Antiquité _ que c’est comme si

    ce n’était jamais arrivé

    …

    ou peut-être que si,

    …

    mais il y a si longtemps

    qu’on ne peut espérer qu’avec de la patience,

    beaucoup de patience,

    …

    car avant que ça arrive de nouveau

    il doit s’écouler encore autant de temps,

    …

    et donc ce n’est pas la peine de _ trop _ s’agiter.

    …

    Mais s’ils avaient su

    _ les autres (« Ombres errantes » _ qu’évoque, aussi, la musique de François Couperin) aux Enfers _

    que lui _ Claudio, nouvel Orphée _ au contraire

    il était venu ici dedans,

    ici en bas,

    en chair et en os _ tout vivant, lui-même, donc _,

    pour moi _ nouvelle Eurydice, et « ombre » _,

    …

    s’ils nous avaient vu ensemble,

    …

    qui sait comme ils se seraient déchaînés…« 

    …

    (…)

    Car « nous sommes _ ils sont, me semblait-il pouvoir dire désormais _ si nombreux

    _ énonce la narratrice, page 38 _, innombrables même,

    que nous pouvons faire un peu peur,

    nuée d’insectes qui obscurcit le ciel. »

    …

    Cela valant aussi peut-être pour l’amitié.

    …

    Cf à ce sujet mon article du 30 juillet à propos du superbe « Amitier » de Gilles Tiberghien :

    « L’acte d’amitier : pour une anthropologie fondamentale du sujet actant« …

    …

    J’en resterai là

    de ce récit de Claudio Magris

    donnant la parole

    _ par un monologue formidablement « inspiré » de 47 pages _

    à l’ »explication » _ « Vous comprendrez donc… » _ au « Président » des couloirs souterrains

    d’une femme

    qui, « par delà la mort« ,

    ayant reçu « la permission exceptionnelle de rejoindre l’homme qu’elle aime »

    _ parmi le monde des toujours vivants _

    fait comprendre comment

    « elle a _ finalement _ décidé _ elle _ de ne pas l’utiliser« 

    …

    par amour.

    …

    Cela s’appelle « sublime » ;

    et l’on devine que ce « sublime » est assez peu fréquent

    en 2009,

    comme en 2008, ou en 2006 : années de parution de ce « monologue » en italien ; puis en traduction française.

    …

    Sur le « sublime »,

    consulter Baldine Saint-Girons :

    « Le Sublime, de l’antiquité à nos jours« , aux Editions Desjonquères…

    …
    Une ultime remarque, si l’on m’y autorise :

    …

    l’ouvrage est dédié « A Francesco et Paolo« , les deux fils du couple

    dont la maison de vacances d’été se situe sur l’île de Cres…

    …

    Titus Curiosus, ce 1er janvier 2009

  • L’acte d’ »amitier » : pour une anthropologie fondamentale (du sujet actant)

    Sur l’ »amitier« , et « Amitier » de Gilles A. Tiberghien, aux Éditions du Félin, en mai 2008

    Ayant eu à passer deux fois 6 heures et demi dans le train (entre Bordeaux et Marseille),
    je m’étais muni d’un choix de quatre livres
    pour passer le voyage en bonne compagnie :
    « L’Instant et son ombre » de Jean-Christophe Bailly _ un auteur passionnant (cf son proprement merveilleux « Le Propre du langage _ voyage au pays des noms communs« ) et sur la photographie _, paru en mars 2008, aux Éditions du Seuil ;
    « Éloge de la marche » de David Le Breton _ dont m’a parlé Bernard Plossu (et par ironie envers le transport par train) _, paru aux Editions Metailié en mai 2000 (et réédité en mars 2006) ;
    « Modeste in memoriam _ souvenirs lointains » d’Evelien van Leeuwen _ signalé parmi les livres importants de l’année sur une page de « conseils de lecture » à l’occasion des vacances d’été par le supplément littéraire du Monde _, paru aux Éditions du Rocher en novembre 2007 ;
    et « Amitier » de Gilles A. Tiberghien, paru aux Éditions Desclée de Brouwer en mars 2002 (et réédité en format de poche aux Éditions du Félin, en mai 2008) ;
    au gré de mon humeur.

    C’est sur « Amitier«  que mon humeur s’est portée au départ du train
    de la gare Saint-Jean (de Bordeaux) vers la gare Saint-Charles (de Marseille).
    Un très beau livre, sur le fondamental.

    Car j’allais en Provence à la rencontre d’une amitié jusqu’alors « par correspondance »,
    pour établir encore un peu mieux l’assise _ sensitive _ d’une prochaine conférence aixoise…
    Et avec un crochet, aussi, par La Ciotat.

    mer-train172.jpg
    …
    Voici comment l’éditeur présentait cet « Amitier » en 2002 :
    « Le titre de cet essai s’est imposé à l’auteur lorsqu’il a cherché un verbe qui soit à l’amitié ce que le verbe aimer est à l’amour. Ce livre porte en effet non sur un état, mais sur une relation dont il analyse diverses modalités pour en donner, au bout du compte, une image dynamique, un portrait mobile, mais capable de restituer sur le plan du discours et de la pensée quelque chose de ce qu’est l’amitié vécue. Tentant de cerner la place de l’amitié dans notre monde, le présent essai tourne autour de quatre grands infinitifs, qui inscrivent dans le temps et l’espace la relation amicale : engager, éprouver, échanger et perdre.
    Donc pas un traité de l’amitié, pas une philosophie de l’amitié qui dirait ce qu’elle est ou ce qu’elle doit être, mais un essai philosophique qui cherche à rendre compte de sa réalité contrastée, tant au travers des expériences que chacun peut en faire que de ses différentes tentatives de théorisations philosophiques.
    Car l’amitié change de valeur d’Aristote à Rousseau : de positive et rationnelle qu’elle est pour le premier, elle devient chez le second, sous la forme de la compassion ou de la sympathie, une valeur beaucoup plus ambiguë, sujette à maints retournements. D’où la nécessité de penser ensemble des positions apparemment contraires.
     »
    C’est excellemment présenté.

    De même qu’existe(nt)
    ce que Baldine Saint-Girons nomme « l’acte esthétique«  ;

    ou ce que Marie-José Mondzain caractériste comme les « actes » _ ou « activité propre » (page 247, dès la première phrase du dernier chapitre) _ de l’auteur, de l’acteur, et du spectateur
    (actes liés à des désirs, et donnant lieu à un « œuvrer » ;
    « actes » de l’ordre de la confiance, et non de la crédulité _ c’est un sous-titre, à la page 249)

    _ en son « Homo spectator » (dont je cite ici les quatre ultimes phrases, page 270 :
    « Il revient largement à Jean-Luc Godard d’en
    _ il s’agit de l’amour (au cinéma) _
    avoir mis la visibilité et les mots au coeur de ses films
    pour ne jamais séparer
    le désir de voir et celui de montrer les corps,
    du désir de croiser le regard d’un autre
    à qui l’on doit d’espérer ou simplement de vivre
    .
    …
    Le site du spectateur de la grotte Chauvet
    _ sur lequel Marie-José Mondzain a ouvert cet « Homo spectator » _
    est celui de la parole que prend un regard amoureux.
    …
    Suite de faiblesse et d’immense courage.
    …
    L’amour est le site infiniment sensible où la fiction est affaire de confiance » :
    et sur ce mot s’achève « Homo spectator« ) _ ;

    de même l’amitié doit être (re-)pensée comme active,
    en partie du moins
    _ et loin, loin, de tout volontarisme (et « activisme ») _,
    ce que marque ici la mise à l’infinitif d’un « amitier« …

    Ma conférence (aixoise à venir) ayant, elle, pour titre : « Le NonArt du rencontrer » ;
    car nous nous trouvons ici au coeur de réalités oxymoriques véritablement fondamentales
    _ car proprement fondatrices :
    sans ces fondements-ci, tout bonnement s’ef-fondre bel et bien ! _,
    pour les « non-inhumains »
    _ mais pour combien de temps ? _
    que nous pouvons être parfois encore,
    en dépit de toutes les manipulations faisant _ réductiblement _ de nous de purs réflexes (pavloviens) « de consommation »
    (ou plutôt, en fait, et seulement, d’achat : minimalement _ et comptablement _ compulsifs) :
    relire ici
    et tout Bernard Stiegler (dont « Prendre soin« ),
    et tout Dany-Robert Dufour (dont « Le Divin marché« )…

    D’où l’enjeu d’une anthropologie fondamentale (du sujet actant),
    à constituer pour ce temps de crise (ou plutôt de « liquidation« ) des « sujets », qui est le nôtre,
    face à l’empire totalitaire soft et fun qui ne cesse d’étendre sa « toile » (= emprise) sur le « monde » :
    é-mondé,
    im-mondément…

    Mais les fêtards de la fête continue (permanente)
    _ merci Philippe Muray
    (cf http://www.philippe-muray.com/bibliographie-philippe-muray.php
    et, par exemple, « Festivus festivus« , aux Éditions Fayard, en mars 2005) _
    sont à dix mille lieues (sous les mers) de s’en rendre compte,
    objets médusés (joués _ métamorphosés en jouets : sexy toys _, par cette Circé) qu’ils sont…

    mer-train172.jpg

    …

    Pour préciser un peu plus avant ce vers quoi Gilles Tiberghien avance sa lanterne,
    j’indique les seuls titres des chapitres de cet « Amitier » :
    pour « Engager » : la promesse ; l’égalité ; la trahison ;
    pour « Éprouver » : l’admiration ; l’amour ; le secret ;
    pour « Échanger » : la communauté ; les rites ; l’entretien ;
    et pour « Perdre » : le conflit ; la rupture ; la mort.

    En re-venir (vrai-ment !) toujours aux fondamentaux ;
    dont les manipulations réflexes nous chassent, à coup de butoir d’addictions nous acculant à la passivité (routinière sur rails) hypnotique,
    sans avoir seulement le temps de faire ouf _ et moufter si peu que ce soit…

    Sans cesse et en souplesse les ré-activer, donc, ces fondamentaux,
    à l’inspiration osante et joyeuse _ musardante _ du « génie« …

    …

    Pour finir,
    une image qui m’a beaucoup « touché » :
    hier, aux obsèques d’une amie et collègue _ Martine _,
    ravie par un cancer foudroyant d’à peine six mois :

    bouquet-train-175.jpg

    …

    Trois amis _ Michel, Cyrille, Antoine _ d’un des fils _ Christophe (l’aîné est Mathieu) _, au crematorium,
    quand le rideau s’est refermé, et que l’assistance s’est retrouvée (hors la présence du corps) dans la pièce voisine,
    ont entouré (et soutenu) tactilement, le temps d’un même geste instantané, rapide, et immensément puissant,
    l’espace de trois secondes, leur copain : leur ami.
    Amitier est un acte effectif, et renouvelé : une confiance (et une fidélité : en actes) de tels instants-ci…

    « Ce qui est beau est difficile autant que rare« , conclut sur cette capacité d’éternité « dans le temps »
    Spinoza son « Ethique« . On y revient souvent. « Difficile« , parce que générosité et confiance n’ont guère officieusement cours quand « l’utile » (Montaigne, « Essais« , III, 1), ayant pignon sur rue et se gobergeant, asphyxie presque partout, à le stériliser et détruire, « l’honnête« …

    Il arrive qu’atteinte la confiance ait parfois du mal à se remettre.

    …
    Maintenant,
    il me faudrait entrer plus avant dans le travail (cet « Amitier« ) de Gilles Tiberghien.
    Son premier et principal mérite est de nous mettre,
    par-delà la permanence apparente du mot « amitié »,
    face à l’abyme du concept d’amitié
    saisi dans l’étrangeté de son histoire (proprement philosophique) :
    entre Aristote et Rousseau, si l’on veut résumer
    ;
    mais on pourrait ajouter
    et Cicéron et Sénèque (après Aristote) ;
    puis Nietzsche, de l’autre côté (pour une modernité un peu plus lucide que celle d’un Rousseau) ;
    avec en pivot,
    une fois encore, Montaigne :
    le fameux, et rétrospectif
    _ car la béance (de la disparition et la perte) de La Boétie ne sera, bien sûr, pas comblée _
    « parce que c’était lui ; parce que c’était moi« .
    …
    Même si en résulte ce monument-tombeau
    (qui nous est en quelque sorte expressément légué par Montaigne lui-même)
    que sont les « Essais » :
    Montaigne à l’écritoire ( en sa « librairie » : les livres devant lui
    et comme lui faisant face, afin de lui « parler »)
    désormais face à sa seule méditation,
    lecture,
    et le plus concrètement :
    écriture,
    faute du pouvoir de conférer _ en absolue confiance _ avec l’ami « au vif »,
    puisque la mort le lui a ôté ;
    comme elle a ôté _ d’un même coup _ La Boétie à lui-même …
    …
    Demeurant cependant leur amitié :
    en Montaigne seul désormais, de son vivant
    ;
    puis, un peu plus longtemps _ pour nous, lecteurs _, en son livre-tombeau (« tombeau » dressé à cette amitié,
    comme l’a magnifiquement mis en évidence Michel Butor),
    qui n’est,
    avec ses phrases ne cessant de se poursuivre, s’allonger, se prolonger, se répondre en un jeu quasi infini d’échos,
    que le récit de cette conversation « au vif » à jamais manquante …
    …
    Mais Montaigne ne se résigne pas :
    l’amitié, il la « porte » désormais
    _ tant que sont là, à portée de l’écritoire, « encre et papier » _
    pour les deux ; et elle le porte…
    …
    « L’ami est le bouchon qui empêche la conversation de ces deux-là _ que sont moi et soi-même _ de sombrer par les profondeurs« …
    « L’ami et sa hauteur« , dit superbement, et justement, Nietzsche, au chapitre « De l’ami« 
    de la première partie d’ »Ainsi parlait Zarathoustra« .
    …

    Sauf que l’ami ne s’invente pas, ne se crée pas, ne se rencontre pas, non plus, sous les sabots d’un cheval ;
    non plus que, disparu, ne se remplace…
    L’alchimie _ rare _ de la rencontre de l’amitié
    tient, par son improbabilité rationnelle,
    de la grâce, sans doute :
    disposons-nous d’un autre mot ?..

    …
    L’amitié est à la fois un fait et une exigence : incarnée en la personne de celui-ci _ l’ami : unique ;
    une exigence tangible _ et tenue : nous sommes bien là, toi et moi ;
    un vent puissant souffle, et nous (ré-) unit : nous nous entendons,
    en tous les sens du terme : nous ne sommes pas
    (ou ne sommes plus _ ou sommes moins ;
    voire sommes un peu moins)
    sourds l’un à l’autre ;
    l’ami n’est pas un fantasme, une élucubration, un miasme :
    ni fantôme, ni illusion ( de moi à soi).
    Il est bel et bien là, en sa réalité charnelle, et tangible,
    et tenue
    , en effet,
    même quand il n’est momentanément pas là (mais plus loin) ;
    voire plus là du tout : la mort n’interrompt pas vraiment le dialogue-conversation des amis…
    …
    La voix de l’ami mort continue _ avec son inégalable douceur _ de parler,
    et de sa propre initiative, aussi, qui plus est !
    Et cela, sans fantasmagorie…
    Gilles Tiberghien évoque ainsi (page 172) avec grandeur la figure de son ami P.
    …
    Page 173 : « Devenus soudain _ par la mort _ comme étrangers à moi-même
    (les affects : qu’il était _ l’ami P. _ seul à partager avec moi-même)
    donnent à ma vie l’épaisseur et la cohérence étrange d’un récit. »
    La formule est capitale, et nous aide,
    au passage aussi,
    à mieux comprendre tout le travail montanien des « Essais« .
    …
    « Tant qu’il était vivant, disponible,
    l’évidence de ce partage me procurait la connivence d’un sentiment de la vie,
    une impulsion à agir ensemble
    _ comme c’est juste ! _,
    mais pas nécessairement la conscience de ce que nous faisions

    _ encore un peu trop endormie en quelque sorte, cette conscience confiante, sans trop d’à-coups, en cette chance de la vie _,
    ni de ce que notre amitié représentait pour chacun de nous. »
    …
    A cet égard, la distance a-charnelle de l’amitié
    la distingue des tropismes plus tactiles (et sensuels _ ou sexués) de l’amour.
    …
    Je continue la lecture de la page 173 : « Maintenant que mon ami est mort,
    ce à quoi je tenais tant
    et qui était pour moi
    comme une façon d’éclairer le monde
    est devenu comme un vecteur fondamental de mon existence
     »
    _ comme si cette séparation insoluble de la mort de l’un
    laissait l’amitié _ inchangée, semble-t-il, elle _ portée par le seul survivant,
    à la situation (et condition _ davantage secouée) du vécu de l’amour pour les amants : jamais assez proches…
    Comme si…
    Comme si elle s’en rapprochait…
    …
    Pages 177-178, Gilles Tiberghien en vient aussi,
    à cette occasion encore (de la perte),
    à la comparaison de l’amitié avec l’amour,
    à propos des différentiels de distance,
    de présence et absence,
    entre amour et amitié :
    « Ce que j’ai perdu _ par la mort de l’ami _, je ne l’ai jamais possédé.
    C’était mon ami,
    mais il n’était pas mien.

    L’amitié seule demeure,
    qui survit à cette perte irréparable,
    car rien n’est perdu
    _ c’est-à-dire : rien n’étant perdu _,
    rien ne peut la remplacer. »
    …
    Vient alors, page 178, ce commentaire :
    « Telle est la douleur que provoque la mort de l’ami,
    une douleur confondante,
    commensurable à certains égards
    _ nous y venons _
    à la mort d’autres êtres que l’on aime,
    mais avec le corps desquels nous avons un rapport charnel,
    alors que les amis sont et seront toujours des fantômes

    _ a-charnels, donc _
    qui hantent notre vie
    et qui vivent dans nos rêves

    _ par quel mot, donc, le dire ? _
    d’un corps d’emprunt en ce qu’ils hantent notre propre corps. »
    …
    (…) « Un ami, même celui que nous prenons volontiers par le bras
    _ revoici le geste de Michel, de Cyrille, d’Antoine, à l’égard de Christophe _,
    est d’une certaine façon un « spectre ».
    …
    Et ici _ continue immédiatement Gilles Tiberghien _, il ne s’agit pas des morts, mais des vivants.
    (…) Il s’agit des amis en ce qu’ils sont la promesse de notre avenir
    et qu’ils viennent à notre rencontre.
     »
    …
    Et Gilles Tiberghien de citer alors le texte du « Zarathoustra » de Nietzsche (au chapitre « De l’amour du prochain« ) :
    « Plus haut que l’amour du prochain,
    se trouve l’amour du lointain
    et de l’avenir

    _ je dirai l’appel du dépassement de soi-même (Hegel, lui, dit : « aufhebung« ),
    la vocation du « Deviens ce que tu es ! » _ ;
    plus haut encore que l’amour des hommes
    _ au sens de la compassion pour ce qu’ils sont (« humains, trop humains !« ) _,
    est l’amour des choses
    _ ou des œuvres _
    et des spectres »
    _ c’est-à-dire le meilleur de soi …
    …
    Et ce commentaire final page 179 :
    « Un ami est quelqu’un « qui nous revient » _ avec fidélité _ non parce qu’il est un pur esprit
    mais parce qu’il a habité
    _ au passé seulement ? _ un corps,
    un ensemble de corps
    aussi nombreux que les mille possibles
    où nous avons projeté notre vie
    « 
    _ et par là l’amité est appel
    et vocation à vivre,
    à mieux vivre,
    à toujours aller vers la hauteur de l’accomplissement
    ,
    au lieu de la complaisance basse
    et, vite, à la bassesse…
    …
    Et cette phrase ultime : « C’est pourquoi ces spectres sont des revenants privilégiés
    qui hantent nos rêves avec la douceur d’une présence
    qu’ils avaient déjà de leur vivant.
     »
    Ou la douceur _ oui _ tendrement exigeante, dynamisante, de l’amitié.
    …
    Avec estime et admiration, en effet …
    Et émulation mutuelle : se mettre, soi comme lui, à la hauteur de cet appel à
    devenir mieux,
    éveiller,
    accomplir
    ses « mille possibles« …

    …
    L’incroyable, le miracle étant
    qu’existent bien,
    on ne peut plus effectivement _ faut-il dire _
    de telles amitiés.
    …
    De même qu’existent bien,
    aussi,
    de telles amours…

    Titus Curiosus, ce 27 juillet

    Photographies : Sans Titre, © Bernard Plossu