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  • « Patience et battons les cartes ! » sur l’excellent blog de Pierre Assouline

     Sur un excellent article : « Patience et battons les cartes ! » sur le riche et stimulant (pour la « curiosité ») blog « La République des livres » de Pierre Assouline, sur le site du quotidien Le Monde, ce 21 août 2008.

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    « 21 août 2008
    Patience et battons les cartes !
    …
    Unamuno, ça ne se refuse pas. Surtout si c’est un inédit, en français du moins, au sein d’un ensemble de textes ainsi assemblés, dans une traduction historique relue par l’auteur même, sous la couverture lie-de-vin d’une petite maison arlésienne qui aime le travail bien fait et publie de jolis livres à l’enseigne énigmatique des « Fondeurs de Briques ». De toute façon, avec un titre aussi alléchant que « Comment on fait un roman«  (« Como se hace una novela« , traduit de l’espagnol par Jean Cassou, 91 pages, 12 euros), on ne peut faire l’impasse : on se précipite. Notez bien l’usage de “faire” en lieu et place d’”écrire”. Le texte donnant son titre au recueil datant de 1927, il est précédé d’un portrait de Miguel de Unamuno écrit par son traducteur quelques mois avant. On y perçoit une belle complicité entre un créateur et son interprète, souterraine aussi bien que souveraine ; quelque chose d’à la fois chaleureux et respectueux. Au passage, Cassou s’offre même le luxe d’un “cogniscible” et d’un “conceptisme”  qui produisent un certain effet. Il en use au moment de donner sa définition du nihilisme espagnol à travers ce qu’Unamuno exprime lorsqu’il en touche le fond : à savoir que “ce monde relève à tel point du songe qu’il ne mérite même point d’être rêvé sous une forme systématique”.
    …
    C’est un portrait admiratif, mais comme celui qui le brosse juge que, tout ce qu’écrit le philosophe de Salamanque relève au fond du commentaire, celui-ci prend la mouche. Dans une note intitulée…”Commentaire”, il se récrie. « Commentaires« , mes romans et mes drames ? Commentaires, mes essais historiques et ma poésie ? Mais alors tout est commentaire ! à commencer par « L’Iliade« , commentaire d’un moment de la guerre de Troie et en poursuivant avec « La Divine comédie« , commentaire des luttes entre la Papauté et l’Empire. Puis il en vient au cœur du problème : comment on fait un roman. Un mot d’abord en souvenir de la proscription auquel le voua le régime dictatorial de Primo de Rivera, à l’île de Fuerteventura, son Guernesey à lui, puis à Paris et à Hendaye, un mot sur la notion d’”exil” qui se dit « destierro » en espagnol et que son traducteur entraîne même du côté du “déterrement” et du “décielement”. Après quoi il prend la bête par les cornes, non pour faire de la littérature une tauromachie à la Leiris (voir sa dénonciation de l’élevage des taureaux de combat dans « Écrits sur les taureaux » qui vient de paraître chez le même éditeur) mais pour expliquer que toute œuvre de fiction est autobiographique puisqu’avant de créer un personnage, on le fait sien. Madame Bovary, c’est Flaubert, mais M. Homais, Bouvard et Pécuchet tout autant. Est-ce ainsi qu’on fait un roman ? Un instant.
    …
        D’abord considérer que Valéry Larbaud avait tort de tenir la lecture pour un « vice impuni » : c’est un vice puni de mort continue, car il empêche l’écrivain d’écrire, il le love dans d’autres univers que le sien et le distrait de son travail, la page blanche est son châtiment. Ensuite observer l’étymologie du mot “problème” au cœur de l’invention romanesque : voyons, « proballein« , c’est à dire “jeter”, “mettre devant”, “présenter”, équivalent du latin « proiicere«  donc “projeter”, ce qui revient à dire que “problème”  équivaut à “projet”, sous-entendu projet d’action. Donc on résout en faisant. CQFD. Unamuno se regarde au miroir de Cassou, il examine les lieux communs qui lui collent à la peau : paradoxal ? certainement ; gueux d’helleniste ? cela lui permet de se rappeler qu’”hypocrite” signifie “acteur” ; ce qu’il cherche en écrivant ? comme les autres, fuir la mort qui se présente. Voilà pourquoi il est impératif de laisser un roman inachevé : “L’achevé, le parfait, c’est la mort, et la vie ne saurait mourir. Le lecteur, qui cherche des romans achevés, ne mérite pas d’être mon lecteur : il est lui-même déjà achevé avant que de m’avoir lu“. Est-on plus avancé quant à la fabrication du roman ? Pas vraiment. On l’aura compris, Miguel de Unamuno, l’auteur fondamental du « Sentiment tragique de la vie », l’inoubliable, fier et courageux recteur de Salamanque qui défia seul les fascistes qui assistaient médusés à son fracassant discours, avait moins l’intention de nous le révéler que de partager ses tourments métapolitiques et religieux et d’évoquer quelques menus détails de sa vie intérieure. Celui-ci par exemple : le bridge est la meilleure école de vie et de pensée, foi d’un ancien pilier du Grand Café d’Hendaye. “Patience et battons les cartes !” Voilà bien une sagesse de moraliste. C’est Montesinos qui le dit dans le « Quichotte« , c’est donc vrai. Savoir tendre la main au hasard, tout le problème est là. Qui a compris cela sait faire un roman. Ne lui reste plus alors qu’à l’écrire. »

    …

    Lire,
    de même, en suite, qu’écrire,
    demande, au-delà d’un minimum de temps disponible
    _ et à donner, gaspiller et perdre (à fonds perdus si l’on veut…) _ ;
    …
    lire demande
    un minimum de vertu
    : celle de « patience », en effet
    _ compagne des vertus
    déjà un peu abordées sur ce blog-ci
    de « vaillance », et de « courage » ;
    …
    mais sur le versant, ici (et « pentu »…) éminemment crucial
    (en une vie fondamentalement temporelle, bien sûr, elle aussi, et elle d’abord
    …
    _ que fait donc un être humain,
    et pas tout à fait encore « in-humain » (cf Bernard Stiegler : « Prendre soin« )
    de « son temps » ?
    pour si peu que ce temps
    offert par le simple fait de la vie, et du « vivre »
    _ de peu d’effort, et de peu de mérite, lui, du moins a priori ;
    après (= a posteriori), il s’agit de « durer », de « demeurer », de « survivre » … _ ;
    …
    pour si peu que ce temps-là
    soit,
    bien (ou même « très » !) effectivement,
    un peu « saisi »
    et un peu « mis à profit »
    ;
    …
    en un « agir » (par « actes »)
    qui ne soit pas seulement réflexe
    _ selon la logique du
    (précieux _ et vendable ; et vendu, en espèces bien sonnantes et trébuchantes, elles ; du moins d’un compte bancaire à un autre
    _ pas seulement symboliquement, donc :
    d’où la relative « réalité » d’un certain « pouvoir » d’action, en ce monde tant soit peu partagé (un minimum) -ci… _ ;
    …
    selon la logique _ impériale ! _ donc  du « temps de cerveau disponible«  de l’ »Homo Télé-spectator »
    consommateur

    (= « sommé de » « consommer » !)

    des « produits » « de marque » du marché (cf ici Dany-Robert Dufour : « Le Divin marché« )
    à laquelle (« logique », donc) ces temps-ci est en train de se « rétrécir » la persistante (persévérante, voire « résistante ») _ pour combien de temps encore » _ « espèce humaine »
    selon la belle appellation -« invocation » _ c’est surtout un « appel » !!! _ de Robert Antelme (« L’Espèce Humaine« )
    au retour « des camps« , en 1945…
    Tout se tiendrait-il donc ?…
    …
    sur le versant, ici (et « pentu »…) éminemment crucial, donc,
    du temps « à vivre »
    , donc…
    …
    Il y a ici quelque chose de l’ordre de l’alarme et de l’ »appel »,
    chez Unamuno, en 1936,
    chez Jean Cassou (même date) ;
    ainsi que chez leurs éditeurs d’aujourd’hui _ 2008 _ ;
    ainsi que dans l’article, en son remarquable blog, de Pierre Assouline :
    …
    au fait,
    il ne faudra pas manquer
    la « rencontre » avec Pierre Assouline le jeudi 18 septembre à 18 h dans les salons Albert Mollat :
    …

    Pierre Assouline,
    un remarquable « passeur » de littérature
    , pour s’orienter (un peu ; un peu mieux) dans le lire,
    parmi la foule (effrayante par les dimensions mêmes de sa prolifération) des livres _ jusqu’à constituer,
    ainsi que le « revendique » _ c’est un peu mieux que « rêver » _
    le beau titre de son blog : « La République des livres » : tout un programme !
    « Encore, un effort, Français,
    pour être (ou enfin « devenir » ?

    quand ? comment ? où ?) républicains« …
    …
    Même si on pourrait, aussi, le titiller un peu
    sur une (petite) propension à s’attarder un peu trop sur une dimension « mondaine » (et parisienne, voire germano-pratine)
    du livre (et des écrivains),
    au détriment de la qualité véritablement « littéraire » (ou artistique) des œuvres ;
    …
    à donner un peu trop dans ce que le si lucide Michel Deguy  _ un contemporain vraiment majeur, lui ! _
    qualifie très justement, acidement, de « culturel » _ c’est-à-dire social, sociologique, et même religieux :
    de fonction grégaire… Tout à rebours d’un Nietzsche…
    …

    Un exemple (de cette propension « mondaine » au détriment de l’Art » même !),

    ici même _ et si le lecteur veut bien m’y autoriser

    (en m’accordant le temps précieux de sa lecture) :

    sur la foi d’un des remarquables articles de Pierre Assouline : « Enquêtes sur nos parts d’ombre« 

    _ en me permettant de mettre en gras certaines de ses expressions ou phrases  :

    …

    « 04 juin 2008

    Enquêtes sur nos parts d’ombre

    …

    Qu’est-ce qui pousse un homme à un retour sur soi qui lui impose d’enquêter sans relâche sur la part d’ombre de ses proches ? Quelque chose d’indicible que l’écrivain s’obstine à creuser. Il est hanté par l’enquête,

    obsession que l’on retrouve au coeur de deux premiers textes particulièrement réussis, un roman et un récit.

    …

    Dans « Les Bains de Kiraly«  (133 pages, 17 euros, Sabine Wespieser), Jean Mattern nous mène sur les traces des siens de Bar-sur-Aube et du cimetière de Proverville aux confins de la Hongrie en passant par le Londres de Golders Green. La religion envahit le narrateur, quand bien même se réduirait-elle à sa plus sobre expression à l’instant où l’âme se dissocie du corps (« Dieu a donné, Dieu a repris« ). Il rend bien ces regards “comme si la vie était trop lourde à porter” avec des mots justes et fins. Mais au-delà de cette quête, il se livre à une belle méditation sur la langue. Lui qui avait achevé ses études avec une thèse sur Thomas Mann, il entre dans la vie active en obtenant d’une prestigieuse maison d’édition la commande d’une nouvelle traduction du « Docteur Faustus« . Et c’est en participant à Budapest à un congrès de traducteurs de “cet allemand si sophistiqué” de Mann, en confrontant les difficultés qu’ils ont à restituer “les couches superposées de sa rhétorique germanique et de ses phrases à embranchements multiples”, qu’il comprend où le mène son roman des origines.

    …

    Son impérieuse nécessité de mettre à nu les mensonges familiaux, l’achat d’une conversion comme on s’achète une conduite, même si c’est un peu vain : ”La découverte d’une histoire vieille de plus d’un siècle ne peut pas me tenir lieu d’identité aujourd’hui. Une épiphanie ne peut effacer l’homme que je suis devenu”. Cette absolue volonté de savoir qui étaient au juste ses grands-parents, d’où ils venaient, et pourquoi leur héritage n’était précédé d’aucun testament.
    …
    Mais aussi loin que ses pas le porteront, il sera toujours le frère de la morte. Il sait désormais qu’à tous les âges de sa vie, il restera à jamais l’enfant de dix ans privé de sa sœur, la nuque brisée dans un accident de la route, un soir d’octobre, sur le bas-côté d’une route champenoise. On n’échappe pas à ses fantômes, surtout lorsqu’ils sont encore là, tout près. On ne leur échappe pas, fut-ce aux bains de Kiraly, à défaut des bains de l’hôtel Gellert. La rencontre d’un aristocrate, assez décati et vaguement onaniste,“pas si insensé lorsqu’il compare les masturbateurs compulsifs aux traducteurs obsessionnels“, lui fait saisir la réalité dissimulée derrière le grand meccano des mots où il fait bon s’abriter lorsqu’on est traducteur et qu’on aime jouer aux échecs avec des dictionnaires. Le déclic lui viendra de biais, dans une traduction anglaise du « Jérémie » de Franz Werfel trouvée par hasard chez un bouquiniste. Il restera à jamais prisonnier d’une absence, quand bien même aurait-il vécu, ce qui s’appelle vivre, beaucoup plus longtemps sans elle qu’avec elle. Mais à quoi bon retrouver ces ombres du passé si l’on ne sait plus quoi en faire ?
    …
    Aussi réussi que le roman de Jean Mattern, le livre de Jean-Marie Borzeix « Jeudi saint » (183 pages, 16 euros, Stock) s’articule sur un même canevas. Sauf que le spectre de l’Occupation y rôde à toutes les pages. Dès les citations placées en épigraphe, il invite à ne pas se résigner à la défaite que constitue l’oubli, et à ne pas se laisser envahir par le présent à l’exclusion de la suite des années. Le village de l’Échameil en Haute-Corrèze est le théâtre intime de cette chronique des jours passés, elle aussi gouvernée par une enquête agitée de rumeurs et de murmures. Ca s’est passé en avril 1944 dans la journée du jeudi saint. C’était le temps des rafles et des otages. Le narrateur de ce récit, qui ne cherche pas à se draper dans les habits de cérémonie du roman, veut se faire l’attentif historien de cette journée particulière dans ce minuscule coin de France. Écartelé entre le crédit à accorder aux souvenirs des témoins et la totale confiance généralement donnée aux documents d’archives, il navigue entre les petites lâchetés et le courage ordinaires de personnes que sa quête élève au statut de personnages. Tout cela pour retracer le destin d’une poignée d’étrangers échoués là à seule fin de s’y cacher, des “parmi nous” comme on dirait des “malgré nous”. Jamais le plateau limousin n’avait été aussi cosmopolite. Un drame s’est joué là, à l’ombre des bals clandestins, forme de résistance qui connut une vogue considérable à la fin de l’Occupation. L’auteur, né par là à cette époque-là, a voulu comprendre comment s’étaient superposées la déportation des dizaines de Juifs planqués dans des communes du plateau de Millevaches et l’exécution de quatre paysans pris en otages. Soudain, des gens que ceux du cru avaient fini par connaître s’évanouissent dans la nature.
    …
    Il faudra le travail du temps et l’obstination d’un seul qui n’avait “rien à voir avec cette histoire” pour que l’on sache ce qui était véritablement advenu. Et pour cause : “Ce n’est pas un pogrom sauvage, c’est une série d’arrestations tranquilles, une sorte de banal contrôle administratif”. L’histoire s’achève sur le télescopage de deux dates : celle du 6 avril 1944 quelque part en France avec celle du 7 avril 1994 quelque part en Afrique : “Ce jour-là commence le dernier génocide du XXème au siècle au Rwanda. Un génocide préparé de longue date et monstrueusement artisanal”.
    …
    P.S. L’été approche, les critiques reçoivent les livres de la rentrée parfois mélangés à ceux, plus rares il est vrai, de la saison. Bref, je n’ai pas vu que le roman de Jean Mattern ne sortait que le 25 août. Dont acte. Retenez-le, c’est aussi bien. »
    …

    Voilà pour cet article, en lui-même, déjà, bien « intéressant », de Pierre Assouline.

    …

    Pour en venir, maintenant, si on le veut bien, à ma (petite) critique : de « mondanité » germano-pratine…

    …

    Je veux dire :

    à un exemple de propension à s’attarder sur une dimension « mondaine » (de l’édition)

    au détriment de la qualité véritablement « littéraire » (ou artistique)

    des œuvres, donc

    _ je reprends le fil de mon raisonnement ainsi que de ma phrase _,

    sur la foi d’un de ses remarquables articles : « Enquêtes sur nos parts d’ombre » (du 4 juin dernier),

    après avoir lu

    _ avec tant de plaisir

    que j’ai moi-même rédigé deux articles

    (ou « études critiques« , selon l’expression de Jean-Marie Borzeix) : « Ombres dans le paysages : pays, Histoire et filiation » et « Lacunes dans l’histoire » _ ;

    …

    après avoir lu « Jeudi saint« ,

    …

    j’ai lu dès sa sortie
    _ le livre est court : 133 pages _
    « Les Bains de Kiraly« , de Jean Mattern

    (« qui travaille dans l’édition« , signale la Quatrième de couverture),

    aux Éditions Sabine Wespieser, ce mois d’août 2008…

    …
    Eh bien, c’est une belle déception que ce livre bâclé (hélas ! à mon jugement ;

    et je le regrette beaucoup… ;

    car le « sujet » « abordé » _ la très dure pesanteur des « silences » de la « filiation » _,

    moi aussi _ comme Pierre Assouline… _

    me passionne !) :

    …

    tout au plus, et à peine, une « idée » _ étique, sans souffle ; ni chair ; ni « tripes » _ « de livre » ;

    mais dépourvu(e), ici, dans ce cas-ci, de ce qui fait le grouillement _ fantasque… _ de la vie,

    car « sans nécessité » à l’intérieur (de la vie palpitante : attendue par le lecteur !) des phrases

    _ est-ce donc si difficile à « trouver » (pour un auteur), que de telles phrases,

    vibrantes ?.. _ ;

    …

    rien que des « thèmes », des « pistes »,

    qui, en effet, tiennent visiblement à cœur à l’auteur, Jean Mattern

    (autour _ probablement _ de sa propre « histoire familiale », en Hongrie, à Budapest

    (d’où ces « Bains (de Kiraly« )-là ; à la place, en fait, de ceux, mieux connus _ « Bains » ! _, de l’Hôtel Gellert) ;

    …

    mais seulement « évoqués », ces dits « thèmes » et « pistes »,

    au travers de personnages eux-mêmes trop pauvrement schématiques,

    « pantins » artificiels, alors, sans chair, sans peau, sans tripes, sans sang ; sans vraie « voix »…

    _ à commencer par le fantômatique narrateur « Gabriel« , mais qui aurait « dû » s’appeler, d’après le prénom d’un cousin aimé ou admiré de sa mère, « Thomas » ;

    …

    et sa triste (double _ et combien peu crédible !) trahison

    et de son épouse, « Laura« , d’abord et surtout

    _ au moment où elle tombe enceinte de lui, et va offrir un enfant

    (un garçon, que « Gabriel« , par sa fuite, ne connaîtra jamais)

    à leur mariage _ ;
    et de son meilleur ami _ et « double » spéculaire _, « Léo« …

    …

    Le nom du superbe romancier (1900-1989) Sándor Márai est bien cité

    _ le narrateur achetant (page 111) en livre de poche un _ ou plutôt « deux » _ des romans de ce dernier

    au moment de s’envoler de l’aéroport de Londres pour celui de Budapest

    _ et « une centaine de pages plus loin« , de lecture du narrateur, celui-ci : « je m’endormis dans l’avion, et me réveillai seulement au moment de l’atterrissage« … : encore un de ses (décidément nombreux) actes manqués ? _ ;

    …

    mais ici trop peu demeure hélas des magnifiques et flamboyantes ambiguïtés des si beaux livres du « grand » Sándor Márai :
    à commencer par l’admirable « Les Braises« , et leurs histoires _ tellement terrifiantes, elles _ de trahison d’amour et d’amitié ;

    …

    je pense aussi, à ce propos, à l’œuvre _ bouleversante, elle aussi ! _, aujourd’hui _ que Márai n’est plus _ d’un autre très « grand » hongrois, Péter Nádas : « Le livre des mémoires, aux Éditions Plon, en septembre 1998…

    …

    Même s’il s’agit, déjà pour le narrateur (page 19 des « Bains de Kiraly« ) _ pour ne rien dire de l’auteur lui-même, Jean Mattern _ de « remplir les blancs d’une histoire »

    _ cf mon article « Lacunes dans l’histoire » _

    « que je ne voulais pas me raconter à moi-même«  (au passé, dans le récit de ce narrateur victime _ mais aussi complice des « dénis » _ de ses « complexes » familiaux _ serait-ce un pléonasme ? _, donc, page 19, au « démarrage-amorce » de l’intrigue…),

    et qui va torturer ce narrateur

    au point de « se l’infliger »,

    ce récit d’ »enquête » des racines tues

    (et en quelque sorte « volées », « dérobées »,

    qu’on avait voulu nier et « anéantir » : pour l’en protéger !) ;

    …

    au point de « se l’infliger », ce récit d’ »enquête » des racines tues, donc,

    _ et nous, via l’écriture de l’auteur, avec _

    en ces « Bains de Kiraly« -là…

    …

    Mais en demeurant _ un peu trop _ sur notre faim, hélas, tant font défaut ici le souffle et la vie (et les « braises » !) des détails

    d’au-delà d’une simple « idée » _ ou « schème », exsangue… _ « de livre »…

    …

    Deux clés de cette intrigue familiale-là

    sont deux (lourds) silences parentaux :

    l’un, sur la mort d’une sœur aînée, Marianne, victime d’un accident stupide sur une route champenoise

    (du côté de Proverville _ où celle-ci est enterrée : le détail est donné dès la seconde page du roman, page 12) : désormais, il est « entendu », en cette famille-là, qu’on ne parlera plus jamais d’elle !.. ;

    …

    et l’autre, à propos de la tombe d’un grand-père maternel, « Karel Roth« , au cimetière (à Pest) de « Kerepesi Temetö » (pages 66-67) :

    _ « La colère avait cédé la place à la lassitude lorsque je remarquai que nous nous trouvions dans la partie juive du cimetière. J’essayai de me repérer, sans écouter les commentaires incessants de notre jeune guide : nous nous étions dirigés vers l’est. Au milieu des tombes que je regardais presque malgré moi, honteux de mon voyeurisme _ mais je ne pouvais m’empêcher de trouver belles certaines stèles d’inspiration Art nouveau _, son nom se détacha, accrocha mon regard, me cloua sur place. Karel Roth. Le nom de mon grand-père. Une étoile de David, deux dates. « On avance », me lança le guide« 

    de ce « passage obligé

    du programme touristique

    _ qu’était le cimetière pestois de « Kerepesi » (avec « les tombes des grands héros magyars, Lajos Kossut, Ferenc Deák et Lujza Blaha« , et « la division 2, où sont enterrés les martyrs de l’insurrection de 1956« ) _

    pour notre petit groupe de traducteurs,

    avant le transfert en car au bord du lac Balaton » (page 66),

    où se tient le colloque autour de la traduction de l’œuvre de Thomas Mann, pour lequel le-dit « Gabriel » a accompli ce (premier) voyage-là en Hongrie… ;

    …

    « Ce n’était pas la tombe de mon grand-père que je venais de voir« 

    _ énonce alors le « Gabriel » narrateur de ces « Bains de Kiraly » _ ;
    Un homonyme sans doute. Mon grand-père était enterré en Autriche, dans un petit cimetière à Klagenfurt,
    muni des sacrements de l’église,
    comme ma mère avait pris soin de faire préciser
    sur le faire-part de décès
     » (de son père, « Karel Roth« , donc), est-il signalé par le narrateur à ce moment de son récit censément autobiographique (à la page 67).

    …

    Ensuite,

    et suite à une confidence du malheureux narrateur (à propos de sa « filiation » hongroise), le traducteur _ et onaniste, à l’occasion… _ de Thomas Mann en hongrois, « Janos Almassy« , passant « par Londres« , intervient dans l’intrigue (aux pages 98-99) :

    «  »Voilà ce que j’ai trouvé ». Trois actes de baptême, délivrés par le curé de Sopron

    _ non loin du château d’Esterháza où composa la plus grande partie de son œuvre Joseph Haydn, pour les princes Esterházy

    (cf mon article « Articles en souffrance, un inventaire à la Prévert« , à propos de ce si beau CD « Trios pour Nikolaus Esterházy » par Rincontro _ CD Alpha 128 _,
    en date du 15 avril 1896. Le premier au nom de mon grand-père, âgé de trois mois.
    Les deux autres mentionnaient des noms que je voyais pour la première fois : Alma Rosalia Roth, née Biro, et Michaël Baruch Roth. Mes arrière-grands-parents ?
    « 
    ;

    en effet, oui…

    …

    Suivi, encore de cette phrase (du narrateur « Gabriel » : sur le « devenir, ou pas, juif »…) :
    « Mais tout cela m’importe peu aujourd’hui. On ne devient pas juif par trois certificats de baptême _ chrétien ! Et on n’efface pas
    tant d’années de mensonges et de secrets
    _ de ses propres parents _ par vingt-cinq heures de jeûne » _ pour Yom Kippour, en une synagogue londonienne (de « Golders Green » : située dans la rue qui « porte ce nom étrange, The Exchange« , est-il indiqué à la toute dernière page, juste avant les mots _ trois courtes phrases _ de la fin, page 133,
    que je donne ainsi :
    « M’est-il permis d’échanger une autre vie contre la mienne ? Ouvrir une nouvelle porte,
    et trouver un autre chemin ?

    …
    Un pas devant l’autre« 
    : soit, pour « finir », presque le titre suédois (« pas à pas ») pour « Être sans destin » d’un autre « grand » _ et juif _ hongrois, l’immense Imre Kertész
    (cf mes deux articles : « Kertész /”Dachau” : la bourde du politique (et la non-lecture des “lecteurs”)«  et « pourquoi il ne parle pas des camps » : tout, décidément, se tient !!!) …

    …

    Bref, un « squelette » de roman, sans assez de « corps » :
    en dépit de quelques belles expressions, tout de même,
    telle ce beau « Je suis prisonnier de mon absence«  (à moi-même), afin de « désigner » le malaise de langueur, à ce point
    si extrême, ici,
    qu’il apparaît au lecteur vraiment « trop » invraisemblable ; voilà le « défaut » principiel du dispositif fictionnel ici ! pour ma lecture, du moins… ;
    …
    langueur à ce point, donc,
    paralysante, du personnage du narrateur « Gabriel« , à la page 123
    _ ce qui fait, au final, l’objet même de ce livre de Jean Mattern ;
    …
    bref, un « squelette » de roman, donc _ j’y arrive _, que ces « Bains de Kiraly » de Jean Mattern
    pour un magnifique sujet, et passionnant, tant pour Pierre Assouline que _ humblement _ pour moi-même :
    …
    le « sujet » de « comment sortir de la langueur de tonitruants silences »
    « sur-ajoutés », si j’ose dire,
    « à la douleur », déjà, étouffante (asphyxiante), elle,
    « des pertes »
    « et des absences » (physiques) pesantes
    « en résultant »…
    …
    Ou « comment réintégrer », en sa vie, « la voix »
    _ vraiment « parlante » : ce n’est pas un pléonasme (cf page 103 : l’oncle « Joszef _ mort (« trop jeune, comme ma sœur Marianne » (page 104) trop tôt pour le narrateur, « Gabriel » _ m’avait juste dit _ en accompagnement du cadeau de « sa vieille édition » « de « Jérémie » de Franz Werfel » _ : « Tu comprends que « suivre sa voie » peut aussi s’écrire avec un x« ) ;
    …
    et « si Joszef avait vécu plus longtemps, ma vie aurait-elle pris une tournure différente ?« , lit-on aussi, page 104 ; « Il est sans doute vain de se demander cela, mais aurait-il pu, ou voulu, me parler _ lui, l’oncle célibataire de Montpellier _ de la famille, de mon grand-père, catholique ou juif converti, de leur fuite vers l’Autriche et du cousin Janos mort trop jeune.«  Donc « Aucune confidence, donc, ni sur sa propre vie, ni sur celle de sa sœur. En lieu et place de tout ce que j’aurais aimé entendre de sa bouche, ce livre de Franz Werfel _ « Jérémie » _, quelques partitions, beaucoup de questions, et quelques regrets«  (pages 104 et 105 : un passage-clé de ce livre) ;
    …
    ou comment réintégrer, en sa vie, la voix
    « de chers disparus »
    _ « devenant »
    , pour lors, à la perte,
    « les chers fantômes restant _ oui ! avec obstination _ à nous hanter »…
    C’est que le lien (avec eux) doit _ et impérativement ! _ être « (r-)établi » !..
    …
    Car tel est, en effet, le beau « sujet » ! de ce roman-ci
    _ tellement intéressant comme « sujet »,
    et frustrant, donc
    _ proportionnellement au désir et à l’attente ainsi suscités _ dans sa « réalisation » (et chair _ d’écriture même) romanesque(s)… ;
    …
    Bref, un « squelette » de roman, sans assez de « corps » _ maintenant, j’y suis ! _,
    le métier d’éditeur
    (qui est celui de Jean Mattern, « éditeur » de littérature étrangère aux Éditions Gallimard…)
    n’est pas nécessairement « en prise » _ et a fortiori « en prise directe » _ avec l’acte _ plus « fou », lui (en son « battement »…) _ d’écrire même ;

    …

    acte si éclairant (pour notre temps) de la part de l’artiste, lui,
    dans le silence criant (de vérité, alors) de pareille écriture !..
    …
    Je re-trouve ici l’intuition-thèse lumineuse de Michel Deguy distinguant sans façons,
    abruptement,
    _ et comment et combien ! a-t-il raison, sur ce point-ci, aussi, comme sur tant d’autres ! cf son très beau, et si éclairant pour nos temps décidément un peu (trop) « brouillés » (à force d’être « lisses » et « plains »), « Le Sens de la visite » par exemple _ ;
    …
    Michel Deguy distinguant, donc,
    abruptement _ il le faut ! _
    la dite et vantée _ sur tous les tons _ « culture« et l’Art lui-même
    (en la solitude, ou « exception » _ « pauvre » ! et loin des « projecteurs » si peu subtils des medias _, plus « rocailleuse » des artistes ;
    …
    cf aussi, sur la singularité et « anomie » de l’artiste, Philippe Sollers : « Théorie des exceptions« )…
    …
    Voilà pour « trier » un peu _ selon l’étymologie de « krisis« , le crible _ ce que peut apporter la richesse  _ tellement stimulante _ du blog de Pierre Assouline…
    …

    Titus Curiosus, ce 25 août 2008

  • lacunes dans l’Histoire

    A propos de la chronique inaugurale de ce blog « En cherchant bien… » :
    « Ombres dans le paysage : pays, histoire (et filiation) »
    ,

    c’est l’expression (de Jean-Marie Borzeix lui-même) de « la demande des descendants »
    _ ce matin même lors d’un échange de mails _ qui m’a fait « cheminer » jusqu’à, peut-être in extremis, ce terme-clé, paradoxal, et « forant » profond _ jusqu’au « cauchemar » même _ et sans doute essentiel ici _ jusqu’à le décider à « publier » cette modeste « recherche » d’ »histoire locale » (du canton de Bugeat),
    de « lacune«  (ou, si l’on préfère, « blanc« ) de l’ »Histoire« .

    C’est donc ce titre d’ « Ombres dans le paysage : pays, histoire (et filiation)« ,

    que je voudrais, si l’on veut bien, expliciter un peu ici, en une sorte de « décantation » de ma lecture initiale de « Jeudi saint« 

    _ avant de me confronter à ce titre même de « Jeudi saint« , choisi Jean-Marie Borzeix pour son « récit ».

    Allons-y !

    Ce que Jean-Marie Borzeix a pu nommer « la demande des descendants« 
    intervient
    _ ou plutôt est intervenu(e) _,
    pour lui, en son « enquête » même, effective, « de terrain », veux-je dire, débutée à « l’automne 2001 » (page 36),
    comme une surprise, ou « découverte », relativement tardive, ainsi que rétrospective,

    mais puissante, ô combien, venant
    _ ou plutôt venue _
    en quelque sorte de (ou à ) l’extérieur de sa propre démarche,
    d’abord le surprendre, donc, lui ; puis, et surtout,
    la renforcer, elle (cette « enquête » même),
    et, plus encore, venir la justifier vraiment

    et profondément, et même considérablement.

    Même si lui-même,
    en tant qu’auteur-narrateur de sa propre démarche, en son récit,

    demeure on ne peut plus discret et pudique à propos de cette « découverte » qui lui est ainsi advenue _ et même « tombé dessus » _,
    en cette « rencontre » imprévue _ et bientôt on ne peut plus effective _ des « descendants » des « victimes » de ce « Jeudi saint« ,
    sous l’aspect de ce que, en amont de toute cette « histoire », il nomme rapidement, et seulement sous la forme d’un titre de chapitre, le huitième, à la page 137, « la Pâque juive« ,
    mais sans s’y appesantir,
    ni y philosopher.

    Quand, à l’origine, en effet, il ne s’agissait, pour l’ »enquêteur »
    _ sans être question, alors, de s’en faire « aussi » le narrateur-auteur _,
    que de « faire » un peu
    _ un peu plus, un peu mieux _
    « le point » sur ses propres rapports à son « pays« , à « son enfance »
    _ soit à sa « 
    filiation«  _,
    au « terreau »
    _ la géographie (de cette « Haute-Corrèze« ), mais aussi l’ »Histoire« , venue la travailler en quelque corps, au « terrain », au « terreau », cette « géographie »_ ;
    « faire le point » sur ses rapports au « paysage« , donc,
    qui en quelque sorte l’ »a nourri »,
    sans qu’il en ait d’abord, de même que tout un chacun
    (tout un chacun d’abord « infans » : ne parlant pas ; ni, donc, ne pensant pas assez bien, non plus : tout cela s’apprenant, et peu à peu, et « à son corps défendant ») ;
    sans qu’il en ait d’abord, donc, la plus claire conscience

    _ mais qui l’aurait ? nul n’a de science infuse ! il nous faut tous « apprendre », former « à l’épreuve du réel » notre propre « expérience »
    _ celle des autres nous demeurant si souvent « inaudible », incomprise _,
    former notre jugement _ cf Pic de La Mirandole, Montaigne, Spinoza, ou Kant ! _,
    une fois son « parcours d’homme » relativement _ en ce tournant de la soixantaine _ « accompli », et qui, encore, et heureusement (du moins je le suppose) « se poursuit » (!..) :
    au tournant
    _ méditatif, et comme un premier bilan, approximatif, bien sûr, sur sa propre petite « histoire personnelle » !.. _, au tournant, donc, de la soixantaine :

    ce fut là l’occasion, « l’herbe tendre« … _ ajouterait un La Fontaine…
    Qui dit exactement,

    cet homme merveilleux, en la fable « Les animaux malades de la peste » (« Fables« , Livre VII _ 1) :
    « La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense
    Quelque diable aussi me poussant
    « …

    _ ce « diable » qui « se tient », ou « se cache », dit-on, « dans les détails« …

    D’autant que dans un entretien a posteriori, Jean-Marie Borzeix confie qu’il est re-venu à Bugeat, cet « automne 2001 » là, s’occuper un peu de son père, souffrant : « Mon père était malade. J’allais le voir deux fois par mois. Ces séjours m’ont donné l’idée de me replonger dans ce qui s’était passé là-bas à la fin de la guerre. » Poursuivant : « Je suis allé interroger des gens, j’ai pris des notes. Cela ressemblait à un journal de travail. Mais il n’était pas question, au début, de le publier« , nous apprend _ ou confirme _ Thomas Wieder dans « Le Monde » du 27 juin…

    D’où la modestie profonde _ et initiale tout comme finale _ du propos,

    et le relatif mince empressement à rien publier de cela
    _ de fait, « Jeudi saint » n’a certes ni l’ampleur, ni l’urgence, du travail-somme (admirable) d’un Saul Friedländer
    _ en ses deux volets de « L’Allemagne nazie et les Juifs » : « Les années de persécution » et « Les Années d’extermination » _ aux Editions du Seuil en septembre 1997 et février 2008)
    (et à relier à son très beau texte autobiographique, « Quand vient le souvenir » _ aux Editions du Seuil, en 1978 : les dates disent aussi cette « ampleur » et cette « suite« , dans l’œuvre si « important » de Friedländer) ;
    ou de l’intense (jusqu’au baroque magnifique !) « apurement des comptes » familiaux, apurement assez sublime, oui, en son intensité et historique et géographique, des « Disparus » de Daniel Mendelsohn (aux Editions du Seuil, en août 2007) : une « grande » aventure aussi,
    à l’échelle d’une famille écartelée sur plusieurs continents, cette fois…

    Toutes affaires de « filiation » (sacrée), en quelque sorte et à divers degrés, en ces diverses occurrences (et « œuvres » grandes _ au féminin, cette fois). « Jeudi saint« , aussi.

    « Les descendants«  des « victimes » de ce « ramassage » du Jeudi saint de 1944 (à Bugeat)
    sont peu nombreux, au demeurant
    ,
    ceux, du moins (des « descendants« ), qui s’étaient en quelque sorte déjà « d’eux-mêmes » manifestés,
    qui par un voyage sur « la tombe juive » de L’Eglise-aux-Bois, et le dépôt de leur « plaque d’aluminium » (et inscription en hébreu) avec numéros de téléphone (!),
    qui par une initiative ou manifestation personnelle (ou officielle) dont Jean-Marie Borzeix a pu prendre connaissance auprès de la mairie de Bugeat : « une longue lettre _ pour commencer, dans la chronologie des « surprises » et « découvertes », _ à l’en-tête de Yad Vashem » (page 5o, puis page 62) ; puis, « début février » 2002, « une lettre du ministère des Anciens Combattants » (page 80) ; puis, encore (page 81), « quelques mois plus tard« , le « petit-fils » d’ »une autre disparue« , lequel, qui « a longtemps enseigné dans une université américaine », « retraité depuis peu (…) vient de profiter d’un congrès en Europe pour effectuer en compagnie de sa femme un pèlerinage en Corrèze. A tout hasard, il a laissé à la boulangerie, son adresse, son téléphone, son courriel. A l’attention de toute personne qui se souviendrait de sa grand-mère« . Avec ce commentaire de l’auteur : « Une façon de dire que le passé a encore un avenir. Une nouvelle bouteille à la mer » (toujours page 81). Une métaphore capitale, que nous allons retrouver…

    bernard_03.jpg

    Y a-t-il des « descendants » (ou survivants) d’autres familles de « victimes » : quid de Jacob Rozent, et des siens ? quid de Joseph Kleinberg, et des siens ? quid des parents d’Anna et Jeanne Izbicka ? et de ceux de Brana et Serge Tencer ? et de ceux de Karola Hoch ?…

    L’inquiétude d’une « demande des descendants » n’était donc certes pas « première », originelle, en la démarche d’ »enquête » initiale _ pardon de la redondance _ de Jean-Marie Borzeix, re-venant d’abord rendre visite à son père.

    Et plus éloignée encore, de lui,
    la moindre « commande » ou « mission » que ce soit :
    ni, bien sûr, « officielle », « reçue », en quelque sorte,
    ni, non plus, « toute personnelle » : même si, rétrospectivement, c’est d’un peu de quelque chose de cet ordre-là
    qu’aujourd’hui Jean-Marie Borzeix, non pas « se sent investi » _ oh non, certes ! _, mais qu’il assume, en toute modestie,
    puisque l’ »initiative » n’eut au départ rien d’ »héroïque » _ en dépit du titre de l’article de Thomas Wieder dans « Le Monde » : « Le Héros inconnu » ! _, ni même de « vertueux » de sa part : rien qu’une petite « inquiétude de vérité » _ dirais-je _ (quant à l’ »Histoire » du « pays » natal, Bugeat), qui agaçait, sans doute, comme un caillou logé dans la chaussure…
    Ce qui n’est pas tout à fait rien, non plus, en ces temps de cynisme de plus en plus « décomplexé », de carriérisme débridé, avec tant de hauts exemples de bassesse _ je veux dire eu égard au « souci de la vérité »…

    Rien qu’un vague soupçon, au départ, donc, titillant une curiosité de « natif », si je puis dire,
    que le « récit » « officiel », quasi unanimement partagé au « pays«  (à Bugeat, et dans le département _ à dimension presque « familiale », en effet _ de la Corrèze),
    était un peu « trop beau » (« héroïsé ») pour être « tout à fait vrai »,
    et comportait envers et « contre tout » _ « lacunairement« , en quelque sorte _ « ses ombres » :
    au figuré (de l’oubli _ et l’Histoire) comme au propre (de l’assassinat : de personnes vivantes) : l’ »enquêteur » qu’a commencé à se faire Jean-Marie Borzeix, va assez vite s’en apercevoir ; et s’y coltiner passionnément (et nous avec !!!).

    De ces « ombres » à ces « lacunes« , et à ces « cauchemars« , même _ certaines nuits, fréquentes (pour qui « attend un appel depuis toujours« , est-il glissé page 70, « un appel qui remonte le temps«  : nous avons affaire à un immense texte, mine de rien, en sa sobre modestie ! _, il n’y avait peut-être qu’un pas. Encore fallait-il l’accomplir…

    Des pistes, « rencontrées » sans préméditation _ avec une bonne dose de hasard (= à l’improviste) _, se sont ainsi, d’elles mêmes en quelque sorte, proposées, ouvertes, alors à « suivre »

    _ encore fallait-il être en posture de pouvoir « les constater », ces éléments de « pistes », avant, s’y avançant, d’ »avérer » quoi que ce soit, en « suite » de cela _,

    avec tant soit peu de curiosité, de vaillance, de courage (pour, de là, aller re-chercher et obtenir réponses à ses propres « interrogations », au fur et à mesure, en quelque sorte, qu’elles surgissaient de ces « rencontres » du réel, sans soi-même, l’enquêteur-sans-implication-personnelle, se lasser), du côté du chercheur (et de sa « curiosité », basique et générique en l’affaire) ;
    ainsi qu’un peu, ou pas mal, de chance, aussi, sur ce qui allait « s’offrir », ou pas _ conjoncturellement _, du côté de ce « réel » lui-même, surtout,

    en matière de « documents » (journaux, archives diverses) _ quand on ne les retrouve pas caviardés, tronqués, mutilés _ ;

    en matière de « monuments » (telle qu’une « tombe juive » (!), érigée « peu de temps après la fin de la guerre » _ et une inscription, beaucoup plus récente (« 1999« ), en hébreu, avec « deux numéros de téléphone » _, au « vieux cimetière accolé à l’église » de « L’Eglise-aux-Bois« , bien à l’écart de la route nationale de Lacelle en direction de Limoges _ à la page 66) _ qui se dégradent, se délitent, s’effacent presque, tout seuls, oubliés _ ;

    ainsi qu’en matière de « témoignages » _ mais en ayant, ici, un petit peu plus de difficulté à lutter contre le temps,
    car « ceux que j’interroge ont en général plus de quatre-vingts ans » (page 39),
    et « chaque jour des pans de mémoire s’effritent et s’effondrent : j’ai engagé une course de vitesse avec l’une des pires maladies de notre temps, la rongeuse de mémoire qui se répand comme une épidémie » : « la maladie d’Alzheimer« … (page 40).

    L’ »enquêteur » est ainsi souvent près de « décrocher » : « les détails » de l’Histoire « importent-ils encore ?« , se demande-t-il, page 85. « Je me dis que tout cela n’intéresse décidément plus personne en dehors de moi« _ en tout cas « au pays ».
    Ajoutant cependan
    t _ sobrement _ tout aussitôt : « Mais je pense aux enfants de Chaïm, à leurs nuits éveillées«  :
    car a déjà commencé l’ »identification » _ non encore « assez » achevée aujourd’hui même _ 11 juin 2008 _, en ses ramifications ! _ d’une de ces « ombres«  du 6 avril 1944 : la première dont le nom « est apparu » (à l’ »enquêteur » qu’est alors devenu Jean-Marie Borzeix), à l’automne 2001 (page 52).

    Cette « réflexion » fugace de la page 85 _ sur « les nuits éveillées » des « enfants de Chaïm » _ « forme » sans doute le point nodal décisif

    qui a conduit,

    et à ce « tour » capital que prit alors ici l’ »enquête« ,

    et à cette expression de Jean-Marie Borzeix en son mail, qui _ très, très secondairement bien sûr ! en ricochet, en cascade _ m’a marqué, à mon tour, de « la demande des descendants« , telle une reprise de ces « nuits éveillées » (de la page 85) auxquelles « pense » désormais Jean-Marie Borzeix quand il « pense » _ et il y pense _ à ces « descendants« -là ; à leur « demande« , donc…

    Nous touchons ici à quelque chose qui a rapport à Antigone et ce qui la « requiert », impérieusement, quant au corps gisant sans sépulture de son frère Polynice à l’extérieur des fossés de la cité.

    Quant aux « lacunes » (ou « blancs« )

    que je « hisse » jusqu’à la hauteur du titre de mon premier article

    _ précédant celui-ci (« lacunes dans l’Histoire« ), avec, en double analogie, (« ombres/ lacunes » ; et « paysage/Histoire« ) _,

    ces « ombres » errantes dans le « paysage » de landes sévères du Plateau de Millevaches,

    elles devaient « revendiquer » plus ou moins bruyamment, sans doute, et d’abord assez sourdement, en « quelques têtes » _ « s’y intér-essant »),
    depuis quelque « coin » perdu (de cette « Haute-Corrèze« , ou d’ailleurs ?!), reléguée(s), ces « lacunes » (ou « blancs« ) que sont ces « ombres« , en quelque « fond » éloigné, déserté, abandonné(e)s de la plupart, et donc en effet passablement « oublié(e)s », en effet, de presque tous (les autres)
    _ peut-être en ces tourbières (si belles, en leur « étrangeté » : pour nous qui venons d’une ville, par exemple Bordeaux) à nous y promener l’été : « l’été seulement… » _ « et même rien que juillet », me corrigerait Pierre Bergounioux) ;
    ces tourbières où l’ »ombre » (qui mesurait un mètre soixante six) a commencé par effectivement travailler « pendant l’hiver 1942-1943 » (page 107), quand, « avec sa femme, ses deux petites filles et son frère Jacob, Jem

    _ on saura (presque) le pourquoi de ce nouveau nom (de cette très prochaine « ombre » _ faut-il dire « définitive » ? et « errante » : je pense ici aux belles et énigmatiques « Ombres errantes » de François Couperin… qu’on y prête son écoute…) en suivant le détail des péripéties du récit _

    Jem _ donc _ habita d’abord dans le bourg de Pérols, où le train les avait déposés, et où des logements avaient été réquisitionnés à la va-vite. (…) Jem n’avait guère eu le choix : pour nourrir sa famille, il s’est mis à manier la bêche dans les tourbières. (…) On peut cependant penser que, de constitution plutôt frêle, il n’excella pas dans une activité exigeant une solide musculature et l’habitude du travail de plein air » (page 108). Aussi, « sept mois plus tard, en août 1943, (…) il est placé par le commandant du groupe chez le coiffeur du chef-lieu de canton » _ Bugeat.

    Fin de l’épisode des tourbières : « le voilà mis à disposition, en tant que « commis coiffeur », au centre du bourg _ à Bugeat _, un habitant presque comme tous les autres » : la nuance _ et sa « délicatesse » _ est à relever (page 108). Ces tourbières accompagnent les méandres complexes (de peu de pente alors) , parmi les ajoncs, de la naissance ruisselante de la Vézère, du côté de Saint-Merd-les-Oussines, et du presque hameau de Millevaches, celui-là même qui donne son nom à « son » très vaste plateau, lui, en extension sur les trois départements du Limousin _ et que j’ai découvert, pour ce qui me concerne, à Pâques et l’été, en compagnie (et dans la voiture, aussi…) de mes amis Isabelle et Jean-Paul Combet (à partir de leur maison de famille), en ce coin superbe et sévère, sinon rude, de « Haute-Corrèze« , où il fait comme qui dirait assez frisquet l’hiver (qui dure).

    Insu, ou oublié, de presque tous, donc, et d’abord de moi-même _ avant de me relire pour la cinquante-et-unième fois _,
    le terme de « lacune« ,
    puisque c’est sur et autour de ce terme que je creuse cette « méditation » ici,
    est donc venu me « parler », à mon tour,
    solliciter quelque chose de mon attention, comme d’une inquiétude,

    revendiquer un peu des « droits » de cette « lacune » (ou « blanc de l’Histoire« , donc) à être « comblé(e) » : comme il l’a fait auprès de Jean-Marie Borzeix, en le « lançant » dans cette enquête à Bugeat, que narre ensuite « Jeudi saint » ;
    « lacune » : mot désignant « en négatif » quelque chose de « non (ou peu) identifié » et de « négligé », « oublié », mais dont on conçoit et ressent néanmoins, « quelque part », le « manque » ; le « défaut » ;

    et « quelque chose » d’ainsi « mis au ban » de la communauté de paroles (et des pensées, ensemble) de ceux se « pensant », les uns les autres, eux, « entre nous » ;

    et lesquels ne souffrent pas (ou pas trop), eux, de ce « manque »,

    dont ils ont en quelque sorte « effacé » la trace, égalisant le sol et tout le « paysage » ;

    « manque » qu’ils ont « blanchi« , devenu « macula« , « tache aveugle » du regard lisse de leur mémoire _, si jamais ils l’ont seulement « éprouvé » et s’en sont même « rendus compte » ;
    des gens « bien du pays », de « chez eux », eux, a contrario, sans conteste ; en connaissant les moindres coins et recoins.

    Je lis pages 77 et 78 : »Dans les mémoires, la plupart de ces ombres ne sont plus identifiables depuis longtemps. Comme les réfugiés juifs n’étaient pas des « gens d’ici », rares étaient les gens des bourgs et des villages à connaître leurs patronymes, encore plus rares ceux qui s’en souviennent. Ils étaient de passage, ils étaient nés dans des pays lointains, ils avaient des patronymes évolutifs _ qui plus est ! _, ils portaient _ de toutes façons _ des noms à coucher dehors : Pawlowsky, Klocek, Marcinkowski, Abastado, Izbicki, Feldstein, Zampieri… »

    La « revendication »

    _ émanant, en quelque sorte, de ce « lacunaire »,

    de ce « blanc » qui, disparu, « fait défaut » et se trouve ir-repérable, effacé qu’il est, en étant devenu ainsi invisible ;

    de ce « lacunaire » lui-même _ ;

    en revanche, quant à elle,

    la « revendication », veux-je dire,
    émet sans cesse et perpétuellement _ nuits comprises, donc _, comme sans se lasser, ni s’apaiser,

    en direction de quelque(s) attention(s) possible(s) _ il reste difficile de préciser si la « demande » n’est que singulière, ou générale, ou universelle :

    c’est là « sa partie » (à jouer, pour elle ! « sa partie à elle » !) ;
    « attention » de l’ordre du souvenir personnel, bien sûr, et/ou de la « filiation » (= la « descendance« ), d’abord, en une absolue vigilance ;
    ou de celui, non personnel, lui, de quelque inquiétude un peu plus générale (et moins « commune ») ; voire universelle, donc,
    _ et c’est le cas de l’inquiétude « de vérité » (quant à l’ »Histoire » de son « pays » natal) de Jean-Marie Borzeix, en ce « ressourcement » (« filial », l’article du « Monde » étant venu le confirmer s’il en était besoin !) de sa soixantaine, sur ce (et quant à ce) qu’il advint dans le cadre (et le terreau) même(s) de son enfance : corrézienne, en son « pays » de « Haute-Corrèze« , à Bugeat, pendant cette guerre ; et quand les vagues de la grande « Histoire » générale atteignirent, cette fois _ à ce qui apparaitrait bientôt comme un infléchissement lourd du conflit _, jusqu’aux sources assez infréquentées _ sauf les frustes tourbières _ de la Vézère) ;
    la « revendication » émanant de ce « blanc lacunaire », donc,
    émet sans cesse et perpétuellement _ nuits comprises _ quelque chose qui a sans doute à voir avec comme une plainte sourde et allant jusqu’au cri _ si je puis me permettre de le formuler ainsi.

    Peut-être le « cri sans voix » qu’évoque Henri Raczymov (en son livre éponyme, « Un cri sans voix« , paru chez Gallimard, en 1985)…

    Comment ne pas penser ici alors
    à ces mots
    (mais sont-ce vraiment encore des « mots » ? et pas déjà, eux-mêmes, un « cri » ? ou même « un cri sans voix » ?)
    de Paul Celan _ reprenant, plus tragiquement, s’il se peut, les mots triestins de Rilke (à Duino) : « Qui, si je criais, entendrait donc mon cri…? » ;
    que Claude Mouchard a élus pour le titre de son (très beau et très nécessaire _ le contraire de « superflu », d’ »arbitraire », de « vain ») livre,
    le livre de Claude Mouchard s’intitulant précisément, quant à lui,
    « Qui,
    si je criais…?
    Oeuvres-témoignages dans les tourmentes du XXème siècle
     »
    (et qui est paru aux Editions Laurence Teper au mois d’avril 2007) ?

    De Rilke à Celan, « les cohortes des Anges » se faisant, en ces quelques années, peut-être définitivement, plus « lointaines »…

    Et il y a sans doute aussi là, en écho à l’ »enquête » et au livre-récit de Jean-Marie Borzeix,
    une histoire aussi, encore,
    et de ma lecture (de lecteur lambda) de « Jeudi saint« ,
    et de l’écriture, encore, de cet article (« Ombres dans le paysage : pays, histoire (et filiation)« , qui en témoigne)
    _ de même que dans toute lecture de tout lecteur, mais oui :
    le livre est lui aussi une « bouteille à la mer »
    _ ou « bouteille à la terre » : comme à Vittel, pour un Yitskhok Katzenelson (cf son « Chant du peuple juif assassiné« , publié par Zulma, en février 2007) ;
    _ et même « bouteille aux cendres » : comme à Auschwitz-Birkenau, pour un Zalmen Gradowski (cf « Des voix sous la cendre _ Manuscrits des Sonderkommandos d’Auschwitz-Birkenau« , publiés par le Mémorial de la Shoah et les éditions Calmann-Lévy, en janvier 2005 ; ou « Au coeur de l’enfer« , aux Editions Kimé, en octobre 2001),
    et littéralement : ces « bouteilles-à-la-terre » et ces « bouteilles-aux-cendres » ayant été re-trouvées et décachetées, et leur contenu ayant été lu, puis publié (= offert à lire et à méditer à d’autres…), assez longtemps après, chacune de ces « opérations » ; comme si Méduse continuait longtemps de « pétrifier » qui la rencontre, sans quelque Persée…

    La « lacune » (ou le « blanc« )
    « revendiquait » donc inlassablement « sa place », en la « n »ième re-lecture de ma propre « lecture »- écriture-ci, en cet article-ci, donc (« lacunes dans l’Histoire »), de « Jeudi saint » :
    tel un « re-venant »,
    un « fantôme » de retour, si tant est qu’il soit jamais parti (lui, du moins),
    mais « demandant » _ c’est là le mot, aussi, de Jean-Marie Borzeix _ instamment toujours, en permanence, lui le premier, à « re-venir » ! à cesser d’être ainsi « effacé »
    _ car on lui déniait,
    en ce temps-ci de l’imparfait qui « dure » sans s’achever,
    et pas au temps _  tellement plus simple _ du passé simple (et portant bien son nom, donc !) :
    le temps de l’événement ponctuel _ « advenu » une fois pour toutes, et basta ! _, lui ;
    car on lui déniait encore, et plus ou moins vilainement, toujours, toujours,
    cette « sienne » de « place », en la vie vécue (ôtée), comme en la mémoire (éteinte)

    _ à part celle d’un fils né après qu’il ait été « effacé » : « juste avant sa naissance« , est-il dit, à la page 70, à propos de celui _ le fils, portant le prénom de son père, qui « a toute la nuit pour recueillir des bribes d’information« , en son « attente anxieuse et fébrile« , de « depuis toujours » : les mots de Jean-Marie Borzeix sont magnifiques _ ;

    car on lui déniait, à ce vieux « lacunaire« , ce vieux « blanchi« …
    cette « place »

    qui, rejointe, mettrait fin à la « lacune« , en la « ré-intégrant » dans une histoire enfin un peu plus (et un peu mieux) « générale », sans exclusion-négation-écrasement enfin (exclusion pénible et injuste, vilainement « partiale ») de tels « détails« …

    A une « juste place » : à justement évaluer ; quand on sait que ce sont d’abord les vainqueurs qui « écrivent l’histoire »… Etre historien comporte cependant sa déontologie… Et ses sinon incessantes, du moins par « paliers » et « tournants », « ré-évaluations », contre les « propagandes » de tous bords qui cherchent (comme la nuit des temps) à faire « impression » (surtout sur ceux qui « ignorent » : c’est plus facile !) ; et à « corseter », « verrouiller », le souvenir (construit et disputé) de la postérité…

    Soit vérité versus rhétorique, nous rappelle le Socrate allergo-graphe des « Dialogues » (écrits) de Platon.

    « Autour de Chaïm, se dresse une foule de plus en plus nombreuse de victimes sans nom et sans visages. Presque personne ne les mentionne. Tous ces disparus, est-il encore possible, si longtemps après, de les désigner, de rappeler simplement qu’ils ont vécu et pourquoi ils sont morts, de les réintégrer dans la continuité de l’histoire ? » lit-on page 77.

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    On lui déniait « sa » place « parmi nous« , veux-je dire
    de ce « lacunaire« ,
    « sa place »,
    au lieu de cette « non-place », indistincte, confuse, embrouillée (voire artificiellement « floutée »), dévolue à de bien vagues étranges « étrangers »
    (pas même « individués », c’est basique _ ou la question du « nom propre », et de l’identité tant soit peu « familiarisée ») ;
    au lieu de cette « non-place », dirais-je, qu’on s’obstinait ainsi à vouloir lui attribuer (lui fourguer), en quelque sorte, de force,
    en lui assignant ce statut _ pré-formé _ de « lacunaire« , de « destiné » à « être blanchi« ,
    et en lui refusant _ cela va avec,
    comme l’ »ombre » va avec la lumière, face avec pile, et verso avec recto _
    le plus souvent un véritable re-gard, un véritable é-gard, une (même petite) vraie pensée qui soit portée et assumée par la personne, en soi.

    Même si il y avait des exceptions :
    « Annoncer une prochaine descente de gendarmes,
    ouvrir sa porte au bon moment
    pouvait sauver une famille.
     »
    Et cela, « beaucoup _ justes parmi les justes _ l’ont fait« .

    Cette expression de « parmi nous » se trouve,
    et mise entre guillements, qui plus est ! _ et en effet, je le « re-constate » _ par Jean-Marie Borzeix lui-même, à la page 44,
    _ tiens-donc ! mais la co-incidence (avec « avril 44« ) est pur hasard
    (sur ce concept _ crucial _ de « hasard » : rencontre contigente de deux, au moins, séries causales indépendantes, relire le toujours pertinent Augustin Cournot,
    ou cet autre philosophe majeur, et corrézien, encore, qu’est Marcel Conche, en son très remarquable  « L’Aléatoire« , aux Editions de Mégare, en 1989.

    Que l’expression « parmi nous » se trouve à la page 44, donc, de « Jeudi saint« ,
    je m’en avise seulement, forcément, après l’avoir tant soit peu « re-cherchée » et enfin « re-trouvée »,
    cette expression « significative »,
    du moins pour qui y prête son « attention » ;
    car, pour avoir eu le désir de la « re-chercher »,
    c’est bien que je l’avais déjà si peu que ce soit « re-tenue »,
    dans, au sein du, parmi le flou normal, basique (= nécessaire aux « focalisations » de l’attention au présent) du processus, et de mon at-tention, et de ma mémoire ap-proximative, plus ou moins sur le qui-vive et disponible, ou endormie, mise en sommeil. Une affaire de vigilance, et de « focalisation », donc.

    « Focalisation » sur un « foyer » de sens « visible » ; et « mémorable ». Comportant, et silhouette (découpant sa forme sur un fond), et sillage (se poursuivant…).

    Ou plutôt c’était elle, cette expression « parmi nous« , qui s’était « insignement signalée » d’elle-même
    _ et assez peu (même si un peu, bien sûr, quand même !) du fait de l’écriture même de Jean-Marie Borzeix, nonobstant ses guillemets, certes, élégamment discret, et sans lourdeur, jamais (lui), en son »style » _ ; « signalée », donc, à l’attention, un peu attentive intensive et curieuse, de ma lecture : conformément à ce statut paradoxal de la « lacune » (et du « blanc« )
    _ voilà décidément un concept digne d’un peu plus d’attention philosophique ! il faudrait en parler à l’ami Bernard Stiegler (cf son passionnant premier volume de « Prendre soin« , avec pour sous-titre « De la jeunesse et des générations » paru aux Editions Flammarion en février 2008).

    « Lacune« , donc _ j’y reviens encore, ou plutôt j’y suis toujours, et j’y arrive _,
    qui n’e-xiste, n’é-merge, et n’ap-paraît enfin,
    ne se forme en son « négatif », donc, qu’en sortant,

    s’ex-trayant, s’ex-tirpant

    _ mais pas tout seul, pas de lui-même ! en tout cas ; il faut lui donner un peu plus qu’un coup de pouce _,

    du « mauvais flou »
    (ou brouillard : tout brouillé et brouillant),
    indistinct, chaotique
    _ et dissolvant, en son effet acide : destructeur, par là _,
    de celui qui ne regarde, et ne voit rien que ce qui l’ »intéresse » de très (= trop) près ;
    dans la logique,
    « Chaminadour » peut-être,
    très « intéressée », c’est le cas de le dire (= « étroite » et « petite »),
    de l’intérêt calculateur mesquin _ et assez vite, sur cette « pente » (boutiquière), méchant…
    Soit le « mauvais flou » de la « non-focalisation » du « regardeur » « regardant »
    au pire sens du terme (= sans générosité),
    qui ne « voit » pas grand chose, alors ; rien que sa grisaille, sa propre tache aveugle (macula) projetée, par son incuriosité, sur presque tout le réel, qu’elle gomme et efface : bien joué !

    A l’inverse de cet autre « flou » : « flou dynamique » et même « dynamisant », montueux, en relief
    _ « à la Plossu » je le baptise
    (« photographiquement ») _, lui,
    qui marque,
    ainsi qu’une poussière d’étoiles ac-compagne le passage (et le sillage) de la comète,

    le cortège (comme « de cour ») scintillant et « plein de grain »

    (au singulier, comme au pluriel

    _ telle la pulpe grenée et s’égrenant, pour un envol fécond, plus loin qu’elle, de la grenade, ce beau fruit)

    de l’ »étoile-filante » ;
    qui marque, donc, lui, ce beau et bon flou,
    mais « aimablement », et avec délicatesse

    _ et à l’encontre de toute stigmatisation,
    car il est aussi des « étoiles » « stigmatisantes »,

    nous dirait un Patrick Modiano, par exemple en sa « Place de l’étoile » (son premier livre, paru chez Gallimard en mars 1968) ;
    à l’inverse _ je reprends l’élan de ma phrase _ du « beau et bon flou » (« à la Plossu », donc) qui marque, j’y arrive,
    et durablement, mais « aimablement », et avec délicatesse, de son « aura », de son « charnel » encore charnu,
    le sillage de vraies personnes (« présentes aux autres »), dans le mouvement de leur corps (plein) présent et comme dansant :
    bien vivant est alors un tel « sillage » !..

    « Lacune« , donc,
    _ je vais finir par y aboutir !

    serait-elle, cette « lacune« , serait-il, ce « blanc » (de l’ »ombre« ), le centre ? _,
    qui ne se forme _ mais « décalé » par rapport à la macula _ au re-gard
    et à la pensée per-cevante
    _ il y faut si peu que ce soit de per-spicacité » ! _
    de quelqu’un,
    que pour celui (sujet, et non objet) qui cherche, re-cherche, at-tend,
    et lance donc vers l’altérité réelle de l’autre, et tend, sou-tend, son at-tention,
    en tension et déjà, aussi, en geste
    _ au-delà de la promesse
    (mais non sans la re-tenue discrète et pudique de quelque é-gard) _,
    de la main ouverte (sans arme de poing) qui se tend, offerte,
    et à une re-connaissance
    (principiellement mutuelle, en confiance,
    mais sans aveuglement, non plus) _
    et à l’écart de tout ce (et tous ceux) qui nie(nt). Ouf !

    Tout ce déploiement de « commentaire »
    pour ce titre in extremis avec ce malheureux petit mot de « lacune » (il est vrai au pluriel : « les lacunes » _ ou les « blancs« ) à partir de l’expression-source, en son amont, de « demande des descendants » _ ainsi que celle, au sein de la lecture, des « rêves éveillés » des « enfants de Chaïm » (page 85) de « Jeudi saint« .

    Je remarquerai, pour terminer, que Jean-Marie Borzeix ne prononce pas, lui, le mot de « cauchemar »: il se contente de l’antiphrase des « rêves éveillés« ,

    que ceux ci soient nocturnes, ou diurnes, d’ailleurs. Ou le style.

    C’est probablement un défaut qu’un tel degré d’inquiétude de douter de n’être jamais tout à fait assez _ quelle formule ! _ explicite
    pour qui daigne m’écouter : qu’on m’en absolve !
    « Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre ! » dit François Villon,

    en son « Epitaphe » (dite aussi « ballade des pendus »

    _ par exemple, pages 81-82 de « Ô ma mémoire _ la poésie, ma nécessité » de Stéphane Hessel, aux Editions du Seuil, paru en mai 2006 : un très beau choix de poèmes connus, tous, « par coeur » par cet inlassable humaniste, à l’âge alors de quatre-vingt-huit ans) ;
    « Epitaphe Villon » qui commence ainsi :
     » Frères humains, qui après nous vivez,
    N’ayez les coeurs contre nous endurcis,
    Car si pitié de nous pauvres avez,
    Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
     »
    Je n’ai pas quitté le sujet…

    Quant au choix, par Jean-Marie Borzeix, de ce titre de « Jeudi saint« ,

    il met l’accent, non sans une légère ironie _ « le curé (à l’église, ce « jeudi saint »-là dans l’après-midi) a du mal à se concentrer. Il n’est séparé des éclats de voix des soldats (de la Wermacht) que par deux verrières donnant sur la cour de l’école »

    (où ces soldats viennent de « prendre leurs quartiers » _ en ce début de vacances scolaires, de Pâques).

    « Allant et venant entre les autels et la sacristie, le curé devine que quelques uns de ces soldats, s’ils sont encore là, assisteront à la messe dimanche, qu’ils seront un certain nombre à vouloir recueillir l’hostie et sa bénédiction pascale. Parmi eux, peut-être, ceux qui ont appuyé sur la détente, les assassins des paysans de l’Échameil«  _ puisque le récit de l’ »enquête » n’en est que « là », en ce chapitre d’ouverture (page 27) _ ;

    le choix de ce titre de « Jeudi saint » met ainsi,

    mais par le détour de la discrétion tout à son honneur d’une courte antiphrase,

    l’accent

    _ à peine visible : ainsi parlerait-on d’hémiole dans l’art d’interprétation tout en délicatesse du baroque musical _

    sur le caractère de « sacrilège«  des (divers) crimes commis par les SS lors de cette sinistre « semaine sanglante » de Pâques 1944 en Corrèze, en réservant le titre de « La Pâque juive » au chapitre-clé (ultérieur : le huitième de dix !) du récit de son « enquête« ,

    sans attirer le lecteur (potentiel, de même que le lecteur réel) sur ce « chiffon rouge »-là,

    au risque d’en faire un nouveau poncif,

    et démentant, on ne peut plus fâcheusement, le caractère foncièrement « lacunaire » de l’affaire ici en cause : applicable à « tous » les génocides, en leur systématicité…

    D’où la référence terminale

    (terminale ? non, bien sûr ! : les derniers mots _ terribles de « vérité » _ du texte, sont « la répétition du mal« …)

    à l’exemple des exactions systématiques d’avril 1994 à Kigali (Rwanda)…

    L’enjeu de la « dignité humaine » est bien sacré, en effet, et en son universalité (catégorique !),

    mais le moindre didactisme serait non seulement « contre-productif », selon la nouvelle vulgate, « managériale », mais, en son inélégance, peu respectueux de ce qu’il prétendrait vouloir obtenir (de chacun) de « respecter »…

    Et c’est aussi là une des difficultés de toutes les pédagogies : ne pas biaiser, certes ; mais ne pas braquer par une frontalité maladroite (et plus grave encore : contradictoire avec son objet).

    C’est là, non une « technique », mais un « art » ;

    et un « art » « impossible », oxymorique

    _ décalant comme décalé _,

    comme tout art se met au défi d’y réussir ; et y parvient plus d’une fois !…

    Et « Jeudi saint » est superbement de cet ordre-ci, décalant avec délicatesse…

    Pour la suite de ce blog « En cherchant bien…« , ou les « Carnets d’un curieux« , et comme annoncé à l’instant,
    je présenterai le livre (immense à tous égards) de Saul Friedländer, « Les Années d’extermination« , le second volume de « L’Allemagne nazie et les Juifs« , par lequel j’avais l’intention _ tant il m’a impressionné par sa magnitude _ d’ »ouvrir » ce blog : une somme capitale indispensable pour un peu mieux pénétrer l’énigme du siècle précédent.
    Je me permets de renvoyer aussi à deux très beaux et importants livres, à des égards distincts, bien sûr :
    _ « Porteur de mémoires » du Père Patrick Desbois (aux Editions Michel Lafon, en octobre 2007), que j’ai cité aussi plus haut : dans la poursuite du recueillement des témoignages des génocides, sur toute l’étendue de l’actuelle Ukraine, tant que vivent encore et peuvent « parler » les « témoins » qui se font vieux ; et
    _ « Les Disparus« , de Daniel Mendelsohn (paru aux Editions Flammarion, en août 2007) _ œuvre d’une très grande intensité (et qualité littéraire, lui aussi, mais en une opulence _ mittel-européenne _ baroque) avec lequel « Jeudi saint » partage quelques traits (et décisifs) d’ »enquête » sur quelques personnes _ à Bolechow, en Galicie, cette fois, non loin de Stanislavov et de Lvov : en ce qui était alors la Pologne, et est maintenant l’Ukraine _, à l’heure, toujours _ « But at my back, I always hear The winged charriot of Times« , chante Andrew Marvell (« To his coy mistress« ), à l’heure _ qui passe _ de la raréfaction des derniers témoins directs des destructions systématiques du nazisme (cf le remarquablement éclairant sur cette conjoncture historique, le décisif « L’Ère du témoin » d’Annette Wieviorka _ paru aux Editions Plon, en 1998)…

    Titus Curiosus, ce 11 juin 2008 (et relu le 30)