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  • Un jubilatoire CD de clavecin : les « Pièces de caractère » de Jean-François Dandrieu, par Marouan Mankar-Bennis

    De jeunes générations d’instrumentistes viennent très heureusement re-visiter le répertoire,

    et le faire merveilleusement sonner _ et chanter, et danser : pour notre bonheur.

    …

    Merveilleusement ; oui, vraiment.

    …

    Ainsi ce jour, Marouan Mankar-Bennis, pour un CD Jean-François Dandrieu, intitulé Pièces de caractère, empruntées aux trois Livres (de 1724, 1728 et 1734) de ce musicien (1682-1738) :

    le CD L’Encelade ECL 1702.

    …

    Parmi les musiciens français de l’Ancien régime _ Louis XIV (1643-1715) , Régence du duc d’Orléans (1715-1723), Louis XV (1723- 1774) _,

    Jean-François Dandrieu n’était, jusqu’ici, guère davantage qu’un nom connu de moi, parmi une cinquantaine ou une centaine d’autres _ et dont je possédais déjà plusieurs CDs à son œuvre consacrés.

    …

    Rien de lui _ Jean-François Dandrieu, Paris, 1682 – Paris, 17 janvier 1738 _,

    et surtout de sa musique _ cf le panorama que détaille un peu déjà l’intéressante notice de wikipédia... _,

    n’avait retenu _ distinctement et singulièrement _ mon attention jusqu’ici _ mais je dois aussi en être en partie responsable… 

    …

    Et voici qu’aujourd’hui’hui ce CD Pièces de caractère de Marouan 1er _ id est Marouan Mankar-Bennis _, se signale tout à fait singulièrement et très vivement  à mon oreille et à mon plaisir musical…

    …

    Dès la première pièce, Prélude (extraite _ et c’est la seule ! _ d’un des trois Livres _ de clavecin _ dits de jeunesse, publiés en 1705),

    l’attention est captée, et beaucoup mieux que ça, enlevée, emportée, complètement séduite

    par sa jubilation _ pourtant relativement simple : un prélude n’a-t-il pas pour principale fonction de permettre à l’instrumentiste de se faire un peu les doigts ?..

    …

    Il faut dire que deux éléments y contribuent puissamment :

    la sonorité _ délicieusement luthée _ de l’instrument,

    ainsi que le jeu extrêmement délié, et magnifiquement ludique, tout en étant très élégant, de l’interprète, jubilatoire.

    …

    Cette double séduction va opérer tout le long d’un programme extrêmement finement élaboré, en ses parties, ses transitions, ou passages surprenants, a contrario. Nous sommes ici conviés à un théâtre de musique _ à la fois très intime et joliment subtil, mais aussi très puissamment expressif (mais sans aspérités, ni brutalités : avec beaucoup d’humour, et parfois un grain de mélancolie, aussi) _ qui se déploie pour notre jubilation tout le long du programme très judicieusement développé ;

    et en mêlant les emprunts aux trois Livres _ de clavecin _ de la maturité du compositeur (1724, 1728, 1734).

    …

    A partir du troisième tiers des pièces du CD, l’interprète change d’instrument,

    troquant l’extraordinaire clavecin flamand d’après Joannet Couchet (du milieu du XVIIe siècle), réalisé par Andreas Linos et Jean-François Brun, en 2014,

    pour un clavecin français d’après un modèle du XVIIIe siècle, par Ryo Yoshida, en 1989.

    …

    …

    Ce CD L’Encelade _ une marque décidément remarquable !!! _ est un cadeau du ciel :

    vous n’oublierez plus les noms de Jean-François Dandrieu,

    ni de Marouan Mankar-Bennis.

    …

    …

    Et je n’ai rien dit de l’intelligence de la notice, rédigée avec beaucoup de précision et de sensibilité par l’interprète et concepteur de ce si beau programme.

    …

    …

    Si bien qu’ayant lu que Marouan a été l’élève de mon amie Elisabeth Joyé _ qui lui a aussi prodigué quelques conseils pour cet enregistrement ! _,

    j’ai appelé aussitôt Elisabeth

    afin de partager avec elle la joie de ce plaisir de musique française

    si merveilleusement servie ici.

    …

    Merci, Elisabeth !

    Et Bravo Marouan !!!

    …

    …

    Ce mardi 22 mai 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • L’apprentissage (à corps défendant) de l’ »art d’aimer » à l’ère de l’injonction sexuelle et du couple : l’éclairage parfait du film d’Emmanuel Mouret

    Le nouvel opus cinématographique d’Emmanuel Mouret, L’Art d’aimer _ paru ce mois d’avril en DVD _ est un régal _ infini ! la multiplication des visionnages du DVD ne faisant que l’amplifier-intensifier ! _ de justesse quant à la lucidité hyper-fine et délicate sur nos mœurs affectives (et sexuelles), à partir d’un regard de comédie _ celui (de cinéaste) d’Emmanuel Mouret : quelque part entre François Truffaut et Woody Allen, ou Marivaux et Feydeau, ou Musset et Pagnol… _ infiniment délicat sur un échantillon (assez varié) de bobos des beaux quartiers parisiens, et sur une palette suffisamment large d’âges _ allant des jeunes gens sincères (ou innocents) et libres, le très beau jeune couple Vanessa et William (qu’interprètent les radieux sur l’écran Élodie Navarre et Gaspard Ulliel) aux quadra-quinquagénaires au tournant de la ménopause et du démon de midi, le couple d’Emmanuelle, c’est elle qui est en crise, et de Paul, c’est lui qui sait rattraper la tentation des dérapages pulsionnels de sa compagne (qu’interprètent très finement aussi Ariane Ascaride et Philippe Magnan) _, idéalement interprétés par la crème des meilleurs acteurs français du moment, avec, en tête, les stupéfiants de vérité (!!!) Laurent Stocker (« de la Comédie-Française« …) et Julie Depardieu ; et c’est autour de la rencontre à rebondissements _ et dans de répétitifs tragi-comiques « noirs »… _ de leurs deux personnages de célibataires contrits et tout à fait honnêtes, l’un et l’autre, Boris et Isabelle, qu’est construit l’écheveau de l’intrigue _ sans la moindre graisse, ni temps-mort : le montage est cette fois encore d’une habileté et élégance diaboliques ! _ du scénario.

    …

    Avec en contrepoint malicieux, le comique à épisodes _ les séquences 2, 4, 6 et 8 ont pour panneaux : 2 : « Le désir est inconstant comme les herbes dans le vent » ; 4 : « Patience«  ; 6 : « Patience, patience » ; et 8 : « Patience, mais pas trop« … _

    de la difficultueuse conjonction sexuelle (voire sentimentale _ cf l’ultime parole naïvissime de la délicieuse voisine, dans la librairie de Boris, Passage Verdeau ; il ne faut pas la manquer, dans sa brièveté : « Je cherche un livre sur la complexité des sentiments »…) en instance d’advenir (ou pas !) d’Achille _ « à ce moment célibataire« , dit-il… _  et de son un peu compliquée mais tout à fait adorable voisine _ nous ne connaîtrons pas son prénom _, qu’interprètent à la perfection l’élégant (et un peu décontenancé pour ce qui est de son personnage, Achille, mais il y a de quoi…) François Cluzet _ ici en un rôle à la Cary Grant _ et la toujours plus-que-parfaite _ en le comique de sa totale imprévisibilité ; et elle est, et à chaque fois, absolument épatante ! d’un Mouret à l’autre… _ Frédérique Bel…

    …

    L’intrigue de ce qui deviendra _ en l’ultime séquence, la numéro 9 : précédée du panneau : « Souvent les yeux nous mènent vers l’amour, parfois ils nous trompent »… : le concept d’art (d’aimer) devenant ici fort problématique… _  la rencontre _ elle-même à rebondissements avec « noirs » répétitifs, la série des uns (à l’hôtel), étant on ne peut plus volontaire, mais le tout dernier (chez Zoé et Jérémie), une panne d’électricité, pas… _ de ces deux célibataires (en attente-souffrance d’amour, mais parfaitement honnêtes !) que sont Isabelle et Boris

    est précédée d’une sorte d’avant-séquence

    _ appelons-la la séquence 0 : elle est annoncée par le panneau « Il n’y a pas d’amour sans musique« … _

    sur un compositeur, Laurent _ qu’interprète le lumineusement beau, mais bientôt, et très vite, mélancolique, Stanislas Mehrar : un peu trop rare à l’écran… _, qui « rêvait d’entendre un jour » cette sorte de « musique particulière« qui « se produit » « au moment où l’on devient amoureux » (alors que, lui, Laurent, va mourir prématurément) :

    …

    « Il attendait cela _ nous révèle une voix-off, celle de Philippe Torreton, qui commentera tout le long de l’intrigue les péripéties (ainsi que l’enchaînement elliptique) des découvertes-explorations (et déconvenues, aussi, parfois) de l’amour des divers protagonistes, entre (et parmi) lez zébrures des divers désirs-pulsions… _ avec une grande impatience. Il n’avait jusqu’alors entendu que des bribes : deux-trois notes avec Annabel, et à peine plus avec Elisabeth. Son obsession _ car cela allait jusque là ! pour l’artiste créateur, il est vrai, qu’il était… _ était telle qu’il essayait d’imaginer _ mais pas complètement à partir de rien, cependant… _ cette musique lorsqu’il composait. Chose étrange, ceux qui écoutaient ses œuvres, étaient heureux de reconnaître en elles quelque chose qu’ils avaient connu _ une grâce qui s’imposait ? et qu’il fallait reconnaître ? et remercier ? _ lorsqu’ils étaient tombés amoureux, mais que lui n’avait toujours pas _ frontalement et assez clairement _ connu. Elles étaient nombreuses à se succéder dans ses bras. Et de toutes ses forces à chaque fois il désirait _ en vain : la grâce ne se convoque pas ! _ les aimer. Il espérait ; mais rien… Jamais la moindre mélodie _ un peu substantielle _ ne se fit entendre. Jamais il ne sut de qui son cœur avait été amoureux« … _ comme si le travail de création artistique parvenait un peu parfois à donner quelque apparence de forme à ce qui sinon demeurera flou et vague, et même inaperçu, et non vraiment ressenti : ou les aventures de l’aisthesis (par-dessus l’esthésique !) dans les Arts… D’où le demande, plus tard, de Boris, de « recommencer«  afin de tenter de dissiper un peu le « flou«  qu’impose le choc de l’excès de « nouveauté de la situation« …

    …

    La première séquence

    _ appelons-la la séquence 1 ; elle est annoncée par ce panneau : « Il ne faut pas refuser ce que l’on nous offre« … ; nous découvrirons qu’elle se combinera, in fine, avec une séquence ultérieure, la séquence 3, avec Amélie et son ami Boris (ainsi que le mari d’Amélie, Ludovic ; le titre du panneau introducteur en sera : « Il est difficile de donner comme on le voudrait« …) ; pour aboutir, les principaux protagonistes de la 1 (Isabelle, Zoé, Jérémie) et de la 3 (Boris, Amélie, Ludovic) se réunissant,

    …

    pour aboutir, donc, au climax de la séquence finale (et la plus longue du film : 24 minutes, sur un total de 80), la séquence 9, précédée, quant à elle, du panneau : « Souvent les yeux nous mènent vers l’amour, parfois ils nous trompent« …  _

    …

    la première séquence, donc,

    débute sur le déroulé d’un rêve _ qui se révélera en quelque sorte comme prémonitoire _ d’Isabelle (interprétée, donc, par la magnifique de justesse, toute en délicatesse d’innocence, Julie Depardieu), dans lequel (rêve) une amie, la très pétillante et volontariste Zoé (qu’interprète avec beaucoup de présence l’excellente Pascale Arbillot) lui récite avec la conviction de la plus parfaite évidence le B-A-BA de la doxa contemporaine (depuis Wilhelm Reich : La Fonction de l’orgasme…) sur le topos de la sexualité !, dès qu’elle apprend l’abstinence sexuelle prolongée d’Isabelle :

    « Quoi ? Ça fait un an que tu n’as pas fait l’amour ? » ; « Tu devrais être dans une des phases les plus actives de ta vie. Un an, à ton âge, ça correspond à cinq ans dans le calendrier de la vie sexuelle » ; « sans compter que c’est très important pour la santé. Toutes les études démontrent qu’une sexualité accomplie fortifie notre organisme, notre cerveau, les humeurs » ; « C’est presque une question d’hygiène« …

    …

    Isabelle a beau lui rétorquer : « C’est quand même pas de ma faute si je ne tombe pas amoureuse !« ,

    Zoé conseille à son amie : « en attendant, tu pourrais faire quelques petites rencontres pour te faire un petit peu du bien !..

    …

    Mais Isabelle : « Je n’y arrive pas, je suis trop timide ! Et puis, rencontrer quelqu’un uniquement dans ce but-là, moi, ça me met mal à l’aise« …

    …

    Et alors, toujours dans ce rêve détaillé d’Isabelle, Zoé de lui conseiller ceci :

    « Et pourquoi tu ne demanderais pas à un ami ? » ; car « de nos jours, beaucoup d’hommes et de femmes pratiquent l’amitié sexuelle. Ça a beaucoup d’avantages !.. »

    …

    Et Zoé d’oser même envisager le principe suivant : « Idéalement, si le monde était mieux fait, il faudrait que l’on partage nos hommes avec nos copines célibataires » ; « je suis sérieuse : je suis pour le partage et la redistribution des richesses ; on paie bien des impôts à la communauté afin d’aider les plus pauvres… » ; « alors pourquoi on ne prêterait pas son compagnon à celles qui en sont démunis ?..« .

    …

    Et à l’objection d’Isabelle : « Mais faire l’amour n’est quand même pas faire un geste comme les autres !« ,

    l’hyper-réaliste Zoé de répondre : « Si l’on regarde les choses en face, il ne s’agit que d’un massage qui ne se fait pas qu’avec les mains. Rien de plus, rien de moins ! On n’a pas besoin d’être amoureuse d’un kinésithérapeute pour qu’il nous fasse un massage !..« 

    …

    Et Zoé alors, toujours en ce rêve d’Isabelle, de généreusement proposer les services _ amicaux ! _ de son propre compagnon Jérémie à son amie célibataire en manque de relation sexuelle : « S’il couche avec toi pour te faire du bien, non seulement je ne serai pas jalouse, mais en plus je serai fière de lui !« …

    …

    Et le rêve d’Isabelle se conclut sur l’image du très gentil Jérémie _ interprété par le très charmant Michaël Cohen, apprécié dans le précédent Un Baiser, s’il vous plaît ! _ faisant pénétrer, pour ce simplement amical service, Isabelle dans sa chambre, chez lui et Zoé, pendant que Zoé s’éclipse pour aller passer ce moment au cinéma : « Bon ! A tout à l’heure. Je rentre à 21 heures. Tu veux rester dîner avec nous ?« …

    Fin du rêve d’Isabelle.

    …

    La voix-off alors poursuit : « Bien qu’il n’existait aucun secret entre les deux amies _ Isabelle et Zoé, donc _, Isabelle nous a confié son rêve _ c’est donc que ce rêve a continué de la travailler… Cependant il arriva quelque chose de très troublant » : la réalisation de la proposition de Zoé de « prêter » les services (de massage corporel) de Jérémie à l’amie célibataire Isabelle, « restée un an sans faire l’amour« , comme le dit Zoé.

    Ce que la voix-off commente : « Isabelle écoutait son amie, troublée par ses paroles, mais surtout troublée de voir son rêve qui se déroulait sous ses yeux » ; et « discrètement Isabelle se pinça : non, ça n’était pas un rêve !« …

    …

    Zoé en effet se mit à dire : « On peut faire du bien à quelqu’un même si on est amoureux d’une autre personne. C’est ça la bonté, la générosité ; l’amitié en quelque sorte« … Et surtout : « Eh bien, moi, si Jérémie acceptait de te faire un peu du bien, j’en serais tout à fait contente. Je serais même fière de lui ! Et si je le lui demandais ?« , Zoé de proposer carrément alors…

    …

    Et aux réticences répétées d’Isabelle : « Mais ça ne va pas ! Mais tu plaisantes ! Mais c’est gênant. C’est gênant pour moi. Mais ça ne se fait pas !« , Zoé de répliquer : « Et pourquoi ça ne se ferait pas ? On est libres, non ? » « Essaye ! « …

    Mais Isabelle ne peut s’y résoudre.

    Et la voix-off de conclure alors ce premier épisode _ et cette séquence 1 _ de l’aventure d’Isabelle : « Elles n’en parlèrent plus jamais. Isabelle ne sut jamais si elle avait eu tort ou raison de refuser » cette proposition des services de Jérémie par Zoé…

    …

    A la séquence 3 _ intitulée « Il est difficile de donner comme on voudrait« … _, nous faisons la connaissance d’Amélie (épouse bon chic bon genre de Ludovic) et de son ami Boris.

    …

    Boris : _ « Ça va ? Tu as l’air bizarre. On dirait que quelque chose ne va pas….« 

    Amélie : _ « Non, non, je t’assure que tout va bien« … « C’est juste… que je me pose des questions… sur moi… » « Il y a que je ne suis pas satisfaite de moi« …

    …

    « Apparemment, tout va bien : je suis en couple ; je n’ai pas à m’inquiéter pour mon avenir professionnel ; j’ai des amis ; je suis en bonne santé. Et pourtant il me manque quelque chose : j’ai l’impression que ma vie manque de sens.

    Que je vis trop égoïstement.

    J’aimerais être plus généreuse ; j’aimerais donner. Donner aux autres. Apporter quelque chose« …

    …

    De fait Ludovic _ son mari : centré sur sa carrière d’homme d’affaires (interprété joliment, avec la distance de l’ennui qui convient au personnage, par Louis-Do de Lencquesaing) _ manifeste bien peu de désirs (à commencer par charnels) à l’égard de son épouse, nous nous en rendrons compte à plusieurs reprises, même si Amélie, elle, n’y prête pas vraiment attention : elle est une épouse _ bourgeoise bon chic, bon genre, donc ; et sans enfants _ du genre soumise… »En tout cas, si tu as quelque chose à me demander, quoi que ce soit, surtout tu n’hésites pas. Même si ça te paraît trop« , continue de proposer à son ami Boris la gentille Amélie…

    …

    Or, il se trouve que le parfait discret ami qu’est Boris a bel et bien (!) quelque chose _ et pas de petite importance ! _ à demander à sa vieille amie Amélie ; mais « c’est trop ! je ne peux te demander ça !« …
    Amélie : _ « Mais non, au contraire, moi je veux que ce soit trop ! Je veux que ce soit énorme ! que ce soit démesuré !« …

    …

    Alors Boris finit par accepter de se lancer : « Eh bien ! voilà : bien que tu sois mon amie, je ne suis pas indifférent à une autre dimension _ qu’amicale ! _ de ta personne. J’ai pour toi une attirance qui ne fait que grandir d’années en années« …

    …

    _ « Mais quel genre d’attirance ? », Amélie ne voit décidément pas…

    _ « Des rêves, des fantasmes…

    Des pulsions !« , finit-il par lâcher.

    …

    _ « Mais pourquoi ne m’en avais-tu jamais parlé ?« 

    _ « Je ne voulais pas que tu le prennes mal. Puis aussi vis-à-vis de Ludovic.« 

    …

    _ « Je ne vois vraiment pas quel genre de service je peux te rendre…« , poursuit la décidément hyper-godiche Amélie.

    …

    _ « Eh bien, peut-être que tu peux m’aider à y voir plus clair. Parfois je me demande si je ne suis pas amoureux de toi ! Et le problème est que ça a un effet négatif sur mes relations amoureuses. Mon esprit ne peut pas s’empêcher de se dire qu’avec toi ce doit être mieux qu’avec les autres filles…« 

    _ « Mais non !« 

    _ « C’est ce que je me tue _ à petit feu _ à me dire…« 

    …

    _ « Mais qu’est-ce que je peux faire ?« , continue à errer la godiche Amélie…

    Et ici Boris lui saute littéralement dessus !

    _ « Non, non, Boris !« 

    …

    _ « C’est juste pour que je sache !« 

    _ « Boris, je ne serai jamais à la hauteur de tes fantasmes !« 

    Et avec un ultime accès de grande bonne volonté, Amélie ajoute : « Je voudrais bien pour que tu vois… ; mais je ne peux pas vis-à-vis de Ludovic… »

    Et l’échange va se conclure piteusement de leurs parts respectives :

    _ « Je suis désolé !« 

    _ Non, c’est moi !« 

    _ « Non, c’est moi qui suis désolé« .

    Match nul sur toute la ligne, de personnes (trop) bien élevées : 0 à 0…

    …
    Suivent alors,

    avec la poursuite des péripéties à rebondissements de la difficultueuse rencontre sexuelle (ou/et affective ?) d’Achille et de son imprévisible voisine (elle : « Je ne sais pas encore si je suis amoureuse » ; « Pour moi, c’est important d’être sûre que je suis amoureuse avant d’aller plus loin… » ; lui : « Mais peut-être que vous l’êtes, mais n’en avez pas encore conscience. En faisant l’amour, ça va vous aider à vous en rendre compte ! » ; elle : « Ah ! en fait vous voyez ça comme un test ! » ; « Faire l’amour pour faire l’amour, ce n’est pas vraiment ma façon de penser. Pour moi, c’est quelque chose de sacré ! » ; lui : « Mais justement, c’est parce que c’est sacré qu’il faut le célébrer : il faut voir ça comme une cérémonie où on rend hommage à la nature… Hein ?! Mais oui, vous savez le désir pousse en nous comme les feuilles à un arbre… » ; elle : « Mais c’est joli ce que vous venez de dire !« , et elle le note sur son carnet ! ; lui : « Vous dites que vous aimez tout ce qui est naturel, et quand la nature s’exprime en nous, vous la refusez ! Mais enfin, nous n’y pouvons rien… C’est la nature qui est comme ça. Ce sont tous les atomes qui sont en nous qui s’attirent« … ; après un dernier embarras encore, il l’embrassera et elle finira par se laisser entraîner vers la chambre…), soient les séquences 4, 6 et 8,

    …

    suivent deux séquences sur la capacité d’un amour vrai

    _ celui de Vanessa (envers William) et celui, réciproque et concomittant, d’Emmanuelle et Paul : la voix-off nous les a cités en exemples, avec celui de Zoé (envers Jérémie), lors de la séquence 0 (« Il n’y a pas d’amour sans musique«  !), de « ce moment où l’on devient amoureux » où « se produit une musique particulière » !!!  _

    …

    à survivre aux pulsions adultères,

    suivies ou pas (ou guère…) d’effectuation :

    …

    _ dans le cas d’Emmanuelle (en la séquence 5 : « Sans danger, le désir est moins vif« ), il n’y aura pas besoin (ou du moins guère) de passage à l’acte de sa part à elle, Emmanuelle : « la liberté qu’il _ Paul _ lui avait offerte, l’avait enchaînée à lui : l’attirance qu’elle avait pour tous les hommes ne faisait que raviver et intensifier le désir de Paul. Si bien qu’elle trouvait en lui tous les hommes qu’elle désirait« , en sa crise du démon de midi… ;

    …

    _ dans le cas de Vanessa, puis de William (en la séquence 7 : « Arrangez-vous pour que les infidélités soient ignorées« ), il y aura bien effectuation, mais expérimentale, en quelque sorte, au nom du principe _ ils sont jeunes… _ (ou doxa…) de « se parler librement et de ne jamais empiéter sur la liberté de chacun » ; « il faut aimer la liberté de l’autre et ne pas la craindre. La peur, c’est le repli ; et on s’était promis de ne pas vivre le repli« , ainsi que l’énonce William ; qui dit encore qu’ »on ne grandit qu’à travers les épreuves et les expériences »  et « je n’ai pas envie qu’on soit un couple qui ait peur des expériences. Je n’ai pas envie qu’un jour tu m’en fasses le reproche » : le bilan de ces deux expériences d’adultère _ « simple et léger«  ; sans amour, ni lendemain : « tu me plais bien, voilà tout !« , dit Vanessa à l’assez quelconque Louis ; qui « a tellement de désir pour moi que ça me donne envie, tu comprends ?« , avait-elle confié à son compagnon William, en batifolant avec lui en forêt… _

    …

    le bilan de ces deux expériences d’adultère parallèles, un même vendredi soir, de Vanessa (avec son collègue de travail Louis, en partance le lendemain pour le Brésil) et de William (avec une très jeune stagiaire devant très vite rejoindre sa ville d’Angoulême) se révélant plus que piteux : _ « Tu m’as manqué ! » ; _ « Toi aussi !« . Et sur ce, fin de la séquence 7.

    …

    La séquence 9 (« Souvent les yeux nous mènent vers l’amour ; parfois ils nous trompent« ) est donc celle où se rejoignent d’une part la solitude célibataire d’Isabelle (issue de la séquence 1 : « Il ne faut pas refuser ce qu’on nous offre« ) et l’affaire du pressant désir d’adultère de Boris, avec une Amélie qui veut bien lui faire plaisir, mais sans que cela affecte son propre couple (dans la séquence 3 : « Il est difficile de donner comme on le voudrait »), ni sa propre pudeur…

    …

    Boris, à Amélie : _ « Ah, au fait, tu sais, c’est fini avec Marie. » _ « Vous vous êtes séparés ? » _ « Oui, ce week-end. » _ « Mais pourtant tu t’entendais bien avec elle... » _ « Oui, mais sans plus. Disons que ce n’était pas magique ! » _ voilà ce qu’opère l’amour vrai…

    …

    Mais Amélie : _ « Ton désir pour moi doit cesser ! C’est mauvais pour notre amitié.« 

    Boris : « Je sais ; mais qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? Je n’y peux rien !« 

    ..

    Afin de vaincre sa propre (très forte !) pudeur et de se prêter ( le moins possible !) à une séance (unique) d’adultère expérimental (« pour voir » ! puisqu’elle lui avait promis de faire acte de générosité !) avec son ami Boris, Amélie accepte de se livrer une heure à lui en une chambre d’hôtel, mais à l’expresse double condition du noir absolu dans la chambre et du silence absolu entre les deux corps ainsi (pour que Boris sache…) réunis…

    …

    Et c’est là que l’intrigue de départ finit par se nouer, avec la rencontre d’Amélie et de son amie Isabelle, perdue de vue depuis pas mal de temps ; et à laquelle elle demande tout à trac de bien vouloir, elle, Isabelle, célibataire, de prendre la place promise par elle, Amélie, à son ami masculin, dans la plus stricte confidentialité des divers protagonistes.

    …

    Je n’en dirai pas plus :

    non seulement Judith Godrèche, en Amélie, fait preuve de virtuosité jubilatoire au second degré pour les spectateurs très amusés que nous en sommes ! dans le rôle de l’hyper-godiche faiseuse de catastrophe _ à l’instar du personnage qu’interprétait tout aussi virtuosement Virginie Ledoyen dans Un Baiser, s’il vous plaît ! : Emmanuel Mouret adore ces situations de prodige d’abîme de sottise !… Et nous aussi !!! _,

    mais le jeu de Laurent Stocker, Boris (_ « Comment l’as-tu trouvée ? » _  « Insignifiante, pas du tout mon type. A vrai dire même elle est limite antipathique« …), comme celui de Julie Depardieu, Isabelle (_ « C’est pas du tout mon genre ! J’aime pas du tout ce qu’il dégage physiquement ! Et puis ses goûts littéraires _ Boris et Isabelle sont tous deux libraires ! _ me semblent vraiment douteux !« ),

    sont prodigieux de subtilité et justesse : dans le camaïeu ultra-fin de la palette des gestes et des regards, du plus hagard au plus jouissif retenu, puisqu’ils n’échangeront avant la chute finale que deux mots ; c’est la voix-off qui parle :

    …

    « Quant à  Isabelle et Boris, ils se croisèrent une fois, lors d’un anniversaire, celui de Zoé.

    _ « Salut ! » _ « Salut !«  _ et ils se font une bise apparemment on ne peut plus conventionnelle…

    Ce furent les seules paroles qu’ils échangèrent durant toute la soirée. Qu’auraient-ils pu se dire ?« .. _ certes !

    …

    Et ici, clap de FIN !

    …

    …

    Alors, sur le fond des choses, qu’en est-il de cet « art d’aimer » qu’essaie de nous montrer, dans cette succession rapide, légère et ultra-fine d’épisodes, ce film passionnant d’Emmanuel Mouret ?

    …

    Qu’en est-il de cette petite musique _ de grâce ! _ qui « se produit« , survient et surgit, « quand on devient amoureux« ,

    et que le beau compositeur, Laurent, mort bien trop prématurément (!), « attendait« , et « jusqu’à l’obsesssion« , « avec grande impatience »,

    au point « qu’il essayait d’imaginer cette musique lorsqu’il composait » ?

    Et cela, à partir des quelques « bribes » « qu’il avait jusqu’alors entendues« , avec une Annabel et avec une Élisabeth ; mais qu’il « n’avait toujours pas connue » vraiment, au moment de sa mort, sous la forme d’une belle et vraie « mélodie » déployée ?

    …

    Puisque, « et de toute ses forces, à chaque fois, il désirait aimer, il espérait ; mais rien : jamais la moindre mélodie ne se fit entendre » ;

    « et qu’il ne sut jamais de qui son cœur avait été amoureux »…

    C’est donc que lui, Laurent, l’artiste musicien, n’était pas parvenu à prendre tout à fait vraiment conscience d’un tel amour, si tant est qu’un tel réel amour avait de facto dépassé, en son cas, le stade de ce qui ne peut produire, et ne produit, que « des bribes » de musique »…

    …

    C’est un tel amour-là, et qui donne à entendre cette vraie mélodie-là, qu’attendait aussi, et très honnêtement, Isabelle, en sa situation d’abstinence sexuelle (« ce n’est tout de même pas de ma faute si je ne tombe pas amoureuse ?!« ) ;

    ou encore la délicieusement hyper-spontanée mais aussi prudente à la fois (« Je ne sais pas encore si je suis amoureuse« , et « pour moi, c’est important d’être sûre d’être amoureuse avant d’aller plus loin » : « je préfère savoir avant« …) affriolante voisine d’Achille.

    …

    La question qui se pose alors est : comment le savoir ? l’apprendre ? le découvrir ? en prendre conscience ? et enfin vraie connaissance ?

    …

    En faisant déjà l’amour, comme le propose le vieux dragueur habile Achille ?

    En « recommençant ! » la séance d’amour dans le noir à l’hôtel, comme le (re-)demande Boris ?..

    ..

    C’est un peu une quadrature de cercle ; comme le révèle la succession désopilante des épisodes entre Achille et son adorable voisine (« Patience« , « Patience, patience« , « Patience, mais pas trop« ) : on avance dans le noir et au juger, dans cet appartement pourtant si blanc !

    …

    C’est en cela que si « art d’aimer » il y a, il ne s’agit certainement pas de recettes, ni de technique, mais de l’apprentissage d’un je ne sais quoi qui ne s’apprend _  et que peu à peu _ qu’à son corps défendant, et jamais par pure et simple imitation de modèle, ou copie…

    …

    Ce que révèlent magnifiquement en ce film si juste (!) les approches _ sur le mode de la comédie : ou comment un vieux dragueur (auquel on ne la fait pas…), peut tomber vraiment amoureux ! _ d’Achille et de son adorable affriolante voisine, d’une part ; et les expériences de jouissance dans le noir de Boris et Isabelle !!! _ sur un mode davantage tragi-comique : eux sont beaucoup plus sérieux ! sinon même austères ; mais ils apprennent vite aussi à se décoincer et exulter !!! la jubilation (à laquelle la caméra nous donne in extremis à assister) du très discret (dans un coin sombre…) feu d’artifices (mais les vrais amoureux sont toujours seuls au monde !) de la scène finale, est absolument superbe !!! _ d’autre part…

    …

    Et c’est cela qu’ignorera probablement à tout jamais la gentille Amélie, pourtant satisfaite d’être « en couple« , ou encore son affairé et bien distrait Ludovic de mari : le miracle de la grâce de la rencontre vraie n’ayant pas eu lieu pour eux…

    …

    Mais c’est aussi ce qu’ont connu _ et la musique qui l’accompagne… _ et Zoé, et Vanessa, et Emmanuelle et Paul, comme il nous est signalé par la voix-off de Philippe Torreton en ouverture du film ;

    et qui préservera l’amour vrai de Vanessa et William, quand ils se seront exposés à des « expériences » hors amour vrai ;

    de même que l’amour vrai d’Emmanuelle et l’admirable Paul, quand ils s’exposeront au passage du démon de midi d’Emmanuelle…

    …
    Comme quoi, en amour _ mais seulement quand amour vrai il y a ; et pas rien qu’ersatz ou qu’illusion d’amour ! il faut avoir croisé, et su cueillir, puis appris à cultiver, et à deux (!), en sa fraîcheur toujours renouvelée (!), cette grâce improbable de l’advenue effective (!), et sans contrefaçon, de la rencontre vraie ! _,

    c’est seulement à son corps défendant (et au corps défendant de l’autre : amant et aimé) qu’on se livre

    _ en toute « innocence des sens«  : Nietzsche sait en parler ; par exemple dans le chapitre De la chasteté, au livre premier d’Ainsi parlait Zarathoustra… _

    à l’apprentissage lent et patient (et riche de surprises renouvelées) du connaître ; cela n’a certes rien d’un savoir inné _ parce qu’il n’existe nul savoir inné ! _ : il faut nécessairement passer par cet apprentissage patient, patient, mais jusqu’à un certain point seulement : « pas trop » ! non plus… ; à corps défendant seulement , donc !!! _ et le sien, et celui de l’autre, l’aimé qui vous aime…

    …

    En acceptant effectivement de donner, et en toute innocence, de sa personne ; à corps perdu…

    Comme le figurent dans le film déjà Achille et sa voisine quand ils commencent _ et c’est peu à peu : progressivement, et même par paliers ! ou épisodes… _ à se livrer innocemment vraiment, enfin, l’un à l’autre, de plus en plus (et de mieux en mieux) démunis, c’est-à-dire se dépouillant peu à peu de leurs anciennes certitudes, en commençant à s’en dénuder _ en tous les sens, et sans impudeur ! _ pour se donner, par amour _ seulement ! _, à l’autre…

    …

    _ sur cette dénudation, ce beau passage-ci vers le final du quatrième et dernier épisode (à rebondissements) de la rencontre-approches complexes entre le dragueur expérimenté, mais désorienté ici, Achille, et son affriolante voisine :

    …

    Ils viennent de s’embrasser et ont commencé de se dénuder.

    Elle : _ « On n’avait pas dit qu’on ne faisait que s’embrasser ? »

    Lui : _ « Ça n’empêche pas de se dénuder… »

    Elle : _ « Non, se dénuder, c’est aller trop loin !.. »

    Lui : _ « Pourquoi ? »

    Elle : _ « Parce que ! Ça me donne trop envie !..  »

    Lui : _ « Mais enfin ! quand je vous embrasse, ça ne vous donne pas envie ?.. »

    Elle : _ « Si ! Mais si en plus on se met à se dénuder, moi, je perds tous mes moyens de résister… »

    Lui : _ « Moi aussi, je perds tous mes moyens… Moi, j’ai envie de vous ! Si vous saviez comme j’ai envie de vous… Je n’en peux plus !.. »

    Et il la réembrasse… Fin de l’incise sur le moment de début de dénudation entre Achille et son adorable voisine…

    …

    On comprend que cela, toujours quelque peu affolant, puisse de fait réclamer, de chacun et de tous, un minimum, non seulement de courage, mais aussi d’assurance, qui se forgera pour chacun peu à peu, avec un minimum de chance…

    …

    Et comme le figurent encore plus magnifiquement _ c’est-à-dire davantage tragi-comiquement, eux : ils sont sérieux ! sinon austères… _ au final de la séquence terminale du film, les admirables regards et gestes et postures de ces amoureux seuls-au-monde _ c’est à prendre à la lettre _ que sont, s’étant enfin trouvés et connus (dans le noir ! et à répétitions !), Boris et Isabelle (hors du souci _ social, surtout pour le regard des autres ; pas vraiment authentique, donc… _, eux, d’ »être en couple » ; et d’être vus des autres…).

    Et Laurent Stocker et Julie Depardieu sont ici exceptionnels de talent !

    …

    Et ce processus de connaissance progressive _ de l’autre comme de soi, dans l’épaisseur soyeuse, voire voluptueuse, de la relation amoureuse vraie : il y faut cette grâce ! _ n’a pas non plus de fin, non plus qu’elle ne connaît d’épuisement du désir-appétit de cette connaissance, de cet amour : infinis et inépuisables les deux…

    …

    Car telle est cette « complexité des sentiments » vrais, sur laquelle l’adorable affriolante voisine d’Achille cherche _ in fine de ce qui nous est montré dans le film de son (ou leur, désormais) histoire _ aussi à se renseigner en un livre (L’art d’aimer d’Ovide ?.. ou peut-être les sublimissimes Lettres de la religieuse portugaise de Guilleragues ?..) en requérant du libraire Boris quelque conseil avisé de lecture…

    …

    …

    Comme dans le théâtre de Marivaux, la moindre inflexion de voix, ou de geste, sans compter le poids du moindre silence, réclame du spectateur de ce très impressionnant _ par la finesse de sa profonde subtile vérité ! _ film d’Emmanuel Mouret qu’est L’Art d’aimer, une hyper-attention, afin de ne rien laisser échapper : tout va si vite, dans l’élégance de cet art subtil et doucement léger de la comédie de mœurs, sans répétitions, ni effets surlignés appuyés…

    Et bien sûr, à mille lieues de la plus bénigne vulgarité, comme du moindre trash sadique violent _ nul revolver ici…

    …

    Et enfin rien que l’art _ éblouissant (!) _ de dialoguiste d’Emmanuel Mouret

    mérite de passer à la postérité,

    et ses répliques d’être apprises par cœur !!!

    …

    …

    Titus Curiosus, ce 18 avril 2012

     

     

     

  • la flânerie stambouliote très attentive d’une chaleureuse : « Istanbul Carnets curieux » de Catherine Izzo

    Sur un livre merveilleux

    d’attention chaleureuse

    à une ville _ sublime ! _,

    et à sa vie, ses habitants _ c’est une ville-monde ! _ :

    Istanbul.

    …
    Le livre

    (aux Éditions le bec en l’air)

    s’intitule Istanbul _ Carnets curieux ;

    son auteur est la photographe (marseillaise depuis longtemps : elle est l’épouse du regretté Jean-Claude Izzo _ cf par exemple son Vivre fatigue… _)

    Catherine Izzo ;

    …

    elle est aussi une amie

    de mon ami Bernard Plossu.
    …

    Ici,

    et en guise d’introduction en image à l’article,

    on pourrait regarder la photo Bosphore IV, page 73 _ soit la numéro 1 de la page « Istanbul«  du site Passevue de Catherine Izzo…

    …

    …

    Hier, une fois achevée la lecture du texte (des Carnets Curieux) _ superbe ! _

    qui accompagne les 91 _ admirables ! _ photos

    _ les 24 chapitres (avec plans !) de ces Carnets vont de la page 114 à la page 209 ; et sont datés « Istanbul, Marseille, Lille, Carnac, 2006-2010 » ;

    ils se terminent, page 209, par ces mots :

    « Je reviendrai.
    Hosça kal ! (Adieu ! Restez joyeux !)« … _,

    …

    j’ai adressé ce message à Bernard :

    …

    De :  Titus Curiosus

    Objet : Mail de Catherine Izzo
    Date : 9 octobre 2010 08:36:41 HAEC
    À :   Bernard Plossu

    …

    J’aimerais témoigner à Catherine Izzo
    du très grand plaisir
    que m’a donné son Istanbul _ Carnets curieux

    dont je viens à l’instant d’achever la lecture…
    …
    C’est un livre
    qu’on aimerait (humblement !) avoir écrit,
    tant il est juste en sa finesse
    et en la profonde délicatesse (= légère !) de sa curiosité
    à tant de singularités
    _ en son approche humblement caressante (sublime !) de la beauté vraie de l’altérité (aimée)…
    …
    C’est ainsi qu’il faut apprendre à voyager, séjourner _ regarder, (essayer de, s’essayer à) contacter : hors tourisme, si tant est que cela soit possible ! et avec tout le temps nécessaire… _,

    dans l’amitié de qui

    _ ici Ergül

    …

    (« jeune stambouliote solide, le visage ensoleillé, elle porte toujours ses cheveux très courts : « c’est plus simple ! »..« , page 149 ;

    elle « a vécu dix-sept ans en France _ son père fabriquait des automobiles chez Peugeot«  ;

    et « maîtrise parfaitement le français et l’anglais« , page 167 ;

    s’intéressant, peut-être professionnellement à l’archéologie, « Ergül voudrait découvrir les grands sites grecs de la Sicile. Mais la Turquie n’appartient pas à l’Europe, et même si l’on sait qu’Istanbul est plus près de Rome, de Naples ou de Palerme que de Bagdad, les tracasseries administratives d’une Europe frileuse et tatillonne freinent toute spontanéité. Il faut des semaines pour obtenir une autorisation de transiter« , page 167 aussi…) ;

    …

    mais aussi les égards rencontrés du « gardien du petit hôtel de bois« ,

    des « serveurs des jardins de thé«  ;

    et encore les mouvements des « tortues des cimetières« ,

    ainsi que ceux des « barques des pêcheurs du Bosphore » ;

    et encore « la douce lumière sous les treilles«  :

    …

    à laquelle, Ergül, (et auxquels, aussi) est dédié, page 7 ce merveilleux livre… _

    …

    dans l’amitié de qui

    vous fait partager ses sentiers…

    …
    Aussi,
    j’aimerais que tu me fasses parvenir son adresse Internet.
    …
    Titus
    …

    …

    P.s. : je n’ai rien dit des photos,
    parce qu’elles sont merveilleuses de justesse et beauté,
    tout simplement…

    …
    J’ai l’intention de consacrer à ce livre _ rare à ce degré de beauté _ un article de mon blog
    _ le voici !
    …
    Tu sais combien j’aime Istanbul, moi aussi ;
    et combien je souhaite retourner y vagabonder…

    …

    Fin du courriel à Bernard Plossu ;

    et début du corps de l’article :

    …

    Parmi les photos disponibles sur le net

    _ en l’occurrence sur le site personnel (Passevue) de Catherine Izzo _,

    voici une sélection, mienne :

    …

    D’abord,

    l’arrivée idéale à Istanbul

    est par bateau : en contournant la pointe de Topkapi, étrave à la rencontre du Bosphore, depuis la mer de Marmara, pour débarquer

    …

    _ tel le Michel-Ange du Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, au printemps 1506, dans le récit de Mathias Enard ;

    cf mes articles des 2 et 11 septembre 2010 :

    Au menu du (bon) ogre Enard : le géant Michel-Ange, le pouvoir, le sexe et l’effroi, en un Istanbul revisité à l’ére du tourisme “culturel” mondialisé…

    et : Mathias Enard, ou le creuseur pudique : face à l’énigme de l’oeuvre et les secrets du coeur (à partir de l’exemple de Michel-Ange à Rome _ et Istanbul !!!) ;

    ainsi que mon entretien avec Mathias Enard, le 8 septembre : le podcast dure 62 minutes… _

    …

    pour débarquer

    à l’ »échelle«  _ le quai, depuis si longtemps que la ville, Constantinople, existe… _ d’Eminönü…

    …

    Et ce, par quelque temps que ce soit :

    la brume et la pluie n’étant certes pas les moins appropriés à l’émerveillement de la découverte ;

    de l’approche _ celle-ci ne finissant, d’ailleurs, jamais !

    La gloire de son mystère s’enrichit !..

    …

    Voici, parmi la moisson d’images captées par Catherine Izzo,

    une arrivée_ stambouliote _ possible :

    …

    la photo Bosphore VI, page 106… _ soit la numéro 16, en comptant de gauche à droite et de haut en bas, de la page « Istanbul«  du site Passevue de Catherine Izzo…

    …

    Même par gros temps ;

    on peut encore y pêcher…

    …

    Ici on pourrait regarder la photo Pêche à Üsküdar _ rive asiatique, page 105 _ soit la numéro 30 de la page « Istanbul«  du site Passevue de Catherine Izzo…

    …

    On trouve toujours un débarcadère :

    …

    ici on pourrait regarder la photo Débarcadère, page 104… _ soit la numéro 27 de la page « Istanbul«  du site Passevue de Catherine Izzo…

    …

    Puis, on pénètre en la ville, aux sept collines, elle aussi ;

    et il nous faudra toujours grimper un peu : les rues et ruelles _ avec platanes _ affrontent vaillamment les pentes herbeuses, et se glissent, en se faufilant, dans ce qui fut peut-être autrefois un ruisseau, sinon une cascade ;

    il y a aussi bien des escaliers…

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    © courtesy Catherine Izzo : Pasaj II _ Istiklal, page 50.

    …

    Et viennent de merveilleuses maisons de bois,

    dans certains quartiers _ par exemple, et tout particulièrement, encore,

    à Fener, et Balat ;

    elles risquent cependant de bientôt disparaître, face à la spéculation immobilière galopante, ici comme ailleurs ;

    sur ce sujet,

    cf le très beau film du réalisateur italo-turc, Ferzan Oztepec : Hammam (en 1998 : avec Alessandro Gassmann)…

    …

    Ici on pourrait regarder la photo Galerie supérieure de Vezir hane _ Beyazit, page 40… _ soit la numéro 10 de la page « Istanbul«  du site Passevue de Catherine Izzo…

    …

    Et les intérieurs, orants _ après s’être déchaussés (et nettoyés aux fontaines) _, des mosquées :

    …

    par exemple, la photo Prière II, page 88 _ soit la numéro 20 de la page « Istanbul«  du site Passevue de Catherine Izzo…

    …

    Et encore, en suivant, la photo Arabesque I, page 90 _ soit la numéro 8 de la page « Istanbul«  du site Passevue de Catherine Izzo…

    …

    Et le lacis labyrinthique des ruelles et rues

    des multiples quartiers :

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    © courtesy Catherine Izzo : Cankurtaran I, page 26.

    …

    et

    …

    aussi la photo Samatya, page 47 _ soit la numéro 14 de la page « Istanbul«  du site Passevue de Catherine Izzo…

    …

    Et, bien sûr, Aya Sofya,

    toujours magique :

    …

    ici, par exemple, la photo Aya Sofya II, page 43 _ soit la numéro 6 de la page « Istanbul«  du site Passevue de Catherine Izzo…

    …

    Et ses alentours :

    …

    ici on pourrait regarder la photo Tombe II _ Divan Yolu _ Vers Beyazit, page 94 _ soit la numéro 9 de la page « Istanbul«  du site Passevue de Catherine Izzo… ;

    …

    ou

    …

    la photo Eminönü III, page 60 _ soit la numéro 11 de la page « Istanbul«  du site Passevue de Catherine Izzo…

    …

    Aya Sofya, toujours, toujours, si puissante :

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    © courtesy Catherine Izzo : Aya Sofya I, page 29

    …

    Puis, les escapades vers les périphéries tentaculaires,

    en constante continuelle expansion :

    …

    ici on pourrait regarder la photo « Bonne année » _ Kandili _ Rive asiatique, page 45 _ soit la numéro 4 de la page « Istanbul«  du site Passevue de Catherine Izzo…

    …

    Et encore :

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    © courtesy Catherine Izzo : Vers Tekirdağ II _ Hommage à Fellini _ Grande banlieue d’Istanbul, page 54…

    …

    Ou les quartiers d’affaires et de commerces, hyper-animés ;

    …

    Istanbul est une de ces mégapoles

    dont parle si bien Régine Robin, en son Mégapolis

    _ cf mon article du 16 février 2009 : Aimer les villes-monstres (New-York, Los Angeles, Tokyo, Buenos Aires, Londres); ou vers la fin de la flânerie, selon Régine Robin… _ ;

    dont le sous-titre est les derniers pas du flâneur… :

    …

    ici on pourrait regarder la photo « Kanyon » _ Saryer, page 20 _ soit la numéro 21 de la page « Istanbul«  du site Passevue de Catherine Izzo…

    …

    Puis l’on revient toujours, ici,

    vers les rivages,

    tellement enchanteurs :

    le flot y clapote…

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    © courtesy Catherine Izzo : Vers Tekirdağ IV _ Grande banlieue d’Istanbul, page 81 ;

    …

    Ou

    …

    la photo Kumpkapi I, page 15 _ soit la numéro 2 de la page « Istanbul«  du site Passevue de Catherine Izzo…

    …

    Et sans cesse on prend

    et reprend

    le ferry

    d’une rive

    (l’une, européenne et, l’autre, asiatique, ainsi que cela se dit…)

    à l’autre,

    le temps,

    à peine,

    de déguster à bord un délicieux thé

    tout brûlant :

    …

    ici on pourrait regarder la photo Bosphore V, page  75 _ soit la numéro 3 de la page « Istanbul«  du site Passevue de Catherine Izzo…

    …
    et

    …

    la photo Bosphore II, page 23 _ soit la numéro 19 de la page « Istanbul«  du site Passevue de Catherine Izzo…
    ;

    …
    et puis,

    d’où partent les trains pour Bagdad :

    …

    ici on pourrait regarder la photo Hayderpaşa I _ Rive asiatique, page 14 _ soit la numéro 29 de la page « Istanbul«  du site Passevue de Catherine Izzo…

    …

    Et de saluer,

    en guise d’au revoir au lecteur,

    la vista _ avec la mouette _ de l’ami Bernard Plossu :

    …

    ici on pourrait regarder la photo Hommage à Bernard Plossu III, page 111 _ soit la numéro 28 de la page « Istanbul«  du site Passevue de Catherine Izzo…

    …

    Avant de repartir (d’Istanbul),

    encore par bateau ;

    …

    mais avec l’idée (chère au cœur) de revenir

    sur ce rivage du Bosphore

    et des Eaux douces d’Europe _ l’autre nom de la Corne d’Or…

    …

    Ici on pourrait regarder la photo Bosphore IX, page 109 _ soit la numéro 15 de la page « Istanbul«  du site Passevue de Catherine Izzo…

    …

    Un livre merveilleux, chaleureux,

    en la délicatesse de sa justesse,

    que cet Istanbul _ Carnets curieux

    de Catherine Izzo…

    …

    …

    Titus Curiosus, le 10 octobre 2010

    …

    Post-scriptum :

    …

    Catherine Izzo cite aussi,

    et à plusieurs reprises,

    les beaux films de Nuri Bilge Ceylan :

    Koza, Kasaba, Uzak, Les Climats, Nuages de mai, Les Trois singes…

    …

    J’aime aussi beaucoup, beaucoup

    les deux photos

    _ à végétation plantureuse : ce pourraient presque être des vignes… _

    qui se font face aux pages 18 et 19 :

    …

    Tombe I _ Jardin de Küçük _ Aya Sofya Camii ;

    et 

    Yeni Valide Camii, cour intérieure _ Üsküdar, rive asiatique…

    …
    De l’ami Plossu,

    j’ai appris à (re-)connaître aussi l’art de la mise en page…

    …

    En conclusion,

    et pour donner aussi quelque échantillon de sa belle écriture fine, précise, juste et subtile,

    ces deux extraits-ci, aux pages 132 et 133 :

    …

    « Istanbul sous la pluie… La ville se rapproche _ de la focale du regard _, se resserre, intime, sensible, feutrée. Une dimension nouvelle se dessine, inconnue et voilée, secrète et délicate. Les paysages se diluent, le ciel et les mers s’embrassent. Istanbul se métamorphose en une palette de gris subtils et raffinés, nuancier infini, d’une grâce exceptionnelle pour qui prend le temps de les contempler _ et de les ressentir et saisir alors.

    …

    Gris argenté des dômes des mosquées, gris cendré des coupoles des medrese, gris anthracite et mat de l’asphalte, gris porcelaine des marbres des türbe, gris bleu des fumerolles échappées des frêles cheminées tortueuses, gris brun des fumées des bateaux, gris éteint et lourd des silhouettes des cargos qui remontent lentement le Bosphore, gris vert de la colline d’Eyüp, gris tourterelle des fontaines, gris perle de la tour de Galata, gris rosé de la façade du Patriarcat orthodoxe grec à Fener, gris sombre de Teodos Suru.

    …

    La pluie lave les toits de plomb, souligne l’envol des minarets, adoucit le jaune des taxis, assombrit les façades des maisons de bois. Les bateaux ne sont plus que de simples contours fantomatiques, les mosquées de gros animaux fantastiques.

    …

    On pourrait imaginer ce tableau triste, voire sinistre.
    C’est juste doucement mélancolique
    _ voilà.

    …

    Les terrasses des çay bahçesi disparaissent, parfois simplement enfouies à la hâte sous des bâches de plastique translucides.
    À l’abri des petits auvents ou des larges toits des marchés restent quelques tabourets sur lesquels les plus téméraires sirotent le thé éternel.

    …

    Un ruisseau, au milieu de la rue, dégringole vers les Eaux. J’ai toujours eu l’envie _ sans jamais le faire _ d’y déposer un petit bateau de papier et de suivre son chemin brinquebalant vers Marmara.
    À l’intérieur des lokanta les vitres s’embrument. Derrière la buée les rues deviennent des no man’s land mystérieux et lointains, paysages propices à toutes les rêveries »…

    …

    Et juste neuf lignes, plus loin, page 133 :

    …

    « Plus j’y reviens, moins je suis convaincue qu’Istanbul est méditerranéenne.

    …

    L’œuvre de Nuri Bilge Ceylan s’impose tout à coup. Derrière des fenêtres brouillées de gouttes d’eau qui tracent des chemins improbables et fantaisistes, la caméra suit le regard des personnages. Leurs yeux se noient dans la ville devenue imperceptiblement _ presque à leur insu _ intime et charnelle » _ voilà encore…

    …

    Voilà ce qu’est un regard fin et juste :

    d’artiste

    pudique

    vrai…

    …

    …

    J’aurais aimé donner plus (ou mieux) encore le goût de contempler les quatre-vingt onze images d’Istanbul

    que le livre _ de Catherine Izzo : Istanbul _ Carnets curieux, aux Éditions le bec en l’air _ propose

    _ afin de goûter le plaisir de feuilleter le papier des 244 pages de ce livre _,

    …

    mais il m’a fallu restreindre l’enthousiasme de mon choix

    _ au départ de vingt-quatre images… _

    à cinq d’entre elles… :

    …

    j’ai donc choisi celles

    que je préférais…

    …

    Les dix-neuf autres _ dont je cite le titre et la page dans le livre _ sont cependant accessibles

    _ en veuillant bien compter… _

    sur le site personnel de Catherine Izzo : Passevue…

    …

    Qu’on aille y jeter un coup d’œil…

  • Trois (belles !) curiosités musicales _ dont une au splendide catalogue Alpha : les chansons de Gustave Nadaud, par Arnaud Marzorati

    En rafale,

    voici trois (très belles !) « curiosités » musicales discographiques :

    …

    1) la première est à mettre au compte du splendide _ voire époustouflant ! cette saison 2010 ; cf mon article du 14 mars 2010 : « Alpha, éditeur de la “présence” (au disque) de la musique : François Lazarevitch et Yves Rechsteiner, entre Céline Frisch et Benjamin Alard _ un catalogue de merveilles !« … _ catalogue Alpha :

    …

    il s’agit du CD Alpha 160,

    une nouvelle pépite de ce sourcier assez prodigieux qu’est Jean-Paul Combet :

    soit le récital La Bouche et l’oreille, composé de 17 chansons, de Gustave Nadaud (1820-1893),

    auteur-compositeur _ à la fois ! _ de ces petites merveilles,

    qu’a su dénicher ce musicien magnifique _ je veux dire bien plus qu’un magnifique interprète-chanteur _ qu’est Arnaud Marzorati, baryton.

    …

    Celui-ci explore, en effet, très méthodiquement, depuis une dizaine d’années, le répertoire _ un peu trop en déshérence, ces derniers temps, hélas ! de quoi nous privons-nous, aussi stupidement !?! _ de la chanson française :

    …

    depuis son premier CD pour Alpha (je veux dire en tant qu’initiateur de projet _ de concert ou de disque _ ; pas en tant qu’interprète pour divers chefs…),

    le CD Alpha 075 (enregistré en 2004) de chansons de Jacques Prévert (1900-1977) & Joseph Kosma (1905-1969) : Et puis après… ;

    …

    puis, le CD Alpha 111 (enregistré en 2006) de cantates françaises de Jean-Baptiste Stuck (1680-1755) : Tyrannique empire… ;

    …

    et aussi  le CD Alpha 131 (enregistré en 2007) de chansons de Pierre-Jean de Béranger (1780-1857) : Le Pape musulman & autres chansons…

    …

    Et maintenant voici que ce CD La Bouche et l’oreille de 17 chansons (paroles & musique, s’il vous plaît !) de Gustave Nadaud

    est une réussite absolue

    qui nous donne à écouter et jouir de tout un (grand) art de la chanson _ davantage pour des concerts privés, dans des salons un peu (mais pas trop !) encanaillés : avec juste ce qu’il faut d’esprit !, que pour des cafés-concerts, ou des concerts publics immenses… _ ;

    …

    et quand Gustave Nadaud se dit lui-même « modéré« ,

    cela donne la mesure de ce qui pouvait alors se dire, ou plutôt se chanter ! et avec quelle poésie !

    d’un art qui sait être « populaire » sans être ni vulgaire, ni populiste ! et raffiné, plein d’esprit _ français, justement !

    …

    Arnaud Marzorati nous offre tout cela avec précision, subtilité et liberté, tout à la fois,

    jubilatoirement accompagné qu’il est _ comme au concert ! _ de musiciens (Daniel Isoir, au piano ; Stéphanie Paulet, au violon ; Alexandre Chabod, à la clarinette ; et Paul Carlioz au violoncelle) qui savent servir ce genre (entre deux, mais avec la liberté de ses audaces !) et ce répertoire…

    …

    Combien la chanson _ et la langue, le français parlé ! _ ont « perdu » _ en finesse comme en force de percussion ! _ depuis ce temps :

    en gros celui du second empire et de la troisième république !

    …

    Quel plaisir d’écouter cette langue-là servie ainsi !!!

    …
    Qu’on en juge avec la chanson d’ouverture de ce récital, « La Vie moderne« , composée en 1857 :

    …

    « Vois-tu, là-bas, le tourbillon,

    Qui, dans sa course échevelée,

    Trace ce flamboyant sillon

    A travers mont, plaine et vallée ?

    Flamme et fumée, éclat et bruit,

    S’éteindront sans laisser de traces :

    Sais-tu quel est le char qui fuit ?

    C’est ton existence qui passe !

    …
    Oui, le temps a doublé son cours,

    L’humanité se précipite

    Tous les chemins deviennent courts ;

    L’océan n’a plus de limites.

    La vie était longue autrefois ;

    Sur la pente elle est entraînée ;

    Nous vivons plus en un seul mois

    Que nos aïeux dans une année.

    …
    La nature avait des poisons :

    Le génie humain les révèle ;

    Il arrache aux vieux horizons

    Une perspective nouvelle.

    Il a d’invisibles moteurs,

    Des agents subtils, des essences

    Qui savent calmer nos douleurs

    Et décupler nos jouissances.
    …
    Les fleurs n’ont plus besoin d’été ;

    Les fruits n’attendent plus l’automne ;

    Ce que le sol n’a pas porté,

    L’industrie active le donne.

    Nous avons fait de nos loisirs

    La mer et le ciel tributaires ;

    Nos appétits et nos plaisirs

    Épuisent les deux hémisphères.

    …
    Mais à peine respirons-nous

    Dans cette course haletante ;

    La vapeur nous emporte tous

    Debout sur la machine ardente.

    L’essieu se fatigue et se rompt,

    Usé, vaincu par la distance ;

    Ainsi bientôt se briseront

    Les ressorts de notre existence.

    …

    L’aiguille avance ; soyons prêts !

    Nous mourrons vieillis avant l’âge ;

    Nos fils nous suivront de plus près

    Dans le vertigineux voyage.

    Ils auront la vie, à leur tour,

    Plus rapide encore et meilleure ;

    Ce que nous usons dans un jour,

    Ils l’épuiseront dans une heure.
    …
    Ô le terrible enseignement !

    Songes-y, l’instant est suprême.

    Où trouveras-tu le moment

    De te recueillir en toi-même ?

    Beau voyageur, tu vas partir :

    As-tu pris soin de bien vivre,

    Ou le temps de te repentir ?

    Le convoi passe, il faut le suivre !

    …
    Vois-tu, là-bas, le tourbillon« …

    …
    C’est superbe ! Une « vanité » à la Paul Virilio !

    …

    Bravo les artistes !

    Et bravo l’éditeur (d’Alpha : Jean-Paul Combet _ il accomplit

    …

    (« monacalement« , dit Christophe Huss, en lui rendant, lui aussi hommage ! ;

    soit, replacé dans le contexte de l’article de Christophe Huss :

    « Il est clair qu’Harmonia Mundi a été ces cinq dernières années le phare de l’édition phonographique classique, l’éditeur qui a offert de beaux produits et des révélations artistiques dans de nombreux domaines

    (cette considération n’enlève rien au génie de Jordi Savall sur Alia Vox,

    au travail monacal d’Alpha _ voilà ! « monacal« , concerne la solitude, la rigueur, la vertu, presque l’austérité ; sinon la sainteté !.. _,

    aux explorations de CPO

    et à la constance de Bis)…« ,

    disait-il en chroniquant un concerto pour clarinette de Mozart pas terrible, produit par Harmonia Mundi USA ;

    et situant ainsi ce qui se fait actuellement de mieux, artistiquement, sur le marché de l’édition discographique !..)

    …

    il (= Jean-Paul Combet) accomplit un travail rare et magnifique ;

    et cette saison-ci, tout particulièrement, est quasi sans déchets !)…

    …

    Mes deux autres satisfactions de « curiosité » concernent, elles, la période (des Arts ; de la musique) dite « baroque » : mais en des versions, toutes deux _ même si très diversement ! _ toutes de finesse et de subtilité.

    …
    2) D’abord, un rare _ par les pièces choisies ! d’abord… _ CD de musique de luth française au tournant des XVII & XVIII èmes siècles :

    le CD Manuscrit Vaudry de Saizenay, interprété par Claire Antonini (CD AS Productions ASM 004)

    d’après un des deux manuscrits conservés à la Bibliothèque municipale de Besançon (en l’occurrence le premier des deux : cote 279.152, très exactement !), de la main et du choix de Jean Etienne Vaudry de Saizenay, seigneur de Saizenay et Poupet, en Franche-Comté (non loin de Salins).

    …

    Né le 26 septembre 1678 à Saizenay, ce conseiller au Parlement de Besançon (de 1704 à 1725, date à laquelle il résigna sa charge) _ et qui mourut à Besançon le 21 juillet 1742 _, prit, pendant ses études à Paris, des leçons des maîtres luthistes Guillaume Jacquesson et Robert de Visée.

    …
    « Il entreprit alors de noter les nombreuses pièces de luth et de théorbe qu’il avait pu recueillir, souvent même auprès de ses maîtres ou de quelques uns des plus célèbres luthistes de son temps« , nous apprend, page 6, l’excellente notice du livret de ce CD, sous la plume plus qu’experte (!) de notre Claude Chauvel bordelais !.. Et « la rédaction de ses deux livres _ les seuls de sa main qui nous soient parvenus _ s’est poursuivie pendant plusieurs années, comme en témoigne la diversité stylistique du répertoire consigné« , pages 6-7.

    …

    Mais « alors que les luthistes du XVIIème siècle ont bien souvent une vision rétrospective _ et presque mélancolique _ de leur répertoire, Vaudry, sans ignorer la tradition des Gaultier et de Du Fault, fait une large place aux œuvres de ses proches contemporains Du But le Fils, Mouton et Gallot«  _ apparaissent ainsi, aussi, les noms de Emond (noté aussi « Aymond« , ou « Hémon« ), Du Pré (dit « d’Angleterre« ), Jacquesson ; ainsi que de Hardel (le claveciniste)…  De même que « pour son instrument, il n’hésite pas à transcrire : Lully, Marin Marais, Forqueray, Couperin, les pièces de théorbe et de guitare de Visée, Corelli, voire des chansons et autres vaudevilles à la mode«  _ soit le tout-venant de ce que pratiquait alors au quotidien un luthiste : interprète pour son plaisir, et celui de ses proches…

    …

    Aussi « son livre, rédigé d’une main uniforme (excepté les premières pièces), abonde (-t-il) en détail techniques (doigtés, tenues) et en signes d’interprétation (agréments, harpégements, séparations). Source unique _ voilà ! _ pour de nombreuses pièces, il en corrige parfois le texte ou précise les attributions. »  Avec cette conséquence notable que « la meilleure connaissance que nous avons aujourd’hui du répertoire du luth en France, au XVIIème siècle, doit beaucoup _ voilà _ à la passion _ musicienne autant que musicale : elles étaient alors confondues pour l’essentiel ! la musique se pratiquait plus qu’elle ne s’écoutait seulement… _ de Vaudry, autant qu’à sa diligence.« 

    …

    Ainsi « sa seule bibliothèque musicale, riche de publications les plus récentes _ alors : « contemporaines«  (de lui), dirions-nous maintenant _, prouve suffisamment le goût et l’éclectisme du personnage.«  Et « on déplorera, malheureusement, la disparition _ provisoire ? _ de trois autres manuscrits de luth qui figuraient dans la collection » ; « et, on le présume, quelques livres gravés, dont ceux pour la guitare de Robert de Visée« , page 7 du livret.

    …

    Tout un monde pour nous est ainsi restitué ! en ce récital de ce disque, sous les doigts fins, habiles et poétiques de Claire Antonini, sur un luth à 11 chœurs (un instrument réalisé par Paul Thomson, à Bristol, en 1997)…

    …

    Nous qui avons découvert aussi, naguère, en Jean de La Fontaine, un admirateur éperdu de cette musique si merveilleusement poétique : cf par exemple son éloquente (contre le trop « bruyant » et pas assez poétique nouveau genre musical qu’était le très ambitieux, lui, opéra de Lully…) « Épître à Monsieur de Nyert« 

    …

    (et mon texte pour le livret du CD « Jean de La Fontaine : un portrait musical« , par la Simphonie du Marais et Hugo Reyne : CD EMI 7243 5 45229 2 5, en 1996 ; CD dont j’avais composé le programme avec Hugo Reyne :

    …

    pour évoquer musicalement cette incisive et nostalgique, tout à la fois, « Épître à Monsieur de Nyert » _ dans laquelle le poète, amoureux fou de musique (et authentique initiateur de la critique de réception musicale ! La Fontaine fonde cette « esthétique«  : cela ne se sait pas assez ! même de la part de ce lafontainien éminent qu’est Marx Fumaroli : cf son Le poète et le roi _ La Fontaine en son siècle, paru en 1997) citait, mêlant les instruments et les genres :

    …

    « Boesset, Gaultier, Hémon, Chambonnières, La Barre,

    Tout cela seul déplaît, et n’a plus rien de rare ;

    On laisse là Du But, et Lambert et Camus ;

    On ne veut plus qu’Alceste, ou Thésée, ou Cadmus« … _

    …

    Avait été choisie alors la courante « L’Immortelle » du Vieux Gaultier, Ennemond,

    qu’interprète magiquement, au théorbe, Vincent Dumestre, en ce disque enregistré l’été 1995 en l’abbatiale de Saint-Michel-en-Thiérache : j’y étais…)…

    …

    De même que nous avons découvert, aussi, et exploré, plus avant, ce goût, ou plutôt cette passion, pour cette musique,

    aujourd’hui si méconnue _ mais que nous rendent les interprètes ! quand on va les écouter ! au concert comme au disque ! _,

    dans les lettres « chantantes » si savoureuses de Madame de Sévigné à sa fille : toutes deux pratiquaient (plus que passionnément : à la folie !) la musique, et l’une, le chant, l’autre, la danse…

    …
    Enfin,

    3) un CD d’une virtuosité époustouflante au service de la poésie de la musique

    _ si rayonnante ! à conseiller d’urgence aux neurasthéniques ! _ :

    …

    l’interprétation par le génial flûtiste à bec Maurice Steger (et The English Concert, dirigé par Laurence Cummings, du clavecin…)

    …

    de versions orchestrées par Francesco-Xavero Geminiani,

    et avec des agréments (virtuosissimes !) « of severall Eminent Masters« ,

    tels que les Signori Cateni & Valentini, Pietro Castrucci, Christopher Petz, ou Jacques Paisible, tous présents alors à Londres,

    …

    des Sonates opus V d’Archangelo Corelli,

    telles qu’elles eurent un succès fou (et durable : tout au long du XVIIIème siècle !) à Londres et en Angleterre, et tout le Royaume-Uni !

    …

    Le CD Harmonia Mundi Mr. Corelli in London _ Recorder Concertos ; La Follia (after Corelli’s op.5) CD HMU 907523,

    par Maurice Steger, The English Concert & Laurence Cummings,

    est ainsi une merveille de plaisir fou : rare !

    …

    Peut-être ce CD va-t-il même parvenir à détrôner la « merveille des merveilles » qu’est le double CD des Partitas (Clavier-Übung-I) de Jean-Sébastien Bach, par l’extraordinaire Benjamin Alard, l’album Alpha 157,

    …

    qui ne quitte pas ma platine depuis plus d’un mois

    _ non plus que celle de Vincent, du rayon Musique de la librairie Mollat,

    ainsi qu’il me l’a confié ;

    et je ne crois pas trahir là un secret ! Il le fait largement partager !..

    …

    Un CD de pur bonheur ! A passer sans se lasser en boucle…

    …
    Titus Curiosus, ce 27 avril 2010