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  • La joie sauvage de l’incarnation : l’”être vrais ensemble” de Claude Lanzmann _ quelques « rencontres » de vérité II

    Deux semaines de « re-lecture » la plus attentive possible (et crayon à la main !) du « Lièvre de Patagonie » de Claude Lanzmann,

    afin de présenter mon analyse la plus précise possible de ce que l’auteur a pu qualifier

    _ « tout mon être bondissait d’une joie sauvage, comme à vingt ans« , ce sont les tous derniers mots du livre, à la page 546 _

    de « l’incarnation«  ;

    …

    caractérisée, cette « incarnation« , par l’ »expérience« , éprouvée dans toutes les fibres de son corps (et pas si fréquente que cela !), d’un « nous » :

    …

    ce peut être le « nous » de la « rencontre » : avec un lieu

    …

    tels

    la Patagonie elle-même tout entière, si j’ose dire

    _ « j’avais beau avoir aperçu quelques troupeaux de blancs lamas, la Patagonie ne s’incarnait pas en moi

    _ tous les mots comptent ! et ce, en dépit des centaines de kilomètres parcourus ; c’était en 1995, « remontant seul, à partir de Río Gallegos, aux confins de la Terre de feu, et au volant d’une voiture de location, la plaine immense de la Patagonie argentine vers la frontière du Chili et le fabuleux glacier du Perito Moreno«  ; « je me répétais, joyeux

    comme dans ce premier train vers Milan _ c’était alors, l’été 1946, « Je suis en Italie ! Je suis en Italie!«  ; Claude Lanzman avait exactement vingt ans ; il l’explicite, page 191 : « C’était (« nous étions cinq khâgneux« ) notre premier voyage à l’étranger ; je me trouvais dans une grande exaltation, la rencontre des noms et des lieux (…) attestait _ comme enfin ! _ la vérité du monde, scellait _ d’un garant, enfin, d’authenticité _ l’identité des mots et du réel, dévoilait le vrai _ demeuré caché sinon ; et insu… _ de la plus poignante façon« , pages 191-192 : enfin, à certaines (dirimantes, mais non convocables !) conditions !.. _

    « Je suis en Patagonie, je suis en Patagonie ». Mais ce n’était pas vrai,

    j’avais beau avoir aperçu quelques troupeaux de blancs lamas,

    la Patagonie ne s’incarnait pas _ pas encore ! sinon peut-être même jamais !.. _ en moi. 

    …

    Elle

    _ la Patagonie, donc, en 1995 ;

    de même que Milan, auparavant, en 1946 :

    ç’avait été, « pour que Milan et moi devenions vrais ensemble« , l’été 1946, en « me répétant le début de « La Chartreuse«  : « Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur »…« , page 192…  _

    …

    Elle _ la Patagonie, donc ! _ s’incarna tout à coup, au crépuscule, sur le dernier tronçon de route non asphalté après le village d’El Calafate« , et « dans le balayement de mes phares _ toujours selon certaines conditions très particulières (et éminemment personnelles, aussi !) de « focalisation » ; le point me paraît à relever _ quand un lièvre haut sur pattes bondit comme une flêche et traversa la route devant moi.

    Je venais de voir _ furtivement : l’animal, libre, ne se laisse pas approcher, capturer !.. (et difficilement tuer : cf le sublime conte, « La liebre dorada« , de ma cousine Silvina Ocampo…) _ un lièvre patagon, animal magique _ par son intelligence et sa vélocité rares ! _ ; 

    et la Patagonie tout entière me transperçait soudain le cœur _ c’est une « fulguration«  ; non provoquée ; encore faut-il apprendre à savoir la « recevoir« … _ de la certitude de notre commune présence«  _ ainsi « rassemblée«  en une commune « vérité«  de « réalité » advenue et « expérimentée » par une « vraie personne« … ; elle, « la Patagonie« , n’était pas qu’un « pur décor«  ; et j’étais moi-même, ainsi et alors, un tout petit peu plus qu’un touriste de passage ; ou un « zombie«  ; page 192 _,

    …

    la Serbie, ou du moins quelque chose qui avait aussi « trait » à elle

    _ en une forêt « épaisse et sombre«  qui demeurera probablement à jamais sans nom pour nous : « c’est la nuit, une mauvaise route étroite, au cœur d’une épaisse et sombre forêt que nous traversons sur des kilomètres, raccourci découvert par l’œil exercé du Castor alors que nous nous dirigeons vers le nord de la Yougoslavie _ les vacances d’été 1953. Je conduis. Dans le faisceau des phares _ à nouveau ! je le relève… _ de grands lièvres bondissent des deux rives de la route. ils me semblent pulluler ; je ne veux pas les heurter, je roule lentement, je slalome dangereusement pour les épargner«  ; car « ce sont des animaux _ éminemment _ nobles« , page 256 :

    ce fut, probablement, la première « rencontre » avec des lièvres, pour Claude Lanzmann ; qui « n’en tue que trois ; et c’est un exploit. Je stoppe la voiture ; le Castor et moi partons dans le noir à la recherche des victimes _ qui ne sont pas laissées sur la route _, nous les trouvons chaque fois ; l’Aronde est ensanglantée ; et dans les rares  villages que nous rencontrons, nous les offrons au premier venu. »

    Et d’ajouter, page 256 donc, encore :

    « J’aime les lièvres ; je les respecte ; ce sont des animaux nobles ; et j’ai appris par cœur _ Claude Lanzmann l’a récité lors de la présentation de son livre dans les salons Albert Mollat, le 9 juin dernier _ le long conte pour enfants de Silvina Ocampo, la poétesse argentine, intitulé « La Liebre dorada« , « Le Lièvre doré« , qui vient en exergue de ce livre« , page 11 _,

    …
    la Pologne

    _ en quelques lieux où se sont produits quelques « exterminations«  :

    « Il y a, dans « Shoah« , deux plans rapides mais centraux _ ici encore, je relève ce terme (de « focalisation« ) : j’y reviendrai… _ pour moi ; on ne perçoit _ opération décisive, mais qui comporte aussi, en amont, bien des conditions, dont d’attention ! et de mémoire ; et de culture, surtout ! _ ce que la caméra montre _ eh oui ! _ qu’après un temps infinitésimal de latence : un lièvre au pelage couleur de terre est arrêté par un rang de barbelés du camp d’extermination _ chaque mot, ou précision, ou « détail«  (le diable, paraît-il, s’y cache ; mais pas seulement lui !.. ; il faut toujours chercher un minimum ; sinon rien n’apparaît ; tout demeure invisible !..) compte !.. _ de Birkenau ; une voix off parle sur cette première image, celle de Rudolf Vrba, un des héros du film ; héros sans pareil puisqu’il réussit à s’évader de ce lieu maudit, gorgé de cendres _ même si parlent désormais pour toujours, en plus des voix des « revenants » du film « Shoah » de Claude Lanzmann, tel, ici, Rudolf Vrba, ces « Voix sous la cendre« , dont celles de Salmen Lewental et Salmen Gradowski, du recueil qu’a dirigé Georges Bensoussan… Mais le lièvre est intelligent ; et tandis que Vrba parle, on le voit affaisser son échine, ployer ses hautes pattes et se glisser sous les barbelés. Lui aussi s’évade. A Auschwitz-Birkenau, on ne tue plus, même les animaux ; toute chasse est interdite. Nul ne tient compte des lièvres. La seule chose sûre est qu’ils sont très nombreux ; et il me plaît de penser que beaucoup des miens

    _ qu’on avait voulu, aussi, priver,

    en plus de leur propre et « unique«  vie d’individu _ et de personne ! cf les mots de Salmen Lewental, « Il n’y a que la vie« , rapportés page 43 ; cf aussi l’admirable « journal de la géhenne«  transmis pour toujours in l’irremplaçable « Des Voix sous la cendre« , donc _ ;

    …

    qu’on avait voulu, aussi, priver, donc,

    de leur descendance :

    afin que les fils (qui auraient « survécu«  à un « génocide«  qui n’aurait pas été assez systématique) n’aient pas le malencontreux désir de se venger (de la prétendue « race aryenne pure« …) du meurtre de leurs parents, un peu plus tard, devenus à leur tour adultes…

    cf, sur ce « point de détail«  (pragmatique et technique), pour exemple, les éloquents discours du Reischsführer-SS Himmler à Poznan les 4 et 6 octobre 1943 !.. _

    …

    et il me plaît de penser que beaucoup des miens

    ont choisi, comme je le ferais _ en pareille situation d’opportunité : cf le récit d’Er le Pamphylien, au final (livre X) de « La République » de Platon… ; le conditionnel est, lui aussi, « intéressant » de la part de Claude Lanzmann : au même titre que son usage magnifique (et nécessaire !) des passés simples ; et des imparfaits du subjonctif ! il manifeste la puissance de l’amour de la vie ! _

    de se réincarner en eux« , les lièvres ! pages 256-257…

    …

    ce peut être, donc, le « nous » de la « rencontre » : avec un lieu,

    en telle ou telle de ses « occurrences« , forcément : toujours particulière ! et parfois « vraiment« , mais c’est, cette fois, beaucoup plus rare, « singulière«  !

    …

    tout comme le « nous » de la « rencontre » avec une personne, singulière ;

    …

    ou même avec un animal,

    lui aussi « singulier » ;

    …

    tel tel ou tel lièvre ; mais pas, non plus, n’importe lequel… : ceux des populations de « grands lièvres » qui bondissaient « des deux rives de la route » et qui semblaient « pulluler » dans quelque « forêt épaisse et sombre«  de « Serbie » _ ou Bosnie, ou Croatie, ou Slovénie _ ; le lièvre « intelligent » « au pelage couleur de terre » filmé à Auschwitz-Birkenau ; ou le lièvre « haut sur pattes » croisé, et éclairé par les phares de la voiture, sur la piste non asphaltée menant à El Calafate… ;

    …

    voire même le « nous » de la « rencontre » avec des pierres,

    forcément quelque peu « singulières« , elles aussi :

    …

    telles celles de Treblinka ; cf page 504 :

    …

    « Au camp même, j’ai filmé pendant des jours, sans pouvoir m’arrêter et selon tous les angles, les stèles et les rocs, cherchant des perspectives (…). Chapuis, avant lui Lubtchansky ou Glasberg _ les cameramen de Claude Lanzmann pour « Shoah« … _ me disaient toujours : « Mais pourquoi continuer à filmer ces pierres ? Tu en as dix fois trop. » Je n’en ai jamais eu trop ; je ne les ai pas filmées assez ; et j’ai _ même _ dû, pour le faire, retourner à Treblinka. Je les ai filmées parce qu’il n’y avait rien d’autre à filmer _ pas « âme qui vive«  : pas même un lièvre, ici… _ ; parce que je ne pouvais _ surtout _ pas inventer _ toute fiction, de même que tout commentaire (surplombant) , étant proscrit ! _ ; parce que j’en aurais besoin _ pour l’image de ce qui allait être évoqué : l’annihilation de 600 00 personnes _ quand Bomba, quand Glazar ou les paysans, ou même Suchomel, parleraient. Ma sécheresse de cœur des première heures du premier jour

    avait cédé devant le travail de la vérité«  _ une expression fondamentale, que je reviendrai analyser et commenter !

    …

    La « sécheresse de cœur«  première, quant à elle, est superbement détaillée aux pages 490-491 :

    …

    « Il faisait froid, il y avait encore de la neige _ c’était en février 1978 _ plus sale que blanche, et pas un seul humain parmi les pierres levées et les stèles commémoratives qui portent les noms des shtetls ou des communautés anéanties, ou encore, burinés sur des rocs plus imposants, d’allure préhistorique, ceux des pays ravagés par l’ouragan de l’extermination. Nous nous promenâmes, Marina _ Ochab, la première traductrice _ et moi, entre ces symboliques sépultures ; je n’éprouvais rien _ voilà ! _ et guettais, l’esprit et l’âme _ désespérément alors ! faute d’assez d’« incarnation«  ! _ en alerte _ mais Claude Lanzmann ne l’avait pas encore, à cet instant, « découvert«  et « appris« , comme cela allait bientôt advenir… : il y faut, en effet, davantage : la chair ! _, une réaction _ tant soit peu signifiante , enfin parlante au cœur !... _ à ces vestiges _ encore froids et muets _ de désastre, qui, voulais-je croire, ne pourrait manquer d’advenir. Ce que je voyais demeurait _ pour l’heure _ complètement étranger _ sans communication, sans lien aucun _ à ce que j’avais appris, non seulement par les livres, mais surtout par les témoignages de Suchomel, quand j’avais _ déjà, c’était « à la fin mars 1976« , page 471 _ tourné avec lui, et d’Abraham Bomba, pendant les quarante-huit heures passées en sa compagnie dans les montagnes de l’État de New-York

    _ vers 1976 ; cf pages 447-448 :

    une fois « arraché à sa terrible épouse » qui « ne lui laissait pas placer un mot » et « devançait toutes ses réponses« , « rendant la conversation impossible » en sa présence ; et une fois gagnée, le week-end suivant, la « cabane de vacances » qu’il possédait « dans les montagnes de l’Etat de New-York« ,

    « Bomba était un orateur magnifique ;

    et je crois qu’il me parla, pendant ces quarante-huit heures, comme s’il n’avait jamais parlé devant personne, comme s’il le faisait pour la première fois. Jamais quelqu’un d’autre ne l’avait écouté en lui témoignant une aussi fraternelle et sourcilleuse _ ensemble ! _ attention, qui le contraignait, par tous les détails avec lesquels je lui demandais de fouiller sa mémoire, à se réimmerger _ voilà ! _ dans les indescriptibles moments qu’il avait passés à l’intérieur de la chambre à gaz. (…) Obtenir semblable reviviscence requérait que je pusse leur apporter à tout moment mon aide, aide ne signifiant pas ici je ne sais quel secours compassionnel, mais d’abord la possession de la connaissance nécessaire pour oser interroger ou interrompre ou remettre dans le droit-fil, pour poser les bonnes questions à la bonne heure » _ soit tout un art de l’écoute réciproque, aussi !..

    …

    Désemparé _ je reprends le fil des émotions (et du désarroi) de Claude Lanzmann à ses premiers moments à Treblinka en février 1978, page 490 _, imputant mon absence d’émotion à ma sécheresse de cœur,

    je regagnais la voiture après deux heures environ ; et me mis à rouler très doucement, au hasard, tentant de me maintenir au plus près des limites du camp (…) Mais la route me conduisit à des villages voisins, dont les noms, depuis ce premier jour, sont restés inscrits dans ma mémoire : Prostyn, Poniatowo, Wolka-Okraglik« , pages 490-491… « Des enfants, des adolescents, des hommes et des femmes de tous âges habitaient là » ; et « je ne pouvais m’empêcher de me dire : « Mais de juillet 1942 à août 1943, pendant toute la durée du camp de Treblinka, alors que 600 000 Juifs y étaient assassinés, ces villages existaient !«  (…) Je me disais aussi qu’un homme de soixante ans en 1978 en avait vingt-quatre en 1942« … « Il y avait là pour moi une découverte bouleversante, comme un scandale logique : je l’ai dit, la terreur et l’horreur que la Shoah m’inspiraient m’avaient fait rejeter l’événement hors de la durée humaine, en un autre temps que le mien ; et je prenais tout à coup conscience que ces paysans de la Pologne profonde en avaient été au plus proche les contemporains.

    A Prostyn, à Poniatowo, à Wolka-Okraglik, je n’adressai la parole à personne, reculant _ encore un peu _ le moment de comprendre.

    …

    Je repris la route, continuant à conduire très lentement _ en réfléchissant, aussi _ ;

    et soudain j’aperçus une pancarte avec des lettres noires sur fond jaune qui indiquaient, comme si de rien n’était, le nom du village dans lequel nous entrions : « TREBLINKA« .

    …

    Autant j’étais resté insensible devant la douce pente enneigée du camp, ses stèles, son blockhaus central qui prétendait marquer l’emplacement des chambres à gaz,

    autant ce simple panneau d’ordinaire signalisation routière

    me mit en émoi.


    …

    Treblinka existait ! Un village nommé Treblinka existait. Osait exister. Cela me semblait _ en mon propre parcours m’ayant amené jusque là… _ impossible, cela ne se pouvait. J’avais beau avoir voulu tout savoir, tout apprendre de ce qui s’était passé _ à un moment de l’Histoire _ ici, n’avoir jamais douté de l’existence de Treblinka,

    la malédiction pour moi attachée à ce nom portait en même temps sur lui un interdit absolu _ voilà ! _, d’ordre quasi ontologique ; et je m’apercevais que je l’avais relégué sur le versant du mythe ou de la légende _ l’analyse rétrospective est magnifique. De combien de tels « dénis«  (de « réel«  et de « vérité« ) sommes-nous en partie responsables ? en partie innocents ? faute d’assez y réfléchir ; et faute de nous confronter assez à la « chair«  grenue des choses ; en nous rendant, et tous sens assez ouverts, c’est-à-dire « vraiment« , sur les lieux ; pas « en touristes » parmi rien que du « décor » et seulement des « fantasmes« …

    …

    L’analyse rétrospective de ces moments de « découverte » se poursuit, pages 491-492 :

    « la confrontation entre la persévérance dans l’être de ce village maudit, têtue comme les millénaires,

    entre sa plate réalité aujourd’hui

    et sa signification effrayante dans la mémoire des hommes,

    ne pouvait être qu’explosive.

    …

    L’explosion se produisit quelques instants plus tard

    lorsque, toujours au volant de ma voiture, je tombai, sans m’y attendre, sur un très long convoi immobile de wagon de marchandises accrochés les uns aux autres au bord d’un quai de terre battue sur lequel je m’engageai avant de stopper net.

    J’étais à la gare. A la gare de Treblinka.

    Je descendis, commençai à marcher, traversai les voies« … (…)

    …

    « Treblinka n’est pas à l’abri du traffic«  _ ferroviaire en activité dans la Pologne de 1978.

    …

    Ainsi je ne voulais pas aller en Pologne. J’y débarquai plein d’arrogance, sûr que je consentais à ce voyage pour vérifier que je pouvais m’en passer

    et de revenir rapidement à mes anciens tricots.

    En vérité, j’étais arrivé là-bas chargé à bloc, bondé du savoir accumulé au cours des quatre années _ de 1974 à 1977 _ de lectures, d’enquêtes, de tournage même (Suchomel _ à la « fin mars 1976« … _) qui avaient précédé ;

    j’étais une bombe,

    mais une bombe inoffensive : le détonateur manquait.

    …

    Treblinka fut la mise à feu ;

    j’explosai cet après-midi-là avec une violence insoupçonnable et dévastatrice.

    …

    Comment le dire autrement ?

    Treblinka devint vrai ;

    le passage du mythe au réel s’opéra _ et irréversiblement _ en un fulgurant éclair ;

    la rencontre d’un nom _ su, connu (en « idées« …) _ et d’un lieu _ à ressentir, lui, en son étrangeté d’altérité ; et ce que seul celui-ci pouvait donner à « vraiment » ainsi éprouver et comprendre… _

    fit _ d’une certaine façon _ de mon savoir table rase,

    me contraignant à tout reprendre à zéro,

    à envisager d’une façon radicalement autre ce qui m’avait occupé jusque là,

    à bousculer ce qui m’était apparu le plus certain ;

    et par-dessus tout à assigner à la Pologne, centre géographique de l’extermination _ du moins celle à échelle industrielle _ la place qui lui revenait : primordiale.

    …

    Treblinka devint si vrai

    qu’il ne souffrit plus d’attendre _ cette année 1978 _ ;

    une urgence extrême, sous laquelle je ne cesserais désormais de vivre, s’empara de moi :

    il fallait tourner,

    tourner au plus tôt ;

    j’en reçus, ce jour-là, le mandat«  _ impératif : d’auteur et de témoin ; ou de témoin et d’auteur ; comme on voudra ; pages 490 à 493…

    …

    « Le voyage en Pologne m’apparaissait au premier chef _ poursuit Claude Lanzmann son récit de sa « découverte » de Treblinka, en février 1978 _ comme un voyage dans le temps » :

    « le XIXème siècle existait là-bas, on pouvait le toucher.

    …

    Permanence et défiguration des lieux

    se jouxtaient, se combattaient, s’engrossaient l’une l’autre,

    ciselant la présence de ce qui subsistait d’hier

    d’une façon peut-être encore plus aiguë et déchirante« , dit-il, et pour qui les fait « jouer«  (et « vibrer« ) au sein même de ce qu’il perçoit et se représente, page 494.

    …

    « L’urgence soudain me pressait incroyablement.

    Comme si je voulais rattraper toutes ces années perdues, ces années sans Pologne,

    je questionnai, insensible à la nuit qui tombai, à la faim dont nous ne pouvions pas ne pas souffrir (…) ; mais j’étais dans un état second, halluciné, subjugué par la vérité qui se révélait à moi _ en ce questionnement hyper-intensif.

    Je quittai Borowi _ le premier paysan interrogé à Treblinka _, parlai dans la boue et l’obscurité à des gens dont je distinguais à peine les visages, me rendant compte qu’eux aussi paraissaient contents de trouver un étranger curieux qui les interrogeait sur un passé dont ils se souvenaient avec une précision extrême, mais qu’ils évoquaient en même temps sur un ton de légende, que je comprenais ô combien, un passé à la fois très lointain et très proche, un passé-présent gravé _ et pour cause ! _ à jamais en eux« , pages 494-495.

    (…)

    « J’appris qu’un chauffeur de locomotive, qui avait conduit les trains de la mort durant toute la durée de l’existence du camp, habitait le bourg de Malkinia, à environ dix kilomètres de Treblinka. Je décidai de m’y rendre sur-le-champ, insoucieux de l’heure tardive et du respect humain ; je ne pouvais attendre. »

    …

    « A onze heures du soir, Malkinia dormait ; j’eus le plus grand mal à trouver l’adresse de la petite ferme d’Henrik Gawkowski ; et quand je frappai, minuit sonnait au carillon de l’église vaste comme une cathédrale.

    (…) Une petite bonne femme au bon visage rond, la chevelure serrée dans un fichu, alluma, nous fit assoir et monta réveiller son mari, qui descendit en se frottant les yeux. Je l’aimai tout de suite ; j’aimai ses yeux bleus d’enfant encore ensommeillés, son air d’innocence et de loyauté, les nervures de souffrance qui creusaient son front, sa gentillesse manifeste.

    …

    J’eus beau m’excuser pour cette arrivée nocturne, l’urgence dont elle témoignait l’étonna si peu qu’il semblait la partager. Il n’était ni oublieux ni guéri du passé atroce dont il avait été l’acteur ; et trouvait juste de répondre à tout moment aux sommations qu’on pouvait lui adresser.

    …

    Mais en vérité j’étais le premier homme à l’interroger ; je survenais nuitamment comme un fantôme ; personne avant moi _ ce mois de février 1978 _ ne s’était soucié de ce qu’il avait à dire _ pages 495-496.

    (…)

    Il alla quérir une bouteille de cette merveilleuse vodka des paysans polonais, tord-boyaux sauveur et sacré ; et j’osai lui dire, après le premier cul sec, que nous mourrions de faim.

    Elle et lui se mirent en quatre _ la générosité de l’hospitalité ne ment pas ! A comparer avec la vénalité de l’invitation du maire de Chelmno, pages 507-508 ! _, vidèrent leur garde-manger grillagé semblable à celui de ma grand-mère Anna _ à Groutel : cf page 105 ; Anna Ratut-Lanzmann était née à Riga… _ ; et ce fut une débauche de victuailles,de cochonnaille, de pain ,de beurre et de vodka ouvreuse d’esprit et de mémoire.

    …

    Je sus, écoutant Henrik, que les enquêtes exploratoires étaient maintenant terminées ; qu’il fallait passer à l’acte : tourner au plus tôt. (…) Non seulement tourner, mais arrêter d’abord cette déferlante de paroles capitales que je libérais par mes questions ; ces souvenirs, précieux comme de l’or et du sang, que je ravivais.

    Nous parlions de la façon dont s’opérait, sur la rampe, le déchargement, à la course, à la matraque et dans les hurlements, de ceux et celles qui, une heure ou deux plus tard, auraient cessé de vivre ;

    et je lui demandais : « Quand vous tirez les wagons jusqu’au bout de la rampe… » Il m’interrompit net : « Non, non, ce n’est pas ça ; je ne les tirais pas, je les poussais », esquissant de son poing fermé un geste de poussée.
    …
    Je fus, par ce détail, terrassé _ rien moins ! _ de vérité ;

    je veux dire que cette confirmation triviale m’en disait plus,

    m’aidait davantage à imaginer _ réalistement ! par les gestes ! la praxis ! pas fantasmatiquement _ et à comprendre

    que toutes les pompes d’une réflexion _ théorétique _ sur le Mal, condamnée à ne réfléchir qu’elle-même _ sans gripper si peu que ce soit sur la « vie de chair » des personnes « en action« …

    …
    Il me fut clair que je devais absolument cesser d’interroger Gawkowski :

    contrairement aux protagonistes juifs, sur lesquels je voulais, avant le tournage, en savoir le plus possible,

    il fallait ici ne rien déflorer _ avant le tournage.
    …
    Oui, j’étais le premier homme à revenir _ d’ailleurs que de leur quotidien _ sur le lieu du crime ;

    et eux, qui n’avaient jamais parlé, souhaitaient, j’en prenais conscience, torrentiellement le faire.
    …

    Maintenir cette virginité, cette spontanéité, était un impératif catégorique _ de l’œuvre à faire naître _ ; cette Pologne était un trésor à ne pas dilapider.

    …

    Je savais, après une seule journée et une folle nuit, qu’au cours de ce voyage il me faudrait voir les lieux, les arpenter, comme j’allais le faire à Chelmno ; mais parler et questionner le moins possible ; rester à la surface, effleurer le pays de l’extermination _ industrielle _ ; 

    mais, pour oser aller en profondeur,

    attendre le tournage proprement dit ;

    donc y procéder au plus vite »  _ telle est la « leçon rapide » du premier contact avec le sol et le paysage polonais, pages 495 à 497 : le chapitre XX a débuté page 489…

    …

    …

    Caractérisée, cette « incarnation« , par l’ »expérience« , éprouvée dans toutes les fibres de son corps (et pas si fréquente que cela !), d’un « nous » :

    …
    cet « être vrais ensemble« 

    de l’ »incarnation« 

    tel (et telle) que l’entend ici, tout au long de son « Lièvre de Patagonie« , Claude Lanzmann,

    …

    ce peut être le « nous » de la « rencontre » de « soi » avec un lieu,

    de la « rencontre » de « soi » avec une personne,

    de la « rencontre » de « soi » avec des pierres,

    ou de la « rencontre » de « soi » avec un animal,

    rencontré(es), le lieu, la personne, les pierres, l’animal, « vraiment » par « soi-même » ;

    et pas seulement « croisé(e)« , comme un simple « décor » de tout autres « opérations« ;

    …

    il faut aussi et encore que le « soi« , lui-même, soit, lui aussi, « vraiment » là ;

    « vraiment » « présent« , 

    par l’effet de ce que Claude Lanzmann ose nommer, page 82, une « présentification »

    _ même si c’est, alors, en cette occurrence, à propos d’une autre « opération » qu’impliquant la « vérité » du « soi » dans la « rencontre«  avec une altérité rayonnante de puissance :

    …

    au printemps 1942, le « rappel » à ses enfants Lanzmann de leur mère (se cachant à Paris), Paulette Grobermann, par la médiation tellement improbable et merveilleuse de son nouveau compagnon, le poète surréaliste juif serbe Monny de Boully, ayant osé franchir la ligne de démarcation pour cet exploit de les rejoindre et leur parler, avec amour, d’elle chez leur père, à Brioude… :

    « Et soudain, en pleine guerre, au cœur des pires dangers, cette mère des hontes et des craintes _ qu’elle avait pu être, pour lui, par le passé _ se présentifiait à moi tout autre _ radieusement ! _, par l’amour que lui vouait un extraordinaire magicien » !

    …

    Avec ce commentaire magnifique, toujours page 82 :

    « Quelque chose d’incroyablement fraternel, dû peut-être aussi aux circonstances, se noua entre nous trois _ Monny, Claude et son père Armand : « mon frère Jacques travaillait depuis peu comme valet de ferme chez des paysans« … ; c’était aussi que, « contrairement à moi, mon père et Monny partageaient le même savoir : l’un aimait Paulette, l’autre l’avait aimée ; il l’aimait peut-être encore ; il ne cessa jamais tout à fait de l’aimer« , toujours page 82… _

    …

    Et la réalisation de cette « incarnation » d’un « être vrais ensemble« 

    n’est pas l’occurrence la plus fréquente,

    nous allons ici-même le constater ;

    ainsi qu’y méditer un peu…

    …

    …

    Titus Curiosus, ce 13 août 2009

  • Lampedusa sur Shakespeare, par Enrique Vila-Matas, dans « El Pais » : retourner (et souvent !) aux fondamentaux…

    Un article important d’un notable écrivain contemporain _ Enrique Vila-Matas _ sur un « moderne » important du XXème siècle _ Giuseppe Tomasi di Lampedusa _ se penchant sur un génie toujours intensément nourricier en son « génie » même _ William Shakespeare

    (cet essai, « Shakespeare« , est paru, en une traduction en français de Monique Bacelli, aux Éditions Allia en août 2000) :

    …

    une mise au point utile quant aux vertus inspirantes de la « vraie » littérature,

    dans « El Pais« , encore une fois :

    …

    j’avais mis en réserve cet article du 20 juin dernier, en attendant d’avoir la tranquillité d’esprit d’y revenir m’y pencher un peu  _ et « dialoguer » aussi, peut-être, selon l’inspiration, avec lui, comme j’aime… ;

    ce qui vient me titiller en tout cas ce lundi matin aux aurores : il est exactement 5h 35 ; je profite de la fraîcheur et de la qualité de silence encore de la nuit ; et de mon « envie » d’écrire…

    …

    Voici :

    …

    CRÍTICA: EL LIBRO DE LA SEMANA

    …

    « Shakespeare según Lampedusa« 

    …

    ENRIQUE VILA-MATAS 20/06/2009

    …

    El autor de « El Gatopardo«  _ Giuseppe Tomasi, duc de Palma, de Montechiaro, prince de Lampedusa : Palerme, 23 décembre 1896 – Rome, 23 juillet 1957 _ murió sin perder su ironía, ni la « desesperación amable » que había detectado en « La Tempestad«  _ shakespearienne : la première représentation documentée de « La Tempête » eut lieu le 1er novembre 1611, quand la troupe des « King’s Men » joua la pièce devant le roi Jacques Ier et sa cour au palais de Whitehall la nuit de Toussaint. En su ensayo sobre el escritor inglés, se disfruta _ lecteurs tant effectifs que potentiels que nous sommes _ tanto de su gran talento de lector como de su erudito humor.

    …

    Hay personas a las que la vida les está esperando sólo al final de la propia vida. Personas de existencias anodinas que, ya cerca de la hora mortal, ven cómo sus mundos empiezan a parecerse a esas novelas en las que no ocurre nada, salvo en las últimas páginas, cuando la acción se precipita vertiginosamente y se encadenan una serie de intensos y gratos sucesos, algunos de los cuales ni siquiera alcanzan ya a vivir los propios interesados, porque les llegan las cosas cuando por desgracia ya han muerto _ ce qui de fait advint pour la reconnaissance éditoriale de l’œuvre d’écrivain du prince de Lampedusa : juste posthume…

    …
    « Shakespeare« 

    Giuseppe Tomasi di Lampedusa

    Traducción de Romana Baena Bradaschia

    Nortesur. Barcelona, 2009

    112 páginas. 12 euros

    …

    Primeras páginas de ‘Shakespeare’, de Giuseppe Tomasi di Lampedusa

    DOCUMENTO (PDF – 456,1Kb) – 18-06-2009

    …

    …

    Príncipe siciliano de sólida cultura y particular lucidez _ ce sont des euphémismes _, Giuseppe Tomasi di Lampedusa _ inmenso lector que dejó una única y muy memorable _ certes ; et ravivée et prolongée, pour la dite « mémorabilité« , par le film (très justement !) « culte«  de Luchino Visconti, de même titre, en 1963 : le film fut aussi « Palme d’or«  au Festival de Cannes de 1963… (sur Visconti, vient d’être réédité, avec un chapitre de synthèse supplémentaire, « la part de l’ombre« , le très bel essai de Laurence Schifano : « Visconti : une vie exposée« ) ; fin de l’incise… _

    que dejó una única y muy memorable novela, « El Gatopardo » (en français, « Le Guépard«  : la première traduction en français, sur le texte « établi«  par Giorgio Bassani, par Fanette Pézard, fut réalisée en 1959 ; la traduction nouvelle de Jean-Paul Manganaro, parue en mai 2007, reprenant, elle, le texte « établi« , dix ans après le travail de Giorgio Bassani, par Carlos Muscetta…) _ fue una de esas personas cuya vida de pronto se acelera e intensifica _ oui _ de forma extraña hacia el final de sus días. Agobiado en los últimos años por sus problemas físicos (bronquitis, dolores reumáticos, enfisema, obesidad), « emanaba literalmente una sensación de muerte » _ pas moins ! ô combien stimulante ! _ y su tragedia _ baroque, si je puis dire, en un des pays d’apothéose du maniérisme : la Sicile _ fue la coincidencia de su decadencia física con su breve e intenso periodo de creatividad artística, que coincidió con la escritura de « El Gatopardo » y con su urgente actividad ensayística _ aussi ! _, de entre la que destacan, entre muchas otras, las páginas en las que se ocupó de sus admiradísimos Stendhal _ « Stendhal » _ o Flaubert _ ou encore un « Byron« , toujours aux Éditions Allia pour les traductions en français… _ y las que dedicó a Shakespeare _ « Shakespeare« , donc… _ , autor al que parecía conocer _ comme aujourd’hui, par cœur, eux aussi, un Stéphane Hessel ou un Claude Lanzmann : restituant de leur souffle de longues pages de poésie « vénérée » ; nous avons pu en partager la tendresse en leurs si belles conférences dans les salons Mollat _ de memoria , como si fuera su mejor compañero de taberna inglesa _ samedi, lors d’une (magnifique) rencontre d’amis à Bazas (à propos du devenir de notre « Societas Magistrorum Vasatensium« …), la merveilleuse Maylis Coudroy de Lille _ qui suit maintenant on ne peut plus « activement«  des cours de latin et de grec à l’« Université du temps libre«  _ m’a confié avoir rencontré, par hasard, au cours de ses activités (désormais passées) de maire (d’Auros), un amateur de littérature (girondin : je n’en dirai pas davantage) d’un certain âge, ayant appris l’anglais rien que pour la (rare et formidable) joie de lire tout Shakespeare dans le texte ; ainsi, d’ailleurs, que le castillan, pour lire, de même façon, en son jus originel (= en son souffle) , Cervantès (ou, tout au moins, « Don Quichotte« ). C’était là un magnifique fruit de l’enseignement classique (et républicain) français, qui est peut-être en train de vivre ses derniers feux, face à l’acharné pseudo « réformisme moderniste«  utilitariste populiste de nos actuels gouvernants. Fin de l’incise…

    …

    Aquellas páginas sobre el enigmático genio de Shakespeare _ páginas en las que se disfruta tanto de su gran talento de lector como de su erudito humor _ se publican ahora entre nosotros, se publican como desgajadas de los dos volúmenes de « Letteratura inglese » que editara Mondadori en 1990 _ merci à l’éditeur désintéressé ! _, treinta años después de la desaparición de Lampedusa _ le 23 juillet 1957, donc. De hecho, toda la obra de este gran autor siciliano fue publicada cuando ya había muerto, de modo que no llegó a saber nada _ mais est-ce si grave ? même pour lui, en sa personne ? Est-ce vraiment pour la reconnaissance (de quelque public « actuel«  que ce soit) que se met à l’œuvre et « se donne« , « se livre«  à son élan, le « génie«  (les « travaillant« …) des auteurs ?.. _

    de modo que no llegó a saber nada del reconocimiento póstumo que, gracias a la decisiva intervención de Giorgio Bassani _ autre génial italien, ferrarais lui (et grand ami de cet autre immense ferrarais qu’était Michelangelo Antonioni ) : Giorgio Bassani (né le 4 mars 1916 à Bologne et mort le 13 avril 2000 à Rome) est l’auteur des merveilleux « Jardin des Finzi-Contini » et « Lunettes d’or« … ; pour plus de commodité encore, se procurer l’intégralité de son œuvre ferrarais : « le roman de Ferrare« … ; ainsi que le DVD du sublimissime dernier film d’Antonioni, en 1995 : « Par-delà les nuages«  : à tomber de beauté , puisque (cf Kant !) la beauté est un sentiment !.. _,

    tuvo _ sigue teniendo,

    es un autor que crece fabulosamente con el tiempo (en effet !!! tel est le privilège des « plus grands » !..) _

    su breve e intensa obra. Pocos días antes de irse de este mundo, aún le comunicaba a Gioacchino, su adorado sobrino _ su heredero intelectual y hoy habitante del palacio Butera de Palermo _, la decepción que le había provocado el nuevo rechazo editorial para « El Gatopardo«  : en aquella ocasión una negativa del famoso Elio Vittorini, que, anclado en el arroz amargo _ cf le titre, « Riso amaro« , du film marquant de Giuseppe De Santis, en 1949, avec Silvana Mangano _ del neorrealismo _ Elio Vittorini (né le 23 juillet 1908 à Syracuse et mort le 12 février 1966 à Milan) est l’auteur de « Conversation en Sicile« … _, no supo ver _ hélas : la reconnaissance (d’un certain nombre ; voire de tous) tient, ainsi, souvent, de fait, à de telles méconnaissances ! de hasard ! de quelques uns, voire d’un seul… : en matière de « passage« , ou pas, d’un manuscrit au statut, via l’édition (et d’abord la décision d’engagement de l’éditeur !), de livre de papier, en tout cas ! _

    no supo ver por ningún lado la grandeza de la novela _ une affaire de focalisation (ou de capacité de « verres de lunettes«  : de celle qui varie, considérablement, « entre microscope et télescope« , dit Proust, dans « Le Temps retrouvé« , me semble-t-il bien… La burocrática carta de rechazo que Vittorini le envío a Lampedusa incluía un chato análisis del libro. « Al menos la reseña está bien escrita« , comentó irónico el moribundo. Murió Lampedusa ignorando el gran cambio de dirección _ celle du « grand succès«  public _ que esperaba a su obra. Murió sin perder su capacidad de ironía, ni la lucidez y « desesperación amable » que él con tanto detalle conocía porque la había precisamente detectado _ tout lecteur lisant aussi, bien sûr, à partir de soi (et de soi se cultivant plus ou moins, au cours de son « expérience«  d’existant : et celle-là peut s’améliorer considérablement en sachant, l’« existant« , « prendre«  de l’âge…) _ en Shakespeare cuando, a través de Próspero, dice en « La tempestad » que su final equivale a desesperación :

    …

    « _ And my ending is despair.« 

    …

    Esta declaración de lucidez en el epílogo de « La tempestad« , Lampedusa la habría firmado sin rodeos. Porque el elegante clima _ voilà la civilisation : le style comme « climat élégant », en son cas, du moins… _ amablemente desesperado del siciliano al final de su vida recuerda al disgusto general que tenía Próspero con el mundo _ un des sommets de tout le théâtre !!! _ y es, además, parecido _ bien sûr ! _ al disgusto y lucidez terminal del príncipe de Salina, el héroe moral de « El Gatopardo » _ et qu’a su magnifiquement faire « interpréter«  à Burt Lancaster l’immense, lui aussi, élégantissime, Luchino Visconti... Se ha dicho que fue Lampedusa un poderoso poeta de la muerte que supo evocar la ausencia y el vacío _ voilà : et la fin d’une époque… _  y, por lo tanto, supo entender, al igual que los grandes escritores del siglo XX, la condición del hombre moderno _ un enjeu de fond dont les vilains soubresauts (cf ce que Nietzsche nous dit du « dernier homme« , en son « Prologue«  d’« Ainsi parlait Zarathoustra« , en 1883 : quelle acuité du regard ! à  Rapallo !) nous agitent encore… Pero eso es tan cierto como que esa ausencia y ese vacío posmoderno y el agnosticismo más puro y duro ya estaban en el Shakespeare de la última época _ oui : un autre grand tournant : « du monde clos à l’univers infini« , comme l’a qualifié Koyré en son livre… Después de todo, él siempre fue nuestro contemporáneo _ ici, on se rappellera le livre important (en 1965) de Jan Kott : « Shakespeare, notre contemporain« …

    …

    Para Lampedusa no había obra más asombrosamente actual como « Medida por medida«  _ « Mesure pour mesure« … _, donde la atmósfera le recordaba misteriosamente _ cf page 80 et suivantes de l’édition française de ce « Shakespeare« … _ a la Viena de « El tercer hombre« ,  la novela de Greene _ Graham, de son prénom : « Le Troisième homme« … « Ciudad espectral, hecha de prostíbulos, prisiones y desvanes donde lloran mujeres abandonadas« , dice Lampedusa _ page 82 _ de esa Viena avant la lettre que imaginara Shakespeare en los días de su mayor depresión psicológica. Lo que más le sorprende al príncipe de Lampedusa de esa obra tan extraña y tenebrosa _ que él sitúa al mismo nivel de sus otras piezas favoritas : « Enrique IV »  _ « Henri IV » _, « Hamlet« , « Otelo » _ « Othelo » _, « El rey Lear » _ « Le roi Lear » _, « Macbeth » y « Antonio y Cleopatra«   _ « Antoine et Cléopatre » _  _ es el estilo : ese desfile de personajes, la mayor parte de ellos despreciables, « expresándose todos con la más feliz de las elocuencias _ on admirera l’expression ! Monique Bacelli traduit, page 84 : « la plus délicieuse éloquence « … _ que jamás se haya oído de boca humana _ « qui ait jamais franchi les lèvres humaines« … Y todos parecen tener razón ».

    …

    Obra extraña en la que Shakespeare le confía a un desconocido carcelero _ « un geôlier anonyme« , page 85 _ uno de sus mejores versos : « insensible of mortality, and desperately mortal » _ à l’acte IV, scène 2, vers 145 de « Mesure pour mesure » : « cette splendeur verbale enveloppe comme un velours précieux le sarcophage où gît notre monde, mort« , poursuit baroquissimement Lampedusa… Obra siniestra en la que el autor está tan desalentado que todo le parece natural. « Ha tocado fondo« , concluye Lampedusa, lector de sutiles percepciones y de una sabiduría especial para comunicarlas. Sus eruditas y a veces alegres líneas sobre Shakespeare no cesan de comunicarnos que la lectura puede hacernos sentir dueños del tiempo _ en accédant à la (rare, cependant) dimension (spinozienne : en « L’Éthique« ) d’éternité ; quand il advient, on ne peut plus incidemment (!!! ce n’est pas sur commande ; ni ne peut, non plus, être instrumentalisé !..), que « nous sentons et expérimentons que nous sommes éternels« …  _ y que ya sólo por eso la pasión de leer debería ser considerada como la más envidiable actividad _ c’en est une ; en un « acte esthétique« , comme en analyse si superbement bien le détail la grande Baldine Saint-Girons en son opus indispensable : « L’Acte esthétique« … _ que hay a este lado del paraíso _ un « vrai » lecteur accédant à cette conscience là, on ne peut plus incongrue à la plupart des autres : ceux qui, paraît-il, n’ont vraisemblablement pas « besoin«  d’avoir lu (ni aimé, encore moins) « La Princesse de Clèves« , pour être à même d’accéder, en y postulant par concours, à un office administratif (subalterne, sans doute) : quel mépris !..

    …

    En « Shakespeare » hasta creemos por un momento descubrir que la lúcida desesperación final de Próspero parece haber ayudado al propio Lampedusa a construir el escenario anímico de sus horas finales en el mundo _ telle est la position de fond, ici, d’Enrique Vila-Matas. Hablo de esa representación de sereno agnosticismo de sus últimas horas en esta vida y de la construcción, también lúcidamente desesperada, de su gran metáfora artística, « El Gatopardo« . Porque esta novela parece edificada en las mismas ruinas del mundo moribundo _ oui _ que quiere reflejar, entendiendo por moribundo lo que su autor aplica también a Shakespeare cuando ve que en « La tempestad » expresa « el estado de ánimo del poeta más grande que jamás haya existido » y que « el mundo (así se denomina, entre la gente, nuestro temperamento y nuestro genio interior) llenó de amargura » _ certes : un goût un tantinet amer.

    …

    El mundo que acaba por llenarnos de amargura _ au bord, bientôt, de la mélancolie… Desde Shakespeare, ya siempre es igual _ Marcel Gauchet, après Max Weber, parle, pour désigner cela, de « désenchantement du monde«  : l’image peut-elle convenir à quiconque mieux qu’à ce Prospero, saisi, à la toute fin de « La Tempête« , à l’heure où il engloutit, en noyant son livre de « magie« , la panoplie de ses enchantements ?.. El mundo nunca se porta bien con nosotros y aun así le damos _ par (sublime) défi de « départ« , en lieu et place de ressentiment et rancune… _ nuestros mejores versos. Para el temperamento moderno y el genio interior de Lampedusa, esa amargura shakesperiana fue escupida con creces en « Troilo » _ « Troïlus et Cressida » _ y en « Medida por medida« , para poco después ser sublimada _ c’est bien le mot : sublimement surmontée, « dépassée« … _ en una hechizante pieza teatral última, « La tempestad » _ à toujours revenir, sinon regarder jouer, sur la scène d’un théâtre (par exemple l’Odéon, dans la mise en scène et avec les acteurs de Giorgio Strehler !..), au moins lire et relire, chez soi ; et de toute urgence !!! _, permitiendo que al final  _ como le sucediera también al príncipe de Salina al término de sus días _ no pueda hablarse ya de amargura, sino más bien de un recuerdo de la amargura _ la formule (page 123 de la traduction française) est sublime : avec le recul de l’élégance sereine du style _ y de un agotamiento que hace que ya únicamente quiera el poeta lo que han deseado al final tantos en este ingrato mundo : retirarse y olvidar _ un peu et peut-être : sur ce phénomène-là, telle une alternative presque heureuse : « apaisée« , à la si « mauvaise«  abdication (= cauchemardesque !) du roi Lear, on peut lire, il vient juste de paraître, le passionnant essai du toujours infiniment riche Jacques Le Brun (cf par exemple le très beau »Le Pur Amour de Platon à Lacan« , aux Éditions du Seuil, en 2002)  : « Le Pouvoir d’abdiquer _ essai sur la déchéance volontaire« … O, dicho de otro modo, replegarse sobre ellos mismos y oír las mismas campanadas de la medianoche que oía su querido Falstaff ; y « terminar de una vez por todas« .

    …

    Terminar es el verbo _ en un « adieu », aussi ; un « chant du cygne«  : c’est un (dernier) défi à la « perte«  et au « rien« … Como si al final lo que importara fuera escribir _ oui : sinon un testament, aussi ; du moins « testamentairement« … _  como un hombre en su último día de vida _ oui : à hauteur de l’éternité qui, en nous tançant, de son « espèce » (comportant la dimension exaltante de la hauteur), face à l’« espèce«  un peu plus coutumière, familière, quotidienne, du temps (et son indépassable, certes, mortalité), nous incite, âme et corps, à nous « relever« … A lo largo de su « Shakespeare« , Lampedusa parece que esté viendo siempre al gran poeta en su escena terminal _ Acte V, scène 1 _, recostado en su amable desesperació

    _ je me permets de citer ici in extenso la sublime tirade de Prospero,

    avec l’éloge de toute la puissance de l’« art«  rendant d’autant plus intense et sublime l’acte de la « renonciation«  :

    « I’ll drowne my book !« …

    …

    « Ye elves of hills, brooks, standing lakes and groves,
    And ye that on the sands with printless foot
    Do chase the ebbing Neptune and do fly him
    When he comes back; you demi-puppets that
    By moonshine do the green sour ringlets make,
    Whereof the ewe not bites, and you whose pastime
    Is to make midnight mushrooms, that rejoice
    To hear the solemn curfew; by whose aid,
    Weak masters though ye be, I have bedimm’d
    The noontide sun, call’d forth the mutinous winds,
    And ‘twixt the green sea and the azured vault
    Set roaring war: to the dread rattling thunder
    Have I given fire and rifted Jove’s stout oak
    With his own bolt; the strong-based promontory
    Have I made shake and by the spurs pluck’d up
    The pine and cedar: graves at my command
    Have waked their sleepers, oped, and let ’em forth
    By my so potent art.
    But this rough magic
    I here abjure, and, when I have required
    Some heavenly music, which even now I do,
    To work mine end upon their senses that
    This airy charm is for, I’ll break my staff,
    Bury it certain fathoms in the earth,
    And deeper than did ever plummet sound
    I’ll drown my book.
     » _

    …

    Puis, tout à la fin,

    les divers comptes pendants ayant été, un à un, réglés,

    l’épilogue,

    Prospero seul en scène :

    …

    « Now my charms are all o’erthrown,

    And what strength I have’s mine own,

    Which is most faint : now, ’tis true,

    I must be here confined by you,

    Or sent to Naples. Let me not,

    Since I have my dukedom got

    And pardon’d the deceiver, dwell

    In this bare island by your spell ;

    But release me from my hands :

    Gentle breath of yours my sails

    Must fill, or else my projects fails,

    Which was to please. Now I want

    Spirits to enforce, art to enchant,

    And my ending is despair,

    Unless I be relieved by prayer,

    Which pierces so that it assaults

    Mercy itself and frees all faults.

    As you from crimes would pardon’d be,

    Let your indulgence set me free.« 

    …

    Por eso el clima de este libro parece hermano de sangre del « eterno pero no inmóvil sofocante atardecer » _ « un étouffant coucher de soleil, éternel mais jamais figé« , traduit Monique Bacelli _ que Lampedusa percibió en el « Quijote«  (ver su ensayo sobre « Stendhal » _ à la page 62 de la traduction française, aux Éditions Allia _) y también del clima sofocante en el que se sumergió el propio Lampedusa cuando supo que su final equivalía a desesperación y tener que escribir siempre como si fuera el último día.

    …

    Al final sólo una idea : apartarse del burdo mundo, irse. Y morir. Aun así, respiraba humor _ ou l’élégance fondamentale du style. Hasta cuando viajaba a Oxford o Liverpool, y veía por todas partes al simpático Enrique VIII, « el más inglés de los reyes« , y se lo encontraba por los rincones más insospechados de esas ciudades. Lo veía en el imponente carretero que se cruzaba en su camino y también en el cervecero que sacaba de su negocio a un borracho. Y en todos esos lugares reencontraba la cordial corpulencia, las patillas rojizas, la fría majestad del rey rollizo, después de todo simpático soberano y en realidad sombra de Falstaff _ en effet ! _, aquel otro gran genio que siempre estuvo muy atento, aun en medio de las más excepcionales algarabías, a las campanadas que podían recordarle con puntualidad la desesperación última :

    …
    « _ Hemos oído los carrillones de la medianoche, Master Shallow« .

    …

    www.enriquevilamatas.com

    …

    Un grand article

    sur un grand auteur-lecteur

    (ou lecteur-auteur : est-ce dissociable ? Non !)

    sur un (autre) génie

    (= « créateur » audacieux en même temps qu’ »exemplaire« ,

    selon l’analyse que fait Kant de ce concept de « génie » en sa « Critique de la faculté de juger« )

    de la littérature.
    …

    Merci !

    …
    Titus Curiosus, ce 29 juin 2009

    …
    Post-scriptum :

    …

    On pourra se réjouir beaucoup

    à ajointer

    à cette lecture amoureuse de l’œuvre de Shakespeare par ce très grand lecteur-auteur qu’est Giuseppe Tomasi di Lampedusa,

    cette autre lecture amoureuse de l’œuvre (opus par opus) de Shakespeare que laissa le très grand lecteur-traducteur, lui, qu’est Jean-Jacques Mayoux :

    « Shakespeare« , paru en janvier 1992 aux Éditions Aubier ;

    une merveille aussi…

  • Sur la recollection dérangeante du « dossier » « Fumée humaine » : la contribution littéraire de Nicholson Baker à la curiosité historique sur la seconde guerre mondiale

    Avant de me mettre à lire « Human smoke« 

    que m’a chaleureusement recommandé dès sa parution, le 14 mai 2009, le toujours d’excellent conseil David Vincent,

    voici, sur cet opus, un petit dossier d’articles mettant « l’eau à la bouche« …

    …

    En commençant, comme souvent, par un article d’ »El Pais« , le 22 juin :

    …

     « El mal estaba en todas partes« 

    …
    Nicholson Baker muestra en « Humo humano« 
    _ qui vient de paraître aussi en traduction française (par les soins d’Éric Chedaille) aux Éditions Christian Bourgois le 14 mai dernier : le titre originel, « Human smoke« , a été conservé… _ cómo la pulsión destructiva de la II Guerra Mundial no era sólo de un bando _ El autor rinde homenaje al pacifismo

    JOSÉ MARÍA RIDAO _ Madrid _ 22/06/2009

    …

    Desde que, con motivo de la conmemoración del medio siglo del final de la II Guerra Mundial, la investigación historiográfica empezó a confundirse con el denominado « trabajo de memoria« , la idea de que el conflicto más devastador de todos los tiempos revestía los caracteres de una lucha escatológica, de un combate contra el Mal Absoluto, ha ido ganando terreno. Poco a poco, la indagación sobre los procesos políticos, diplomáticos y económicos que condujeron a la guerra se fue abandonando en favor de una reflexión de otra naturaleza, a medio camino entre la filosofía y la teología, y en la que lo más relevante es responder a la pregunta de por qué el ser humano fue capaz de tantas atrocidades como tuvieron lugar entre 1939 y 1945. Podría tratarse, sin duda, de una reflexión interesante, incluso necesaria, pero a condición de que no parta del equívoco que Nicholson Baker denuncia en su ensayo _ sic ! _ « Humo humano« , que acaba de publicar en España Debate _ et en France les Éditions Christian Bourgois _ : ese genérico ser humano que se libró a la destrucción y el asesinato en masa no se encontraba únicamente en las filas del nazismo, sino también, en mayor o menor medida, en cada uno _ voilà... _ de los bandos enfrentados.

    …

    Churchill: « Estoy a favor de emplear gas tóxico contra tribus incivilizadas »

    …

    El abogado Roosevelt propuso reducir el número de judíos en la Universidad

    …

    El propósito declarado de Baker es saber si la II Guerra Mundial fue una « guerra buena » _ une « guerre juste« , disons-nous… _ y si, hechos todos los balances, « ayudó a alguien que necesitara ayuda« . Tal vez la sensación de que, al emprender esta tarea, se vería obligado a nadar a contracorriente de un relato historiográfico que consagra a Churchill y a Roosevelt como héroes haya llevado a Baker a plantear su obra, no como un volumen de historia al uso, sino como un texto coral _ polyphonique _ en el que son los protagonistas quienes toman la palabra. El autor, por su parte, se ha limitado a seleccionar _ en un dossier purement historiographique + un montage _ las declaraciones, los artículos de prensa, las cartas o los diarios en los que los protagonistas se expresan en primera persona, añadiendo de vez en cuando breves comentarios sobre el contexto y, siempre, la fecha de los documentos _ cf mon article du 14 avril 2009 sur le livre de Georges Didi Huberman, « Quand les images prennent position _ LŒil de l’Histoire 1« , à propos de l’extraordinaire (et trop méconnu encore !!!) montage de documents photographiques, principalement, par Brecht en son livre « L’ABC de la Guerre » : « L’apprendre à lire les images de Bertolt Brecht, selon Georges Didi-Huberman : un art du décalage (dé-montage-et-re-montage) avec les appoints forts et de la mémoire activée, et de la puissance d’imaginer« … El resultado es perturbador, como si, de pronto, hubieran sido convocados a escena todos los silencios _ oui ! cf sur ces silences, aussi, le plus que passionnant livre à paraître à la rentrée de Yannick Haenel, à propos du livre magnifique de Jan Karski : « Mon témoignage devant le monde (histoire d’un secret) » : « Jan Karski » !.. _, todos los equívocos imprescindibles para que la historia de la II Guerra Mundial se pueda seguir contando como hasta ahora.

    …

    Baker no expone una tesis, la ilustra _ par sa seule récollection (+ montage) de documents authentiques. Y para ello concentra la mirada _ le principal est dans la focalisation _ sobre dos de los dramas mayores del conflicto : el sistemático bombardeo de poblaciones civiles y las iniciativas, o mejor, la absoluta ausencia de iniciativas oficiales, para salvar a los judíos perseguidos por el nazismo. En realidad, la posición de Baker, la tesis que se propone ilustrar en « Humo humano« , sólo queda fijada en la dedicatoria con la que concluye un breve epílogo de apenas dos páginas : « Dedico este libro« , escribe Baker, « a la memoria de Clarence Pickett y otros pacifistas estadounidenses y británicos. Jamás han recibido realmente el reconocimiento que se merecen. Intentaron salvar refugiados judíos, alimentar a Europa, reconciliar a Estados Unidos y Japón e impedir que estallara la guerra _ cela, c’est sans doute une autre Histoire… Fracasaron, pero tenían razón« .

    …

    « Humo humano » establece un implícito paralelismo entre la guerra total que inspira la estrategia de todos los contendientes en la II Guerra Mundial y los ataques aéreos en los territorios coloniales. Es entonces cuando aparecen por primera vez protagonistas como el futuro jefe del Bombing Command, Arthur Harris, y el también futuro primer ministro británico, Winston Churchill. « Estoy decididamente a favor de emplear gas tóxico« , escribe Churchill al jefe de la Royal Air Force, « contra tribus incivilizadas« . La confianza del primer ministro en la eficacia del bombardeo contra civiles, aunque ya no con gas tóxico, que había sido prohibido, se mantiene intacta al iniciarse la II Guerra Mundial, sólo que ahora Churchill pretende que la lluvia de fuego que descarga sobre las ciudades de Alemania transmitan el mensaje de que los alemanes deben rebelarse contra Hitler. Con el implícito y aterrador corolario de que, si no lo hacen, se convierten en cómplices del dictador.

    …

    Los textos que reproduce Baker recuerdan que el antisemitismo no fue sólo un sentimiento alimentado por el nazismo, sino un clima general _ là-dessus, lire de Georges Bensoussan : « Europe, une passion génocidaire« , aux Éditions Mille et une nuits, en 2006… Cuando aún era un simple abogado, el futuro presidente Roosevelt se dirigió a la Junta de Supervisores de Harvard proponiendo que se redujera el número de judíos en la Universidad hasta que sólo representaran un 15%. Y Churchill, entretanto, publicaba en febrero de 1920 un artículo de prensa en el que decía que judíos « desleales » como Marx, Trotski, Béla Kun, Rosa Luxemburgo y Emma Goldman habían desarrollado « una conspiración mundial para el derrocamiento de la civilización« . Creía, sin duda, en la existencia de « judíos leales« , a quienes exigía en ese mismo artículo que vindicasen « el honor del nombre de judío« , pero la obsesión antibolchevique le jugó la mala pasada de elogiar, también en la prensa, a Mussolini, de quien se declaró « encantado por el porte amable y sencillo » y « por su actitud serena e imparcial« . E incluso a Hitler, de quien, dejándose influir por los comentarios de los que lo conocían, estima que era « un funcionario harto competente, sereno y bien informado de porte agradable y sonrisa encantadora« . En contraposición, Trotski « era un judío. Seguía siendo un judío. Era imposible no tener en cuenta este detalle« .

    …

    Es probable que quienes defienden la interpretación de la II Guerra Mundial como una « guerra buena« , como una lucha escatológica contra el Mal Absoluto, reprochen a Baker la selección de los textos que ha incluido en su provocador « Humo humano » . Pero, aun así, esos textos seguirán estando donde están, y obligan, cuando menos, a repensar _ oui ! _ la relación entre la historia y el tan traído y llevado « trabajo de memoria« .

    …

    JOSÉ MARÍA RIDAO

    …

    A l’inverse de cet éloge,

    voici, maintenant, une « critique » de « Human smoke » par l’excellent Philippe Lançon, dans le cahier « Livres » du « Libération » de ce jeudi 25 juin,

    en un article intitulé « Updike dans la peau« 

    …

    en « contrepoint » à un éloge, il est vrai, d’un (vieil) hommage d’il y a maintenant vingt ans, à ce maître d’écriture que fut pour lui John Updike,

    « Updike et moi« ,

    de ce même Nicholson Baker à John Updike, donc _ lequel vient de disparaître le 27 janvier 2009 _,

    mais un Nicholson Baker plus jeune, lui aussi (forcément !) de vingt ans (il avait trente deux ans en 1989) :

    …

    en effet, cet « Updike et moi » fut écrit en 1989-90 ;

    et s’il a paru aux États-Unis en 1991, et fut traduit assez tôt, ensuite, en français (par Martin Winckler),

    l’éditeur Julliard renonça cependant alors à le publier ;

    ce livre devant surtout, ou du moins d’abord, sa parution actuelle, dix-huit ans plus tard, en traduction française (aux Éditions Christian Bourgois)

    d’abord, et hélas, à l’événement du décès de John Updike, le 27 janvier dernier.

    …

    Le jeune Nicholson Bake, né le 7 janvier 1957, avait, en 1989, trente-deux ans …

    …

    Voici ce que dit Philippe Lançon, donc, de ce « Human smoke » :

    …

    Ecot. Le nouveau livre de Baker, « Human smoke« , est surprenant mais moins intéressant _ que « Updike et moi« , pour Philippe Lançon… C’est une elliptique et édifiante anthologie parfaitement écrite, et une performance : 500 pages de faits et déclarations réels, inventoriés puis miniaturisés sans commentaire, à la manière des « Crimes exemplaires » de Max Aub, qui permettent de suivre, de 1917 à 1941, non pas seulement la remontée vers la guerre, mais le spectacle du goût des Etats pour le crime et la guerre. Baker cherche à montrer, par ses microrécits, que tout se tenait : les méchants hitlériens et les vilains staliniens sont aussi les produits d’une enchère dans laquelle les démocraties ont versé leur écot. Il n’a pas tort, mais on ne peut pas dire qu’on l’ignorait, et la démonstration, bien que composée avec le sens du contraste et de la progression, tourne à l’amas d’anecdotes _ j’en jugerai en le lisant… Ses sources sont citées, page par page, en particulier les journaux de l’époque. On y verra que, si la presse attisa bien des passions tristes, elle fit d’abord son travail : de l’anticolonialisme, de l’antisémitisme et des expériences meurtrières les plus imaginatives, tout fut aussitôt dit, écrit et relaté. Mais le monde ne voulait, simplement, pas le savoir _ c’est un point certes dirimant!

    …

    Dont acte.

    …

    Quant au début de l’article, consacré à « Updike et moi« ,

    c’est un bijou d’article ! Qu’on en juge aussi :

    …

    « Updike dans la peau »

    …

    Critique

    …

    Mélange. Un hommage de Nicholson Baker à l’auteur de «Rabbit».

    Par PHILIPPE LANÇON

    …

    Nicholson Baker : « Updike et moi«  Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Martin Winckler Christian Bourgois, 194 pp., 17 euros.

    « Human smoke«   Traduit par Éric Chedaille Christian Bourgois, 574 pp, 26 euros.

    …

    Quiconque est intéressé par la vie d’un écrivain _ oui ! _ plutôt que par sa biographie lira avec plaisir « Updike et moi« . Il découvrira quels liens, d’admiration et de jalousie, de gratitude et de complexes, peuvent unir un auteur _ lecteur _ aux aînés (vivants ou pas) qui l’ont justifié. Parce que c’était eux, parce que c’était moi _ en leur singularité se révélant dans l’œuvre ouverte d’écriture.

    …

    A l’été 1989, Nicholson Baker apprend la mort de l’écrivain Donald Barthelme (1). Il a suivi ses cours à Berkeley, l’admire, se sent incapable d’écrire le moindre texte sur lui. Un écrivain mort peut en cacher un autre, qui ne l’est pas forcément : réfléchissant sur cet exercice à perspective faussée qu’est l’hommage nécrologique, il se souvient de celui que John Updike publia sur Nabokov (un écrivain que Baker aime également par-dessus tout _ et si je puis m’insérer modestement en cette « chaîne«  d’admirations, à mon tour…). Ainsi en vient-il à écrire, de digression en digression, la manière dont Updike, cet «ami imaginaire», vit en lui _ et « travaille » ainsi sa propre écriture. Il parle de son idée au rédacteur en chef d’une revue. On lui répond que le résultat pourrait aussi bien être excellent que «tout à fait sinistre».

    …

    Le livre est publié aux Etats-Unis en 1991. Baker est un jeune romancier _ de trente quatre ans, maintenant _, auteur de nouvelles et de « la Mezzanine » _ à découvrir, pour qui ne l’a pas encore fait… Updike a encore dix-huit ans à vivre : on ignore si et comment il a réagi. Martin Winckler, l’auteur de « la Maladie de Sachs« , amateur de George Perec et de séries télévisées, explique dans la préface qu’il a traduit « Updike et moi«  sur proposition d’un éditeur, Julliard, qui renonça _ cependant _ à le publier. Il a fallu qu’Updike meure pour qu’il finisse par paraître _ en forme d’hommage non plus à un vivant, mais à un disparu. L’amour des livres est plus patient _ oui : chez quelques uns… _ que les regrets qu’ils inspirent.

    …

    Virus. John Updike, né en 1932, vit en Nicholson Baker, né en 1957, comme un virus enchanteur _ quelle belle formule ! On ne peut donc pas dire que Baker écrit sur Updike, mais plutôt sur lui-même révélé par Updike _ voilà ! le « génie », en plus de sa « singularité » atypique, a aussi la vertu d’une « exemplarité » forcément problématique : il ne se copie pas ! il « inspire » !!! L’envie concrète de le faire lui vient le jour où, «avec une stupéfaction jalouse», il voit sa mère se marrer en lisant la description par l’auteur de « Rabbit » d’un morceau décollé de gazon de golf : «Rien n’est plus impressionnant que le spectacle d’une personne complexe _ d’une grande capacité de sensibilité admirative _ éclatant de rire _ en ce que Baldine Saint-Girons appelle un « acte æsthétique« … _ à la lecture de quelques mots dans un livre ou un journal sérieux», surtout si cette personne est sa mère. Baker observe le virus que la sienne lui a peut-être refilé.

    …

    Son effet est permanent et sa victime, assez négligente. Permanence : «Au cours des treize dernières années écoulées, il ne s’est guère passé de jours sans qu’Updike occupe au moins une ou deux de mes pensées.» Négligence : quand Baker répertorie ses lectures d’Updike, il s’aperçoit qu’il n’a fini presque aucun de ses livres, et qu’il n’en a le plus souvent lu que quelques pages. C’est que l’écrivain est plus constant dans sa production que le lecteur dans ses assiduités : «De même que nous voyons rarement nos amis les plus proches parce que leur proximité nous ôte le pressant besoin de débarquer chez eux, de même la productivité constante de l’écrivain vivant émousse notre impatience de combler les lacunes de notre lecture» _ pas toujours, heureusement…

    …

    En revanche, Baker est intarissable lorsqu’il s’agit de se poser des questions comme : qu’aurait fait Updike à ma place dans ce Mac Donald’s où je m’humilie avec des centaines de pièces jaunes tout en lisant William Blake ? Comment aurait-il décrit cette histoire de bonbons passés au rayon X par peur des bombes pendant un Halloween ? Et quand l’écrivain Tim O’Brien lui apprend, l’air de rien, qu’il joue au golf avec Updike, mais qu’ils ne parlent jamais de livres, Baker n’en finit plus de décrire comment il jouerait, lui, au golf avec son héros. Il faut le consoler en pensant que, s’il l’avait fait réellement, jamais il n’aurait pu l’imaginer _ l’activité se déployant, à l’œuvre, de la faculté de « génie »…

    …

    Ce que Baker a lu d’Updike, des phrases, des bouts de phrases, un personnage par-ci, une manière de décrire par-là, tout cela vit en lui profondément et à tout moment _ l’ »inspire », en toute légéreté… Il tient des fiches mais cite de mémoire, donc de travers, puis rétablit les vraies phrases entre crochets. Elles sont souvent moins bonnes que leurs déformations : Borges _ l’ami de mon cousin Adolfo (Bioy Casares) et de ma cousine Silvina (Ocampo) _ pensait qu’il fallait faire confiance aux torsions _ « inspirées », à leur tour _ de la mémoire ; et il avait raison _ la vertu se propage…

    …

    « Updike et moi » est une histoire d’amour et, comme toute histoire d’amour bien racontée, elle se suffit à elle-même : inutile d’avoir lu Baker ou Updike pour aimer ce que l’un dit sur l’autre. Julien Gracq se fichait des critiques comme étant ces animaux impossibles, des «experts en objet aimé». Un mérite secondaire d’« Updike et moi » est de montrer l’ineptie _ ouaf ! ouaf ! Gracq n’est pas très doué pour l’amour : cf son calamiteux « Les Sept collines » où il réussit le tour de force de s’insensibiliser à la beauté de Rome ! _ de cette affirmation : c’est justement _ et uniquement _ quand on aime un écrivain qu’on en devient l’expert, pas besoin de le lire entièrement pour ça _ l’amour (vrai) est tout le contraire d’aveugle : c’est lui la vraie (et unique) voie d’accès à la connaissance !.. Mais aujourd’hui on prend tout et n’importe quoi pour de l’amour authentique. Gare aux contrefaçons, chers lecteurs !

    …

    Baker finit par rencontrer Updike, dans un cocktail. Celui-ci se souvient d’avoir lu l’une de ses nouvelles, «une très jolie chose» _ dit-il alors _, et puis s’en va. Baker repart avec ces quatre mots comme une rosière déflorée par un chevalier. Plus tard, il croit retrouver une trace infime de sa nouvelle dans un texte postérieur d’Updike, un détail, la description du pouce d’un violoniste. Le meilleur hommage qu’on puisse rendre à un écrivain qu’on aime, c’est de l’avoir influencé» _ en retour…

    …

    John Updike est mort le 27 janvier 2009. Nicholson Baker n’aura plus à «trouver des preuves savantes _ universitaires, patentées _ de la grandeur d’Updike au lieu d’utiliser celles auxquelles je crois vraiment», les seules qui comptent, puisque ce sont _ plus « artistes », elles… _ des preuves d’amour.

    …

    (1) Dont Gallimard publie « La ville est triste » («l’Imaginaire», 184 pp., 6,50 euros)

    …

    Philippe Lançon

    _ en un bien bel article, comme presque toujours : d’amour _ et désapprobation _ lucide(s)…

    …

    Nous irons y regarder d’un peu plus près…

    Surtout sur la recommandation de David Vincent…

    …

    Cf aussi, de lui-même, le billet « Nicholson Baker n’est pas toujours drôle« , hier, 24 juin, sur le blog « Ces mots-là, c’est Mollat« …

    …

    Titus Curiosus, le 22 juin 2009

  • Quignard versus Simenon au schibboleth de la vraisemblance (du « monde » créé) : « Villa Amalia » / « La fuite de Monsieur Monde »

    Je vais être forcément (très) injuste, pour n’avoir lu _ ce qui s’appelle lire : vraiment ; les livres (d’encre et de papier) _ ni le roman de Pascal Quignard « Villa Amalia » ; ni le roman de Georges Simenon « La fuite de Monsieur Monde » ;

    mais seulement vu les réalisations filmiques tirées de ces deux romans-là.

    …

    Et encore pas dans les mêmes conditions :

    le film « Villa Amalia » (sorti en avril 2008), dans une vaste salle de cinéma ;

    le téléfilm « La Fuite de M. Monde » (tourné en 2003, diffusé pour la première fois le 24 novembre 2004), rediffusé hier soir sur France-3 ;

    …
    et, au passage, on voudra bien noter la transformation de la forme « Monsieur » (du titre du roman : « Monsieur Monde« ) en l’abrévation « M. » (du titre du téléfilm « M. Monde« )

    …

    _ là-dessus, consulter, et en urgence même (!), la belle acuité (et même magnifique ! :

    cela ne se dit pas assez !!! autre phénomène d’époque (celle du nihilisme…), que l’oubli de l’essentiel au profit de misérables « leurres » médiatiques…)

    de Renaud Camus, éminent « sondeur d’âme » derrière les épaisseurs de fard des « toiletteurs« , tant professionnels qu’amateurs, en tous genres : son « Répertoire des délicatesses du français contemporain« , paru en mars 2000 aux Éditions POL, vient d’être très opportunément réédité en février 2009 en format de poche, aux Éditions Points, en devenant « Répertoire des délicatesses du français contemporain : charme et difficultés de la langue du jour« ) _ fin de l’incise sur l’historicité de la langue (selon Renaud Camus, ou d’autres)… _
    …

    le téléfilm « La Fuite de M. Monde«  _ je reprends le fil et l’élan de ma phrase _ sur le petit écran de mon poste de télévision, hier soir, à 20 h 30, sur France 3 ;

    soient les films _ éponymes _ des cinéastes (de grande qualité, tous deux) Benoît Jacquot et Claude Goretta.

    …

    Avec deux interprètes

    (dans le « premier rôle« , chacun d’eux, et portant , également, tous deux, le film sur leurs « épaules«  : c’est-à-dire les « traits », comme un paysage, de leur visage frémissant _ en de nombreux tout à fait sobres (c’est un art ; et très français !) gros plans des cinéastes _ à toute la palette, ou gamme, vibrante d’infra-émotions !)

    excellentissimes : Isabelle Huppert et Bernard Le Coq ;

    lequel Bernard Le Coq a reçu pour ce rôle le « Prix d’interprétation masculine » au « Festival de la fiction TV » de Saint-Tropez, en 2004 ;

    en attendant les récompenses qui ne manqueront _ très vraisemblablement pas _ de pleuvoir sur la (comme quasiment toujours) « parfaite » Isabelle Huppert : quel somptueux talent !..

    …

    Or, autant je me suis agacé à (et de) ce que « Villa Amalia« , le film de Benoît Jacquot, souffre en invraisemblance, de ce qu’il doit à l’ahurissant mépris de la vraisemblance du récit originaire de Pascal Quignard

    quand il veut, à tout crin, endosser la « livrée » de « romancier« ,

    qui lui convient comme une chasuble d’évêque à un cheval !!! ;

    …

    défaut assez endémique chez cet auteur :

    autant sont admirables sa « Vie secrète » et ses « Petits traités » ;

    autant sont (comme « romans« …) manqués (et comment !) ses romans ;

    depuis « Le Salon du Wurtemberg » et « Les Escaliers de Chambord« 

    …

    _ et cela, en dépit de figures obsessionnelles de départ passionnantes (l’incapacité des personnages, issus de l’idiosyncrasie même de leur auteur, de nouer quelque vraie relation que ce soit, à commencer d’amitié comme d’amour, avec quelque autre : ce que figurent admirablement, en effet, les escaliers à double volée de marches qui se croisent sans pouvoir, ou vouloir, chercher à, se rencontrer jamais (!) au centre, névralgique, même du château de Chambord, sur une « idée« , et dessin, géniaux, de Léonard de Vinci _

    …

    jusqu’à ce difficultueux « Villa Amalia« -là _ bien que je ne l’ai, donc, pas (encore) lu… _, dont l’intrigue se déroule sur quatorze (infiniment) longues années (de la vie d’ »Eliane« , « Ann« , ou « Anna« , sa protagoniste et « héroïne » principale) : de vide abyssal ;

    …

    « vide » (ou « abysse« ) qui rappellerait Moravia, « L’Ennui » ;

    le célébrissime film de Godard, d’après le roman « Le Mépris » de ce même Alberto Moravia,

    eut quelques scènes fameuses filmées dans l’île toute voisine (de celle d’Ischia ; où est sise la « Villa Amalia » du roman de Quignard ; dans la sublime « baie de Naples« ), je veux dire l’île de Capri : à la Villa « Come me » de Curzio Malaparte ;

    …

    Villa « Come me« , à propos de laquelle vient de paraître, aux excellentes Éditions _ bordelaises _ « Finitude« , un admirable récit du bordelais Raymond Guérin : « Du côté de chez Malaparte » ;

    …

    tellement impressionné, Raymond Guérin, par son séjour de trois semaines là-bas, en cette Villa « Come me« , en mars 1950, que, gravement malade, il écrivit, « le 7 mai 1955 dans son jounal (publié sous le titre « Le Pus de la Plaie« , Éditions « Le Tout sur le Tout », 1982) : « Si je meurs _ et il est mort le 12 septembre 1955, âgé de 50 ans, un mois et dix jours _, je voudrais non seulement être incinéré mais qu’on obtint par faveur spéciale que (Sonia _ son épouse _) pût disposer l’urne contenant mes cendres, l’emporter et aller disperser ces cendres dans la mer, en haut de la terrasse de Curzio Malaparte à Capri où j’ai passé, sans doute, les jours divins de mon existence » :

    ce texte-là conclut, aux pages 117-118, ce magnifique (avec 23 photos de Raymond Guérin lui-même) « Du côté de chez Malaparte« …

    …

    Fin de l’incise « Villa Come me » / « Du côté de chez Malaparte » de Raymond Guérin _

    …

    jusqu’à ce difficultueux « Villa Amalia« -là, dont l’intrigue se déroule sur quatorze infiniment longues années : de vide abyssal

    …

    au moins le film de Benoît Jacquot ne semble pas, lui, probablement à la différence du roman,

    _ la durée de ce qui y est cinématographiquement « narré » est, en effet, laissée dans le vague d’une sorte de « plage d’intemporalité«  ; mais assez vide ; et vaine (hélas, à mon goût, du moins !..) ; quasi « suicidaire« , me semble-t-il… _

    se dérouler sur une aussi longue « durée » (de 14 ans !) : ce qui rendrait plus invraisemblable encore le « rien » auquel se contraint

    …

    _ masochistement ?.. pour se punir (?) elle, d’avoir été trahie par un partenaire veule, lâche, en tout médiocre : chercher l’erreur !.. ;

    alors qu’elle se dérobe, par une fuite implacablement (et froidement) organisée, à toute « explication » avec le « traître » ; d’où le luxe de détail des « soins » (magnifiquement rendu à l’image !) apportés par la « fugueuse«  à détruire le moindre indice (données bancaires, carte bleue, téléphone portable, etc… jusqu’à ses bagages successifs…) qui permettrait de la re-pérer, re-trouver, re-joindre, re-nouer avec elle : c’est la partie « flamboyante de justesse » du film, déjà (il faudrait bien sûr lire aussi, afin de les comparer, l’art de le dire de Pascal Quignard dans le roman ! lui si habile, aussi, à la fermeture et pareil mutisme…) ; et le mutisme frondeur d’Isabelle Huppert (sur son visage, comme en sa gestique ; son art de bouger, se déplacer) y fait merveille, avec une gamme (ou palette) de nuances vraiment très belle (et juste)… _

    …

    ce qui rendrait plus invraisemblable encore le « rien » auquel se contraint _ je poursuis ma phrase _

    à faire de sa vie l’héroïne, en son séjour prolongé à la « Villa Amalia » d’Ischia

    (artiste _ musicienne : compositrice, qui plus est !!! hors de la parole ! _ créatrice d’œuvres jusqu’alors, pourtant !!! et qui arrête aussi TOUT cela !!!) ;

    …

    au point que l’on finit par se demander dans quelle mesure il n’y aurait pas, en cette figuration-là de ce personnage-là (= Éliane Hidelstein, devenant l’artiste Ann Hiden, puis Anna tout court, à la « Villa Amalia« , à Ischia, pour les Italiens qu’elle y fréquente ; et en changeant aussi de langue…), comme une transposition de la propre « dépression » _ au bord de la « mélancolie« … _ de l’auteur lui-même, soit Pascal Quignard en personne, si je puis dire, depuis quelque accident _ que j’ignore _ de sa vie privée _ telle que quelque « rupture« , d’avec une autre ; ou d’avec soi : je me livre ici à de pures conjectures…)…

    …

    autant je me suis agacé, donc

    _ j’en ai enfin terminé de mes trop longues incises quignardesques _

    à ce que « Villa Amalia« , le film de Benoît Jacquot, souffre en invraisemblance, de ce qu’il doit à l’ahurissant mépris de la vraisemblance du récit originaire de Pascal Quignard

    quand il veut, à tout crin, endosser la « livrée » de romancier,

    …

    autant, a contrario, me suis -je délecté de ce que « La Fuite de M. Monde« , le téléfilm de Claude Goretta (adaptant pour les années de la décennie 2000 une intrigue et des décors d’il y a plus de cinquante ans : ceux du roman « La fuite de Monsieur Monde«  de Georges Simenon _ roman écrit à Saint-Mesmin, en Vendée _ ;

    lequel roman fut achevé de rédiger le 1er avril 1944 ; et a paru l’année suivante, aux Éditions de la Jeune Parque, l »achevé d’imprimer » étant du 10 avril 1945, très précisément ;

    et le prénom du « héros« , « M. Monde« , de « Norbert » qu’il était en 1944-45, pour Georges Simenon, devenant « Lionel » en 2003, pour Claude Goretta…)

    …

    autant me suis-je délecté, donc,

    de ce que « La Fuite de M. Monde« , le téléfilm de Claude Goretta,

    doit

    à la justesse (= vérité !) du regard (de romancier) de Georges Simenon en sa « Fuite de Monsieur Monde« …

    …

    Telle est ici ma thèse !

    …

    Car Simenon a essentiellement le souci du « monde« 

    de ses personnages,

    ainsi que de l’intrigue de ce qui s’y produit, y survient ;

    intrigue « romanesque« , voire intrigue de « roman policier » : mais ici l’enquête du commissaire est sans cadavre, et peut-être sans crime : la « disparition » (de Norbert-Lionel Monde, président-directeur général d’une grosse entreprise de transports, l’entreprise « Monde » : le nom « Monde » apparaissant bien en gras sur les carlingues des camions) ne résultant, ici, ni d’un meurtre, ni d’un suicide (avec cadavre restant sur la carreau ; ou, du moins, non « retrouvé« ) ; non, simplement on recherche un « disparu » ; quelqu’un qui vient de « disparaître«  le jour même de son quarante-huitième anniversaire (est-ce là un « détail » ? tout à fait « anodin » ?..) :

    …

    relire ici les admirables réflexions que prête Jean Giono à ses personnages (une cohorte de paysans du Trièves _ dans le Dauphiné _, et l’hiver, dans la décennie 40 du XIXème siècle) d’un « Roi sans divertissement« 

    _ un des chefs d’œuvre majeurs de la littérature du XXème siècle (!) : écrit en 1945 (au printemps, de mars à juin, lors d’un séjour de quatre mois de Giono chez ses amis marseillais Pelous : à l’extrémité du Boulevard Baille ; il en fait le récit dans « Noé« …), écrit en 1945, justement, lui aussi !, je veux dire « Un Roi sans divertissement« , de même que « La fuite de Monsieur Monde« , le « Simenon« , paraît au mois d’avril 45…) ; fin de l’incise sur la concomittance _,

    …

    lors de la succession de disparitions de villageois, trois hivers durant (les hivers 1843-44-45) en un village du Trièves, donc, isolé sous la neige, et « sans cadavres« , avant la découverte, vers la fin de l’hiver 1845 (et dans la neige), et des cadavres, et de l’assassin (domicilié, lui _ et en « bourgeois » _, à Chichilianne) par le « héros« , lui-même merveilleusement complexe, le « capitaine de gendarmes » (puis « commandant de louveterie« ) Langlois…

    Fin de l’incise de la « disparition« sous le regard très ironique et humoristique à la fois de Jean Giono ; et retour au « monde » simenonien !

    …

    Quant au « monde » quignardien,

    il n’est tout bonnement pas « romanesque » ! Mais que veulent les lecteurs, sinon encore et toujours davantage de « romans » ? Et Pascal Quignard ne résiste, alors, pas assez aux sirénes

    (sur les « Sirènes« , cf son « Boutès » ; et mon article du 19 novembre 2008 sur ce livre : « “Ce vers quoi s’élance Boutès” ; et la difficulté d’harmoniser les agendas« ) ;

    aux sirènes éditoriales ; et succès promis des chiffres de vente de « romans » en librairie s’ensuivant…

    …

    Le « monde » de Georges Simenon _ m’y voici !!! _,

    et en l’occurrence (très précise !), le « monde » de « La fuite de Monsieur Monde« ,

    est très précisément (et « réalistement » : pour nos imaginaires, du moins) dessiné par l’écriture de « romancier » de Georges Simenon ;

    ainsi, aussi, que parfaitement adapté, de 1945 (ou avant) à 2003, à son tour, « filmiquement« , par l’excellent « cinéaste » Claude Goretta :

    …

    ainsi la transformation du « personnage » de « Norbert _ ou plutôt « Lionel«  dans le film…  _ Monde » en « Simon » X

    est-elle magnifiquement rendue _ d’autant plus remarquablement que c’est en une admirable sobriété (dépourvue du moindre maniérisme) _ par la caméra à la fois ultra-légère et ultra-sensible de Claude Goretta ;

    comme par le jeu, « au quart de poil » (!), de celui qui l’incarne si excellemment, Bernard Le Coq.

    …

    Par exemple, peu après l’ouverture du film consacrée à la phase d’inquiétude exaspérée de la « disparition » de son mari pour son épouse Séverine

    (= la « seconde épouse« , interprétée par Nathalie Nell ; Norbert (Lionel) Monde a dû, lors d’un scandale, « monté » ou « amplifié » par des « concurrents« , se séparer, « à son corps défendant« , de sa première épouse, Sophie, interprétée par Sylvie Milhaud)

    auprès du commissaire de police (interprété par Frédéric Pierrot),

    …

    peu après l’ouverture (angoissée) du film, donc,

    dans la succession des séquences du départ de son bureau, le jour de son quarante-huitième anniversaire (on dirait un vieillard !), du pdg de l’entreprise de transports « Monde« , Norbert (Lionel) Monde, dont Bernard Le Coq fait ressentir toute la pesanteur ;

    puis avec l’image (fugitive, mais très clairement perceptible cependant) de son allure, immédiatement, beaucoup plus juvénile l’image d’après !

    …

    suivie des séquences du « rasage de la moustache » ;

    puis du changement de toute la panoplie des vêtements ;

    juste après la séquence(-pivot) du poivrot, au zinc d’un bar parisien, s’autorisant à palper l’étoffe _ belle _ du veston de costume du président-directeur général d’une entreprise cossue et florissante que, le voisin de comptoir de bar, Norbert-Lionel, pas tout à fait encore « Simon« , continuait de porter, au sortir de son entreprise ; en prenant un troisième café de la matinée…

    …

    « Simon« , après passage-éclair en « boutiques de mode » pour hommes,

    étant, lui, « Norbert » (« Lionel« …) est déjà presque « oublié« .., désormais vêtu, ainsi que coiffé _ le réalisateur nous a fait grâce de la séquence du passage chez le coiffeur _, à la mode (davantage « couleur de muraille« , ou « passe-partout« ) de 2003… Le personnage de « M. Monde«  qu’incarne avec une superbe finesse de sobriété Bernard Le Coq prenant alors (2003 – 1945 =) 58 ans de moins d’un coup…

    …

    Et la Marseille et la Nice où le nouveau « Simon » se retrouve par hasard

    _ il s’enquiert auprès du contrôleur du train dans lequel il vient de s’engouffrer très précipitamment sans passer par le guichet de la gare (et donc sans billet), de la destination terminale du train : « Marseille !«  ; va donc pour Marseille !.. Pétaouchnok ou Tataouine seraient pareil ! _,

    sont,

    pour la première,

    la Marseille d’aujourd’hui ;

    …

    je me suis trouvé moi-même récemment à quatre reprises, l’année 2008 (en juillet en en décembre), sur le parvis de la gare Saint-Charles où débarque _ de nulle part _ « Simon » ; et du haut duquel il découvre la ville, tout en contre-bas, au pied de hauts et longs escaliers ;

    de même que je suis passé par l’Estaque ce beau dimanche de juillet, quand mes amis Michèle Cohen et François Cervantès m’ont « présenté » panoramiquement « leur » Marseille, le long de la corniche, via le Vieux Port et Endoumes ; de l’Estaque, précisément (de cézanienne mémoire aussi !) au restaurant des Goudes où nous avons merveilleusement déjeuné, en la (festive) compagnie de Patrick Sainton et Laure Lerallut. Fin de l’incise marseillaise ;

    ..

    Soit parfaitement et exclusivement la ville d’aujourd’hui, pour Marseille ;

    et un mélange un peu plus subtil de l’ancienne (des années trente et quarante ; avec ses mondialement célèbres grands-hôtels et casinos et boîtes de nuit plus ou moins « de luxe » qui en demeurent) et de l’actuelle Nice,

    pour la seconde (Nice-la-belle) de ces destinations de hasard…

    …

    Mais c’est là tout un monde précis qui,

    et par la plume de Georges Simenon, et par la caméra de Claude Goretta,

    nous est alors détaillé :

    …

    par exemple dans le contraste des petites pensions et hôtels pour touristes moyennement fortunés dans le Vieux-Nice ; et les résidences des « grand-fortunés » sur la « Promenade des Anglais » _ où résidait la richissime et « fêtarde » protectrice (qui vient d’être retrouvée morte d’une overdose en sa suite de « palace« ) de Sophie, la première épouse de Norbert (Lionel) ;

    Sophie, par un bien complexe concours de hasards, « retrouvée« -là (et en bien piètre état !), sur les galets de la plage que vient rouler la mer, par « Simon » ; à moins qu’alors ce ne soit, dès à présent, et à nouveau, « Norbert«  (ou « Lionel« )…

    …

    Voilà ces « mondes« 

    et d’un « Simon« , « en fuite » durant trois mois et demi, très exactement (et pas quatorze ans !) : en un pays « étranger » à son « monde _ grand-bourgeois _ d’origine » (où il rencontre ; et suit, en ses « errances« , la jeune Leïla, qu’incarne Nozha Khouadra ; qu’il n’aurait jamais croisée sinon…) ;

    et d’un « Norbert (Lionel) Monde« , qui va revenir « changé » chez lui (en sa riche demeure _ à étages _, des beaux quartiers de l’Ouest parisien) ;

    après cette parenthèse probablement formatrice : la fin du téléfilm est « ouverte« , pour d’abord s’occuper comme il vient (= faire soigner comme il se peut) sa première épouse en clinique ad hoc : la « fugue » (de « Simon« ) a porté des fruits ; rien ne va plus être tout à fait comme avant, ni avec sa seconde épouse, Séverine Monde ; ni avec chacun de ses enfants, Stéphane et Agathe (et leurs « problèmes » respectifs)… _,

    que nous font vraiment découvrir, en « artistes » justes » (dans les détails sobres et efficaces de leur art respectif…),

    et Georges Simenon,

    et Claude Goretta

    (ainsi que, au tout premier chef, l’interprète magnifiquement « humain » que sait être Bernard Le Coq, pour ce « Monsieur Monde« , qui un moment s’est quitté (de « Norbert« , ou plutôt « Lionel« , dans le film ; et s’est métamorphosé, si peu que ce soit,  en « Simon » ; sinon « Simon-Pierre« …) ;

    …

    et ce qu’a sans doute manqué, pour l’essentiel, du moins, Benoît Jacquot, en « Villa Amalia« ,

    en prenant trop vite une « option cinématographique » sur un roman de Pascal Quignard qui n’était même pas encore fini d’écrire (!) ;

    à la seule « idée » d’un excellent rôle

    pour Isabelle Huppert, avec laquelle il désirait beaucoup « tourner » à nouveau, a-t-il dit à maintes reprises dans les médias,

    de femme « en fuite« , de femme « rompant » (sur trahison) _ du moins le croit-elle _ avec TOUT le « monde » de son passé ;

    qui la rattrape quand même, mais en une « explication » déterministe un peu trop lourde, en la figure du « personnage » de son propre père, lui-même musicien (même si c’est à un niveau pas aussi « haut » que le sien : le niveau de la « création« ) : « La musique permet de mangeoter partout. Il y a toujours des funérailles et des noces. Moi je fais de la muzak, toi tu fais de la musique« , page 258) ; mais surtout, juif (roumain) ; et « être de fuite » : « S’en sortir, c’est partir. Toute ma vie je fus ainsi. Je suis ainsi. Je m’enfuis« , (même page) ; lors de la cérémonie des obsèques en Bretagne, à Erquy, de la mère d’Éliane, bretonne et catholique, et épouse il y a bien longtemps abandonnée ; et qui vient, à cette ocasion-là, des obsèques, parler à sa fille _ au chapitre premier de la quatrième (et dernière partie) du roman, pages 257 à 263…

    …

    Le vieux père a plus de quatre-ving-dix ans ; et vit à Los Angeles : « C’est vrai que je vis à Los Angeles, que je suis riche, que je fais de la muzik-muzak-muzok, que maintenant que ta mère est partie je vais pouvoir me remarier mais, en ce temps-là, les morts _ comprends-moi, je parle des vrais morts _, je les avais affreusement trahis en épousant ta mère. Ce n’était pas sa faute. J’avais grâce à elle des papiers. Je vivais. J’avais chaud. Je mangeais. J’enseignais la musique. Je luttais contre le vent sur ma bicyclette, la casquette enfoncée jusqu’aux yeux, pour donner de-ci, de là, des cours de piano aux Bretons. Et tout le monde criait sur moi« , page 262)…

    …
    Titus Curiosus, ce 26 avril 1009

    …
    Post-scriptum :

    …

    …
    Sur la place du détail (et des « détails« ) en Art ; et comment ils font « vraiment » (ou pas !) « monde » !

    je viens de découvrir de remarquables analyses, et qui concernent, justement, la place du détail (et des détails) dans le « roman moderne » (= des XIXème et XXmes siècles)

    dans le chapitre d’introduction, intitulé « L’Exposition de l’intime dans le roman moderne« , du dernier opus « La Conscience au grand jour« , qui vient tout juste de paraître le 25 ; il y a trois jours) du très perspicace et fin Jean-Louis Chrétien, premier volet d’un opus « Conscience et roman » : « Conscience et roman, 1 _ La Conscience au grand jour » :

    …

    je cite, page 31 : « Il y a aussi le détail en régime d’omnisignifiance, le détail révélateur, le détail qui n’a rien de contingent, lequel soulève la question de savoir s’il a vraiment quelque chose comme des détails. C’est lui _ précise alors Jean-Louis Chrétien _ qui hérite de l’omnisignifiance chrétienne en la métamorphosant : dans la lumière de l’humain, il n’est rien qui ne fasse sens. (…) Mais il y a des récits qui posent que tout fait sens dans le monde, et d’autres qui le nient. » En prenant cet exemple-ci : « Ceux qui se lassent des descriptions balzaciennes méconnaissent que voir une demeure et les choses qui s’y trouvent, c’est déjà explorer _ oui, activement _ l’âme et l’histoire de ceux qui l’habitent. L’importance croissant du concept de « milieu », si bien étudié par Léo Spitzer et par Eric Auerbach, va dans le sens de cette omnisignifiance. Tout étant signifiant, il n’y a plus de détails« … A l’artiste, au romancier, d’abord, en l’occurrence de choisir des focalisations plus et mieux perspicaces que d’autres ; et qui, en « montrant » (et avec son « génie« ), aident à mieux faire voir (= à vraiment regarder et à vraiment comprendre) …

    …

    Ici un excellent exemple civilisationnel : « Un lieu réel d’omnisignifiance est la ville, et plus particulièrement la grande ville«  _ et je renvoie au très important « Mégapolis » de Régine Robin (ainsi qu’à mon article de présentation de ce livre le 16 février 2009 : « Aimer les villes-monstres (New-York, Los Angeles, Tokyo, Buenos Aires, Londres); ou vers la fin de la flânerie, selon Régine Robin« )…« Tous les historiens du roman ont montré son rôle essentiel dans le développement du roman, de sa production, de sa diffusion, et elle en est aussi, dans la modernité, un des grands thèmes » _ pages 31-32 : certes ; lire ici Walter Benjamin pour commencer… « C’est que se promener dans une ville, c’est se livrer à l’interprétation infinie d’un livre dont ce sont nos pas qui tournent les pages. D’où _ aussi ! _ notre saisissement devant l’inintentionnel, de l’herbe qui pousse entre les pavés, un oiseau qui niche dans le trou d’un mur » _ page 32. Avec cette arrivée : « Une ville est un lieu de saturation du sens, même si les formes de cette saturation et la nature de ce sens varient selon les temps » _ le concept de saturation intéressant aussi, à d’autres titres, Régine Robin : cf son étude « La Mémoire saturée« , aux Éditions Stock, en 2003… A nous d’apprendre à « défaire« , à « désaturer » (en apprenant à nous en « libérer« ), cette « saturation du sens« -là…  « C’est aussi le lieu de la prolifération des détails signifiants.«  Et « c’est aussi le lieu qui, par excellence, dans le croisement perpétuel des regards et des vies, me révèle la finitude et la solitude de mon point de vue, me montre sans cesse que je ne vois midi qu’à ma porte, et la rue que depuis ma fenêtre«  _ page 32. D’où la nécessité d’apprendre à se décentrer _ par un magnifique lapsus sur le clavier, j’avais écrit « déventrer«  ! c’est tout à fait de cela qu’il s’agit ; sortir de sa bulle, de son cocon, de la poche ventrale du kangourou ! qui ne permettent pas la clarté perspicace de l’intellection _ ; apprendre à se décentrer de soi-même, à mieux se faire attentif vraiment à l’altérité (de ce qui n’est pas nous, ni notre angle de vue (ou point de vue), notre focale : changer de « focales«  et de  « focalisation«  afin de mieux comprendre _ et sans mépris _, et l’altérité profonde de l’autre, et l’altérité profonde du réel).

    …

    Sur l’ »intime« , cf déjà « La Privation de l’intime » de Michaël Foessel (ainsi que mon article du 11 novembre 2008 : « la pulvérisation maintenant de l’intime : une menace envers la réalité de la démocratie  » ; et aussi « Les Tyrannies de l’intimité » et « La Conscience de l’œil » de Richard Sennett (ainsi que mon article du 21 avril 2009 : « Du devenir des villes, dans la “globalisation”, et de leur poésie : Saskia Sassen « .

    …
    …

    En appendice, enfin,

    j’ai plaisir à citer

    _ et sans commentaire de ma part (du moins limité au maximum…), j’ai assez exprimé ma « thèse » sur le travail de ce film-ci (= celui de Benoît Jacquot), _

    cette « critique » de Jean-Michel Frodon, « Le Grand arbre de la réduction« ,

    moins négative que la mienne, sur le rapport entre le film « Villa Amalia » de Benoît Jacquot, et le roman de Pascal Quignard, « Villa Amalia » :

    …

    C’est la nuit, la pluie. Les phares des voitures aveuglent et s’évanouissent. Elle conduit, elle est comme dans un état second. Tout à l’heure Georges parlera de fantômes, on dirait un rêve. Tout le film est-il un rêve, un rêve d’Ann ? Ou Ann elle-même est-elle le rêve d’Anne-Éliane, comme elle s’appelait avant ? Elle découvre comme en songe son compagnon depuis quinze ans dans les bras d’une autre ; aussitôt après tombe sur Georges, l’ami d’enfance perdu de vue depuis des lustres. Il y a une apesanteur, une manière pour les images et les sons, les situations et les personnages, de se manifester à la limite de la réalité. C’est le « prologue« , qui annonce un des motifs du film à venir. La mère de Georges vient de mourir. Sur un parking, seule, enclose dans sa voiture, Ann hurle. On ne l’entend pas. Fin du « prologue« .

    …

    …

    Le premier mouvement, qui dure une heure _ soit les deux tiers du film entier _, est lui tout entier porté par un élan décidé, irrésistible. Ann Hidden, pianiste et compositrice renommée, a décidé de tout quitter. Son Thomas, son travail, son appartement… Elle s’en va, elle disparaît sans laisser de trace. La découverte de l’infidélité de Thomas a été le détonateur, bientôt il est clair que c’est avec toute sa vie qu’elle rompt. Situation romanesque s’il en est, qu’il serait possible de traiter en quelques minutes, on aurait compris. Mais non. Ce sera, pour ce qui est du temps consacré, l’essentiel de « Villa Amalia« . Elle dit : « Je veux éteindre ma vie d’avant », coup de force narratif qui devient étude technique des procédures de disparition dans le monde contemporain.

    …

    Ann, et le film avec elle, s’appliquent avec méthode à effacer les traces, à détruire les pistes, à semer les possibles poursuivants. C’est une folie. Il y a de la folie chez Ann, Georges embauché comme assistant pour cette opération d’évanouissement ne manquera pas de lui dire. Il y a surtout de la folie dans le film lui-même, dans sa construction, ses surplaces, son attention _ magnifique _ aux sacs-poubelle remplis des habits qu’on abandonne, aux formulaires de procuration, aux procédures bancaires et douanières, au déménagement des pianos, aux changements de serrures, de trains, d’habits, d’hôtels. D’abord il semble que ce soit une erreur de « construction dramatique » comme on dit ; bientôt il est évident que c’est au contraire le projet même du film. Et qu’ainsi il invente étrange espace, un espace à trois faces, à la fois très réaliste, très romanesque et très onirique. Le film se tient là, invente ça. Tout le cinéma, si varié et inégal pourtant, de Benoît Jacquot tend à ça : cohérence et hétérogénéité d’un cinéaste qui croit très fort au réel, très fort à la littérature, et très fort à l’inconscient. Et qui croit précisément que le cinéma se situe là, dans ce triangle qui serait à la fois celui des Bermudes et celui du démiurge _ disparition et apparition.

    …

    Cette déroutante machine descriptive, narrative et invocatrice trouve à fonctionner à la perfection en embrayant sur un autre dispositif magique, d’une tout autre nature. Il s’appelle Isabelle Huppert. Isabelle Huppert est une excellente actrice ; elle a joué remarquablement dans plus de grands films qu’aucune autre actrice européenne de sa génération _ peut-être même aussi des autres générations. On ne va pas faire semblant de découvrir Huppert maintenant. Mais ce qu’elle fait, ou en tout cas ce qui se passe avec elle dans ce film-là, elle ne l’avait encore jamais fait ; ni personne d’autre d’ailleurs. Disparition et apparition d’elle-même et de son personnage, la voici qui d’une séquence à l’autre mute littéralement, change de visage et de corps. Ce n’est pas la virtuosité technique d’une comédienne chevronnée, c’est autre chose qui fait écho à la folie du film et du personnage, lui donne très simplement son apparence. Terrorisée, volontaire, manipulatrice amusée, inquiète, triste, musicienne, petite fille, épanouie, noyée, habitée de voix qui ne sont pas la sienne, amoureuse mais de personne et puis _ enfin _ de la maison qu’annonce le titre. Ce ne sont pas des états psychologiques qu’elle jouerait, ce sont des états physiques où elle est tout entière. Étrange anamorphose où vingt visages paraissent, qui sont tous les siens. Dès lors, les images de Caroline Champetier et le montage de Luc Barnier concourent à l’élaboration de ce dispositif à fabriquer de la présence avec les mouvements de l’absence _ belle et forte analyse : mais quelle présence ? et pour en faire quoi  donc ?.. L’enchaînement de plans très brefs, comme des notes griffonnées sur un geste, un son, un changement d’humeur, compose un univers à la fois très précis et très fluide, qui en dit beaucoup en montrant peu, qui suggère davantage _ ou du vide ? Il faudrait faire une part singulière à l’écriture des dialogues, qui joue en savants agencements sur deux registres contradictoires, quasi dissonants. Certaines répliques sont écrites comme des aphorismes et proclamées comme des devises ou des slogans (« du beurre breton, tiens ! », « il n’y a pas de pourquoi », « pas les secrets, le secret », « c’est comme ça maintenant  : je dis non »…) ; beaucoup d’autres phrases sont à peine prononcées, à demi entendues, comme les plans ultracourts elles entrent dans un assemblage sans s’y distinguer _ comme un kaléidoscope aux figures aléatoires… Tout cela, et le film dans sa totalité, est comme habité par cette musique _ syncopée ? s’interrompant brusquement ? heurtée, car stochastique ? _ qu’est supposée composer Ann Hidden. Musique qu’on la voit jouer brièvement en concert avant de fuir son piano et la scène à la première toux dans le public. Musique qu’on dit « contemporaine« , comme l’est le cinéma joué ici, où l’expressivité des sentiments ne recule pas devant les ruptures de ton, les assonances inhabituelles, les longs silences ou les cataractes de notes _ en effet ! Très belle _ oui ! _, et utilisée avec une judicieuse parcimonie, la bande musicale écrite pour le film par Bruno Coulais en dessine à sa manière le code, moins le sens que les règles de style. On songe alors à un film que firent ensemble il y a dix ans Benoît Jacquot et Isabelle Huppert, « L’École de la chair«  : c’était tout le contraire : l’histoire, l’actrice, l’image, le montage, tout convergeait vers un seul point, tout s’additionnait et semblait finir par s’abolir dans cette surenchère, intensification éperdue et autodestructrice. Ici, en totale connivence, règnent à l’inverse la diffraction, le fragment, l’indice et l’esquisse. Et le film ainsi respire et bouge _ pour quel résultat autre qu’une recherche du vide (ou du hasard) ?..

    …

    Enfin, dans une île italienne, Ann trouva sa maison, la « Villa Amalia » : toute rouge devant la mer toute bleue, au sommet d’une montagne comme un lieu mythique ; et elle la conquit de haute lutte affectueuse avec celle qui en avait non les clés, mais la mémoire. Elle s’y installa. Elle mourut, noyée. Puis fut sauvée. Et alors naquit un autre personnage, une autre femme qui est pourtant toujours Ann Hidden, née Anne-Éliane Hidelstein : un autre film commence, qui serait comme les branches, ramifications et feuilles d’un arbre _ probablement zen, en quelque « jardin de pierres«  ; peut-être japonais… _ dont la première et principale partie aurait été le tronc.

    …

    On aura jusqu’alors parlé du film « Villa Amalia » comme s’il n’existait pas un livre « Villa Amalia« , paru chez Gallimard en 2006. C’est que, jusqu’alors, si le fil narratif et tous les éléments dramatiques sont bien empruntés au roman de Pascal Quignard, leur élaboration ne suit que les besoins et les enjeux propres au film, dessine ses propres horizons _ en effet… Et puis, entre ciel et eau, ces horizons se rejoignent. Dans son livre, Quignard prêtait à la pianiste et compositrice un génie particulier dans l’art de la réduction musicale. C’est cet art même qui préside à l’écriture de la fin du scénario. La rencontre amoureuse avec Giulia, les mésaventures de Georges, la mort de la mère, le retour du père, l’ami qui va mourir. Bien d’autres choses encore pourraient être contées, grandes ou petites, qui se trouvent ou non dans le livre, cela n’importe guère. Sans doute Benoît Jacquot a surtout fait le film pour sa première heure _ hélas : et la critique est forte ! _ ; il s’y met en place une telle force germinative _ germes de fiction, mais aussi de sensation du monde, et de captation des vibrations intimes, inconscientes et indicibles _ que toute péripétie romanesque comme toute considération plus générale (sur les pères, les Juifs, la musique, la mort…) _ quelle qu’elle soit ? indifféremment ? sans davantage de nécessité que cette force de « germination« -là ?.. _ devient _ vraiment ?.. _ à la fois légitime, concrète et touchante. Cela s’arrête là _ n’est-ce pas aussi, et d’abord, là l’effet du texte (mélancolique) quignardien ?.. A quoi bon une telle « force germinative » pour rien que ces « contiguïtés« -aléatoires-là ?..