Étiquette : Francis Lippa

  • Musiques de joie : A deux ou à cinq voix, le jubilatoire Tout l’univers obéit à l’amour de Jean de La Fontaine et Michel Lambert, ou le sublime raffinement des Airs de cour à la française

    En poursuivant dans le registre de la sublime délicatesse française du Grand Siècle,

    je pense bien sûr au très grand raffinement _ tout de simplicité, aussi : d’où l’assez grande difficulté pour une interprétation la plus juste possible, sans maniérisme… _ des merveilleux Airs de cour de Michel Lambert

    (Champigny-sur-Veude, ca 1610 – Paris, 29 juin 1696),

    …

    le maître à chanter, ainsi que le beau-père, par sa fille Madeleine (1642 – 1720) _ le mariage eut lieu à Paris, à l’église Saint-Eustache, le 24 juillet 1662… _, de Jean-Baptiste Lully (Florence, 28 novembre 1632 – Paris, 22 mars 1687).

    …

    …

    Michel Lambert,

    un compositeur tout simplement essentiel dans le devenir de l’art du chant français au Grand siècle

    _ et hélas pas assez interprété en ce XXIe siècle : ni au concert, ni au disque ; et donc très injustement méconnu du public d’aujourd’hui !

    …

    …

    Je me souviens, pour y avoir très activement participé

    _ en tant qu’auteur à 90% du programme de ce CD ; Hugo Reyne y étant pour 10 %.. : j’avais passé toute une année à rechercher-recenser tout ce qui comprenait le moindre élément concernant la musique (sous toutes ses formes) dans l’œuvre de ce mélomane passionné et très connaisseur, vraiment, en profondeur, qu’était La Fontaine… (probablement le premier auteur à établir une esquisse sérieuse et un peu élaborée d’une esthétique de la musique, dès le XVIIe siècle) ;

    avec, surtout, au sein de mes recherches méthodiques, l’inestimable découverte, par recoupement de données demeurées jusqu’alors éparses, du petit opéra Les Amours d’Acis et de Galatée (donné à Paris, en 1678, en l’Hôtel de Monsieur de Rians) de Marc-Antoine Charpentier, sur un livret de Jean de La Fontaine ; ainsi que le narre très précisément le livret (dont je suis l’auteur, même si Hugo Reyne, après diverses relectures et corrections du texte que je lui proposais, l’a co-signé) de ce CD _,

    …

    je me souviens, donc,

    du CD Un Portrait musical de Jean de La Fontaine 

    _ soit le CD Virgin Veritas 7243 5 45229 2 5, paru au mois de mars 1996 _,

    conçu, élaboré  _ de début juillet 1994 à fin août 1995 _ et réalisé _ du 25 au 28 août 1995 en l’abbaye de Saint-Michel-en Thiérache _

    à l’occasion des célébrations du tricentenaire de la mort de La Fontaine (Château-Thierry, 8 juillet 1621 – Paris, 13 avril 1695) _ sur une commande de Jean-Michel Verneiges et du Conseil général de l’Aisne (département de naissance de La Fontaine.

    …

    …

    Et ce CD comporte deux sublimes Airs de cour de Michel Lambert :

    …

    J’ai beau changer de lieu

    _ dont on ignore l’auteur du poème ; mais en une thématique étonnamment lafontainienne : ce qui a justifié le choix de cet Air-là, si magnifique déjà… _ ;

    et Tout l’univers obéit à l’amour

    sur un poème de La Fontaine, composé vers 1659, pour le cercle galant du Surintendant des finances de Mazarin, le fastueux Nicolas Fouquet. Lequel Fouquet avait engagé pour son fastueux divertissement du château de Vaux une pléïade des meilleurs artistes de son temps _ outre l’architecte Louis Le Vau, le jardinier André Le Nôtre et le peintre-décorateur Charles Le Brun (pour le château et les jardins de Vaux-le-Vicomte), Molière, Corneille, Madame de Sévigné, Mademoiselle de Scudéry, etc. _,

    parmi lesquels le poète Jean de La Fontaine et le musicien-compositeur Michel Lambert

    qui s’y sont rencontrés et fréquentés.

    …

    Et il se trouve qu’une lettre de Jean Perrault au grand Condé, en date du 13 septembre 1674, témoigne précisément de cette collaboration de La Fontaine et Lambert, vers 1659, à Vaux, pour cet Air à deux voix, que publiera Lambert, au sein d’un recueil d’Airs de cour, un peu plus tard, en 1666 ;

    …

    et il se trouve encore que, trente ans plus tard, en 1689 _ soient deux ans après la mort du gendre de Lambert, Lully, le 22 mars 1687 _, paraîtra, remaniée par le compositeur une nouvelle version, mais à cinq voix, cette fois, de ce Tout l’univers obéit à l’amour, en un nouveau recueil d’Airs de cour. 

    …

    …

    En surfant sur le web, au moment de rédiger cet article,

    je viens de découvrir, datée du 23 avril 2017, cette très brève appréciation-ci d’un mélomane (anonyme) à propos de ce CD Un Portrait musical de Jean de La Fontaine, paru 21 ans plus tôt, en mars 1996,

    que je livre ici telle quelle :

    …

    « Très bien. 

    Somptueux et sublime, au bout de la 7ème écoute.

    Jean de La Fontaine était vraiment un mec cool et frais.« 

    …

    Voilà qui touche et fait vraiment plaisir.

    …

    …

    J’ai découvert aussi que ce CD Virgin Veritas Un Portrait musical de Jean de la Fontaine

    est présent dans 7 bibliothèques-médiathèques d’universités aux États-Unis et Canada :

    …

    les universités de Princeton (à Princeton, New Jersey), Virginia (à Charlottesville, Virginie), North Texas (à Denton, Texas), Reed College (à Portland, Oregon) et de New-Mexico (à Albuquerque, Nouveau-Mexique) ; 

    ainsi que les universités McGill (à Montreal, Québec) et Western (à London, Ontario).

    …

    …

    J’ai découvert encore, toujours sur le web, cette appréciation-ci, détaillée et argumentée, et sous la signature du critique musical Stephen Pettitt (né en 1945),

    sur le site de Classical-music.com, The official website of BBC Music Magazine :

    …

    This is a beautiful, thoughtfully compiled disc. It chronologically charts the life of Jean de La Fontaine, that 17th-century master of the fable, through his own words and through music that sets his text, or that he simply admired. There’s one particular coup : the inclusion of identifiable extracts from the opera _ Les Amours d’Acis et de Galatée _ by Charpentier that sets a text by La Fontaine. Alas, the whole work did not survive, probably for reasons to do with Lully’s royally granted privilege _ mais aussi le vol, au XIXe siècle, à la Bibliothèque Nationale, de plusieurs volumes de partitions originales (et uniques !) de Marc-Antoine Charpentier (dont celui de ses compositions de 1678, qui comportait ce petit opéra complet _, but the booklet notes make an excellent case for the association with the opera of the few pieces recorded here.   La Fontaine’s bon goût – often more than implicitly anti-Lully – is attested to by his admiration of composers like the lutenist Ennemond Gaultier, the harpsichordist Chambonnières, and Pierre de Nyert, master of the air de cour, of whose work there is tragically but one surviving example, ‘Si vous voulez que je cache ma flamme’. All are represented here, as, for the sake of fairness and balance – La Fontaine did write the dedicatory preface to Lully’s opera Amadis, after all – is Lully himself, though the extracts from Amadis and Isis (the famous ‘Air de Trembleurs’) are to texts by his usual librettist Quinault.   Performances of these and other riches – not least Couperin’s Sonata L’Astrée at the end – by La Simphonie du Marais under Hugo Reyne and with soloists Isabelle Desrochers and Bernard Deletré, are excellent. Christian Asse strikes exactly the right atmosphere in his readings, among which is La Fontaine’s furious satire of Lully, Le Florentin. But brush up your French : no translations of the texts are provided.

    Stephen Pettitt

    …

    …

    Et je rappelle aussi, et surtout, la très précise et fouillée _ lucidissime ! _ recension de ce Portrait musical de La Fontaine par Boris Donné _ et non Patrick Dandrey, comme j’avais jusqu’ici trop rapidement cru ; c’est Patrick Dandrey lui-même qui vient de corriger, par échange de courriels, mon inattention au signataire effectif de cette recension du Fablier, en 1996 : Boris Donné _, dans le numéro 8 de la Revue Le Fablier, Revue des Amis de Jean de La Fontaine, Année 1996 ;

    recension que voici in extenso :

    …

    Le second disque dont nous voudrions rendre compte est intitulé Jean de La Fontaine, un portrait musical : il mêle textes, lus par le comédien Christian Asse, et musiques, interprétées par La Simphonie du Marais que dirige Hugo Reyne avec notamment Isabelle Desrochers, soprano, et Bernard Deletré, basse.

    Le programme, marqueterie délicatement agencée, a été conçu par Hugo Reyne lui-même, avec la collaboration de Francis Lippa ; ils signent ensemble l’excellent texte _ merci ! _ de présentation du livret.

    Disons tout de suite que les parties récitées du disque nous ont paru les plus faibles : le montage mêlant extraits de poèmes, de lettres et quelques pièces plus longues (la délicieuse satire contre Lully, Le Florentin, et l’Epître à M. de Nyert, sur l’opéra), quoique très ingénieux, prend quelques libertés avec les textes, tronqués _ nécessités de la durée du CD obligeaient… _ assemblés sans parfois trop de respect ; la diction de Christian Asse, un peu fade et distanciée à notre goût, ne leur rend pas pleinement justice… Mais c’est encore affaire de jugement, et sûrement la sobriété, les intonations graves et méditatives de ce comédien trouveront-elles des défenseurs.

    Nous nous concentrerons ici sur le programme musical, interprété par l’ensemble de Hugo Reyne, sur instruments anciens : on y appréciera les sonorités fruitées des vents et les impeccables interprètes du continuo (Jérôme Hantaï à la viole, Vincent Dumestre au théorbe, Elizabeth Joyé au clavecin) ; les cordes ont paru plus indifférentes.

    …

    Le programme de ce disque peut sembler composite dans la mesure où il mêle différents types de compositions : mais, dans un esprit proche de celui du poète, c’est la diversité et la variété qui ont guidé _ en effet _ son élaboration.

    On pourrait isoler un premier ensemble d’œuvres, celles qui replacent La Fontaine dans le contexte musical de son temps et des cercles qu’il fréquentait : des airs de Lambert _ Tout l’univers obéit à l’amour, et J’ai beau changer de lieu… _ ou de Nyert _ l’Air Si vous voulez que je cache ma flamme est un hapax ! _, des extraits d’opéras de Lully _ Amadis et Isis… _, l’ouverture des Fâcheux de Beauchamps, quelques pièces de clavecin ou de théorbe (en l’occurrence, deux petits joyaux : une sombre pavane pour clavecin de Chambonnières, très bien interprétée par Elizabeth Joyé, et une courante pour luth d’Ennemond Gaultier par Vincent Dumestre. On se serait plutôt attendu à trouver ici une pièce de son cousin de Paris, Denis Gaultier…) ;  musique souvent très belle, et très délicate, interprétée ici avec style et sensibilité.

    Un second ensemble serait constitué de musiques postérieures à La Fontaine, mais entretenant certains rapports avec son œuvre ou son esthétique : on y trouve le meilleur (le délicieux «air à boire» composé par François Couperin _ peu après le décès de La Fontaine, le 13 avril 1695… _ sur L’Epitaphe d’un paresseux, et, du même, la sonate L’Astrée, qui clôt le disque sur une note mélancolique) comme le pire (les paraphrases de fables sur des airs populaires, dans le goût du XVIIIe siècle : Le Loup et l’Agneau, La Fourmi et la Sauterelle).

    Le dernier groupe d’œuvres, enfin, est le plus intéressant : ce sont celles auxquelles La Fontaine a directement collaboré _ oui ! Et cela ne se sait pas assez… On y trouve quelques chansons sur des airs à la mode (inépuisables «folies d’Espagne»), un Air mis en musique par Lambert, «Tout l’univers obéit à l’Amour» (Les paroles de cet Air de 1659 furent reprises _ par La Fontaine _ en 1669 dans Les Amours de Psyché (avec une substitution de prénoms que la notice du disque omet _ en effet _ de signaler : la «belle Psyché» était à l’origine une «belle Philis») ; détail intéressant, qu’aucune édition de Psyché _ de La Fontaine _ ne signale à notre connaissance. Un critique _ en fait Boris Donné lui-même, l’auteur de cette recension, comme il l’affirme indirectement, avec élégance, en citant l’ouvrage (sien !) dans lequel sont présentes ces « imprudentes » affirmations : son propre La Fontaine et la poétique du songe, paru en 1995 _, dans un ouvrage récent (Boris Donné, La Fontaine et la poétique du songe, 1995) a même observé, bien imprudemment, que cet «air purement imaginaire [sic], destiné sans doute à figurer seulement sur la page imprimée, […] se prêterait parfaitement à la mise en musique propre à un air de cour bipartite» — «dans la manière de Lambert», ajoute-t-il innocemment _ en élégante contrition rétrospective _ en note (p. 106)… Et pour cause ! Ignorance impardonnable, puisque cet air avait déjà été enregistré par William Christie en 1984 _ ce que le mélomane passionné qu’est aussi Boris Donné ne se pardonnait pas, ici, d’avoir ignoré… _, un bref extrait de la tragédie lyrique Astrée (musique de Colasse)…

    Tout cela est intéressant : mais pas tant que ce qui constitue à nos yeux l’intérêt principal du disque, à savoir quelques fragments de Galatée _ un livret de La Fontaine _ mis en musique par Marc-Antoine Charpentier en 1678, ce que l’on ignorait jusqu’ici ! Quand La Fontaine en publie le livret inachevé _ deux actes sur trois ! _, en 1682, son avertissement laisse _ assez étrangement _ entendre que sa composition fut indépendante de tout souci de mise en musique et de représentation _ une cachotterie d’importance, de la part du fabuliste, qui a égaré jusqu’ici tous les lafontainiens… Un compte rendu du Mercure galant, en 1678, faisait par ailleurs l’éloge d’un «petit opéra» de Charpentier intitulé Les Amours d’Acis et de Galatée, dont ne furent données que quelques représentations semi-privées _ chez Monsieur de Rians, à Paris _ ; mais l’auteur du livret _ La Fontaine ! _ n’était pas cité. Par recoupement, Hugo Reyne _ ou plutôt Francis Lippa, auteur de ces découvertes ! Cf la note à ce sujet de Catherine Cessac, en la seconde édition (en 2004) de son Marc-Antoine Charpentier, chez Fayard, à la page 138 ; Hugo Reyne, alors en tournée en Australie, au Japon et aux États-Unis, avait, par échanges de fax, rectifié à la marge quelques passages et expressions du livret que Francis Lippa avait rédigé et lui avait proposé et soumis, à travers l’Atlantique et le Pacifique… _ montre que ce «petit opéra» était, de façon indiscutable _ merci ! _, la Galatée de La Fontaine : l’un des Airs _ Brillantes fleurs, naissez (H.449) _ en fut même publié dans le Mercure en 1689, avec leurs deux signatures ! Il est par ailleurs possible de retrouver, dans les partitions _ conservées, celles-là _ de Charpentier, des extraits de cet opéra qui furent réemployés dans d’autres compositions _ lors de reprises, par Charpentier, de son petit opéra L’Inconnu… _ (principalement les pages instrumentales, hélas). Ainsi ce disque propose un charmant montage _ de ce qui demeure de ce petit opéra de 1678 : Les Amours d’Acis et de Galatée _, d’une vingtaine de minutes, où alternent airs, pièces instrumentales et scènes récitées quand la musique n’en a pas été retrouvée : découverte extraordinaire, et fort émouvante _ merci ! _, qui en laisse peut-être présager d’autres… «Il [nous] faut du nouveau, n’en fût-il point au monde» !

    …

    …

    En ce CD Un Portrait musical de Jean de La Fontaine de La Simphonie du Marais sous la direction d’Hugo Reyne, enregistré au mois d’août 1995 et paru chez Virgin Veritas au mois de mars 1996,

    …

    le merveilleux Air de Lambert J’ai beau changer de lieu

    …

    J’ai beau changer de lieu, mon soin est inutile,
    Je porte partout mon amour
    Et je n’en suis pas plus tranquille,
    Dans ce paisible séjour :
    Sentirai-je toujours cette cruelle flamme ?
    Quoi ? serai-je agité d’un éternel souci ?
    Et le calme qui règne ici
    Ne peut-il passer dans mon âme ?

    Je viens chercher la paix dans cette solitude,
    Je veux l’attirer dans mon cœur,
    Et je vais bannir l’inquiétude
    Qui s’oppose à mon bonheur ;
    Mais je ressens toujours cette cruelle flamme,
    Je me vois agité d’un éternel souci
    Et le calme qui règne ici
    Ne saurait passer dans mon âme

    …

    se trouve à la plage 7 ;

    …

    …

    et le jubilatoire Air à deux voix (de 1659, publié en 1666) de Jean de La Fontaine et Michel Lambert Tout l’univers obéit à l’amour

    …

    Tout l'Univers obéit à l'Amour ; 
    Belle Philis, soumettez-lui votre âme. 
    Les autres dieux à ce dieu font la cour, 
    Et leur pouvoir est moins doux que sa flamme. 
    Des jeunes cœurs c'est le suprême bien, 
    Aimez, aimez ; tout le reste n'est rien.
    
    Sans cet Amour, tant d'objets ravissants, 
    Lambris dorés, bois, jardins, et fontaines, 
    N'ont point d'appâts qui ne soient languissants, 
    Et leurs plaisirs sont moins doux que ses peines. 
    Des jeunes cœurs c'est le suprême bien 
    Aimez, aimez ; tout le reste n'est rien.
    ...

    se trouve à la plage 5

    _ Boris Donné, à l’érudition duquel bien peu de choses échappent, a très opportunément remarqué que dans la version originale de cet Air, publiée par le compositeur Lambert, en 1666, c’est à Philis, et non à Psyché, que s’adresse le poète (ou/et le chanteur interprète), à la différence de ce qui sera le cas, en 1669, dans le poème publié, indépendamment de toute musique cette fois, par La Fontaine en ses Amours de Psyché et Cupidon, trois ans plus tard ; ainsi qu’en 1689, dans la version à cinq voix de ce même Air, publié par Lambert.

    Boris Donné a donc raison d’affirmer, en cette recension, en 1996, de notre CD Un Portrait musical de Jean de La Fontaine, que c’est à tort que notre CD a choisi de proposer à l’écoute de cet Air à deux voix composé en 1659, le texte de la version définitive de l’Air, celle à 5 voix, publiée par Lambert en 1689 ; ainsi que celle du poème de La Fontaine en ses Amours de Psyché et Cupidon, publiés en 1669 ; tout en situant bien cet Air, en sa version à deux voix, en la période de sa composition, la période fouquetienne (vers 1659) de la vie de Jean de La Fontaine (et de Michel Lambert). J’ignorais, pour ma part (ne m’étant pas moi-même occupé des partitions de Lambert dans la préparation du programme de ce CD), cette différence d’adresse, dans le texte de l’Air, entre Philis, en 1659 et 1666, et Psyché, en 1669 et 1689 (mais, pour ce qu’il en est de l’adresse de la version à cinq voix de 1689, je ne l’ai pas vérifié).

    …

    …

    De la version à cinq voix publiée en 1689 de ce Tout l’univers obéit à l’amour

    _ l’adresse chantée est faite à Philis, et non à Psyché, dans les deux CDs des Arts Florissants, les deux fois, en 1984, comme en 2013,  pour la version de 1689 de l’Air à cinq voix voix… _,

    …

    voici à écouter le podcast d’une interprétation récente (enregistrée en décembre 2013) des Arts Florissants, en la plage finale de leur CD Bien que l’amour… Airs sérieux et à boire ; soit le CD Harmonia Mundi HAF 8905276, sorti le 1er avril 2016 ;

    …

    et, toujours, par les Arts Florissants, mais trente-deux ans plus tôt,

    le podcast d’une interprétation de 1984 de 14 Airs de cour de Michel Lambert,

    en le CD Harmonia Mundi 1901123, re-publié en 1992 ;

    le Tout l’univers obéit à l’amour à 5 voix ouvrant alors le bal de ce récital…

    …

    …

    Je n’ai hélas pas trouvé sur le web de podcast de la spendide interprétation de la version première, à deux voix, de ce Tout l’univers obéit à l’amour de La Fontaine et Lambert, superbement interprété par Isabelle Desrochers, soprano, et Bernard Deletré, basse, dans le CD Un Portrait musical de Jean de La Fontaine, en 1995, de La Simphonie du Marais.

    …

    …

    Ce vendredi 29 mai 2020, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Ecouter Denis Kambouchner analyser l’expression « Quelque chose dans la tête » et la manie du souci de « transmettre » : l’entretien au Studio Ausone le 26 novembre dernier avec Francis Lippa, pour la Société de Philosophie de Bordeaux

    Vient d’être mis en ligne

    hier soir 9 décembre

    sur son site par la librairie Mollat

    …

    le podcast (de 62′) _ cliquez sur podcast, et vous accéderez à son écoute ! _

    de l’entretien du 26 novembre dernier à la Station Ausone,

    _ et en ouverture de la saison 2019 – 2020 de la Société de Philosophie de Bordeaux _,

    de Denis Kambouchner

    _ président de la Société française de Philosophie _

    avec Francis Lippa

    _ vice-président de la Société de Philosophie de Bordeaux _

    à propos du magnifique passionnant petit livre

    _ de 154 pages : quelle lumineuse finesse et ampleur d’analyse ! _

    de Denis Kambouchner,

    paru le 28 août dernier aux Éditions Flammarion

    Quelque chose dans la tête, suivi de Vous avez dit Transmettre ? ;

    …

    muni du bandeau suivant :

    « Nous avons perdu la culture de la mémoire : avons-nous gagné celle du jugement ? » 

    …

    …

    Cette question des moyens, outils et aliments

    de la riche _ et positivement complexe : quelle variété de ressources et méthodes à apprendre à mettre en œuvre et inventivement connecter (ainsi que donner à cultiver à d’autres), sans esprit fermé de système, non plus que de formalisme _ formation et « culture » _ à tous égards _ du jugement

    de tout un chacun et quiconque,

    …

    à commencer, bien sûr, par les enfants et les adolescents

    _ auxquels s’adresse d’abord, originellement du moins, en sa conception première, le premier des deux essais, Quelque chose dans la tête ;

    mais la question, bien sûr, ne s’arrête à nulle génération d’âge, ni d’époque :

    apprendre à bien juger est l’affaire de l’entièreté, de son début à sa fin, de toute vie d’une personne,

    je veux dire de la vie entière de tout un chacun ! et cela sans la moindre exception : face aux dangers et chausse-trapes incroyablement multiples des situations à tâcher d’éviter, auxquelles échapper quand elles surviennent, à entreprendre de surmonter, en apprenant comment y faire face et s’en dépêtrer et sortir vainqueur et vivant, et pas trop amoché, cabossé, blessé, souffrant… ; Montaigne nous en avertissait en ouverture du Livre III de ses Essais : « Personne n’est exempt de dire des fadaises » (ni de commettre des bêtises !)…

    et cela ne concerne pas seulement, bien évidemment, la vie humaine : puisque cet enjeu ô combien vital fait à coup sûr déjà partie des conditions de la vie et survie animales : que d’erreurs s’avèreront mortelles… _,

    …

    est en effet cruciale,

    tant à l’échelle des individus,

    qu’à celle des sociétés

    et civilisations…

    …

    …

    Et cette question-là

    des « nourritures » fondamentales et ouvertes

    _ ainsi qu’en chantier inventif et constructif permanent… _

    du bien (ou toujours mieux) juger

    ne cesse,

    …

    à côtés de ses recherches proprement cartésiennes

    _ afin d’essayer toujours de mieux pénétrer les micro-subtilités infinies (et passionnantes) du travail philosophique de Descartes,

    tâche peut-être principale du travail de Denis Kambouchner en sa carrière et œuvre philosophique _,

    …

    de constituer un pan essentiel du questionnement foncièrement pragmatique,

    et à visée d’authentiques progrès de l’esprit,

    de Denis Kambouchner.

    …

    …

    Cet art de distinguer les nuances magnifiques et merveilleuses, à bien les considérer, du pensable

    caractérise, me semble-t-il bien,

    et court la culture philosophique française :

    …

    Montaigne, bien sûr, Descartes _ et le sillage des très nombreux cartésiens _, Pascal,

    Voltaire, Diderot, Rousseau,

    Bergson, Jankélévitch, Ricœur, Derrida, etc.

    …

    Tous assez peu adeptes du concept et de ses un peu trop rigides fermetures,

    qui va dominer, me semble-t-il encore, la conquérante philosophie universitaire allemande,

    au moins à partir de Kant et Hegel.

    …

    …

    Oui, l’art des nuances subtiles, à partir de comparaisons ;

    et même de métaphores

    riches d’humour…

    …

    Afin de former et donner consistance à la finesse de la « sagacité » _ une notion cartésienne…

    …

    …

    Quant au second des deux essais qui se répondent, « en écho« ,

    Vous avez dit transmettre ?..,

    …

    celui-ci entreprend de mettre en garde _ délicatement, sans rechercher quelque polémique médiatique _ contre une tentation désagréablement fermée de concevoir l’enseignement de manière exclusivement conservatrice et rétrograde _ celle de certains idéologues réactionnaires, à la versaillaise ! _,

    et de défendre un partage ouvert et inventif-créatif _ véritablement progressiste : mais à quels mots se fier parmi l’incroyable déchaînement orwellien de notre époque ? _ de la culture :

    …

    le maître judicieux étant seulement « un nain » _ humblement _ juché sur des « épaules de géants« ,

    selon une formulation de Bernard de Chartres,

    reprise notamment par Montaigne et Pascal…

    …

    …

    Le vocable de « transmission » ne convenant, à proprement le penser,

    qu’à l’opération de léguer à quelques proches

    un héritage bien précis et spécifié à laisser en propriété et usufruit à ses descendants,

    un patrimoine à ne pas laisser se disperser et disparaître, se dissoudre,

    un secret de création-fabrication à ne pas laisser se perdre en le confiant ainsi à quelque disciple élu

    qui saura en faire, à son tour, son miel propre…

    …

    …

    Alors que la culture à même d’alimenter richement le bien juger d’autres que soi-même

    est de l’ordre de ce « pollen » multiple et divers (de mille fleurs)

    dont les abeilles _ montaniennes _ sauront faire leur « miel« ,

    « en se l’incorporant » vraiment :

    …

    « Les abeilles pillotent de ça de là les fleurs ; mais elles en font après le miel qui est tout leur ; ce n’est plus thym, ni marjolaine ; ainsi les pièces empruntées d’autrui, il les transformera et confondra pour en faire ouvrage tout sien, à savoir son jugement : son institution, son travail et étude ne vise qu’à le former.

    Qu’il cèle tout ce duquel il a été secouru, et ne produise que ce qu’il en a fait. Les pilleurs, les emprunteurs, mettent en parade leurs bâtiments, leurs achats, non pas ce qu’ils tirent d’autrui. Vous ne voyez pas les épices d’un homme de parlement : vous voyez les alliances qu’il a gagnées, et honneurs à ses enfants. Nul ne met en compte publique sa recette : chacun y met son acquêt

    Le gain de notre étude, c’est en être devenu meilleur et plus sage« , Essais, Livre I, chapitre 26, De l’institution des enfants…

    …

    …

    C’est cette profondeur et intensité de l’incorporation d’une authentique culture personnelle

    par celui qui la reçoit,

    comme par celui qui la donne _ et l’a donnée _,

    qui,

    en son authenticité généreuse et désintéressée _ pardon du pléonasme _ seulement,

    en fait l’efficace seul effectivement consistant et durable.

    …

    Le reste, utile à court terme, se dissipera sitôt l’usage effectué…

    …

    …

    Ensuite, selon le mot _ authentiquement progressiste et libérateur _ de Nietzsche, à propos de ce que donne le maître à son disciple :

    …

    « Vademecum, vadetecum« …

    …

    Tel est le paradoxe généreux du libérateur…

    …

    …

    Ce mardi 10 décembre 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

    …

    …

    P. s. :

    voici encore, à titre de complément de luxe,

    de quoi écouter le podcast de l’entretien _ merveilleux ! _ que j’ai eu avec Denis Kambouchner le 18 septembre 2013 à la librairie Mollat,

    à propos de son essentiel _ lucidissime ! _ L’École, question philosophique.

  • Personne et personnage de Bioy dans le portrait enchanteur qu’en trace René de Ceccatty en notre entretien du 10 octobre dernier à la Bibliothèque de Bordeaux

    Pour poursuivre

    en accédant à son immensément riche détail

    la _ merveilleuse ! _ conversation bioyesque du 10 octobre dernier

    avec René de Ceccatty

    en l’Auditorium de la Bibliothèque de Bordeaux-Mériadeck

    _ cf mon article du 11 octobre :   _,

    …

    voici, en vidéo,

    ce portrait enchanteur que trace René de Ceccatty

    de Bioy,

    sur fond du cercle des très proches de Bioy,

    …

    mais aussi du meilleur de la littérature argentine

    dont Bioy constitue un des très précieux éléments ;

    …

    cette vidéo est une vraie merveille

    de justesse d’un portrait.

    …

    …

    Quelques précisions a posteriori de René de Ceccatty,

    au visionnage de cette vidéo :

    …

    …

    « J’ai commis, entre autres probablement, deux erreurs factuelles.

    Cinelandia date de 2012, et non 2008 ou 2010, comme je dis en hésitant.

    Et ce n’est pas avec Facundo Bo que j’ai traduit le Fausto Criollo d’Estanislao Del Campo. Je l’ai traduit seul, en demandant de temps à autre des explications et des contrôles à Alfredo Arias.

    En revanche, avec Facundo, j’ai traduit Cachafaz de Copi. Mauvais souvenir, parce que Facundo, malade, a dû abandonner les répétitions et être remplacé, alors que c’était une pièce qui lui tenait tellement à cœur et qu’il l’avait traduite avec moi.

    Ce genre de bégaiements de la vérité est inévitable hélas dans les entretiens oraux. Mais j’ai sans doute dit d’autres bêtises, hélas…« 

    …
    …

    Ce vendredi 18 octobre 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Un travail bioyesque de René de Ceccatty pour le Cinelandia d’Alfredo Arias _ et un entretien proprement extraordinaire

    Hier jeudi 10 octobre,

    à 18 heures à l’Auditorium de la Bibliothèque de Bordeaux-Mériadeck,

    …

    et dans le cadre de l’hommage à Adolfo Bioy (1914 – 1999)

    _ pour le vingtième anniversaire de son décès à Buenos Aires en 1999 _

    organisé par l’Association Les Amis de Bioy Casares,

    …

    une merveilleuse contribution de René de Ceccatty,

    …

    à partir de la métamorphose qu’il fit, en 2002, en son Fiction douce

    _ le quatrième volume du récit de ses amours compliquées avec Hervé : 

    Aimer (Gallimard, paru le 27 août 1996), Consolation provisoire (Gallimard, paru le 5 mars 1998), L’Èloignement (Gallimard, paru le 12 janvier 2000), Fiction douce (Le Seuil, paru le 22 février 2002) et Une Fin (Le Seuil, paru le 27 août 2004) ;

    et l’ensemble de ces 5 récits (d’entre 1996 et 2004) mérite assurément une édition qui les réunisse ! _

    …

    de la personne d’Adolfo Bioy

    en personnage de son récit.

    …

    …

    Tout dernièrement, René de Ceccatty s’est souvenu

    qu’un autre rapport, cette fois à l’œuvre de Bioy, avait marqué son propre travail d’écriture,

    et en collaboration avec Alfredo Arias :

    …

    pour Cinelandia, un spectacle musical créé en 2012 et redonné en 2014, 2016…

    …

    Et il m’a adressé ce texte

    pour m’aider aussi _ et encore _ à la préparation de notre entretien de 18 heures hier jeudi 10 octobre.

    …

    …

    Voici donc ce que René de Ceccatty et Alfredo Arias ont tiré,

    pour leur Cinelandia,

    …

    du film de Leopoldo Torres Rios et son fils Leopoldo Torres Nilsson El Crimen de Oribe,

    …

    et, encore en amont _ et à la source _,

    de la nouvelle de Bioy El Perjurio de la Nieve

    (un conte paru notamment dans La Trame céleste) :

    …

    …

    El Crimen de Oribe

    Alfredo : Loin de toute ironie se situe le monde poétique et fantastique d’El Perjurio de la Nieve, Le parjure de la neige, est une nouvelle de l’auteur Argentin Adolfo Bioy Casares. Elle raconte l’histoire d’un père qui réussit à ensorceler le temps pour empêcher la mort de sa fille. Ce récit a été porté à l’écran en 1950 par Leopoldo Torres Rios et par son fils, Leopoldo Torres Nilsson sous le titre : El crímen de Oribe, Le crime d’Oribe.  C’était une époque où les écrivains argentins souffraient d’une curiosité maladive : ils fourraient leur nez partout. Borges et Bioy Casares adoraient se promener dans cette ville de Buenos Aires qui, avec ses rues et ses personnages, se présentait comme une sorte de grande bibliothèque. 

    Carlos Thompson entre en scène, vêtu d’un costume sombre, ayant l’allure d’un dandy désabusé.

    Carlos: Ou de fête foraine avec ses crimes et ses jeux de miroirs où il m’est arrivé de perdre mon âme….

    CARLOS CHANTE. ALMA MÍA.

    Le son d’un piano évocateur reproduit cette lancinante mélodie qui fut interprétée magistralement par l’inoubliable chanteur cubain Bola de Nieve. Carlos entraîné par la mélancolie de la chanson  dessine avec ses pas le chemin d’un inextricable labyrinthe.

    Alma mía, sola, siempre sola,

    sin que nadie comprenda, 

    tu sufrimiento, tu horrible padecer.

    Fingiendo una existencia

    siempre llena de dicha y de placer,

    de dicha y de placer.

    Si yo encontrara un alma

    como la mía,

    cuántas cosas secretas

    le contaría.

    Un alma que al mirarme,

    sin decir nada,

    me lo dijese todo

    con su mirada.

    Alfredo : Vous, Carlos Thompson, né Juan Carlos Mundin Schafter, comédien argentin, né en Suisse alémanique… Impeccable!

    Carlos : Gracias. J’ai fait mes débuts d’acteur dans ce film somnambulique…

    Alfredo: Vous êtes face à moi pour parler d’un film qui m’a beaucoup marqué. Et qui prolonge jusqu’à aujourd’hui sa fascination. Assez pour que je ne vous oublie pas.

    Carlos: Oui, j’étais une star du cinéma international. Star involontaire, on peut dire. Et sans doute que Le Crime d’Oribe, ce conte énigmatique, a révélé ma vraie nature. Ecrivain.

    Alfredo : Le Crime d’Oribe. Curieux titre, à  double sens : d’un côté, on croit qu’on a tué Oribe et de l’autre qu’Oribe a tué quelqu’un !

    Carlos: Comme mon personnage dans le film, instigateur d’un crime et victime d’un meurtre. (Ironique) Un homme plutôt très malheureux, n’est-ce pas?

    CARLOS CHANTE: NO PUEDO SER FELIZ. 

    Pendant que Carlos murmure les paroles de cette chanson désespérée, on voit entrer, comme un fantôme, Lucía. Elle se cache derrière ses lunettes noires et elle est enveloppée  d’une tunique de recluse sophistiquée.  

    Lucía entre.

    No puedo ser feliz,

    no te puedo olvidar,

    siento que te perdí

    y eso me hace pensar.

         

    He renunciado a ti

    ardiente de pasión,

    no se puede tener

    conciencia y corazón.

    Hoy que ya nos separan

    la ley y la razón,

    si las almas hablaran

    en su conversación

    las nuestras se dirían

    cosas de enamorados,

    no puedo ser feliz,

    no te puedo olvidar.

    Lucía : Je m’appelle Lucía. Je suis la victime  d’Oribe… et vous (à Carlos),  vous êtes Oribe…

    Carlos (qui devient désormais Oribe): Oui j’incarne Oribe et à la fin du film, à cause de vous,  Lucía, je suis assassiné !

    Lucía : Nous sommes les deux morts d’une même histoire. Ça a l’air de vous faire plaisir…

    Carlos-Oribe: Un meurtre donne toujours une touche de perfection à une histoire. C’est propre, c’est net, c’est définitif.

    Lucía: C’est la fatalité.

    Carlos-Oribe: Dans le film, tout commence par une énigme. J’étais fasciné par une histoire. On m’avait parlé de votre estancia… l’estancia des Vermehren, à General Paz, au sud de Buenos Aires. J’étais un poète avide de mystère, alors j’ai fait le voyage pour savoir si je pouvais…

    Lucía : Aucun étranger n’avait accès à notre propriété. N’est ce pas, Adelaida ?

    Adelaida, la sœur aînée, entre. Elle aussi a l’apparence immatérielle d’un esprit, sorti d’un magazine de mode des années 50.

    Adelaida: Nous formions une famille modèle d’émigrés danois. Les Vermehren.

    Lucía: Nous étions quatre filles.

    Adelaida: Lucía, moi, Adelaida, et deux autres petites sœurs.

    Lucía: Ruth et Margarita… Nous vivions seules avec notre père… 

    Adelaida : Maman est morte pendant notre voyage entre Copenhague et Buenos Aires.

    Lucía: Notre père avait fait fortune, mais au bout de quelques années…

    Adelaida : … il y a de ça maintenant…

    Lucía :… non, tu sais bien, pas de date !

    Adelaida :… Oui, pas de date … Les heures ne tournent plus.

    Lucía :…. Nous sommes dans un jour qui se répète…

    Adelaida :… sans aucun changement….

    Lucía :… réfugiés derrière la grille cadenassée, derrière les volets clos, les rideaux tirés… 

    Adelaida: …  et tout ça parce que tu es tombée gravement malade…

    Lucía (souriant) : … le diagnostic du médecin a été lapidaire…

    Adelaida : Tu n’avais plus que quelques mois à vivre, ma pauvre petite chérie.

    Lucía : C’est alors que notre père a décidé de nous couper du monde, d’arrêter le temps,.

    Adelaida: Et que plus personne n’aurait le droit d’y entrer… 

    Lucía: Les voisins étaient intrigués: « Comment font-ils pour se nourrir? »

    Adelaida: Les commis qui apportaient les aliments s’arrêtaient au portail…

    Lucía: À l’intérieur, la vie était rythmée par nos soupirs,  par nos propres pas.

    DUO DE LUCÍA ET ADELAIDA: EL MUNDO QUE YO NO VIVA. 

    Les sœurs Vermehren chantent de leurs voix ensorcelantes une nostalgique ballade tandis que leurs corps reproduisent des gestes quotidiens, à la façon d’automates.

    El mundo que yo no viva,

    lo pensé como cosa extraña,

    con marca de maravilla,

    ¡ay!, de mi vida.

    Allí sonará la lluvia,

    junto al fuego en las noches frías,

    vendrá agosto en el río Arga

    y tú, la gentil sonrisa.

    Brillará en el papel que siembro,

    la negra flor de la tinta,

    ¡ay!, de mi vida.

    Carlos-Oribe : Un jour, un journaliste en route pour la Patagonie descend dans l’Hôtel America où je logeais. Je lui ai parlé de cette énigme de votre estancia interdite… de cette étrange famille danoise perdue à General Paz… Où le temps semblait s’être endormi.

    Lucía : Et il y avait au milieu de la pièce, tu te souviens…

    Adelaida: Un arbre de Noël. …

    Lucía : Car Noël était éternel.

    Adelaida: Chaque soir,  nous fêtions Noël….. comme en 1930.

    Lucía  (protestant) : Ah, ces dates, ces dates !

    Adelaida: Le même soir de Noël comme il y a vingt ans.

    Lucía (inquiète): Nous sommes en 1950 ?

    Adelaida : Oui, nous sommes en 1950.

    Carlos-Oribe: J’ai voulu en avoir le cœur net. Comprendre pourquoi vous viviez comme autrefois dans un passé répété minutieusement. Oui, par un soir de neige, nous nous sommes approchés, le journaliste et moi, de l’estancia où nous avions tant envie de rentrer. Et finalement on a pu pénétrer le mystère….  De retour à l’hôtel, nous avions tellement bu … Or, le matin venu, nous avons appris que…

    Lucía:… Je meurs…

    Adelaida :… Mais pourquoi, Lucía ? Pourquoi maintenant ?

    Lucía :… ma maladie…

    Adelaida :… je te croyais guérie.

    Lucía :… non, non, le sortilège a été rompu… Les heures ont repris leur rythme.

    Adelaida :…. Mais qui a remonté la pendule?

    Lucía :… Nous ne sommes plus seuls, Adelaida ! Nous ne sommes plus hors du temps ! 

    Adelaida: Pour que tu restes en vie, il fallait que personne ne brise le cercle du temps suspendu.

    Lucía: J’ai aperçu un visage étranger, j’ai croisé un regard. L’intrus m’avait découverte en train de chanter.

     Adelaida: Quelqu’un nous a surprises ! Nous a arrachées à notre rêve. Et t’a ôté la vie, mon pauvre ange!

     (Lucía  meurt dans les bras d’Adelaida)

    CARLOS ORIBE. AY AMOR!

    La poésie de la chanson interprétée par Carlos-Oribe accompagne la mort de Lucía qui glisse entre les bras de sa sœur comme la pluie entre les doigts de la main.

    Ay amor, si me dejas la vida

    Déjame también el alma sentir,

    Si sólo queda en mí dolor y vida,

    Ay amor, no me dejes vivir.

    Carlos-Oribe : En réalité, moi, je suis resté à la grille de l’estancia. Mais comme le journaliste, au retour de son expédition, m’avait tout raconté en détails, il ne m’a pas été difficile de repérer l’endroit précis où se trouvait votre alcove. 

    Lucía : Et ça vous a coûté cher!

    Carlos-Oribe: Deux mois plus tard, on retrouvait mon cadavre dans une rue d’Antofagasta.

    Lucía: Mon père vous a poursuivi jusqu’au Chili et tué d’une balle.

     Carlos-Oribe : Selon votre père, j’avais été le témoin qui avait suspendu la répétition incessante de ce Noël 1930!

    Lucía: Et mon père a vengé sa fille, croyant qu’Oribe était le responsable de ma mort.

    Oribe: Mais il s’est trompé de victime.

    Lucía: Oui, je le sais, c’était l’autre, l’intrus, votre complice! Et non pas vous ! C’était lui qui s’était faufilé dans notre intimité. 

    Adelaida (apparaissant) : Viens petite sœur, viens te reposer (Lucía sort). La maison est bien mélancolique depuis ton départ, les herbes folles ont presque enseveli notre demeure jadis enchantée. Les minutes avancent inexorablement. Et nous vieillissons derrière une dentelle de feuilles mortes.

    ORIBE CHANTE: NO PUEDO SER FELIZ . 

    Cette fois Carlos-Oribe, transporté par cette chanson, suit la fantomatique Lucía qui l’entraîne en parcourant les sinuosités d’un sentier sans issue.

    Hoy que ya nos separan

    la ley y la razón,

    si las almas hablaran,

    en su conversación

    las nuestras se dirían

    cosas de enamorados,

    no puedo ser feliz,

    no te puedo olvidar.

    Alfredo: Bioy Casares disait qu’Oribe était un poète immoral, parce qu’il avait incité le journaliste à briser cette nuit de Noël  et à sacrifier ainsi la vie de Lucía. Et tout ça, pour écrire un poème romantique sur sa mort !… Un poème sur la mort, ça vaut une vie ? 

    Carlos: Oui, on peut mourir pour un poème sur la mort.

    Alfredo : Prendre la place d’un autre, rien de plus dangereux... On ne sort jamais vivant de la galerie des miroirs!

    Carlos: Qui a dit ça?

    Alfredo: Orson Welles… je crois. Fin.

     

    …

    …

    Le commentaire que fit hier René de cet épisode bioyesque

    de sa collaboration avec Alfredo Arias

    …

    a été proprement merveilleux

    …

    à propos des fantômes, du temps et de l’éternité, de l’amour, de la mort, et des chagrins,

    ainsi que du comique _ d’ironie, toujours très discrète, mais bien réelle et perceptible _,

    dans l’œuvre d’Adolfo Bioy Casares ;

    …

    et tout cela en une suprême élégance et le plus parfait respect du lecteur

    _ avec une profonde et vraie humilité.

    …

    …

    Tout cela manifeste excellemment les diverses connexions qui existent

    entre René de Ceccaty

    _ tourné d’abord vers l’Italie et le Japon (et aussi la Tunisie) de son histoire personnelle _

    et,

    parmi divers Argentins qui l’ont marqué,

    notre Adolfo Bioy

    _ notre cousin un peu célèbre au sein du panthéon littéraire mondial.

    …

    …
    Je tiens aussi à souligner ici le chapitre intitulé Complicité,

    aux pages 377 à 383 du très remarquable Mes Argentins de Paris

    (paru aux Éditions Séguier le 20 mars 2014),

    …

    qui narre le détail _ passionnant ! _ de cette inspiration bioyesque

    d’Alfredo Arias et René de Ceccatty.

    …

    …
    Détail que René a admirablement développé hier soir

    dans une intervention _ oserai-je dire sublime ? _ qui a touché au cœur

    l’assistance entière de l’Auditorium de la Bibliothèque de Bordeaux.

    …
    …

    Ce vendredi 11 octobre 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa