Étiquette : fulgurance

  • Des lectures exultantes de 4 œuvres orchestrales (composées de 1929 à 1940) du grand Igor Markevitch (1912 – 1982), en un exaltant très réussi album du Rundfunk-SinfonieOrchester Berlin, sous le geste fulgurant du chef Johannes Kalitzke : c’est vraiment très beau…

    L’œuvre orchestrale – composée entre 1929 et 1944 – de l’immense chef Igor Markevitch (Kiev 9 août 1912 – Antibes, 7 mars 1982) n’est, il faut bien le constater, guère fréquentée, ni au concert ni au disque, de nos jours : Igor Markevitch est pour nous d’abord et surtout un chef d’orchestre majeur et génial du XXe siècle, à la très forte personnalité qu’on identifie et admire immédiatement à l’oreille…

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    Aussi, c’est aussi un retour de notre oreille à la musique de l’entre-deux-guerres, et tel un rafraîchissant bain de jouvence, que vient nous proposer le jeu exaltant du Rundfunk-SinfonieOrchester Berlin, sous le geste fulgurant du chef Johannes Kalitzke, en le magnifique CD Eda 056 « Igor Markevitch – Concerto for piano and orchestra – Cinema Ouverture – Cantique d’amour – Lorenzo Il Magnifico » – enregistré à Berlin du 2 au 4 et les 6 et 7 janvier 2025  – , avec le concours du pianiste Jonathan Powell et de Sarah Maria Sun, soprano…

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    J’admire depuis longtemps le chef Igor Markevitch,

    et j’ai aussi lu, et conserve en ma bibliothèque personnelle, son passionnant « Être et avoir été« , paru aux Éditions Gallimard en 1980…

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    L’article du bon Jean-Charles Hoffelé « L’Orchestre du chef » paru ce jour-ci, le lundi 3 août 2026, m’a ainsi incité à me procurer illico presto ce CD,

    que j’ai trouvé chez mon disquaire préféré,

    et qui ne m’a pas déçu : un récital magnifique de 4 œuvres vraiment superbes d’Igor Markevitch compositeur…

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    L’ORCHESTRE DU CHEF

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    Christopher Lyndon-Gee et son Orchestre Philharmonique d’Arnhem avaient laissé de côté dans leur grande anthologie de l’œuvre orchestrale (Marco Polo) – parue de 1995 à 2004 –  le Concerto pour piano (1929) commandé par Diaghilev que Markevitch acheva le lendemain de son 27e anniversaire – le 10 août 1929, par conséquent. Il était alors un des parangons de la nouvelle musique européenne, et pianiste virtuose, plutôt que chef d’orchestre.

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    Jonathan Powell l’exhume dans ce qui deviendra son ultime enregistrement – il est en effet décédé le 27 décembre 2025 – , dévoilant une partition dont le motorisme regarde d’assez loin le modèle invoqué – les Concertos brandebourgeois – pour trouver sa voie entre Hindemith et Bartók – oui – , mais toujours avec ce ton si personnel, ces harmonies singulières, cet art du discours – d’Igor Markevitch, voilà ! –  qui placent son œuvre symphonique, encore trop timidement redécouverte, au centre de la nouvelle musique de l’entre-deux-guerres – oui.

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    Les trois autres partitions figurent dans l’anthologie de Christopher Lyndon-Gee, lectures probes que démode le geste autrement fulgurant – absolument ! – de Johannes Kalitzke et des Berlinois : le brio piquant – exactement – de l’Ouverture de cinéma, le nocturne torpide – mais oui – du Cantique d’amour, sa partition la plus fascinante, véritable point de bascule dans l’œuvre de Markevitch, trouvent ici des lectures exaltées – tout à fait, qui nous empoignent.

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    Chef-d’œuvre – oui !!! et immense… – où l’orchestre de Markevitch atteint son point de fusion Lorenzo il Magnifico (1940) écrit durant l’exil florentin, voit passer les échos du second conflit mondial, mais cette symphonie concertante pour soprano et orchestre reste inclassable, perle noire – voilà ! et saisissante !!! – où brille la poésie du souverain-mécène, finement saisie par le soprano agile de Sarah Maria Sun, faisant jeu égal avec la gravure princeps de Lucy Shelton qui ne disposait pas d’un orchestre aussi brûlant – oui, oui, oui.

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    Magnifique album – tout simplement, c’est évident – , édition soignée comme toujours chez eda records, Johannes Kalitzke et ses Berlinois ne doivent pas en rester là au chapitre Markevitch, la Sinfonietta, le Psaume, Le Nouvel Âge – respectivement de 1929, 1933 et 1937 – mériteraient leurs interprétations !

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    LE DISQUE DU JOUR

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    Igor Markevitch (1912-1983)

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    Concerto pour piano
    et orchestre

    Ouverture de cinéma
    Cantique d’amour
    Lorenzo il Magnifico (Sinfonia concertante pour soprano et orchestre)*

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    Jonathan Powell, piano
    *Sarah Maria Sun, soprano
    Rundfunk-Sinfonieorchester Berlin
    Johannes Kalitzke, direction

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    Un album du label eda records 056
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    Photo à la une : le compositeur et chef d’orchestre Igor Markevitch,
    dans sa jeunesse – Photo :
    de Cecil Beaton, pour Vogue, en 1929 © DR

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    Un CD magnifique, qui nous transporte…

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    Et à défaut de proposer ici un podcast ou une vidéo de ce très exultant CD dirigé par Johannes Kalitzke, enregistré en 2025,

    voici le podcast (de 28′ 33) du « Lorenzo Il Magnifico » de l’Arnhem Philharmonic Orchestra dirigé par Christopher Lyndon-Gee, avec Lucy Shelton, soprano…

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    Ce lundi 3 août 2026, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Et encore Anna Lucia Richter, à Bamberg, dans la 4ème de Malher, sous la direction de Jakub Hrusa : quelque chose de magique…

     Sans l’avoir vraiment recherché, voici que je tombe sur le CD « Malher IV « des Bamburger Symphonîker dirigés par l’excellent chef tchèque Jakob Hrusa, avec la mezzo-soprano Anna Lucia Richter,

    une interprète qui tout particulièrement m’intéresse…

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    Je suis en effet irrité – eh oui cela m’arrive ! – par l’article que, à la page 86 du numéro 7505 de ce mois de décembre 2025, et sous la plume de Jean-Philippe Grosperrin, le magazine Diapason consacre au CD Myrios classics MYR 036 « Malher – Songs of Fate « de la mezzo-soprano Anna Lucia Richter, dont j’ai fait un vibrant éloge sur mon blog le 17 novembre dernier – « La magie  des métamorphoses magnifiques d’Anna Lucia Richter… «  – :

     » un disque inutile « , y assène in cauda venenum ce critique…

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    Et voici que maintenant je peux tout à loisir déguster sur ma platine ce CD Accentus Music ACC 30502 « Mahler IV « des Bamberger Symphoniker et Anna Lucia Richter, soous la direction de Jakob Hrusa – enregistré à Bamberg au mois de juillet 2020…

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    À propos de ce CD,

    je peux renvoyer aussi à l’excellente très fine écoute de Jean-Charles Hoffelé en son article « Himmlische « en date du 13 février 2021 :

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    La « Pastorale » de Mahler tombe naturellement dans les cordes et plus encore dans les bois des Bamberger Symphoniker, orchestre historiquement composé de souffleurs et de violonistes sudètes, cette minorité allemande des bois et des vallons de Bohème et de Tchéquie – voilà ! – ; après la Philharmonie Tchèque, le plus idiomatique des orchestres mahlériens, peut-être même avant Vienne ou le Concertgebouw, car Mahler aura nourri son imaginaire sonore aux timbres singuliers des formations symphoniques bohémiennes – c’est dit. Jonathan Nott grava avec eux une intégrale trop peu goûtée à mon sens, mais dès 1971, István Kertész délivrait in loco une limpide et fantasque 4e Symphonie où l’exactitude le disputait à l’inspiration, écho d’un concert révélé dans le coffret édité pour les soixante-dix années de l’orchestre par Deutsche Grammophon (17 CD 4795805).

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    Un demi-siècle plus tard, les Bambergeois remettent l’œuvre sur le métier. L’enregistrement, réalisé avec le protocole sanitaire imposé par la pandémie, est l’aboutissement d’une longue série d’exécutions de la Quatrième Symphonie données durant l’édition 2020 de la « Mahler Competition », fameux concours de direction d’orchestre.

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    Chaque compétiteur la dirigea sous l’œil attentif de Jakub Hrůša – voilà – qui finalement signe ici ce qui pourrait être l’amorce d’une seconde intégrale des dix symphonies. Les équilibres funambules, les attaques imparables, le délié des cordes, l’imagination des phrasés qui se plient dans un sens du rubato venu d’un autre temps, tout ici tient du miracle, la poésie – le pianissimo impondérable d’où sourd la coda du premier mouvement – comme la fulgurance : le grand fortissimo subito du Ruhevoll, ordonné par l’élan insensé des violons.

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    Je crois bien que depuis les grandes versions historiques, notamment celles de Bruno Walter, peu auront trouvé à ce point de suggestion et d’incarnation à la fois, tous les mystères de cette partition. Pour le lied du Paradis – le 4ème mouvement « Wir geniessen die himmlischen Freuden« … – , et au contraire de ce que je craignais, Anna Lucia Richter est une heureuse surprise, joueuse, mutine jusqu’au fantasque, et très enfantine dans les appuis, les effets, les coquetterie, ah oui !, c’est certain, elle a entendu le concert de Bruno Walterà Vienne qui avait Seefried pour dire les joies célestes.

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    Version magique – voilà ! – qui commande en effet que l’intégrale des neuf autres symphonies suive, pandémie ou pas !

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    LE DISQUE DU JOUR

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    Gustav Mahler (1860-1911)

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    Symphonie No. 4

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    Anna Lucia Richter, soprano
    Bamberger Symphoniker
    Jakub Hrůša, direction

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    Un album du label Accentus Music ACC30532
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    Photo à la une : le chef d’orchestre Jakub Hrůša – Photo : © Petra Klackova

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    Ce mercredi 10 décembre 2025, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Le fantastique « viatique inespéré » d’écrire, ou le legs inespéré d’Alice Carisio : « pour franchir les abymes et renaître des incendies » ; ou la poursuite (« pour continuer ce qui est fini » : « ce qui est fini continue dis-je »… ) des conversations continuées avec ses morts (et quelques vivants) d’Hélène Cixous, et parce que « le temps, c’est surtout la vérité du temps », en un assez désopilant, au moins par endroits, « MDEILMM _ Parole de taupe »…

    Venant de relire les 170 pages

    _ comme toujours assez cryptées, mais c’est un jeu du Livre, non seulement, et pas du tout d’abord, avec ses lecteurs, mais d’abord et très fondamentalement avec celle qui accepte, en ses cahiers, de totalement se livrer (= se Livrer…), encore, et toujours (cf là-dessus le bel article très lucide « Ecrire infiniment » de Marie Etienne, paru le 17 novembre 2021 dans En attendant Nadeau, à propos du précédent « Rêvoir » dont « MDEILMM _ Parole de taupe«  est simplement, et très évidemment, la continuation, la poursuite, une suite…), et à nouveau, opus après opus, à l’acte infiniment toujours surprenant d’écrire, avec la gourmandise goulue, à la fois terrorisée mais plus encore ultra-jouissive, de découvertes rétrospectives à-venir merveilleuses et magnifiques (« une Grâce !« , quand et si elle survient ; mais, de fait, cela advient !..) qui, en dépit du puissant effaceur Léthé viennent presque souvent, et toujours, forcément assez subrepticement, avec du temps (à y consacrer et s’y consacrer soi-même) et  surtout de la fulgurance, s’y livrer en ces pages… _

    du tout récent nouvel opus d’Hélène Cixous, « MDEILMM _ Parole de taupe« ,

    mon impression de désopilance de cet opus,

    au moins en maints passages _ par exemple celui, absolument délicieux autant que torrentiel, des irrésistibles « choux à la crème » de la cousine d’Hélène, « Ma Cousine« , l’ambassadrice du salvateur viatique, le 29 décembre 2020, aux pages 74 à 79 ;  ou, par exemple encore, celui, bien plus bref, des pets devenus, pour l’opéra, « à la violette », sur les très avisés conseils de « Monsieur Emile« , le frère en apothicairerie de la maîtresse des tables tournantes du 4ème étage du 54 rue Philippe, à Oran, la demoiselle Alice Carisio, la « médium-écrivain« , à l’orthographe plus qu’incertaine, à la page 162…  _

    se confirme et m’enchante…

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    Et pour confirmation de mon intuition de lecture-relecture de ce « MDEILMM _ Parole de taupe » de maintenant,

    je me permets de reproduire ici et en entier _ avec une ou deux farcissures de commentaire miennes, en forme de dialogue poursuivi… _ ce bel article lucide d’il y a un an de Marie Etienne à propos du précédent « Rêvoir » d’Hélène Cixous :

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    Écrire infiniment

    Rêvoir : rêv(e)oir, revoir, ré(ser)voir. Comme toujours, avec Hélène Cixous, on est à la frontière des mots, ce qui fait qu’ils communiquent. Comme des vases surréalistes, ils entretiennent des relations d’êtres parlants, vivants, ils échangent leurs pouvoirs, ils sont puissants et agissants sur la réalité.


    Hélène Cixous, Rêvoir. Gallimard, 194 p., 17 €

    Hélène Cixous, Le livre de Promethea. Nouvelle édition augmentée d’une préface, d’une interview et d’un dessin d’Adel Abdessemed. Gallimard, coll. « L’Imaginaire », 272 p., 11 €


     

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    Tenons-le-nous pour dit, Hélène Cixous n’a pas fini, bien qu’elle écrive infiniment, de nous mener dans son bateau, vers des rives qu’on savait exister mais qu’on ne voyait pas aussi clairement qu’elle.

    Les moments de la vie ne sont pas séparés, le temps n’existe pas

    _ car « le temps, c’est surtout la vérité du temps« , qui advient, cette vérité du temps-là, dans l’expérience absolument ouverte de l’écrire, comme l’indique magnifiquement Hélène Cixous à la page 58 de « MDEILMM _ Parole de taupe«  ; poursuivant, en l’élan même de la page, sur sa lancée très lucidement inspirée :  »Toute ma vie est au présent, ma mémoire est une armoire immense pleine de morts et d’éternités de mon vivant, nous sommes naturellement anachroniques et tout aura toujours été écrit dans le présent de mes cahiers. J’écris depuis que je suis. Mes cahiers sont les barques dont on s’est toujours aidés pour franchir le Léthé. On ne dira jamais assez à quel point le papier _ ainsi que l’encre ; cf ce qu’en ont dit nos très chers Montaigne, puis Proust... _, ce matériau si léger, est solide. C’est, comme l’écriture, du rien très puissant. J’écris, c’est-à-dire je monte à bord d’un cahier pour franchir les abymes et renaître des incendies« , toujours en ce puissant « MDEILMM _ Parole de taupe« … _,

    du moins tel qu’on l’entend, qu’on le conçoit par habitude. « Il n’est pas impossible d’exister sans temps. » Les morts et les vivants continuent à se voir et même à se rêvoir, dans ce pays juste à côté, qui flotte fortement quand on le croit possible et qu’on a des antennes, un ascenseur particulier pour y descendre ou y monter. « L’amour garde en vie les morts, à condition bien entendu que l’amour soit de bonne qualité – surtout les chats. »

    Ainsi, tout continue

    _ voilà ! « Ce qui est fini est fini dit ma mère, ce qui est fini continue-dis-je. J’écris pour continuer« , écrit Hélène Cixous en cette même page 58 de « MDEILMM _ Parole de taupe« … _,

    nous y sommes habitués chez Cixous, mais cette fois _ et c’est aussi le cas, bien sûr, dans l’opus qui va suivre… _ la mort, ou son idée, se fait pressante, la maladie prend de la place, elle perturbe et le corps et l’esprit et le monde. La peur s’installe. Hélène s’échappe, le plus souvent dans le passé ou le futur, elle est prise de bougeotte, elle est Dame-en-partance, elle est tragique et drôle, follement drôle ! _ avec désopilance même ! Elle donnerait du courage au plus rouillé, au plus trouillé, dirait Ève, sa mère, qui l’amène en voyage, elle est l’incartade même, dépourvue et touchante : « je pris pour tout bien ma robe de chambre en lainage écossais, une vraie maison, un lit de camp, un berceau pour les chats, une peau de mère pour mon corps fatigué

    …

    _ cf ce qu’en « MDEILMM _ Parole de taupe« , aux pages 63- 64, vient énoncer, et c’est là même le tournant absolument décisif à mes yeux de ce nouveau livre Hélène Cixous : « Ce jour-là _ le 29 décembre 2020 _ « le messager du destin c’est ma cousine. (…) Et comme si elle était obscurément avertie de cette mission inimaginable, elle s’était spontanément costumée et ornée d’une coiffure d’ambassadeur nommé pour remettre à un.e destinataire à l’essor menacé par la fatigue _ nous y revoilà à ce qu’il faut donc surmonter ! _ la faiblesse, la baisse de la vitalité, un viatique inespéré » : une expression bien sûr capitale !.. ;

    venant commenter ces mots en effet tout à fait décisifs pour l’économie de ce nouvel opus, de la page 63 : « L’événement de cette année _ 2020 _ c’est l’arrivée de l’Avis, et par suite le mystère de la vie de l’Avis, une vie de taupe. On aura donc vécu plus de soixante-dix ans

    _ soixante-douze ans précisément, entre le 12 février 1948 de la mort de son père, Georges-Jonas Cixous, décédé à Alger le 12 février 1948, et le mercredi 29 décembre 2020 de la réception, via la cousine

    (« Quand ma Cousine est passée, ce n’était pas prévu, ni par elle, ni par moi. Elle habite dans la rue voisine, elle remémore sur la même place que moi, c’est une dame, elle porte un long vêtement flottant de coulcousin Saul, eur gris soie... (…) Et je me suis retrouvée avec elle, la ne dame, dans les jardins d’Oran autour d’une table tournante, une de ces tables qui la suivent partout, depuis notre premier étage. Comme d’habitude elle apporte un carton : un carton de pâtisseries pour pâtisser la table et la faire parler. Elle le jette sur la table, elle me regarde en clignant des yeux et elle dit : tu as encore maigri. Elle a les cheveux longs en soie blanche, longs, longs, qu’elle met depuis quatre-vingts ans, c’est comme si elle me regardait dans mes cheveux très courts, de toute la longueur de ses cheveux, et je sautille. (…) La Cousine mange des gâteaux. Ils sont là. Des petites mamelles à la crème. Elle ne peut pas les laisser. Elle met les petits animaux dans sa bouche. Il y a une faim à tout. L’envie d’écrire me saisit. Je ressens ça comme une faim séductrice« , pages 74-75),

    et via, surtout, la découverte décisive et probablement déclencheuse de l’écriture de ce nouvel opus qu’est « MDEILMM _ Parole de taupe« , de cet Avis de décès (paru en février 1948 dans le journal Alger républicain), et découpé, puis précieusement conservé par le cousin Saul : « c’est mon cousin Saul, le nain, le descendant inconnu de la grande nation des nains gardiens, l’archiviste demeuré, qui a découpé le petit scarabée de Journal _ avis de décès reproduit tel quel, photocopié qu’il est, à la page 65 _ et l’a conservé, pour une durée perpétuelle, dans l’ambre poussiéreux de ses vieux cartons, parmi les avis de naissances, morts, et divers événementsgénéalogiques. Il avait donc soigneusement découpé le sphinx tête de mort, taillé, rogné, réduit à l’absolu l’événement ainsi sublimé : a eu lieu, sans date, sans lieu, reste le choeur Orant : «  »mort ! mort ! Ça alors ! « , lit-on page 66… _ ;

    …

    « L’événement de cette année _ 2020 ; je reprends donc ici ce qui constitue le tournant absolument majeur de la construction de « MDEILMM _ Parole de taupe« … _ c’est l’arrivée de l’Avis, et par suite le mystère de la vie _ souterraine, taupesque… _ de l’Avis _ l’avis de décès du docteur Georges Cixous, le père d’Hélène _, une vie de taupe. On aura donc vécu plus de soixante-dix ans sur la terre _ soixante-douze ans précisément, entre le 12 février 1948 de la mort de son père, Georges-Jonas Cixous, décédé à Alger le 12 février 1948, et le mercredi 29 décembre 2020 de la réception, j’y insiste… _, allant et venant, croissant et diminuant, déjà les enfants de nos enfants nous oublient nous ont oubliés au loin du temps, cependant foulant sous nos pas cette vie si cachée sous l’immortelle terre, cependant elle fouit, elle aura foui et foui, et c’est le mercredi 29 décembre 2020, que la taupe fait surface comme au terme d’un Voyage dans le Ventre de la Terre« , lit-on page 63… Fin ici de cette longue incise mienne sur le « viatique inespéré«  qui permet de retrouver et reprendre pleinement l’élan vital de « l’essor menacé par la fatigue la faiblesse, la baisse de la vitalité«  de la page 64 du tout nouveau « MDEILMM _ Parole de taupe« … _,

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    une peau de mère pour mon corps fatigué, une barque si nécessaire […], ma mère déjà au volant, déjà roulant, je me jetai comme un ange retardataire ».

    La faucheuse n’a qu’à bien se tenir. Car niée, elle vacille. « Ça ne me gêne pas d’être morte », dit la mère. Quelle gifle ! Quelle assurance, et quelle dénégation assourdissante ! Le monde est à l’envers, ce qu’on croit vrai est faux, les certitudes s’écroulent : « Nous roulons volons vers l’endroit où l’aube dure six mois et le crépuscule six mois, où l’aube crépuscule l’aube et l’hiver est l’été où le soleil se couche en se levant ».

    Hélène invente et réinvente, dans la voiture d’antan, son Phaéton à elle, Hélène chante en écrivant : « Les chats mènent / Je les conduis / Les chats viennent / Je suis la souris ». La chatte Haya réveille Hélène, c’est avant l’aube, elle veut sortir, la chatte Haya est si pressée qu’elle secouerait un mort, elle appelle à la vie : « je suis la preuve éblouissante, je suis la vitesse même de la vie, le oui qui va et revient ».

    Rêvoir et Le livre de Promethea, d'Hélène Cixous : écrire infiniment

    De même que l’autrice efface les frontières entre les temps, les lieux de vie, elle revient sur des thèmes évoqués ou traités lors des précédents livres. Dans le fragment « Albertinage », l’Albertine de Proust (longuement étudiée au long du séminaire paru l’année dernière, titré Lettres de fuite) devient une souris capturée par ses chattes dans le jardin de la maison. L’épisode raconté comme un combat d’amour est tendu et sanglant, c’est Tancrède et Clorinde, menés par le « désir qui seul nous fait sentir la beauté et le besoin de l’existence ».

    « Les chats s’affairaient comme des laboureurs autour des plis d’un grand parasol gisant sur le parquet et qui représentait un grand voilier échoué. Allant, venant, fouillant, le grand vaisseau renversé sur le flanc, ni vivant, ni mort, désactivé. C’est dans ce monde aux nombreux replis intestins qu’Albertine était réfugiée. » À quoi survit, non Albertine, qui s’est « rendue à la mort comme Cléopâtre. En pleine vigueur » (l’incident domestique est renvoyé au mythe), mais la méditation : « Ce qui fait le charme de l’amour, c’est le désir comme condamné à l’échec, la promesse de la perte au cœur même de la possession, le refus dans le refuge. » Cette dernière formule fait le charme du livre, en est le condensé, ou si l’on veut le cœur.

    La narratrice est libre, d’aller, venir, chanter, pleurer. Et condamnée. « On ne peut pas arrêter d’être une souris. » Elle recherche et refuse à la fois le refuge, cette immobilité qui ressemble à la mort, où « la réalité reprend son noir ». À ce jeu des chattes et de la souris, « la mémoire est une chatte, elle ne pense qu’à jouer », elle échappe en rêvant, en sautant vivement dans les trains en partance, tous les trains qui sont rêves, espérant se soustraire « au cauchemar qui occupe le monde prétendument réel comme une armée de bourreaux déments ».

    Il lui reste à écrire Le Livre étincelant, le seul grand désiré, pour enfin oublier, puisqu’on oublie ce qu’on écrit, puisque le livre est le garant, est le gardien des souvenirs, est le libérateur du grand poids du passé.

    Mais attention, pas de regret : « Une fois tout oublié, reste l’inoubliable », qu’elle écrira quoi qu’il en coûte : « Si brûlants soient-ils, les déserts glacent ». D’ailleurs, ses phrases n’ont pas de fin, ses phrases n’ont pas de point final, elles s’interrompent, pour rebondir de l’une à l’autre, se nourrir l’une de l’autre et entrevoir, de cette manière, très loin, un paysage, ou un rivage, ou un visage. « Malgré tout j’écrirai. »

    Dans sa préface au Livre de Promethea publié en 1983, qu’accompagnent aujourd’hui un dessin d’Adel Abdessemed, un fac-similé du manuscrit, une « Interview scénarisée » avec Margot Gallimard (laquelle dirige désormais la collection « L’Imaginaire » où le texte reparait), l’écrire-sans-fin est déjà là.

    En fait, de même qu’Hélène Cixous ne veut pas finir d’écrire, sinon lors de son dernier souffle, le dernier de l’histoire, la sienne et celle du monde, on a le sentiment qu’elle commence constamment à le faire. Que le commencement n’a pas de fin. Que le commencement n’existe pas. L’écriture s’inscrirait, à l’entendre, à la lire, dans une trajectoire, un mouvement en soi, intemporel, comme une course de soleil, dans un présent inamovible. « Promethea ? Elle fait ses courses dans les planètes. »

    De même qu’elle peine, en 2021, à introduire la réédition de Promethea : « Autant essayer de passer la bride à un torrent » ; « Il vaut mieux le laisser rougeoyer à l’horizon », elle peine à en introduire, en 1983, la première édition. « Soit. Je vais essayer de faire l’introduction. Puisque personne n’a envie de me remplacer pour cette tâche. »

    Introduire ne lui convient pas, puisqu’elle ne fait que continuer. Et puis, refaire paraître Le livre de Promethea ? « C’est déjà toute une affaire que de le convaincre de se laisser republier et accepter d’être signé. » Le livre lui a échappé, il mène sa vie tout seul. « Est-ce même un livre ? Ce sont les traces étincelantes d’un animal. » Identique à celui qu’a dessiné pour elle Adel Abdessemed, un cheval bondissant au crayon noir sur papier blanc ?

    Les livres, une fois nés, se sont détachés d’elle, qui au présent a trop à faire pour s’en préoccuper, pour les porter encore sur les fonts baptismaux, tout simplement pour les relire. Elle doit garder son innocence de nouvelle spectatrice, découvrir « son propre être en poussant des exclamations galiléennes », continuer à croire « à la possibilité d’une espèce qui sait garder sa sauvagerie lumineuse jusqu’au cœur noir de la culture ».

    Nous, lecteurs, ne sommes pas obligés de la suivre, de nous montrer indifférents comme elle, nous pouvons circuler dans ses œuvres, sans prendre garde aux dates de leur fabrication, en savourant les ressemblances, les avancées, les distorsions. Heureux d’entrer dans sa « mémoire accidentée », la « mémoire adoptive » contre laquelle elle lutte : « Je voudrais me laver la mémoire dans l’oubli ». Chose que seule permet l’écriture.

    « Et ensuite ? Ensuite c’est du maintenant à maintenant. » Hélène se ressemble et cependant elle ne cesse de nous surprendre. Parce qu’elle se tient sur le bord de la vie, à croire qu’elle peut mourir d’une minute à l’autre, et aussitôt après parce qu’elle crie Alléluia : « Nous n’en finissons pas de visiter la vie ». Nous n’en finissons pas de visiter la vie d’Hélène, la vie avec Hélène.

    …

    …

    Voilà.

    …

    …

    Pour le lecteur fidèle _ et parfois interlocuteur aussi : cf la vidéo de notre magique entretien à propos de « 1938 _ nuits« , à la Station Ausone, à Bordeaux, le 23 mai 2019… _ « d’Hélène Cixous que je suis,

    …

    les chapitres 1 « Les derniers souffles du condamné« , 2 « Les frôle-la-mort. Nécrologies« , et 3 « Mdeilmm. Parole de taupe« , de ce « MDEILMM _ Parole de taupe« ,

    sont seulement des préparations au chapitre véritablement essentiel, qui est le chapitre 4 « Les communications« , aux pages 139 à 170 de « MDEILMM _ Parole de taupe« ,

    …

    avec ce que vient révéler de nouveau, à Hélène, sur sa famille, quand celle-ci vivait à Oran, ce chapitre :

    …

    …

    « Aujourd’hui jour de résurrection a eu lieu l’Événement totalement imprévisible : je trouve sur la table ronde une épaisse liasse de feuilles légèrement jaunies, (…) des Lettres, toutes de la même main visiblement celle d’une personne exceptionnellement grande presqu’immobile, à force de lenteur, majestueuse, ou, monumentale. On croirait qu’une statue romaine est l’auteur de ces lignes « , lit-on en l’ouverture de ce chapitre, à la page 131.

    …

    Et il s’avère bien vite que « Ce tas hâtif,

    C’est le legs d’Alice _ Alice Carisio, « médium-écrivain« , la sœur de ce « Monsieur Émile » du quatrième étage du 54 de la rue Philippe à Oran (« J’appartiens à Monsieur Émile pharmacien magicien je veux qu’il me raconte des inventions et les croire C’est ici au 4e étage malgré les réserves du 2e étage, que j’ai pris goût à la liqueur d’écriture (…) c’est un enchantement des sens, sous la parole du magicien je suis assise et nous sommes deux sur ses genoux, celle qui croit et celle qui dans le secret ne croit pas, cela n’est pas gênant, on s’entend bien « , page 103), déjà rencontré (ainsi que sa sœur Alice : « Dans tout Oran il n’est personne d’aussi vaste et aussi conséquent en forme et en poids de mystère qu’Alice, appendicée par Monsieur Émile« , page 100…) dans l’œuvre d’Hélène Cixous, par exemple dans le merveilleux chapitre « Escaliers fatidiques«  aux pages 99 à 107 du palpitant « Défions l’augure » de 2018 ; cf là-dessus mon article «  » du 12 juin 2018… _

    Le Legs Volé. Le voyageur sans adresse. L’ignoré, l’abandonné, le méconnu, le destin endormi sous des siècles qui se réveille pour l’extase de l’archéologue qui jamais ne l’espéra.

    Parvenu, nu, fouillis énigmatique, recherche lecture,

    Sauvé ! préservé dans quelque coffre livré aux tribulations de l’Histoire et, _ à ma stupéfaction éblouie, _ dis-je à ma fille _ un trésor d’une valeur incalculable s’épanouit, étincelant devant mes yeux « …

    …

    …

    Il nous reste donc à découvrir maintenant en quoi consiste précisément la « valeur incalculable » d’un tel « trésor » pour Hélène…

    …

    …

    À suivre…

    …

    …

    Ce mercredi 16 novembre 2022, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Ecouter aussi la Sonate pour piano n°2 de Rachmaninov, par exemple par Ivo Pogorelich, saisissant sa poésie et sa fulgurance…

    Pour poursuivre un peu l’élan de mon article d’avant-hier 11 juin «  » à propos de l’art de ce magnifique pianiste,

    en particulier en la Sonate pour piano n°1 Op. 28 de Serge Rachmaninov,

    …

    et faute de disposer actuellement du CD Hyperion CDA 67936 comportant l’interprétation par Steven Osborne de la célèbre Sonate pour piano n°2, Op. 36,

    …

    je me suis tourné vers quelques unes des interprétations de cette fameuse Sonate n°2 présentes en les CDs de ma discothèque,

    …

    et suis tombé sous le charme saisissant de l’interprétation, fulgurante de vie et de poésie, en septembre 2018, à Raiding, dans le CD Sony 19075956602, d’Ivo Pogorelich…

    …

    Cf, déjà, à propos de ce CD publié par Sony en 2019, mon article du samedi 18 septembre 2019 « « …

    …

    …

    Rachmaninov, oui,

    …

    un compositeur tout à fait marquant,

    au moins en ses œuvres pour le piano…

    …

    …

    Ce lundi 13 juin 2022, Titus Curiosus – Francis Lippa