Étiquette : génie français

  • John Wilson : « le chef qui sait faire jouer français » à merveille ! Le CD Chandos « French Orchestral Favourites » (Dukas, Debussy, Chabrier, Ravel, Saint-Saëns, Bizet), rien moins que « indubitablement l’un des très grands disques d’orchestre de ces dix dernières années »… Transparence et fluidité, et propulsion parfaite du rythme, à la française…

    C’est un bref article de Christophe Huss, sobrement intitulé « French Orchestral Favourites», Sinfonia of London, John Wilson« , paru dans « Le Devoir » de Montréal le 24 avril dernier, qui m’a simplement signalé – sans dithyrambiques flons-flons… – la parution, le 1er mai dernier, du CD de John Wilson, avec son orchestre Sinfonia of London, du CD Chandos CHSA 5379 « French Orchestral Favourites » :

    un « CD sympathique et efficace – sic : sans rien de plus d’appréciation… – , repéré en temps de disette d’enregistrements orchestraux. John Wilson est devenu pour Chandos « Monsieur musique française » » – sans davantage de développements…

    …

    Mais comme il se trouve que j’apprécie beaucoup, beaucoup – cf la chaleur de mes précédents articles « Parmi l’offre discographique ravélienne (plus ou moins) récente, deux CDs de réunions d’oeuvres bien spécifiques : orchestrales, par John Wilson ; et pour violon et piano, par Elsa Grether et David Lively… Ou l’éloge du medium disque…« , « A partir d’un travail sien de révision des partitions (jusqu’ici truffées d’erreurs), le chef John Wilson vient nous offrir une magistrale interprétation de ce chef d’oeuvre de Ravel qu’est le Ballet complet de « Daphnis et Chloé »… » et « Un nouveau passionnant travail ravélien du chef anglais John Wilson et son orchestre Sinfonia of London : la Suite d’orchestre « Le Tombeau de Couperin », associé au « Divertimento » Op. 18 (de 1943) de Lennox Berkeley, et la « Symphony n°3 » (de 2021) d’Adam Pounds ; ou d’un certain héritage orchestral ravélien et de l’éthique musicale de la lisibilité… » en dates des 1er septembre 2022, 4 avril 2024 et 30 avril 2024, et à propos des précédents, tous magnifiques, CDs Chandos CHSA 5280, CHSA 5327 et CHSA 5324…  – ce jeune chef anglais, John Wilson, né à Gateshead (Tyne and Wear) en 1972, et son cher orchestre Sinfonia of London – lire en détails sur lui cette assez bien informée notice de wikipedia… – ,

    j’ai immédiatement commandé ce CD Chandos CHSA 5379 « French Orchestral Favourites » – enregistré à Kilburn (Londres) en des sessions particulièrement soignées entre le 7 novembre 2023 et le 7 janvier 2025 – à mon disquaire préféré,

    …

    et il se trouve que le jour même de sa réception (et son écoute !), hier samedi 23 mai, quelle n’est pas ma très heureuse surprise de découvrir sur l’excellent site de Crescendo Magazine ce très bel article très détaillé et superbement juste, sur ce CD, et partageant mon enthousiasme de l’écoute du CD (!!!), de Pierre-Jean Tribot, à la très fine oreille, intitulé : « Le panorama orchestral français de John Wilson« ,

    que je m’empresse de partager ici, avec de modestes farcissures de ma part :

    ….

    Le panorama orchestral français de John Wilson

    par Pierre Jean Tribot
    …
    …

    …

    Paul Dukas (1865-1935) : L’Apprenti sorcier. Claude Debussy (1862-1918) : Clair de lune, extrait de la Suite bergamasque (orchestration John Wilson, 1994). Emmanuel Chabrier(1841-1894) : Joyeuse Marche. Maurice Ravel (1875-1937) : Une Barque sur l’océan, n° 3 des Miroirs (orchestration du compositeur, 1906). Camille Saint-Saëns (1835-1921) : Danse macabre, op. 40. Georges Bizet (1838-1875) : Suites de Carmen (révision par John Wison lui-même d’arrangements d’Ernest Guiraud, édition Fritz Hoffmann), présentées dans un ordre choisi par John Wilson. Sinfonia of London, John Wilson, direction ; Charlie Lovell-Jones et John Mills, premiers violons ; John Mills, violon solo (Saint-Saëns et Bizet). 2025-2026. Livret en anglais. 1 SACD hybride Chandos CHSA 5379.

    …

    Il fut un temps — la grande époque du 33 tours – en effet – — où les chefs et les labels considéraient comme une évidence de graver des panoramas de tubes orchestraux français – à destination d’un très large public à conquérir par le disque. Stokowski en faisait des feux d’artifice de couleurs pour RCA et Decca, Karajan en signait des florilèges chez DGG, Munch et Paray en livraient des galeries entières chez RCA et Mercury, sans parler des albums d’Ansermet à Genève, de Cluytens à Paris, de Martinon à Chicago, ou des disques Reader’s Digest qui mettaient L’Apprenti sorcier, la Danse macabre et la Suite de Carmen dans toutes les discothèques bourgeoises de l’après-guerre – voilà. Ces albums étaient des cartes postales sonores assumées, et c’est précisément pour cela qu’ils ont fait école : on y entendait des chefs qui savaient tenir un programme de pièces célèbres – voilà – , en faire un parcours et non une succession. Avec l’arrivée du CD et la montée en puissance des intégrales — symphonies, concertos, opéras — ce format a quasiment disparu, jugé – désormais – trop peu prestigieux, trop « éclaté », trop grand public – voilà. C’est dans ce trou de la discographie que vient se loger ce nouveau John Wilson chez Chandos, et il faut saluer la justesse – dont acte – du geste.

    …

    Car ce que démontre ce disque, page après page, c’est une maîtrise stylistique – voilà – proprement stupéfiante – absolument !!! Et dans le plus grand naturel… Et j’adhère pleinement à cette appréciation de Pierre-Jean Tribot ici sur ce que réussit si bien à obtenir John Wilson de son orchestre et des ses enregistrements, alors que moi-même ne vais guère vers ce que j’appréhende comme des compilations discographiques trop éclatées et donc fort peu attractives… John Wilson possède au plus haut degré cette qualité devenue rare : il sait faire jouer français – voilà qui est idéalement ressenti ici ! Sa direction conjugue deux exigences que l’on croit souvent contradictoires — une transparence absolue de la texture – oui – , qui laisse voir chaque ligne, chaque contrechant, chaque détail d’orchestration, et un impact, une frappe rythmique, un sens du climax – voilà, incisifs, mais sans violence ni exagération aucune, et toujours avec une supérieure élégance… – qui n’épargnent jamais l’auditeur. Et ce qui fascine, par-dessus tout, c’est son sens du rythme – et j’y suis moi aussi éminemment sensible – : une pulsation tenue, jamais raide – surtout pas ; au contraire, suprêmement souple et merveilleusement fluide – , capable de graduer – avec finesse – la tension – soutenue et portée : voilà – à l’intérieur d’un même morceau, de faire respirer – voilà, voilà, c’est capital !.. – une phrase sans perdre l’unité métrique, de laisser claquer un accent sans rompre le flux – c’est très exactement cela. C’est cette qualité — proprement rare aujourd’hui — qui donne à chaque page – à la fois – sa cohérence interne et sa propulsion – qui donne la joie irrésistible de l’élan, et avance…
    …

    Mais cet album ne serait rien sans l’orchestre absolument fabuleux – mais oui ! C’est encore formidablement juste ! – que Wilson a constitué autour de lui. Le Sinfonia of London – repris par John Wilson en 2018 – est aujourd’hui une formation d’élite dans tous les compartiments du jeu. Les individualités d’abord : chaque pupitre solo — de la flûte et du cor anglais qui dessinent les ondulations d’Une Barque sur l’océan aux interventions de violon de John Mills dans la Danse macabre et le Nocturne de Micaëla — possède une personnalité affirmée, une couleur identifiable – oui, et superbe…

    …

    Les ensembles ensuite : la cohésion des cordes, leur homogénéité d’archet, leur capacité à passer du pianissimo murmuré au forte ample sans rupture de matière, sont la signature même – oui – de la formation. Et puis il y a les cuivres, qu’il faut saluer à part : ceux que l’on entend – regardez et écoutez ici  – dans L’Apprenti sorcier — les trompettes lors du climax, les cors dans toute la partition — sont tout simplement extraordinaires – voilà ! – , d’une précision et d’une rondeur de timbre – oui – qui rappellent les meilleurs pupitres de la grande tradition. Voilà un orchestre qui n’a rien à envier aux phalanges historiques, et qui apporte en plus – voilà ! – cette fraîcheur, cet appétit, cette envie d’en découdre – à mille lieues de la moindre componction amidonnée… – que l’on perçoit dans chaque attaque – comme sous les doigts enflammés du compositeur inspiré, créant, phrase à phrase, note à note, la pièce à sa propre écritoire.

    …

    Le Clair de lune qui suit constitue la curiosité du programme : non pas l’orchestration canonique de Caplet, mais celle que John Wilson lui-même a réalisée – voilà – en 1994. Le geste est cohérent — un chef qui pense en orchestrateur — et le résultat séduit par sa retenue – oui – , par cette façon de laisser respirer – voilà ! et c’est absolument capital ! – le tempo rubato sans s’alourdir – surtout pas ! – d’effets – tout ce qu’on peut et doit attendre d’une interprétation de musique française, en effet… C’est un Debussy intime, presque chambriste – oui – , qui prolonge naturellement la Joyeuse Marche de Chabrier, prise avec un brio – voilà – qui ne sacrifie jamais l’élégance – surtout pas, bien sûr, non plus…

    …

    Une Barque sur l’océan est un cas – au départ – plus délicat. Ravel avait retiré cette auto-orchestration de son catalogue, jugeant – voilà, lui, orchestrateur hors-pair !!! – la pièce mieux servie par le piano – seul. Wilson en défend la cause avec un sens du souple de rythme — l’indication même – magnifiquement significative – du compositeur — qui justifie la réhabilitation : la pièce respire, ondule – voilà, voilà – , capte cette lumière mouvante – voilà encore – que Ravel avait sans doute cru manquée. Danse macabre, où John Mills (l’un des deux leaders de l’orchestre) tient la partie de violon solo grinçante, retrouve sa juste théâtralité macabre, sans surcharge expressionniste – c’est simplement parfait…

    …

    Le morceau de bravoure du disque est sans conteste – en effet ! – Carmen – brillantissime comme jamais ! Wilson y propose un geste éditorial fort : plutôt que de reprendre l’une ou l’autre des deux suites Guiraud canoniques, il s’appuie sur l’édition de Fritz Hoffmann (vers 1905, qui repartait – lui – de l’orchestration originale de Bizet) pour proposer une séquence intégrale de douze numéros dans un ordre de son choix – à lui. La démarche est intelligente : elle restitue à cette musique sa nature de partition d’opéra – avec toute l’intensité dramatique, mais sans surcharge – plutôt que de suite de concert, et le résultat tient sur trente-cinq minutes avec une tension dramatique permanente – voilà ! Les Toréadors claquent, l’Aragonaise a du tranchant, la Habanera trouve une ironie élégante dans sa version purement orchestrale, et le Nocturne de Micaëla — avec à nouveau John Mills au violon — révèle la dimension lyrique que la version Guiraud avait estompée. La Danse bohême finale est menée presto avec une virtuosité collective – oui -qui justifie à elle seule l’écoute.

    …

    Reste à dire un mot de la prise de son – et c’est très ample justice, en effet. Elle est, tout simplement, phénoménale – absolument ! Ralph Couzens et Alexander James – il faut en effet les citer – signent dans l’acoustique de St Augustine’s Church à Kilburn — devenu en quelques années le saint des saints des sessions Chandos — l’un des plus beaux enregistrements d’orchestre de la décennie – rien moins ! Profondeur et homogénéité des cordes, netteté des bois, assise sans agressivité des cuivres, gravité maîtrisée des percussions – voilà, voilà, voilà –  : tout est là – oui ! – , dans une spatialisation – aérée et dynamique – d’une lisibilité totale – idéale, bien sûr, pour la musique française, on ne le redira jamais assez ! – qui rend l’écoute en SACD (et a fortiori en Dolby Atmos streaming) proprement saisissante. C’est cette captation, autant que la direction, qui fait de ce disque une démonstration – tout à fait : avec le plus grand naturel, et sans le moindre didactisme un peu pesant, dans la plus pure joie de l’idiosyncrasie de l’art du génie créateur français…

    …

    Démonstration, le mot s’impose. Démonstration qu’un panorama – voilà – orchestral français, en 2026, n’a rien d’un format suranné quand il est défendu avec cette intelligence – ultra-sensible – du style et cette qualité technique – de l’interprétation de l’orchestre comme de l’enregistrement des ingénieurs du son. Démonstration qu’on peut renouer – avec jubilation – avec la grande tradition des albums-cartes-postales sonores – des grands chefs d’orchestre d’autrefois – sans tomber dans le commercial – et sa vulgarité allécheuse. Démonstration, surtout, que Sinfonia of London et son chef sont aujourd’hui sans équivalent – oui ! – dans ce répertoire – ainsi que je l’ai moi aussi remarqué dans les précédents articles de mon blog concernant les précédents CDs de John Wilson et son Sinfonia of London pour Chandos ; et ici je remarque au passage, que, d’eux, me manque le CD Chandos CHSA 5252 « Escales – French orchestral Works« , avec des œuvres de Chabrier, Duruflé, Saint-Saëns, Debussy, Ibert, Massenet et Ravel (« Rapsodie espagnole« ), paru en février 2020 : je vais donc le commander lui aussi… Ce disque-ci pétille, oui, mais qu’on ne s’y trompe pas : ce n’est pas du crémant, c’est du champagne — et du millésimé. Indubitablement l’un des très grands disques d’orchestre de ces dix dernières années.

    …

    Son : 10 — Livret : 8 — Répertoire : 9 — Interprétation : 10

    …

    Pierre Jean Tribot

    …

    Cet admirable CD Chandos CHSA 5379 « French Orchestral Favourites« , de John Wilson et son Sinfonia of London, que j’apprécie tellement,

    constitue donc à la fois

    un exemple-modèle d’interprétation de la part de John Wilson et son Sinfonia of London,

    un exemple-modèle d’enregistrement discographique de la part des ingénieurs du son de Chandos,

    ainsi qu’un exemple-modèle d’écoute et de commentaire critique de la part de Pierre-Jean Tribot…

    …

    D’où le haut degré, assez exceptionnel de mon enthousiasme ici, pour ce si merveilleux CD « French Orchestral Favourites » :

    regardez et écoutez à nouveau ce trop bref extrait-ci de 56″,

    d’une maestria sans esbroufe, mais de pure évidence naturelle et heureuse de respiration, « à la française » – sans nationalisme chauvin, évidemment, de ma part bien modeste de mélomane : il se trouve que tout simplement j’aime beaucoup beaucoup la musique française ; surtout quand elle est aussi idoinement servie comme ici, par un John Wilson dirigeant si parfaitement son orchestre...

    …

    Ce dimanche 24 mai 2026, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Du pays du matin calme aux rives de la Seine (ainsi qu’à Berlin), l’apollinien piano seul de Ravel, presque placide, de Seong-Jin Cho : une grâce musicale et artistique à partager, pour mieux vivre…

    C’est un bien séduisant apollinien piano seul de Ravel que vient, en cette prometteuse _ nous allons bien voir ce qu’elle nous réserve ! _ « Année 2025 – Ravel « , nous proposer, en un assez réussi double CD Deutsche Grammophon DG 486 6814 _ enregistré à Berlin au mois de septembre 2024 _ « Ravel – The Complete Solo Piano Works« , le jeune coréen _ né le 28 mai 1994 à Seoul, il a donc 30 ans _ Seong-Jin Cho _ voir son introductif rapide entretien « Seong-Jin Cho et les défis Ravel » avec Rémy Franck le 2 février dernier pour Crescendo magazine _,

    en une approche presque placide _ peut-être en partie héritée de son enfance au pays du matin calme… _, qui a le mérite certain de toucher à la lumière d’écriture hors de pair _ même si très française : au cœur le plus secrètement battant du plus intime et essentiel du doux génie français ; sensible, et en sa singularité aussi, tout spécialement en la quintessence que vient offrir, en l’œuvre pour piano seul de Ravel, le ravelissime génial « Tombeau de Couperin » : pour moi le mot le plus haut (de même que factuellement ultime : composé pièce après pièce, tombeau après tombeau, durant les années de la Grande Guerre, et Ravel y fut physiquement très courageux !) de cet œuvre pour piano seul de Ravel…  _ du compositeur cibourien, né le 7 mars 1875, il y a 150 ans..

    …

    …

    Cf par exemple cette vidéo-ci (de 3′ 29) de Seong-Jin Cho interprétant le beau Prélude du sublimissime « Tombeau de Couperin« , ce chef d’œuvre absolu…

    …

    …

    Une remarquable réalisation discographique ravélienne, donc, par ce jeune pianiste de 30 ans qu’est Seong-Jin Cho,

    en attendant, bien sûr, et aussi, bien d’autres CDs Ravel cette année 2025-ci, car quel interprète ne va pas, discographiquement déjà, s’y essayer, en la fenêtre de cette attrayante « année Ravel 2025 » _ je veux dire par là musicalement ; pour le reste, 2025 est passablement préoccupant, sinon alarmant !..

    …

    …

    Mais le charme sidérant de la musique de Ravel a le pouvoir _ magique, tel un baume d’Orphée _ de venir nous apporter quelques minutes de réconfort de joie, sinon une absolue définitive consolation _ la musique adoucit peut-être les mœurs, mais elle ne peut pas, non plus, tout…

    …

    L’art faisant et donnant, œuvre après œuvre et moment après moment de la vie créative, elle-même souvent cabossée en ses péripéties, de ses créateurs, ce qu’il peut, à qui apprend, peu à peu lui aussi, réception après réception d’œuvre, et suivant les propres péripéties d’existence de chacun, à bien le recevoir : c’est une affaire d’attention ainsi que de culture _ comment celle-ci se porte-t-elle, en les institutions qui ont pour mission d’au moins l’entretenir, la soutenir, sinon, bien sûr, la créer ? Pas trop bien, ces derniers temps-ci, hélas, constatons-nous avec effroi…

    …

    Et c’est alors, les planètes s’alignant presque miraculeusement, une grâce effectivement partagée _ entre créateur(s) et récepteur(s), au singulier cependant chaque fois… _ ; et c’est déjà énorme ! : afin de _ chacun et tous _ sensiblement mieux vivre ! _ « Vivi felice ! » fut la devise du bon et indispensable, lui aussi, Domenico Scarlatti.

    …

    …

    Oui, Ravel aide très effectivement à mieux vivre heureux…

    …

    …

    Ce mercredi 5 février 2025, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Le Ravel à fuir (!!!), glacial et d’âge glaciaire, du piano trop mécanique de Keigo Mukawa : faire le test comparatif de l’enlevé et merveilleux « Rigaudon » du délicat et délicieux « Tombeau de Couperin »…

    Ce n’est bien sûr pas tout à fait pour rien qu’en sa notice intitulée « L’homme Ravel : une dualité séduisante« , aux pages 13 à 16 de son double album Etcetera KTC 1816 « Keigo Mukawa – Maurice Ravel – Complete Works for Solo Piano«  _ enregistré au Chichibu Muse Park Music Hall  _,

    Keigo Mukawa prononce rien moins que 6 fois le bien significatif qualificatif de « froid« ,

    et qu’il utilise aussi 2 fois l’image éminemment répulsive de « sculpture de glace » pour qualifier son abord personnel du génie ravélien :

    …

    « À l’âge de treize ans, j’ai commencé à travailler sa « Sonatine« , c’était la première œuvre de Ravel que j’étudiais, et l’impression que me faisait sa musique _ voilà ! _ était celle d’une « sculpture de glace froide« . Probablement était-ce la texture de la musique, si précise, si réglée comme une mécanique parfaite _ voilà _, ou bien cette sonorité ferme construite avec des accords dissonants si bien calculés _ voilà encore _, qui m’ont évoqué cette sensation de froideur.

    Plus tard, je suis entré au conservatoire de Paris en 2014 , là même où Ravel avait fait ses classes. J’ai pu étudier ses œuvres, en profondeur, et les jouer de nombreuses fois lors des concerts. Et même si Ravel est devenu le compositeur pour lequel j’éprouve le plus de sympathie, cette image de sculpture de glace n’a pas varié« …

    …

    …

    Mais cette fâcheuse impression ne quitte pas hélas non plus l’auditeur que je suis de ce double CD de Keigo Mukawa, que, sur la foi malencontreuse de divers critiques musicaux _ par exemple Émilie Munera et Rodolphe Bruneau Boulmier, en leur émission En pistes ! de France Musique, ou Bénédict Hévry, le 7 mai dernier, sur le site de ResMusica en un article laudatif intitulé « Keigo Mukawa dans une éminente et fervente somme ravélienne«  ; mais aussi Bertrand Boissard, à la page 98 du numéro du mois de mai 2024 de Diapason ; ou encore Gérard Belvire, à la page 93 du numéro du mois de juin de Classica… _ je désirais vivement découvrir et connaître, et écouter :

    …

    or l’impression tout bonnement désastreuse que j’en ai à l’audition, est d’être livré ici à la tronçonneuse glacée et sans esprit de Glenn Gould débitant à la furibonde décérébrée les fugues mécaniques de Jean-Sébastien Bach, ou, pire encore, massacrant sans pitié les délicieuses délicates sonates pour piano, vives d’esprit, de Mozart…

    …

    …

    J’ai donc procédé à un test comparatif _ qui a tant plu à mon petit-fils Gabriel, très fan de ce Rigaudon de Ravel… _ du preste et à jamais juvénile « Rigaudon » (dédié aux frères luziens Pierre et Pascal Gaudin _ beaux-frères de la cousine de Maurice : Magdeleine Hiriart-Gaudin… _) de cette merveille de finesse qu’est « Le Tombeau de Couperin » :
    …
    …
    _ voici donc à écouter ici ce qu’y donne, en un podcast de 3′ 28, l’Assez vif de ce Rigaudon sous les doigts un poil balourds et mécaniquement tricotteurs _ sans esprit, et dénués de charme, et de fantaisie et malices et humour, si raveliens…  _, et surtout incomparablement trop lents pour la prestesse enjouée et mutine d’un rigaudon de ce basque mince et bondissant, et infiniment vif d’esprit, qu’était Maurice Ravel _ comparez avec les autres interprètes choisis ci-après… _, de Keigo Mukawa… 

    …

    _ et maintenant, sous les doigts bien plus justement mutins _ à la luzienne ! j’aime beaucoup, beaucoup ! _ de Martin James Bartlett, en ce podcast de 3′ 05…

    …

    _ ou encore, par Alexandre Tharaud, en un podcast magnifiquement preste et juvénile _ bravo ! bravissimo ! c’est à la perfection senti ! _ de 3′ 01…

    …

    _ et aussi par Bertrand Chamayou_ pas mal du tout non plus ! _ en un podcast de 3’06…

    …

    _ et encore par l’excellent Steven Osborne, en un podcast bien preste et alerte, lui aussi _ et comme il le faut !.. _, de 3’01…

    …

    …

    Et maintenant faites votre choix !!!

    …

    …
    Maintenant, en y réfléchissant encore un peu,

    il me semble que cette approche trop strictement mécanique (et froide) du piano de Ravel de la part du jeune Keigo Mukawa, tient à sa pourtant juste principielle obsession (de métier) d’atteindre la perfection technique nécessaire, en effet, à servir l’idéal d’interprétation la plus juste possible des œuvres tout spécialement de Ravel, mais qui, pour le moment du moins de son propre parcours d’interprète très justement exigeant à l’égard de lui-même _ Ravel lui-même n’ayant jamais été, lui, un parfait interprète, ni au piano, ni à la baguette de chef, de ses propres génialissimes œuvres… _, passe encore, pour le moment du moins, à côté de l’objectif absolument fondamental, et rédhibitoire sinon, de l’interprétation ravelienne : servir l’esprit le plus fin, tendre, chaleureux, insidieusement torride même, voilà, de l’œuvre de Ravel, par la médiation seulement, si je puis le dire ainsi, de la parfaite maîtrise obligée, certes, en effet, de la technique, mais qui n’en qu’un nécessaire moyen, un étai, et qu’il faut absolument, à l’interprète, apprendre à dépasser-transcender, faire complètement oublier à l’auditeur ; sinon l’interprète, encore besogneux, malhabile, en reste, en effet, à une rédhibitoire réfrigérante « sculpture de glace » de cette musique subtilissime de Ravel, au-delà de son obligée perfection technique ; en ne réussissant pas, lui interprète, à atteindre et surtout faire s’envoler-virevolter-tournebouler dans le charme le plus pur et aérien, l’esprit ludique, finement sensuel et même érotique, de la sublime fantaisie narquoise du génie français absolu de Maurice Ravel compositeur ; dans l’esprit, mine de rien très audacieux et moderne, franchement rieur et léger, leste (car délesté…), d’un Couperin, d’un Rameau, mais aussi d’un Mozart, et même encore du jeune Mendelssohn _ par-delà, à la Nietzsche, le tragique fatal de toute vie, qui s’y perçoit bien sûr aussi, en filigrane estompé d’un constant et bien présent arrière-fond, sensible à l’horizon rosé des plus beaux soirs d’été…

    …

    …

    Ce jeudi 30 mai 2024, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • D’admirables éblouissantes interprétations des Concertos pour piano de Saint-Saëns par Alexandre Kantorow au clavier et et son père Jean-Jacques à la direction de l’orchestre du Tapiola Sinfonietta : deux CDs absolument jubilatoires !

    Le centième anniversaire, le 16 décembre 2021, du décès de Camille Saint-Saëns

    (Paris, 9 octobre 1835 – Alger, 16 décembre 1921)

    …

    est magistralement (!!!) célébré au disque

    par deux superlatifs SACDs BIS _ à grimper au rideau de pur plaisir ! _ d’Alexandre Kantorow, au piano, et son père Jean-Jacques Kantorow dirigeant le Tapiola Sinfonietta,

    les CDs BIS 2300 et 2400, parus respectivement en 2019 et 2022,

    …

    qu’a superbement chroniqués, sur son site Discophilia, Jean-Charles Hoffelé,

    en deux articles successivement intitulés « Bravoure » (en date du 21 mai 2019) et « Grand Piano » (en date du 14 juin 2022).

    …

    …

    BRAVOURE

    …

    …

    Et si le coup de génie pour réussir les Concertos de Saint-Saëns était l’entente intime et donc absolue entre le piano et l’orchestre ? À ce titre là, aucun pianiste n’aura eu cette chance, sinon peut-être Magda Tagliaferro pour son Egyptien _ le n°5 _ avec Jean Fournet.

    …

    …

    Il aura fallu qu’un fils et un père s’y attellent. Evidemment, ce disque insensé doit être le premier volume d’une intégrale de tout ce que Saint-Saëns aura écrit pour son piano – il était un virtuose, cela s’entend : oui, oui… – et son orchestre. Car l’écoute délicate et fusante entre Alexandre et Jean-Jacques Kantorow expose enfin le génie de ces œuvres qui ne sont pas du tout des concertos classiques, se jouent des genres, revendiquent le droit à une fantaisie absolue _ voilà : Saint-Saëns ne manquait certes pas d’esprit !

    …

    …

    Ce n’est pas peu écrire qu’ils sauvent l’opus le plus délicat de la série, ce Troisième _ composé en 1868 _, généralement le pont aux ânes des intégrales, ici en dessin clair _ oui _ et malgré ses ombres il rayonne _ mais oui… Le Quatrième _ composé en 1875 _ par le naturel absolu _ voilà ! _ de leur interprétation, rejoint Casadesus, les mêmes lignes lumineuses, mais l’ampleur des timbres en plus.

    …

    …

    Et l’Egyptien ? Concerto redoutable _ composé en 1896 _, un peu Douanier-Rousseau, mais chéri des fortes personnalités : Tagliaferro l’aimait autant que Sviatoslav Richter, tous les deux y voyaient des Espagnes et un exotisme où le piano inventait d’autres sonorités tout au long de l’Andante qui n’est pas qu’un voyage en felouque : Saint-Saëns y produit une divagation poétique inouïe _ oui _ dont Alexandre Kantorow saisit les alliages subtils avec des caresses de grand fauve. Lorsque le motif de la musique nocturne sur le Nil résonne, il évoque dans le battement des accords qui stridulent le haut du clavier une dimension onirique que personne n’avait poussé aussi avant, avec une telle précision, ni Magda ni Sviatoslav.

    …

    …

    La finesse _ oui _ des couleurs et des dessins que lui offrent son père et ses musiciens finnois sont de la pure poésie _ voilà. Le Finale peut venir, Alexandre fait fuser tranquillement son clavier, envole tendrement son piano avec des agilités de chérubin, petit génie dont ce n’est que le troisième opus ! J’admire !

    …

    …

    LE DISQUE DU JOUR

    …

    …

    Camille Saint-Saëns
    (1835-1921)

    …
    Concerto pour piano et orchestre No. 3 en mi bémol majeur, Op. 29
    Concerto pour piano et orchestre No. 4 en ut mineur, Op. 44
    Concerto pour piano No. 5 en fa majeur, Op. 103 “L’Égyptien”

    …

    Alexandre Kantorow, piano
    Tapiola Sinfonietta
    Jean-Jacques Kantorow, direction

    …

    Un album du label BIS 2300
    …

    Photo à la une : le pianiste Alexandre Kantorow – Photo : © DR.

    …

    …

    GRAND PIANO

    …

    …

    En ouvrant l’album, une photographie montrant Saint-Saëns jouant sous la direction de Pierre Monteux, Salle Gaveau le 6 novembre 1913 me saute aux yeux. Quelle belle idée, pour illustrer le deuxième volume d’une intégrale de tout ce que le compositeur du Carnaval des animaux aura écrit pour le piano et l’orchestre.

    …

    …

    L’ampleur _ oui _ de la déclamation initiale du Deuxième Concerto _ composé en 1868 _, jusqu’au tonnerre qui ouvre le grave du piano, puis ce thème modelé avec une douleur sourde, quel art, quelle façon de faire entendre dans cette partition si courue comme une autre musique _ exotique… Saint-Saêns fut un immense voyageur de par le globe…

    …

    …

    Le père aide le fils, cet orchestre n’est pas en retrait, il est absolument consubstantiel aux sons qui murmurent ou jaillissent du grand meuble dont Alexandre Kantorow joue comme d’un orgue, rappelant à quel point Saint-Saëns savait élargir le piano en creusant l’espace entre les registres. Faire entendre cela est simplement inouï. Finale épique, l’orchestre bondissant autant que le pianiste dans un saltarello à perdre haleine.

    …

    …

    Génial _ absolument ! _ , comme tout le disque où le fils et le père rédiment le Premier Concerto _ composé en 1858 _ et se délectent des bizarreries _ en effet délicieuses _ d’Africa  _ terminé de composé au Caire, le 1er avril 1891 : Saint-Saëns adorait séjourner en Afrique ; et est, d’alleurs, décédé à Alger… _, de la fantaisie pince-sans-rire du Wedding Cake _ de 1885 _ (comme ce jeune homme sait se moquer, ses doigts rire !) ou encore de la pétillante bourrée _ en 1884 _ de la Rhapsodie d’Auvergne !

    …

    …

    LE DISQUE DU JOUR

    …
    …

    Camille Saint-Saëns (1835-1921)

    …
    Concerto pour piano et orchestre No. 1 en ré majeur, Op. 17, R. 185
    Concerto pour piano et orchestre No. 2 en sol mineur, Op. 22, R. 190
    Wedding Cake, Op. 76, R. 124
    Allegro appassionato en ut dièse mineur, Op. 70, R. 37
    Rhapsodie d’Auvergne, Op. 73, R. 201
    Africa, Op. 89, R. 204

    …

    Alexandre Kantorow, piano
    Tapiola Sinfonietta
    Jean-Jacques Kantorow, direction

    …

    Un album du label BIS Records 2400
    …

    Photo à la une : le pianiste Alexandre Kantorow – Photo : © DR

    …

    …

    Œuvres superbes _ et magistralement classieuses… _ d’un immense, très grand, compositeur français,

    à redécouvrir comme ici…

    …

    Et interprétations magnifiques _ que dis-je, absolument éblouissantes ! _

    absolument idoines à l’idiosyncrasie du puissant génie singulier de l’élégant et clair et imaginatif et fantasque Saint-Saëns,

    des Kantorow, fils et père,

    saisis ici, au Tapiola Hall, à Espoo, en Finlande, en un jubilatoire enthousiasmant état de grâce…

    …

    …

    Un double enchantement discographique, donc.

    …

    Et un must pour toute vraie discothèque !

    Constituant une aubaine à ne surtout pas laisser passer…

    …

    Aux bons entendeurs de musique à ce point de perfection-là incarnée, salut !

    …

    …

    Ce mardi 21 juin 2022 _ Fête de la musique… _, Titus Curiosus – Francis Lippa