Étiquette : Georges Cixous

  • Un essai de recul réflexif sur l’œuvre cixoussien : dégager-décrypter-mettre à jour en la féérique cuisine pâtissière de Cixous, la recette de son hyper-jouissif gâteau de quatre-quarts qu’est le Livre : 1) attention-perception ultra-fine et merveilleusement poétique déjà au réel le plus quotidien ; 2) exploration alambiquée délicatement ciselée de quelques souvenirs marquants du passé remémorés avec extrêmes soins ; 3) accueil-essai de saisie à la volée de miraculeux rêves nocturnes de conversations poursuivies ainsi avec quelques chers disparus, récents ou lointains, revenant très présents en son sommeil lui parler ; 4) imageance ludique formidablement festive du pâtissage voluptueusement jouissif de l’écriture terminale, lequel vient soudain menacer de venir trop prochainement, et à terme, s’interrompre, échapper et bien cruellement faire défaut : manquer…

    À nouveau ce petit matin-ci du vendredi 10 octobre,

    je débute – paradoxalement pour ma forme d’esprit : analytique… – la rédaction de mon article par l’écriture-essai de son titre :

    « Un essai de recul réflexif sur l’œuvre cixoussien : décrypter-dégager-mettre à jour en la féérique cuisine pâtissière de Cixous, la recette de son hyper-jouissif gâteau de quatre-quarts qu’est le Livre : 1) attention-perception ultra-fine et merveilleusement poétique déjà au réel le plus quotidien ; 2) exploration alambiquée délicatement ciselée de quelques souvenirs marquants remémorés avec extrêmes soins ; 3) accueil-essai de saisie à la volée de miraculeux rêves nocturnes de conversations poursuivies ainsi avec quelques chers disparus, récents ou lointains, revenant très présents en son sommeil lui parler ; 4) imageance ludique formidablement festive du pâtissage voluptueusement jouissif de l’écriture terminale, lequel vient soudain menacer de venir trop prochainement, et à terme, s’interrompre, échapper et bien cruellement faire défaut : manquer… » ;

    en forme de continuation – je m’obstine à cet effort de recul synthétique qui m’est toujours difficile, par rapport à ma passion des analyses des détails qu’il me coûterait beaucoup de laisser échapper et manquer ; passionnément je les traque… – de mon article d’hier : « Face au réel tout compris (blessures comme joies), l’option « Litté-ratures » d’hyper-réaliste affrontement-contournement-solutions de survie de l’immense Hélène Cixous en sa maison d’écriture et en compagnie de ses ultra-vivants chats Haya et Isha : ma persistance d’essai de clé sainte-beuvienne de lecture de ce « Ce qui n’était jamais arrivé » qui m’en impose…« …

    …

    1) Premier quart-ingrédient de ce gâteau quatre-quart qu’est, au final, le Livre :

    ce que je qualifie de « 1) l’attention-perception ultra-fine et merveilleusement poétique déjà au réel le plus quotidien« .

    …

    Je veux dire par là que ce qui déclenche l’écriture ultra-vibrante du texte – et d’abord la page même en train de s’écrire – qui va s’élaborer, ce sont d’abord certaines circonstances contextuelles singulières présentes qui viennent frapper avec force l’attention de l’autrice dans son environnement spatio-temporel d’écriture en train de se faire, d’où, ici, d’abord, les notations de très très nombreuses dates – je ne les ai pas comptées ; mais on pourrait le faire (même si H. C. fait exprès de les brouiller parfois…)… – qui parsèment les pages de ce « Ce qui n’était jamais arrivé « ; mais surtout les éléments de ce contexte spatio-temporel et parfois même historico-géographique – « C’était le 24 février 2022, un jeudi (…) imitation épouvantable de l’assaut contre l’Ukraine – qui a bien eu lieu ce jeudi 24 février-là ! Toute l’année solidaire d’Oukraïna, corps harcelé, effrayé, je lisais les nouvelles dans les journaux« , pages 42-43 ; cependant ces références à l’actualité politico-historique sont très rares et très discrètes… – , qui viennent frapper et saisir, au présent, son attention, la retiennent un moment qui est alors au moins un peu détaillé, voire développé sur la page… Ces notations étant très physiques et hyper-sensibles, pour le lecteur aussi. Elles peuvent concerner aussi et plus encore, forcément, certaines personnes bien vivantes présentes – et interlocuteurs à l’occasion, mais assez rare cette fois-ci (et c’est à relever), son fils P. (ou P.F.) et sa fille A. (ou A.-E.) ; ou aussi son éditeur « le merveilleux descendant de Settembrini« , page 145 – , voire des animaux – ses chères chattes Haya et Isha, surtout, interlocutrices archi-fidèles et très remarquablement plus que présentes de l’autrice : « Je dois la vie quotidienne aux chats, deux artistes du lancement de chaque jour. Circassiennes aux cent beautés. Célébrations du petit matin, chaque fois une nouvelle image. On improvise« , page 126 ; « les chats célèbrent la fête de la présence« , est-il même encore relevé page 129 ; et juste avant « Et sans les chats j’aurais été bannie des vivants« , page 128 ; ou encore leur adversaire, une assez mémorable fois, à 5h 30 du matin, la nuit du 10 août 2023 (aux pages 160-161), le gros chien dit « Goliath de jardin«  qui finira par piteusement détaler ; ou, à quelques reprises, leurs petites proies : des souris ; ou encore « le corps de l’écureuil assassiné étendu devant le portail » de ce jardin de la maison d’écriture, aux Abatilles (page 127, et évoqué brièvement ailleurs encore : « Notre écureuil est mort« , page 146 ; etc.)…

    …

    Et deux facteurs très personnels font aussi bien évidemment partie, et massivement même, de ce réel contextuel qui constitue à la fois le cadre, l’horizon ainsi que le fond de l’écriture de ce « Ce qui n’était jamais arrivé « :

    d’une part, et en forme de continuo, les divers symptômes manifestant la maladie qui vient frapper alors Hélène Cixous, et ponctuent, s’installant grain à grain, et alarmants, le défilé des jours de l’écriture de ce Livre-ci,

    entre le dimanche 2 avril 2023 (cf pages 15-16 : « (Dimanche 16 avril 2023) Le voyage vers nulle part avait commencé il y a deux dimanches – le dimanche 2 avril 2023, par conséquent – . H. et ses enfants étaient assis sur le banc du balcon – probablement à Paris, et pas à la maison d’écriture, l’été, des Abatilles, cette magique « Villa rêva«  évoquée dès la page 12 : « Je venais d’arriver à la Villa Rêva, cette maison réservée aux livres où je viens poser ma vie chaque année, mon port natal, dite aussi le Jardin du Chêne, pour la saison du Rêve – les mois de juillet et août. C’est chaque fois depuis le commencement de l’antiquité une aventure fatidique : j’y attends la Venue des messagers. Je suis armée de Confiance. (…) Ils viendront. Aucun doute. Je ne sais pas qui ou quoi, viendra, je ne sais pas quel jour. Je suis une poule. Je couve le Temps. On verra « … H. allait – ce 2 avril 2023, donc – prendre des notes, mais la main tomba dans le vide. La page muette, se dressa, mur filant vertical, impossible aux doigts de grimper, refus haineux de la surface verticale, vision fantastique de l’invisible, indice du démon. (…) H terrassée, abattue par l’offensive, le mur promet la mort. Comme l’éveil de Samson rasé – et l’image de Samson terrassé reviendra… – , vidé de lui-même. C’est la mort. Ainsi c’est la mort. C’est donc la mort. On se demandait depuis longtemps sous quelle forme elle entrerait, par quelle porte elle chargerait, le pays tout entier en état d’alerte brute, sans information. Aux pieds les orteils morts depuis des années, ça n’empêche pas de marcher en vacillant, ça empêche de tenir, de courir, coupure de liberté jusqu’aux chevilles, le reste fonctionnait« ),

    et le jeudi 17 octobre 2924 (cf la page 175 : « J’attendais la fin – de ce Livre-ci, à boucler... C’était le jeudi 17 octobre 2024. J’attendais depuis quelques jours. Le jour de la fin. Elle était peut-être déjà arrivée« ),

    et dont vient la soigner-sauver, de cette maladie, au moins provisoirement un médicament, le modor (cf les deux acceptions de ce « mot d’or« , aux pages 111-112 : « Radiologiques les derniers jours d’octobre – 2023 – passent par l’hôpital. (…) Dans notre cas le mot inquiétant du chapitre noir est « modor ». Nous voilà dans l’antique région de la Pharmacie. (…) en un instant, nous voilà dans le monde des poisons, chez Circé. Finie la liberté« , et aux pages 131-132 : « Coup de théâtre : mode d’intervention des dieux, remarquable par la vitesse surhumaine de l’opération. Le coup de théâtre dans ce compte-rendu biographique appelé « Vie » a un nom laid commun, il existe, pharmaceutique _ abra, arbacadabra, arbacadabrant, c’est une sorte de projectile doté de force de vie ou mort – un pharmakon : ambivalent, ambigu (cf Derrida, « La Pharmacie de Platon« )… – , un drone neurologique, une substance toute-puissante et mystérieusement indifférente désignée par la combinaison verbale « mo, dor » j’ai peur d’elle, est-elle magique, est-elle poison, je veux croire qu’elle donne le mot pas la mort, le mot par le don, elle  est aussi surprenante que le bâton aux deux serpents surmontés de deux ailettes. Au début de l’an 23, je n’en avais encore jamais entendu parler. J’étais dans l’état du peuple de Davos qui n’avait encore jamais entendu le mot streptomycine. Un dieu champignon, ça existe ? Mise en garde : cette divinité n’est pas un immortel, il vous prête vie, ne fait pas grâce. Concède survie sans garantie. Sans amour, sans religion. Prenez connaissance des effets secondaires : un tel déluge de menaces et d’avertissements est source de sagesse. La puissance peut disparaître aussi soudain qu’elle est apparue. On croirait une névrose. (…) Sans avertissement, sans annonce, sans messager, cortège, alarme, comme on se réveille réveillé en sursaut, on bondit hors du cercueil on pousse un cri de rire, c’était donc un mauvais rêve, une hallucination ? On se tâte, on lève les bras, les bras se lèvent on rit, on inspire, on n’oublie pas, on noublie, on ose un pas, on nose, on  atterrit. (Comment dit-on « atterrir » pour le débarquement sur la page de papier ?) on ?  _ Ça  y est ! On a écrit. Un mot « ),

    d’une part, voilà le premier facteur très remarquable et marquant, impressionnant ;

    et d’autre part, voici maintenant le second facteur que je retiens en ma lecture :

    les conséquences, capitales et massives, venant affecter Hélène Cixous, sa sœur aînée, du décès, à Pessac le 6 septembre 2023, du frère d’Hélène, Pierre Cixous ; mais ces conséquences-là, j’en réserve l’examen à ce que je considère constituer le troisième quart du gâteau de quatre-quarts, celui concernant l’apport très important, au Livre, des rêves et conversations oniriques d’Hélène en son indispensable richissime trésor, le Rêvoir…

    …

    Le réel, donc, apparaît donc bien, hic et nunc, au fil et au fur et à mesure des jours de l’écriture se faisant et des pages du Livre s’écrivant, même si, comme nous en sommes solennellement prévenus page 117 : « Ce texte n’est pas un récit ni un journal

    C’est un enregistrement des pas du Temps

    Le Temps n’a pas de mémoire, pas le sens de la succession

    Croit (ou craint?) toujours être l’instant de la première fois

    Temps est file ou fil des journées

    Chaque jour unique« …

    Et c’est bien à ce Temps, auquel nous avons, chacun et tous, en permanence à nous affronter, la durée de temps de vie qui nous est généreusement accordée de durer un peu, jour après jour, nuit de rêves après nuit de rêves.

    Et ce sera, ensuite, après le déluge qui inévitablement viendra nous emporter et noyer, nous et notre souffle, que peut-être, nos témoins-contemporains disparus et emportés eux aussi, nous survivront peut-être un moment quelques Livres-Tombeaux… ;

    et sinon, sans cet ersatz de survivance de papier-là : « Mon certificat d’existence est introuvable. Je suis sans preuves. Je n’ai jamais été. Nous sommes devenus incroyables. Sensation d’être des fantômes. Des personnages de bref passage dans la réalité. Même pas comparables en durée, en consistance, aux passants des rêves« , lit-on page 142…

    …

    2) Deuxième quart-ingrédient de ce gâteau quatre-quarts :

    ce que je qualifie de « 2) l’exploration alambiquée délicatement ciselée de quelques souvenirs marquants du passé remémorés avec extrêmes soins« 

    …

    D’assez nombreux souvenirs marquants et liés à de très diverses époques – depuis un premier souvenir « sur la plage, à Oran« , en 1942, « On a 5 ans« , en compagnie de la petite Elsie Mayer, petite-fille de l’acteur Harry Baur, un souvenir évoqué aux pages 29-30-31… – apparaissent bien entendu dans le texte.

    Mais il semble bien que le souvenir principal autour duquel tourne tout entier ce nouveau  volume du cru 2025 issu de la constellation Cixous intitulé cette fois-ci « Ce qui n’était jamais arrivé« , et sur lequel on doit impérativement revenir, s’attarder et approfondir enfin, concerne le souvenir de la trouvaille ou plutôt retrouvaille – celle-ci était-elle vraiment jamais arrivée jusque là ?.. : mais c’est bien ici, cette nouvelle fois, une extraordinaire re-découverte-révélation pour Hélène que celle de ce trésor à nouveau exhumé et relu, issu de la main de son père, disparu, lui, à Alger le 12 février 1948 ! la première fois, cela s’était produit en 1997, nous le verrons plus loin… – très tardive, peut-être in extremis, et absolument inattendue d’Hélène, concernant « les (six cent) lettres de Georges aka Jorge – Georges Cixous, son père (Oran, 5 septembre 1908 – Alger, 12 février 1948) – à sa bien aimée«  – Ève Klein (Strasbourg, 14 octobre 1910 – Paris, 1er juillet 2013), sa mère – , une re-découverte (re-révélation éblouie de la personnalité de son père) merveilleuse et comme miraculeuse, narrée magnifiquement aux pages 68-69 ;

    et je me permets de retranscrire in extenso ici ce que je considère comme constituant le crucial cœur-centre autour duquel tourne en vérité tout ce Livre « Ce qui n’était jamais arrivé « :

    …

    « Selon moi – Hélène – ,  elle – sa mère, Ève – n’a pas lu ses lettres. Celles de mon père – Georges Cixous. On ne peut pas vraiment lire – lire vraiment ! en recevant de plein fouet leur entière force de vérité… – les lettres le jour où elles arrivent. Ce jour-là la lecture est prématurée – parce que seulement fonctionnelle-utilitaire, et par là superficielle : rien qu’informative, réduite à ses fonctions pratiques immédiates ou à court terme. On ne s’y attarde donc pas ; et aussitôt on s’empresse de l’oublier. Les prématurés demandent du temps pour parvenir à maturation. Les vraies lettres ne parviennent à la vraie destination que lorsque l’on a compris – et ce n’est pas fréquent – les valeurs et les forces de ces œuvres de l’âme – quand des lettres sont effectivement, c’est-à-dire vraiment et véritablement, des « œuvres de l’âme » même… D’ailleurs une lettre prend d’autant plus de force qu’elle n’arrive pas seule mais constellairement – liées-reliées-unies à toutes les autres, les précédentes ainsi que les suivantes : ce point (qui en fait une œuvre) est capital… – , comme chaque élément de l’ensemble d’une composition musicale – voilà, voilà ! mais oui ! La Lettre de mon père à sa fiancée était composée de six cent lettres – voilà ! D’une certaine manière secrète, mystérieuse – parce que poétique – les lettres ne sont probablement pas – vraiment – arrivées à ma mère – à son âme à elle, du moins : une femme essentiellement pragmatique et efficace, entièrement tournée vers l’action. Il aurait fallu qu’elle les reçoive plus d’une fois – afin d’y attarder enfin sa lecture ; mais Ève est toute sa vie demeurée une femme pressée... Chaque fois comme une première autre fois. Tous les dix ans par exemple – pour les lire enfin vraiment et se pénétrer enfin de leur teneur profonde.

    Les forces mystérieuses des lettres : elles n’arrivent à l’âme – car c’est bien de l’âme qu’il s’agit en ces actes de réception-lecture aussi de la part du lecteur – que longtemps, des années, des dizaines d’années après être parvenues à l’adresse –physique, et quasi accidentelle – de destination. Ce sont des projectiles à retardement. Comme ces déclarations d’amour qui arrivent trop tard, dont Balzac était le spécialiste. Elles contiennent toujours un peu de puissance posthume – pour celui qui saura vraiment les recevoir en plein et au cœur, et qui n’est pas nécessairement son destinataire initial : ce véritable destinataire-là les lisant tout autrement, et pas simplement fonctionnellement, utilitairement… Il est possible qu’elles n’arrivent jamais (cas de Georges). Ou qu’elles arrivent à quelqu’un d’imprévu : ainsi j’ai reçu – dit, presque cent ans plus tard que leur rédaction, dès les années 30 et jusqu’en 1948, par son père Georges, et leur envoi à sa mère Ève, Hélène leur fille vraie lectrice – les (six cent) lettres de Georges aka Jorge à sa bien-aimée, c’est moi qui les ai reçues – vraiment, en toute la plénitude éclatante de leur force de vérité –  portées par le plus grand des hasards, un certain jour ordinaire d’une année rien de particulier – peut-être à ce moment du dépôt par Hélène de ses documents littéraires à l’IMEC, à l’abbaye d’Ardenne, un épisode qu’elle baptise, page 125, « la Déposition », à ce qu’elle nomme « l’Instance Adoptive Mammifère Bibliothèque« , « un tumulus« , page 126… ; et pages 86-87, elle écrivait déjà, à propos du dépôt (à l’IMEC) de ces infiniment précieuses lettres « dans un conservatoire monumental, un de ces coffres où les mémoires des individus sont retirés de l’économie turbulente et des sujets à durée limitée et replacées dans une Grande Mémoire Nationale. C’est là dans cette armoire ouverte au public où les passions, les deuils, les affects qui nous font bouillonner de colère ou d’angoisse, où les empoisonnements, les idées de vengeance, les gaietés, les maux et les jubilations, les régions des espoirs et des illusions, sont rangés sur des étagères, préservés des destructions accidentelles ou délibérées. (…) Là, vous déposez vos états d’âme sauvés de vos oblitérations. Le mausolée – du site de l’abbaye d’Ardenne, près de Caen – que le rêve avait acheté, ou voulait acheter, était plus loin que l’on aurait cru, il fallait sortir de la ville – Caen – , atteindre le bout des routes et là à l’angle du monde bâti et des sentiers sauvages, à la lisière de l’inhabité se trouvait le plus étrange des tumulus : une sorte de petit mont en forme de mamelon« , elle écrivait ceci :

    « Un jour, elles – ces lettres, donc – se lèvent d’entre les morts. C’est le cas des lettres de mon père, un cas de résurrection – après Dépositon du corps mort au tombeau – totalement imprévisible. Un jour on racontera peut-être l’histoire de ces six cent otages – sic – des forces de l’oubli et du sacré qui se sont affrontées à leur sujet : elles auraient pu ne jamais être sauvées. Quelqu’un, mais qui ? quel gardien ? les aura ultimement épargnées mais pour quelles raisons ? On ne saura jamais, maintenant que mon frère – Pierre – est mort« ...  – , ma mère, la légitime destinataire encore en vie – alors, en 1997 – , ça ne l’intéressait pas, bien au contraire, c’était loin, c’était plus loin que le passé – dont elle désirait, déjà, et de toutes ss forces, très activement se détourner, elle la pragmatique et survivante-résiliente… – , pourquoi ces lettres aux ailes palpitantes comme des oiseaux avaient-elles été relâchées – voilà ! – par mon frère – Pierre Cixous (Oran, 11 novembre 1938 – Pessac, 6 septembre 2023) – qui les gardait en otages – voilà, c’est dit ici !  – , pourquoi ce jour-là, pourquoi ni avant ni après, sans aucun motif discernable, pourquoi en 1997 – voilà, voilà ! Lire ou relire aussi, à leur propos et plus de précisions, le précédent (paru en 1997) et décisif, déjà, « Or. Les Lettres de mon père » d’Hélène Cixous… – sans explication, où auraient-elles séjourné, qui les avait rassemblées en un seul gros volume dans une commune incarcération, et sans doute après 1948, sans doute ou peut-être, par leur destinataire – Ève -, comme on enterre le corps d’un héros pour l’oublier, pour ne pas l’oublier pour le lancer enfermé dans un coffre – pour ne surtout pas les relire – sur les flots du Léthé – le fleuve de l’Oubli : supposé définitif ! – , c’était incompréhensible, on ne saura jamais, avec le temps l’énigme s’accumule, cela fait trente ans que ces lettres ont fait apparition – en 1997, donc, avant cette re-lecture-retrouvaille-ci de 2023 ou 2024… – , entre-temps tous les témoins sont morts – en 2013, Ève, sa mère ; en 2023, Pierre, son frère – , aucun n’a répondu, du moins je ne m’en souviens pas

    ces lettres étaient (probablement) en disparition depuis cinquante ans – 1948 – en transit, en incertitude, à la merci des dieux et personne ne cheminait à leur recherche

    Ou que le sort décide de vomir les naufragées sur une côte d’une de ces îles prévues par Shakespeare – La Tempête – ou Defoe – Robinson Crusoe – pour recueillir les indésirées de la mémoire – qui essayait de les refouler…

    Ou que cette aventure extraordinaire – de divers concours enchevêtrés et raboutés de circonstances – ait été écrite dans ma biographie par le Destin s’il existe. Si j’avais su – Hélène l’avait ainsi ignoré jusqu’alors ! – que j’étais la fille d’un poète au secret ? – voilà enfin le principal : ce qui constitue la découverte, ou plutôt la re-découverte, narrée en ce nouveau Livre-ci ! Lui-même était innocent« 

    …

    Et, pages 20-21, encore ceci, en forme d’explicitation supplémentaire, intitulé « Surprises » :

    « Journal 12-2-2024. Comment je suis tombée amoureuse de Georges alias Jorge en lisant ses lettres (comme si elles m’étaient adressées) à sa fiancée, où se découvre dans le secret amoureux la douceur joyeuse de créer, par l’imagination, une vie, et jusqu’à la vieillesse, avec une associée en qui cette âme, pure et noble, peut mettre toute sa confiance. La beauté tendre et originale du jeune homme, il promène sa rêverie dans les jardins d’Algérie, il y fait mille rêves. Son existence active, citoyenne, investie dans le cours de l’Histoire. Bientôt la fin du monde. Il observe les manifs antifascistes, 1935, les grondements des Croix-de-feu (…), se déclare athée, rejette les rites vides hypocrites ; lit Proust et La Montagne magique, décrit les phrases aux rythmes et qualités différents. Sa mère ne veut pas qu’il se marie avant que sa sœur Déborah – Oran, 17 février 1906  – Cachan, 27 août 1996  – ait trouvé un mari – elle n’en trouvera pas – , il fait les plans de son cabinet – médical – idéal, refait dix fois sa thèse – de médecine, sur la tuberculose – , parle bien l’espagnol, écrit tous les jours à sa fiancée, se promène dans la  campagne, dans la montagne, a des flirts éphémères qui n’engagent pas toute la vie, est romantique et parfois mélancolique, écrit tous les jours, ne peut pas ne pas écrire tous les jours – lui, déjà, comme Hélène – , comme s’il s’envoyait des lettres à lui-même. (…) Pense vivre jusqu’à la vieillesse heureuse où on goûtera le bonheur de se remémorer des temps de jeunesse espérante. Affirme croire au bonheur. Défie l’Enfer à venir Il n’aura jamais connu ma mère » – qui ne naîtra à elle-même, vraiment, après son veuvage, qu’en devenant, femme très pragmatique et formidablement résiliente (jusqu’à ses 103 ans), sage-femme à Alger… 

    …

    Et c’était bien cette réparation mémorielle-là de la vraie figure – poétique – de son père Georges Cixous qu’Hélène Cixous, fabuleuse lectrice (et interlocutrice), devait impérativement absolument, et maintenant quasi in extremis de sa vie à elle, à son père bien trop tôt disparu, le 12 février 1948 : « un poète au secret« , et « lui-même innocent » de cela…

    …

    3) Troisième quart-ingrédient du gâteau quatre-quarts :

    ce que je qualifie de « 3) l’accueil-essai de saisie à la volée de miraculeux rêves nocturnes de conversations poursuivies ainsi avec quelques chers disparus, récents ou lointains, revenant très présents en son sommeil lui parler« .

    …

    Ici il s’agit des très nombreuses passionnantes conversations, immanquablement pleines de surprises (et humour) avec des éloignés et surtout disparus avec lesquels Hélène Cixous a la miraculeuse joie de pouvoir s’entretenir encore un peu, en ses rêves nocturnes, puis son Rêvoir, quand elle réussit à en saisir au vol, à son réveil, quelques bribes, les recueillir tant bien que mal alors, et les noter bien vite sur papier, afin d’en retenir et préserver quelque chose de leur infiniment précieux miel…

    Et tout particulèrement les irremplaçables conversations oniriques entretenues, surtout après le décès de celui-ci, avec son frère Pierre, depuis que celui-ci vient de décéder à Pessac – Haut-Lévêque ? Xavier-Arnozan ? – le 6 septembre 2023…

    Ce frère bordelais-lormontais qui lui avait jadis intimé l’ordre – vers la fin des années 90, ou début des années 2000 : Hélène nous l’avait narré dans un des précédents volumes de sa très riche constellation… – de cesser à jamais de parler de lui en ses Livres…

    Et c’est cette situation-là, indurée, qui faisait qu’Hélène ne fréquentait semblait-il guère, depuis Arcachon, l’agglomération de Bordeaux : elle me l’avait confié quand je lui proposais de venir présenter chez Mollat à Bordeaux ses livres, il me semble qu’il s’agissait pour lors de « Défions l’augure », paru en 2018.

    Et c’est seulement le 23 mai 2019 qu’Hélène viendra à Bordeaux s’entretenir avec moi à la Station Ausone de la librairie Mollat – son frère l’avait-il su ? ou pas ?, je l’ignore – pour échanger sur l’écriture de son opus suivant, « 1938 – nuits » : un entretien fabuleux, dont voici un lien à l’extraordinaire vidéo. 

    Sinon, s’imposent à la lecture et flamboient les très nombreuses mentions-apparitions de Pete son frère en ce Livre-ci  « Ce qui n’était jamais arrivé« ,

    _ aux pages 19-20-21 de la première partie intitulée « Réveille-toi« ,

    _ aux pages 87-96-99-101 de la deuxième partie intitulée « Mes vies avec la tuberculose » – page 96, par exemple, je relève de très notable ceci : « N’avais-je pas obéi à l’ordre que m’avait donné Pete mon frère de ne jamais parler de lui, jamais admettre, approcher, nommer Pete mon frère, sa vie, son existence, ses opinions, enfin de l’inexister absolument ? Et donc de le renier, de l’assassiner, de l’effacer avec une gomme. N’avais-je pas renoncé au droit à désobéir, obéissant par là à une malheureuse lâcheté ?« … – ,

    _ aux pages 103-106-107-108-109-112-121-122-127-129-130-133-137138 de la troisième partie intitulée « Faute de Frère » – page 130, je relève ceci : « l’an 23 : l’an de la mort pour Pierre, monfrère, Pete, est l’an de ma résurrection totalement inattendue, le triomphe de l’inespéré Mais qu’est-ce que ça veut dire « mort » ? Ma maison d’écriture est pleine d’immortels » ; et page 137 : « Depuis qu’il est parti mon frère n’arrête pas d’arriver (…) _ je le sens, je le perçois, il participe (…) Je suis contente, je suis rassurée, il n’arrête pas d’arriver « …  – ;

    _ et aux pages 156-158-160-162-163-164-166-167-168-169-170-171- 174-175 et 176 de la quatrième partie intitulée « Si c’était mon dernier livre«  – pages 165-166, je relève ceci : « Samedi 4 mai 24 Pete meurt, dit H. Pete est en mourance dans mon for intérieur depuis le début de l’année. Depuis le début. Pete se lève ou se couche tous les matins, à peine je sors du sommeil, il est là, il m’attend derrière son silence, il lance sa phrase « Hélène, tu es dans les parages ? », sa voix chantante, mélodieuse, tâtonne, je goûte sa voix comme je goûte les premières notes des oiseaux du matin. (…) Souvent nous nous « parlons » _ seulement par sons. Je sonne : Pete !? ça sonne comme un mi, c’est la note fraîche du chant de mon frère. Je lance : Pete ! Ça sonne comme : j’ai faim. Je dis. J’ai faim, et les sons me nourrissent. Ils vivent, me répondent, je sens mon frère dans le vaste volume vide. Cette vibration qui violonne dans la vapeur d’air, elle est toujours vivante, je la cueille, je veux dire je l’accueille, je la ranime Tous les matins presque, comme on allume la lampe de chevet, je fais le numéro de mon frère. Jadis longtemps je faisais le numéro de mon père (…) et Il répondait :  » – ,

    mais aussi, et surtout, page 171, une page terrible (et très volontairement elliptique) intitulée « Démonstration« , que voici :

    « Pour tuer l’enfant

    Prendre un poupon silencieux

    Allonger le bébé sur une couche

    Lui passer les jambes dans un sac de coton blanc (enfiler)

    Pour quoi faire ?

    Comme ça il ne s’agitera pas au moment de la pendaison

    Cela me cause un malaise

    L’opératrice a le geste calme. On voit qu’elle a appris l’exercice

    Mais d’un coup je tressaille (violemment) :

    Elle passe sur le haut du corps nu (le bébé était tout nu)

    Un sachet blanc. Le mot : sachet

    L’enfant est maintenant privé de toute perception

    Un frisson d’horreur me prend

    Je ne dis rien. Je n’ai rien dit

    Pitié. Chagrin

    Il était condamné. Il n’y a plus qu’à le pendre 

    Pete y est »

    et à propos de laquelle page terrible je me permets de renvoyer ici à mon article « Pour pause : lecture ce jour du terrible « Le Jour où je n’étais pas là » (paru en 2000)« , en date du 28 décembre 2021…

    à quelques majeures expressions près, ce sont surtout l’expression de plaintes ou d’appels soit de la part de Pierre décédé, soit d’Hélène qui lui survit et désire tant recommencer à lui parler…  

    …

    4) Quatrième et final ingrédient-quart de ce qui est au final le Livre :

    ce que je qualifie de « 4) l’imageance ludique formidablement festive du pâtissage voluptueusement jouissif de l’écriture terminale, lequel vient soudain menacer de venir trop prochainement, et à terme, s’interrompre, échapper et bien cruellement faire défaut : manquer…« .

    …

    Pas d’exemple particulier à élire en priorité de ma part ici : chaque page, chaque ligne, ainsi que maints mots, faisant preuve d’une merveilleuse captivante inventivité verbale, jamais gratuite, mais toujours absolument juste, à dominante d’humour tragique… Et c’est bien sûr le principal !

    Et Hélène ne manque d’ailleurs pas de le souligner en un bref passage tout à la fin du Livre, page 174 : « Le sujet principal, l’âme du Texte c’est écrire. Le but, l’objet : l’écriture, j’écris l’écriture  « …

    Parce que c’est par et grâce à l’écriture que l’âme est en mesure d’accéder, poïétiquement, à une expression d’elle-même et de son rapport passager au monde, peut-être un peu plus consistante… C’est, du moins, sinon la seule, une des ses voies offertes d’effectuation, pour quelques uns…

    …

    L’enjeu, donc, de cette option très assumée par l’autrice (« Ce texte n’est pas un récit ni un journal« ) d’un abord du réel par un biais de langage d’imageance en partie poétique et fictionnel, c’est de creuser un pas plus loin et un peu plus profond, par ce choix ouvert de l’imageance festive et même jubilatoire, sa très fine compréhension de l’infinie complexité, mais pas absurde ni menteuse, du réel, sans cesse appréhendé ainsi, et surtout affronté, jamais fui…

    Et au lecteur, par sa lecture, de jouissivement l’accompagner et la suivre en cette conquête sienne, à jamais poursuivie « tant qu’il y aura de l’encre et du papier« , de l’intelligence des choses et de soi, en son écriture grande ouverte au grand air – d’Arcachon – , aux grands vents de l’Atlantique – en sa maison d’écriture des Abatilles…

    …

    Soit offrant un somptueusement jouissif jeu constant de défi de décryptage au lecteur, incité-provoqué à un dialogue permanent, et renouvelé, infiniment riche, avec ces si lumineux Livres à jouer sur ce qui fait vraiment l’essentiel des vies…

    …

    Et je réserve à quelques autres articles à venir la suite du détail des approches miennes de ce décryptage de chacun de ces quatre quarts subtils et passionnants, composant la sublimissime méthode pâtissière d’écriture Cixous…

    …

    …

    Ce vendredi 10 octobre 2025 – 44e anniversaire de ma fille Ève Lippa, lumineuse artiste plasticienne – , Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Ma réponse à la suggestion que Hélène Cixous prie de se méfier d’une lecture trop biographique de son « Ce qui n’était jamais arrivé », qui paraît demain 9 octobre en librairie : la passion de déchiffrer des énigmes…

    Suite à mes intenses questionnements consécutifs à mes trois premières lectures attentives-intensives successives du « Ce qui n’était jamais arrivé » (de la chère Hélène Cixous) qui paraîtra demain 9 octobre en librairie,

    et à l’étonnement de l’autrice elle-même que « tous ses lecteurs – jusqu’ici – ont été frappés par l’incident du doigt paralysé et par ses réflexions sur la mort, sur le « dernier livre », etc.« …

    Ainsi que de savoir que la plupart de ces lecteurs-ci de ce livre ont « en général été ébranlés – et comment ne pas l’avoir été ?.. C’est si prégnant… – par l’angoisse de fin de vie que diffuse le livre« .

    …

    Mais Hélène se défend que « c’est un livre! », et que « la littérature permet une fiction induisant – mais dans quelle mesure ? et dans quelles proportions ?.. – à l’erreur d’interprétation biographique » des lecteurs…

    Elle dit très souvent qu’ « elle donne, dans ses livres, de faux indices (dates, noms de personnes, lieux)« .

    Et que « lire de manière trop biographique ses récits est une mauvaise approche« …

    …

    Pour sa part, « elle centre beaucoup plus son livre, comme le titre » « Ce qui n’était jamais arrivé » « l’indique, sur la découverte de la lettre – datée de 1935 – de son père à sa mère » donnée – et même reproduite telle qu’elle – aux pages 49 à 52. « De même, elle parle (à travers le récit d’un rêve) de son frère – Pierre Cixous (Oran, 11 novembre 1938 – Pessac, 6 septembre 2023) : Pete… – et du rôle qu’il a joué dans la mort de – Stéphane (Sainte-Foy-la-Grande, 9 mai 1959 – Alger, 1er septembre 1961)  – son enfant handicapé (elle en a parlé à plusieurs reprises dans des livres précédents – surtout le magnifique et terrible « Le jour où je n’étais pas là« , paru en 2000 aux Éditions Galilée… – et de façon toujours cryptée)« .

    …

    Ce à quoi je me permets de répondre ceci :

    …

    Oui, cela, je le sais bien : Hélène Cixous, autrice, s’amuse quasi constamment à brouiller ces/ses pistes biographiques – elle l’a même carrément dit et souligné dans notre entretien (magnifique !) du 23 juin 2019 à propos de son « 1938 – nuits« , à la Station Ausone de la librairie Mollat, à Bordeaux : ainsi fait-elle partir d’Allemagne, en 1938, sa grand-mère Omi Jonas, veuve Klein, d’Osnabrück, alors que celle-ci est factuellement partie de Dresde…

    Et la H. – écrivaine – qu’elle fait parler dans ses livres n’est pas tout à fait l’autrice elle-même : elles deux, Hélène et H., ne cessant même carrément de se parler, dialoguer, l’une en miroir (déformé ? ou bien en révélateur-médiateur légèrement décentré ?) de l’autre…
    Même si tout miroir est plus ou moins déformant…

    Encore plus à 87 (ou 97) ans, comme c’est écrit pour nous égarer page 39…

    Il n’empêche : «  Je pourrais mourir par mégarde » est bien l’exergue tonitruant de ce livre, page 9.
    Et c’est l’épisode angoissant du doigt inerte qui ouvre, page 11, le premier chapitre, « Réveille-toi ».
    Et le dernier chapitre, pages 145 à 176, s’intitule, lui, rien moins que « Si c’était mon dernier livre »…
    Et encore les multiples signes-augures de la vieillesse décapante et in fine mortelle ne cessent de s’accumuler tout le long du livre…
    Je conviens que la découverte-lecture de la lettre de son père Georges Cixous à sa fiancée Ève Klein en 1935 (quel mois exactement ? en juin ? la phototocopie coupe – exprès ? –  la moitié supérieure du chiffre du mois : 6 ?) est en effet décisive,
    et que la question de l’écrire et de ses conditions est une fois de plus cruciale et fondamentale…
     
    Mais, mais…
     
    Et le lecteur-déchiffreur a lui aussi ses propres droits de lecture.
    Le livre et son histoire débordent l’autrice, une fois le livre livré aux déchiquetages de lectures et interprétations des lecteurs plus ou moins patients et curieux…
     
    A contrario, je le concède, le titre dit bien, et même prévient : « Ce qui n’était pas arrivé », c’est-dire le possible alors renoncement à se marier (et enfanter), pour cause de tuberculose, et qui, de fait, n’est pas advenu… Mariage et enfants sont bel et bien « arrivés« …
    …
    Ce mercredi 8 octobre 2025, Titus Curiosus – Francis Lippa
  • Achèvement hier soir de ma première lecture du récit « Ce qui n’était jamais arrivé » d’Hélène Cixous : émotions renouvelées d’émerveillement et repérage de dates de la chronique inlassablement reprise en l’écriture feuilletée d’une très riche vie pas seulement tragiquement ni passivement subie…

    En continuation de mon article « Réception émerveillée ce jour de « Ce qui n’était jamais arrivé », le tout nouvel opus d’Hélène Cixous, à paraître en librairie le 9 octobre prochain : l’enchantement toujours renouvelé… » d’avant-hier vendredi 26 septembre,,

    je note seulement ce dimanche matin mon achèvement hier soir samedi de ma toute première lecture – de prise élémentaire de contact – du « Ce qui n’était jamais arrivé » que m’a très amicalement adressé, dédicacé, avant sa parution le 9 octobre prochain, Hélène Cixous elle-même…

    …

    Les 176 pages de ce nouvel opus, annoncé comme peut-être son « dernier », sont découpées en 4 chapitres, respectivement intitulés « Réveille-toi » (page 11), « Mes vies avec la tuberculose » (page 39), « Faute de Frère » (page 101) et « Si c’était mon dernier livre » (page 145),

    avec, en page 9, en forme d’exergue, cet avertissement-ci : « Je pourrais mourir par mégarde 20.7.24 » – juillet, un des 2 mois passés en sa maison d’écriture d’été, à Arcachon-les-Abatilles…

    …

    Et en avant-première à la parution de cet opus, prévue pour le 9 octobre prochain, Électre nous en propose le bref résumé suivant :

    « À la mort de son frère, l’écrivaine découvre des lettres qui la renvoient à sa mère, et surtout à son père qui renaît à ses yeux. Dans des allers-retours entre passé et présent, ce récit mêle des rêves, des souvenirs, des évocations de ce dernier, le liant, à travers sa tuberculose, à Franz Kafka et à La montagne magique de Thomas Mann« …

    …

    Son frère, Pierre Cixous (Oran, 11 novembre 1938 – Pessac, 6 mars 2023) ;

    sa mère, Eve Klein – Cixous (Strasbourg, 14 octobre 1910 – Oaris, 1er juillet 2013) ;

    son père Georges Cixous (Oran, 5 septembre 1908 – Alger, 12 février 1948) ;

    et Hélène Cixous elle-même (Oran, 5 juin 1937).

    …

    Et cette fois, les deux enfants d’Hélène Cixous, Anne-Emmanuelle Berger (Sainte-Foy-la-Grande, 27 juillet 1958) et Pierre-François Berger (Paris, 22 septembre 1961), bien qu’une nouvelle fois apparaissant à l’occasion en interlocuteurs de leur mère, sont moins présents que dans bien d’autres récits familiaux antérieurs, du moins à ce qu’il me semble à l’impression – rapide et certes insuffisante – de cette toute première lecture ; il me faudra donc le vérifier ;

    ainsi que rechercher quelles raisons de fond pourraient étayer cette peut-être moindre présence – ou impression mienne, seulement, de présence ici – de ses enfants dans ce récit-ci, cette fois…  

    …

    Et dans le texte, comme d’habitude, et peut-être même davantage que jamais auparavant, les dates, y compris celles indiquant la date précise d’écriture de la page en train de s’écrire, ont de l’importance,

    ne serait-ce que pour le lecteur en sa lecture,  comme repérages-amers pour lui, embarqué qu’il demeure, et emporté, comme pour chaque opus d’Hélène Cixous, dans ce que le résumé d’Électre nomme très simplement les « allers-retours entre passé et présent » du récit s’écrivant,

    auxquels, qui plus est, et toujours comme à son habitude, sont entremêlés – pour notre enchantement de lecteurs toujours... – dans ce « récit » s’écrivant – et qui déborde un peu (et jouée elle-même qu’elle est par tout ce qui lui advient et survient, la nuit comme le jour, l’autrice, alors qu’en joue en son récit-compte-rendu magnifique avec délices (et pour elle, et pour nous…) la personne même de l’écrivante, entraînée à nouveau  qu’elle est dans l’enchevêtrement splendide et aventureux d’autres strates magiquement feuilletées du temps – , « des rêves, des souvenirs, des évocations » des personnes venant ainsi se poser en interlocuteurs siens, en l’acte même d’écriture d’Hélène, revenant sur tout cela qui a marqué sa vie…

    …

    Plus que jamais  à suivre en mes relectures – enchantées – à venir, tant tout cela se tient,

    et enchante à nouveau !

    …

    Nul écrivain, probablement, ne me touche autant et à ce point si puissant, que cette magicienne prodigieusement émerveillante et à chaque page, à chaque ligne, à chaque mot, magnifiquement surprenante – quelle invention de langue jamais gratuite ! mais toujours plus qu’archi-nécessaire… – , qu’est Hélène Cixous ;

    je suis donc plus que jamais impatient de son prochain opus à venir : l’année prochaine…

    …

    Merci ! merci ! merci !

    …

    Ce dimanche 28 septembre 2025, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Et encore un somptueux fondamental chapitre sur le lait-legs nourricier de la littérature : le chapitre « Le legs empoisonné _ Laisser ses livres », un fécondissime pharmakon, entre la perte, en 1948, du père Georges Cixous (et l’aubaine de sa bibliothèque), et l’interruption à venir, en 2004, du formidable dialogue entretenu avec l’ami Jacques Derrida : quand reste et tant que demeure une conversation nourrie avec les auteurs de vraie littérature (et philosophie), via les livres que ceux-ci nous ont laissés-destinés ad libitum…

    Et voici maintenant, de la page 77 à la page 93 de ce recueil décidément absolument indispensable qu’est ce tout récent « Et la mère pond vite un dernier œuf« 

    _ il nous faudra bien sûr revenir sur le choix de ce titre plutôt comique donné à ce recueil, dont la source se rencontrera un peu plus loin, au chapitre suivant, « Max und Moritz, et ma mère« , aux pages 98-99 :

    « J’ai commencé à réfléchir sur les mystères du texte et les secrets de la littérature, rue Philippe à Oran pendant la guerre, en suivant ma mère en visite chez ces vauriens de Max et Moritz. Moi qui hurlait quand on me donnait l’ordre de manger un peu de poulet, une rareté précieuse sur une table famélique, je dégustais avec ravissement les vers suivants :

    Hahn und Hühner… Coq et poules avalent l’hameçon

    Les voilà pendus à la dure branche de l’arbre

    (…)

    Le cou des quatre pendus s’étire démesurément, leur chant s’angoisse également. Et ce qui me fait mal à crier me séduit par la musique des mots _ voilà ! Les poules meurent en chœur, rime rime avec crime, les vers tapent du pied. J’avais beau hurler d’angoisse jusqu’au ciel avec les poules _ c’était en novembre 1942, à Oran, 54 rue Philippe, qu’Hélène écoutait ainsi sa mère jouer en marionnettes confectionnées de sa main les contes tragi-archi-comiques de « Max und Moritz » de Wilhelm Busch…  _, en tant qu’œuf j’étais contente que ma mère ponde vite une dernière fois » : des bombes pleuvant alors, ce mois de novembre 1942, sur Oran.

    Et à la page 104, encore ceci qui éclaire ce titre du recueil :

    « Dans sa chambre ma mère centenaire _ elle mourra le 1er juillet 2013, âgée de 103 ans  _ ne lit plus que Max und Moritz. Elle se prend pour une poule prête à trépasser. Mais il y a dans ces images insupportables _ de Wilhelm Busch _ de quoi la faire pondre de rire.

    Ce que m’apporte _ me révèle _ Wilhelm Busch : le rire dans l’horreur », commente Hélène ; j’y reviendrai en l’article suivant… _

    un autre somptueux fondamental chapitre sur le lait-legs nourricier _ pour le non tari (« tant qu’il y aura de l’encre et du papier« , et bien sûr de la force de vie…) si fécond « rêvoir » à l’œuvre d’Hélène : formidable pharmakon à son inénarrable façon à elle, à son tour… _  de la littérature pour Hélène Cixous : le chapitre « Le legs empoisonné _ Laisser ses livres« , un fécondissime pharmakon d’intarissables conversations poursuivies, vaille que vaille, à la guerre comme à la guerre, et à-la-va-comme-je-te-pousse et m’inspire-respire-expire-souffle _ entre lire les livres de la Bibliothèque, puis penser-panser, rêver en son « rêvoir », et soi-même allant se livrer corps et âme à la jubilation terrible et hilarante de son écrire… _, entre la blessure à panser de la perte sans legs écrit, ni même dit _ seulement la collection de volumes Nelson de sa bibliothèque ainsi laissée sans mot dire de sa part… _, du père Georges Cixous, le 2 décembre 1948, à son décès, et l’interruption à venir le 9 octobre 2004, au décès à lui aussi, l’ami Jacques, du formidable dialogue-conversation _ aussi par téléfaune, puis au « rêvoir« , via les livres laissés de l’ami parti, qui lui-même songeait fort à son propre posthume… ; cela, nous le verrons au chapitre terminal, et lui aussi évidemment capital, de ce livre-ci, aux pages 113 à 137, intitulé « Le chat et le château » : tout, en cet admirable indispensable recueil de textes d’Hélène Cixous qu’est ce jubilatoire « Et la mère pond vite un dernier oeuf« , venant parfaitement « se rejoindre » et s’imbriquer… _ ô combien nourricier, à son tour, avec l’irremplaçable, forcément _ qui donc est substituable ?.. Personne ! Et encore moins ni ami ni aimé ; la consolation-pansement-pharmakon, si elle est désirée-envisagée-recherchée-poursuivie, semble tellement difficile et peut-être même quasi impossible à obtenir et tenir-maintenir longtemps et jusqu’au bout de sa propre mortelle vie, en ce duel à la vie-à la mort des pulsions de vie et la pulsion de mort, si puissantes et tellement compliquées à apprendre à dévier-manœuvrer afin d’essayer-tenter de parvenir à surmonter-survivre à la douleur-poignard du deuil subi de ces si cruelles pertes… _ ami Jacques Derrida…

    …

    …

    Ici,

    et de la phrase, page 78, à propos de Jacques Derrida :

    « il laissait ses livres à la place de sa personne. Et parmi son œuvre immense, ses innombrables méditations sur les mystères tragiques et philosophiques de l’héritage« ,

    presque directement à la suite des mots mêmes, impératifs, de l’ouverture de ce chapitre, page 77 :

    « Un jour des derniers temps, mon ami Jacques Derrida me dit : « Si je ne suis plus là, tu pourras continuer à lire mes livres. » Je grimaçai d’horreur. C’était un dit de vérité à venir, un verdict, une annonce amère. Une phrase à deux coups. Mise à mort et promesse. Ablation et substitution. La mort pour moi, la survie pour mes livres » ;

    et des sublimissimes pages 79-80 à propos de ce qu’Hélène, en forme de « viatique » qui lui était nécessaire, raconte de ce qu’elle a pu bientôt trouver de son père « homme de parole et de mots, c’étaient des mots extraordinaires qu’il me donnait tous les jours« , une fois celui-ci brutalement disparu et enlevé à elle, le 2 décembre 1948 :

    « J’ai hérité de Georges mon père le besoin géorgique de déterrer les mots, de descendre sous le taire, de nettoyer, d’arroser, et d’écouter ce qui erre le long du silence _ c’est admirable ! J’ai toujours aimé Virgile et par conséquent Dante. Outre ce lien indécis et ouvert comme tout, mon père a laissé _ très matériellement _ une bibliothèque. Il ne l’a ni donnée, ni léguée, il l’a laissée avec cet abandon, ce suspens de la volonté dernière, qui fait le don idéal, celui que l’on n’a pas fait exprès. Alors ce legs laissé sans le su, je l’ai pris, je m’en suis constitué l’héritage par excellence, le bien attribué par le sort, béni pour avoir été lu par mon père, et ramassé, lui mort, sur ses étagères. Je n’en finissais pas de composer le lai de la Bibliothèque : j’ai lu, depuis mon père et sans son injonction, il m’a laissée lisant le tout de la littérature, le bon et le mauvais, le sublime et le détritus, son compost, sa litièrature. Sans maître, sans conseil, sans loi. J’ai tout dévoré. De gauche à droite, j’ai sucé un à un tous les volumes de la collection Nelson, tout était bon également. J’ai rien oublié. Je crois que j’ai mangé mon père jusqu’aux moelles. Hériter pour la vie, si c’était possible, je crois que ce serait cette opération : absorber, consommer, transsubstantier le Laissé, en forces vitales pour soi _ voilà.  Sans dette. Et entre tous les legs nourriciers, recevoir et faire son miel d’une Bibliothèque » _ une opération merveilleusement accomplie par Hélène.

    …

    je me rends immédiatement aux deux puissantes pages finales de ce crucial et fondamental chapitre, aux pages 92 et 93, consacré à l’héritage des livres, et pas seulement ceux laissés sur les étagères de son père, Georges Cixous, le 2 décembre 1948 :

    …

    « Peut-on échapper à l’héritage ?

    Moi-même j’ai bien fini par me rendre à Jérusalem, où je ne voulais surtout pas aller _ sur le récit de ce voyage en son « Gare d’Osnabrück à Jerusalem » (paru le 14 janvier 2016), cf par exemple mon article « « , en date du 16 juin 2018…

    Pour payer une infime part de ma dette à l’égard de ma généalogie multimillénaire _ tant sépharade qu’ashkénaze… _, minimissime, pour répondre : oui, à la question êtes-vous coupable ? A la question : êtes-vous juive, je mets : oui, je décide et consens à répondre sur le formulaire _ demandé à remplir pour l’obtention du visa d’entrée en Israël _, oui, alors que mon amour de la Vérité compliquée, mon besoin vital _ oui _ de pousser la pointe de la pensée au cœur du combat des paradoxes, mon alliance avec l’inconnu c’est-à-dire le pays de l’écriture _ ce territoire-trésor lui aussi… _, le courageusement infidèle, toutes mes obsessions vitales, veulent que je dise non pas oui mais : juive je le suis par vent de nord-nord-ouest, ou par mauvais temps, mais par beau temps clair sans rafales de vent, ou quand je suis en mes libertés dans les rêves, je ne réponds que : rien ni plus ni moins.

    En tant que chat, ou écureuil _ du jardin aux arbousiers et pins de la maison d’écriture des Abatilles _, ou ancien chien _ tel son chien Flip _ je ne suis pas plus juive que le cheval ni moins, j’aime les vaches, comme ma mère, pour la fatalité de la vie je m’identifie aux poules, je n’ai guère de difficultés à reconnaître mon âme dans celle d’une poule, j’ai les mêmes battements de cœur,

    mais à tous les juifs qui sont juifs se sentent juifs, juifs des avant et juifs des après, je reconnais que je dois un trésor inestimable _ voilà… _ d’angoisses et de tourments, l’usage illimité _ et persistant _ de la tragédie et ce qui va avec l’exercice de la douleur : l’esprit de révolte, la jubilation _ oui, magnifique ! _, l’eau du rire qui jaillit au milieu du brasier et jusqu’à l’avant-dernière minute dans les camps d’extermination _ ici je pense au grand Imre Kertész du « Chercheur de traces« … _, la nostalgie perplexe du désert, la fréquentation des zones d’exclusion et le don nomadique, la façon d’allonger perpétuellement le cou au maximum pour scruter l’horizon, comme si le présent était là-bas dans le lointain futur ou au contraire la façon de creuser des puits sous son lit à la recherche de pensées ou êtres perdus et peut-être conservés dans les souterrains du temps, toutes ces herbes amères tous ces sucs et ces miels spirituels dont l’écriture se régale« 

    …

    …

    Un chapitre magistral !

    Consacré aux ressources, fabuleux trésor où puiser encore et toujours de conversations essentielles que peut offrir le dialogue ouvert et infini du lire-écrire-penser, pour Hélène en son « rêvoir », avec les auteurs vrais de la littérature et de la philosophie _ pas ses pullulantes-purulentes contre-façons de « litièrature« – compost, à destination des oisifs-qui-lisent pour se distraire-désennuyer-divertir : en fait ne plus penser du tout à l’essentiel… Revenir lire et méditer ici le merveilleux chapitre « Lire et écrire » du Zarathoustra de Nietzsche, joliment sous-titré « un livre pour tous et pour personne« … Ou encore le très juste récent « Un Sens à la vie _ enquête philosophique sur l’essentiel » de mon ami bruxellois Pascal Chabot… Des livres nécessaires et vrais, en ces temps de faussaires et fausseté…

    …

    …

    Bien évidemment à suivre…

    …

    …

    Ce dimanche 17 novembre 2024, Titus Curiosus – Francis Lippa