Étiquette : Georgie Durosoir

  • Un passionnant premier CD d’oeuvres symphoniques de Lucien Durosoir : « Déjanira »

    A ce jour, ce mardi 7 mai 2019,
    …
    je n’ai trouvé sur le web
    qu’un seul commentaire
    du tout récent CD Déjanira
    de Lucien Durosoir (1878 – 1955)
    …
    …
    _ le CD Cascavelle VEL-1568 :
    par le Taurida International Orchestra, dirigé par Mikhail Golikov ;
    et les Salzburg Chamber Soloists, dirigés par Lavard Skou-Larsen _,
    …
    …
    un commentaire un peu maladroit _ ici, je suis plutôt gentil ! _
    dans l’expression à une ou deux reprises,
    …
    mais assez juste, me semble-t-il, dans l’écoute _ et c’est bien là le principal… _,
    …
    …
    sur le blog La Musique des autres
    d’un nommé Bertrand Ferrier, organiste,
    publié le 11 avril dernier :
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …

    Lucien Durosoir, « Dejanira » et plus, Cascavelle

    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    Lucien Durosoir, « Dejanira » et plus, Cascavelle
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …
    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …

    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …

    Il a été violoniste à la fois virtuose _ oui ! _

    et incapable _ mais c’était bien auparavant,

    tout au début de sa formation… _ de se plier

    aux fourches caudines du CNSM ; il a adoré

    sa mère _ veuve précocement, et lui fils unique :

    elle lui a consacré sa propre vie

    (elle décède le 16 décembre 1934),

    avec son oreille musicale de la plus haute

    exigence… _,

    fondé _ à la fois accessoirement, mais aussi

    vitalement ! Il s’agissait d’essayer de survivre… _

    un ensemble de cordes dans les tranchées

    de la Grande guerre, et composé bon nombre

    de pièces _ une quarantaine au total… _

    que sa famille s’escrime _ formule bien peu

    élégante ! _ à faire jouer depuis sa mort

    à 77 ans pile poil, en 1955 _ non, bien plus

    tard, au tournant des années 2000

    (cf le récit qui en est donné dans

    Deux musiciens dans la Grande Guerre) ;

    soit un résumé cavalier passablement brut

    de décoffrage ! _ :

    Lucien Durosoir continue d’être ce compositeur

    inconnu _ pour qui ? _ qu’il est intrigant de

    découvrir _ par qui ?

    …

    Cascavelle propose une compilation

    _ ce n’est pas le mot juste _ de quatre opus

    _ symphoniques _ enregistrés en 2017 et 2018

    _ que complètera la publication discographique

    (à venir !) du  grand œuvre symphonique

    de Lucien Durosoir : Funérailles.

    …

    En voici quelques aspects.

    …

    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …

    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …

    …

    …
    …

    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …

    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …

    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    1.
    Dejanira

    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …
    …

    Violée par un centaure _ Nessus _, assassine de son cheum _ ce jargon m’est totalement étranger ! _, suicidée par pendaison : la vie cauchemardesque de Déjanire ne respire pas la petite pâquerette qui frémit dans le sous-bois printanier _ quel style ! À quel public peut s’adresser un pareil blog ?.. C’est pourtant autour de ce personnage _ Déjanire, l’ultime épouse d’Héraklès, et sa meurtrière ! _ des Trachiniennes de Sophocle _ œuvre que Lucien Durosoir a lue dans la traduction de Leconte de Lisle, il faut le souligner ! _ que Lucien Durosoir va broder, en 1923 _ tôt dans son parcours de création _, l’étude symphonique _ l’expression est parlante _ placée en ouverture de ce florilège _ de pièces symphoniques : les toutes premières de Lucien Durosoir à connaître la parution discographique ; c’est important à relever. Il ne reste plus que Funérailles, le grand œuvre, à donner maintenant au disque…

    J’ai déjà signalé l’importance des motifs grecs (et pas seulement mythologiques, où apparaissent, et c’est à relever, les figures de centaures sagittaires : Nessus, Macarée et Chiron) dans l’imageance musicale de Lucien Durosoir ; cf ma seconde contribution au colloque Un Compositeur moderne né romantique : Lucien Durosoir (1878 – 1955) au Palazzetto Bru-Zane à Venise en février 2011 : … ; et son résumé : « L’œuvre musical de Lucien Durosoir est en dialogue permanent et fondamental avec la poésie : pas seulement parce que la poésie – essentiellement celle de la seconde moitié du XIXe siècle – est, au plus haut des Arts, référence et modèle ; mais parce que la poésie est matrice même de sa création : un pôle consubstantiel du déploiement du discours musical. Un tel transfert d’imageance se révèle dès les intitulations des pièces de musique d’après des poèmes ; mais encore dans les vers placés en exergue des partitions, continuant ce dialogue. Et cela, alors que le compositeur répugne au genre de la mélodie, en déficience d’imageance musicale pour lui. Historiquement, entre les courants romantique, parnassien, symboliste et moderne de la poésie dont il est le contemporain, la préférence de Lucien Durosoir va, et avec fidélité, au modèle et idéal d’œuvre parnassien, dans la version de Leconte de Lisle surtout, tant sur un plan formel qu’ontologique. Avec aussi la fréquence de références thématiques à la Grèce, celle de Sophocle, Théocrite, Chénier, et Moréas. Ainsi que l’accomplissement, œuvre après œuvre, en la chair de la musique, d’une singulière puissante dynamique serpentine, au service du rendu le plus sensuel des forces de la vie. Et cela jusque dans le rapport de Lucien Durosoir aux œuvres de Baudelaire et Rimbaud. En même temps que, et alors que rien ne s’y réfère aux poètes du modernisme, selon la voie sereinement audacieuse d’une vraie modernité musicale, parfaitement libre, ouverte et renouvelée avec constance au fil des œuvres, magnifique en sa dense clarté d’affirmation« . Fin de l’incise.

    …
    …

    Dès le lamento originel, l’orchestre est d’abord traité en bloc _ oui _, dont çà et là _ oui _ émergent _ oui _ quelques vents. L’écriture, touffue _ et c’est un trait en effet très important de l’écriture musicale des œuvres principales de Lucien Durosoir _, est soutenue par des percussions sporadiques… et orientée par une prise de son compacte, signée Sergey Sokolov. Défiant la torpeur apparente _ pas vraiment _ de cet espace en réalité grouillant _ oui, si l’on peut le qualifier ainsi : très richement foisonnant et d’une profusion multi-dimensionnelle… _, une fanfare secoue _ voilà _ par moments le corps des cordes. Le Taurida International Orchestra, placé sous la direction de Mikhail Golikov, tâche alors de _ et réussit pleinement à _ remplir une triple mission :

    …
    …

    • donner _ ou plutôt témoigner de la _ cohérence _ de fond _ au propos paradoxalement solide _ oui _ et décousu _ est-ce là l’adjectif adéquat ? non, pas du tout !.. _
    • rendre la profusion _ oui _ des notes sans la dissoudre dans le brouhaha _ non _ des ébats instrumentaux _ probablement… _, et
    • dessiner les lignes de perspective _ oui _ nécessaires pour guider l’auditeur _ mais pas seulement, ni même d’abord, à destination de quelque confort d’écoute de l’auditeur : il s’agit là, et bien plus fondamentalement, d’une dimension ontologique essentielle et capitale de l’œuvre même ; et de ce dont l’œuvre se donne la charge (parnassienne ? à la Leconte de Lisle, en poésie…) de rendre compte et donner à percevoir-écouter-ressentir en sa visée même d’œuvre : la vérité profonde du réel même, rien moins !!! _, à l’aide de certains pupitres ou de crescendi bien réalisés, dans ce brouillard dense _ d’où émane, en fusées diverses, le reste.

    …
    …

    Dejanira _ l’œuvre musicale symphonique durosoirienne, pas l’héroïne mythologique tragique qui se trouve au cœur de son inspiration _ ne s’entend pas, elle s’écoute _ mais cela vaut pour (et est fondamentalement requis par) toute œuvre (toujours de la plus haute exigence poïétique !) de Lucien Durosoir ! _, ce qui est plus intéressant _ en effet. Comme pour contribuer à une narration _ puisqu’il s’agit bien au départ d’une aventure mythologique ; Lévi-Strauss, tes analyses  peuvent ici venir au secours de notre repérage du montage très riche du récit de base ! _ hypothétique, quelques ruptures _ fusant _ zèbrent _ oui _ la partition, vite cautérisées _ si l’on veut : le motif des blessures étant, en effet, prégnant en l’œuvre durosoirienne, et tout particulièrement ici ; un motif à creuser… _ par le collectif orchestral en dépit de vaines _ mais parfaitement volontaires et complètement assumées dans l’écriture musicale orchestrale si merveilleusement riche et profuse de Lucien Durosoir _ tentatives de leadership _ l’expression de ce commentaire n’est décidément pas d’un registre très soutenu... Le dialogue entre les pupitres _ oui, en tissu très nourri et tendu _ est abrasé _ oui _ par quelques réplications _ mais jamais systématiques-mécaniques, et toujours surprenantes : d’où le niveau d’intensité et infinie précision de l’écoute en permanence requis _ de motifs, promptes à s’évanouir _ si nous n’y sommes pas assez attentifs… Le compositeur paraît avoir souhaité traiter l’orchestre comme un organisme clos sur lui-même _ tel un chaudron ardamment bouillonnant _, presque enfermé _ sinon qu’il s’agit toujours pour lui, compositeur, de nous donner vraiment accès par là au plus réel-intensif du monde même. Aussi ses soubresauts grognons _ l’expression, substantif comme adjectif, est encore trop faible ; il s’agit là bien plutôt d’une sainte-sacrée et même sublime achiléenne colère ! _ ressemblent-ils autant à une forme de vie _ oui ! _, avec ses diastoles et systoles, qu’à une anticipation des tragédies – celle de Déjanire comme celle de notre finitude, dont les accents et la rigueur sombre de l’orchestre aideront sceptiques et optimistes à éprouver l’imminence _ oui : le fond tragique de tout vivant sexué (et par là mortel) est en effet intensément puissant ; nous sommes ici (et en 1923) aux antipodes du divertissement d’esthètes. Avivant l’intérêt, le dernier tiers de l’œuvre ne néglige pas les charmes de l’accélération du tempo ni ceux de la variation de timbres (clarinette, cordes, flûtes, cuivres, hautbois, cor anglais), comme si la course vers l’abîme _ oui _ était plus savoureuse – breaks relançant le discours – ou plus apaisante – tapis de cordes colorés par le cor aigu au finale – que la certitude résignée de notre mort _ saveur et paix formidablement chères à conquérir en son œuvrer fondamentalement musical pour Durosoir.

    …

    …

    2.
    Adagio pour cordes

    …

    …

    La deuxième pièce _ reprise du troisième mouvement (Adagio) du premier quatuor (de 1920) de Lucien Durosoir _, gravée _ cette fois _ par les Solistes de chambre de Salzbourg sous la direction de Lavard Skou-Larsen et les micros de Moritz Bergfeld, ne siéra point davantage aux amateurs de youplaboum _ formule bien cavalière ! et guère appropriée… La gravité de la contrebasse ouvre _ en effet _ un cortège aux relents funèbres. Le même pupitre est bientôt renvoyé à ses pizzicati et à ses tenues puissants _ et c’est là un trait majeur, en effet, de tout l’œuvre durosoirien ! _, glas tristes habillant _ le verbe, superficiel, est maladroit _ la mélopée du violoncelle commentée par les cordes plus aiguës. Violons et altos s’emparent du deuxième tiers avant d’être rejoints par leurs collègues graves. Des lignes brisées _ oui, et fusantes _ se font écho sans vraiment se répondre _ cela est assez juste.

    …
    …
    Le discours est si ensuqué dans sa mélancolie qu’il ne saurait être question de mélodie _ détachable en tant que telle par l’oreille. La déploration _ oui _ guide les notes qui frottent volontiers _ certes _, évoquant avec une nonchalance lasse une harmonie parfois susceptible d’évoquer _ pour nous _ Chostakovitch _ mais oui, c’est parfaitement perçu. Ici, ni les suraigus, ni l’ultragrave n’offrent de point de fuite _ en effet _ au compositeur. Le bref Allegretto « non troppo » se dissout vite dans la gravité alanguie _ dominante _ du propos, poursuivie jusqu’à la mort. En somme, cette musique exigeante _ oui _ refuse la séduction immédiate _ certes _, préférant imprégner _ lentement, durablement, et en profondeur _ l’auditeur _ oui ! _ par un ressassement triste dont le creusement orchestral _ voilà _ ne manque pas de profondeur _ et c’est même bien là, en effet, le principal.

    …
    …

    3.
    Poème pour violon, alto et orchestre

    …
    …

    Adapté d’une version _ préalable _ de chambre _ à ce moment précoce (et encore parisien, ou plutôt vincennois) de son œuvrer (1920), Lucien Durosoir multiplie les versions de ses œuvres pour diverses formations d’instruments _, ce Poème s’ouvre sur une ondulation générale _ un mode d’être musical pleinement durosoirien, en effet, que cette forme serpentine… _, presque griegienne version de l’ouverture de la Première suite de Peer Gynt. Incapables _ si l’on veut ! _ de dialoguer _ vraiment conversationnellement : à la Haydn _ entre eux, les pupitres et les solistes vont se faire _ tant bien que mal, seulement, et presque conflictuellement, chacun pour soi _ écho, formant une rumeur décousue _ ou plutôt brisée et éparse _ à force d’être déformée et _ aussi _ ressassée. L’impression de confusion _ de chaos, bien plutôt _ se juxtapose joliment _ étrange et forcément violent contraste ! l’adjectif « joli«  étant singulièrement inapproprié à l’œuvre durosoirien ! _ avec l’élégante sérénité qui habille _ habiller : une qualification (de modalité) mal appropriée encore _ la partition _ même si, en effet, sérénité et élégance (toute française) transparaissent finalement et l’emportent en fond, oui, Durosoir ne donnant jamais en un brut (et brutal) expressionnisme simpliste… Pourtant, les trompettes, intervenant sur un tremblement de cordes, semblent proches de fracasser _ oui : l’abîme fractal (et fatal) est musicalement ici (comme il  a été, militairement dans les tranchées de 14-18) longtemps cotoyé de très près _ cette quiétude piapiatante _ quel adjectif ! Les cordes remettent l’orchestre sur ses rails initiaux ; la confusion _ c’est-à-dire l’image remplie d’effroi du chaos de si près cotoyé _ revient, en alternance avec des tentatives d’envolées lyriques vite diffractées _ oui, éparpillées. Le discours est alors charpenté _ oui, ce sont là des repères _ par :

    …
    …

    • des motifs récurrents, circulant de pupitres en pupitres ;
    • des unissons aux cordes, tuttistes ou solistes ;
    • et les ondulations de la flûte.

    …
    …
    Il réussit ainsi le tour de force _ compositionnel _ qui consiste à associer une profusion _ et c’est un élément de fond capital, en effet _ aux apparences indisciplinées _ fusantes, oui _ et une certaine lisibilité _ oui ! incontestablement française… _, que le groove quasi perpétuel des contrebasses contribue à rendre intrigant _ oui… Le dernier tiers, clairement marqué par un break orchestral, libère l’alto d’Alexander Diaghilev qui semble sourdiné, tadaaam, et se pare ainsi d’une sonorité étonnamment proche du saxophone (8’26). Le rejoint le violon d’Anton Starodubtsev, vibrant et émotif à défaut d’être toujours d’une justesse immaculée (8’34). Des effets d’écho _ oui _ animent les commentaires orchestraux, ponctués par les pizz des contrebasses et le grondement des timbales. La stabilité harmonique _ oui _ signale la coda où s’épanouit la péroraison des deux solistes jusqu’à l’accord qui clôt la pièce la plus immédiatement séduisante _ probablement _ du disque… à ce stade _ d’elle émane, en effet, un charme assez envoûtant et très intensément prenant, qui nous marque profondément…

    …
    …

    4.
    Suite pour flûte et petit orchestre

    …
    …

    Œuvre testamentaire ? _ peut-être pas ; assez tardive seulement, en 1931. En tout cas, « dernière œuvre pour orchestre », stipule Georgie Durosoir _ en son livret ; et c’est à relever et retenir. Le Prologue, d’abord guidé par la clarinette basse, paraît s’éveiller _ oui _ sous la battue du chef, jusqu’à l’entrée en scène de la soliste _ flûtiste _ Varvara Vorobeva. L’indifférence de l’orchestre à son encontre _ à mille lieues du concerto romantique (et germanique) : Durosoir préfère le genre baroque (et français) de la Suite  _ crée de séduisants décalages _ oui _, que nourrit une grande liberté rythmique _ oui _ et que prolongent des échos entre vents. La flûte mâchonne sans cesse _ en son ostinato _ son motif-phare, clairement décalqué du Syrinx de Claude Debussy. Avec l’orchestre, la soliste tombe d’accord pour ne _ définitivement _ pas être d’accord – un accord scelle cette communauté _ diffractante _ de vue, ouvrant la voie au Divertissement.

    …
    …
    Ce deuxième mouvement _ qu’est Divertissement _ détonne _ forcément _ dans le présent florilège _ qui n’en est pas un ! _, car il sautille, virevolte et voit d’abord un orchestre accompagnant la soliste sans volonté d’imposer _ jamais _ son propre propos. Pour autant, le discours se trouble _ voilà _ bientôt : les trompettes cristallisent cette inquiétude sous-jacente. La flûte reprend alors, plus paisible, ses ébats trillés (sur le volet, bien sûr). Néanmoins, l’énergie contradictoire _ volontaire et parfaitement assumée musicalement _ de l’orchestre cuivré refait surface _ forcément : à la Durosoir… Les envolées et baguenaudages de la flûte subvertissent ces à-coups via une coda échevelée jusqu’au sur-suraigu.

    …
    …

    Le Chant élégiaque, plus long mouvement de cette petite suite, s’ouvre sur une trompette soliste dialoguant avec l’orchestre. Pas impressionnée, la flûte lui répond, tandis que des solistes s’en mêlent. Sans doute la prise de son manque-t-elle d’un soupçon d’équité pour rendre raison de l’écriture orchestrale de Lucien Durosoir dans sa globalité, certains pupitres paraissant momentanément survalorisés, ce qui nuit à l’équilibre. Cette tentative de surligner les échanges ne rend pas service à un compositeur roué… qui est aussi, viscéralement, violoniste, ainsi que le trahit joyeusement son souci de jouer sur maintes sortes d’attaques coll’arco.

    …

    …
    Une belle émotion sourd de ces échanges _ non concertants _ entre tuttistes et soliste, débaroulant sur le bref et curieux Épilogue, dont l’ouverture sollicite grandement les trompettes. Puis la flûte reprend la barre sous le regard rythmé des contrebasses. La répétition du schéma signale l’arrivée de la coda brusquement apaisée… autant que cet oxymoron puisse prétendre avoir quelque sens.

    …
    …

    En conclusion, un disque-découverte _ de l’œuvre symphonique de Lucien Durosoir, inouïe jusqu’ici au disque _ qui exige _ parfaitement ! mais c’est toujours ainsi avec Durosoir ! _ de l’auditeur une attention attentive _ certes ! _, seule susceptible d’exciter l’oreille à percevoir l’ambition _ très haute, en effet ! _ de cette proposition dont la richesse _ à très généreuse profusion _ dépasse _ en effet _ la simple distraction _ du divertissement. Sans doute le signe d’une œuvre qui vaut _ sûrement ! _ réécoute – on a connu pire projet _ assurément ! Et ré-écouter Durosoir est toujours, à chaque fois, une énorme richesse !

    …
    …

    Quant à moi, 

    en train d’écouter ce nouveau CD Durosoir _ soit le premier consacré à ses œuvres symphoniques ; suivront les majeures Funérailles.. _, pour la première fois,

    je suis profondément heureux de la très grande qualité de l’interprétation par ces Russes.

    …
    …

    Au passage,

    je dois préciser que je suis moi aussi _ de même que Georgie Durosoir le signifie en son livret _ très sensible

    à la paix joyeuse qui se dégage de la Suite pour flûte et petit orchestre, de 1931 :

    …

    un pan quasi inconnu, en effet, jusqu’ici

    _ et donc très neuf à nos oreilles ; mais tout de l’œuvre durosoirien devra être très soigneusement ré-écouté quand tout aura été confié à l’enregistrement discographique ! _

    de l’expression musicale de Lucien Durosoir :

    …

    et donc un très précieux apport, aujourd’hui, en 2019, à notre connaissance de son œuvre achevé ;

    puisque chaque opus se caractérise par sa très remarquable singularité…

    …
    …

    Tout particulièrement,

    le Poème pour violon, alto et orchestre (de 1920) est une œuvre _ sa seconde, après Aquarelles… _ splendide !!!

    _ et merveilleusement interprétée ici en ce CD Cascavelle _ : quelle grâce… 

    Quelle formidable humanité, décidément, que celle de Lucien Durosoir !

    Chaque œuvre _ écoute après écoute _ nous le re-découvre,

    et le ré-approfondit.

    …
    …

    Ce mardi 7 mai 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Le génie (musical) de Lucien Durosoir en sa singularité : le sublime d’une oeuvre-« tombeau » (aux vies sacrifiées de la Grande Guerre) ; Baroque et Parnasse versus Romantisme et Nihilisme, ou le sublime d’éternité de Lucien Durosoir

    En réponse à l’envoi, par Georgie Durosoir,

    d’un magnifique article _ Durosoir, jardinier d’un reposoir pour l’âme _ de Fred Audin,

    …

    cette réponse-ci, mienne,

    sur la singularité _ puissante : s’en réjouir, au lieu de s’en effrayer ! _

    de l’œuvre de Lucien Durosoir…

    …

    Voici l’échange de courriels de cette nuit :

    …

    De :   Georgie Durosoir

    Objet : lucien Durosoir cf
    Date : 11 octobre 2010 22:14:33 HAEC
    À :  Titus Curiosus

    …

    Chers amis,
    …
    Je suis certaine que vous prendrez quelques minutes pour lire cette critique du dernier CD _ Jouvence : CD Alpha 164 _ de Lucien Durosoir

    et que vous partagerez notre joie.

    Je vous en remercie par avance
    …
    Georgie Durosoir

    —–
    …
    Durosoir, jardinier d’un reposoir pour l’âme
    …
    Vendredi 8 octobre 2010 par Fred Audin

    …

    La sortie du troisième disque _ le CD Alpha 164 Jouvence _ consacré à la musique de chambre de Lucien Durosoir ne fait que confirmer avec plus d’éclat encore _ en effet ! cf déjà le prodige, en 2008, des 3 Quatuors à cordes (CD Alpha 125, par le Quatuor Diotima) !.. ; et, en 2006, le CD de Musique pour violon & piano (CD Alpha 105, par Geneviève Laurenceau et Lorène de Ratuld) _ qu’il s’agit d’une des découvertes les plus importantes de ce début de siècle _ voilà !!! rien moins !!! _, tout juste 55 ans après la mort de l’auteur _ le 4 décembre 1955. Sans son fils Luc, sa belle-fille, Georgie, auteur du livret et d’articles remarquables sur les musiciens dans la Grande Guerre, sans les éditions Symétries qui en ont publié les partitions et les instrumentistes sollicités par le label Alpha décidément incontournable _ en effet ! _ même en dehors de la musique ancienne _ dont Alpha est le maître ! _, il ne resterait rien _ d’audible (ou de lisible musicalement ) par nous _ de Lucien Durosoir _ 1878-1955 _, qui, virtuose célébré du violon _ de 1900 à 1914, par toute l’Europe : de Vienne à Berlin, et Moscou à Paris… _, n’a pas été enregistré avant 1914, date qui mit fin à sa carrière d’interprète _ en 1919, la vieille Europe est en ruines ; cf par exemple Stefan Zweig : Le Monde d’hier _ Souvenirs d’un Européen ; ou Paul Valéry, in Variété I : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles » _ l’article (« La Crise de l’esprit« ) est d’avril 1919…
    …
    La musique que composa Durosoir ne ressemble _ en effet ! _ à rien d’autre de ce qui s’écrivit entre 1920 et 1950, en France ou ailleurs, et toutes les comparaisons ne sauraient en donner qu’une idée lointaine _ mais oui ! De là la difficulté qu’on peut éprouver _ chacun avec l’histoire de sa culture musicale plus ou moins personnelle ! _ à la saisir _ d’où le hors-sujet de certains des articles de réception des divers CDs jusqu’ici publiés : « trop ancien pour être moderne, trop moderne pour de l’ancien« … ; ou « définitivement marginal« , parmi les plus belles « perles«  de la critique… _, même si elle ne présente pas de difficulté d’accès _ absolument ! Sa singularité _ en sa puissance rayonnante ; enthousiasmante une fois que notre propre écoute a su la reconnaître ! _, l’absence de désir de séduire _ en sa noblesse _ et le choix volontaire de l’obscurité _ sociale, médiatique _ que fit Durosoir après une carrière brillante au service de musiques inconnues (qu’il révéla aux futurs acteurs du conflit majeur du XXème siècle, concertos de Brahms, Richard Strauss ignorés des français, musique de chambre française méprisée par l’Allemagne) rendent particulièrement émouvantes son aspiration _ passionnée _ à composer dans le silence _ loin de la scène et des salons parisiens _ et pour le tiroir _ expression magnifique ! _, comme la mise en acte d’un projet philosophique, une réflexion sur la condition humaine _ voilà ! avec un très haut d’idéal d’œuvre !!! à accomplir ! coûte que coûte ! jusqu’à une vie austère, dénuée de facilités… _, dans une réclusion d’ermite _ au village de Bélus, sur un promontoire de la Chalosse : en se consacrant exclusivement à la composition… ; du moins jusqu’en décembre 1934, à la mort de sa mère Louise : ensuite, à cinquante-six ans passés, il fonde une famille… _, dégagée de toute référence à une dimension religieuse ou politique, manifestions sociales d’avance condamnées par la confrontation _ sans appel ! _ à la réalité des expériences de guerre _ c’est en effet là l’aune de sa vocation, très haute, de créateur-compositeur !..
    …
    On a pu lire par ailleurs que la musique de Durosoir semblait imprégnée d’une éternelle grisaille _ tiens donc ! _ et d’un désespoir ironique : on entendra ici que c’est loin d’être toujours le cas _ certes !!! _, et si l’écoute du Quatuor n°3 n’a pas suffi _ dommage ! quel bouleversant chef d’œuvre, en effet ! un sommet ! _ à convaincre de la nécessité de jouer cette musique, il faut au moins prendre connaissance du Nonette Jouvence, qui est, sans l’ombre d’un doute _ certes !!! _, une pièce majeure _ et c’est encore trop peu dire ! _ de la musique française du siècle dernier _ tout entier _, dans un dispositif que nul autre compositeur n’a utilisé (quatuor à cordes, contrebasse, harpe, cor, flûte et violon principal). Cette symphonie de chambre à la tonalité _ magnifiquement _ fluctuante évolue, malgré une marche funèbre s’enchaînant au final, dans un mode majoritairement majeur : le poème _ Jouvence _ des Conquérants de Hérédia _ in Les Trophées… _ auquel elle se réfère ne saurait faire programme et n’explique que l’ambiance maritime et la tardive allusion au registre héroïque _ mahlérien ? _ du cor, la citation du texte ne venant qu’appuyer l’idée d’une thématique de l’illusion _ tout à fait ! _, le symbole de la « rejuvénation » _ fantasmée _ étant, comme l’horizon, une ligne idéale qui s’éloigne _ ironiquement _ à mesure qu’on en approche _ comme c’est juste… L’orchestration, vaste et claire _ oui _, les mélodies modales _ oui _ trahissent l’influence de Caplet, tout en évoquant les couleurs de Jean Cras et parfois d’Ibert, dans l’idée de voyage cinématographique qui s’empare soudain de la coda surprenante du premier mouvement _ il y a toujours beaucoup de surprises dans la musique de Durosoir ; jamais le confort d’un attendu prévisible ; ni de simples reprises, par exemple… L’Aria centrale où le violon assume plus directement son rôle « principal » flirte avec l’atonalité _ oui : sans non plus jamais s’y vautrer… On croirait parfois dans le dernier mouvement que le Soldat de Stravinsky ou l’expressionnisme de Schönberg _ mais oui ! _ ont été mis consciemment _ absolument ! _ à contribution, à moins que ce ne soit le souvenir des Clairières dans le ciel de Lili Boulanger qui traverse ces pages, aussi osées _ oui ; mais sans provocation ; seulement le courage d’assumer son génie propre… _ que certains Paysages et marines de Koechlin, et dont l’orientation est plus contemplative _ oui _ que narrative, comme l’épigraphe postérieurement ajoutée de Verlaine _ in Sagesse… _ le donne _ ou confirme _ à croire : « La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles / Est une œuvre de choix qui veut beaucoup d’amour ».
    …
    Malgré la dédicace « A Maurice Maréchal, en souvenir de Génicourt (hiver 1916-1917) » et le fait qu’elle fut créée en privé _ pour un cercle d’amis proches, surtout _ à l’Hôtel Majestic _ le 21 octobre 1930… _, on n’est ni dans l’atmosphère du salon, ni des hangars ouverts à tout vent où répétait le trio Durosoir-Caplet-Maréchal, mais plutôt au jardin dans ce Caprice pour violoncelle et harpe à l’ambiance printanière et ensoleillée _ est-ce là quelque chose comme une esquisse jetée, un « crayon« , de quelque « portrait«  du destinataire ? La grande phrase lyrique pour le violoncelle qui commence seul, s’évadant dans l’aigu, enchaîne sur un développement d’une grande liberté, d’une gaieté paisible et presque sans ombre _ voilà _, qui contraste avec l’inquiétude des pièces de 1934, Berceuse (plus tard dénommée « funèbre » par Durosoir après qu’il la réécrivit _ en février 1950 _ sous forme de Chant élégiaque à la mémoire de Ginette Neveu), Au vent des Landes, pour flûte et piano, paysage instable où souffle à nouveau « le vent mauvais qui m’emporte », que l’invocation de Vitrail pour alto écrit dans la demeure familiale des Landes où Durosoir avait définitivement élu domicile _ le 4 septembre 1926 _, ne suffit pas à éloigner. La mort de sa mère _ le 16 décembre 1934 _, depuis longtemps infirme _ suite à une très grave chute dans un escalier, en décembre 1921 _, et la rumeur du monde _ depuis 1933, donc… _ où le tragique enchaînement de la haine recommence à grandir sont-elles étrangères à ces élans de révolte devant l’inéluctable ? Le silence leur succède _ mais Lucien Durosoir se marie, le 17 avril 1935 (en sa cinquante-septième année), et a très vite deux enfants : il se consacre à sa famille ! _ et Durosoir ne reprendra la plume qu’en 1946, écrivant après Trois préludes pour orgue, l’Incantation bouddhique pour cor anglais et piano, quatre minutes d’un mantra fantasmé où des suites d’accords et d’arpèges tournent en rond comme dans les Poèmes Hindous de Maurice Delage, sans trouver la certitude d’une libération ailleurs que dans une constante recherche _ sur le manuscrit de cette Incantation bouddhique de 1945, Lucien Durosoir reprend les vers de Leconte de Lisle précédemment notés, déjà, sur une copie propre de sa grande œuvre Funérailles, suite pour grand orchestre (de 1927-1930) :

    « Ne brûle point celui qui vécut sans remords.

    Comme font l’oiseau noir, la fourmi, le reptile,

    Ne le déchire point, ô Roi, ni ne le mords !

    Mais plutôt, de ta gloire éclatante et subtile

    Pénètre-le, Dieu clair, libérateur des Morts !« ,

    in les Poèmes antiques…
    …
    Deuxième œuvre exceptionnelle _ mais oui ! cf mon article du 29 juillet 2010 à propos de ce CD Alpha 164 Jouvence : le “continent Durosoir” livre de nouvelles merveilles : fabuleuse “Jouvence” (CD Alpha 164) !!!… _ de ce disque, le Quintette pour piano et cordes date des années 1924-1925. Pendant quelques minutes c’est un quatuor, avant que le piano ne reprenne discrètement la phrase d’ouverture sur fond de pizzicati des cordes, multipliant les tempi changeants _ merveilleusement _ comme une suite de phases de rêves agités allant de l’idylle au cauchemar. Le dispositif de cette pièce rappelle forcément la série de grands quintettes d’avant 1914 (Franck, Schmitt, Huré, le Flem, Fauré), mais traite le genre avec un sens _ singulier ! _ de la forme très différent, dispersant ses thèmes fragmentés en un kaléidoscope d’idées fantasques _ oui _, dont les chatoiements _ oui ! étourdissants de beauté ! _ réclament autant d’écoutes avant d’en reconstituer la trame pourtant solidement tissée _ cette musique est tout un monde ! Le Nocturne central ne quitte pas le domaine onirique, introduisant dans un paysage méditerranéen (les deux premiers mouvements furent écrits à Bormes-les-Mimosas _ le printemps et l’été 1924 _) aux ruissellements de vagues mélangeant les inspirations celtiques et hispanisantes, des souvenirs de blues comparables à ceux qu’utilisera Ravel dans le deuxième mouvement de sa sonate pour violon. Le Finale surgit sur un puissant thème, noté Impérieux _ un terme assez idyosincrasique pour Durosoir ! en quelques uns de ses gestes musicaux, du moins : à la Beethoven, oserais-je suggérer… _, énoncé par les cordes à l’unisson dans des rythmes impairs qui reprennent les bribes, les ruines a-t-on envie de dire _ oui ! _, du Nocturne précédent, pour les transfigurer _ ce sont bien d’incessantes métamorphoses, en effet, terriblement vivantes ! _ dans une suite de fragments de danses _ oui _, qui empruntent autant à la valse qu’au café-concert, remugles d’un monde, pour Durosoir déjà lointain, qui tente d’oublier _ surmonter ! _ les drames sur lesquels il essaye de _ et réussit à _ se reconstruire _ par la création de sa musique : puissante et de grand souffle, tout autant qu’ultra-fine, délicate et diaprée… Rêves passionnés, semés de troublant silences, éclairés, comme au soulagement du réveil, un matin très tôt, dans une chambre qu’on ne reconnait pas, par une courte coda en majeur qui dissipe les apparitions fantomatiques d’une nuit de fièvre.
    …
    […]

    …

    Excellent livret, illustrations à l’avenant, interprétation irréprochable : un disque qui vaut bien son prix, et en supplément, donne _ en profondeur _ à réfléchir.
    …
     Lucien Durosoir (1878-1955), Jouvence, fantaisie pour violon principal et octuor (dir. Renaud Dejardin) ; Caprice pour violoncelle et harpe ; Berceuse et Au vent des Landes pour flûte et piano ; Vitrail pour alto et piano ; Invocation bouddhique pour cor anglais et piano ; Quintette pour piano et cordes
    Ensemble Calliopée : Sandrine Chatron, harpe ; Karine Lethiec, direction artistique et alto
    Saskia Lethiec, Amaury Coeythaux, Elodie Michalakaros, violons ; Florent Audibert, violoncelle
    Laurène Durantel, contrebasse ; Anne-Cécile Cuniot, flûte ; Vladimir Dubois, cor ; Frédéric Lagarde, piano
    1 CD Alpha 164.

    Enregistré à la ferme de Villefavard du 19 au 22 octobre 2009
    …

    …

    Et ma réponse

    à Georgie Durosoir :

    …

    De :   Titus Curiosus

    Objet : La grandeur (sublime !) de l’oeuvre-tombeau de Lucien Durosoir, en sa singularité
    Date : 12 octobre 2010 06:34:36 HAEC
    À :   Georgie Durosoir

    …

    En effet,
    cet article _ Durosoir, jardinier d’un reposoir pour l’âme… _ de Fred Audin

    est d’une justesse et d’écoute et d’analyse
    qui réjouit profondément

    tout particulièrement…
    Merci de nous le faire partager !
    …
    L’écriture musicale solitaire _ Fred Audin la nomme joliment « pour le tiroir« … _ de Lucien Durosoir
    écartait simplement
    d’un geste impératif
    _ ou « impérieux«  !.. _ sans appel, d’une fermeté parfaitement limpide _ = une fois pour toutes :
    Lucien n’est pas homme de la demi-mesure : ni par son caractère,
    ni par l’Histoire et collective et personnelle traversée (et surmontée) : dès 1919 !

    et sa frénésie, immédiatement féconde, de compositions méditées :
    soit avant même l’accident très grave de sa mère en décembre 1921
    et sa renonciation consécutive à gagner Boston
    (et le poste de premier violon de l’orchestre de son ami Pierre Monteux)… _ ;
    …
    l’écriture musicale solitaire _ « pour le tiroir« , donc : et pas pour le concert, ni même la publication… _
    écartait souverainement, sinon ombrageusement,
    les divers considérants (sociaux) et soucis
    de petitesse
    qui auraient pu parasiter le seul service (absolu, lui !) de l’œuvre,
    en la pureté sacrée
    de ce qui va
    _ constamment, et en son « essentiel« … _ être un hommage (d’une absolue noblesse) à réaliser
    aux sacrifiés de l’épouvantable boucherie de la Grande Guerre
    _ j’attends tout particulièrement l’enregistrement de Funérailles, suite pour grand orchestre, dont la vaste composition prit à son auteur pas moins de trois années : de février-mars 1927 à juin 1930 ; l’œuvre est dédiée à la mémoire des soldats de la Grande Guerre…
    …
    C’est en cela que,
    au-delà de la thématique assez récurrente de la « Berceuse« ,
    l’œuvre musical de Durosoir
    est tout entier _ en son fond et sublimement ! _
    un immense « Tombeau« .

    …
    Soit un hommage _ de la vie _ à la vie
    contre _ et parmi, au milieu de _
    les forces de la mort
    et du néant
    (et de l’insignifiance, aussi)…

    …
    Dans les pas de gravité bouleversante _ en la puissance (immense : sublime !) de son tragique _
    de ce qu’il y a de plus haut dans les « Tombeaux » (si intensément non grandiloquents) de l’ère baroque,
    d’un Froberger ou d’un Louis Couperin _ ces sommets de toute la musique… _,
    en quelque sorte…

    …
    En un âge qui n’est plus celui du Baroque
    _ et aux antipodes, aussi, des auto-complaisances narcissiques romantiques…

    …
    C’est cela que signifie à mon avis
    la prégnance du modèle poétique parnassien
    ainsi que la prégnance de sa survivance dans l’œuvre d’un Jean Moréas
    (15 avril 1856 – 30 avril 1910) _ que Lucien relira à la fin des années 20…)
    dans l’ »Idéal » de l’œuvre de Lucien Durosoir.

    …
    On comprend ainsi un peu mieux
    la singularité de cet œuvre
    _ et ce, en son entier ! _
    et la solitude recherchée et assumée _ à Bélus _
    de ce créateur
    unique !

    …
    Découvrir et faire reconnaître cela
    est important
    aujourd’hui
    _ où fleurissent bien des bassesses…

    …
    Titus

    …

    Voilà.

    …

    Pour partager plus loin

    la découverte

    et la réjouissance _ immense ! _

    d’une œuvre _ unique en sa singularité ! _ géniale…

    …
    Titus Curiosus, le 12 octobre 2010

  • le bonheur vrai de la recherche : ce dont témoignent les « Journées du livre d’Histoire » de Nérac (I)

    De la séance dite de « débats«  au Conseil Régional, alléchamment intitulés « La créativité et l’innovation au cœur de la relation homme / territoire dans un monde numérique« ,

    en ce début d’après-midi de vendredi 23 octobre dernier ; « débats » (bien trop étiques ! ; de « débats« , il n’y eut guère que des « discours » ; sans réels échanges de « discussions« …) ; eux-mêmes consécutifs, il est vrai, à des séances d’ »ateliers » consacrés au « numérique et la créativité en région« ,

    je sortais un tantinet perplexe ;

    …

    à la fois heureux _ et plein d’espoir… _ qu’acteurs (« créateurs » peut-être ; « institutionnels« , surtout, probablement…) de la culture et « gestionnaires » de la mise en œuvre de « directives » _ forcément... _ des « décideurs » politiques de la « Région » _ la mienne ; et j’y suis très intensivement (ou charnellement) « attaché » !.. _ « prennent langue » ! et s’attellent à l’entreprise d‘aggiornamento de « la créativité et l’innovation » artistique et culturelle dans ma « Région »

    _ même s’il faut bien (!) s’entendre sur le sens de tous ces mots, parmi l’emmêlement de tant de faux-semblants (et même carrément des « impostures » : sans être en rien un Savonarole, ni un « redresseur de torts« , j’ai le « goût » passablement exigeant et difficile, en ces matières de toute première importance, c’est-à-dire « civilisationnelle« , à mes yeux ;

    ainsi que doit en témoigner, au fil des jours et des mois, ce blog-ci même ! ; de même que ma passion toujours aussi vivace d’« enseigner«  (et « vraiment » ! : suis-je encore naïf !..) le cœur de ce qui peut et doit faire sens pour un « humain« , versus l’absurde et l’imposture, encore ; et l’« in-humain«  !..) _,

    …

    à l’heure des bouleversements (formidables !) de la « révolution » du numérique ;

    et des pressants appels _ cf Howkins et Florida, par exemple… ;

    mais sont-ils d’incontestables « autorités«  en matière de « diagnostic«  comme de « propositions » (autres que pragmatiques : « civilisationnelles«  !) pour l’« époque«  ?.. _ à la « créativité » et à l’ »innovation »

    …

    pour, déjà, au moins _ eux, les artistes _ ne pas mourir, survivre « économiquement » en cette « globalisation » (pour laquelle Bordeaux n’a, semble-t-il, déjà plus la « dimension » d’une « métropole » : il lui faudrait un million d’habitants, s’est-il dit…) ;

    et peut-être _ surtout ! _ s’accomplir, s’épanouir : donner la fleur de l’œuvre…

    …

    Mais la « réussite » en ces matières (artistiques) est-elle affaire de « succès » et de « reconnaissance » publics _ et seulement « économiques« … : mais on me dira que c’est là d’abord une condition sine qua non d’« être« , au lieu de « ne pas être« … _ ?..

    …

    La question s’impose à moi _ et j’ai « mes » réponses…

    …

    A la génération de mes enfants aussi, bien sûr…

    …

    Une vie (et ce qu’elle offre de potentialités à « réaliser« , ou pas…) étant si infiniment précieuse : que valent à ces égards les seuls étalons « sociaux » (et économiques) ?.. ;

    …

    j’étais, donc, à la fois heureux

    mais aussi un tantinet perplexe ;

    …

    cf mon (court) billet d’ »humeur » (du samedi matin : 07:23:13 ; juste avant de prendre la route, amusé, pour Nérac : j’y parvins vers 9 h15 ; le temps d’arpenter un peu la ville _ c’était jour de marché _ et de prendre un café…) à Bernard Stiegler _ avec lequel je n’avais pas pu « échanger » d’« impressions » : probablement, ce désir d’échanger « trois mots«  avec lui constituait-il la raison majeure de ma présence (incongrue, comme presque toujours…) à cette « rencontre » au Conseil Régional… _ ;

    …

    je doute un peu trop _ et par diverses expériences personnelles _, en effet, de la « positivité » de l’action de la plupart de ces « médiateurs » de l’Art et de la culture ; même s’il serait injuste de généraliser.

    …

    Ainsi en ai-je débattu le 5 septembre dernier à Paris, avec Nicolas Bomsel _ que je connaissais pas jusque là… _, au repas d’amis (dans un bistro du quartier) qui a suivi le merveilleux concert « Jacques Duphly » (cf le CD Alpha 150 : « Pièces de clavecin » de Jacques Duphly) d’Elisabeth Joyé à l’Hôtel de Soubise _ cf mon article du 9 septembre « merveilleux concert Duphly« … _ ; j’ignorais au départ que Nicolas Bomsel occupait de semblables fonctions (d’ »institutionnel » de l’Art et de la culture) ; et œuvrait très positivement à l’éclosion de jeunes vrais talents…

    …

    Mais existent heureusement aussi de tels « médiateurs » d’Art et de culture passionnés et de grand goût ! _ et pas seulement (incultes, incurieux, dénués de passion d’Art) parasites…

    …

    Car existent, en effet, des Jean-Michel Verneiges, que j’ai rencontré à deux ou trois reprises, et davantage

    _ à Saint-Michel-en-Thiérache et à Laon : il est et demeure (car la constance _ c’est une vertu ! _, et donc la permanence factuelle en la fonction, aussi, est considérablement importante en ces affaires ; contre la manie meurtrière et suicidaire tout à la fois ! des turn-over… des managers up to date !) « délégué à la musique«  au Conseil Général de l’Aisne ; et est l’heureux maître d’œuvre de la très belle collection de CDs de musique d’orgue « Tempéraments«  (bien que l’orgue Boizard de l’Abbatiale de Saint-Michel-en-Thiérache y soit sollicité, il est certes fort beau, un peu plus souvent que bien d’autres, demeurant, eux, encore, en leur singularité, « à découvrir » pour nos oreilles ; mais je ne veux pas être injuste : que de découvertes d’instruments merveilleux cette collection nous a permises et offertes !..) _

    …

    quand je fus « conseiller artistique » de « La Simphonie du Marais » ; et récitant _ quelles joies ! merci Hugo ! _ ; et aussi, plus encore peut-être, principal auteur d’un programme de disque (« Un Portrait musical de Jean de La Fontaine« , paru chez EMI en 1996 ; « programme » et disque dont je ne suis pas peu « fier« …) : la demi-semaine d’enregistrement du CD dans l’abbatiale de Saint-Michel-en-Thiérache, et le logement dans les cellules des moines de l’abbaye, du 25 au 28 août 1995, est peut-être un des « sommets » (de joie) de ma vie… quelle jubilation ! ;

    je revis Jean-Michel Verneiges au concert de clôture de l’ »année La Fontaine« , donné à Laon, le 14 décembre 1995 ; et j’avais été aussi récitant, en cette même superbe abbatiale de Saint-Michel, le 3 juillet 1994, pour un concert « Philidor » : Jean-Michel Verneiges m’avait bien « tuyauté » sur l’acoustique capricieuse de la nef (le CD « Marches, fêtes et chasses royales pour Louis XIV » de la Simphonie du Marais et Hugo Reyne fut enregistré courant juillet 1994, mais à la Maison de la Radio, quai Kennedy : j’y criai « la retraite ! la retraite » pour une bataille avec fanfare des armées du Roi-Soleil face aux troupes de Guillaume d’Orange)…

    …

    Je connais donc d’un peu près les difficultés des artistes à parvenir _ quelles courses d’obstacles pour eux ! _ à la réalisation matérielle (le livre, le disque, etc…) d’œuvres qu’ils « portent » pourtant si fort en eux… ; et à se battre au quotidien contre, souvent, de fausses hiérarchies _ artistiques, économiques, institutionnelles _ qui les réduiraient à la mort d’un quasi complet silence (d’œuvre !)…

    …

    J’ai aussi pour ami Jean-Paul Combet, le brillant et formidablement fécond créateur-éditeur du catalogue de CDs Alpha (que de merveilles s’engrangent pour les mélomanes de par le monde entier, ainsi !.. ; ainsi au Japon, par exemple, le succès d’Alpha est-il considérable…) ;

    ainsi que créateur _ avec, à Arques, l’excellent Philippe Gautrot _ de l’ »Académie Bach » d’Arques-la-Bataille _ tout à côté de Dieppe _, où se produisent chaque année, tout au long du jour et de la nuit _ parfois à l’aube même ; on éteint alors les chandelles… _, en une somptueuse semaine de musique de concerts (« magiques » !) se succédant les uns aux autres, la fine fleur des meilleurs musiciens ; dans la passion de l’excellence (de tous ; et de tout !)…

    …

    Et j’ai écrit pour Alpha des textes de livret de CDs dont je m’autorise, également, aussi, à être un peu « fier » :

    …

    par exemple celui du CD Alpha 017 « L’Orgue Dom Bedos de Sainte-Croix de Bordeaux« , par le très grand Gustav Leonhardt _ ma « présentation«  s’intitule : « La construction de l’orgue de Dom Bedos en l’abbatiale Sainte-Croix de Bordeaux sous la réforme mauriste » ; c’était en octobre 2001… _ ;

    …

    ou celui du CD Alpha 920, collection « Voce Umana » « Le Sermon sur la mort » de Jacques-Bénigne Bossuet, déclamé par Eugène Green _ ma « présentation«  s’intitule « Lecture de Bossuet : la traversée du mystère, le singulier du Présent«  ; des sous-parties ont à leur tour des titres ; les voici : « Dans le siècle et au milieu du monde _ chronique du temporel«  et « Poétique baroque de la Présence : la fraîcheur du vent dans les plis«  ; c’était en septembre 2002 ; et tout cela est parlant… 

    …

    J’en viens, enfin, au fait _ ma venue aux « Journées du Livres d’Histoire » de Nérac, samedi 24 octobre dernier, donc _ ;

    …

    ou plutôt, d’abord _ encore ! _, au « concours de circonstances » _ où participe l’amitié ! _ qui l’a permis :

    …

    ma décision, vendredi soir 23 _ il allait faire beau la journée du samedi… _ de répondre favorablement aux aimables invitations _ par mails _ de Céline Piot et Alexandre Lafon aux secondes « Journées du livre d’Histoire » de Nérac de ce 24 octobre 2009,

    notamment à (et pour) l’occasion de la parution des « Actes du colloque d’Agen & Nérac (14-15 novembre 2008) La Grande Guerre aujourd’hui : Mémoire (s), Histoire(s)« , publiés par les Éditions d’Albret & l’Académie des Sciences, Lettres et Arts d’Agen ; et sous la direction d’Alexandre Lafon, David Mastin et Céline Piot…

    …

    J’avais joint vendredi soir au téléphone Alexandre Lafon pour lui demander et les horaires (10h-18h) et la localisation (la salle des Écuyers, en sous-sol du château de Henri IV) de la manifestation.
    …
    Car j’avais assisté le 14 novembre 2008 à une partie des contributions (remarquables !) de ce colloque, dans la salle des Illustres de l’Hôtel-de-Ville d’Agen :

    …

    j ‘y venais principalement saluer l’ami Alain Paraillous,

    …

    pour lequel j’avais rédigé, en 1998 _ du temps que je me démenais (jubilatoirement !) comme « conseiller artistique » de « La Simphonie du Marais » en Aquitaine _, un article : « La bibliothèque musicale des ducs d’Aiguillon _ un aperçu historique« ,

    …

    soit une passionnante

    au moins pour moi ! j’y ai tellement appris ;

    et de ce qui ne se trouve pas à recevoir passivement _ « informationnellement«  ou « communicationnellement« , seulement, dirais-je ; à quoi réduisent tout, hélas, les « pressés« … _ ;

    …

    et de ce qui ne se trouve pas à recevoir passivement, donc,

    de la simple lecture, ou de la simple compilation, de la plupart des livres : il faut, en effet, procéder « en esprit« , dirais-je _ c’est là tout le sel, le piment, et bien d’autres savoureuses épices, ainsi que toute la fécondité de la démarche de la « recherche » : l‘ »enquête«  !!! _,

    …

    procéder, donc, à de très riches « mises en connexions » _ au pluriel _ de myriades de données _ toujours au pluriel _, que seule l’enquête « rassemble » et vient enfin « faire parler« … : activement et inventivement !

    et viennent alors, comme une grâce non recherchée, comme en « surplus« , les « découvertes » !!!

    …

    soit une passionnante

    découverte de la « constitution de la bibliothèque musicale de trois générations de Ducs d’Aiguillon«  (portant sur la fin de la période de la musique baroque en France et ce qui lui succède : tout au long du siècle…),

    pour un colloque consacré aux Ducs d’Aiguillon, tenu (et superbement organisé par Alain Paraillous et toute son équipe) à Aiguillon le 19 septembre 1998…

    …

    L’article passe en revue les « acteurs » (tous trois mélomanes passionnés) de cette collection de musique constituée pour l’essentiel à Paris _ tout au long du siècle !.. _, et transportée au château ducal d’Aiguillon lors de l’exil forcé _ le 16 mai 1775 _ du second duc, le ministre _ « ministre principal » = le chef du gouvernement : rien moins !.. du 6 juin 1771 au 2 juin 1774 _ de Louis XV, à la suite de la mort du roi qu’il servait (et de la disgrâce qui s’ensuivit pour lui : la reine Marie-Antoinette lui en voulait spécialement de son amitié pour la Du Barry…) ; puis « entreposée et remisée » (et longtemps ignorée et à l’abandon, dans un grenier du Théâtre…) à Agen, au moment des troubles de la Révolution : soient les trois ducs d’Aiguillon, Armand-Louis Vignerod du Plessis Richelieu (1683-1750), Emmanuel-Armand (1720-1788) et Armand-Désiré (1761-1800) ;

    …

    l’ »enquête » pour cet article m’a ainsi (amplement ; généreusement !) donné à « découvrir » toute une vie et musicale et musicienne, foisonnante, au XVIIIème siècle (à Paris, du moins : le « centre du monde » des Arts et de la Culture alors _ cf le très riche livre de Marc Fumaroli « Quand l’Europe parlait français » (aux Éditions de Fallois ; ou en Livre de poche…) ; comportant les activités : services, concerts, publications d’œuvres, voyages par toute l’Europe, d’une myriade de musiciens (dont la musique était d’abord le gagne-pain !) ; ainsi qu’une très intense vie musicale elle-même : tant les concerts privés dans les hôtels particuliers et les châteaux _ pas seulement à la cour du roi ; à Versailles _ que les concerts publics _ qui se développèrent à partir de la création du « Concert Spirituel« , en 1725 _ ; etc…

    …

    Soit une mine très riche de « découvertes » ; et que je peux entrecroiser aussi avec la vie (et les œuvres) philosophique(s) riches, elles aussi, en ce siècle (ainsi, d’ailleurs, qu’au précédent…).

    …

    L’article parut dans le n°1 de l’année 2000, aux pages 39 à 50, de la « Revue de l’Agenais«  (publiée, elle aussi, par l’Académie des Sciences, Lettres et Arts d’Agen…) ;

    …

    A ce colloque du vendredi 14 novembre 2008, dans la Salle des Illustres de l’Hôtel-de-Ville d’Agen,

    je venais donc saluer l’ami Alain Paraillous,

    mais aussi rencontrer Georgie Durosoir,

    que je connaissais depuis le temps de mes recherches baroqueuses pour « La Simphonie du Marais » et Hugo Reyne, notamment lors de mon travail autour de l’activité _ pionnière : par sa « passion de la musique« , La Fontaine est en quelque sorte l’initiateur de la critique (et de l’esthétique) musicale en France ; rien moins ! mais qui le sait ? qui s’en soucie ?.. Que l’on consulte ma présentation du « Portrait musical de Jean de La Fontaine« , aux pages 9 à 14 du CD EMI 7243 5 45229 2 5, de 1996, pour qui le déniche !!! _ en faveur de la musique de Jean de La Fontaine ; de ses rapports avec Marc-Antoine Charpentier, etc… ;

    …

    mais que j’avais « re-contactée » à l’occasion de la publication, par l’entremise de ses soins (filiaux !) ainsi que ceux de son mari, Luc Durosoir, de cette « merveille des merveilles de musique » que sont les trois « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir (1878-1955), interprétés au disque par le Quatuor Diotima : CD Alpha 125. Œuvres du niveau _ pas moins !!! _ des « Quatuors » de Debussy et de Ravel ! Et je pèse mes mots !

    …

    Cf mes deux articles à la réception du CD, en juillet 2008 : « musique d’après la guerre« , le 4 juillet, et, le 17 juillet, « de la critique musicale…« … ;

    …

    mais aussi, encore (et beaucoup !),

    parce que le champ exploré par les contributeurs à ce colloque d’Agen « La Grande Guerre aujourd’hui : Mémoire (s), Histoire(s)« 

    me passionne ;

    …

    cf mon article sur le magnifique roman (sur la guerre aujourd’hui) « Zone » de Mathias Enard : « Émerger enfin du choix d’Achille« …

    …

    La guerre est une question capitale !

    La comprendre, l’analyser est ainsi proprement essentiel !

    …
    Et celle de 14-18 fut le suicide de notre Europe !!! Et nous n’arrivons toujours pas à nous en remettre…

    …

    Au milieu des gazes, paillettes et autres « miroirs aux alouettes«  abrutissants de la « Foire aux vanités » de l’ »entertainment » débridé des écrans !..

    …

    J’interromps ici ce qui n’est donc que le « prologue« , ou le « prodrome« , de l’article que je veux consacrer à l’ »amour vrai de la recherche« 

    que j’ai, de fait, rencontré (« incarné » en quelques personnes particulièrement remarquables !) à ces secondes « Journées du livre d’Histoire » de Nérac, samedi 24 octobre dernier (de 10 heures à 18 heures),

    …

    notamment auprès des « Amis du Vieux Nérac« 

    (dont Hervé-Yves Sanchez Calzadilla _ avec lequel j’ai eu une conversation à table, et après, qui m’a passionné : au repas très convivial au restaurant « La Cheminée« … _, Hubert Delpont et Céline Piot)

    et des auteurs invités à ces « Journées«  (dont le général André Bach) ;

    …

    je vais, bien sûr, détailler cet « essentiel« -là…

    …

    Un chaleureux merci à Alexandre Lafon et à Céline Piot de m’avoir fait signe…

    …

    L’article principal (II) dont celui-ci (I) n’est donc que le « prologue« , va immédiatement le suivre ;

    et sa lecture pourra se passer de celle de ces trop longues prémices…

    …
    Titus Curiosus, ce 28 octobre 2009

  • Musique d’après la guerre

    Modifications, ce 28 juin 2020, de la présentation de mon article Musique d’après le guerre

    qui,

    juste après l’article programmatique Le Carnet d’un curieux,

    a inauguré ce blog En cherchant bien, le 4 juillet 2008.

    …

    …

    Cependant, au bas de ce très long premier article de ce blog,

    je conserve, à titre de témoin,

    et ad libitum,

    la version originale de cet article, rédigé il y a près de douze ans, le 4 juillet 2008.

    …

    …

    Les 3 « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir, par le Quatuor Diotima (CD Alpha 125)

    …
    …

    durosoir_alpha.JPGComme en prolongement musical à « Jeudi saint«  (de Jean-Marie Borzeix _ aux Éditions Stock),

    …
    bien qu’il ne s’agisse pas de la même guerre,
    ni, a fortiori, des mêmes excès
    dans l’insupportable de l’horreur,
    de l’atroce
    _ comment le dire ? _
    auxquelles ces deux guerres
    (dites « mondiales« , les deux :
    que leur est-il donc par là comme « reconnu » : rien qu’une aire géographique ?… chercher l’erreur…) ;
    dans l’insupportable de l’horreur _ atroce _,
    auxquelles ces deux guerres
    donnèrent lieu :
    Claude Mouchard convoque, lui, pour son grand livre,

    (« Qui si je criais ?… œuvres-témoignages dans les tourmentes du XXème siècle« , aux Éditions Laurence Teper, en octobre 2007) ;
    le terme de « tourmentes« , au pluriel ;

    …

    or c’est bien,
    et ce n’est pas fréquent,
    à une telle « œuvre-témoignage« 
    et, sinon « de dedans » une de ces « tourmentes » (de l’horreur) du XXème siècle,
    du moins « dans » les « séquelles » d’une de ces « tourmentes« -ci,
    et de séquelles sans fin (ni remèdes),
    dans l’impossibilité de tout à fait jamais « se remettre« 
    de ce ni plus ni moins que « suicide civilisationnel« 
    _ on peut relire « Le monde d’avant _ souvenirs d’un Européen » (« Die Welt von Gestern – Erinnerungen eines Europäers« ), de Stefan Zwieg (1881-1942),
    un livre majeur pour comprendre l’Histoire,
    publié, posthume, en 1948 (disponible dans la collection du « livre de poche« ) ;
    Stefan Zweig et son épouse, Lotte Altmann, s’étant physiquement donnés la mort à Petropolis, au Brésil

    (où ils avaient trouvé refuge, outre-Atlantique, en 1941),
    le 23 février 1942,
    à un moment d’un peu plus intense découragement que d’habitude,
    en cette éprouvante « Seconde Guerre Mondiale« , avec ses génocides à si considérable (à la puissance n) échelle _ ;

    dans l’impossibilité, donc, de « se remettre« 
    de ce « suicide civilisationnel« 
    que fut pour notre Europe _ et donc pour nous, Européens en lambeaux que nous sommes
    (cf mais pas seulement, hélas, l’implacable livre de Czeslaw Milosz, « Une Autre Europe« , paru aux Éditions Gallimard en 1964 et réédité en 1980) _
    cette première « Grande Guerre« 
    _ la seule à laquelle soit attaché, jusqu’ici du moins, cette expression _ ;

    …

    or c’est bien en effet à une telle « œuvre-témoignage » que,
    avec cette sublime
    _ sans abuser de ce mot, j’ose espérer :
    qu’on se reporte, pour le vérifier, au si beau travail de Baldine Saint Girons,
    depuis « Fiat lux _ une philosophie du sublime » (aux Éditions Quai Voltaire, en février 1993),
    jusqu’à « L’Acte esthétique » (aux Éditions Klincksieck, en janvier 2008),
    et « Le Sublime, de l’Antiquité à nos jours« , aux Éditions Desjonquères, en mars 2008) _ ;

    …

    que, avec cette sublime musique,
    nous avons ici à faire :

    …
    avec cette « musique d’après la guerre« 

    _ guerre dont on ne se remet pas… _,

    …

    que sont les 3 « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir.

    …

    …

    Même si la force phénoménale de ce « témoignage« -ci de musique
    _ sans se méprendre
    si peu que ce soit
    sur ce en quoi peut « consister » pareil « témoignage » ! _ ;

    …

    même si la force phénoménale de pareil « témoignage » (de musique)
    est très indirecte,
    distanciée :

    …
    sans description, bien sûr, d’abord,
    ni brut « expressionnisme » ; tout est « transfiguré »

    …
    (est-ce « nocturnement« , à la Schoenberg _ de « La Nuit Transfigurée » ? _ ;
    en tout cas, passé
    par le filtre puissant
    d’un classicisme « à la française« )

    …
    par une maîtrise _ par soi, sur soi (de l’auteur, compositeur, créateur) _ d’une extrême richesse (et vie) :

    …
    maîtrise _ et à un haut degré _ de l’écriture musicale, et au-delà encore,
    maîtrise de très brûlants affects, toujours, toujours :

    …
    ce qu’est, et en quoi « consiste » _ tient avec lui-même, par son ensemble, et par rapport au reste _, un Art ;
    et majeur.

    …

    …
    Sublime, oui.

    …

    …

    Les 3 « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir,
    non publiés par lui,
    ni donnés en concerts publics,
    non plus,
    comme le reste de son œuvre _ une quarantaine d’opus _, demeuré « privé« ,
    pour un cercle (« intime« ) d’amis interprètes probablement

    …

    _ un phénomène qui donne pas mal à penser ;
    d’autant mieux quand on découvre quels « chefs d’œuvre » ce sont :

    …
    c’est donc que la musique, ou qu’une « œuvre« , plus généralement, peut avoir d’autres fonctions
    et « usages »
    qu’une façon
    _ l’argent _ de « gagner sa vie« ,
    ou de se faire reconnaître
    _ la célébrité, voire la gloire _ et admirer ;

    …
    comme le virtuose du violon qu’avait été,
    avant de se « réduire » en quelque sorte lui-même
    _ mais est-ce là « réduction« , ou pas, bien plutôt, « consécration » ? _
    à l’essentiel » ?

    …
    avant de se « réduire« -« concentrer« , faut-il peut-être dire,
    outre à vivre le quotidien

    …

    _ je pense ici à ce que concevait de son « vivre le quotidien »
    un Albert Cossery,
    qui vient de disparaître (3 novembre 1913 – 28 juin 2008),
    l’auteur des « Fainéants dans la vallée fertile » (en 1948) et de « Mendiants et orgueilleux » (en 1955) :
    deux titres disponibles en « Œuvres complètes«  aux Éditions Joëlle Losfeld, en octobre 2005 _ ;

    …

    avant de se « réduire« -« concentrer« , donc,
    outre à vivre le quotidien,

    …

    à l’essentiel que fut pour lui cette activité intime,
    privée (non publique)
    de compositeur-créateur d’œuvres, en sa « retraite » (-« retrait« ) des Landes,
    « du côté de Mont-de-Marsan« , ou Dax, ou Peyrehorade, « à la campagne » (du pays d’Orthe) ;

    …

    comme le virtuose du violon qu’avait été

    …
    _ comme en une « vie antérieure«  :
    d’interprète brillant
    et célébré avec éclat
    sur les grandes « scènes de concert » d’Europe : Paris, Berlin, Vienne, etc… _ ;

    …

    comme le virtuose du violon, donc, qu’avait été
    l’individu Durosoir, Lucien,
    avant son « passage« ,
    de 14 à 18
    ,
    par la condition, l’uniforme, et le fusil de soldat au front,
    dans les tranchées sous la mitraille… ;

    …

    les 3 « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir

    _ je reprends le sujet de ma phrase principale ! _,
    constituent,
    sous la forme d’un CD interprété,
    et avec quelle intensité,
    par le Quatuor Diotima
    _ le CD Alpha 125 :  « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir _
    ;
    constituent
    une sorte d’urgence musicale rare

    pour qui ne craint pas
    de se laisser toucher et emporter profond et fort par la beauté somptueuse et « d’absolue nécessité » de la musique ;

    …

    urgence musicale, donc, et d’abord d’écoute, pour nous « amateurs » de musique,

    …

    que je me fais un devoir de signaler ici en priorité
    (de ce blog « En cherchant bien« …) :

    …
    d’un CD qui nous fait rien moins
    qu’accéder
    ou accoster, mais
    (de même qu’existent, cousines des « bouteilles à la mer« ,
    des « bouteilles à la terre »
    et des « bouteilles aux cendres » :
    celles d’un Yitskhok Katzenelson, au Camp de Vittel,
    et celles d’un Zalman Gradowski, à Auschwitz, lui) ;

    …
    accoster, donc, mais
    on ne peut plus terriennement,

    …

    à « tout un continent musical«  _ rien moins, en effet ! _
    oublié, négligé
    (et d’abord _ et parce que _ inédit au disque,
    comme au concert,
    et comme en éditions en partitions !

    …

    et dans tous les sens du terme : proprement inouï !) :

    …

    parce que le musicien compositeur créateur de ces œuvres,
    Lucien Durosoir 
    (Boulogne-sur-Seine, 1878 – Bélus, 5 décembre 1955),
    se tenait à l’écart des côteries et milieux-de-la-musique de la capitale,
    retiré,
    en 1923, à l’âge de quarante-cinq ans,
    dans les Landes
    , du côté de Dax _ à Bélus _, pour l’essentiel _ ;

    …

    quand on sait que la musique, pour être accessible
    autrement qu’au « premier cercle » des musiciens-interprètes et des lecteurs de partitions :
    la musique pouvant pleinement « parler » à ceux-là rien que « lue » (en notes écrites sur portées) ;

    …

    la musique, donc,
    a besoin, au-delà du « premier cercle » des « lecteurs » (de partitions),
    d’interprétations effectives, sonores,

    retentissant physiquement, grâce aux instruments (et voix) qui s’expriment (c’est-à-dire qui « chantent« ),
    dans l’air tout alentour vibrant et tremblant du concert de leurs résonances d’ondulations vibratoires en expansion

    et jusqu’aux tympans, effleurés, au sein de l’oreille,
    et bien plus outre encore,
    par le lacis en mille ruisseaux (ruisselets, rus, sources vives) des nerfs auditifs :

    …
    dans le labyrinthe même de l’âme ;

    …

    la musique a besoin,
    pour les non lecteurs-déchiffreurs de partitions,

    d’interprétations effectives et incarnées

    soit au concert,
    cette grâce, physiquement et sensuellement partagée en un même moment et lieu,
    incomparable quand elle advient
    (et prend, par quelque miracle, « consistance » : légère comme une gaze, qu’on ne prenne pas peur !),

    soit par la médiation
    (un plus large quant au moment et au lieu,
    mais qui peut aussi se faire très intense, quand la grâce, à ce micro-là, a pu se faire _ et au mieux _ capter, recueillir, et garder,
    pour re-jaillir très loin, dans l’espace comme dans le temps, ailleurs que dans la salle du concert ou de l’enregistrement) ;

    …

    par la médiation, donc, de l’enregistrement et du disque (d’un concert ad hoc) ;

    …

    et parce que ce musicien,
    Lucien Durosoir, donc,
    en son passage de soixante-dix-sept ans de vivant-mortel (pardon du pléonasme) sur la terre, entre 1878 et 1955,
    avait été profondément _ le terme, faible, est mal approprié _,
    et irréversiblement « marqué »
    _ un parmi tant d’autres _
    par ce qu’il avait subi, vécu, souffert, res-senti, de toutes ses fibres,
    « dans » les « tranchées » sous la mitraille de 14-18.

    …
    …

    C’est à cela :

    …
    à ce degré d’humanité-là

    _ je veux dire :
    « degré d’humanité » que peut parvenir à exprimer en une « œuvre«  vraie un artiste « vrai » par là même,
    en son génie créateur singulier _

    et à cela :
    à ce « continent« 
    ,
    puisque c’est le mot
    me paraissant représenter le moins mal ce « cela« , cette formidable « réalité« -là :

    …

    mais en quoi un tel « degré d’humanité » ne pourrait-il pas « constituer » un « continent » ?

    …

    face à la masse tellement monstrueuse, et, aussi, sournoise
    (car honteuse, en dépit de ce qui ne manque pas de lui échapper, par bouffées, de cynisme),
    et s’en cachant (et « niant » effrontément) par de nouveaux mensonges persistants
    _ de type « arbeit macht frei« , ou « chambres à gaz » déguisées, en forme d’hygiène (vertueuse) affichée, en « salles de douches« … _ ;

    …

    face à la masse monstrueusement sournoise
    de la « barbarie » (de la mitraille dans les tranchées ; et sa moisson de vies, toutes si précieuses, par millions, et une par une, instant après instant, « fauchées« )

    à laquelle lui, Lucien Durosoir, comme tant d’autres « survivants » de l’atroce, s’est trouvé devoir faire face, et survivre,

    …

    face à ces insupportables moments-là
    des tranchées sous la mitraille de la « Grande Guerre » ? ;

    …

    c’est à « cela« , donc,

    que les 3 « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir,
    en l’espèce de leur interprétation par le Quatuor Diotima
    ,
    quelques jours d’enregistrement
    au Centre Culturel de Rencontre La Borie en Limousin
    _ et le lieu sans doute aussi compte _,
    de décembre 2007,

    nous donnent à accéder,

    recevoir, partager, à notre tour,
    par ce si beau CD Alpha 125
    .

    …

    …
    Sans qu’il nous faille,

    pour ressentir le degré de « tourmente » de ce qui a pu être vécu, subi, souffert, supporté d’insupportable (aux limites de l’ »humain« ), en cette « Grande Guerre« ,
    lire ou relire les « témoignages » peut-être plus directement accessibles, du moins comme « témoignages » « directs« , par nous, qui pensons d’abord sans doute, et nous représentons le réel, à travers des mots et à travers des phrases, en leurs propres façons _ chacun d’eux _ (par le verbe) de le « phraser »
    _ plus « directs » peut-être ainsi pour nous
    que cette « musique d’après la guerre« , ainsi que je me permets ici de la nommer ; et qui ne « s’affiche » en rien comme « témoignage« , et de quoi que ce soit : elle est, et on ne peut plus fondamentalement, « musique » ! _ ;

    …

    sans qu’il nous faille lire, donc, les « témoignages » écrits, eux,
    d’Erich Maria Remarque (1998-1970 :
    en 1929, « Im Westen nichts neues« , »À l’Ouest rien de nouveau » _ disponible en « le livre de poche« ) ;
    de Maurice Genevoix (1890-1980 :
    cinq volumes écrits entre 1916 et 1923 _ « Sous Verdun » (1916), « Nuits de guerre » (1917), « Au seuil des guitounes » (1918), « La Boue » (1921), « Les Éparges » (1923), tous parus chez Flammarion, et rassemblés par la suite sous le titre « Ceux de 14 » en 1949, disponible en Points-Seuil) _ ;
    ou, plus indirect, mais si intense et si puissant, de Jean Giono (1895-1970 :
    son œuvre entier prenant toute sa dimension, et elle est immense, à partir de ce « traumatisme » du « front« , à Verdun et au Mont-Kemmel, pour lui :
    qu’on lise et relise et se laisse « atteindre » par « Un roi sans divertissement« , ou le cycle du « Hussard sur le toit » , disponibles en Folio) ;
    ou encore celui, philosophique, du philosophe Alain (1868-1961 :
    en 1921, « Mars ou la guerre jugée« , accessible en Folio)…

    …

    …

    Les trois « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir voient le jour, le Quatuor n° 1 (en fa mineur), en 1920 ; le Quatuor n° 2 (en ré mineur), en 1922 ; et le Quatuor n° 3 (en si mineur), en 1934.

    …

    …
    Ce sont des œuvres que je permets d’estimer à la hauteur
    _ si cela a quelque sens : oui,
    par rapport à ce qui « n’y atteint pas » ;
    pour ne rien dire des impostures tenant le haut-du-pavé
    des opinions inconsistantes
    (mais pouvant aller jusqu’à « décourager« , par leur massivité, de jeunes ou timides encore curiosités ;
    lire ici l’important « Prendre soin _ De la jeunesse et des générations » de Bernard Stiegler, aux Éditions Flammarion, en février 2008 ),
    des préjugés
    et du commerce veule, dont d’abord celui de la « grande distribution« , de l’audimat, si l’on veut : aux dégâts d’ampleur catastrophique _ ;

    …

    ce sont des œuvres que je permets d’estimer à la hauteur, donc,
    de ces sommets du genre (du quatuor)
    que sont le « Quatuor » de Debussy
    (en sol mineur) et le « Quatuor » de Ravel (en fa Mineur).

    …

    …

    Elève d’André Caplet (1878-1925) _ pour la composition (Durosoir et Caplet ont exactement le même âge) _,
    et ami _ dans les tranchées _ du violoncelliste Maurice Maréchal,
    Lucien Durosoir fut un musicien rare,
    peut-être d’exception
    :

    …
    « jalousement indépendant pendant les trente années de sa période créatrice,
    faisant fi de tous les académismes
    « ,
    le compositeur qu’il devient en 1919
    _ il n’était jusque là (de 1899 à 1914) qu’interprète (violoniste virtuose) _
    « se démarque de ses contemporains français par l’originalité et la modernité de son écriture.« 

    …

    « Sa démarche«  de créateur semble consister à placer une puissante affectivité
    _ et c’est un euphémisme _
    sous le « contrôle » d’ »une science (et art) de l’écriture implacable« ,
    « comme chez les grands contrapuntistes de l’école franco-flamande du XVIème siècle« ,
    et ce qui s’appela, du temps de Josquin des Près, « musica reservata » ;

    …
    car c’est en cette « tradition » _ peut-être, avec Josquin, au sommet de toute la musique occidentale ! _ « que cet homme de grande culture humaniste trouve l’assouvissement de ses aspirations » de pensée _ oui _ les plus profondes.

    …
    Je traduis ici, en l’adaptant légèrement, une réflexion de Georgie Durosoir aux pages 19 et 20 du livret du CD Alpha 125.

    …

    …

    Nouveaux sommets de la musique française, après les chefs-d’œuvre de Debussy et de Ravel, sur fond de cette gravité profonde
    toujours présente
    , même si sous des dehors badins, dans les « œuvres » qui en soient « vraiment« ,
    _ telles celles, par exemple d’un Marivaux, pour prendre un exemple éloigné en apparence de celles, musicales, que donne ici Lucien Durosoir _,

    …
    les trois « Quatuors » de Lucien Durosoir me paraissent parfaitement consonner (aussi) avec « Jeudi saint«  de Jean-Marie Borzeix,
    dans l’ordre d’une richesse et d’une grandeur sans pathos,
    « à la française« …

    …

    …
    Dont Debussy et Ravel sont peut-être les meilleurs exemples, pour la musique (pour ces deux « Quatuors« , cf la version du Parkanyi Quartet : CD PRD/DSD 250 208 chez Praga Digitals).

    Sans remonter, par François et Louis Couperin (cf les CDs Alpha 062 : François Couperin : « La Sultanne. Préludes & Concerts royaux« , par et sous la direction d’Elisabeth Joyé ; et Alpha 026 : Girolamo Frescobaldi _ Louis Couperin, par Gustav Leonhardt) jusqu’à Josquin des Près…

    alpha-105.JPG

    …

    …

    Les Éditions Alpha ont déjà publié, en 2006, la « Musique pour violon & piano«  de Lucien Durosoir (par Geneviève Laurenceau & Lorène de Ratuld, CD Alpha 105).

    …
    Et poursuivront la réalisation d’une interprétation intégrale de l’œuvre de Lucien Durosoir au disque.

    …
    …

    « Retiré dans le sud-ouest de la France dès 1923,
    Lucien Durosoir n’avait semblé souhaiter ni se mêler à la vie artistique parisienne de l’après-guerre,
    ni publier ses œuvres immédiatement.
    Il comptait pour cela sur le futur.
    Le futur, ce devait être une nouvelle guerre,
    durant laquelle sa maison fut, un temps, occupée par l’ennemi,
    et sa production, interrompue, ne serait-ce que par le manque de papier à musique
     »
    _ notait sa belle-fille, Georgie Durosoir, dans le livret du premier CD Alpha (105) consacré à la « Musique pour violon & piano«  de Lucien Durosoir.

    …

    …

    Dans le livret du CD (125) consacré aux 3 « Quatuors à cordes« , la musicologue et musicienne bien connue qu’est Georgie Durosoir présente ceux-ci ainsi :

    …
    « La pratique du contrepoint domine l’écriture (…) comme le geste le plus apte à rendre compte du monde sonore intérieur
    et de la construction intellectuelle propres au compositeur.
    Toutes les finesses techniques sont sollicitées dans une réécriture constante des motifs,
    leur réutilisation sous des formes inattendues, dans des contextes très différents de leur première apparition,
    dans des transfigurations rythmiques et nuancielles.
    La circulation des thèmes essentiels à travers plusieurs mouvements
    fait de ces trois quatuors des œuvres plus ou moins résolument cycliques.
    La tonalité, assumée comme fondatrice, se dissout dans une abondance d’altérations
    qui créent des rencontres sonores inattendues
    et une harmonie très personnelle.
    Les superpositions rythmiques tendent à densifier le tissu instrumental
    et à brouiller la stabilité rythmique.
    La configuration musicale d’atmosphères poétiques inouïes
    est égalisée par la conjonction d’éléments de timbre
    (registre suraigu des instruments, trémolos pianissimo proches du bruissement, couplage des registres des régimes extrêmes),
    de rythme (brouillage de l’impression de stabilité par superposition de contraires),
    d’harmonie (altérations inattendues, modifications minimes de motifs déjà entendus, détournements passagers et multiples de la tonalité).
    C’est ce parti-pris d’écriture qui fonde le côté savant, complexe, fouillé des compositions.

    …
    (…)
    En complément de la démarche savante,
    les composantes subjectives, affectives du musical
    envahissent l’œuvre
    (dans les notations agogiques,
    la construction en sections contrastées,
    l’opposition de développements agités, violents et combatifs et de séquences méditatives, statiques et doucement chantantes).
    Le sens intime de l’écriture complexe apparaît alors clairement :
    le contrepoint est le médiateur d’un monde sonore riche, divers et plein de contrastes,
    doublé d’une affectivité douloureuse et contradictoire :
    il est le garant d’une énergie contenue,
    d’un balisage sévère de cette recherche éperdue d’expression personnelle ;
    il dresse de solides palissades qui canalisent le déferlement de sentiments aussi puissants
    que la révolte ou le désespoir,
    éminemment fondateurs de la musique de cet homme à la fois douloureux et enthousiaste.
     »

    …

    …

    Qu’ajouter à pareille analyse ?

    …

    …

    En appendice,
    je me permettrai d’ajouter cet échange de mails, récemment,
    autour des  3 « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir (CD Alpha 125) :

    …

    Courriel du 23 mai (15h45) :

    …

    Au sortir de ma première écoute _ une seule à ce moment _ de ces quatuors de Durosoir par le Quatuor Diotima,
    j’ai le sentiment d’avoir été convié à mettre un pied sur un « nouveau continent » :
    rien moins !

    Comme,
    toutes choses étant égales par ailleurs,
    avec certaines des réalisations du Poème harmonique

    Airs et ballets en France avant Lully(par exemple l’album d’ »Airs & Ballets en France avant Lully »
    _ d’Antoine Guédron, Antoine Boesser et Etienne Moulinié, de CDs antérieurs ainsi rassemblés,

    _ CD Alpha 905)
    pour le premier dix-septième siècle :
    ce n’est donc pas peu, me semble-t-il.

    J’espère que les oreilles de la critique vont se « désembourber » de leurs bouchons de cerumen,
    et de leurs petits maniérismes de cliques, de cercles, d’initiés qui méprisent tous les autres !!!

    Alpha réalise ici un travail de pionnier…

    …

    Courriel du 23 mai (16h37) :

    …

    Et en plus le texte du livret est magnifique !

    Particulièrement à qui sort de la lecture de « Qui, si je criais… » de Claude Mouchard,
    dont le sous-titre est
    « Œuvres-témoignages dans les tourmentes du XXème siècle »…

    Que Lucien Durosoir ait été « indépendant », et « hors-groupes »,
    cela s’entend magnifiquement en cet oeuvre,
    et rend raison de sa méconnaissance du public jusqu’à aujourd’hui…

    L’heure de la reconnaissance sonne peut-être par ce disque, déjà,
    s’il reçoit l’écoute _ et l’ampleur d’écoute _
    que cet oeuvre d’un immense musicien, dans son coin (des Landes, peut-être), mérite…

    Un peu loin des côteries parisiennes, sans doute…

    Georgie Durosoir doit être satisfaite d’écouter de nouveau cela à ce niveau de grâce,
    et de profondeur.

    Merci à tous ceux qui ont contribué à faire parvenir pareille musique
    jusqu’à notre écoute.

    Tu peux transmettre ce message à Georgie Durosoir.
    Je l’avais contactée il y a quelques années lors de mes recherches « baroques »…

    Et dès que mon blog sur mollat.com sera ouvert,
    j’en traiterai
    _ peut-être (ou même sans doute) dans le prolongement de mon premier article,
    sur le livre magistral de Saul Friedländer (et ce qui peut l’accompagner)…

    …

    Courriel du 23 mai (20h54) :

    …

    Cher monsieur,

    J-P C. m’a transmis votre message et j’en ai été touchée. Votre nom, en effet, m’a renvoyée à un souvenir assez ancien…
    Je suis heureuse de la sortie de ce beau disque et je suis persuadée que cette musique touchera le cœur et l’intelligence de beaucoup d’auditeurs.
    Je vous remercie pour la qualité de votre écoute et pour ce chaleureux message
    Bien à vous
    Georgie Durosoir

    …

    Courriel du 23 mai (22h37) :

    …

    Chère Madame,

    L’Art est fondamentalement sens,
    à côté des impostures et des bavardages.

    Ce n’est pas à vous, et à votre travail « de fond » sur le Haut-Baroque, que j’apprendrai quelque révélation sur ce que cet Art-là avait (et a) de « vectoriel »….
    Le Baroque m’a notamment touché, en effet, par ce « pouvoir » de « présence »-là…

    Ce qui était (et est toujours) vrai du « Baroque »
    _ à un moment d’inquiétude de la foi, et de querelles théologiques (sur les Mystères _ dont celui de la transsubstantiation) _
    a poursuivi son questionnement taraudant, dans ce qui a succédé au Baroque,
    dans une quête peut-être de plus en plus angoissée, sans doute, du sens _ à force de le « refouler » ! _,
    dont témoigne ce que Nietzsche a qualifié de « nihilisme ».

    C’est en artiste, en musicien, et passant à la création aussi et peut-être surtout, que votre beau-père a survécu _ et vécu ce qui a suivi _ à la « Grande Guerre ».
    Avec profondeur, sans comportement de « groupe », avez-vous souligné…
    J’y suis sensible, car je réfléchis un peu à ce que disent d’autres artistes d’autres horreurs qui ont suivi.

    J’ai ainsi écrit il y a deux ans sur « Liquidation » d’Imre Kertész… Etc…

    …

    Courriel du 2 juin (5h36) :

    …

    Chère Madame,

    Découvrant au réveil la réception du CD Alpha 125 par Christophe Huss,
    sur le site Classics-Today France,
    je m’empresse de vous en faire part : nous nous trouvons donc sur une même « longueur d’ondes »,
    et c’est réjouissant de constater la « merveille » de l’oeuvre reconnue…
    En croit-on toujours assez ses propres oreilles, au royaume des mal-entendants ?..

    Voici l’article
    _ les expressions en gras sont de mon initiative :

    LUCIEN DUROSOIR
    Les trois « Quatuors à cordes« 

    Quatuor Diotima

    ALPHA 125(CD)
    Référence: premières mondiales

    Pour que cet immense disque prenne sa vraie valeur, je vous suggère de baisser un peu le volume d’écoute, car la prise de son découpée au rasoir de Hugues Deschaux, nous met les oreilles dans le vif du sujet et n’élude rien des sonorités un rien agressive du Quatuor Diotima.

    Les violonistes du Quatuor Diotima ne valent pas ceux des Quatuors Prazak ou Emerson. Mais les Prazak ou les Emerson n’enregistrent pas Durosoir… Or ce disque est littéralement vertigineux. Surtout au moment où il paraît… En effet, l’interprétation de la « 2e Symphonie » de Roussel par Stéphane Denève (Naxos) a mis le doigt sur une noirceur, une amertume post-Grande Guerre dans une certaine création musicale française, qui n’avait jamais été mise en avant à ce point. Or les « Quatuors » de Lucien Durosoir (1878-1955) expriment exactement cela. Ils illustrent un pan de la création musicale française, loin de l’élégance de Debussy et Ravel, qui produit des oeuvres ressemblant à un écho grave et amer de la tragédie de la guerre.

    Plus encore que dans la « 2e Symphonie » de Roussel, on a l’impression d’entendre ici, quarante ans avant, les prémices des grandes oeuvres de Chostakovitch. Les mouvements lents des « Quatuors » n° 1 et 2, notamment, sont une plongée abyssale dans la noirceur du monde. On notera par exemple à quel point dans la Berceuse du « Quatuor n° 2 » la mélodie qu’on attend n’éclot jamais (un peu comme cet allegro qui n’arrive pas dans la « Symphonie funèbre » de Joseph Martin Kraus). Les flottements harmoniques, les frottements aussi, une sorte d’ »incertitude du lendemain » (dans le sens où on ne peut pas deviner la phrase ou la note qui va suivre) sont les caractéristiques de ces partitions.

    On le pressent à l’écoute : Durosoir est un musicien de la Grande guerre. Violoniste, il y rencontra le violoncelliste Maurice Maréchal et le compositeur André Caplet. Et c’est vrai que c’est à l’énigmatique Caplet qu’il faut le comparer. La notice propose de remarquables analyses des œuvres, qu’il serait inepte de paraphraser. Mais certaines assertions décrivent très bien en fait ce à quoi on est en droit de s’attendre et méritent d’être citées :

    « La circulation des thèmes essentiels à travers plusieurs mouvements fait de ces trois quatuors des oeuvres plus ou moins résolument cycliques. La tonalité, assumée comme fondatrice, se dissout dans une abondance d’altérations qui créent des rencontres sonores inattendues et une harmonie très personnelle. Les superpositions rythmiques tendent à densifier le tissu instrumental et à brouiller la stabilité rythmique. » Vous le comprenez à partir de ces données : l’univers de Durosoir est un monde instable où tout est perpétuellement remis en cause.

    Ce n’est pas le chemin de la facilité auquel nous invite ce compositeur injustement méconnu. Ses compositions reposent sur une image sonore rude due à la trituration du matériau musical et à « l’indépendance dans la fusion » qu’il exige de la part de ses musiciens. Le Quatuor Diotima est à la hauteur de ces défis. Aux auditeurs, maintenant, de graver les pentes escarpées de ce massif d’une imposante exigence.

    Voilà pour cet article de Christophe Huss. Je suis heureux que ces œuvres si puissantes d’un immense compositeur trouvent le chemin de nos oreilles, de nos cerveaux, de nos pensées, de nos coeurs : de quoi « faire monde »… Ou l’alchimie de l’Art, authentique…

    Bien à vous

    …

    Courriel du 2 juin (9h32) :

    …

    Cher monsieur,

    Je suis encore sous le coup de l’émotion que m’a procurée la lecture de la critique de Christophe Huss !
    Je vous remercie vivement de me l’avoir fait connaître.

    J’aurai d’ailleurs d’autres émotions à intégrer, au fur et à mesure de la lecture (lente, en cette période surchargée) des textes que vous m’avez adressés.
    Je sais gré à J-P C. de m’avoir mise en relation avec vous car, à mon âge, on ne recherche plus que des gens de vérité et de sincérité.
    J’espère vous rencontrer un jour…
    Bien à vous
    Georgie Durosoir

    …

    Courriel du 2 juin (19h09) :

    …

    Vérité
    ainsi que courage de l’affirmer et la partager,
    voilà ce que nous donnent généreusement le « génie » (au sens de Kant) des artistes,
    des « auteurs »,
    selon le terme qu’utilise Marie-José Mondzain en son « Homo spectator » (chez Bayard) ;
    et qui donne un « élan » et un « relais » chez ceux qui s’en font les « acteurs »
    (ou interprètes),
    et puis, encore, à leur double impact, une « reprise » et une « relance », chez ceux qui, à leur tour, deviennent de vrais et actifs « spectateurs »,
    selon ce qu’Albine Saint-Girons appelle, elle, « L’Acte esthétique »
    (chez Klincksieck : en une collection qui vous compte parmi ses auteurs)…

    J’ai moi aussi l’âge du « décantement »
    _ le mot existe-t-il en français ; ou la « décantation »…
    _,
    car « At my back i always hear The winged charriot of Times » _ disait Andrew Marvell (« To his coy mistress »)…

    Aller à l’essentiel, délaissant mondanités et courbettes ;
    et s’enchanter de l’enchantement des œuvres enchanteresses des enchanteurs que sont ces artistes…

    Que de trésors patientant d’être si peu que ce soit « rencontrés »…

    Si vous avez la patience de dérouler les phrases enguirlandées de mes promenades « montaniennes »,
    vous retrouverez ces émotions-là,
    ce qu’inlassablement je recherche par les livres, les disques, les catalogues d’exposition de peinture, ou de photographie, les films, les représentations de théâtre, les concerts, les conférences,
    les conversations et les rencontres aussi, bien sûr,
    les voyages avec arpentages de villes, ou de paysages : le monde s’enrichissant des mondes de chacun des créateurs…

    J’aurais moi aussi plaisir à faire votre connaissance…
    Comme la suite des œuvres de votre beau-père.

    …
    …

    Une dernière pièce à ce « dossier » de l’artiste :

    …
    Luc Durosoir, le fils de Lucien Durosoir, a publié en octobre 2005 aux Editions Tallandier « Deux musiciens dans la Grande Guerre » (accompagné d’un CD inédit d’œuvres de Lucien Durosoir :  » Trois pièces pour violoncelle et piano » de 1931, « Divertissement« , « Maïade » et « Improvisation » _ interprétées par Raphaël Merlin au violoncelle et Johan Farjot au piano) dédiées par Lucien Durosoir  à son ami (et compagnon dans les tranchées de la « Grande Guerre« ) le violoncelliste Maurice Maréchal (1892-1964).

    Je viens de me procurer ce livre, qui contribue aussi à l’hommage (filial) à ce créateur : il est constitué de « Lettres du front » de Lucien Durosoir (août 1914 – novembre 1918) ; et de « Carnets de guerre » de Maurice Maréchal (3 mai 1914 – 5 novembre 1918). Avec aussi un cahier de photos (dont certaines d’André Caplet, que Lucien Durosoir considérait comme son maître en composition).

    …

    …

    Titus Curiosus, le 2 juillet 2008

    …

    …

    Et, à titre documentaire, voici l’état originel de cet article, à la date du 4 juillet 2008.

    …

    …

    les « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir, par le Quatuor Diotima (CD Alpha 125)
    …

    durosoir_alpha.JPG Comme en prolongement musical à « Jeudi saint«  (de Jean-Marie Borzeix _ aux Editions Stock),
    bien qu’il ne s’agisse pas de la même guerre,
    ni, a fortiori, des mêmes excès
    dans l’insupportable de l’horreur,
    de l’atroce
    _ comment le dire ? _
    auxquelles ces deux guerres
    (dites « mondiales », les deux :
    que leur est-il donc par là comme « reconnu » : rien qu’une aire géographique ?… chercher l’erreur…) ;
    dans l’insupportable de l’horreur _ atroce _,
    auxquelles ces deux guerres
    donnèrent lieu :
    Claude Mouchard convoque, lui, pour son grand livre,

    (« Qui si je criais ?… œuvres-témoignages dans les tourmentes du XXème siècle« , aux Editions Laurence Teper, en octobre 2007) ;
    le terme de « tourmentes« , au pluriel ;

    or c’est bien,
    et ce n’est pas fréquent,
    à une telle « œuvre-témoignage« 
    et, sinon « de dedans » une de ces « tourmentes » (de l’horreur) du XXème siècle,
    du moins « dans » les « séquelles » d’une de ces « tourmentes« -ci,
    et de séquelles sans fin (ni remèdes),
    dans l’impossibilité de tout à fait jamais « se remettre »
    de ce ni plus ni moins que « suicide civilisationnel« 
    _ on peut relire « Le monde d’avant _ souvenirs d’un Européen » (« Die Welt von Gestern – Erinnerungen eines Europäers« ), de Stefan Zwieg (1881-1942),
    un livre majeur pour comprendre l’Histoire,
    publié, posthume, en 1948 (disponible dans la collection du « livre de poche ») ;
    Stefan Zweig et son épouse, Lotte Altmann, s’étant physiquement donnés la mort à Petropolis, au Brésil

    (où ils avaient trouvé refuge, outre-Atlantique, en 1941),
    le 23 février 1942,
    à un moment d’un peu plus intense découragement que d’habitude,
    en cette éprouvante « Seconde Guerre Mondiale« , avec ses génocides à si considérable (à la puissance n) échelle _ ;

    dans l’impossibilité, donc, de « se remettre »
    de ce « suicide civilisationnel »
    que fut pour notre Europe _ et donc pour nous, Européens en lambeaux que nous sommes
    (cf mais pas seulement, hélas, l’implacable livre de Czeslaw Milosz, « Une Autre Europe« , paru aux Editions Gallimard en 1964 et réédité en 1980)_
    cette première « Grande Guerre« 
    _la seule à laquelle soit attaché, jusqu’ici du moins, ce nom _ ;

    or c’est bien en effet à une telle « œuvre-témoignage » que,
    avec cette sublime
    _ sans abuser de ce mot, j’ose espérer :
    qu’on se reporte, pour le vérifier, au si beau travail de Baldine Saint Girons,
    depuis « Fiat lux _ une philosophie du sublime » (aux Editions Quai Voltaire, en février 1993),
    jusqu’à « L’Acte esthétique » (aux Editions Klincksieck, en janvier 2008),
    et « Le Sublime, de l’Antiquité à nos jours« , aux Editions Desjonquères, en mars 2008) _ ;

    que, avec cette sublime musique,
    nous avons ici à faire :
    avec cette « musique d’après la guerre »
    ,
    guerre dont on ne se remet pas…

    que sont Les « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir.

    Même si la force phénoménale de ce « témoignage« -ci de musique
    _ sans se méprendre
    si peu que ce soit
    sur ce en quoi peut « consister » pareil « témoignage » ! _ ;

    même si la force phénoménale de pareil « témoignage » (de musique)
    est très indirecte,
    distanciée :
    sans description, bien sûr, d’abord,
    ni brut « expressionnisme » ; tout est « transfiguré »
    (est-ce « nocturnement« , à la Schoenberg _ de « La Nuit Transfigurée » ?
    en tout cas, passé
    par le filtre puissant
    d’un classicisme « à la française« )
    par une maîtrise _ par soi, sur soi (de l’auteur, compositeur, créateur) _ d’une extrême richesse (et vie) :
    maîtrise _ et à un haut degré _ de l’écriture musicale, et au-delà encore,
    maîtrise de très brûlants affects, toujours, toujours :
    ce qu’est, et en quoi « consiste » _ tient avec lui-même, par son ensemble, et par rapport au reste _, un Art ;
    et majeur.
    Sublime, oui.

    Les « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir,
    non publiés par lui,
    ni donnés en concerts publics,
    non plus,
    comme le reste de son oeuvre _ une quarantaine d’opus _, demeuré « privé »,
    pour un cercle (« intime ») d’amis interprètes probablement

    _ un phénomène qui donne pas mal à penser ;
    d’autant mieux quand on découvre quels « chefs d’oeuvre » ce sont :
    c’est donc que la musique _ ou qu’une « œuvre« , plus généralement _ peut avoir d’autres fonctions
    et « usages »
    qu’une façon
    _ l’argent _ de « gagner sa vie »,
    ou de se faire reconnaître
    _ la célébrité, voire la gloire _ et admirer
    _ comme le virtuose du violon qu’avait été,
    avant de se « réduire » en quelque sorte lui-même,
    mais est-ce là « réduction », et pas plutôt « consécration
    à l’essentiel » ?

    avant de se « réduire »-« concentrer », faut-il peut-être dire,
    outre à vivre le quotidien

    _ je pense ici à ce que concevait de son « vivre le quotidien »
    un Albert Cossery,
    qui vient de disparaître (3 novembre 1913 – 28 juin 2008),
    l’auteur des « Fainéants dans la vallée fertile » (en 1948) et de « Mendiants et orgueilleux » (en 1955)
    _ disponibles en « Œuvres complètes » aux Editions Joëlle Losfeld, en octobre 2005 _ ;

    avant de se « réduire »-« concentrer », donc,
    outre à vivre le quotidien,

    à cette activité intime,
    privée (non publique)
    de compositeur-créateur d’oeuvres, en sa « retraite » (-« retrait« ) des Landes,
    « du côté de Mont-de-Marsan« , ou Dax, ou Peyrehorade, « à la campagne » (du pays d’Orthe) ;

    comme le virtuose du violon qu’avait été
    _ comme en une « vie antérieure » :
    d’interprète brillant
    et célébré avec éclat
    sur les grandes « scènes de concert » d’Europe : Paris, Berlin, Vienne, etc… _ ;

    comme le virtuose du violon, donc, qu’avait été
    l’individu Durosoir, Lucien,
    avant son « passage »,
    de 14 à 18
    ,
    par la condition, l’uniforme, et le fusil de soldat au front,
    dans les tranchées sous la mitraille… ;

    les « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir

    _ je reprends le sujet de ma phrase principale ! _,
    constituent,
    sous la forme d’un CD interprété,
    et avec quelle intensité,
    par le Quatuor Diotima
    _ CD Alpha 125 :  « les Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir _
    ;
    constituent
    une
    sorte d’urgence musicale rare
    pour qui ne craint pas
    de se laisser toucher et emporter profond et fort par la beauté somptueuse et « d’absolue nécessité » de la musique ;

    urgence musicale, donc, et d’abord d’écoute, pour nous « amateurs » de musique,

    que je me fais un devoir de signaler ici en priorité
    (de ce blog « En cherchant bien…) :
    d’un CD qui nous fait rien moins
    qu’accéder
    _ ou accoster, mais
    (de même qu’existent, cousines des « bouteilles à la mer« ,
    des « bouteilles à la terre »
    et des « bouteilles aux cendres » :
    celles d’un Yitskhok Katzenelson, au Camp de Vittel,
    et celles d’un Zalman Gradowski, à Auschwitz, lui) ;
    accoster, donc, mais
    on ne peut plus terriennement _

    à « tout un continent musical » _ rien moins, en effet ! _
    oublié, négligé
    (et d’abord _ et parce que _ inédit au disque,
    comme au concert,
    comme en éditions en partitions !

    et dans tous les sens du terme : proprement inouï !) :

    parce que le musicien compositeur créateur de ces œuvres,
    Lucien Durosoir (1878-1955)
    se tenait à l’écart des côteries et milieux-de-la-musique de la capitale,
    retiré
    _ en 1923, à l’âge de quarante-cinq ans _,
    dans les Landes
    , du côté de Mont-de-Marsan, pour l’essentiel _ ;

    quand on sait que la musique, pour être accessible
    autrement qu’au « premier cercle » des musiciens-interprètes et des lecteurs de partitions :
    la musique pouvant « parler » à ceux-là rien que « lue » (en notes écrites sur portées) ;

    la musique, donc,
    a besoin, au-delà du « premier cercle » des « lecteurs » (de partitions),
    d’interprétations effectives, sonores,

    retentissant physiquement, grâce aux instruments (et voix) qui s’expriment (c’est-à-dire qui « chantent »),
    dans l’air tout alentour vibrant et tremblant du concert de leurs résonances d’ondulations vibratoires en expansion

    et jusqu’aux tympans, effleurés, au sein de l’oreille,
    et un plus outre encore,
    par le lacis en mille ruisseaux (ruisselets, rus, sources vives) des nerfs auditifs :
    dans le labyrinthe même de l’âme ;

    la musique a besoin,
    pour les non lecteurs-déchiffreurs de partitions,

    d’interprétations effectives

    soit au concert,
    cette grâce, physiquement et sensuellement partagée en un même moment et lieu,
    incomparable quand elle advient
    (et prend, par quelque miracle, « consistance » : légère comme une gaze, qu’on ne prenne pas peur !),

    soit par la médiation
    (un plus large quant au moment et au lieu,
    mais qui peut aussi se faire très intense, quand la grâce, à ce micro-là, a pu se faire _ et au mieux _ capter, recueillir, et garder,
    pour re-jaillir très loin, dans l’espace comme dans le temps, ailleurs que dans la salle du concert ou de l’enregistrement) ;

    par la médiation, donc, de l’enregistrement et du disque (d’un concert ad hoc) ;

    et parce que ce musicien,
    Lucien Durosoir, donc,
    en son passage de soixante-dix-sept ans de vivant-mortel (pardon du pléonasme) sur la terre, entre 1878 et 1955,
    avait été profondément _ le terme, faible, est mal approprié _,
    et irréversiblement « marqué »
    _ un parmi tant d’autres _
    par ce qu’il avait subi, vécu, souffert, res-senti, de toutes ses fibres,
    « dans » les « tranchées » sous la mitraille de 14-18.

    C’est à cela :
    ce degré d’humanité-là

    _ je veux dire :
    « degré d’humanité » que peut parvenir à exprimer en une « œuvre » vraie un artiste « vrai » par là même,
    en son génie créateur singulier _

    et cela :
    ce « continent »
    ,
    puisque c’est le mot
    me paraissant représenter le moins mal ce « cela« , cette « réalité »-là :

    mais en quoi un tel « degré d’humanité » ne pourrait-il pas « constituer » un « continent » ?

    face à la masse tellement monstrueuse, et, aussi, sournoise
    (car honteuse, en dépit de ce qui ne manque pas de lui échapper, par bouffées, de cynisme),
    et s’en cachant (et « niant » effrontément) par de nouveaux mensonges persistants
    _ de type « arbeit macht frei« , ou « chambres à gaz » déguisées, en forme d’hygiène (vertueuse) affichée, en « salles de douches » _ ;

    face à la masse monstrueusement sournoise
    de la « barbarie » (de la mitraille dans les tranchées ; et sa moisson de vies, toutes si précieuses, par millions, et une par une, instant après instant, « fauchées ») à laquelle lui, Lucien Durosoir, comme tant d’autres « survivants » de l’atroce, s’est trouvé devoir faire face, et survivre,

    face à ces insupportables moments-là
    des tranchées sous la mitraille de la « Grande Guerre » ? _ ;

    c’est à « cela« , donc,

    que les « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir,
    en l’espèce de leur interprétation par le Quatuor Diotima
    ,
    quelques jours d’enregistrement
    au Centre Culturel de Rencontre La Borie en Limousin
    _ et le lieu sans doute aussi compte _,
    de décembre 2007,

    nous donnent à accéder,

    recevoir, partager, à notre tour,
    par ce si beau CD Alpha 125
    .
    Sans qu’il nous faille, pour ressentir le degré de « tourmente » de ce qui a pu être vécu, subi, souffert, supporté d’insupportable (aux limites de l’ »humain« ), en cette « Grande Guerre« ,
    lire ou relire
    les « témoignages » peut-être plus directement accessibles, du moins comme « témoignages » « directs », par nous, qui pensons d’abord sans doute, et nous représentons le réel, à travers des mots et à travers des phrases, en leurs propres façons _ chacun d’eux _ (par le verbe) de le « phraser »
    _ plus « directs » ainsi pour nous
    que cette « musique d’après la guerre« , ainsi que je me permets ici de la nommer ; et qui ne « s’affiche » en rien comme « témoignage », et de quoi que ce soit : elle est « musique » ! _ ;

    sans qu’il nous faille lire, donc, les « témoignages » écrits, eux,
    d’Erich Maria Remarque (1998-1970 :
    en 1929, « Im Westen nichts neues », »À l’Ouest rien de nouveau » _ disponible en « le livre de poche ») ;
    de Maurice Genevoix (1890-1980 :
    cinq volumes écrits entre 1916 et 1923 _ « Sous Verdun » (1916), « Nuits de guerre » (1917), « Au seuil des guitounes » (1918), « La Boue » (1921), « Les Éparges » (1923), tous parus chez Flammarion, et rassemblés par la suite sous le titre « Ceux de 14 » en 1949, disponible en Points-Seuil) ;
    ou, plus indirect, mais si intense, de Jean Giono (1895-1970 :
    son oeuvre entier prenant toute sa dimension, et elle est immense, à partir de ce « traumatisme » du « front », à Verdun et au Mont-Kemmel, pour lui :
    qu’on lise et relise et se laisse « atteindre » par « Un roi sans divertissement » ou le cycle du « Hussard sur le toit » , disponibles en Folio) ;
    ou encore celui, philosophique, du philosophe Alain (1868-1961 :
    en 1921, « Mars ou la guerre jugée« , accessible en Folio)…

    Les trois « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir voient le jour, le Quatuor n° 1 (en fa mineur), en 1920 ; le Quatuor n° 2 (en ré mineur), en 1922 ; et le Quatuor n° 3 (en si mineur), en 1934.
    Ce sont des œuvres que je permets d’estimer à la hauteur
    _ si cela a quelque sens : oui,
    par rapport à ce qui « n’y atteint pas » ;
    pour ne rien dire des impostures tenant le haut-du-pavé
    des opinions inconsistantes
    (mais pouvant aller jusqu’à « décourager », par leur massivité, de jeunes ou timides encore curiosités
    _ lire ici l’important « Prendre soin _ De la jeunesse et des générations » de Bernard Stiegler, aux Editions Flammarion, en février 2008 ),
    des préjugés
    et du commerce veule _ dont d’abord celui de la « grande distribution » _ ; de l’audimat, si l’on veut : aux dégâts d’ampleur catastrophique _ ;

    Ce sont des œuvres que je permets d’estimer à la hauteur, donc,
    de ces sommets du genre (du quatuor)
    que sont le « Quatuor » de Debussy
    (en sol mineur) et le « Quatuor » de Ravel (en fa Mineur).

    Elève d’André Caplet (1878-1925) _ pour la composition (ils ont le même âge) _,
    et ami _ dans les tranchées _ du violoncelliste Maurice Maréchal,
    Lucien Durosoir fut un musicien rare,
    peut-être d’exception
    :
    « jalousement indépendant pendant les trente années de sa période créatrice,
    faisant fi de tous les académismes
    « ,
    le compositeur qu’il devient en 1919
    _ il n’était jusque là (de 1899 à 1914) qu’interprète (violoniste virtuose) _
    « se démarque de ses contemporains français par l’originalité et la modernité de son écriture.« 

    « Sa démarche«  de créateur semble consister à placer une puissante affectivité
    _ et c’est un euphémisme _
    sous le « contrôle » d’ »une science (et art) de l’écriture implacable« ,
    « comme chez les grands contrapuntistes de l’école franco-flamande du XVIème siècle« ,
    et ce qui s’appela, du temps de Josquin des Près, « musica reservata » ;
    car c’est en cette « tradition » _ peut-être, avec Josquin, au sommet de toute la musique occidentale ! _ « que cet homme de grande culture humaniste trouve l’assouvissement de ses aspirations » de pensée _ oui _ les plus profondes.
    Je traduis ici, en l’adaptant légèrement, une réflexion de Georgie Durosoir aux pages 19 et 20 du livret du CD Alpha 125.

    Nouveaux sommets de la musique française, après les chefs-d’œuvre de Debussy et de Ravel, sur fond de cette gravité profonde
    toujours présente
    , même si sous des dehors badins, dans les « œuvres » qui en soient « vraiment«  ;
    telles celles, par exemple d’un Marivaux, pour prendre un exemple éloigné en apparence de celles, musicales, que donne ici Lucien Durosoir,
    les trois « Quatuors » de Lucien Durosoir me paraissent parfaitement consonner (aussi) avec « Jeudi saint«  de Jean-Marie Borzeix,
    dans l’ordre d’une richesse et d’une grandeur sans pathos,
    « à la française« …

    Dont Debussy et Ravel sont peut-être les meilleurs exemples, pour la musique (pour ces deux « Quatuors« , cf la version du Parkanyi Quartet : CD PRD/DSD 250 208 chez Praga Digitals). Sans remonter, par François et Louis Couperin (cf les CDs Alpha 062 : François Couperin : « La Sultanne. Préludes & Concerts royaux« , par et sous la direction d’Elisabeth Joyé ; et Alpha 026 : Girolamo Frescobaldi _ Louis Couperin, par Gustav Leonhardt) jusqu’à Josquin des Près…

    alpha-105.JPG

    Les Editions Alpha ont déjà publié, en 2006, la « Musique pour violon & piano » de Lucien Durosoir (par Geneviève Laurenceau & Lorène de Ratuld, CD Alpha 105).
    Et poursuivront la réalisation d’une interprétation intégrale de l’œuvre de Lucien Durosoir au disque.

    « Retiré dans le sud-ouest de la France dès 1923,
    Lucien Durosoir n’avait semblé souhaiter ni se mêler à la vie artistique parisienne de l’après-guerre,
    ni publier ses oeuvres immédiatement.
    Il comptait pour cela sur le futur.
    Le futur, ce devait être une nouvelle guerre,
    durant laquelle sa maison fut, un temps, occupée par l’ennemi,
    et sa production, interrompue, ne serait-ce que par le manque de papier à musique
     »
    _ notait sa belle-fille, Georgie Durosoir, dans le livret du premier CD Alpha (105) consacré à la « Musique pour violon & piano » de Lucien Durosoir.

    Dans le livret du CD (125) consacré aux « Quatuors à cordes« , la musicologue et musicienne bien connue qu’est Georgie Durosoir présente ceux-ci ainsi :
    « La pratique du contrepoint domine l’écriture (…) comme le geste le plus apte à rendre compte du monde sonore intérieur
    et de la construction intellectuelle propres au compositeur.
    Toutes les finesses techniques sont sollicitées dans une réécriture constante des motifs,
    leur réutilisation sous des formes inattendues, dans des contextes très différents de leur première apparition,
    dans des transfigurations rythmiques et nuancielles.
    La circulation des thèmes essentiels à travers plusieurs mouvements
    fait de ces trois quatuors des oeuvres plus ou moins résolument cycliques.
    La tonalité, assumée comme fondatrice, se dissout dans une abondance d’altérations
    qui créent des rencontres sonores inattendues
    et une harmonie très personnelle.
    Les superpositions rythmiques tendent à densifier le tissu instrumental
    et à brouiller la stabilité rythmique.
    La configuration musicale d’atmosphères poétiques inouïes
    est égalisée par la conjonction d’éléments de timbre
    (registre suraigu des instruments, trémolos pianissimo proches du bruissement, couplage des registres des régimes extrêmes),
    de rythme (brouillage de l’impression de stabilité par superposition de contraires),
    d’harmonie (altérations inattendues, modifications minimes de motifs déjà entendus, détournements passagers et multiples de la tonalité).
    C’est ce parti-pris d’écriture qui fonde le côté savant, complexe, fouillé des compositions.

    (…)
    En complément de la démarche savante,
    les composantes subjectives, affectives du musical
    envahissent l’oeuvre
    (dans les notations agogiques,
    la construction en sections contrastées,
    l’opposition de développements agités, violents et combatifs et de séquences méditatives, statiques et doucement chantantes).
    Le sens intime de l’écriture complexe apparaît alors clairement :
    le contrepoint est le médiateur d’un monde sonore riche, divers et plein de contrastes,
    doublé d’une affectivité douloureuse et contradictoire :
    il est le garant d’une énergie contenue,
    d’un balisage sévère de cette recherche éperdue d’expression personnelle ;
    il dresse de solides palissades qui canalisent le déferlement de sentiments aussi puissants
    que la révolte ou le désespoir,
    éminemment fondateurs de la musique de cet homme à la fois douloureux et enthousiaste.
     »

    Qu’ajouter à pareille analyse ?

    En appendice,
    je me permettrai d’ajouter cet échange de mails, récemment,
    autour des « Quatuors à cordes » de Lucien Durosoir (CD Alpha 125) :

    Courriel du 23 mai (15h45) :

    Au sortir de ma première écoute _ une seule à ce moment _ de ces quatuors de Durosoir par le Quatuor Diotima,
    j’ai le sentiment d’avoir été convié à mettre un pied sur un « nouveau continent » :
    rien moins !

    Comme,
    toutes choses étant égales par ailleurs,
    avec certaines des réalisations du Poème harmonique

    Airs et ballets en France avant Lully(par exemple l’album d’ »Airs & Ballets en France avant Lully »
    _ d’Antoine Guédron, Antoine Boesser et Etienne Moulinié, de CDs antérieurs ainsi rassemblés,

    _ CD Alpha 905)
    pour le premier dix-septième siècle :
    ce n’est donc pas peu, me semble-t-il.

    J’espère que les oreilles de la critique vont se « désembourber » de leurs bouchons de cerumen,
    et de leurs petits maniérismes de cliques, de cercles, d’initiés qui méprisent tous les autres !!!

    Alpha réalise ici un travail de pionnier…

    Courriel du 23 mai (16h37) :

    Et en plus le texte du livret est magnifique !

    Particulièrement à qui sort de la lecture de « Qui, si je criais… » de Claude Mouchard,
    dont le sous-titre est
    « Œuvres-témoignages dans les tourmentes du XXème siècle »…

    Que Lucien Durosoir ait été « indépendant », et « hors-groupes »,
    cela s’entend magnifiquement en cet oeuvre,
    et rend raison de sa méconnaissance du public jusqu’à aujourd’hui…

    L’heure de la reconnaissance sonne peut-être par ce disque, déjà,
    s’il reçoit l’écoute _ et l’ampleur d’écoute _
    que cet oeuvre d’un immense musicien, dans son coin (des Landes, peut-être), mérite…

    Un peu loin des côteries parisiennes, sans doute…

    Georgie Durosoir doit être satisfaite d’écouter de nouveau cela à ce niveau de grâce,
    et de profondeur.

    Merci à tous ceux qui ont contribué à faire parvenir pareille musique
    jusqu’à notre écoute.

    Tu peux transmettre ce message à Georgie Durosoir.
    Je l’avais contactée il y a quelques années lors de mes recherches « baroques »…

    Et dès que mon blog sur mollat.com sera ouvert,
    j’en traiterai
    _ peut-être (ou même sans doute) dans le prolongement de mon premier article,
    sur le livre magistral de Saul Friedländer (et ce qui peut l’accompagner)…

    Courriel du 23 mai (20h54) :

    Cher monsieur,

    J-P C. m’a transmis votre message et j’en ai été touchée. Votre nom, en effet, m’a renvoyée à un souvenir assez ancien…
    Je suis heureuse de la sortie de ce beau disque et je suis persuadée que cette musique touchera le cœur et l’intelligence de beaucoup d’auditeurs.
    Je vous remercie pour la qualité de votre écoute et pour ce chaleureux message
    Bien à vous
    Georgie Durosoir

    Courriel du 23 mai (22h37) :

    Chère Madame,

    L’Art est fondamentalement sens,
    à côté des impostures et des bavardages.

    Ce n’est pas à vous, et à votre travail « de fond » sur le Haut-Baroque, que j’apprendrai quelque révélation sur ce que cet Art-là avait (et a) de « vectoriel »….
    Le Baroque m’a notamment touché, en effet, par ce « pouvoir » de « présence »-là…

    Ce qui était (et est toujours) vrai du « Baroque »
    _ à un moment d’inquiétude de la foi, et de querelles théologiques (sur les Mystères _ dont celui de la transsubstantiation) _
    a poursuivi son questionnement taraudant, dans ce qui a succédé au Baroque,
    dans une quête peut-être de plus en plus angoissée, sans doute, du sens _ à force de le « refouler » ! _,
    dont témoigne ce que Nietzsche a qualifié de « nihilisme ».

    C’est en artiste, en musicien, et passant à la création aussi et peut-être surtout, que votre beau-père a survécu _ et vécu ce qui a suivi _ à la « Grande Guerre ».
    Avec profondeur, sans comportement de « groupe », avez-vous souligné…
    J’y suis sensible, car je réfléchis un peu à ce que disent d’autres artistes d’autres horreurs qui ont suivi.

    J’ai ainsi écrit il y a deux ans sur « Liquidation » d’Imre Kertész… Etc…

    Courriel du 2 juin (5h36) :

    Chère Madame,

    Découvrant au réveil la réception du CD Alpha 125 par Christophe Huss,
    sur le site Classics-Today France,
    je m’empresse de vous en faire part : nous nous trouvons donc sur une même « longueur d’ondes »,
    et c’est réjouissant de constater la « merveille » de l’oeuvre reconnue…
    En croit-on toujours assez ses propres oreilles, au royaume des mal-entendants ?..

    Voici l’article
    _ les expressions en gras sont de mon initiative :

    LUCIEN DUROSOIR
    Les trois « Quatuors à cordes »

    Quatuor Diotima

    ALPHA 125(CD)
    Référence: premières mondiales

    Pour que cet immense disque prenne sa vraie valeur, je vous suggère de baisser un peu le volume d’écoute, car la prise de son découpée au rasoir de Hugues Deschaux, nous met les oreilles dans le vif du sujet et n’élude rien des sonorités un rien agressive du Quatuor Diotima.

    Les violonistes du Quatuor Diotima ne valent pas ceux des Quatuors Prazak ou Emerson. Mais les Prazak ou les Emerson n’enregistrent pas Durosoir… Or ce disque est littéralement vertigineux. Surtout au moment où il paraît… En effet, l’interprétation de la « 2e Symphonie » de Roussel par Stéphane Denève (Naxos) a mis le doigt sur une noirceur, une amertume post-Grande Guerre dans une certaine création musicale française, qui n’avait jamais été mise en avant à ce point. Or les « Quatuors » de Lucien Durosoir (1878-1955) expriment exactement cela. Ils illustrent un pan de la création musicale française, loin de l’élégance de Debussy et Ravel, qui produit des oeuvres ressemblant à un écho grave et amer de la tragédie de la guerre.

    Plus encore que dans la « 2e Symphonie » de Roussel, on a l’impression d’entendre ici, quarante ans avant, les prémices des grandes oeuvres de Chostakovitch. Les mouvements lents des « Quatuors » n° 1 et 2, notamment, sont une plongée abyssale dans la noirceur du monde. On notera par exemple à quel point dans la Berceuse du « Quatuor n° 2 » la mélodie qu’on attend n’éclot jamais (un peu comme cet allegro qui n’arrive pas dans la « Symphonie funèbre » de Joseph Martin Kraus). Les flottements harmoniques, les frottements aussi, une sorte d’ »incertitude du lendemain » (dans le sens où on ne peut pas deviner la phrase ou la note qui va suivre) sont les caractéristiques de ces partitions.

    On le pressent à l’écoute : Durosoir est un musicien de la Grande guerre. Violoniste, il y rencontra le violoncelliste Maurice Maréchal et le compositeur André Caplet. Et c’est vrai que c’est à l’énigmatique Caplet qu’il faut le comparer. La notice propose de remarquables analyses des œuvres, qu’il serait inepte de paraphraser. Mais certaines assertions décrivent très bien en fait ce à quoi on est en droit de s’attendre et méritent d’être citées :

    « La circulation des thèmes essentiels à travers plusieurs mouvements fait de ces trois quatuors des oeuvres plus ou moins résolument cycliques. La tonalité, assumée comme fondatrice, se dissout dans une abondance d’altérations qui créent des rencontres sonores inattendues et une harmonie très personnelle. Les superpositions rythmiques tendent à densifier le tissu instrumental et à brouiller la stabilité rythmique. » Vous le comprenez à partir de ces données : l’univers de Durosoir est un monde instable où tout est perpétuellement remis en cause.

    Ce n’est pas le chemin de la facilité auquel nous invite ce compositeur injustement méconnu. Ses compositions reposent sur une image sonore rude due à la trituration du matériau musical et à « l’indépendance dans la fusion » qu’il exige de la part de ses musiciens. Le Quatuor Diotima est à la hauteur de ces défis. Aux auditeurs, maintenant, de graver les pentes escarpées de ce massif d’une imposante exigence.

    Voilà pour cet article de Christophe Huss. Je suis heureux que ces œuvres si puissantes d’un immense compositeur trouvent le chemin de nos oreilles, de nos cerveaux, de nos pensées, de nos coeurs : de quoi « faire monde »… Ou l’alchimie de l’Art, authentique…

    Bien à vous

    Courriel du 2 juin (9h32) :

    Cher monsieur,

    Je suis encore sous le coup de l’émotion que m’a procurée la lecture de la critique de Christophe Huss !
    Je vous remercie vivement de me l’avoir fait connaître.

    J’aurai d’ailleurs d’autres émotions à intégrer, au fur et à mesure de la lecture (lente, en cette période surchargée) des textes que vous m’avez adressés.
    Je sais gré à J-P C. de m’avoir mise en relation avec vous car, à mon âge, on ne recherche plus que des gens de vérité et de sincérité.
    J’espère vous rencontrer un jour…
    Bien à vous
    Georgie Durosoir

    Courriel du 2 juin (19h09) :

    Vérité
    ainsi que courage de l’affirmer et la partager,
    voilà ce que nous donnent généreusement le « génie » (au sens de Kant) des artistes,
    des « auteurs »,
    selon le terme qu’utilise Marie-José Mondzain en son « Homo spectator » (chez Bayard) ;
    et qui donne un « élan » et un « relais » chez ceux qui s’en font les « acteurs »
    (ou interprètes),
    et puis, encore, à leur double impact, une « reprise » et une « relance », chez ceux qui, à leur tour, deviennent de vrais et actifs « spectateurs »,
    selon ce qu’Albine Saint-Girons appelle, elle, « L’Acte esthétique »
    (chez Klincksieck : en une collection qui vous compte parmi ses auteurs)…

    J’ai moi aussi l’âge du « décantement »
    _ le mot existe-t-il en français ; ou la « décantation »…
    _,
    car « At my back i always hear The winged charriot of Times » _ disait Andrew Marvell (« To his coy mistress »)…

    Aller à l’essentiel, délaissant mondanités et courbettes ;
    et s’enchanter de l’enchantement des œuvres enchanteresses des enchanteurs que sont ces artistes…

    Que de trésors patientant d’être si peu que ce soit « rencontrés »…

    Si vous avez la patience de dérouler les phrases enguirlandées de mes promenades « montaniennes »,
    vous retrouverez ces émotions-là,
    ce qu’inlassablement je recherche par les livres, les disques, les catalogues d’exposition de peinture, ou de photographie, les films, les représentations de théâtre, les concerts, les conférences,
    les conversations et les rencontres aussi, bien sûr,
    les voyages avec arpentages de villes, ou de paysages : le monde s’enrichissant des mondes de chacun des créateurs…

    J’aurais moi aussi plaisir à faire votre connaissance…
    Comme la suite des œuvres de votre beau-père.

    Une dernière pièce à ce « dossier » de l’artiste :
    Luc Durosoir, le fils de Lucien Durosoir, a publié en octobre 2005 aux Editions Tallandier « Deux musiciens dans la Grande Guerre » (accompagné d’un CD inédit d’œuvres de Lucien Durosoir :  » Trois pièces pour violoncelle et piano » de 1931, « Divertissement« , « Maïade » et « Improvisation » _ interprétées par Raphaël Merlin au violoncelle et Johan Farjot au piano) dédiées par Lucien Durosoir  à son ami (et compagnon dans les tranchées de la « Grande Guerre ») le violoncelliste Maurice Maréchal (1892-1964).

    Je viens de me procurer ce livre, qui contribue aussi à l’hommage (filial) à ce créateur : il est constitué de « Lettres du front » de Lucien Durosoir (août 1914 – novembre 1918) ; et de « Carnets de guerre » de Maurice Maréchal (3 mai 1914 – 5 novembre 1918). Avec aussi un cahier de photos (dont certaines d’André Caplet, que Lucien Durosoir considérait comme son maître en composition).

    Titus Curiosus, le 2 juillet 2008