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  • La genèse luzienne du Trio de Maurice Ravel : au « travail » (ou « au turbin ») chez les Gaudin, au 41 rue Gambetta, puis à la Pension Ongi Ethori, 23 rue Sopite, de mars à août 1914…

    Une très intéressante lettre de Maurice Ravel à Annette Bibal-Gaudin, du 1er février 1914, plante excellemment le décor de la genèse luzienne du Trio :

    « Chère Madame Gaudin, Je ne vous ai pas encore souhaité la bonne année. Aussi ai-je pris la résolution , si cela ne vous dérange pas, d’aller vous la souhaiter de vive voix. J’ai plusieurs choses à terminer, et, à Paris, c’est devenu impossible – voilà ! Depuis le matin, les gens viennent me distraire sous les prétextes les plus différents et les plus inutiles. J’en ai assez – de cette « distraction« -là, de ces « dérangements » venant importuner le travail même des œuvres, la priorité sacrée du compositeur… J’avais résolu d’aller dans les environs de Paris, mais j’y serais tout aussi dérangé. Il faut que je mette au moins 800 kilomètres – voilà  ! – entre les aimables et fâcheux visiteurs et moi – et Saint-Jean-de-Luz est idéalement à même d’offrir cette concentration nécessaire à ce travail sacré « des choses à terminer » demeurant en chantier pour Maurice Ravel. Et on sait combien parfois de très longues années durant sont ainsi demeurées en chantier, sur le papier et en la tête, bien des œuvres, et des œuvres majeures, de Maurice Ravel, entre une idée soudainement jaillie d’inspiration de départ et l’achèvement de cette œuvre, parfois sous le coup de demandes un peu pressantes de quelques commanditaires… Pouvez-vous me recevoir pendant un mois ? Dites-moi franchement si cela vous cause le moindre embarras. Si, comme je le souhaiterais, cela ne vous dérangeait pas trop, je partirais aussi vite que possible, mardi soir par exemple » – le 3 février.

    ..

    La lettre suivante publiée par Manuel Cornejo en son édition de la Correspondance de Maurice Ravel, et adressée à l’ami Cipa Godebski, en date du 14 février suivant, est effectivement rédigée au domicile des Gaudin, 41 rue Gambetta, à Saint-Jean-de-Luz ; et si cette lettre-là n’évoque pas encore le prochain « Trio« , elle indique tout de même ceci de bien intéressant pour une autre œuvre à venir, et déjà en gestation à Saint-Jean-de-Luz, elle aussi (!), « Le Tombeau de Couperin » – une œuvre dont le titre apparaît pour la première fois dans la Correspondance de Ravel seulement le 2 janvier 1915, en une lettre à Theodor Szántó (pianiste et compositeur hongrois (1877-1934), et ami de Ravel, qui fit découvrir à celui-ci les musiques de ses compatriotes Béla Bartók et Zoltán Kodály, excusez du peu !..  Alors que l’allusion à une « transcription« , par Ravel, d’une forlane de Couperin (Louis Couperin (ca.1626-1661) ; et pas son neveu François (1668-1733) !) est déjà présente dans la lettre à Cipa Godebski dont je vais maintenant citer un passage, et qui est en date, cette lettre, du 14 février 1914, soit presque un an auparavant la formulation de ce titre, « Le Tombeau de Couperin« , pour les pièces de cette ci-devant « suite française » pour le piano commencée d’être composée à Saint-Jean-de-Luz, au domicile des Gaudin, 41 rue Gambetta ; une lettre dans laquelle Ravel avait dit « transcrire » une forlane de Couperin. Et c’est ainsi que le titre « Le Tombeau de Couperin » fait référence à l’admirable auteur de « Suites françaises » pour le clavier (dont fait partie le sublime « Tombeau de Monsieur de Blancrocher« …) qu’est le merveilleux Louis Couperin, qui fut bien présent, en chair et en os, à Saint-Jean-de-Luz, en 1659, parmi la troupe des musiciens officiant aux noces royales de Louis XIV et l’Infante Marie-Thérèse, dans la tribune de  l’église saint-Jean-Baptiste de Saint-Jean-de Luz, lors de la cérémonie de ce mariage : ce que peut-être Maurice Ravel savait, même si le nom de Louis Couperin n’est pas explicitement présent dans sa Correspondance, telle du moins qu’elle a été jusqu’à’ici retrouvée… – :

    « Excusez-moi : j’étais en plein turbin… alors… (…) Je travaille fenêtres ouvertes, par un temps de printemps. Parfois un petit cyclone, une averse. Le lendemain, il n’y paraît plus rien – et c’est bien là le mode de fonctionnement du temps disons « météorologique » de cette côte basque natale de Maurice Ravel, où il est fort utile d’avoir en permanence à portée de sa main un parapluie ; l’ondée, vite emportée par les vents de l’Atlantique, ne durant pas très longtemps non plus… Entretemps, je turbine – « je turbine« , « en plein turbin« , ce sont-là des mots et des expressions qui reviennent souvent sous la plume de Maurice Ravel, dont le père, Joseph, était ingénieur – à l’intention du pape : vous savez que cet auguste personnage (…) vient de lancer un nouvelle danse, la forlane. J’en transcris une de Couperin – voilà, voilà ! Et c’est probablement ici la merveilleuse forlane du très proche à venir, et à Saint-Jean-de-Luz même, « Tombeau de Couperin« , qui vient ici pointer un tout premier petit bout de son nez !..  Je vais m’occuper à la faire danser au Vatican par Mistinguett et Colette Willy en travesti – et ce qui bondit ici, c’est l’humour volontiers anti-clérical de Maurice Ravel (et sa  famille)… Ne vous étonnez pas de ce retour à la religion : c’est l’atmosphère natale qui veut ça. Voici l’Angelus. Je dégringole pour aller dîner« …

    …

    C’est seulement le 19 mars suivant, alors que Maurice Ravel loge chez ses amis Gaudin 41 rue Gambetta, que dans une lettre à son amie Ida Godebska, Ravel évoque pour la première fois en sa correspondance le Trio pour piano, violon et violoncelle qu’il commence alors à composer :

    « Songez que j’ai passé 36 heures devant ma table de travail sans prendre autre chose que du bouillon aux œufs. Je travaille maintenant au Trio – sans davantage de présentation ni explication ici de sa part : il a probablement déjà dû en parler… – et vous demande de le proclamer, afin que l’on se doute aussi peu que possible que j’ai passé ces derniers temps à autre chose – Rapport à Durand – l’éditeur de Ravel : l’éditeur serait-il donc suspicieux ?.. – , vous comprenez« …

    …

    Et deux jours plus tard, le 21 mars, en une lettre à son amie Hélène Kahn-Casella, Ravel écrit ceci :

    « Je travaille au Trio malgré le froid, la tempête les orages, la pluie et la grêle » – contre vents et marées, en quelque sorte, et à l’abri des importuns…

     

    Puis, le 25 mars, et toujours en la demeure des Gaudin, c’est à son éditeur Jacques Durand cette fois que Maurice Ravel s’exclame :

    « J’ai terminé le 1er morceau du Trio – Modéré. Les autres – qui seront au nombre de trois : Pantoum, Passacaille et Final ; et le Trio sera achevé à Saint-Jean-de-Luz le 30 août 1914… – semblent bien se présenter. …et cela par un temps spécialement affreux » – peu propice à céder aux tentations des distractions locales…

    …

    Et à son amie Ida Godebska, ce même 25 mars – et toujours « turbinant » rondement… –  :

    « Mon Trio, dont le premier mouvement est achevé, ne me permet pas de le laisser refroidir » – ici, c’est l’œuvre qui commande et dicte le tempo…

    …

    Et encore à la même Ida Godebska trois jours plus tard, le 28 mars, évoquant à nouveau son Trio :

    « Je rentre de Lyon ici – à Saint-Jean-de-Luz, chez ses amis Gaudin – , pour travailler au Trio, que je veux achever avant de revenir à Paris » – un retour qui n’adviendra qu’à la mi-novembre 1914 ; le Trio étant, lui, achevé à la fin du mois d’août ; mais entre-temps aura surgi la guerre, renversant tout…

    …

    Le 8 avril suivant, Maurice Ravel est de retour à Saint-Jean-de-Luz d’un voyage-éclair à Lyon et Genève, et réside toujours chez les Gaudin, au 41 rue Gambetta, ainsi qu’en témoignent deux lettres adressées à Hélène Kahn-Casella, le 8 avril  et le 10 avril, la seconde envoyée depuis Fontarabie : « Je suis dans la joie. On se croirait en plein été. La procession arrive (ça vaut la peine)« … 

    …

    …

    Mais c’est ensuite à la Pension Ongi Ethori, 23 rue Sopite – et plus chez ses amis Gaudin, 41 rue Gambetta – , que, de retour depuis Paris à Saint-Jean-de-Luz le 20 juin suivant, Maurice Ravel a choisi de s’installer, afin de travailler, pour le terminer, à son Trio, comme l’indiquent deux lettres adressées le 24 juin, l’une à son éditeur Jacques Durand :

    « l’installation – à la Pension Ongi Ethori, avec un piano qu’il a fallu y faire venir – est terminée. Je vais me mettre au travail : pour me mettre en train, j’ai déjà commencé à faire des gammes«  – le compositeur veut chaque fois rassurer son éditeur ! –  ;

    …

    et l’autre à son frère Edouard Ravel :

    « Je vais te demander de m’envoyer tous les cadres à tourniquet qui sont dans ma chambre, dans le salon et peut-être dans l’antichambre. Je veux parler uniquement des petits, qui contiennent des estampes simples – 6, je crois -, Tu mettras dans le même colis toutes les estampes de format simple. Et aussi les gravures représentant des costumes de différents pays, que je voulais emporter, et que je n’ai pas eu le temps de chercher. Elles doivent se trouver dans ta chambre, sans doute dans l’armoire. C’est tout pour cette fois. Mais fais vite : le roi d’Espagne a manifesté le désir de visiter mon studio et je tiens à le bien recevoir » – finalement le roi d’Espagne ne viendra pas rendre visite à Maurice Ravel… – , ainsi que : « Maman est à Ciboure – et ici c’est un détail bien intéressant qu’on apprend au passage : c’est à Ciboure que réside donc à ce moment Marie Delouart-Ravel (1840-1917) en cet été 1914 ; mais où et chez qui ? : chez un parent, tel que les Goyenague ? à la Pension Anchochury, de sa lointaine cousine Marie-Dominique Anchochury (Ciboure, 11 août 1840 – Ciboure, 16 octobre 1918) ? Ce serait bien précieux pour nous, qui nous intéressons à la parenté basque de Maurice Ravel et sa mère, de le découvrir… – et t’embrasse,

    moi aussi »,

    …

    Et le 28 juin, sa lettre à Cipa Godebski recommence à évoquer le Trio, via le contexte – un peu trop distrayant, l’été venu… – de villégiature et de festivités, qui menace d’un peu trop près le travail d’achèvement de ce Trio – dont le 1er mouvement, Modéré, a été terminé dès le 25 mars précédent, au domicile des amis Gaudin… – :

    « J’ai commencé à travailler au Trio malgré les réjouissances de la St-Jean : hier, feux devant l’église et sur la place. Celui-ci, laïque, augmenté de pyrotechnies et à la même heure que l’autre, pour embêter le clergé. Demain, toro de fuego.(…) Je descends dîner, il y a des muchurdiñac – des rougets – , et il ne faut pas que ce soit trop cuit.« 

    …

    Et le 30 juin, à Lucien Garban – (1877-1959), son condisciple au Conservatoire et ami, que Ravel qui fera entrer en 1919 aux Editions musicales Durand – :

    « Voilà une dizaine de jours – le 20 juin précisément – que j’ai quitté Paris (…) 35° au moins y aidant, je travaille au Trio et à Zazpiac Bat – pas mal d’éléments de cet ambitieux projet symphonique basque (« Zazpiak Bat » signifie littéralement « les sept provinces font une« ), plus tard abandonné, seront repris et intégrés au magistral Concerto (en sol)… – , malgré les nombreuses réjouissances : pelote basque, feux de la St-Jean, toros de fuego, et autres pyrotechnies. Les jeux d’eau sont pour après-demain. L’établissement des bains de mer n’ouvre que le 1er juillet, et j’attends ce jour-là avec une impatience que la température rend légitime. (…) Ma mère – présente, donc, mais à Ciboure, elle – vous envoie son bon souvenir« . 

    …

    Le 4 juillet suivant, à son confrère compositeur et ami Alfredo Casella, Ravel précise, toujours à propos de ce travail qu’il a en chantier :

    « Ici (la chaleur) est supportable, parce qu’il y a la mer – et puis après tout j’aime ça. Je travaille : il y a des jours où ça ne vient pas ; d’autres où j’espère augmenter du double un bagage si faible en comparaison de Nouguès – un compositeur (1875-1932) sur la prolixité duquel les plaisanteries étaient alors monnaie courante… Je travaille même le piano : à mon retour, je donne un récital.« 

    …

    Et le 18 juillet, à Hélène Kahn-Casella :

    « Malgré le beau temps, voici trois semaines – c’est le 20 juin que Ravel, de retour à Saint-Jean-de-Luz, s’est installé à la Pension Ongi Ethori 23 rue Sopite…  – que le Trio n’avance pas, et me dégoûte. Mais aujourd’hui, je me suis avisé qu’il n’est pas si nauséabond… et le carburateur – toujours ce vocabulaire d’ingénieur qui plaît à Ravel – est réparé« …

    …

    Et encore le 20 juillet, à Edwin Evans – (1874-1945) critique musical anglais – :

    « Je suis installé ici – à la Pension Ongi Ethori – depuis un peu plus d’un mois – le 20 juin précisément – , et tâche d’y mener à bonne fin mon Trio, pour me mettre aussitôt à d’autres œuvres – le travaillant déjà : les pièces de ce qui deviendra « Le Tombeau de Couperin« , mais d’autres œuvres encore, dont « La Cloche engloutie« , laissée définitivement en plan, et le poème symphonique « Wien« , qui deviendra, lui, en 1920 « La Valse« , autre sublime chef d’œuvre… Car je profite des vacances pour rattraper les fatigues inutiles et le temps perdu à Paris » – où il ne supporte plus de demeurer, trop dérangé qu’il y est dans son travail suprêmement exigeant de composition : Ravel est perfectionniste.

    …

    Et le 28 juillet, à Lucien Garban :

    « C’est affreux : on ne voit plus le soleil ; il fait froid. Le Trio s’en ressent, qui stagne« …

    …

    Et surtout à Jacques Durand – son vigilant éditeur – , le 31 juillet :

    « Je continue à travailler, assez lentement encore, il est vrai, mais plus sûrement. Je compte sur la participation du temps qui se remet au beau. Ce matin j’ai repris mes ébats nautiques qui, je l’espère, vont émoustiller l’inspiration » – un angle admissible, en effet, du point de vue de l’éditeur…

    …

    Et toujours à l’éditeur Jacques Durand, cette lettre, le 2 août, particulièrement intéressante sur les divers projets musicaux alors en cours de Maurice Ravel – probablement là en réponse directe à des remarques de celui-ci, en tant que commanditaire et donneur d’ordres… – :

    « Pourtant – à quelle remarque critique ou exigence de son éditeur Ravel répond-il ici ? – , je me sentais en une période féconde de production. Tout en m’acharnant au Trio – ce que pourrait lui reprocher l’éditeur ?.. –  d’autres œuvres, pièces de piano, poèmes symphoniques, étaient en projet : de nombreuses notes m’en sont témoin – Ravel éprouvant ici un assez étonnant besoin de se justifier. C’est du devoir – impérieux, certes – de reconnaissance qui me lie étroitement à vous – par contrat et par amitié, les deux… – que je veux parler. IL est le seul qui m’ordonne de m’incliner – voilà ! – devant votre décision, quelle qu’elle soit : vous n’avez qu’un mot à m’envoyer : j’abandonnerai tout aussitôt mon Trio – bigre ! rien que cela : renoncer à son Trio !.. – , et les autres choses – les poèmes symphoniques, probablement… – , et vous confectionnerai tant de morceaux de piano– nous y voilà donc !!! Telle est donc la priorité éditoriale de Jacques Durand ! – que vous désiriez. J’y mettrai assez de conscience, ou à défaut assez d’habileté, pour que mon éditeur et ami ne soit pas trop mécontent » – c’est donc d’œuvres pour le piano que Jacques Durand a en priorité besoin : mais Maurice Ravel y souscrit aussi avec les pièces qu’il met au point de sa « suite française » pour piano… C’est que Ravel, très inventif et original, a toujours plusieurs fers au feu, dont certains n’aboutiront à la réalisation finale que de longues années de maturation plus tard ; c’est ainsi que sa création fonctionne…

    …

    Le 1er août 1914, la guerre est déclarée. Voilà qui change tout !

    …

    Je cite ici un extrait de la lettre du 3 août suivant à l’ami Cipa Godebska :

    « Depuis avant-hier … ce tocsin, ces femmes qui pleuraient , et surtout l’enthousiasme horrible de tous ces jeunes gens… _ et tous les amis qui ont dû partir, et dont je n’ai point de nouvelles… Je n’en peux plus : ce cauchemar de toutes les minutes est trop atroce. Je crois que je vais devoir fou… ou que je vais céder à l’obsession… – de se faire engager aux armées, d’une façon ou d’une autre. Vous pensez que je ne travaille plus ? Je n’ai jamais autant travaillé avec une rage plus folle, plus… héroïque« …

    …

    Et le lendemain 4 août, cette lettre à son ami aussi Maurice Delage :

    « Oui, je travaille ; et avec une sûreté, une lucidité de fou. Mais, pendant ce temps, le cafard travaille aussi, et tout à coup me voilà à sangloter sur les bémols ! Naturellement, quand je descends et que je me trouve devant ma pauvre maman – elle est présente, non loin celui, de lui, à Ciboure ou à Saint-Jean-de-Luz, cet été -là 1914… – , il faut que j’aie l’air calme, sinon rigolo… vais-je pouvoir continuer ? Voilà 4 jours que cela dure, depuis le tocsin« …

    …

    Puis, le 12 août, ce bref extrait de lettre à Jacques Durand :

    « Il faut que mon Trio – le travail sur ce satané Trio se poursuit donc : Ravel ne l’abandonne pas… – soit très bien : sais-je si ce ne sera pas une œuvre posthume ? »…

    …

    Et le 19 août, cette déclaration à Maurice Delage à propos du Trio :

    « En tout cas, je termine toujours mon Trio – œuvre posthume ? – « … 

    …

    Et encore le 29 août, à Alfredo Casella, cette fois :

    « Je termine mon Trio«  – avec toujours ce possessif significatif : Ravel y tient, à son Trio ! Et à très juste titre, il s’y « acharne« …

    …

    Jusqu’à cette déclaration à Jacques Durand, ce même 29 août 1914 :

    « Cher ami, je termine demain mon Trio, 3 ou 4 jours pour le recopier.

    Est-il prudent – et utile – de l’envoyer ? Où ?

    Dès la semaine prochaine, j’irai me présenter à Bayonne » – afin , pour Maurice, antérieurement réformé, d’essayer de se faire engager…

    …

    Et puis, ces deux missives suivantes, le 8 septembre, à Ida Godebska :

    _ « Chère amie,

    Comme vous le prévoyiez, mon aventure s’est terminée de la façon la plus ridicule : on ne veut pas de moi parce qu’il me manque 2 Kilogs.

    Avant de me rendre à Bayonne, j’ai passé un mois – le mois d’août 14 – à travailler du matin au soir, sans seulement prendre le temps d’aller prendre un bain de mer. Je voulais terminer mon Trio que j’ai travaillé en œuvre posthume. Cela ne veut pas dire que j’y ai prodigué le génie, mais bien que l’ordre de mon manuscrit et des notes qui s’y rapportaient permettaient – en cas de son décès – à tout autre – tel un Lucien Garban, par exemple – d’en corriger les épreuves – Maurice Ravel a seulement le souci de sa postérité : par son œuvre…

    Tout cela est inutile : il n’en résultera qu’un trio de plus – est-ce là vrai désespoir ? ou fausse modestie ? – , un échange de correspondance inopportun… et une amitié de moins – peut-être est-ce là allusion aux frictions du compositeur avec son éditeur Jacques Durand, peu favorable, semblait-il, à la réalisation de ce satané Trio par Ravel, et lui préférant des œuvres pour piano, plus faciles à vendre  pour lui…  Je ne compte pas les 2 jours de fièvre qui ont suivi mon retour de Bayonne, et dont j’ai pensé crever. Me voici dans l’inaction : Je ne me sens plus le courage de me remettre au travail. – ce ne sera cependant pas tout à fait le cas : le travail sur la « suite française » pour le piano, à la François Couperin (clairement évoquée dans la lettre à Cipa Godebski le 14 février précédent), et qui s’intitulera mais un peu plus tard, pas tout de suite, « Le Tombeau de Couperin » (ce titre de « Tombeau » pouvant être venu à Ravel au moment plus tardif des dédicaces aux amis tombés au champ d’honneur, les uns après les autres au fil des années de la guerre) qui a déjà été commencé, donc, bien avant le déclenchement de la guerre, au mois de février 1914, chez les Gaudin, va continuer à se poursuivre à la Pension Ongi Ethori, et a été « aux 3/4 »  accompli, déjà, à Saint-Jean-de-Luz cet été et ce début d’automne 1914, dira plus tard, en l’achevant en 1917 à Lyons-la-Forêt, Maurice Ravel… Mais on comprend fort bien combien ces temps si horribles de guerre, avec tous ces morts et toutes ces destructions, ont pu très gravement troubler Maurice Ravel en son travail musical… J’espérais me consacrer aux blessés transportés à Saint-Jean-de-Luz« … ;

    …

    et le 9 septembre à Jacques Durand :

    _ « Mon cher ami,

    Avez-vous reçu la carte dans laquelle je vous demandais si je devais envoyer mon Trio ? Je pense qu’il serait encore moins prudent, et moins nécessaire, de vous le faire parvenir dans les circonstances actuelles. (…) Je vais tâcher de me remettre au travail – et ce sera au moins pour partie fait : « aux 3/4 » du moins pour les 6 pièces (« Prélude« , « Fugue« , « Forlane« , « Rigaudon« , « Menuet« , « Toccata« ) qui constitueront au final, en 1917, « Le Tombeau de Couperin« … – , malgré toutes les préoccupations qui me hantent.

    (…)

    Si ceci vous parvient, veuillez me répondre à ce sujet – il s’agit ici de la situation pécuniaire très difficile des Ravel… – et à celui du Trio » – Ravel y tient décidément beaucoup… Et c’est de fait un immense chef d’œuvre…

    …

    La note de bas-de-page n°2, aux pages 587-588 de la nouvelle édition Gallimard – collection Tel de la Correspondance de Maurice Ravel par les soins de Manuel Cornejo, précise très judicieusement les 4 premières dates d’exécution de ce Trio en la mineur pour piano, violon et violoncelle de Maurice Ravel, qui lui a coûté tant d’efforts…  :

    …

    _ à la mi-novembre 1914, dès son retour de Saint-Jean-de-Luz à Paris, Maurice Ravel, propose une interprétation par lui-même au piano du Trio, en présence de Jacques Durand, son éditeur… ;

    ..;

    _ puis, peu après, au domicile privé du violoncelliste Joseph Salmon, a lieu une première audition privée de ce Trio de Ravel par Alfredo Casella au piano, George Enesco au violon, et Joseph Salmon au violoncelle ;

    …

    _ le 28 janvier 1915, à la salle Gaveau à Paris, se produit la première audition publique du Trio, par Alfredo Casella au piano, Gabriel Willaume au violon et Louis Feuillard au violoncelle ;

    …

    _ et enfin, le 20 mai 1915, une seconde audition publique du Trio a lieu encore Salle Gaveau, par Alfredo Casella au piano, George Enesco au violon, et André Hekking au violoncelle…

    …

    …

     Et maintenant, je vais pouvoir en venir à ce que l’on peut induire de la Correspondance accessible de Maurice Ravel à propos du second chef d’œuvre « aux 3/4 » réalisé  en 1914 à Saint-Jean-de-Luz, au 41 rue Gambetta, au domicile des amis Gaudin, puis au 23 rue Sopite, à la Pension Ongi Ethori, je veux dire cette « suite française » pour piano seul que Ravel intitulera « Le Tombeau de Couperin« , et qu’il achèvera, pour le dernier de ces quarts, après sa démobilisation, en 1917, à la Villa Le Frêne, à Lyons-la-Forêt – un autre lieu paisible propice et même nécessaire à la création – , au domicile de sa marraine de guerre, Madame Fernand Dreyfus (1871-1958) – le « Menuet » de ce « Tombeau de Couperin » étant dédié à Jean Dreyfus (1896-1917), décédé au champ d’honneur à Roncourt (Somme) le 14 octobre 1917, beau-fils de Madame Fernand Dreyfus…

    …

    À suivre, par conséquent…

    …

    …

    Ce lundi 21 juillet 2025, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • A propos de la genèse à retardement (de l’été 1914 à l’été 1917) du sublimissime « Tombeau de Couperin » de Maurice Ravel : quelques modestes amorces de réflexions sur la genèse d’un intensément touchant chef d’oeuvre…

    Ainsi que le remarque Manuel Cornejo, à la page 794 de son admirable et indispensable _ pour tout mélomane s’intéressant à Ravel... _ « Intégrale » de la Correspondance de Maurice Ravel _ du moins la correspondance accessible jusqu’ici au public : une nouvelle édition devant intégrer de nouvelles lettres devenues accessibles depuis l’édition de 2018… _ (1895 – 1937) _ de Manuel Cornejo, lire ce riche entretien de janvier 2019, avec Nathalie Jungermann _,

    « Il ne faut pas négliger (…) le fait que Ravel n’ait plus composé d’œuvres pour piano seul après 1917« ,

    soit après l’achèvement, à Lyons-la-Forêt, chez ses amis Fernand Dreyfus (Sélestat, 24 août 1850 – Paris 17e, 17 novembre 1923) et son épouse Madame Fernand Dreyfus (née Marie Spies : Hasselt, 16 janvier 1871 – ?, 1958) _ qui fut la marraine de guerre de Maurice Ravel du 14 mars 1916 au 1er juin 1917,  jours de la mobilisation et de la démobilisation de celui-ci ; et qui était la mère de son ami et élève (et futur biographe) Roland-Manuel (Paris 8e, 22 mars 1891 – Paris 10e, 1er novembre 1966), né du premier mariage de celle-ci, Marie Spies, avec Salomon-Paul Lévy (décédé en 1905) ; Marie Spies, veuve Lévy, avait épousé Fernand Dreyfus le 24 novembre 1908, celui-ci ayant deux enfants de son premier mariage avec Isabel de Freitas Coutinho : René Dreyfus (né en 1887), et Jean Dreyfus (Sao Polo, 13 décembre 1896 – Rancourt, Somme, 14 octobre 1917), auquel Ravel a dédié le « Menuet«  de son « Tombeau de Couperin« … _, des six pièces pour piano à deux mains _ « Prélude« , « Fugue« , « Forlane« , « Rigaudon« , « Menuet » et « Toccata »  _ du « Tombeau de Couperin« … _ pour le piano, Ravel ne composera plus, mais bien plus tard seulement, que ses deux Concertos pour piano et orchestre, publiés tous les deux en 1931 ;

    cf aussi mon article « «  du 23 avril dernier…

    …

    …

    Une constatation rétrospective à mettre en perspective avec ce mot de Ravel, alors en convalescence à Megève, le 13 mars 1919, à Edgar Varèse (à la page 663 de l’ »Intégrale« ) :

    …

    « Repos absolu, cure de soleil, de froid, etc… Je ne crois pas que je sois bien guéri _ entre autres maux de sa dépression… _, mais je ne vais pas tarder à rentrer. J’ai hâte de me remettre au turbin.

    Songez que depuis plus de quatre ans, je n’ai absolument rien fait _ Le Tombeau de Couperin, terminé _ l’été 1917, à Lyons-la-Forêt, chez ses amis Dreyfus _ après ma réforme _ survenue le 1er juin 1917 ; et très vite après cette démobilisation, Ravel, toujours sous le choc de la perte cruelle de sa chère mère, décédée le 5 janvier 1917, s’est empressé de quitter la demeure familiale endeuillée du 4 Avenue Carnot, à Paris, pour accourir, dès le 20 juin, à Lyons-la-Forêt, au « Frêne« , la maison de campagne de ses amis Dreyfus, où il se remet immédiatement et très assidument au travail sur « Le Tombeau de Couperin« , laissé inachevé fin 1914 : Maurice Ravel avait alors quitté Saint-Jean-de-Luz et regagné le nid familial du 4 Avenue Carnot à la mi-novembre… _, l’était aux trois quarts _ voilà ! _ en 1914 » _ le titre « Le Tombeau de Couperin«  donné à l’ensemble de ces six pièces pour piano à deux mains, date donc bien, lui aussi, de 1914 : il faut le relever en cette incise importante…

    …

    …

    En effet, une lettre de Ravel _ qui résidait alors à Saint-Jean-de-Luz, villa Ongi Ethori, 23 rue Sopite _ à son ami  Roland-Manuel _ c’est en 1911 qu’Erik Satie avait présenté le jeune Roland-Manuel à Maurice Ravel _, en date du 26 septembre 1914 (à la page 395 de cette « Intégrale« ), indiquait déjà très clairement :

    …

    « Je vais me mettre _ au présent proche, sinon immédiat, de cet automne 1914 _ à une suite de pièces pour piano« …

    …

    …

    Et au même Roland-Manuel _ et depuis cette même adresse 23 rue Sopite à Saint-Jean-de-Luz _, cette très intéressante précision-ci, encore, cinq jours seulement plus tard, à la date du 1er octobre 1914 (à la page 396) _ et cette fois c’est au présent actif de l’indicatif que s’exprime Ravel ! _ :

    …

    « Je commence deux séries de morceaux de piano : 1° une suite française (…) et il y aura une forlane, une gigue… » _ qui se révélera en fait finalement …un rigaudon ; mais les deux danses (de cette merveilleuse musique française des Suites des Couperin et de Rameau), sont ici d’ores et déjà indiquées ; et d’ores et déjà l’œuvre à venir s’inscrit dans ce registre de la suite de danses française…

    …

    …

    Puis, et sans cette fois mention du lieu de rédaction _ mais Maurice réside alors au domicile familal des Ravel, à Paris, au n°4 de l’Avenue Carnot : il est rentré de Saint-Jean-de-Luz à Paris, chez lui, le 14 novembre 1914 _ en date du 2 janvier 1915, à l’occasion des vœux de nouvel an, ce mot à Theodor Szanto _ qui réside en Suisse, à Lausanne _ (à la page 406), qui comporte cette autre indication, décisive :

    …

    « Je suis très heureux d’avoir eu de vos nouvelles. Écrivez-moi de nouveau. Je vais sans doute partir bientôt _ pour le front : Ravel l’espère ardemment, et fait tout pour y parvenir… _, mais je ne pense pas qu’on m’envoie à Lausanne _ Ravel cherche très activement, en effet, à se faire mobiliser, et apprend même dare-dare à conduire, afin de pouvoir faire office de chauffeur (ce sera de camions) à l’armée... J’ai terminé mon Trio à Saint-Jean-de-Luz _ « Mon Trio est achevé« , Ravel a-t-il ainsi expressément confié à son ami Igor Stravinsky en un courrier en date du 26 septembre 1914 (page 395 de l’« Intégrale« ) : ce fut fait le 30 août… _ et voudrais achever Le Tombeau de Couperin _ voilà ! Le titre était donc alors bel et bien déjà choisi à la date de ce 2 janvier 1915 ! Et c’est ici, il faut le souligner, la toute première occurrence (du moins jusqu’ici connue) de ce titre de « Le Tombeau de Couperin«  donné à cette « suite française«  (annoncée, mais sans titre déterminé, à Roland-Manuel en un précédent courrier en date du 1er octobre 1914), présente dans la correspondance (accessible jusqu’ici) de Maurice Ravel… _ avant mon départ » _ pour l’armée, une fois que Maurice Ravel  aura été, sur son expresse et insistante demande, enfin reconnu mobilisable, puis effectivement mobilisé (ce qui sera le cas seulement le 14 mars 1916 : Ravel obtient alors un poste de conducteur de camions ; et il est envoyé dans la région de Verdun… ;

    et une opportune note de bas de page de Manuel Cornejo vient indiquer très justement, en commentaire de ce vif désir d’achèvement du « Tombeau de Couperin« , page 406 : « Maurice Ravel devra patienter jusqu’à sa démobilisation en 1917 _ le 1er juin _ pour achever _ l’été 1917, seulement _ la suite pour piano à Lyons-la Forêt« …

    …

    …

    L’entrée de l’année 1917 est profondément marquée pour Maurice Ravel par le décès de sa mère, à Paris, le 5 janvier 1917 ; et il mettra beaucoup de temps à tenter de se remettre, difficilement, du chagrin terriblement violent pour lui, au quotidien des jours, de cette perte  _ et en novembre 1917, Maurice Ravel et son frère Edouard auront définitivement quitté le domicile familial des Ravel du 4 Avenue Carnot à Paris, pour déménager à Saint-Cloud, 7 Avenue Léonie _ ;

    ce qui va aussi affecter durablement sa remise au travail musical, afin d’abord de lui permettre d’achever ce qui avait été aux trois-quart déjà réalisé en 1914 _ et à quoi il tient énormément ! _ pour cette suite pour piano à deux mains qu’est « Le Tombeau de Couperin« .

    Mais, assez étrangement, sans que jamais cela apparaisse en les caractères de sa musique même…

    …

    …

    À peine démobilisé le 1er juin 1917,

    plusieurs courriers attestent de ce très difficile _ impossible ? _ retour de Maurice Ravel au domicile familial du 4 Avenue Carnot à Paris, puis de l’issue que très vite, immédiatement en quelque sorte, Ravel va trouver afin d’essayer de soigner cette dépression existentielle sienne, dans la reprise de son travail musical sur « Le Tombeau de Couperin » pour l’achèvement duquel il décide de partir se réfugier travailler au calme chez ses amis Dreyfus, à Lyons-la-Forêt, en Normandie.

    …

    …

    Au Dr Raoul Blondel, de la Villa Le Frêne à Lyons-la-Forêt, à la date du 19 juin 1917, ainsi Ravel écrit-il ceci (page 582 de l’ »Intégrale« ) :

    …

    « J’ai été réformé temporairement (…). J’ai quitté Paris quelques jours après _ pour Lyons-la-Forêt _ sans trouver un minute pour aller vous faire mes adieux, malgré mon désir. (…) Dès mon arrivée, je me suis rué au travail » _ sur « Le Tombeau de Couperin« , donc, laissé en souffrance, « terminé aux trois quarts« , en 1914.

    …

    …

    Et à l’ami Lucien Garban (Nevers, 22 août 1877 – Paris 18e, 1§ janvier 1959), du Frêne, à Lyons-la-Forêt, à la date du 20 juin suivant, ceci (à la page 583) :

    …

    « À mon retour des Andelys, où j’avais passé 4 jours _ Maurice Delage en perme _, j’ai trouvé le piano et me suis remis au turbin. J’espère que ça va me faire supporter l’état de civil, troublé par le canon lointain _ vers la Somme _ qu’on entend toute la journée, et, la nuit, par tant d’autres choses !.. Ces réveils angoissants, où je la sens près de moi, me veillant…« …

    …

    …

    Et surtout à Jacques Durand (Paris 6e, 22 février 1865 – Avon, 22 août 1928) _ son très fidèle éditeur de musique, et oncle de Jacques Charlot (Paris 17e, 13 septembre 1885 – Col de la Chapelotte, Meurthe-et-Moselle, 3 mars 1915), auteur de plusieurs réductions pour piano de pièces de Maurice Ravel, et à la mémoire duquel Ravel dédiera le « Prélude«  qui ouvre « Le Tombeau de Couperin« … _, de Lyons-la-Forêt, à la date du 7 juillet 1917, ceci  de très significatif  pour l’avancée du travail d’achèvement à réaliser du « Tombeau de Couperin » (à la page 584) :

    …

    « Cher ami,

    Excusez-moi : il y a longtemps que je voulais vous écrire. Le temps passe incroyablement vite, quand on est au travail. Le Tombeau de Couperin s’élève. Le Menuet et le Rigaudon sont achevés. Le reste se dessine » _ de quoi rassurer et faire un peu patienter son éditeur…

    …

    …

    Et enfin

    _ au passage, je remarque que le recueil de correspondances réuni par Manuel Cornejo en son « Intégrale » de la Correspondance de Maurice Ravel, ne comporte aucune lettre de Maurice Ravel entre les dates du 20 septembre 1917 (une carte de deuil autographe signée, à Madame Charles Koechlin, page 588) et 21 février 1918 (une lettre autographe signée, à Jean Marnold, page 592), soit sur une durée de 5 mois... _,

    à Roland-Manuel, de Saint-Cloud _ 7 Avenue Léonie, nouvelle résidence de Maurice Ravel et son frère Edouard _, le 1er mai 1918, ceci (à la page 593) :

    …

    « Faudra-t-il vous envoyer Le Tombeau de Couperin, qui va paraître ?« 

    …

    …

    L’œuvre _ si parfaite ! quel chef d’œuvre ! Je reviendrai plus tard sur quelques témoignages (indirects) de réception, en 1918 par Roger-Ducasse, en 1919 par Francis Poulenc, en 1920 par Pierre Lalo… _ sera créée par Marguerite Long _ veuve de Joseph de Marliave (Toulouse, 16 novembre 1873 – Senon (Meuse), 24 août 1914), à la mémoire duquel est dédiée la Toccata finale de ce « Tombeau de Couperin«  : Ravel tenait beaucoup que ce soit elle (Nîmes, 13 novembre 1874 – Paris, 13 février 1966) qui en soit la créatrice… _ le 11 avril 1919 à la S. M. I., la Société de Musique Indépendante, salle Gaveau, à Paris.

    …

    …

    Au final de ces précisions et réflexions,

    il s’avère que si la décision de se mettre à la composition d’une suite française de danses pour le piano suit immédiatement l’achèvement de son Trio, le 30 août 1914 _ l’ordre de mobilisatin générale a été proclamé le 2 août 1914, mais lors de son conseil de révision, en 1895, Maurice Ravel avait été déclaré exempté de service militaire en raison de sa faible constitution (1 m 61, 48 kg, une hernie) _, à Saint-Jean-de-Luz _ cf la lettre à son éditeur Jacques Durand du 29 août 1914 (à la page 388 de l’« Intégrale« ) : « Cher ami, je termine demain mon Trio. 3 ou 4 jours pour le copier. Est-il prudent _ et utile _ de l’envoyer ? où ? Dès la semaine prochaine, j’irai me présenter à Bayonne _ afin d’ obtenir d’être malgré tout mobilisé.Toutes les raisons que l’on m’a données pour me dissuader, je me les suis données moi-même, mais je ne puis me rendre à la raison. _ Si l’on me refuse, je n’aurai qu’à m’incliner« … _, le choix, lui, de ce titre « Le Tombeau de Couperin » pour cette suite de danses françaises, date du dernier trimestre de 1914.

    …

    …

    La question se pose donc de savoir si existe ou pas un lien du choix de ce titre de « Tombeau de Couperin » avec les décès déjà advenus cet été et cet automne 1914, au front, de ses amis Joseph de Marliave, le 24 août, de Jean Cruppi, le 4 novembre, et de Pierre et Pascal Gaudin, le 12 novembre 1914 ?

    …

    Le choix de ce titre (« Tombeau« ) est-il, au moins en partie, sinon directement, lié à ces décès de proches de Maurice Ravel ?

    …

    Ou bien, ce choix de « Tombeau de Couperin » est-il strictement musical, signifiant la nostalgie de Ravel _ en cette situation de guerre en cours depuis le 2 août 1914 pour la France _ pour ce registre et ce style si intimes _ et si français _ des Suites de danses françaises des 17e et 18e siècles, et singulièrement des si touchants « Tombeaux » de musique _ à partir de 1652, à partir des sublimes (!) « Tombeaux«  de Monsieur de Blancrocher des mains de Froberger, Dufaut, Louis Couperin : à écouter ici en cliquant… _ ?

    …

    …

    Ajouté aussi, et peut-être surtout, à un désir de Ravel de complaire tout spécialement aussi à un souhait de son éditeur pour obtenir de lui, à ce moment, des pièces de piano _ intimes _, tel que cela apparaît en cet extrait de lettre de Ravel à son éditeur et ami Jacques Durand en date du 2 août 1914 _ le jour même de la proclamation de mobilisation générale dans tout le pays ! _ (à la page 382 de l’« Intégrale« ) :

    …

    « Pourtant _ à quels arguments, ou à quelle situation, répond donc ce « pourtant » ? À la déclaration de la guerre ?.. _, je me sentais en une période féconde de production. Tout en m’acharnant au Trio, d’autres œuvres, pièces de piano _ envisagées en premier _, poèmes symphoniques, étaient en projet _ « La Cloche engloutie » et « Zazpiak Bat » demeureront ainsi à l’état d’ébauches ; et « Wien«  deviendra « La Valse » en 1919-1920… De nombreuses notes m’en sont témoin. (…) C’est du devoir de reconnaissance qui me lie étroitement à vous que je veux parler. Il est le seul qui m’ordonne de m’incliner devant votre décision, quelle qu’elle soit : vous n’avez qu’un mot à m’envoyer : j’abandonnerai tout aussitôt mon Trio _ encore en chantier, donc, à cette date du 2 août : il sera achevé le 30 août suivant _ et les autres choses, et vous confectionnerai tant de morceaux de piano que vous désiriez _ nous y voici donc ! Et « Le Tombeau de Couperin«  sera bien, en effet, une « suite pour piano deux mains« …  J’y mettrai assez de conscience, ou à défaut assez d’habitude, pour que mon éditeur et ami ne soit pas trop mécontent« .

    …

    …

    Il reste difficile de savoir à quel moment précis de cet automne 1914 Maurice Ravel a-t-il décidé d’intituler « Tombeau« , et même « Tombeau de Couperin« , cette Suite de pièces de danses française pour piano ?

    …

    Et quelle part ont pris à cette décision d’intitulation « Tombeau« , les décès de ses amis Joseph de Marliave, Jean Cruppi, et Pierre et Pascal Gaudin, aux mois d’août et novembre 1914 ?..

    …

    L’écriture de ces six Pièces de piano est-elle née spécifiquement d’un immédiat désir d’hommage à ces amis disparus ?

    …

    Ou bien la décision de ces dédicaces est-elle postérieure à la composition, du moins première, de trois de ces Pièces, la « Toccata » (dédiée à Joseph de Marliave, tombé à Senon, Marne, le 24 août 1914), la « Fugue » (dédiée à Jean Cruppi (tombé à Messines, Belgique, le 4 novembre 1914), et le « Rigaudon » (dédié à Pierre et Pascal Gaudin, tombés ensemble à Oulches-Hurtebise, Aisne, le 12 novembre 1914), étant entendu que ce « Tombeau de Couperin » sera et était déjà « aux trois-quarts » réalisé à la date du 2 janvier 1915, comme l’indique la lettre de ce 2 janvier 1915 à Theodor Szanto (aux pages 405-406 de l’« Intégrale« ) que j’ai citée plus haut ?

    Ce qui, bien sûr, ne préjuge en rien d’un travail de reprise et de finition en 1917…

    …

    …

    Quant à la « Forlane« , qui sera dédiée au luzien Gabriel Deluc (tombé à Souain-Perthes-lès-Hurlus, Marne, le 15 septembre 1916), Ravel avait au moins une idée de forlane en tête à la date du 1er octobre 1914, comme en témoigne la mention de cette danse dans la lettre à Roland-Manuel en date du 1er octobre 1914 (à la page 396 de l’« Intégrale« ) : « et il y aura une forlane, une gigue« …

    …

    …

    À suivre :

    …

    demain, je m’attacherai aux premières réactions d’étonnement, voire réprobation, à l’égard de ce lien _ jugé paradoxal, voire inapproprié, ou carrément cynique, par quelques uns… _ entre ces danses et ce titre « Tombeau de Couperin« , avec les dédicaces à ces amis tombés au front, de la part d’un Ravel jugé « froid« , excessivement détaché _ mais « The dead have sorrow enough« , selon la merveilleuse parole rapportée (de Ravel ?) par Michael Hopcroft, qui conclut mon article «  » du 23 avril dernier : la musique pouvant faire office de baume de joie régénérateur, pour de défunts amis aussi, qui y seront très sensibles, par-delà les vies passées, et les nuées des ciels…

    …

    En cette sublime (et ravelissime) musique.

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    Ce samedi 27 avril 2024, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Quelques précisions sur les 7 dédicataires des 6 pièces du « Tombeau de Couperin » de Maurice Ravel : une sublime oeuvre de résilience

    Il n’est pas aisé de trouver des indications biographiques précises _ lieu et date de naissance ainsi que de décès _ concernant les 7 dédicataires _ tous décédés au champ d’honneur, durant la Grande Guerre _, des 6 pièces du « Tombeau de Couperin«  _ pour piano à deux mains _ de Maurice Ravel (Ciboure, 1875 – Paris, 1937), composées entre avril 1914 et 1917 :

    …

    Jacques Charlot (1885-1915) pour « Prélude« ,

    Jean Cruppi (1892-1914) pour « Fugue« ,

    Gabriel Deluc (1883-1916) pour « Forlane« ,

    les frères Pierre (1878-1914) et Pascal (1883-1914) Gaudin pour « Rigaudon« ,

    Jean Dreyfus (1896-1917) pour « Menuet« 

    et Joseph de Marliave (1873-1914) pour « Toccata« …

    …

    …

    Les voici donc :

    …

    Jacques Louis Albert Charlot : Paris 17e, 13 septembre 1885 – Col de la Chapelotte (Meurthe-et-Moselle), 3 mars 1915 ;

    …

    Jean Louis Cruppi : Paris, 17 novembre 1892 – Messines (Belgique), 4 novembre 1914 ;

    …

    Jean Marie Gabriel Deluc : Saint-Jean-de-Luz, 1er octobre 1883 – Souain-Perthes-lès-Hurlus (Marne), 15 septembre 1916 ;

    …

    Léon Pierre Justin Gaudin : Saint-Jean-de-Luz, 7 février 1878 – Oulches-Hurtebise (Aisne), 12 novembre 1914

    et Pascal Victor Gaudin : Saint-Jean-de-Luz, 31 janvier 1883 – Oulches-Hurtebise (Aisne), 12 novembre 1914 ; 

    …

    Jean Dreyfus : Sao Polo, 13 décembre 1896 – Rancourt (Somme), 14 octobre 1917 ;

    …

    Joseph Marie de Marliave : Toulouse, 16 novembre 1873 – Senon (Meuse), 24 août 1914.

    …

    …

    « Le Tombeau de Couperin » : une sublime œuvre de résilience _ de la part d’un athée pas du tout pessimiste, aimant profondément le cadeau de la vie :

    cf ces mots très justes de Michael Hopcroft à propos précisément du caractère non triste du sublime « Tombeau de Couperin« … : « When asked why his piece wasn’t as somber as much of the memorial music produced in the aftermath of the Great War, Ravel is reported to have said: « The dead have sorrow enough« . Ravel was mourning the deaths of his friends, but also grateful that they had lived at all. Which may be why this music is so sprightly and optimistic« …

    …

    …

    Ce mardi 23 avril 2024, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • La conversation (de musique aussi et surtout) quasi ininterrompue de Lucien Durosoir et sa mère Louise : une lecture en cours du « Ma Chère Maman, Mon Cher Enfant _ the Letters of Lucien and Louise Durosoir 1914 – 1918 », édité et traduit par Elizabeth Schoonmaker Auld…

     

    Voici le courriel que je viens d’adresser à mon amie Georgie Durosoir,

    suite à ma seconde lecture du « Ma Chère Maman, Mon Cher Enfant ¨the Letters of Lucien and Louise Durosoir 1914 – 1918« ,

    édité et traduit par Elizabeth Schoonmaker Auld, qui vient de paraître aux Éditions Blackwater Press.

    …

    …

    Chère Georgie,

     
    dans le cadre de ma recherche et dans le protocole de ma petite méthode d’attention aux plus petits détails bio-géographico-historiques,
    j’aurais besoin des précisions biographiques suivantes (identité à la naissance, dates et lieux de naissance, de mariage et de décès) de quelques membres de la famille de Lucien Durosoir (Boulogne-sur-Seine, 5 décembre 1878 – Bélus, 4 décembre 1955) : 
    _ ses parents (mariés en 1876) :
    Léon-Octave Durosoir (décédé en 1890)
    et Louise-Marguerite Marie (x, 2 mars 1856 – Bélus, 16 décembre 1934) ;
     
    _ ses grands-parents paternels Durosoir :
    x Durosoir
    et son épouse x x ;
     
    _ ses grands-parents maternels Marie : 
    Jean-Baptiste Marie
    et son épouse Charlotte x…
     
    Ces précisions m’échappant jusqu’ici…
     
    …
     
    Je compte aujourd’hui consacrer un article aux avancées de ma lecture du passionnant monument de Biz :
    sur cette passionnante et richissime«  conversation » ininterrompue (en dépit des éloignements forcés de la guerre) entre Lucien et sa mère,
    par leurs échanges quasi quotidiens de lettres _ quand Lucien n’était pas (brièvement !) de passage lors de ses rares permissions, de 1914 à 1919 _, 
    puis, au retour de Lucien, de 1919 à 1934, par ses très importantes œuvres de musique,
    dont Louise était la principale et quasi unique « interlocutrice » et réceptrice…
     
    4 mois et un jour après le décès de sa mère (à Bélus, le 16 décembre 1934), 
    c’est le 17 avril 1935 que Lucien Durosoir (né le 5 novembre 1878, à Boulogne-sur-Seine) épouse à Bélus Hortense Datcharry (née le 1er juillet 1916, à Bélus) ;
    et le 4 octobre 1936 et le 27 octobre 1937 naîtront chez eux, aux « Vieux Chênes », à Bélus leurs deux enfants, Luc et Solange.
     
    Lucien accomplissant ainsi, peu après le décès de sa mère Louise (à Bélus, le 16 décembre 1934) son second projet de résilience de vie d’après la terrible et longue guerre,
    après ce que l’on peut considérer comme le principal de son œuvre de musique (de 1919, pour ses 4 « Aquarelles », pour violon et piano, à 1934, pour son « Vitrail », pour alto et piano, et sa « Berceuse », pour flûte et piano), dont sa mère est l’ « interlocutrice » musicale quasi unique,
    le projet de fonder _ même tardivement : en décembre 1936, Lucien aura 58 ans… _ une famille et lui transmettre ses valeurs…
     
    La coexistence de ces deux projets, éminemment vitaux pour lui, s’étant avérée un peu difficile du fait du puissant pouvoir (économique aussi : Lucien ayant cessé de se produire en concerts, afin de _ outre composer ! _ s’occuper pleinement de sa mère devenue impotente après son grave accident domestique…) qu’a continué d’exercer sur lui sa mère, qui ne cessait pas, lui a-t-il dit et à plusieurs reprises, de le traiter toujours « comme un petit garçon de 8 ans » . Car aux yeux de celle-ci, l’œuvre de musique de son fils constituait une priorité absolue, sacro-sainte.
     
    Mais Lucien ne s’est jamais laissé, en aucune circonstance difficile, abattre ou dissuader en ce qui lui tenait décidément très à cœur…
     
    …
     
    Et Luc, et avec vous Georgie, avez magnifiquement repris le flambeau de Lucien
    en donnant à lire, jouer et écouter universellement l’œuvre splendide et singulière de musique créé et laissé en son tiroir, pour plus tard, par Lucien Durosoir…
     
    Je vous embrasse,
     
    Francis
    …
    …
    Ce dimanche 18 décembre 2022, Titus Curiosus – Francis Lippa