Étiquette : Hölderlin

  • A propos de l’indispensable legs, toujours à inlassablement réactiver, de la lucidité d’imageance poïétique des chefs d’oeuvre majeurs des génies de la littérature mondiale _ ou la profonde vérité du « Ce qui demeure, les poètes le fondent », de Friedrich Hölderlin…

    En apostille-ajout à mon article du 14 février dernier « « ,

    ceci,

    et un peu « retravaillé » encore, à la relecture devenant ré-écriture _ à la Montaigne en ses indispensables « Essais » _,

    qui me paraît mériter, à lui seul, ce petit tiré-à-part-ci d’aujourd’hui :

    …

    …

    mon « Lire ‘Liquidation’ d’Imre Kertész, ou ce qui dure d’Auschwitz« , achevé de rédiger le 13 janvier 2006, est enfin redevenu accessible, grâce à Nathalie Georges-Lambrichs _ qui a réussi à le « récupérer » sur une ancienne sauvegarde sienne, qu’elle est, non sans difficulté (elle n’en avait plus le souvenir…), parvenue à réactiver : ouf ! immense merci à elle ! _, tel que j’ai, sur ce blog même, mis en ligne en mon article du 8 novembre 2022 : « « ,

    où ce très long texte mien _ plus long, mais c’était absolument nécessaire, que le texte de Kertész, dont il est n’est qu’une modeste, mais exigeante, lecture-commentaire, et un patient déchiffrage… _ de lecture-commentaire-déchiffrage du « Liquidation » de Kertész,

    est miraculeusement redevenu effectivement accessible _ il n’a finalement pas été « liquidé« , ouf !, réduit au pur néant, lui, par l’accident de mon précédent ordinateur (soudainement un jour kaput !) où je le conservais sans sauvegarde aucune… _ à de patientissimes lectures !!!  ;

    ce très très grand texte de Kertész qu’est ce chef d’œuvre étourdissant _ en son époustouflante complexité archi-enchevêtrée d’écriture par lui, l’auteur, mais aussi de lecture, par nous, ses lecteurs : pour ne pas nous y perdre, il nous faut, à nous lecteurs, très sérieusement nous y accrocher ; et c’est ce très patient effort-là que s’efforce de retranscrire, avec jubilation aussi et surtout, mon texte de lecture-commentaire-patient déchiffrage… _, de « Liquidation« , se re-révélant hélas ces jours de maintenant plus prémonitoire que jamais _ « Ce qui dure d’Auschwitz » avais-je, et à mon tour comme prémonitoirement, sous-titré ce modeste mien « Lire ‘Liquidation’« , qui, et cela à mon vif étonnement (!), résiste fort bien à la relecture, 17 ans après sa rédaction, achevée le 13 janvier 2006 !.. _ avec le présent retour de l’incroyable barbarie déchaînée sur ces décidément malmenées _ Boutcha, Irpin, Marioupol, Bakhmout, etc. _ terres d’Ukraine ;

    relire ici, du très grand historien américain Timothy Snyder, pour commencer, son indispensable lucidissime « Terres de sang : l’Europe entre Hitler et Staline » (et désormais Poutine !)

    _ et relire aussi, éventuellement et superfétatoirement, mes articles de commentaire, celui très détaillé, du 26 juillet 2012 « « , et celui, synthétique et rétrospectif, lui, du 4 mars 2022 « « , sur ce magistral travail de l’historien Timothy Snyder en ce magnifique et plus que jamais indispensable « Terres de sang : l’Europe entre Hitler et Staline« …

    Et où nous mesurons aussi _ et c’est à cela que je veux bien sûr en venir ici _, tout ce que nous pouvons devoir, voilà !, par nos lectures, à la lucidité de poïesis la plus fine et la plus juste sur le réel des plus géniaux écrivains,

    tel, en cette occurrence-ci, un Kertész…

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    Oui, voilà bien ce qu’apporte l’imageance des plus grands génies visionnaires _ et je repense ici à ce qu’en présente ce dialogue essentiel et fondamental de Platon, à propos de la puissance propre du poétique, qu’est son petit Ion… _, écrivains et artistes ;

    et il nous est plus que jamais indispensable, à nous les lecteurs de ce qui demeure encore de ces génies, de venir toujours et à nouveau, et génération après génération, les lire, et revenir, de nouveau, de nouveau, et génération après génération, il me faut le redire, venir et revenir encore les lire et les relire, et les méditer, tant sont puissamment destructrices les forces d’effacement, de dénégation négationniste, ainsi, d’abord, que d’oubli !, à inlassablement combattre et renverser…

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    Car, de ces génies visionnaires,

    les regards, via _ et c’est bien cela seul qui vraiment porte et transporte jusqu’à nous, d’abord inattentifs, et oublieux que nous sommes, de l’essentiel  _, leurs plus que jamais vivantes_ à dimension temporelle d’éternité, mais oui ! puisque d’éternité il n’y a réellement que dans le temps de vies humaines (mortelles, c’est là un pléonasme) : toute vie (sexuée du moins) passe, et est promise à passer un jour définitivement, et il appartient donc à chacun, individu de passage, d’apprendre le plus vite possible, tant qu’il est temps, à saisir au vol ce que vient très furtivement et très brièvement offrir et mettre à notre portée le généreux et très malicieux (et tranchant aussi !) Kairos… _ parlantes et vibrantes voix _ oui, les voix ! je dis bien les voix : qu’il nous appartient, à nous les lecteurs, d’apprendre à percevoir, recevoir, écouter, et alors clairement enfin entendre, en leurs ténus et fragiles souffles-respirations, ainsi qu’intonations et accents, même : ce qui est le propre du seul, mais puissant en ses effets, poïétique, du moins quand ces effets du poïétique sont effectivement bien reçus et intégrés par la conscience la plus lucide du lecteur à son intelligence actuelle des situations… _ précieusement maintenues ainsi activement parlantes, déposées qu’elles sont, pour ce moment du moins où elles subsistent et durent un peu pour nous, en livres, et en livres accessibles à la lecture, ainsi que, et surtout, à la pensée-méditation à venir du lecteur, dans les rythmes souples et colorés de ces phrases _ surtout , car c’est leur allure et leur rythme singuliers qui importent !_, lignes, pages de ces livres-là, nous demeurent donc ces regards via les voix, plus que jamais présents, ces extra-lucides regards-là visionnaires, via les voix parlantes et vibrantes de vie, il me faut le souligner, en l’éclat de la beauté, oui, de la beauté, de ces œuvres et chefs d’œuvre, qu’à nous, leurs potentiels _ en voie de devenir d’un peu plus effectifs, si possible… _ lecteurs, ils ont su, tel un infiniment précieux legs, nous laisser à venir méditer _ en dialoguant un minimum avec eux _ ; charge à nous de les écouter et les entendre, ces voix, et accéder, par leur écoute musicale, à ces regards perspicaces et vifs-là.

    La vraie lecture étant un réel et très effectif _ wirklich, dit Hegel… _ dialogue :

    un entretien actif _ de muses : à la François Couperin... _ des deux côtés, auteur et lecteur ainsi en dialogue _ les muses en dialogue, donc ; encore à la François Couperin… Et on peut comprendre ainsi, au passage, ce qui me rend aujourd’hui particulièrement impatient de la publication, le 6 juin prochain, aux Éditions du Canoë (de Colette Lambrichs), de l’ « Ut musica, ut poïesis«  du cher Michel Deguy ; comme pour continuer avec lui la conversation entamée à la Station Ausone le 9 mars 2017, autour de son vibrant « La Vie subite« … _, et entre lecteur et auteur, quand survient le miracle de cette grâce, voilà, de s’entendre vraiment l’un l’autre.

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    Immense merci donc à eux tous, ces plus grands des auteurs !!!

    Pour l’imageance poïétique de leurs vibrantes musicales voix, toujours vivantes et parlantes, en acte _ quand leur puissance est ainsi un peu richement activée _, pour nous, quand nous lisons vraiment leurs grands livres…

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    Lire et lier, relire et relier, étant consubstantiels.

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    Ce jeudi 23 février 2023, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • En appendice à mes remarques précédentes sur les films « Andenken, je pense à vous » (de 2020) et « Philippe Lacoue-Labarthe. Altus » (de 2013), le passionnant article « Bordeaux 1965 : pour Philippe Lacoue-Labarthe », de l’excellent Jean-Michel Rabaté (en mai 2007)

    C’est suite à mon envoi, à mon ami Philippe Trouvé, de courriels concernant les films « Andenken, je pense à vous » (de 2020) et « Philippe Lacoue-Labarthe. Altus » (de 2013),

    et ma question de savoir si Sylvain Dupasquier, auteur d’images filmées de (et à) Bordeaux en 1965, alors que Sylvain Dupasquier était, cette année-là, élève _ de même  que Philippe Trouvé et Jean-Michel Rabaté _ de Philippe Lacoue-Labarthe en classes de Français au Lycée Montaigne à Bordeaux _ moi-même étant cette année scolaire-là (1964-1965) élève d’Hypokhâgne en ce même Lycée Montaigne, dont le proviseur était Jean Lacoue-Labarthe (1914 – 1999) ; et j’y étais condisciple d’Antoine Lacoue-Labarthe, le benjamin de la fratrie dont Philippe étaît l’aîné, et qui devint lui aussi professeur de Philosophie…)_,

    des images de Bordeaux en noir et blanc intégrées en ces deux films de 2020 et 2013,

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    que Philippe m’a adressé l’article _ hyper-intéressant ! _ de Jean-Michel Rabaté _ né en 1949, et enseignant à l’Université de Pennsylvanie… _, intitulé « Bordeaux 1965 : pour Philippe Lacoue-Labarthe« , paru dans le n° 22 (2007/1) de Lignes, aux pages 37 à 41…

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    Qu’on en juge, le voici _ agrémenté de quelques farcissures miennes, en vert... _ :

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    1Comme Roland Barthes qui s’étonnait de regarder « les yeux qui ont vu l’Empereur » en contemplant une photographie du frère de Napoléon, j’ai eu un très fort sentiment d’étonnement _ voilà ! _, presque plus fort que le deuil ou la tristesse, lorsque j’ai vu sur l’écran de l’université de New York _ cet éloignement géographico-océanique là, d’outre-Atlantique, venant constituer là une circonstance aggravante… _ les images d’Andenken, ce film sur Hölderlin à Bordeaux voulu depuis toujours _ au moins 1965, en tout cas... _ par Philippe Lacoue-Labarthe _ né le 6 mars 1940 : en 1965, il a 25 ans… _, un film qui montre _ voilà ; et ce qui m’a bien entendu le plus frappé et fasciné, ça a été de retrouver en sa violente vérité à l’image la ville alors si noire de 1965, en les inserts montés là, en des rushes noir et blanc, venant s’immiscer entre les deux panoramiques flmés, eux, en douces couleurs, probablement en 2000 … _ en de très larges panoramiques _ oui, au nombre de deux, et à deux heures différentes de la journée, dont le second à la tombée du soir, au crépuscule… _ la ville de Bordeaux vue des rives de la Garonne _ depuis une hauteur verdoyante, arborée et surplombante (et en cela parfaitement fidèle au poème « Andenken«  de Hölderlin, écrit à son retour en Allemagne, en 1803), de Lormont, sur la rive de la Garonne opposée à Bordeaux, en contrebas _, avec un rapide passage sur les allées de Tourny _ monté en insert, et avec un très fort, quasi violent, impact sur nous qui regardons, et nous ressouvenons, aussi, et surtout, de 1965… Et sa voix _ du 20 juin 2000, et ainsi éternelle… _ lit le poème dans sa traduction _ personnelle _ ; sa voix grave, posée, égale, monte de la nuit dans laquelle la ville s’abîme peu à peu _ au moment de ce second panoramique de 2000… Ces images _ ainsi inserrées au montage _ filmées _ elles _ en 1965 m’incluaient forcément _ voilà ! _ puisqu’à cette époque j’y habitais. J’ai pensé : « Je suis dans le film ! » Si j’y suis encore, c’est que je suis encore un peu _ et pour toujours, et désormais même plus que jamais, par la grâce de ce que vient raviver si puissamment ce formidable film… _ cet élève de terminale de Bordeaux, élève dans une classe où Philippe Lacoue-Labarthe enseignait, que je reste marqué par une forte scansion, un temps formateur décisif _ oui _ que je voudrais évoquer brièvement.

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    2Afin d’entrer _ un peu plus précisément _ dans ce passé presque oblitéré par ce qui l’a suivi, je veux dire la césure historique de 1968, je voudrais prendre appui sur une anecdote récente. En février 2007, préparant quelque chose pour cet hommage à Philippe Lacoue-Labarthe _ décédé à Paris le 28 janvier 2007 _ à New York, j’avais emporté avec moi mon exemplaire de La Poésie comme expérience alors que j’allais à une réunion de parents d’élèves dans l’École française internationale de Philadelphie pour ma fille de huit ans. Son institutrice est française ; après son compte-rendu sur les activités et résultats de ma fille, elle a désigné mon livre : « Mon professeur », a-t-elle dit simplement. Il se trouvait qu’elle avait été étudiante en philosophie à Strasbourg avant de venir enseigner dans une école bilingue aux États-Unis. Elle a ajouté : « Il était toujours très clair, même quand nous lisions des textes difficiles. Pas comme certains autres professeurs de philo ! Mais de lui, je me souviens de chaque mot qu’il a prononcé. » Elle venait de dire les mots exacts que je me répétais à propos de Philippe Lacoue-Labarthe : en effet, plus de quarante ans plus tard, je pouvais me souvenir de presque tout ce qu’il avait dit.

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    3Cela se passait en 1965, au lycée Michel Montaigne de Bordeaux, lycée où son père _ Jean Lacoue-Labarthe (Paris, 3 octobre 1918 – La-Teste-de-Buch, 14 juin 1999 _ était proviseur _ il le demeurera jusqu’en 1978. Mon père était le professeur de latin et de français en khâgne, et nous étions secrètement unis par cette légère tare, d’être des fils de l’institution. Quand nous parlions de « Lacoue-Labarthe », c’était immanquablement de son père qu’il s’agissait. Lui était pour nous toujours « Lacoue ». Nous n’en parlions pas, mais il savait que je savais qu’il avait été l’élève de mon père comme j’étais son élève et comme, d’ores et déjà, je savais qu’à mon tour, inéluctablement, je serai l’élève de mon père en khâgne. Mon père parlait de lui avec beaucoup de chaleur et disait souvent : « Remarquable, mais trop philosophe pour être un vrai littéraire. » Car, curieusement, Philippe Lacoue-Labarthe enseignait le français et non la philosophie dans cette classe de terminale triée sur le volet, où chacun savait un peu de latin, de grec et d’allemand. Ses cours n’étaient pourtant pas des cours traditionnels _ tiens, tiens… Longtemps j’ai vécu avec ce capital de culture qu’il m’a donné en un an. Nous étudiions Nietzsche sur la tragédie, Racine lisant la Poétique d’Aristote (avec de longs excursus sur la notion de catharsis), le Montaigne sceptique de l’Apologie de Raymond Sebonde, Hegel sur l’esthétique, la Recherche de Proust conçue comme une incarnation romanesque du programme de la Phénoménologie de l’Esprit, les théories de René Girard sur le mensonge romantique et la vérité romanesque, les poèmes de Du Bouchet comme Dans la chaleur vacante, et ceux de Char, les Feuillets d’Hypnos surtout, à travers les lectures thématiques de Jean-Pierre Richard. J’avais seize ans et Philippe Lacoue-Labarthe vingt-cinq ans. Nous lui vouions tous un grand culte.

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    4Il nous donnait des devoirs difficiles qui nous revenaient couverts d’annotations en marge, et suivis d’une ou deux feuilles de son écriture serrée et minuscule qui faisait penser à un texte dactylographié en italiques de corps 9 ou 10. Nous avisions de discuter si l’on peut comprendre La Chartreuse de Parme selon la formule de Hegel qui définit le roman comme le conflit entre la poésie du cœur et la prose des relations sociales. Je m’étais mis en tête de refuser cette idée, sans doute parce qu’à l’époque je pensais encore naïvement que le chef d’œuvre de Stendhal ne peut se réduire à des formules aussi péremptoires et générales. J’ai longtemps gardé cette copie avec ses trois pages de commentaires agrafées au dos. Il en avait écrit plus que moi, s’efforçant de me démontrer patiemment comment on pouvait comprendre l’idée de Hegel et en quoi elle éclairait la lecture de Stendhal. En effet, je ne pus que m’avouer battu.

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    5C’était l’époque où les lycéens étaient, selon le mot de Barthes, encore des « petits messieurs » qui portaient la cravate presque tous les jours. Le seul signe de transgression était celui de fumer en classe – ce qui était théoriquement interdit. Dans ce lycée de garçons, nous étions plongés dans un nuage de fumée en cours de philo et de français, car, à cette époque, penser c’était fumer. Penser, c’était aussi bluffer ou faire semblant. Nous bluffions beaucoup ; ainsi je prétendis avec quelque succès avoir lu toutes les nouvelles de Borges alors que je n’en connaissais que deux ou trois (nous n’avions pas oublié le conseil de notre professeur de philosophie, _ le très marquant, lui aussi _ André Pessel _ Versailles, 24 mars 1935 – Paris, 18 décembre 2019 ; de lui, lire son passionnant « Les Versions du sujet« , paru, posthume, en mars 2020 _, qui nous conseillait : « Cuistrez, messieurs, cuistrez ! ») et, avec moins de succès, je jurai que j’avais entendu toutes les symphonies de Mahler qu’on redécouvrait à cette époque. Mais nos velléités de jouer à des petits messieurs cultivés s’évanouissaient devant la culture vraiment universelle de Philippe Lacoue-Labarthe. Un jour qu’il voulait nous parler de la Renaissance et de l’invention de l’humanisme classique, à la suite (je le compris plus tard) de sa lecture de Groethuysen _ son « Anthropologie philosophique« , parue en 1953… _, il s’inquiéta de nos lacunes : « Comment, Pomponazzi, Pomponazzi, vous n’avez jamais entendu parler de Pomponazzi ? Et Pic de la Mirandole ? Vous ne connaissez même pas son nom ? Voyons, vous savez bien, “De Omne Scibili”. » Non, nous ne savions pas, nous n’avions jamais entendu ces noms-là, et son accablement n’était pas feint. Ce qui me frappa alors, c’est qu’il avait authentiquement l’espoir que l’un d’entre nous lève le doigt et réponde à l’appel. Je retrouvai plus tard ce même effarement, devant l’ignorance des étudiants, avec Paul Celan, qui enseignait l’allemand à des normaliens en première année, lorsqu’il nous demanda comment il se faisait que nous ne puissions décliner les variations historiques sur le mot « cheval » en dialecte picard…

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    6De omne scibili… Ceci se passait en 1965, dans cette capitale provinciale bien douillette _ et aux façades encore tristement noirâtres… _ qui était pourtant parcourue de frissons annonciateurs ; les comités Viêt-Nam de base déclamaient déjà contre l’impérialisme américain ; j’allais écouter des vieux anarchistes espagnols rescapés de la guerre civile dans le quartier ancien de Saint-Michel, où les mots d’ordre étaient « Conseils ouvriers » et « Ni Dieu ni Maître » ; je découvrais Max Stirner et Bakounine que je lisais pieusement ; nous collectionnions précieusement les premiers numéros de L’Internationale situationniste, éblouis de voir nos visages imberbes de préadolescents se refléter dans la couverture miroir teintée en jaune ou vert de certains d’entre eux. C’était en 1965, les Beatles étaient plus célèbres que Jésus-Christ, de Gaulle favorisait un rapprochement avec l’Union soviétique, Claude Simon venait dans le Sud Ouest lire des passages de La Route des Flandres, Jean-Luc Godard et François Truffaut proposaient des marathons filmiques qui duraient tout un week-end, jour et nuit compris, seule façon en effet de monter le génie de Griffith, Eisenstein et Fuller, tous les classiques russes et américains qui les avaient marqués. Et, de toute façon, quand il y avait un trop-plein de culture, la mer n’était pas loin.
    …

    7Philippe Lacoue-Labarthe et André Pessel avaient l’habitude de se retrouver chez l’un ou l’autre, et un petit groupe d’entre nous était régulièrement invité. Là, nous fumions beaucoup et buvions un peu, discutant de Pierrot le Fou ou du déjà légendaire « Docteur Lacan » qui parlait de phallus de manière oraculaire à tout bout de champ. Saussure était dans l’air du temps, mais nous savions déjà que, « lassé de Saussure, Lacan délabre. » C’est au cours de ces discussions informelles que j’ai entendu Philippe Lacoue-Labarthe expliquer qu’il allait _ voilà ! _ filmer le voyage de Hölderlin à Bordeaux, pour un long film _ tiens, tiens… _ qui s’appellerait Hölderlin à Bordeaux _ nous y voilà donc ! Et ce sera, mais seulement en 2020, le poignant film « Andenken, je pense à vous«  de Christine Baudillon, à partir de ces divers rushes de 1965, ainsi que des prises de 2000 ; et avec, surtout aussi, la voix grave de Philippe Lacoue-Labarthe, lisant, le 20 juin 2000, le si marquant poème « Andenken« , sur un Bordeaux (et ses « jardins« ) vu(s), à l’équinoxe de mars 1802 (et ouverture du printemps), de la verte colline arborée (d’essences très diverses) de Lormont… Ce séjour bref _ de 102 jours (du 28 janvier au 9 mai) _ de Hölderlin en 1802 lui fit découvrir la Grèce _ celle de Diotima et Hyperion… _ sur les rives de la Garonne, avant sa remontée vers Strasbourg, Paris et le Nord de l’Allemagne _ avant son retour vers la Souabe et Tübingen. D’ailleurs, nous nous voyions bien comme habitant dans une petite Grèce, à cette époque où un autre lieu de réunion des intellectuels était la Librairie Mimesis _ rue de Grassi, que tenait Jacqueline Pontévia ; elle vit toujours, à Bordeaux _ où l’on entendait souvent _ Jean-Marie _ Pontevia _ âgé de 35 ans en 1965 : né le 37 janvier 1930, Jean-Marie Pontévia, mon maître de Philosophie (et Esthétique), est précocement décédé le 27 octobre 1982 _ et _ Philippe _ Lacoue-Labarthe _ âgé de 25 ans alors _ se lancer dans des joutes oratoires époustouflantes au sujet du projet esthétique de Heidegger ou de Totalité et Infini qui venait de paraître et que j’achetai sur le champ. Philippe Lacoue-Labarthe voulait filmer la ville vue par Hölderlin, le poète génial qui entrevoit la lumière et la santé juste avant son obscurcissement fatal, et aussi les « jardins de Bordeaux » et tous ses compagnons disparus inexplicablement. Hölderlin le dit bien : « Was bleibet aber, stiften die Dichter ».

    …

    8Ce qui demeure est fondé ou « institué » (verbe _ d’élévation _ qu’il préfère _ à l’acte de donner des fondations dans le sol… _ dans sa traduction) par les poètes. Dichter était un terme qui allait bien à Philippe Lacoue-Labarthe. Nous considérions « Lacoue » comme un poète et un traducteur, autant, sinon plus, que comme un philosophe de l’esthétique ou un éducateur génial. Ce qui reste, il me l’a donné. Il me l’a donné parce qu’il a su l’instituer _ voilà, le faire tenir solidement debout et quasiment pour toujours _, mais sans « institution » _ sociale _, en sa personne singulière _ et par la puissance de la seule portée de sa voix _, en sa vocation _ un appel de (et à) la voix… _ exigeante. Il m’a appris à penser au sujet de la littérature et, ce qui est bien plus, il m’a montré que la littérature pense. Je ne saurais le remercier _ voilà _ assez. Andenken, Andanken.

    Mis en ligne sur Cairn.info le 01/01/2014
    https://doi.org/10.3917/lignes.022.0037

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    Et en étant un cran plus attentif à la chronologie qu’implique l’article « Bordeaux 1965 : pour Philippe Lacoue-Labarthe » que Jean-Michel Rabaté a publié dans Lignes au mois de mai 2007, et tout particulièrement à ce passage inaugural-ci :

    « lorsque j’ai vu _ en 1967, donc ; cet article ayant paru aux pages 37 à 42 du numéro 22 de Lignes au mois de mai 2007  _ sur l’écran de l’université de New York les images d’Andenken, ce film sur Hölderlin à Bordeaux voulu depuis toujours par Philippe Lacoue-Labarthe« ,

    …

    il m’a fallu réviser, ou du moins affiner-préciser-compléter, ma datation du film « Andenken, je pense à vous » (de 2020) de Christine Baudillon et Philippe Lacoue-Labarthe (décédé le 28 janvier 2007) _ voir aussi, avec certaines mêmes images, ainsi que la voix, encore, de Philippe Lacoue-Labarthe (enregistrée en 2002), leur précédent film, paru en 2013, « Philippe Lacoue-Labarthe. Altus« … _ :

    …

    le film, ou au moins des extraits très significatifs de celui-ci, ayant donc été déjà monté(s) et montré(s) en hommage In Memoriam à Philippe-Lacoue-Labarthe, à l’université de New-York, assez peu de temps après le décès de celui-ci au mois de janvier 2007…

    …

    …

    Et Maintanant j’attend bien de nouvelles précisions à coup sûr fort éclairantes de Christine Baudillon, quand nous échangerons sur la genèse et le « travail » qui se poursuit en elle de ses échanges si féconds qu’elle a eus avec Philippe Lacoue-Labarthe, et ce « don d’un poème« …

    …

    …

    Et il est vrai que sur le conseil de mon ami Pascal Chabot le 29 novembre dernier

    _ cf son beau courriel conjoint à Christine Baudillon et moi-même :

    « Christine, Francis, je vous mets en contact, car vous avez des choses à vous dire, je pense ! Et je crois que vous allez vous entendre !
    Francis, les films de Hors Œil que tu as regardé, c’est François Lagarde et Christine !
    Christine, Francis est philosophe à Bordeaux, et il a bien connu la famille de Lacoue !
    Francis, Christine est une amie de Lacoue !
    Etcétéra, etcétéra…
    Amitiés,
    Pascal » _,

    je dois prendre contact avec cette passionnante cinéaste…

    …

    Mais il se trouve que je tenais à mettre auparavant les choses un peu plus au clair à propos de Jean-Michel Rabaté,

    de ses parents et de ses frères _ Étienne et Dominique _, que j’ai un peu connus et appréciés, chacun séparément, jadis _ et à des dates différentes du passé _, à Bordeaux…

    …

    …

    Ce mercredi 30 novembre 2022, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • A propos de diverses traductions en français de l’ »Andenken » de Hölderlin (de 1803) : le souvenir vivant et parlant…

    Je voudrais prolonger ce matin, tôt, mes petites réflexions d’hier « « ,

    en me penchant sur quelques comparaisons de traductions en français de ce poème « Andanken » de Hölderlin se souvenant de Bordeaux et de la Garonne contemplés par lui du surplomb de la colline de Lormont, à l’équinoxe de mars,
    …
    en partant de ceci :…d’abord, bien sûr, le poème même de Hölderlin (composé à son retour de Bordeaux en Allemagne, en 1803) :…

    Andenken

    …

    Der Nordost wehet, 
    Der liebste unter den Winden 
    Mir, weil er feurigen Geist 
    Und gute Fahrt verheißet den Schiffern. 
    Geh aber nun und grüße 
    Die schöne Garonne, 
    Und die Gärten von Bourdeaux 
    Dort, wo am scharfen Ufer 
    Hingehet der Steg und in den Strom 
    Tief fällt der Bach, darüber aber 
    Hinschauet ein edel Paar 
    Von Eichen und Silberpappeln ;

    Noch denket das mir wohl und wie. 
    Die breiten Gipfel neiget 
    Der Ulmwald, über die Mühl, 
    Im Hofe aber wächset ein Feigenbaum. 
    An Feiertagen gehn 
    Die braunen Frauen daselbst 
    Auf seidnen Boden, 
    Zur Märzenzeit, 
    Wenn gleich ist Nacht und Tag, 
    Und über langsamen Stegen, 
    Von goldenen Träumen schwer, 
    Einwiegende Lüfte ziehen.

    Es reiche aber, 
    Des dunkeln Lichtes voll, 
    Mir einer den duftenden Becher, 
    Damit ich ruhen möge; denn süß 
    Wär unter Schatten der Schlummer. 
    Nicht ist es gut, 
    Seellos von sterblichen 
    Gedanken zu sein. Doch gut 
    Ist ein Gespräch und zu sagen 
    Des Herzens Meinung, zu hören viel 
    Von Tagen der Lieb, 
    Und Taten, welche geschehen.

    Wo aber sind die Freunde? Bellarmin 
    Mit dem Gefährten? Mancher 
    Trägt Scheue, an die Quelle zu gehn; 
    Es beginnet nämlich der Reichtum 
    Im Meere. Sie, 
    Wie Maler, bringen zusammen 
    Das Schöne der Erd und verschmähn 
    Den geflügelten Krieg nicht, und 
    Zu wohnen einsam, jahrlang, unter 
    Dem entlaubten Mast, wo nicht die Nacht durchglänzen 
    Die Feiertage der Stadt, 
    Und Saitenspiel und eingeborener Tanz nicht.

    Nun aber sind zu Indiern 
    Die Männer gegangen, 
    Dort an der luftigen Spitz 
    An Traubenbergen, wo herab 
    Die Dordogne kommt, 
    Und zusammen mit der prächtgen 
    Garonne meerbreit 
    Ausgehet der Strom. Es nehmet aber 
    Und gibt Gedächtnis die See, 
    Und die Lieb auch heftet fleißig die Augen, 
    Was bleibet aber, stiften die Dichter.

    …
     
    Puis la traduction de celui-ci, « Souvenir« , par Gustave Roud, en 1967 (cité tel quel par Philippe Jaccottet) :
    …

     » Le vent du Nord-Est se lève,
    De tous les vents mon préféré
    Parce qu’il promet aux marins
    Haleine ardente et traversée heureuse.
    Pars donc et porte mon salut
    A la belle Garonne
    Et aux jardins de Bordeaux, là-bas
    Où le sentier sur la rive abrupte
    S’allonge, où le ruisseau profondément
    Choit dans le fleuve, mais au-dessus
    Regarde au loin un noble couple
    De chênes et de trembles d’argent.

    Je m’en souviens encore, et je revois
    Ces larges cimes que penche
    Sur le moulin la forêt d’ormes,
    Mais dans la cour, c’est un figuier qui croît.
    Là vont aux jours de fête
    Les femmes brunes
    Sur le sol doux comme une soie,
    Au temps de Mars,
    Quand la nuit et le jour sont de même longueur,
    Quand sur les lents sentiers
    Avec son faix léger de rêves,
    Brillants, glisse le bercement des brises.

    Ah ! qu’on me tende,
    Gorgée de sa sombre lumière,
    La coupe odorante
    Qui me donnera le repos ! Oh, la douceur
    D’un assoupissement parmi les ombres !
    Il n’est pas bon 
    De n’avoir dans l’âme nulle périssable
    Pensée, et cependant
    Un entretien, c’est chose bonne, et de dire
    Ce que pense le cœur, d’entendre longuement parler
    Des journées de l’amour
    Et des grands faits qui s’accomplissent.

    Mais où sont-ils ceux que j’aimai ? Bellarmin
    Avec son compagnon ? Maint homme
    A peur de remonter jusqu’à la source ;
    Oui, c’est la mer
    Le lieu premier de la richesse. Eux,
    Pareils à des peintres, assemblent
    Les beautés de la terre, et ne dédaignent
    Point la Guerre ailée, ni
    Pour des ans, de vivre solitaires
    Sous le mât sans feuillage, aux lieux où ne trouent point
    La nuit
    De leurs éclats les fêtes de la ville,
    Les musiques et les danses du pays.

    Mais vers les Indes à cette heure
    Ils sont partis, ayant quitté
    Là-bas, livrée aux vents, la pointe extrême
    Des montagnes de raisin d’où la Dordogne
    Descend, où débouchent le fleuve et la royale
    Garonne, larges comme la mer, leurs eaux unies.
    La mer enlève et rend la mémoire, l’amour
    De ses yeux jamais las fixe et contemple,
    Mais les poètes seuls fondent ce qui demeure. « 

    …

    Et maintenant et peut-être surtout sa traduction par Philippe Lacoue-Labarthe telle que de sa voix il la dit dans le film « Andenken, je me souviens » (en 2000) :

    …
     
    Le Nordet souffle,
    le plus cher qui d’entre les vents
    Me soit, car il promet la flamme de l’Esprit
    Et bon voyage aux mariniers.
    Mais va, maintenant, et salue
    La belle Garonne
    Et les jardins de Bourdeaux
    Là-bas, à l’à-pic de la rive
    Où s’avance l’embarcadère et tombe le ruisseau
    Tout au fond du fleuve, mais au-dessus
    Regarde au loin un noble couple
    De chênes et de trembles d’argent.
     
    Il m’en souvient très bien encore et comme
    Ses larges cimes, le bois d’ormes les incline
    Au-dessus du moulin,
    Mais dans la cour c’est un figuier qui pousse.
    Là-même aux jours de fête vont
    Les femmes brunes sur
    Un sol soyeux,
    Au temps de mars,
    Lorsque la nuit s’égale au jour,
    Et que dessus les lents embarcadères,
    Lourdes de rêves d’or,
    S’étirent de berçantes brises.
     
    Mais qu’on me tende, pleine
    De l’obscure lumière,
    La coupe parfumée
    Qui me donnerait le repos ; car serait doux
    Parmi les ombres le sommeil.
    Il n’est pas bon
    Que privent d’âme de mortelles
    Pensées. Bon en revanche
    Est de s’entretenir et de se dire
    Ce qu’on pense en son cœur, d’entendre longuement
    Parler des jours d’amour
    Et des hauts faits qui s’accomplissent.
     
    Mais où sont-ils, les amis ? Bellarmin
    Avec son compagnon ? Beaucoup
    N’ont pas le cœur d’aller jusqu’à la source ;
    La richesse en effet commence
    Dans la mer. Eux,
    Comme les peintres, font moisson
    Des beautés de la terre et ne dédaignent pas
    La guerre ailée, ni d’habiter
    Solitaire, à longueur d’années,
    Sous le mât sans feuillage, où ne trouent pas la nuit
    De leurs éclats les jours de fête dans la ville,
    Ni le chant des cordes ou les danses du pays.
     
    Mais c’est chez les Indiens
    Que sont partis les hommes, maintenant,
    Là-bas par la pointe venteuse,
    Au pied des vignes, là
    Où descend la Dordogne,
    Et ensemble avec la splendide
    Garonne, ample comme la mer.
    Il part, le fleuve. Mais la mer
    Retire et donne la mémoire,
    Et l’amour aussi attache avec soin les yeux,
    Mais ce qui reste, les poètes l’instituent.
     
    Texte traduit par Philippe Lacoue-Labarthe pour le film Andenken (Je pense à vous) – Hölderlin 1804, Hors-Œil Éditions, 2000.
    Repris dans Proëme de Lacoue-Labarthe, suivi de Andenken (DVD), avec Jean-Christophe Bailly, réalisation C. Baudillon et F. Lagarde, Hors-Œil Éditions, 2006)
    …
     
    Et encore, aussi, cette note, finale, rajoutée in extremis par l’auteur de l’article,
    en un article de 2002 « Château du Tertre, Margaux.
    consacré à une réception de Philippe Sollers au Château Le Tertre, à Margaux, dans le Médoc :
    …

    La traduction de Souvenir dans le livre de Heidegger est de Jean Launay. C’est lui qui traduit Andenken par pensée fidèle. Sa traduction du poème de Hölderlin diffère de celle que cite Sollers ci-dessus et qui est due à Gustave Roud (1967).

    La traduction est toujours délicate _ certes ! _ et ouvre des voies proches, mais différentes _ voilà ! _, à l’interprétation.

    Ainsi le dernier vers de Souvenir — en allemand Was bleibet aber, stiften die Dichter — est traduit par :
    Mais les poètes seuls fondent ce qui demeure (Gustave Roud, 1967),

    proche de : Mais ce qui demeure les poètes le fondent (Henri Corbin, Hölderlin et l’essence de la poésie dans Approche de Hölderlin, 1937) _ et il me semble que c’est bien cette traduction-là que nous rapportait Jean-Marie Pontévia _ ;

    ou de :
    Mais les poètes fondent ce qui demeure (Jean Launay, 1962).


    Mais François Garrigue (Œuvres poétiques complètes, Éditions de la Différence, bilingue, 2005) s’en éloigne un peu qui traduit par :

    Mais la demeure est œuvre des poètes.


    Quant à Bernard Pautrat (Hymnes et autres poèmes, Collection Rivages poche, 2004), il préfère traduire par :

    Mais ce sont les poètes qui fondent ce qui reste. 

    Ce qui demeure, la demeure, renvoie au fait d’habiter : « C’est poétiquement pourtant que l’homme habite sur cette terre« , dit Hölderlin dans un autre poème.
    Ce qui reste est aussi ce qui résiste.

    …

    …

    Mais est ici ignorée, probablement parce qu’alors non connue, la traduction de Philippe Lacoue-Labarthe prononcée par lui-même, sa voix, dans le film de Christine Baudillon et lui-même, réalisé à Lormont en 2000…

    ...

    …

    Il me faut ajouter aussi que c’est probablement le souvenir ému de ses travaux avec François Lagarde et Christine Baudillon qui a fait associer à l’ami Pascal Chabot, le souvenir de ce poème (de 1803) de Hölderlin, mais aussi et d’abord le souvenir de ce film-documentaire (de 2000), à cette belle ville de Bordeaux, dont nous foulions mardi dernier les pavés, avec ce vif désir émis par Pascal d’aller de ses yeux voir les puissants flots boueux du beau fleuve Garonne s’écoulant vers la mer.

    …

    Et il me semble que l’ami François Lagarde, décédé le 13 janvier 2017 à Montpellier, était bien là présent, sous cette pluie nourrie de mardi dernier 22 novembre, avec nous qui marchions, dans ces rues de Bordeaux et au bord du large fleuve, à la hauteur du miroir d’eau ;

    en un temps bien vivant et ultra-sensible, en notre échange nourri et confiant de paroles un peu essentielles…  

    …

    …

    Ce mardi 29 novembre 2022, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Jean-Christophe Bailly à Bordeaux avant-hier samedi pour le Printemps des poètes

    Avant-hier, samedi 3 mars 2018, et à l’occasion de l’annuel Printemps des poètes,

    Jean-Christophe Bailly

    était présent à Bordeaux, à la Halle des Chartrons,

    pour lire une superbe communication _ qu’il aurait dû donner à Bonn, sur les bords du Rhin, et qu’il ne put y donner pour un accident de santé _, intitulée Le Recommencement du poème.

    …

    Ce qui m’a permis de l’écouter, d’abord ; et de le rencontrer, ensuite :

    tous deux sommes de grands amis de Bernard Plossu ; et je suis un de ses très fidèles lecteurs…

    …

    Je me permets de donner ici les deux courriels que je lui ai adressés ensuite,

    le premier à 9h 45 hier :

    …

    Cher ami,

     
    au sein des manifestations du Printemps des poètes à Bordeaux,
    je participerai ce lundi soir à 19 heures à la librairie Olympique, aux Chartrons,
    à la présentation _ avec lectures des textes par leurs auteurs _ du livre de mon ami photographe Alain Béguerie Mythes d’alios (aux Éditions Marges en pages),
    en y lisant mon petit poème Chiron éducateur d’Achille enfant .
    …
    Alain Béguerie, photographe, a ramassé divers morceaux d’alios sur certains rivages de l’océan, au nord du Médoc,
    les a réunis, et en a photographié le résultat ;
    puis il a demandé à une cinquantaine des ses amis de choisir une photo
    et de bien vouloir écrire un poème (ou autre texte, à discrétion) lié à la mythologie, inspiré par cette image…
    …
    Voici donc le poème inspiré par elle (et la mythologie),
    signé Francis Lippa.
    …
    …
    Chiron éducateur
    d’Achille enfant 
    …
    Les sabots dans la glaise, et la tête dans les étoiles,
    ainsi courent les vastes plaines herbeuses
    les centaures-archers sagittaires.
    Ici, le vieux Chiron, éducateur d’Achille enfant,
    le buste encore droit bien cambré vers le ciel,
    incline avec douceur un bienveillant visage
    prodiguant à l’élève, regard aidant,
    quelque sage conseil.
    Un éclat de soleil lustre sa face patiné par les ans
    ….
    …
    Francis Lippa
    …
    P. s. : j’ai retrouvé tout ce qui concerne Thomas Jones
    _ peintre paysagiste gallois (1742 – 1803), qui sera présent dans le prochain livre de Jean-Christophe Bailly : Walles x 4, à paraître à la rentrée de septembre aux Éditions du Seuil _
    dans ma bibliothèque,
    avec, entre autres, son passionnant Journal de voyage à Rome et Naples, 1776-1783 (aux Editions Gérard Montfort).
    Mais aussi et surtout plusieurs beaux livres _ avec reproductions de paysages _ en partie à Jones consacrés,
    sur la naissance de la peinture de paysage à la fin du XVIIIe siècle, en particulier en Italie _ Jean-Christophe Bailly a longtemps enseigné à l’École nationale supérieure de la nature et du paysage de Blois…
    …
    Voici aussi un article (du 22 mai 2009) de mon blog Mollat En cherchant bien 
    où _ et en y redonnant des courriels à l’ami Plossu ! _
    je citais, à propos de ce que j’appelle « le regard étranger sur Rome », le nom du gallois Thomas Jones (« un génie ! à découvrir !!! », disais-je…) ;
    ainsi qu’un article du Monde, sous la double signature de Philippe Dagen et Michel Guerrin, associant les noms de Valenciennes (1750-1819), Jones (1742-1803) et Corot (1796-1875)…
    …
    Voici aussi l’article qui, le 23 de ce mois de mai 2009, suivait immédiatement celui-ci :
    …
    Et aussi ceci (article + podcast de mon entretien avec François Jullien, en avril 2014),
    à propos de son Vivre de paysage :
     
    Et ceci encore (en octobre 2012), à propos de l’émergence _ toujours en Italie _ du tourisme :
    suite à mon séjour (et arpentages dans les calli) à Venise en février 2011, lors du colloque Lucien Durosoir au Palazzetto Bru-Zane, où j’avais donné, le 19 février, deux contributions :
    _ cet article de mon blog, en date du 31 octobre 2012, se référait aussi au passionnant livre de Sylvain Venayre, Panorama du voyage (1780-1920)…

    …

    …

    et le second courriel , toujours hier, à 10h 30 : 

    …

    …

    Cher Jean-Christophe Bailly,

    …

    d’abord et à nouveau bravo pour votre superbe conférence d’hier, Le Recommencement du Poème :
    la Garonne à Bordeaux,
    le Rhin à Bonn (ou un peu plus en amont)
    et les chutes de Paterson, New Jersey
    se trouvent ainsi magnifiquement réuni(e)s par la double (ou triple) médiation
    de vous-même et de William Carlos Williams (+ Jim Jarmusch, aussi), d’une part et d’abord,
    et de Hölderlin, d’autre part et ensuite…
     
    Oui, tout poème
    à la fois
    commence (ou plutôt recommence, en tant que résultat _ cf les : (d’ouverture de son Paterson) de William Carlos William _,
    déjà, d’une autre expérience, antérieure : poétique elle-même ?.. ;
    et à partir de quelles conditions le devient-elle, poétique ?..)
    et inaugure comme jamais :
    en même temps ;
    …
    ou plutôt en rassemblant _ voilà ! _ hic et nunc, en un terrible geste d’urgence _ d’écriture, de l’écrire _,
    divers morceaux de temps
    (ainsi que de lieux _ cf ici le concept de télétransportation de René de Ceccatty en son merveilleux Enfance, dernier chapitre
    + mon (très détaillé, et long !) article sur ce chef d’œuvre :
    ainsi que mes remarques sur ce mot (décisif) et cette chose (décisive) de télétransportation ) :
    dans le registre d’une éternité issue _ avec gratitude au moins due, sinon effectivement rendue… _ de ces divers temps,
    par ce geste (d’écriture du poème) réunis…
    Sur ces liens _ charnels _ entre temps et éternité, relire, bien sûr, Spinoza.
    …
    (…)
    ….

    Il y a longtemps que je vous lis, cher Jean-Christophe,
    et vous suis, comme lecteur très assidu _ au moins quinze de vos livres sont à portée de directe de ma main en ma bibliothèque _,
    avant même de savoir votre amitié avec Bernard Plossu,
    dont j’ai fait la connaissance, en personne, chez Mollat, le vendredi 22 décembre 2006 seulement, dirais-je ;
    mais je connaissais déjà ses photos _ notamment L’Europe du Sud contemporaine.
    …
    Sur cette étonnante rencontre (de 45’) avec Bernard _ il s’est mis à me tutoyer au bout d’un quart d’heure, à propos de littérature et d’écrivains italiens (dont Elisabetta Rasy, que j’avais tout récemment rencontrée à Rome ; et Rosetta Loy…) _,
    j’ai écrit un petit Pour célébrer la rencontre, paru un moment sur le site de Bernard Stiegler en 2007 :
    …
    Ce texte était, à l’origine, une préface pour une publication de 3 mois d’échanges frénétiques de courriels entre Bernard Plossu et moi-même,
    mais le projet éditorial a avorté ; demeure mon texte sur le rencontrer…
    …
    Mais je veux vous dire surtout que je me sens vraiment très proche de votre forme de curiosité
    à la fois si ouverte et si exigeante en sa précision d’enquête dans le détail le plus infime du réel,
    et la variété des objets de cette curiosité, à la condition que ceux-ci méritent, bien sûr, votre intense attention !
    Outre, bien sûr, cette alliance en vous des approches poétiques et philosophiques.
    …
    Ce n’est pas sans raison que je signe les articles de mon blog Titus Curiosus…
    …
    …
     
    Si vous disposez d’un peu de temps parmi vos diverses activités,
    voici aussi des liens _ via podcasts et vidéos + les articles de mon blog Mollat En cherchant bien : http://blogamis.mollat.com/encherchantbien/ _
    à diverses rencontres de vrais amis : René de Ceccatty, Marie-José Mondzain, Bernard Plossu
    qui m’ont passionné ces derniers mois :
    …
    _ d’abord,
    ce long et dense article sur Enfance, dernier chapitre de René de Ceccatty :
    avec, pour le compléter, ce lien au podcast (de 82’) de mon entretien avec René chez Mollat
    autour de ce chef d’œuvre qu’est en effet Enfance, dernier chapitre, ainsi que sur sa traduction de La Divine Comédie de Dante :
    …
    Sur l’œuvre de René de Ceccatty,
    cf aussi ce lien à mon article du 24 mai 2016 sur son magnifique, encore, Objet d’amour :
    …
    _ ensuite,
    un lien à la vidéo de mon entretien (de 65’) avec Marie-José Mondzain, au Théâtre-du-Port-de-la-Lune le 7 novembre dernier,
    à propos du mot de Paul Klee, repris par Deleuze : « Vous savez, le peuple manque », ainsi que de son livre  Confiscation _ des mots, des images et du temps (Pour une autre radicalité) :
    …
    Sur Marie-José Mondzain,
    cf aussi ces articles :
    et
    …
    Puis celui-ci du 26 octobre 2011, à propos du livre précédent de Marie-José Mondzain, Images (à suivre) _ de la poursuite au cinéma et ailleurs :
    ainsi que cet autre, le 20 mai 2012 :
    …
    _ enfin,
    cet article à propos de Bernard Plossu et de son exposition A boire et à manger à la galerie Arrêt sur l’Image, cours du Médoc, de Nathalie Lamire-Fabre :
    avec ce lien à une courte séquence filmée (de 2’) par FR3 :
    …
    Sur Plossu,
    cf aussi ces 2 autres articles _ avec photos _ de mon blog, en 2010 et 2014 :
    à propos de Plossu-Cinéma
    …
    Et voici encore
    ceci, rédigé en 2007, en forme de proclamation : Pour célébrer la rencontre
    Si jamais, bien sûr, vous disposez de temps pour ces formes de promenades de conversations _ voilà _ avec des amis… 
    …
    Bien à vous, cher ami, dont je me sens très proche par la curiosité _ tous azimuts, ou presque _ et la pensée _ tant poétique et philosophique _,
    …
    Francis Lippa
    …
    P. s. : comme je vous l’ai dit très vite,
    je suis aussi vice-président de la Société de Philosophie de Bordeaux
    _ le 4 mai prochain, chez Mollat, je recevrai ainsi Frédéric Gros pour son Dés-obéir (et pour son édition des Aveux de la chair de Michel Foucault).
    Je me suis entretenu avec lui l’an dernier pour son roman Possédées ;
    _ cf le podcast de cet entretien :
    …
    Et en dehors de la Société de Philosophie,
    je m’entretiendrai aussi avec Hélène Cixous _ qui n’est jusqu’ici jamais venue chez Mollat présenter aucun de ses livres _ le 17 mai prochain,
    …
    Voici aussi un lien vers l’ensemble des podcasts de mes entretiens depuis que ceux-ci sont enregistrés et mis en ligne :
    …
    …
    Ces entretiens me sont très chers ;
    ils sont la partie émergée de mon œuvre, le reste étant non publié…
    …
    …
     
    Certains de ces entretiens _ outre ceux avec Bernard Plossu, Marie-José Mondzain et René de Ceccatty, cités ici plus haut _ sont tout simplement merveilleux !
    …
    Par exemple, celui (le 20 mai 2011) avec Jean Clair, à propos de son Dialogue avec les morts :
    …
    ou celui (le 9 mars 2017) avec Michel Deguy, à propos de son La Vie subite :
    …
    Et encore celui (le 18 septembre 2013) avec Denis Kambouchner, à propos de son L’Ecole, question philosophique :

    …

    …

    Ce lundi 5 mars 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa