Étiquette : imageance

  • Explorer des variations d’instrumentation dans l’interprétation de Johann Sebastian Bach

    L’œuvre de Johann Sebastian Bach parvenue jusqu’à nous

    est un peu moins copieuse que celle d’autres compositeurs,

    par exemple _ je l’abordais hier même _ celle de Georg Philipp Telemann ;

    ou celle d’Antonio Vivaldi _ merveilleusement conservée à Turin.

    …

    …

    D’où la tentation pour les interprètes de Bach

    d’oser varier l’instrumentation de ses œuvres,

    avec, bien sûr, les accommodations adjacentes nécessaires _ aux œuvres elles-mêmes…

    …

    …

    C’est ce séduisant jeu-là que suivent dans leur très belle réalisation qu’est le CD Glossa intitulé Cross-dressing Bach,

    les excellents Enrico Gatti, violoniste, et Rinaldo Alessandrini, clavecin ;

    en un très jouissif CD Glossa GCD 921210.

    …

    …

    Ces métamorphoses affectent ici

    …

    la Sonate pour violon et clavecin en ré majeur BWV 1028,

    la Partita en sol mineur pour flûte traversière seule BWV 1013,

    la Sonate en ré mineur pour clavecin seul BWV 964,

    le Trio en ré mineur BWV 583,

    la Sonate en sol mineur pour violon et clavecin BWV 1029,

    et la Fugue en sol mineur pour violon et basse continue BWV 1026 ;

    …

    toutes _ à l’exception de la Partita, transposée pour le violon seul _ transformées ici

    en œuvres pour violon et clavecin.

    …

    …

    Des métamorphoses parfaitement réussies.

    …
    …

    Il faut dire que les interprètes et transcripteurs,

    Enrico Gatti et Rinaldo Alessandrini,

    sont _ à mon goût du moins _ parmi les meilleurs _ et plus sérieux, sans esbroufe en leur imageance même _ des musiciens du Baroque… _ j’apprécie tout particulièrement la justesse de jeu d’Enrico Gatti.

    …
    Chapeau, Messieurs !

    Un récital de gala.

    …

    Qui chante avec jubilation _ et sans hystérie.

    …
    …
    Ce dimanche 20 mai 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Pour aborder le continent Cixous III _ lecture de « Gare d’Osnabrück à Jérusalem »

    Pour continuer et poursuivre, approfondir, mon approche du continent Cixous,

    après mes articles des 24 avril et 9 mai derniers :  et , 

    …

    et cette fois rompant avec ma remontée de l’ordre chronologique de publication des livres que j’ai choisis _ soient pour les dates de publication : 2014, 2009, 2007, 2006, 2004, pour les livres de mes lectures successives, en remontant le temps de leur réalisation, respectivement : Homère est morte…, Eve s’évade _ la Ruine et la Vie, Si près, Hyperrêve et Tours promises… _,

    …

    j’ai élu maintenant une œuvre publiée postérieurement à Homère est morte… (en 2014) _ Eve Cixous, la mère de l’auteur, étant décédée le 1er juillet 2013, à Paris _ :

    …

    Gare d’Osnabrück à Jérusalem, paru le 14 janvier 2016.

    …

    …

    C’est un chef d’œuvre !

    Renversant de puissance

    et de beauté…

    …

    …

    Même si ma lecture _ entée pourtant sur la lecture de René de Ceccatty _ risque d’être un peu personnelle

    du fait de quelques points communs marquants entre ma propre démarche _ et histoire _ de chercheur _ de traces _

    et celle _ démarche, comme histoire _ d’Hélène Cixous,

    eu égard à quelques uns des secrets de (sa) famille qu’elle finit par découvrir _ par sérendipité _ sans seulement les rechercher, ceux-ci _ elle les rencontre sur son chemin, et ils lui tombent dessus : du moins semble-t-il cela au lecteur,

    qui n’est lui-même pas tout à fait clairement à même de démarquer ce qui ressort indubitablement du réel historiquement advenu, de ce qui sourd de l’imageance fictionnelle musante (et amusée) de l’auteur, jouant (se jouant, et nous jouant, avec elle) à brouiller un peu ses propres cartes… ; et c’est d’ailleurs là un des charmes profonds, à la fois léger comme une gaze, et ironique, et néanmoins intense et vibrant, en son flottement vaporeux, de la lecture par nous de cette part de l’œuvre Cixous à laquelle ses (ces) livres successifs nous donnent, uns à uns et séparément, à approcher, et peut-être arriver à accéder…

    Cf ceci :

    …

    « Tout ce que j’écris ici est

    peut-être vrai, peut-être plus vrai

    que je ne m’autorise

    à l’espérer

    Dès que je vêts les faits et lieux

    de chairs et de passions,

    la vérité augmente,

    prend de la profondeur,

    mais au même pas que l’erreur« , lisons-nous à la page 64 de Gare d’Osnabrück à Jérusalem… _ ;

    …

    je continue ici de procéder à ma méthode de commentaire-farcissure (en vert),

    qui est de commenter le commentaire de lecture _ déjà ; mais, tous, nous nous entrelisons… _ de notre ami commun, René de Ceccatty, expert s’il en est _ et profondément amical _ en lectures…

    …

    …

    C’est donc 

    à partir de ma lecture de Gare d’Osnabrück à Jérusalem, paru aux Éditions Galilée le 14 janvier 2016,

    que je place ce jour à mon dossier d’approche de tout l’œuvre Cixous

    cet article

    Entre les mâchoires des ténèbres

    de notre ami René de Ceccatty,

    publié dans Les Lettres françaises, le 17 janvier 2016

    …

    _ article au sein duquel j’intercale, au passage, ainsi que j’aime tout particulièrement le faire (en forme de triple dialogue, donc), quelques menues farcissures de commentaire (ou précisions factuelles) de mon cru, en vert.

    Si ces farcissures dérangent, le lecteur a, bien sûr, et toujours, à tout moment, parfait loisir de les shunter.

    …

    …

    Entre les mâchoires des ténèbres

    …

    …

    Hélène Cixous (…) se tourne _ ici _ vers le nazisme dont elle dénonce _ sur cas très précis (et très proches d’elle : familiaux pour la plupart) _ la monstrueuse machinerie. Hélène Cixous, née à Oran en 1937 _ le 5 juin _, revient _ mais y est-elle déjà allée (avec sa grand-mère Omi, quand elle avait quatorze ans, en 1951, page 93) ?.. Elle n’en est pas du tout sûre, tant elle finit par faire vraiment corps (et chair) avec certains récits (et aussi, bien sûr, certains non-dits !) de sa mère Eve et de sa grand-mère (Omi) Rosie… _ à Osnabrück, la ville _ d’enfance (avant son départ, en 1929, pour Paris, puis Londres, et retour à Paris) de sa mère, Eve Klein, elle-même fille de Rosie Jonas, épouse (et veuve, depuis 1916) Klein, et native, elle, d’Osnabrück, le 23 avril 1882 ; car c’est à Strasbourg, alors allemande depuis la guerre de 1870, que le 14 octobre 1910 est née la petite Eve Klein, future épouse (le 15 avril 1936, à Oran) Cixous ; à Strasbourg où s’étaient installés ses parents, Michaël Klein (mort à la guerre, en Pologne alors russe, et aujourd’hui en Biélorussie, le 27 juillet 1916) et Rosie Jonas, immédiatement après leur mariage à Osnabrück, en 1910 _ de sa mère, Eve Klein, dont une partie _ environ la moitié pour ce qui concerne déjà les Jonas : « si un nombre important a disparu dans plusieurs camps de concentration _ ou extermination ! _ différents _ Auschwitz, Theresienstadt, Sobibor, etc. _, un nombre égal a survécu au naufrage« , page 159 _ de la famille maternelle _ les Klein et les Jonas, et parents _ a été exterminée _ à Theresensienstadt, Auschwitz, Sobibor, etc. Elle y « revient » _ littérairement _ parce que, à la fin du siècle dernier _ le 12 février 1999 _, elle avait déjà consacré à cette ville et à tout ce qu’elle représentait un livre important _ en effet : Osnabrück, aux Éditions Des Femmes _ qui allait, avec Or _ paru le 3 mars 1997, lui aussi aux Éditions Des Femmes _, donner une autre orientation _ plus intime (et charnelle) _ à son œuvre _ et c’est là un regard important et très avisé de René de Ceccatty sur la genèse et le parcours de tout l’œuvre Cixous _, l’ancrant dans un contexte familial _ oui _ très déterminant _ très concret et même, j’insiste, charnel ; et qui personnellement me touche beaucoup ; contexte probablement lié aussi à la grande vieillesse de sa mère (née le 14 octobre 1910), et sa  proximité profonde et intense avec sa personne… Eve devenait une protagoniste littéraire _ voilà _ et prenait une place centrale parmi d’autres figures mythiques _ elles _ et pourtant incarnées _ elles aussi, via le verbe et la formidable vertu d’imageance de l’écrivain. Eve devenait une interlocutrice _ elles ne vont plus cesser de converser-dialoguer dans les livres qui viennent _ plus que privilégiée _ centrale ! Et c’est ce dialogue-conversation-là qui va se poursuive en ce nouvel opus, post-mortem (de sa mère, décédée le 1er juillet 2013), cette fois, qu’est ce Gare d’Osnabrück à Jérusalem ; de même que le dialogue-conversation avec l’ami décédé (le 9 octobre 2004), Jacques Derrida, se poursuivait dans Hyperrêve, dont il constituait, selon moi, le principal (mais pas unique) centre de focalisation : exemplaire.

    …

    Dotée d’une autre langue (l’allemand) et d’un autre langage (un parler plus populaire, un humour, un bon sens _ oui ! _ dont l’écrivain jouerait non dans un esprit de dérision, mais comme d’une arme d’autocritique _ mais oui ! : dans un registre d’humour (appliqué à soi-même : pardon du pléonasme) très quotidien, en effet, et non métaphysique _), elle _ Eve donc _ dialoguait _ mais oui : et Hélène Cixous, sa fille, se déploie toute dans leur mutuelle permanente interlocution : comme Montaigne ! _ dans les livres _ qui sont et deviennent les tours promises d’Hélène Cixous… _, comme elle n’avait cessé de le faire _ au quotidien des jours ainsi que des nuits _ dans la vie de sa fille. Eve, sa sœur Eri _ Erika, réfugiée en Palestine – Eretz Israël en 1936 _, leur mère Omi _ qui avait pu gagner Oran en novembre 1938 grâce à son passeport français (de strasbourgeoise) _, ont échappé au massacre _ nazi ; à la différence de la moitié Jonas de leur famille, pour ne rien dire du nombre des Klein engloutis eux aussi. Ce ne fut pas le cas _ tout particulièrement ici, en cet opus-ci _ de l’Onkel Andreas Jonas _ mort, ainsi que son épouse Else, à Theresienstadt ; lui en 1942, elle en 1944 _, qui apparaît ici comme le protagoniste secret _ voilà _, puis explicite _ en effet _ de l’enquête _ lui dont des secrets amers (ayant trait à ses rapports à leur fille Irmgard), aussi, vont être bientôt approchés et révélés. Et qui n’a rien, nul échec, nul sentiment de culpabilité, à cacher ?

    …
    Pour raconter son retour _ physique, si elle y avait accompagné sa grand-mère en 1951 : Hélène ne parvient pas à s’en souvenir… ; littéraire sinon… _ à Osnabrück, retour officiel _ et en grandes pompes _ qui sera célébré _ à l’hôtel de ville d’Osnabrück _ le jour anniversaire de la naissance de Hitler _ un 20 avril ; le 20 avril 2015, page 100 _, coïncidence qu’Anne, la fille de l’auteur, trouve plutôt malvenue — mais cela fait partie des plaisanteries _ oui ! il joue aux dés et s’amuse… _ du hasard —, Hélène  Cixous procède comme elle a coutume de le faire : en entremêlant _ et c’est là l’essence même du réel, et de sa richesse, merveilleusement explorés par elle en son écriture polyvocale _ des réflexions sur les maîtres de la littérature, qui sont comme des guides mythologiques _ oui, remontant profond _  permettant de sonder l’inconscient _ voilà _  (Homère, Shakespeare, Balzac, Proust, Joyce), à un dépouillement d’archives familiales ou historiques, et _ aussi _ à des souvenirs personnels parfois évoqués dans d’autres livres _ et il faut à cela tout un art (virtuose, mais sans nulle gratuité, forcément ! ) des liaisons de la part de l’auteur. Comme il faut aussi un art du suivi chez le lecteur…

    …

    Qu’a-t-il fallu pour que l’entreprise nazie _ de persécution, puis d’extermination, pour reprendre les mots de Saul Friedländer en les deux volumes (1933-1939 et 1939_1945) de son chef d’œuvre L’Allemagne nazie et les Juifs… ; sur Friedländer, cf mes deux articles des 16 et 29 septembre 2016, à l’occasion de la publication de son Où mène le souvenir ? ma vie :  et  _ se réalise _ passant du stade de fantasme paranoïaque d’un groupuscule de fanatiques ravagés à celui de catastrophe mondiale historique _ dans la petite ville _ fonctionnant ici comme une nasse sans la moindre échappatoire pour les traqués _ d’Osnabrück ? Quelle équipe, quelle topographie, quels moyens matériels, quel « esprit du temps » _ zeitgeist _ ? Des photos, des coupures de journaux, des circulaires, des papiers administratifs, des formulaires, des affiches _ scrupuleusement donnés dans le livre : le cahier de ces documents est inséré entre les pages 160 et 161 du livre ; et la plupart issus du « remarquable » (page 168) recueil de documents intitulé Stationnen aud den Weg nach Auschwitz. Entrechtung, Vertreibung, Vernichtung. Juden in Osnabrück 1900-1945, de Peter Junk et Martina Sellmeyer, Stadt Osnabrück/Rasch Verlag, 1988… : « qui de nous , lorsqu’on apprenait la belle langue allemande à l’école, aurait pu imaginer que cet amical et honorable suffixe -ung, dont la vocation consiste à transformer un verbe en substantif, un agent dévoué, le petit génie du désir d’agir, de continuer, de poursuivre, tout ce qu’il y a de plus souhaitable, donc, deviendrait, dans les années de feu, l’auxiliaire inquiétant de toutes les inventions persécutoires. Vertreibung, Vernichtung, Entrechtung« , lisons-nous, page 69  _ rappellent _ opportunément et à leur manière brute _ un certain nombre de faits incontestables. Ce retour _ en quelque sorte familial et mémoriel de l’auteur en la ville des parents Jonas de sa mère _ est une traversée de l’Histoire, et d’une histoire familiale que la géographie rend _ d’autant plus _ complexe. Comme presque toutes les familles juives, celle d’Eve Klein s’est répandue dans le monde, en Palestine, au Chili, en Angleterre, en France _ et ailleurs : Afrique du Sud, Brésil, Uruguay, Australie, Nouvelle-Zélande, Canada, Etats-Unis, Irlande, Israël, et même, pour un, en Chine, à Shangaï, page 159 _ ; et Hélène communique avec ses cousines et tantes éparpillées _ dont Inès et Marga _, pour comprendre _ plus spécialement _ le destin tragique d’Andreas Jonas _ Onkel André, le frère aîné de sa grand-mère (Omi) Rosie ; mort, lui, à Theresienstadt le 6 septembre 1942 : page 107 ; et la photo, page 157 _, et d’autres comme lui. Car Hitler et son administration n’auraient _ en effet _ pas suffi. Il fallait _ en Allemagne comme ailleurs, par exemple dans la France de Vichy _ d’autres mains _ complices et actives _, volontaires ou pas _ et bien des esprits, aussi, peu à peu gagnés et conquis _, pour parfaire _ matériellement, en mettant la main à la pâte ! _ le crime. Un enfant de trop, une _ simple _ antipathie ou un égoïsme familial _ et les exemples viennent : ainsi celui de l’horloger (et Ortsgruppenleiter) Erwin Kolkmeyer, ou ceux de « ses doubles Gauinspektor Wehmeyer et Kreisleiter Münzer« , page 49 _, et la tragédie se boucle _ factuellement.

    …

    En rapprochant du Roi Lear _  « Onkel André, c’est le roi Lear à Osnabrück« , page 59 ; ou « Ce n’est pas que Cordelia est devenue Regan, a pensé Onkel André, c’est qu’elle l’a toujours été« , page 63 _ ou de la Comédie Humaine _ et son « arbre généalogique« , page 123 _ le destin des victimes de l’extermination raciale, Hélène Cixous propose une vision intérieure _ et intime, voilà _ de l’Histoire : le travail d’historien est trop mécanique et trop simpliste _ dans les causalités générales retenues à des fins de résumé surligné ! _ pour permettre de comprendre _ vraiment _ certains événements _ issus de misérables ruisselets de vieilles haines personnelles recuites. La littérature, de tous temps, a dû intervenir _ pour sa part, et très impérativement (il s’agit là de la culture profonde des humanités…) _, parce qu’elle fait converger _ voilà : confluer _ l’intime et le collectif, et introduit la dimension imaginaire _ ce que je nomme, d’après mon amie Marie-José Mondzain, l’ »imageance » visionnaire et lucidissime de l’artiste… _ et donc mythique dans _ et en plein dans _ le réel _ même ; et il n’existe probablement pas d’accès personnel vrai au réel sans ce travail visionnaire-là. Elle n’est pas là pour se substituer _ certes pas ! _ au réel (en l’occurrence la destruction _ effective _ d’un peuple), mais pour le placer _ et contribuer à donner à le ressentir _ sous une autre lumière _ avec une focale archi-supérieure en visibilité et intensité de lucidité _ et l’approfondir _ absolument.

    …
    Aussi, les anticipations (la vie algérienne, les rapports familiaux qui ont suivi, l’œuvre même de l’auteur) ne sont-elles pas des anachronismes _ mais des visions à dimension d’éternité lucides _, mais au contraire donnent tout son sens au regard rétrospectif, ici essentiel _ voilà, lequel regard est devenu, écriture de livre après écriture de livre, de mieux en mieux apte à l’intelligence fine de ces liens au travers de l’épaisseur de chair des divers temps vécus _ pour éclairer des événements certes mondialement connus _ c’est-à-dire grossièrement repérés _ et déjà analysés _ décomposés _ dans leur généralité visible _ et un peu trop commodément résumée _, mais demeurés _ in fine _ indicibles et obscurs dans la réalité individuelle _ vraiment vécue par les sujets : voilà _ de chaque déportation _ en sa singularité ; et c’est ce regard lucidissime-là, de l’intérieur de ce qui est ressenti, ou même pas consciemment ressenti, mais qui nous est ici néanmoins aidé à approcher par quelques menus signes-indices physiques à peine manifestes, à peine perceptibles, mais bien réels, et à l’efficace terrible surtout dans le réel de ce qui est advenu, et qui n’ont pas échappé au regard de l’écrivain, qui se (et nous) les représente, presque mine de rien (je veux dire sans didactisme pesant, surtout), qu’offre la vraie et belle et profonde littérature. « Fin 1938, Omi _ la mère d’Eve, sortant d’Allemagne avec un passeport français, et parvenant en Algérie, à Oran, chez sa fille Eve et son gendre Georges Cixous : Hélène était née le 5 juin 1937, et son frère Pierre le 11 novembre 1938 _ était seulement sauvée. Frères et sœurs _ plusieurs _ deportiert. Ensuite ermodiert ? Mais cela se passait dans le livre qui s’écrivait en allemand _ en actes dans le Reich, et ses dépendances. Dans le livre d’Osnabrück à Oran, ma grand-mère se mettait _ un peu vite _ au français, son gendre (mon père) se jetait à l’allemand, on tentait le trilingue avec l’espagnol, on riait _ Georges Cixous avait en effet un remarquable don pour ce genre d’humour (ou cette forme verbale virtuose de « versatilité » ; cf la remarque de la page 199 de Photos de racines…). Le mot nazi sonne dans mes premiers cauchemars, mais comme je n’en ai jamais vu aucun _ de nazi, en Algérie vichyste _, le rêve peint « les-nazis » comme une forêt de dents dense et noire, les nazis devenus invisibles et sans corps, entre la double rangée desquelles nous cherchons à nous glisser _ échapper. Ma grand-mère et moi nous nous tenons par la main et nous courons à toutes jambes entre les mâchoires des ténèbres_ soit l’expression que retient René de Ceccatty pour le titre Entre les mâchoires des ténèbres de son article à propos de ce splendide Gare d’Osnabrück à Jérusalem. Comme deux petites filles » _ lisons-nous page 32 ; et nous prenons bien ici la mesure du génie verbal de l’auteur magnifique qu’est Hélène Cixous.

    …
    Hélène Cixous va à Osnabrück _ le 20 avril 2015 _ « comme si maman _ décédée depuis le 1er juillet 2013 _ était devenue _ désormais _ Osnabrück _ toute la ville ! _, voilà comment j’y vais, comme si elle m’y attendait, comme si je m’attendais à la voir venir vers moi au coin de la Grande-Rue ». Eve Klein, morte il y a _ presque _ deux ans, vit _ donc _ encore _ voilà ; de même que Jacques Derrida, dans d’autres livres, dont Hyperrêve, continue de converser vigoureusement avec Hélène Cixous… _ dans ce livre, puisque les morts ne cessent _ voilà ! _ de nous parler, de nous chercher _ et cela, de leur initiative ; et de s’entretenir ainsi encore et toujours, toujours, avec nous, tant que nous vivons et sommes en capacité de nous souvenir, ou d’user de notre capacité d’imageance, pour ceux qui, tels Homère, Virgile et Dante visitant le pays des morts, en ont (ou avons) le courage.

    (…) 

    Le livre d’Hélène Cixous aurait dû, par un concours de circonstances de sa vie professionnelle qui la conduisait à être _ peu après _ invitée _ en une université _ à Jérusalem, se poursuivre en Israël, ce qui explique son titre. Mais elle a préféré _ à très juste titre : Jérusalem va demeurer ici en pointillés pour Hélène Cixous la voyageuse ; et n’oublions pas qu’Oncle Andreas et Tante Else s’y étaient rendus, eux, à Jérusalem ; mais en étaient revenus : ils étaient retournés à Osnabrück _ s’en tenir _ pour ce récit-ci _ à son séjour _ d’avril 2015 _ à Osnabrück. Son grand-oncle était _ en effet _ allé en Israël, mais en fut renvoyé _ par le choc très amer d’un échec douloureux _, pour vivre _ le 6 septembre 1942 _ sa mort tragique à Terezin _ Theresienstadt : le camp en trompe-l’œil des Nazis, en Bohème. Les documents fournis en annexe _ voilà ! _ sont, dans leur cynisme _ innocemment _ assumé (affiches ou petites annonces) _ de leurs producteurs de l’époque _, porteurs des marques _ indélébiles, pour nous qui les avons ici maintenant sous notre nez ; et peut-être pour quelques uns de leurs innocents descendants ; mais les vents de l’Histoire tournent ; et pas forcément dans le meilleur des sens… _ de cette même chiennerie _ voilà _ dont profita Værnet _ un médecin nazi : Carl Vaernet (28 avril 1893 – 25 novembre 1965) est un médecin danois arrivé en Allemagne en 1942. Il se livra à des expériences hormonales (!) sur des détenus du camp de Buchenwald afin de trouver un traitement permettant de « soigner » l’homosexualité, nous apprend wikipedia… _ et qui était la complice nécessaire _ voilà _ à la machine nazie.

    …

    (…) Hélène Cixous conduit _ à nouveau ici, dans ce Gare d’Osnabrück à Jérusalem paru en 2016 _ le lecteur dans le labyrinthe _ somptueusement riche _ de la mémoire familiale, arrachant la tragédie

    _ « Il y a une tragédie cachée dans la Tragédie dont personne _ dans la famille _ n’a la force de parler. C’est une tragédie naine entrelacée de péchés et d’innocence où tous les personnages ont des reproches à faire à tous les personnages, la rage souffle, à l’idée de dieu, à l’idée d’amour, des reproches à se faire, il n’y a aucun pardon, seulement des chagrins et de cruelles surprises. Qu’il y ait une tragédie cachée _ celle d’Irmgard _ dans un plan noirci de la Tragédie _ de l’Histoire _, c’est cela le tragique. Si je n’écrivais pas, dit le livre _ s’écrivant _, personne ne saurait rien de la véritable Passion d’Andreas« , lit-on, page 68. « Tout le monde l’enterrerait sous les décombres de la mémoire. Omi était sous un parasol à Paradis plage. Elle redoutait le coup de soleil«  : un passage-clé… _

    à la _ froide ; et l’enfer, nous le savons, est glacé _ scène objective des archives, pour la replacer sur la _ brûlante _ scène intime, où les mystères _ certes en partie _ demeurent, se nichant _ offrant dans ces menus détails-là une chance, pour nous, de repérage, d’abord, puis, et surtout, d’exploration _ dans un appel téléphonique, dans une lettre retrouvée, dans une réminiscence, dans un rêve _ aussi : l’Inconscient insiste, en ignorant, qu’il est, des variables de la temporalité, nous apprend Freud _, sur une photographie, dans une notule _ marginale _, dans un fragment _ tronqué _ de dialogue _ auxquels nous rend si bien sensibles l’attention intense et sans la moindre lourdeur, jamais, d’Hélène Cixous. Comme chez Marivaux, ce sont les (très brefs) silences (voire rires) entre deux mots qui parlent le plus. Et quiconque cherche si peu que ce soit avec obstination et patience, finit par trouver un minimum de pépites livrées au jeu en partie aléatoire de la sérendipité… Là-dessus, cf mon article du 3 mars 2014 : …

    …

    …

    René de Ceccatty

    …

    …

    Gare d’Osnabrück à Jérusalem :

    un livre très important. Merveilleux. Et magnifique !

    …

    …

    Ce lundi 14 mai 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Pour aborder le continent Cixous

    L’Œuvre Hélène Cixous est un immense et admirable continent.

    …

    De façon à me préparer au mieux à m’entretenir le 17 mai prochain avec l’auteur de Défions l’augure,

    j’ai choisi quelques récits précédents,

    que je lis très attentivement, bien sûr !,

    et en sens inverse de l’ordre chronologique de leur production par l’auteur :

    …

    ainsi, après Homère est morte… (paru en 2014)

    et Ève s’évade _ la Ruine et la Vie (paru en 2009),

    …

    je suis plongé maintenant dans Si près (paru en 2007).

    …

    Et ma délectation et mon admiration sont à leur comble !!!

    …

    Comment ai-je pu méconnaître si longtemps pareille œuvre si magistrale !

    …

    Quel écrivain français de ces cinquante dernières années _ y compris parmi ceux que je porte au pinacle _ atteint à la hauteur de sa cheville ?!

    …

    …

    Je place ce jour à ce dossier

    cet article

    « Si près » : Hélène Cixous, l’impossible retour _Voyage en Algérie, sur les traces d’une autre vie

    de notre ami René de Ceccatty,

    publié dans Le Monde, le 13 septembre 2007

    _ au sein duquel j’intercale, au passage, quelques menues farcissures de commentaire (ou précisions factuelles) de mon cru, en vert.

    Si ces farcissures dérangent, le lecteur a bien sûr tout loisir de les shunter.

    …

    Voici donc cet article de René de Ceccatty, en 2007 : 

    …

    …

    En retournant en Algérie, pays où elle est née _ à Oran le 5 juin 1937 _, Hélène Cixous accomplissait un geste qui était désapprouvé par sa mère _ qui, complètement spoliée de tous ses biens (et en particulier sa clinique de maternité, qu’elle avait créée, une fois devenue veuve), en avait été expulsée en 1971. Le récit que lui inspire ce retour se présente donc comme celui d’un combat, un combat intérieur, de ceux qu’ont décrits Proust, Stendhal, Montaigne, références constantes de l’écrivain, mais aussi ceux des chevaliers, Roland et Olivier, des chansons de geste. C’est dire que le ton n’est pas celui _ pittoresque et hédoniste _ de la chronique de voyage. En 1993, nous dit Hélène Cixous _ page 19 _, elle prit la décision d’intégrer l’Algérie à ses livres : « l’année où je n’ai plus réussi à faire obstacle à l’entrée de la Chose Algérie dans mes livres ».

    …

    L’œuvre d’Hélène Cixous, on le sait, est hantée par une quête de la mémoire, de « la vie au-delà de la vie » _ évidente. Son livre, nous dit-elle, mais elle pourrait le dire de tous les autres, « héberge les inoubliés » _ demeurés fortement présents en elle qui s’en souvient souvent, page 204. Ce retour _ en Algérie _ sur lequel sa mère, Ève Klein, compagne aimante et sévère de chacune de ses entreprises littéraires les plus récentes, ironise (« Ils veulent que tu écrives « Ton retour » en Algérie »), n’est pas _ du tout _ une promenade impressionniste. C’est un dialogue avec les morts : et parmi eux, deux présences absentes, qui expliquent le titre, Si près, celles du père _ décédé le 12 février 1948 _ et de Jacques Derrida _ ami, décédé le 9 octobre 2004.

    …

    Répondant à l’invitation d’une ancienne camarade de classe algérienne _ au lycée Eugène Fromentin, de la Seconde à la Terminale, de 1951 à 1954 _ devenue une figure politique _ Zohra Drif _, la romancière revient donc dans un pays qu’elle a quitté quand elle avait 19 ans _ c’était en septembre 1955, pour rejoindre alors la classe de khâgne du lycée Lakanal _, pour mener à Paris une vie d’intellectuelle, qui a commencé « à l’état de buée » _ page 27. C’est à Paris qu’elle construira son œuvre et ce que l’on peut appeler son identité _ un concept très ouvert ! _ de femme et d’écrivain, avec ses amitiés, ses amours, ses passions, ses engagements personnels dans la vie littéraire, politique, philosophique, théâtrale. Mais la nourriture essentielle _ voilà _ demeure dans l’enfance et l’adolescence _ une formulation qu’il faudrait assurément creuser _, comme en témoignent, en effet, les livres de toutes ces dernières années. La bataille incessante pour une littérature pure et pour une pensée exigeante, les séminaires à l’Université, l’approfondissement des analyses en compagnie de Jacques Derrida, jamais n’ont détourné Hélène Cixous d’une autre vie. Celle qu’elle n’a jamais quittée : « Tout le solide, le brillant, le sanglant, l’éclatant, le respirant, le charnel _ voilà ! page 27 _ était à Alger ; à Paris je flottais dans l’état gazeux, je traînais dans la poussière, je ne respirais pas » _ c’est donc à l’écriture, et son présent qui se souvient, qu’il va revenir de rechercher et trouver à s’en nourrir vraiment… Un geste qu’Hélène Cixous partage avec les plus grands : Proust, Faulkner, Joyce, Montaigne.

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    Mais redonner sa place à ce qu’elle appelle « l’algériance » _ page 21 _, comme une trace insaisissable et ineffaçable _ les deux _ qui envahit sa sensibilité itinérante _ voilà, et ses télétransportations… _, sans réel ancrage français _ et parisien ; Arcachon, c’est tout autre chose : c’est le lieu séparé et privilégié de l’écriture _, n’est pas aisé : « Chaque fois que j’ai voulu écrire « sur » l’Algérie, il y a eu compulsion-disparition de mes premières pages de notes » _ remarque-t-elle, fascinée, page 40. Et au moment où la nécessité évidente d’écrire ce livre s’impose _ enfin _ à elle _ oui _, elle éprouve une sorte de découragement _ face au défi de l’infinie hauteur de la tâche à accomplir _ qui exige aussitôt pour être contré une grande énergie : « Jamais je n’ai rencontré un livre qui m’oppose une résistance aussi lourde, vivace, rocheuse, j’use un titan par page. Il faut, me dis-je, que je me sois présentée _ page 141 _ devant l’Interdit » _ pour l’affronter et le vaincre, quelles qu’en fussent les blessures à subir à venir…

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    « ATTEINDRE L’IMPOSSIBILITÉ »

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    Il ne s’agit pas seulement de l’interdit d’Orphée – ne pas se retourner -, mais celui qui concerne le dialogue avec les morts _ qu’ont exploré et Homère et Virgile et Dante. Jacques Derrida n’est pas mort dans ce livre _ il est mort plus tôt, en octobre 2004. Il est en étroite communication avec la rédaction même du livre. Et il y a quelque chose de bouleversant à vérifier, à travers les livres d’Hélène Cixous, la persistance _ de vie _ de cette amitié. On ne trouve peut-être que chez Proust une telle fonction de l’amitié intellectuelle et affective pour l’élaboration d’un monde imaginaire _ à condition de ne pas s’égarer dans ce dernier qualificatif ; il s’agit d’une très effective imageance, et soucieuse de la plus extrême vérité ; et non pas d’une fuite vaporeuse et évaporée à l’égard du réel. Plusieurs fois, la narratrice évoque la métaphore _ animale _ dont use Proust pour décrire le conflit de l’amour et de l’oubli, dans Albertine disparue : « Et mon amour qui venait de reconnaître le seul ennemi par lequel il pût être vaincu, l’Oubli, se mit à frémir, comme un lion qui dans la cage où on l’a enfermé a aperçu tout d’un coup le serpent python qui le dévorera. » Le lion Amour et le python Oubli : deux animaux symboliques qui s’ajoutent au bestiaire de l’écrivain.

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    La démarche littéraire, au-delà du simple retour matériel dans le pays d’origine, consiste à « atteindre l’impossibilité » _ un défi qui très puissamment oblige. Et qui est, bien sûr, celui du seul art authentique ; c’est-à-dire vraiment nécessaire en sa double impossibilité d’y atteindre et de, plus encore, y renoncer. « J’ai voulu arriver en Algérie, il aurait peut-être mieux valu pour moi que j’y atteigne, mais c’était impossible. » Cette impossibilité, dans le livre, prend la forme qui lui donne indirectement son titre : un arbre, un cyprès, dont la consonance, en français, évoque deux autres syllabes : « si près« . Les pages qu’inspirent l’arbre et ces syllabes sont admirables, parce que chargées du lyrisme très spécifique à Hélène Cixous _ oui. Le cyprès du lycée Fromentin, aperçu au début des années 1950, « aussi visible et aussi fort qu’en rêve », devient la représentation _ et un signal intempestif et obstiné, formidablement vivace _ de l’absence, de la mémoire, du deuil et de l’amour. Ce sont évidemment aussi les cyprès autour de la tombe du père. « Et tu es là. Au cyprès » _ page 203. A entendre, puis à relire.


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    C’est présenter là

    la hauteur parfaitement atteinte en son impossibilité même de l’exigence sublime de cet écrire.

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    Ce mercredi 25 avril 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

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    Post-scriptum :

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    Sur Eve s’évade _ la Ruine et la Vie,

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    voici cet article-ci de René de Ceccatty le 22 octobre 2009 dans le Monde :

    « Eve s’évade. La Ruine et la Vie », d’Hélène Cixous : Hélène Cixous, sa mère, ses prisons

    _ avec, à nouveau interposées, mes menues farcissures de commentaire ou précisions factuelles, en vert.

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    Observant le vieillissement de sa mère, l’écrivain découvre dans deux tableaux la parabole de la liberté et de la mort.
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    De quoi est-il question dans le dernier livre d’Hélène Cixous ? De quoi est-il question dans les livres d’Hélène Cixous en général ? D’un monde intérieur et d’un monde quotidien _ les deux parfaitement ressentis et vécus, et mêlés ; et patiemment explorés en toutes leurs vibrations : à la Joyce, à la Proust, à la Faulkner… Les deux se recoupent, on le sait, en littérature et en rêve, sous forme de récit _ sinon à mener, au moins à s’y laisser mener. Si Hélène Cixous a souvent raconté et interprété ses propres rêves, elle a limité considérablement _ en extension prosaïque apparente, du moins _ l’objectif romanesque, dont l’intrigue n’est plus la priorité. L’essentiel pour elle est ailleurs. Si les « personnages« , quotidiens et intérieurs, ne sont pas nouveaux, Ève Klein, la mère allemande de l’auteur, n’est toutefois plus _ simplement _ un témoin, mais la protagoniste. Elle n’est plus une interlocutrice épisodique, mais le sujet même _ voilà ; le focus principal. Et, à travers elle, le vieillissement, la mémoire et l’oubli, la vie, malgré et contre tout _ oui : et la vraie vie, qui plus est ; face aux signes annonciateurs menaçants de la disparition ultime à venir…

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    Or Ève est aussi le centre d’un enjeu intellectuel, pas seulement affectif. Car, en sa compagnie, se trouvent, dans ces pages, les derniers jours et les dernières lectures de Sigmund Freud, ainsi que deux tableaux, l’un de Moritz von Schwind (1804-1871), Le Rêve du prisonnier, et l’autre de Rubens, Cimon et Pero. Sans oublier bien sûr Montaigne, dont la tour _ en sa géographie intérieure : la librairie et sa galerie attenante et décorée de peintures à fresque, tout particulièrement _ est une des obsessions de l’écrivain, et Balzac, dont La Peau de chagrin est analysée. Schwind est amené par Freud, qui commente cette gravure. Rubens par une anecdote antique (une jeune femme donnant le sein à un vieillard) qui avait inspiré de nombreuses représentations à partir du XVIe siècle.

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    Partons de la situation familiale. Éve Klein, devenue une très vieille dame _ nonagénaire ; elle est née le 14 octobre 1910, à Strasbourg, alors allemande _, qui se présente elle-même, non sans humour, comme « une vieille femme encore humain » (sic), a besoin _ désormais devenue, en son très grand âge, de plus en plus dépendante _ de la présence presque constante de sa fille, qui la lui donne sans aucun sacrifice et intègre sa mère à son univers littéraire _ oui. Non par souci autobiographique, mais parce qu’il ne peut en être autrement _ du fait de sa très lumineuse présence. Cet amour filial – qui, justement, amène l’histoire édifiante et dérangeante pour laquelle se passionnaient Montaigne et Rubens, et avant eux l’historien romain Valère Maxime, Boccace et bien d’autres -, Hélène Cixous ne craint pas de le comparer à une amitié mythique _ considérablement nourrissante _, celle de Montaigne et de La Boétie. Comme une évidence qui ne demande aucun commentaire. Sinon que, par cette comparaison, on quitte le champ familial _ stricto sensu.

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    Pourquoi Cimon et Pero ? Pero (ou plutôt Perus, dans l’histoire latine) a sauvé son père _ condamné à mourir de faim _ Cimon (ou plutôt Mycon, rebaptisé Cimon par une tradition fondée sur une confusion de plusieurs anecdotes) en venant le visiter dans sa cellule de prison : elle lui donnait secrètement le sein. Que Montaigne ait privilégié cette fable incestueuse, on le comprend aisément. Qu’Hélène Cixous s’y intéresse, également. Les autres références culturelles du livre donnent lieu à des associations d’idées passionnantes. Hélène Cixous ne se résout pas à l’idée de la déchéance, quand elle observe sa mère qu’elle dit, d’entrée, « maquillée d’éloignement ». Le progressif détachement du monde auquel on procède dans le grand âge est aussi une leçon de vie _ en effet _ pour ceux qui suivent. Le stoïcisme de Montaigne, donc. Et la gravure de Schwind, elle, est une leçon de liberté : un prisonnier dans sa cellule a une vision céleste qui lui permet d’échapper _ en pensée _ à sa condition _ de reclus. « A qui seul parlait Montaigne seul, dans son cœur ? De liberté et de mort ? Quelles paroles, quelles pensées, misères et commisérations, quelles luttes de lumières et de ténèbres ? Auprès d’un jardin _ au pied même de la tour _ ou peut-être au sein, la visière d’un caveau. »

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    Montaigne, le prisonnier de Schwind, Ève trahie par sa peau malade, par son ouïe amoindrie, par sa mémoire affaiblie, mais non par la vitalité _ en effet ! _, Raphaël (le personnage de Balzac), le vieillard de Rubens nourri par le sein de sa fille : tous _ oui _ vivent la contradiction de la geôle du corps et de l’élan de liberté, du temps destructeur et de la rédemption par le rêve, la création, l’amour. Cet amour, entre autres, que l’écrivain reçoit de sa mère et lui rend _ oui _ par ce livre. Un amour qui n’est pas sans culpabilité. Car un livre n’est pas un don que la vie reçoit aisément : « Es-tu sûre que tu n’es pas dans le péché ? A ta mère préférer l’écriture ? Non me dis-je ? Plus j’écris plus j’aime aimer maman, j’aime pécher de cet amour » _ écrire aidant à aimer.


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    Et sur Homère est morte…,

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    cet article-ci de René de Ceccatty, dans le numéro d’octobre 2014 des Lettres Françaises :

    Hélène Cixous et la première femme

    _ avec en vert, toujours, mes menues farcissures de commentaire ou précisions factuelles, en double dialogue avec le commentateur, et au-delà de lui, avec l’auteur même…

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    Ève Klein est morte l’an dernier en été _ le 1er juillet 2013, à Paris. C’était plus que la mère d’Hélène Cixous. elle ne lui a pas simplement donné naissance, elle l’a accompagnée _ voilà _ leurs vies durant _ surtout, bien sûr, à partir du décès du père d’Hélène, le Dr Georges Cixous, advenu le 12 février 1948, à Alger. Et du 12 février 1948 au 1er juillet 2013, cela fait soixante-cinq longues années d’« accompagnement« (un vocable éminemment ceccatien !), comparées à celles qui ont couru de la naissance d’Hélène, le 5 juin 1937 (à Oran) à la mort de son père, le 12 février 1948 (à Alger) : soit dix ans, sept mois et une semaine, au moment de l’enfance d’Hélène, à Oran, puis à Alger. Le mot « accompagnée«  pour caractériser la proximité de leurs rapports mère-fille, est donc très important. Sur son métier de sage-femme, l’écrivain s’est souvent attardée, car c’était une création _ d’enfants _ avec laquelle en quelque sorte ses propres livres entraient en rivalité, en douce rivalité. Sur ses origines allemandes et juives _ les Klein, les Jonas, les Meyer, les Ehrenstein, etc. _, bien sûr, aussi. Et sur le rôle que sa mère a tenu lors de la naissance et de la mort d’un des enfants d’Hélène _ Stéphane, en 1961 _, qui souffrait d’un handicap génétique, aussi. La romancière a très souvent fait apparaître Ève dans ses livres, comme une interlocutrice _ voilà _ essentielle : sa culture germanique, son réalisme _ au quotidien le plus matériel _ qui contrebalançait les envolées intellectuelles et savantes même de sa fille et ses passions secrètes, sans les contredire, mais en les cadrant _ malicieusement _ selon d’autres points de vue, son humour, sa vitalité, sa combativité, sa ténacité _ oui ! _, constituaient dans les livres des repères pour les lecteurs. sa présence était toujours la bienvenue _ à la fois désirée et aimée et vénérée _, un peu comme celle de commanditaires _ visiblement présents ainsi, eux aussi, en tant que destinataires privilégiés de l’œuvre exposée _ au coin des grandes œuvres picturales de la Renaissance, dont le regard se tourne _ droit _ vers les spectateurs, échappant _ par là, par ce regard-là, vers nous qui maintenant les regardons _ à l’allégorie ou au sujet mythologique du tableau, et leur donnant une force de réalité unique _ en effet.

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    Son très grand âge _ puisqu’Ève Cixous est décédée en sa cent-troisième année de vie _, souvent évoqué dans les livres récents d’Hélène Cixous, diminuait peu à peu ses interventions, mais non le très fort lien affectif et littéraire _ à la fois _ de l’auteur. Le père, Georges Cixous, étant mort dans l’enfance d’Hélène _ le 12 février 1948 : Hélène avait dix ans _, on savait que la mère tiendrait un rôle d’autant plus déterminant _ certes. Et donc le moment _ ultime _ du départ _ de la vie terrestre _ est venu. Comment décrire _ le plus justement possible _ ce lien qui unit la fille et la mère ? Comment ne pas installer la très vieille dame, dont l’esprit s’en va comme le corps, sur une estrade lointaine où on l’observerait _ de trop loin, et comme un objet de curiosité un peu hautaine _, mais la laisser _ voilà _ dans le cœur de l’écrivain, et même dans sa chair ? Comment _ par quel art littéraire du récit _ ne pas augmenter la distance que la perte du contrôle de soi pourrait inévitablement creuser entre l’acteur de sa propre mort et le témoin ?

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    La mère est devenue l’enfant _ de plus en plus en situation de dépendance, au cœur même du quotidien des jours et des nuits _ de l’écrivain. « Ma mère, qui jusqu’à l’âge de quatre-vingt-dix-neuf ans _ cela fait jusqu’en 2009 _ m’avait _ très maternellement : elle était aussi sage-femme de sa profession _ aidée, était devenue mon enfant. D’un jour à l’autre elle avait remis _ voilà _ la maternité entre mes mains, et j’avais dit oui _ c’est capital. C’est de la souffrance du plus enfant de tous les enfants, du plus dépendant, du plus blessé que je souffrais maintenant ». Et ce retournement, très naturel, qui du reste nous concerne tous _ quand nos parents atteignent ce très grand âge, en effet _, devient le sujet même du livre _ voilà. Comment ne pas céder au réalisme froid auquel tant d’écrivains cèdent quand il est question de maladie ou de mort d’un proche, d’un très proche ? Il fallait faire entendre une voix qui ne soit ni celle unique de l’auteur ni celle, reconstituée, de la mère. Créer une double voix, qui ne soit pas une double trahison _ voilà ; mais une double fidélité. Qui rende la présence _ de chacune envers l’autre, et en sa dissymétrie même _ dans sa « nudité maternelle », ainsi qu’il est dit aux premières lignes.

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    Le livre est écrit à partir de cahiers de notations prises au jour le jour, mais réécrites et restructurées. Comme dans les autres livres d’Hélène Cixous, il y a de nombreuses dates, vraies ou fausses _ tiens donc ! _, qui jalonnent la vie. Dates réelles ou symboliques qui rappellent les grands moments fondateurs d’une vie et d’une mort. Et des souvenirs de lieux, qui, comme le temps, sont structurés comme un langage. Oran, Alger, Paris. Tout circule _ voilà ; et avec d’incessantes (et ultra-vivantes) télé-transportations…  _, et Ève se remet à vivre _ dans l’écriture magnifique de sa fille _ au moment où elle s’en va. C’est donc un livre de passion _ oui ! d’où son extraordinaire force, sa puissance magicienne de réalité de vie offerte par-delà l’ultime disparition-séparation ! _, au sens où dans tout livre de passion chaque moment vécu est porteur d’un lyrisme qui outrepasse les bornes du _ strict _ réalisme _ oui _, installe les acteurs et le texte dans un lyrisme que seuls les poètes s’autorisent _ et c’est fondamentalement poète qu’est d’abord, et en tout, et tellement merveilleusement, Hélène Cixous _, se sont toujours autorisés, dans toutes les cultures, assumant _ oui _ l’excès de la posture et l’excès du sentiment, parce que les sentiments dont il est ici question, ceux qui unissent la fille à la mère qui s’en va, ne peuvent être qu’excessifs, par rapport à une norme sociale artificielle _ ouf ; la voici, celle-ci, bien remise à sa place qualitative, de médiocrité faussement rassurée en se pensant majoritaire et si bien convenue…

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    « J’ai ramassé _ oui, et ainsi conservé, préservé de la disparition _ chaque dernier instant, la dernière gorgée d’eau, le dernier mot, le dernier baiser, comment aurais-je pu parler aujourd’hui si je n’avais pas scellé la fente de tes lèvres encore tièdes avec mes lèvres, si je n’avais pas posé ma bouche sur ta bouche pour en goûter passionnément le nouveau froid ? sur les restes froissés presque effacés de tes lèvres ». En retrouvant les accents poétiques de Wilde dans les dernières lignes de Salomé, Hélène Cixous installe le livre tout entier dans un climat qui, on le sait, s’affranchira des conventions des livres de deuil. On n’est ailleurs que dans le deuil. On est dans une zone où vie et mort communiquent constamment _ oui _, se regardent, se menacent, se mettent à l’épreuve _ voilà : se défient, dans la vibration ô combien charnelle de leur tension-attention sur-tendue et hyper-attentive au moindre détail de sens le plus ténu, mais réel, qui soit. Le seul moyen d’imprégner de vie _ voilà _ ce livre de mort est de restituer l’ironie légère, les provocations d’Ève _ mais oui, malicieuse et provocatrice jusqu’au bout de sa douleur _ jusque dans sa longue agonie. Et Hélène Cixous n’hésite pas à retrouver le langage de sa mère _ oui : son style singulier et unique, et de se comporter et de parler _ pour décrire ce que désormais la vieille dame ne peut plus décrire elle-même. Son langage _ en effet _ se déstructure, devient presque animal. Des couinements. Cela pourrait être insupportable à lire, et pourtant cela ne l’est pas _ en effet _, parce que la fille ne cesse de dialoguer _ mais oui : infiniment… _ avec la mère, en respectant la psychologie et la façon de s’exprimer d’Ève, et en introduisant _ aussi l’ouverture flamboyante, mais surtout de la plus grande justesse, de _ sa propre mythologie.

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    En osant un jeu de mots dans le titre, la mère devenant Homère, Hélène Cixous casse volontairement le système du « tombeau ». Elle le rend dérisoire, mais en même temps altier _ les deux ensemble, inséparablement. Homère, la mère porteuse de mythes, la narratrice, mais aussi celle qui ne se taira jamais _ en effet ; le dialogue entre elles deux se poursuit ; et se poursuivra, à l’infini. Homère justement ne mourra jamais. « C’est comme si ma mère était le corps d’Hector interminablement traîné par un char, et moi j’aurais été Priam, je supplie qu’on me rende son corps car écorché brisé rompu disloqué, tiède encore il palpite » _ voilà ce qui continue d’exister. La mère ne peut mourir. Et l’on ne s’étonnera pas que les autres acteurs de ce départ, aides-soignantes, infirmières, médecins deviennent à leur tour des figures allégoriques, sans pour autant _ non plus, en effet _ perdre de leur réalisme _ ce mélange est ainsi capital ; il est au service d’un bien plus profond réalisme que le réalisme prosaïque convenu du tout-venant des clichés. Parfois reviennent des bribes de conversation, où la mémoire d’Ève est intacte. Le passé, d’un bloc, resurgit, avec une juste hiérarchie des événements, des lieux.

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    Il faudrait, pour rendre compte justement de ce livre, parler du temps. Bien sûr, du temps de la maladie, temps anarchique et implacable, où l’on est toujours dans le trop tôt et dans le trop tard, de l’unique et de la répétition inlassable, de l’avancée et du recul, de la régression et du saut, de la stagnation et de l’accélération _ tout cela est plus que parfaitement juste, bien sûr _, mais aussi du temps de l’écriture _ et des missions que cette écriture s’assigne, face à ce passage du temps. Notations, avons-nous dit, mais aussi révision rétrospective _ oui. Dans les jours qui ont suivi la mort, l’écrivain se met _ en effet, quasi _ immédiatement au travail, c’est-à-dire n’abandonne pas le travail de la littérature _ mais le poursuit, l’approfondit. Non pas comme consolation. Il n’y a _ certes _ pas de consolation du deuil par les mots écrits. Mais comme fatalité à laquelle tout véritable écrivain _ oui _ doit _ sacrément, en quelque sorte _ céder _ et cela, quel que soit le sujet, quel que soit le moment ou le lieu, quelle que soit l’occasion se présentant : l’urgence et le devoir sacré de l’écrire primant. Tel, en peinture, le grand Signorelli peignant, le tout premier dans l’histoire de la peinture, le cadavre de son propre fils… Il n’y a pas d’autre vie pour lui, pour elle, que dans les mots écrits _ voilà ! Ce n’est que lorsque les mots écrits ne sont pas en conflit avec la vie _ mais que, la prolongeant, a contrario ils la révèlent vraiment : car telle est leur fondamentale mission _ qu’ils sont vraiment écrits _ oui ; le reste n’étant hélas que poudre aux yeux. Et, pour cela, il est nécessaire que l’écrivain se sente, en partie, dépossédé _ parce que crucialement mis lui-même en danger _ de son autorité _ en quelque sorte professionnelle _ d’écrivain, et tire sa légitimité du sujet même _ voilà (et non un objet) _ qu’il décrit : en l’occurrence sa mère devient elle aussi l’auteur _ sacré _ du livre qui lui est consacré : « J’écris par toi, j’écris ce que tu m’écris, tu m’écris, ma bien-aimée, c’est toi qui me donnes la main douce et accommodée à mon sentiment, sur laquelle Montaigne ne comptait pas. La Boétie _ étant, lui _ parti devant ». Et, pour être supportable, le moment du départ doit gagner le temps entier _ oui _, qui l’a précédé et qui le suit _ à hauteur de la dimension (verticale ; cf le cyprès, toujours vert) d’éternité. Et ici nous rejoignons le si riche rapport au temps de Proust : le temps retrouvé. Et c’est bien là que se trouve la mission de l’écrivain vrai. Ainsi l’auteur se met-il en quête de tous les instants de préfiguration de la mort, et la mort s’étend-elle _ aussi _ aux mois qui la suivent, jusqu’à la publication même du livre _ oui.

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    Et, de même, pour ne pas isoler sa _ propre _ voix de fille, insère-t-elle dans le livre des fac-similés des cahiers de la mère, cahiers qui ne sont pas littéraires, mais qui sont des petits manuels domestiques et professionnels. Ces illustrations sont aussi fortes _ oui ! en l’évidence sobre de leur simplicité matérielle _ que les nombreuses réminiscences sensuelles ou dramatiques qui ponctuent le récit. Moments privilégiés d’une vie partagée, vibrante _ voilà, en l’« admirable tremblement du temps«  de Chateaubriand, relevé par Gaëtan Picon… _ de bonheurs et de tragédies, qui ont été évoqués par toute l’œuvre passée _ se poursuivant, se creusant, s’approfondissant, en une fondamentale unité portée et assumée _ d’Hélène Cixous, de Dedans au Détrônement de la mort, en passant par Osnabrück et Ève s’évade. Parfois la réflexion sur les mythes, sur la littérature et sur le langage l’a apparemment emporté, dans les livres des années 1970, mais jamais les événements familiaux n’ont été oubliés et n’ont cessé _ en effet _ de nourrir _ toujours infiniment réalistement, au plus près du quotidien des jours et des nuits _ l’œuvre. Et donc la mère était toujours là _ mais oui _, au second ou au premier plan selon les livres. Et, avec eux, la grand-mère Omi, le père _ Georges _, les enfants _ Anne-Emmanuelle, Pierre-François. Ils ont toujours constitué le chœur _ oui. Mais le coryphée, c’était Ève _ oui _, et « le secret de son courage, de sa façon de traverser les orages sans trembler, d’avoir perdu père, époux, pays, protection, d’avoir eu les racines coupées, d’avoir été dépouillée, d’avoir été emprisonnée, d’avoir été volée, menacée, de n’avoir pas perdu _ jamais _ le sourire, la gaîté, la curiosité mondiale… » _ soit une foi (et contagieuse, en son rayonnement si simple), très matérielle et efficace, dans les forces vitales fondamentales de la vie : voilà. Et quelle somptuosité d’écriture pour si bien rendre cela de sa mère !

    …

    Ce qu’Hélène Cixous veut reproduire, c’est « une sorte de conversation téléphonique _ oui : impromptue _ entre deux psychés séparées par une distance inimaginable _ celles de deux personnes distinctes, chacune en son corps _ à l’intérieur de la proximité même » _ de leurs échanges et liens. Ce n’est pas à proprement parler une conversation, puisque les mots ne sont plus tout à fait là, ni les phrases articulées, ni même le contexte cohérent : tous les bonds _ oui _ sont permis, tous les retours en arrière, toutes les anticipations _ dans les divers temps vécus et à vivre interférant les uns avec les autres dans l’imageance hyperactive et féconde de l’écrivain. On est dans un temps extra-temporel _ oui : celui de l’éternité rendue à elle-même : par la vertu de l’attention et du souvenir _, dans un langage extralinguistique _ par la vertu du poétique en lui. C’est cela que tente la littérature _ oui. Se servir du réalisme omnipotent qu’impose _ forcément : d’où la difficulté même d’y croire ! _ l’instant de la mort pour le transfigurer dans une rêverie _ mais à rebours de toute fuite, cette « rêverie« – là : une imageance, dis-je, pour ma part : fidèlement re-créatrice… _ qui échappe aux lois du réel _ du moins le réel prosaïque convenu… Et qui rétrospectivement prouve que le réalisme n’a cessé de céder à une forme d’irrationnel _ poétique _, puisque rien n’est jamais donné, certain, dans l’avancée de la mort, sinon l’événement lui-même _ de la perte de soi qui viendra : en effet. Mais quand se produira-t-il ? Quand s’est-il produit ? Était-ce deux ans, trois ans avant le dernier souffle ? N’est-ce jamais ? Ce sont les questions que se pose l’auteur _ oui, telle une interrogation conductrice _ à travers tout le livre.

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    Aide-moi, supplie la mère. Aide-moi à ne pas souffrir. Mais est-ce « aide-moi à vivre » ou « aide-moi à mourir » ? Hélène redoute toujours de trahir sa mère _ soit un souci consubstantiel. Par un mot, par un geste, par une phrase écrite. « Ève du temps de sa splendeur / Ève du temps de sa misère / J’ai peur / Que l’une me rende infidèle à l’autre », écrit-elle honnêtement _ oui : le devoir de fidélité lui est (et leur est) en effet essentiel. Car qui est-elle en train de décrire ? Une vieille femme qui meurt d’épuisement ou une femme vigoureuse que la vie n’abandonnera jamais ? _ ou l’indissoluble mélange vital et mortel des deux ? Lorsqu’elle écrit le dernier mot, après avoir fourni des détails sur les dernières semaines, entourée des conseils de sa fille Anne Berger, de son amie Ariane Mnouchkine, Hélène Cixous ne veut pas être la seule à signer _ le livre final _ : elle adjoint le prénom d’Ève au sien. Celui de la première femme, qui reste, pour elle, la seule. Et sur une page en regard, leurs deux écritures se confondent.

  • La très touchante magie poétique des expos « A boire et à manger » et « A table ! » à la galerie Arrêt sur l’Image de Nathalie Lamire-Fabre à Bordeaux

    Le jeudi 11 janvier 2018 dernier,

    eut lieu à la passionnante galerie Arrêt sur l’Image, que dirige, 45 Cours du Médoc, à Bordeaux, Nathalie Lamire-Fabre,

    le vernissage de la double _ très poétique _ exposition suivante, qui se tiendra du 11 janvier au 24 février 2018 :

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    A BOIRE ET A MANGER

    &

    A TABLE !

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    Photographies de Bernard Plossu

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    Photographies trouvées _ mais oui ; et rassemblées par cette phénoménale collectionneuse qu’est, à Liège, Véronique Marit _ de la collection Véronique Marit

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    Depuis plus de quarante ans,

    Bernard Plossu parcourt le monde, son 50mm _ quasi en permanence _ en bandoulière,

    et partage ses images _ infiniment _ poétiques dans des dizaines _ le chiffre est encore faible _ de livres _ plus _fascinants _ les uns que les autres ; et de formats et épaisseurs très divers ; et quelques uns en couleur (Couleur Fresson)…

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    Cette fois-ci,

    avec cette exposition A boire et à manger,

    il dévoile un aspect plus inattendu de sa personnalité, mais qui est aussi un des grands plaisirs du voyage, celui de la découverte d’une autre culture _ c’est en effet surtout cela qui l’intéresse, et à l’infini ; davantage que la gourmandise culinaire proprement dite : Bernard est en effet un sobre, plutôt frugal _ à travers sa cuisine.

    Son amie de toujours Claude Deloffre, auteur de  livres de cuisine et de voyages, l’accompagne dans ce livre de partages _ voilà ! _ qu’elle  parsème de recettes inattendues.

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    A table ! dévoile une nouvelle sélection de photographies de l’impressionnante _ en effet ! _ collection privée _ à Liège _ de Véronique Marit.

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    « C’est tout le _ XXéme _ siècle qui défile _ en effet _ d’image en image _ magnifiquement repérées et choisies par ce regard affuté et superbement exigeant (et lui-même ultra-gourmand !!! ) de la collectionneuse _, de mutation en mutation, la vie change de fond en comble, mais ce qui reste immuable _ voilà qui demanderait probablement un peu plus de circonspection, aujourd’hui ; et c’est bien là-dessus que, justement, Nicolas Magie s’interroge… _, c’est l’appétit » _ des Français, quand ils sont vraiment à table _,

     écrit Paul Fournel, en un extrait de l’Avant-propos au livre.

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    Les photographies tirées de deux ouvrages – A BOIRE ET A MANGER – A TABLE ! – s’inscrivant dans la _ passionnante ! _ collection LES CARNETS,

    une collection – mise au point _ c’est à noter ! _ avec Bernard Plossu lui-même – qui se propose de revisiter _ avec la plus grande attention _ les archives d’un photographe ou d’un collectionneur

    et d’en extraire des séries thématiques : voilà ! _ aux EDITIONS YELLOW NOW _ dirigées, à Liège, par l’excellent Guy Jungblut.

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    Et hier, jeudi 8 février,

    le chef _ du fameux Saint-James, à Bouliac _ Nicolas Magie,

    et moi-même, philosophe (et ami de Bernard Plossu), Francis Lippa,

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    avons été conviés par l’hôtesse magnifique de ce lieu d’art si vivant _ et très ouvert _ à Bordeaux, Nathalie Lamire-Fabre,

    à venir présenter ces deux très belles expositions de photographies

    à la caméra de FR3 Aquitaine,

    en répondant aux très pertinentes questions de Candice Olivari.

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    En voici donc, ici, le résultat filmé

    tel qu’il a été monté et présenté ce vendredi à 13 heures par FR3 Aquitaine

    en cette un peu évocatrice séquence de presque deux minutes

    _ qui demeure, après montage, du très long moment passé à nous filmer en train de regarder vraiment les photos, et dire quelques mots de nos impressions, sur le champ.

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    Notre visite attentive _ avec la loupe quand besoin était _ de ces deux expositions _ de photos parfois de très petit format : en particulier pour les photos anciennes réunies par Véronique Marit ! _ a  été _ vraiment _ passionnante,

    le regard expert, infiniment sensible et extrêmement précis _ et merveilleusement sympathique, je dois y insister… _ de Nicolas Magie étant particulièrement bienvenu,

    en soulignant la dimension conviviale (et souriante, ravie, heuresse) de tout repas _ y compris ceux pris au restaurant ! face aux plaisirs attendus, par les convives rassemblés autour de la nappe, de la gourmandise à venir…

    La nappe blanche : une zone ultra-sensible et envoutante de convivialité festive…

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    Cela s’avérant aussi _ et même alors sans nappe blanche réunissante ! _

    dans les photos prises bien loin de la France, ou de son cher bassin méditerranéen, par Bernard Plossu,

    jusque dans le sauvage grand Ouest américain

    _ la thématique n’étant plus alors celle d’« A table !« ,

    mais, un peu plus largement, et en une dynamique tout aussi électrisante d’appétits, « A boire et à manger« .

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    La curiosité amène le spectateur de l’exposition,

    mis en situation de dialogue serein avec l’image,

    à s’interroger un peu plus avant _ que ce qu’offre la seule surface immédiatement apparente de cette image _,

    d’abord sur le moment et sur le lieu où fut prise la photo ;

    mais aussi, et par un rappel improvisé _ là immédiatement, à la seconde et sur le champ _ de sa propre expérience, à creuser, pour comparaison, un peu plus loin, sa propre imageance…

    _ j’emprunte ce concept d’imageance à mon amie (LA philosophe de l’image !) Marie-José Mondzain ;

    cf la vidéo de mon entretien avec elle le 7 novembre ternier au Théâtre du Port-de-la Lune.

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    Bernard Plossu, quant à lui, répugne,

    et cela, tant sur la page du livre que sur la cimaise du lieu d’exposition,

    à légender ses photos

    _ il faudra donc, tant au lecteur qu’au spectateur de l’expo, se reporter aux notes de fin du livre et au catalogue de l’exposition, quand ce dernier existe, pour satisfaire sa curiosité spatio-temporelle quant à l’origine circonstancielle (anecdotique ?) de la prise de la photo _,

    de façon à amener le regard ici et maintenant du spectateur

    à se concentrer exclusivement sur ce que vient lui offrir, hic et nunc,

    par ce seul face à face _ exclusif de tout ce qui pourrait en détourner matériellement _ avec l’image présentée :

    la photo,

    en sa singularité spatiale mais aussi temporelle, poétique, tout spécialement

    _ en la quotidienneté même, voire surtout ! de la situation ainsi saisie par le regard et le geste du photographe, en sa plénitude et richesse profuse de significations,

    et non en quelque événement tant soit peu exceptionnel, extraordinaire, ou seulement pittoresque… :

    là réside la différence que j’ai soulignée en mon commentaire bricolé audible au film, entre l’idiosyncrasie de Bernard Plossu, et le classique et presque trop connu « instant décisif«  d’Henri Cartier Bresson… _,

    et à trouver en lui-même (c’est-à-dire en sa propre imageance _ suscitée et mise en mouvement par l’émotion _ de regardeur)

    avec quoi faire dialoguer celle-ci,

    de manière on ne peut plus ouverte _ amusée, ludique, joyeuse : en un minimum d’empathie et sympathie… _,

    au lieu de se disperser et engluer _ et se perdre _ dans la lecture _ pré-mâchée, et stéréotypée _ des cartouches,

    et se raccrocher trop facilement et paresseusement à quelque cliché concernant le lieu ou le moment

    ainsi trop vite _ par pur réflexe courant les rues _ identifiés…

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    L’imageance sollicitée et gentiment provoquée, par l’éblouissement attendri ou amusé de l’image

    devant elle-même, et à son tour, poétiquement vagabonder et danser, flotter, se déplacer par ses propres ressources :

    au singulier de sa singularité ….

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    Bref, il s’agit pour le photographe

    donnant à regarder ainsi ses photos

    d’engager

    qui croise ses images

    à un dialogue ludique et poétique d’émotions et d’imageances,

    entre sa propre imageance de photographe à l’instant de la saisie de cette vue-ci,

    et l’imageance ouverte _ elle-même, à son tour, ludique et poétique _, du regardeur, ici et maintenant.

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    Soit un échange généreux d’instants d’éternité

    empruntés à ce que vient offrir la trame même du temps

    de nos vies respectives.

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    Ce vendredi 9 février 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

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    Pour prolonger l’aperçu sur l’œuvre _ immense _ du grand Bernard Plossu,

    se reporter encore à mes précédents articles de fond _ et avec images _ sur ce blog,

    celui du 27 janvier 2010 : L’énigme de la renversante douceur Plossu : les expos (au FRAC de Marseille et à la NonMaison d’Aix-en-Provence) & le livre « Plossu Cinéma » » 

    et celui du 16 février 2014 : « la justesse ludique d’un photographe « à l’air libre » : Bernard Plossu en deux entretiens, « L’Abstraction invisible », avec Christophe Berthoud ; et la conversation avec Francis Lippa, dans les salons Albert-Mollat, le 31 janvier 2014

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    ainsi qu’au podcast de mon très riche et détaillé entretien du 31 janvier 2014 avec Bernard Plossu dans les salons Albert-Mollat,

    à l’occasion de la présentation de son très éclairant _ sur tout son parcours de photographe depuis sa jeunesse _ livre d’entretiens avec Christophe Berthoud, L’Abstraction invisible.