Étiquette : improvisation

  • Servir et respirer Bach au piano (suite) : l’excellent exemple de Fabrizio Chiovetta (suite) cette fois en son superbe CD « Fabrizio Chiovetta – Bach – Keyboard Suites – BWV 809 – 825 – 831 » de 2015, ou la perspicacité de son choix de la liberté de son très pur, délicat et délicieux, jeu de piano…

    À la croisée des réflexions de mon article d’hier 11 mai « « L’Art de la Fugue « , ou l’art de respirer Bach : exprimer une vie intense et vibrante à l’approche de la rencontre avec Dieu… Ce que nous dit le beau récit inspiré, à son piano, de David Lively en son CD « L’Art de la Fugue » du Palais des Dégustateurs… » et de celles de la série récemment entamée des articles consacrés à mes écoutes des CDs Aparté AP395 « Brahms » – enregistré à Dobbiaco en décembre 2024 – et Aparté AP238 « Beethoven » – enregistré à Dobbiaco en janvier 2020 – de l’excellent pianiste, au jeu pur, Fabrizio Chiovetta, « L’exceptionnel talent de toucher de piano, pur, naturel et élégant, de Fabrizio Chiovetta : son bouleversant « Brahms – Klavierstücke Op. 116-119 ». Comment ai-je pu ignorer jusqu’ici cet art merveilleux du piano qui me va à ce point si fort droit au cœur en sa clarté et absolue pureté ? » et « Approfondir l’appréhension du merveilleusement délié jeu de piano de Fabrizio Chiovetta : son splendide très pur CD « Beethoven – Op. 109, 110, 111 – Fabrizio Chiovetta »…« , en date des 8 mai et 23 avril derniers,

    je désire, ce mardi 12 mai, faire l’éloge de son vraiment superbe CD Aparté AP126 « Fabrizio Chiovetta – Bach – Keyboard Suites – BWV 809 – 825 – 831 » – enregistré à Dobbiaco du 27 au 29 mars 2015   – , dont j’admire la très grande réussite de son choix de la liberté de son très pur jeu de piano (!) jusque dans le sacro-saint Jean-Sébastien Bach, et cela alors que, biberonné au Baroque, et très amateur de clavecin – ainsi à un Pierre Hantaï, à un Benjamin Alard, à un Francesco Corti, va ma prédilection… – , j’ai toujours quelque réticence à me tourner vers des interprétations de la musique pour claviers de Bach au piano…

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    Mais, et à l’abri des délires interprétatifs de certains – que j’exècre : je pense, par exemple, au tout fou Jean Rondeau au clavecin… – , j’aime tout particulièrement le jeu libre et pur, inspiré et parfaitement respiré, au piano ou au piano-forte, d’un Stephen Kovacevich, d’un Ronald Brautigam ou d’un Alexei Liubimov, ou encore d’un Ammiel Bushakevitz – une de mes assez récentes découvertes au CD… – , parmi ceux auxquels va ma prédilection de mélomane discophile – à l’inverse, je déteste l’usurpateur Glenn Gould – , nous proposant au CD des interprétations d’œuvres réussissant, en leur absolue spontanéité conquise (par leur inlassable patient, très exigeant et supérieurement probe – et c’est là un réquisitionné absolu ! – travail d’interprète), à nous faire comme accéder à l’improvisation même, sur le champ de sa création au départ en chantier, du compositeur lui-même, tel un Beethoven – spécialement en ses ultimes miraculeux chefs d’œuvre de la fin de sa vie… – , à son piano, et relevant peu à peu sur le papier ce qui vient de sourdre à l’instant tout neuf de son jeu ainsi improvisé et essayé, et qu’il choisit ainsi, en se donnant la peine de l’inscrire alors à l’encre sur une portée de papier, de retenir, et pour l’éternité, à destination de qui – et d’abord de lui-même qui le rejouera – s’attèlera, ensuite – et par la suite des temps à venir – ,  à le rejouer, partition sous les yeux, ou, mieux encore, apprise et désormais sue par lui aussi, l’interprète, par cœur – et par le cœur… – , se l’étant comme vitalement incorporé en ses doigts et en sa tête, et en son corps devenu hyper-sensible, exalté, possédé et transcendé par cette musique, dont il a accepté, lui l’interprète, de se faire l’hôte passager, à l’instant lumineux de son jeu, et ainsi l’hôte aussi de l’autre, le compositeur, qui vient ainsi à ce moment alors musicalement l’habiter…

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    Et à cette liste de pianistes auxquels va ma prédilection, j’ajoute désormais, et Aline Piboule – son piano, à elle aussi, admirablement respire ! – , et Fabrizio Chiovetta, que je viens donc de tout récemment découvrir, en leurs CDs, à leur pianos…

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    Et de fait, à l’écoute jouissive de cette délicate délicieuse interprétation par Fabrizio Chiovetta de la Suite anglaise n°4 en fa majeur BWV 809, la Partita n°1 en si bémol majeur BWV 825, et l’Ouverture à la française en si mineur BWV 831, je ressens le profond sentiment jubilatoire de liberté, tant du compositeur à son écritoire, que de l’interprète à son clavier : « Ce qui, dans ces œuvres, révèle les ressources de l’improvisateur – nous y voici… – , la fantaisie – voilà ! – de celui qui construit en jouant« , ainsi que le déclare lumineusement Fabrizio Chiovetta à la page 7 du livret du CD, en son entretien de février 2016, à Genève, avec l’excellent écouteur qu’est Sylvain Fort…

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    « J’y entends, comme interprète, la liberté stupéfiante – voilà ! – de cette musique. (…) Je suis fasciné par les chemins de traverse que Bach se ménage sans perdre la cohérence du discours. C’est de là que vient l’humanité – a-mécanique – de Bach. (…) L’adoption des formes reçues de la rhétorique musicale n’est que le prétexte à ces jeux infinis – jouissifs. (…) Il y a dans cette inspiration un esprit de pastiche, un humour sérieux que je trouve irrésistibles« …

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    Et pour cela, « la liberté de Bach appelle la liberté de l’interprète. La richesse inouïe de l’invention propre à Bach ouvre à l’interprète des dizaines de pistes de possibles, des alchimies illimitées. » Et « j’espère – poursuit Fabrizio Chiovetta – qu’on sent dans cette interprétation, dans ce disque, d’autres possibles – prêts à éclore, adjacents, latents. L’interprète idéal de Bach, selon moi, n’est pas celui qui sculpte une version définitive, mais celui qui fait percevoir à l’auditeur la présence secrète – sous-jacente – d’autres pistes : dans ce cas, on suit Bach à la trace, on voit se profiler des pistes, des hypothèses, qui sont abandonnées mais restent bien présentes à l’esprit« …

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    Bach improvisant jubilatoirement à l’envi dans le canevas suivi des formes reçues avec cette fantaisie-là assumées…

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    Ce mardi 12 mai 2026, Titus Curiosus  – Francis Lippa

  • Le rare talent, et à un tel degré de justesse aussi merveilleusement sensible, d’Aline Piboule : découvrir et admirer aussi, avec retard, son CD « Gabriel Fauré – Nocturnes et Barcarolles », de 2024 : une magie de pureté absolue d’interprétation-incarnation de la musique…

    La très intense – et assez rare à un tel degré – admiration éprouvée à l’écoute du CD Harmonia Mundi HMM 902776 d’Aline Piboule « Archipel – Claude Debussy – La Mer – John Ireland – Sarnia » – cf mon article d’avant-hier 9 avril « L’intense beauté de la « Sarnia : An Island Séquence » (1940-1941), chef d’œuvre de John Ireland (1879 – 1962), sous les doigts justes parfaits d’Aline Piboule : des images juste magiques de Guernesey, après Victor Hugo, ses dessins et ses écrits (1855-1870) et « La Mer » (1903-1905) de Claude Debussy…« … – m’a assez évidemment conduit à me procurer au plus vite le précédent CD de cette merveilleuse pianiste – née en 1980 – , le CD Harmonia Mundi HMM 902505 « Gabriel Fauré – Nocturnes & Barcarolles«  – enregistré à Paris en décembre 2023, et paru en 2024 pour célébrer en pure beauté (!) l’anniversaire des 100 ans du décès de Gabriel Fauré (1845 – 1924)… – , que j’avais laissé passer à sa parution…

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    Et à nouveau pur émerveillement d’un tel talent de justesse aussi merveilleusement sensible et à un tel degré de perfection d’interprétation-incarnation de tels chefs d’œuvre, d’Aline Piboule…

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    Ce CD Fauré (de 62′ 20) comporte un choix de 7 Barcarolles (les n° 2, 4, 5, 9, 10, 12 et 13) et 4 Nocturnes (les n° 5, 11, 12 et 13),

    ainsi que l’ »Improvisation » Op. 84/5, qui ouvre le récital…

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    Enchantez-vous ici à celle-ci (2′ 00) : quel magique toucher !..

    Quel art simplissime d’évidence : la pureté même – sans rien qui pèse, ni qui pose…. – de l’improvisation notée à la volée par le compositeur,

    comme cela doit être, ensuite, en toute interprétation ré-itérative, au concert comme au disque…

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    Et c’est ici, à nouveau en ce précédent CD Fauré, parfait de rendu, sans le moindre effort perceptible de l’interprétation-incarnation par Aline Piboule à son piano, de la magique fraîcheur native de l’originaire composition, enthousiaste, fluidissime et simplissime – quelle merveille ! – , de Gabriel Fauré (1845 – 1924)…

    Comme dans la « Sarnia » de John Ireland (1879 – 1962), l’enchantement Fauré est bien là !

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    Sur ce miraculeux CD Fauré d’Aline Piboule,

    on peut lire aussi le bel article de Bénédict Hévry, sur ResMusica, en date du 3 janvier 2025 : « Le sublime et crépusculaire Fauré d’Aline Piboule sur piano Gaveau d’époque » – ainsi, éventuellement, que l’article de Jean-Charles Hoffelé, sur Discophilia, en date du 20 août 2024 : « Du côté sombre« , dont je ne partage pas, cette fois-ci, l’excessive impression, ici, de noirceur : ce sublime Fauré-ci d’Aline Piboule est au contraire proprement lumineux…

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    Ce samedi 11 avril 2026, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Quid des « Bagatelles » de Beethoven, et de leurs interprétations au disque ? Une question à propos de la parution du CD cpo « Ludwig van Beethoven – Bagatelles et Variations » de Michael Korstick. Mon choix après écoutes comparées : Ronald Brautigam faisant revivre sur ses pianofortes la flamme de Beethoven lui-même composant jubilatoirement à son piano !..

    C’est la récente parution – puis acquisition chez mon disquaire préféré et auditions répétées sur ma platine – du CD cpo 555 564-2 « Ludwig van Beethoven – Bagatelles et Variations » de Michael Korstick – enregistré à Cologne le 1er octobre 2020, et du 12 au 14 avril 2022 – qui m’a amené à me poser la question d’abord de la valeur en quelque sorte intrinsèque – si j’ose dire… – , de ces œuvres de Beethoven, à la fois par comparaison avec d’autres œuvres – chefs  d’œuvre plutôt… – pour piano de Beethoven, mais aussi avec des pièces un peu singulières proches, telles que les merveilleux « Impromptus » de Schubert, ou ceux de Vorisek ;

    mais aussi me poser la question de l’échelle de valeur – à mon goût personnel du moins… – des interprétations de ces pièces, par exemple par comparaison du jeu ici de Michael Korstick – un interprète assurément marquant ; et je possède son coffret Oehms OC 125 de 11 CDs « Beethoven Complete Piano Sonatas« , paru en 2012… – avec celui d’un Ronald Brautigam ou d’un Stephen Kovacevich, des pianistes que j’apprécie beaucoup beaucoup, tous les deux, pour le vivacité et la fraîcheur enthousiasmante de leur jeu, qui fait qu’à leur écoute on a l’impression d’assister à la création du compositeur lui-même improvisant à son piano…

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    D’ailleurs,

    en son article intitulé « La Queue de la comète » – qui m’a fait connaître la parution de ce CD de Michael Korstick pour le label cpo – ,  Jean-Charles Hoffelé, s’il ne dit rien de Ronald Brautigam, fait précisément référence à l’interprétation du « jeune Stephen Kovacevich«  – c’était en 1974 ; mais je possède aussi le coffret EMI de 9 CDs « Beethoven – The Complete Piano Sonatas , Bagatelles Op. 119 – Op. 126 » de Stephen Kovacevich,  où se trouve, aux plages 3 à 13 du CD n° 9, une magistrale interprétation de cet opus 119…  – des « 11 Nouvelles Bagatelles » Op. 119 de Beethoven, que Jean-Charles Hoffelé qualifie en cet article du 3 juin dernier, je le cite, de « chef-d’œuvre qui laisse espérer pour demain une autre apostille – de la part de Michael Korstick – aux Sonates et aux Diabelli déjà brossées par Michael Korstick : les Bagatelles Op. 126 et tant d’autres cahiers de variations, de pièces diverses – l’Allegretto en ut mineur – WoO 53, à la plage 7 de ce CD cpo de Michael Korstick, mais absent du splendide coffret Bis 2403 SACD « Beethoven – The Complete Variations, Bagatelles & Clavierstücke » de 6 CDs de Ronald Brautigam… – rappelle ici – et c’est magnifique ! – leur importance – espèrent ce piano magistral » – wow…

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    Voici donc cet article « La Queue de la comète » de Jean-Charles Hoffelé : 

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    LA QUEUE DE LA COMÈTE

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    D’où viennent – excellente question – les Bagatelles, ces pièces audacieuses que Beethoven aura jetées – fiévreusement improvisées – sur le papier d’un trait, et qui le montrent tout humeur, improvisant à loisir ? Dans son cosmos pianistique elles semblent ne subir en rien l’attraction des Sonates, leur fantaisie – c’est aussi tout un chapitre de notre histoire de la musique… – rappelle la manière de ces compositeurs bohémiens, Voříšek, Benda, Tomášek – voilà, voilà : les inventeurs des tous récents alors « Impromptus« … – , avec lesquels il entretenait des liens d’admiration mutuelle.

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    En mariant l’Opus 33 et l’Opus 119 – de Bagatelles – à trois cahiers de variations, Michael Korstick infuse dans les Bagatelles cette logique de cycle que les pianistes y entendent rarement : plus des vignettes, mais à chaque fois un tout.

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    Son clavier fusant et clair – oui – , le style classique pourtant capable d’aventure, le toucher net, coupant lorsqu’il faut, puis soudain dispensant des sfumatos à profusion, les magnifie, et me rappelle les audaces dont les avait parés – c’était en 1974 – le jeune Stephen Bishop Kovacevich – né en 1940, il avait 34 ans..

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    La même versatilité – ouverte aux grands vents de l’improvisation respirée – emporte les Variations, le tumultueux cahier en ut mineur évidemment, si intense – une merveille ! – , le grand jeu des turqueries de l’Opus 76, mais jusqu’à cette merveille trop peu courue qu’est le vaste cahier des Variations sur un thème de Righini, dont le demi-caractère, la lyrique un peu mozartienne, en aura désarçonné plus d’un.

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    Mais commencez par les Bagatelles Op. 119, chef-d’œuvre qui laisse espérer pour demain une autre apostille aux Sonates et aux Diabellidéjà brossées par Michael Korstick : les Bagatelles Op. 126 et tant d’autres cahiers de variations, de pièces diverses – l’Allegretto en ut mineur rappelle ici leur importance – espèrent ce piano magistral.

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    LE DISQUE DU JOUR

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    Ludwig van Beethoven(1770-1827)

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    32 Variations sur un thème original en ut mineur, WoO 80
    7 Bagatelles, Op. 33
    Allegretto en ut mineur, WoO 53
    6 Variations sur un thème original en ré majeur (« Marche turque »), Op. 76
    11 Bagatelles, Op. 119
    24 Variations en ré majeur sur l’air « Venni Amore » de Vincenzo Righini, WoO 65

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    Michael Korstick, piano

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    Un album du label CPO 555 564-2
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    Photo à la une : le pianiste Michael Korstick – Photo : © D 

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    Après plusieurs écoutes et ré-écoutes des interprétations présentes en ma discothèque personnelle de Stephen Kovacevich pour les « 11 Bagatelles » Op 119, et de Ronald Brautigam pour ces mêmes « 11 Bagatelles » Op. 119, ainsi que les « 7 Bagatelles » Op.33, mais aussi les « 32 Variations sur un thème original en ut mineur« , WoO 80 – superbissmes ! , les « 6 Variations sur un thème original (Marche turque)« , Op. 76, et les « 24 Variations sur l’Air de Righini « Venni Amore’ » sur de superbes pianofortes du facteur McNulty, d’après un Walter & Sohn ca. 1805 et un Conrad Graf ca 1819,

    je dois bien avouer que c’est aux interptrétations infiniment fruitées et proprement jubilatoires de Ronald Brautigam à ses pianofortes que va ma préférence…

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    A l’écouter,

    c’est le feu de Beethoven lui-même à son piano auquel nous avons comme miraculeussement accés…

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    Bravo !

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    Ce mercredi 18 juin 2025, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Pier-Paolo Pasolini, fondamentalement poète en les diverses facettes de ses diverses expressions : un superbe entretien de René de Ceccatty avec Jacques Henric pour Art Press

    L’année Pasolini 2022 _ des 100 ans de la naissance de Pier-Paolo Pasolini, le 5 mars 1922 à Bologne _

    nous offre une nouvelle contribution lucidissime de l’ami René de Ceccatty,

    en un très riche et très pertinent entretien, très vivant, pour Art Press, avec Jacques Henric,

    intitulé « pier paolo paSoliNi cinéaste de poésie » :

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    pier paolo paSoliNi cinéaste de poésie

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    Pasolini avec sa mère. 1962. (Bridgman Images/AGF)

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    René de Ceccatty

    Avec Pier Paolo Pasolini

    Éditions du Rocher, 560 p., 24 euros

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    René de Ceccatty

    Gallimard, « Folio biographies », 320 p., 9,80 euros

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    Pier Paolo Pasolini
    Descriptions de descriptions
    Traduit par René de Ceccatty Manifeste ! , 450 p., 23 euros

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    Pier Paolo Pasolini

    Pasolini par Pasolini

    Entretiens avec Jon Halliday Traduit par René de Ceccatty Seuil, 240 p., 32 euros

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    L’anniversaire de la naissance de Pier Paolo Pasolini bénéficiera-t-il de la même couverture de presse que celle de Jack Kerouac ? Si les biographies de deux des grandes figures littéraires du siècle passé permettent de trouver des affinités entre elles, l’histoire dans laquelle elles ont été plongées l’une et l’autre n’est pas la même : les États-Unis ne sont pas l’Europe, et ne sont surtout pas l’Italie ; les Américains n’ont pas vécu sous un régime fasciste. Kerouac et Pasolini n’ont pas connu la même mort. René de Ceccaty, dans la récente réédition _ complétée d’un très important chapitre inédit  _ de la biographie qu’il avait consacrée à Pasolini en 2005, revient précisément sur les conditions de l’assassinat de celui-ci, il en relate les faits et en analyse les dernières hypothèses.

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    Si la personnalité et l’œuvre de Kerouac peuvent aujourd’hui relativement faire consensus, il n’en est donc pas, et il n’en sera jamais ainsi avec Pasolini, tant les engagements politiques, idéologiques, religieux, littéraires, moraux de l’auteur de l’Expérience hérétique et des Dernières Paroles d’un impie ont été et restent objets de scandales pour toutes les bienpensances, de gauche, de droite, d’extrême droite et d’extrême gauche. Qu’on se remette en mémoire les polémiques qui l’opposèrent à l’ensemble des intellectuels et écrivains italiens, inclus ses propres amis. Nous avons choisi d’interroger un des meilleurs commentateurs français de l’œuvre de Pasolini, René de Ceccatty, essayiste, traducteur, écrivain lui-même. Outre sa biographie de Pasolini, il publie aux éditions du Rocher Avec Pier Paolo Pasolini. Il est aussi le traducteur et l’auteur de la postface des derniers entretiens qu’a donnés Pasolini avant sa mort, publiés par le Seuil, Pasolini par Pasolini, un riche album illustré de photos, photogrammes et archives. À signaler également Contro-Corrente, un récit de voyage (illustré) de Chantal Vey « sur la route de Pier Paolo Pasolini » (Loco, 256 p., 29 euros). Et ce rappel : à voir ou revoir, le film de Luwig Trovato tourné en 1984 grâce à l’aide de son ami Ninetto Davoli, Pasolini, la langue du désir, pour les entretiens avec le père Virgilio Fantuzzi, jésuite ami de Pasolini, avec Laura Betti, Alberto Moravia, Bernardo Bertolucci, Ettore Scola…

    Jacques Henric

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    ■ Les entretiens de Pasolini avec Jon Halliday, inédits en France, parus dans l’album du Seuil, ont-ils modifié l’image que vous aviez de la personnalité de l’écrivain ?

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    Pasolini, durant toute sa vie, a donné d’innombrables entretiens, mais certains, comme celui avec Jean Duflot, ou bien sûr le dernier, accordé à Furio Colombo, sont particulièrement éclairants. Il en restait un troisième, essentiel, parmi la somme d’inédits (rappelons que les œuvres écrites complètes publiées en Italie il y a une vingtaine d’années sont l’équivalent de dix Pléiades, c’est-à-dire plus de vingt-mille pages). Jon Halliday, journaliste irlandais, futur spécialiste du cinéma et de la politique asiatique (la Chine et le Japon) et auteur d’une biographie de Mao, était dans les années 1960 en Italie et a proposé à Thames & Hudson une monographie sur Pasolini qui commençait à être largement connu dans le monde, notamment grâce à son film l’Evangile selon saint Matthieu (1964). Plutôt que d’écrire l’essai qu’on lui demandait, il a préféré donner la parole au cinéaste poète pour mieux le faire connaître. Et tout en l’orientant sur la genèse de ses films, il est soucieux de dessiner l’arrière-plan personnel, biographique et politique. Sachant que son interlocuteur était (nous sommes en 1968) très engagé dans la réflexion politique, connaissant ses déboires avec la Démocratie chrétienne, mais aussi avec la ligne droite du PCI, il l’incite à exprimer complètement ses positions, ses différends, ses choix. Mais il tient à ce que Pasolini dresse lui-même son tableau familial et retrace son parcours. C’est donc un document assez rare sur la vie et l’œuvre de Pasolini, sur la genèse de presque tous ses livres (recueils de poèmes, romans, essais) et films, depuis sa naissance, jusqu’en 1968. Un entretien supplémentaire sur Théorème que Pasolini était en train d’achever, sera ajouté lors de la publication, l’année suivante, et, pour la version italienne (qui est posthume et ne parut qu’en 1992), le journaliste complétera le livre par une conversation sur les Contes de Canterbury, tourné en 1971-72.

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    Que l’entretien ait eu lieu au printemps 1968 n’est évidemment pas anodin. Pasolini est amené à clarifier ses positions, en tant qu’artiste, mais aussi en tant que citoyen, ainsi qu’il le fera désormais systématiquement, dans les dernières années de sa vie, à travers des chroniques souvent provocantes et brûlantes, réunies sous les titres respectifs des Écrits corsaires, du Chaos, des Lettres luthériennes. Mais ici, c’est davantage le cinéaste qui prend la parole. Un cinéaste très particulier, dans la mesure où il est arrivé relativement tard derrière la caméra (à 39 ans), alors qu’il est déjà considéré comme un poète majeur (avec les Cendres de Gramsci et la Religion de mon temps, ainsi que le Rossignol de l’Église catholique) et un romancier qui a apporté une véritable révolution linguistique, en mettant en scène des petits délinquants de la banlieue de Rome, dont il transcrit le langage (enregistré avec l’aide de son ami Sergio Citti), sous une forme littéraire qui n’avait jamais eu de précédents. Cette innovation stylistique était considérée également comme un geste politique, contesté par les communistes, dérangés de voir le sous-prolétariat et la pègre supplanter, dans la mythologie des classes populaires, la classe ouvrière… Par ailleurs, l’inspiration poétique, où se mêlaient marxisme, christianisme, sentiment mystique de la nature, vénération du patrimoine artistique, essentiellement pictural, et conscience historique, aveux sexuels, crudité et raffinement linguistique, était inhabituelle. On quittait avec lui le réalisme, mais non la réalité. Subtilité qu’il eut du mal à faire comprendre et qui lui valut pas mal de déboires. Dans ces entretiens, Pasolini est donc amené à justifier de nombreux aspects de sa vie personnelle, de son engagement politique, de sa lecture de la littérature et de sa perception du cinéma, et à faire comprendre à son interlocuteur pourquoi nombre de ses films avaient fait l’objet d’interdictions et même de procès, pour des raisons aussi politiques que morales et esthétiques. J’avais bien entendu lu en italien dès sa parution en 1992 ce livre qui m’a paru tout à fait exceptionnel. Et il m’a été utile pour la rédaction de ma biographie de Pasolini, parue en 2005. Mais ce ne sont pas ces entretiens qui m’ont apporté, pour le chapitre additionnel _ très important ! _ de la nouvelle version parue en 2022, des éléments nouveaux, puisque j’ai simplement regroupé dans un chapitre final ce qui concerne l’enquête sur son assassinat. Ce qu’en revanche, moi-même, j’ai ajouté à ces entretiens, dans ma postface, concerne la fin de sa carrière cinématographique et littéraire, et notamment Porcherie, Médée, le Décaméron, les Mille et Une Nuits et Salò, dont Jon Halliday, forcément, ne dit rien. Nous avons décidé d’illustrer les entretiens par des photos de tournage, qui permettent de comprendre dans quelles conditions se trouvaient les comédiens et amis de Pasolini, et Pasolini lui-même. Il y a également des photogrammes qui donnent une idée des principes de son esthétique (qu’il commente) et de leur évolution (sur laquelle il a par ailleurs théorisé dans Empirismo eretico). Pasolini a toujours accompagné sa création poétique, romanesque, cinématographique d’explications ou de questionnements, et la forme dialoguée lui était très naturelle. C’était un cinéphile et un lecteur très pointu. Il avait donc l’habitude d’analyser, comme le montrent ses Descriptions de descriptions (que j’ai traduites et que Manifeste ! republie dans une version considérablement augmentée par rapport à leur première publication par Rivages).

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    HAINE DU CONSENSUS

    Comment interprétez-vous l’incompréhension avec laquelle a été reçue, en France notamment, ce qui me paraît être le chef d’œuvre de Pasolini, Petrolio ? Ma question vaut aussi pour Salò.

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    En 1995, lorsque a paru en France ma traduction de Petrolio (publié en Italie en 1992), j’ai été confronté – tout comme, en Italie, la petite-cousine et héritière de Pasolini, Graziella Chiarcossi, qui avait fini par se résoudre à sortir du tiroir ce chef-d’œuvre inachevé, resté à l’état de tapuscrit, et que très peu de lecteurs avaient eus entre les mains en dehors d’elle-même et d’Alberto Moravia ou d’Enzo Siciliano –, à une perplexité de la critique et même à une certaine hostilité. Deux problèmes se posaient avant tout : l’inachèvement de l’œuvre et son contenu. L’inachèvement était bien sûr accidentel, puisque Pasolini, qui avait commencé la rédaction vers 1972 a été assassiné en 1975 _ le 2 novembre 1975, à Ostie _, alors qu’il n’avait écrit qu’un quart probablement de ce qu’il avait imaginé. Ce devait être une œuvre monumentale. Mais l’inachèvement, la forme fragmentaire et partiellement obscure, faisaient partie du projet littéraire (et politique). Pasolini s’en exprime dans le livre même, en s’appuyant sur des principes du formalisme russe qu’il cite. Il use de divers registres, dont celui du pastiche et de la parodie, puisqu’il réécrit les Possédés de Dostoïevski, qu’il modernise et adapte au contexte italien. Mais comme il l’avait déjà fait dans Alì aux yeux bleus (recueil de scénarios, poèmes, nouvelles, fragments), il met côte à côte des textes de natures différentes. En cela, il se rapproche de livres composites comme la Tentation de saint Antoine de Gustave Flaubert ou le Satiricon de Pétrone. C’est un concentré, un compendium du savoir politique, social, métaphysique, de son temps.

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    Ce livre par ailleurs met en scène un personnage qui se dédouble (Carlo di Tetis et Carlo di Polis) et qui n’est pas l’alter ego de l’auteur, mais qui a des traits communs avec lui. Et Pasolini décrit à la fois certains de ses projets cinématographiques, reproduit certaines de ses lectures, met en scène ses amis (Alberto Moravia et Elsa Morante, entre autres), cite des hommes politiques facilement reconnaissables sous leurs noms fictifs, donne libre cours dans un chapitre désormais célèbre et volontairement très obscène (« Le terrain vague de la via Casilina ») à ses fantasmes sexuels (des rapports sexuels répétitifs et cumulatifs avec une cinquantaine de garçons en une nuit dans la banlieue désolée de Rome), enfin, et ce sera le cœur de ce livre, il se livre à une enquête sur le meurtre déguisé en accident d’Enrico Mattei, le patron de l’ENI, la société nationale italienne de pétrole, qui donne donc son titre au livre.

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    Le roman (présenté comme « poème ») contient des analyses de théorie littéraire particulièrement pointues qui en rend la lecture parfois ardue. Pour des raisons morales (comme pour ses premiers romans), le livre a choqué, surtout après son assassinat que l’on comprenait en partie comme une sorte de conséquence de ses fantasmes sexuels. Le livre semblait confirmer cette thèse. Par ailleurs l’apparent désordre du texte semblait donner raison aux critiques qui pensaient qu’il n’était pas digne d’être publié. C’est un procès que l’on fait à de nombreux posthumes. Je rapproche pour ma part ce livre d’Un captif amoureux de Jean Genet, et je pense que Pétrole tient dans l’œuvre de Pasolini une place similaire à celle qu’a tenue son livre posthume dans l’œuvre de Genet. Avec les mêmes malentendus, pour ne pas dire contresens, sur l’interprétation politique de ces longs poèmes en prose. Quand on lit Trasumanar e organizzar, qui est le dernier recueil poétique publié du vivant de Pasolini, on s’aperçoit de la grande cohérence de son œuvre et du lien qui unit ces poèmes aux pages de Pétrole. Bien que certaines pages de Pasolini, en poésie et en prose, soient limpides et lumineuses, il n’hésitait pas à publier des textes hermétiques, lui qui pourtant honnissait l’avant-garde ! Avec le temps, j’ai vu évoluer les jugements sur Pétrole, de façon de plus en plus positive, surtout chez les universitaires, mais aussi chez les enquêteurs qui ont trouvé dans Pétrole des éléments, selon eux, déterminants pour expliquer les circonstances ou plutôt les causes politiques de son assassinat.

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    En ce qui concerne Salò ou les 120 journées de Sodome, le problème est différent. J’ai assisté à la première projection mondiale du film, au Festival de Paris, le 22 novembre 1975, moins de trois semaines après son assassinat. Certains spectateurs réclamaient à grands cris l’arrêt immédiat de la séance. Le film a été vu alors à travers le filtre de ce meurtre, comme si la métaphore du sexe comme arme d’humiliation et d’extermination s’était concrétisée et objectivée dans cette tragédie. En dehors de cette dérive d’inter- prétation inévitable dans de telles circonstances, il y a eu deux sortes de contestations de ce film : certaines critiques – émanant par exemple de Roland Barthes que Pasolini admirait, sur lequel il avait écrit, mais qu’il cite, dans le générique, comme une inspiration du film et comme lecture des tortionnaires snobs, bourgeois, pervers et cultivés, ou de Michel Foucault qui s’est exprimé avant d’avoir vu le film et sur de simples préjugés – ont reproché à Pasolini d’avoir mal interprété Sade, de l’avoir « représenté », alors que l’imaginaire sadien était délibérément irréaliste et ne supportait pas l’image ; d’autres, comme Italo Calvino, ont vu, dans ce film, une dénaturation de l’histoire de l’Italie par cette représentation métaphorique qu’il jugeait hystérique et quasiment pathologique et ont contesté l’idée d’attribuer le fascisme à Sade, lui qui avait payé cher son esprit révolutionnaire, ou d’avoir réduit le fascisme à ce rituel sexuel sanglant.

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    Mais le problème fondamental est le revirement de Pasolini quant à son usage de la sexualité dans son art : jusque-là, après une période de culpabilisation assez forte sur son homosexualité vécue dans sa prime jeunesse, dont il s’était affranchi plus ou moins, mais plutôt moins que plus, ainsi qu’en témoignent ses Cahiers rouges et surtout Amado mio et Actes impurs (le titre dit tout…), le sexe libre et affirmé était une revendication de ses films et une joyeuse provocation, anticonventionnelle, antihypocrite. Le sexe peu à peu devenait un ennemi, pour lui. Il le représentait avec dégoût. Et le désir sexuel devenait une forme d’agression et d’horreur. Et il s’isolait, de ce fait, considérablement, par haine du consensus. Cela dit, ce n’était évidemment pas la première fois que Pasolini représentait le sexe de manière négative : il l’avait fait dans Médée, dans Porcherie et même, dans une moindre mesure, dans les Contes de Canterbury. Il se peut que, sur le plan biographique, l’abandon de son ami Ninetto Davoli qui s’était marié et l’avait donc trahi, ait eu une influence sur cette humeur sexuelle dépressive. Cela dit, la récente redécouverte d’un scénario intitulé la Nebbiosa (parue en français sous le titre la Nébuleuse), écrit à la fin des années 1950, et décrivant le meurtre d’un homosexuel par des voyous bourgeois à Milan, montre que Pasolini n’a cessé d’avoir une vision sombre et menaçante, menacée, de sa propre sexualité, et peut-être du sexe en général.

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    POÉSIE DU RÉEL

    Dans les nombreux textes que vous avez publiés sur Pasolini, vous revenez souvent sur l’œuvre poétique. Pour quelles raisons ?

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    J’ai publié à trois reprises des recueils de mes articles et conférences sur Pasolini, au Scorff en 1998, au Rocher en 2005 et maintenant. J’ai voulu souligner à quel point cette œuvre m’avait accompagné autant que je l’avais accompagnée. Mais ce qui m’im- portait surtout, c’était de mettre l’accent sur l’homogénéité de cette création et sur les liens explicites ou sous-jacents qui unissaient des aspects apparemment différents. Ces liens ont nom poésie. Là-dessus, Pasolini n’a aucune ambiguïté. Particulièrement dans les textes qu’il a écrits ou prononcés sur son passage de la littérature au cinéma, du langage écrit au langage imagé, il a expliqué comment il a toujours été animé, dans sa création, par une quête de la « réalité ». Son choix de la langue frioulane, plutôt que de l’italien standard, du moins dans sa jeunesse, était une réponse à une révélation : en entendant prononcer certains noms en frioulan, il avait le sentiment que la réalité de la chose désignée trouvait sa place dans le poème. Il prend l’exemple du mot « rosada » (en frioulan) au lieu de « rugiada » (en italien) pour désigner la rosée. Il était soucieux de ne pas « représenter » de façon arbitraire et abstraite la réalité, mais de la « présenter » dans le texte ou sur l’écran.

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    L’écran, c’est-à-dire le cinéma, lui offrait une possibilité, qui était, dit-il, d’utiliser la réalité (des êtres humains, des paysages, des objets, des constructions) pour exprimer la réalité. Le cinéma était le langage non écrit de la réalité au moyen de la réalité en tant que im-signes (signes imagés). Comme si le cinéma lui permettait de faire l’économie d’un intermédiaire qui aurait été le langage écrit. Mais cette démarche était une quête poétique. Je pense que Pasolini est avant tout un poète. Qu’il l’est dans toute sa création, romanesque, théorique, cinématographique, poétique. Ce n’est pas un hasard, si son acte politique le plus tonitruant (et le plus contesté) a été le poème « Le PCI aux étudiants ! ! » où il a interpellé violemment les étudiants bourgeois et a pris parti pour les policiers prolétaires. Ce coup de tonnerre, surinterprété, mésinterprété, l’a certes éloigné de certains lecteurs, mais a rappelé l’impact que pouvait avoir l’expression poétique. Quelle que soit l’opinion que l’on ait sur la valeur de l’œuvre de Pasolini, rares sont ceux qui ne conviennent pas que « Supplique à ma mère », « Marilyn » et « Au pape » sont des chefs-d’œuvre. Et je pense aussi que l’expression « cinéma de poésie » ou « poésie de cinéma » qu’utilisait Jean Cocteau s’applique parfaitement à Pasolini. C’est à travers la poésie que l’on comprend, selon moi, le plus profondément le cinéma, les romans et les essais de Pasolini. J’ai traduit plusieurs recueils intégraux (et c’est nécessaire parce que ces livres étaient remarquablement structurés), mais j’ai conçu plusieurs anthologies, parce que c’est le moyen d’avoir un regard global sur sa création et sa vie.

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    Imaginons, à l’exemple de Pasolini faisant revenir saint Paul à New York dans années 1960, que celui-là, 47 ans après sa mort, décide d’atterrir parmi nous, au plein cœur de notre actualité politique, idéologique, littéraire ; comment, vous, verriez-vous les réactions de cet « hérétique » ?

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    Il aurait une sorte de satisfaction intellectuelle paradoxale à constater que ses prévisions catastrophiques se sont vérifiées sur le plan politique (le triomphe du consumérisme et de la globalisation), sur le plan écologique (la destruction de la planète continuant la « disparition des lucioles »), sur le plan spirituel (la confusion des idéologies religieuses et la perte du sacré comme il l’a décrit dans Médée), sur le plan économique (le triomphe du cynisme comme il l’a décrit dans Pétrole), etc. Mais il aurait une réaction d’horreur devant les naufrages des migrants en Méditerranée ou dans la Manche, qui se produisent dans la quasi-indifférence de l’Europe et devant le mépris général de l’Occident à l’égard du Tiers-monde (lui qui est l’auteur de l’admirable texte « Rital et Raton », dans Alì aux yeux bleus, où il analyse les conséquences racistes des épisodes coloniaux). Ou devant la résurgence cyclique des dictatures, au Brésil, en Turquie, en Syrie, en Russie, en Corée, en Chine. Sans parler de l’épisode Silvio Berlusconi en Italie et de la caricature de Beppe Grillo. Ou de l’épisode Donald Trump. Mais demeure le mystère de sa création : aurait-il abandonné le cinéma devant la transformation des systèmes de production, aurait-il cessé de s’exprimer politiquement devant l’avilissement des débats et la médiocrisation des personnalités ? Mais il est très difficile de prolonger la vie d’un homme au-delà des limites concevables, car cela signifie de le sortir du contexte historique où il s’est développé et affirmé. Une œuvre et une personnalité, comme celles de Pasolini sont particulièrement marquées par l’histoire de l’Italie : il est né sous le fascisme, et il est mort pendant les années de plomb. Il n’a même pas eu le temps d’assister à la chute du monde communiste, par rapport auquel il avait déterminé certaines de ses positions, ni à la montée de l’intégrisme islamiste qui aurait probablement modifié sa perception du Tiers-monde et du Moyen-Orient, de l’Afrique et du continent indien. Pasolini, par ailleurs, a été beaucoup déterminé par ses amis écrivains (Giorgio Bassani, Giorgio Caproni, Attilio Bertolucci, Sandro Penna, Alberto Moravia, Elsa Morante) ou cinéastes (Federico Fellini, Mauro Bolognini, Bernardo Bertolucci). Leur disparition nous oblige à l’imaginer dans la solitude. Or je ne le conçois que dans une communauté, et j’ai du mal à l’isoler de ce contexte amical et même, du reste, d’un contexte hostile, car il a construit son œuvre avec et contre. Les conditions de production du cinéma n’ont plus aucun rapport avec ce qu’elles étaient de son vivant. Le terrorisme a changé de protagonistes et même de méthode. Et étendre son ton prophétique à une époque qu’il n’a pas connue est très hasardeux, et d’ailleurs contradictoire avec l’idée même de prophétie, qui est liée à un contexte donné, à une époque donnée. Il y a une seule personnalité qui, je pense, l’aurait étonné et l’aurait rendu un peu plus « optimiste », c’est le pape François. L’apparition de Jorge Bergoglio aurait probable- ment suscité en lui une certaine sympathie (nostalgique de Jean XXIII). Mais je n’aime pas parler au nom des morts. Et je me trompe peut-être. ■

    https://www.tagaday.fr/visu/document/doc/s1197025340/from/PANORAMA/sha/f74e9b57145c72a00f884bd2c79b7f57dedc3bf5/client/3535/pass/… 9/12

    02/06/2022 15:24 Tagaday – la veille média

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    Pasolini sur le tournage de l’Évangile selon saint Matthieu. 1964. (Ph. DR)

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    Pier Paolo Pasolini. (Ph. DR)

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    De haut en bas :

    Pasolini sur la tombe d’Antonio Gramsci. (Ph. DR).

    Pasolini, Maria Callas et Giuseppe Gentile sur le tournage de Médée. 1969. (Ph. DR)

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    Signalons la parution récente du Soldat indien, fiction historique de René de Ceccatty, aux Éditions du Canoë (176 p., 15 euros).

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    interview de René de Ceccatty par Jacques Henric

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    Une contritution importante.

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    À laquelle je me permets de joindre ici mon courriel de réception, ce matin, à 10h 51, à l’adresse de, et en remerciement à, l’ami René de Ceccatty :

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    Merci de l’envoi de cet Entretien passionnant avec Jacques Henric à propos de Pasolini !

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    J’adore les Entretiens, 
    et la vie très éclairante de cette texture à la fois aérée et serrée qu’ils permettent et offrent, à l’oral,
    d’improvisation complètement ouverte, à partir d’une question proposée, avec son inévitable (et très heureuse !) part d’inattendu,
    et de culture sédimentée année après année, au fil de patientes et exigeantes recherches personnelles et très cultivées, voire érudites, qui fait le fond de tes réponses…
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    Oui, ce texte est très riche, et merveilleusement inspiré et compétent !
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    Je suis loin d’être un spécialiste de Pasolini, 
    mais il me semble que tes thèses à la fois précises et assumées viennent offrir ce qu’il y a de mieux en matière d’éclairage sur l’œuvre et le parcours de vie de Pier-Paolo Pasolini.
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    Et ta mise en évidence de sa position-soubassement poétique me paraît en effet tout à fait fondamentale…
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    Et je connais bien peu de personnes aussi lucides que toi en leurs regards sur le plus riche et juste de la culture j’allais dire d’aujourd’hui,
    mais ce serait bien injuste pour l’ancrage bien plus profond (par exemple ta connaissance de Dante) sur pas mal de tenants et aboutissants de cette culture contemporaine.
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    Et il me faut aussi me réjouir que tu aies aussi affaire, de temps en temps, à quelques interlocuteurs un peu, eux-mêmes, compétents et parfois passionnés par leurs sujets ; 
    et pas seulement à de ces cervelles creuses qui gonflent de leurs outres vides et mercenaires la plupart des medias d’aujourd’hui…
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    D’autre part, je me réjouis d’avoir été invité par Karol Beffa à découvrir la création de son Concerto pour Accordéon et Orchestre, à Gradignan, demain mardi ;
    j’avais été émerveillé à Saint-Émilion par ses 90’ d’improvisation au piano sur « Aurore » de Murnau (de 1927).
    Je le savais passionné par cette activité d’improvisation musicale sur des films muets ; et j’ai été comblé !
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    Quand j’ai demandé à Karol, quels étaient ses projets présents _ nous avons bavardé un moment _,
    il m’a parlé de la création à Bordeaux de son Concerto,
    et m’y a invité…
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    Voilà !
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    Encore bravo.
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    Enfin, Colette Lambrichs est désormais installée à Bourg-sur-Gironde ; et nous devons prochainement faire connaissance…
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    À suivre,
    et encore merci, cher René !
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    Francis
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    Ce lundi 6 juin 2022, Titus Curiosus – Francis Lippa