Étiquette : Jacques Derrida

  • Et l’ultime chapitre, « Le chat et le château », autour de la question que se disait et écrivait Derrida : « N’est-il pas temps de vivre à la fin ? », mais « Qu’est-ce que ça veut dire à la fin ? » ; ou la question reprise et complétée, enrichie, comme chez Montaigne, du vivre et démourir à la fin en sa vie. Un exercice d’attention aux signes…

    L’intitulé du tout dernier chapitre, le onzième, aux pages 113 à 137 de ce passionnant richissime recueil un peu composite _ mais c’est parfaitement assumé, et même totalement voulu par l’autrice _, qu’est ce très profond, en même temps que jubilatoire-hilarant et intensément méditatif « Et la mère pond vite un dernier œuf« , et qui s’intitule de façon un peu provocante « Le chat et le château » _ surtout mais pas seulement ceux, chat et château, de Montaigne, bien sûr ; aussi ceux, chats et château, d’Hélène, ses chats successifs (elle les nomme, page 119 : Thessalonique, Philia, Aletheia, mais aussi, depuis, Haya et Isha : ainsi a-t-elle expressément nommé ces deux dernières chattes dans la dédicace manuscrite de l’exemplaire qu’elle a pris soin de m’adresser au 15 rue Vital Carles de la librairie Mollat, s’il vous plaît !..), depuis 1994 peut-être, ainsi que son propre château : sa tour d’écriture arcachonnaise où elle se claquemure chaque été (juillet-août) aux Abatilles, pour être seule à seule en son échange hyper-animé-inspiré avec les voix de ses revenants à elle, sous la caresse à l’occasion furibarde des vents-zéphirs du tout proche Océan Atlantique, toute exclusivement dédiée au seul dialogue endiablé de voix diverses et d’écriture, comme cela se remarque en chacun de ses livres depuis pas mal de temps, avec ses chers spectres revenant là reprendre-poursuivre-continuer presque sereinement le plus naturellement du monde leur ultra-vivante conversation stimulante, un jour idiot de mort du corps de l’interlocuteur stupidement interrompue, mais qui peut ici avoir la grâce de reprendre avec ce qui demeure de la voix qui continue bien, elle, de prendre-reprendre la parole, répondre, et se répandre, comme si aujourd’hui c’était tout simplement la suite continuée de leur conversation d’hier, et en toute évidence repris et poursuivi- continué, ce dialogue, dès les six heures du matin (de ses conversations téléphoniques avec l’ami Jacques Derrida, par exemple, interlocuteur ici privilégié), comme si rien du tout, et surtout pas une mort de l’un d’eux, n’était si bêtement venu, ce presque rien du tout, l’interrompre, ce dialogue, de son blanc vide, ligne téléfaunique en momentané seulement provisoire dérangement, en son très effectivement magique fécond à profusion « rêvoir » de l’écriture des Abatilles l’été ; à la façon de Montaigne en dialogue enchanté permanent, déjà lui, avec les Muses de ses poutres peintes ou gravées de maximes pense-bêtes, des très chers livres de sa précieuse librairie soigneusement rangés à portée de main sur les étagères en rond dos au mur circulaire de sa tour, lui faisant face, dont son si précieux exemplaire de Bordeaux à revenir, « tant qu’il y aura de l’encre et du papier« , et face au bleu du ciel de son admirable fenêtre, continuer d’annoter d’ajouts de diverses couleurs ; de même qu’Hélène s’amuse ici à reprendre-relire et peut-être elle aussi à son tour, en sa tour, annoter ses anciens Cahiers (dont celui, un peu planétairement, mortellement tragique, de 1995 : à la date du 5 novembre, notation des séismes planétaires simultanés des morts, par assassinat et suicide, d’Isaac Rabin et Gilles Deleuze, la veille, tous les deux, le 4 novembre 1995) ; sans oublier les danses caressantes furtives, à leur entière guise, de leurs respectives chattes, de Montaigne et d’Hélène, inspiratrices magnifiques d’initiatives superbes d’échanges de signes totalement imprévues, par leurs mouvements subtils, à entreprendre, par Hélène, de décrypter : les animaux, et sans mentir, viennent eux aussi nous parler, puis partir : je vais y revenir… _, porte sur la question du vivre et démourir en sa vie, à la fin _ « mais qu’est-ce que ça veut dire : à la fin« , page 113 _,

    posée par Jacques Derrida _ dont Hélène se souvient avec délices de leurs réguliers richissimes échanges téléphoniques de l’aube, à 6 heures du matin _, Maurice Blanchot, Gilles Deleuze, Franz Kafka ou Michel de Montaigne….

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    Je prends donc le chapitre à son tout début, sa superbe ouverture _ idéalement derridienne _, page 113 :

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    « La vie quotidienne de la Déconstruction ?

    J’étais bien embêtée

    Montaigne ayant déjà tout dit _  tiens donc !

    La déconstruction _ c’est la vie quotidienne, son souffle _ au fil de la durée qui nous est infiniment généreusement provisoirement accordée.

    L’ordinaire extraordinaire. Et vice-versa _ c’est-à-dire l’extraordinaire qui vient faire parfois, ou même un peu souvent, le presque ordinaire des créateurs.

    Chaque jour, dit Kafka, il s’agit de vivre et de ne pas mourir, cela peut s’entendre activement ou passivement _ en effet ; et pour beaucoup, pour la plupart probablement, c’est plutôt passivement qu’ils l’entendent, et ce sont alors en effet la lassitude et l’ennui qui gagnent peu à peu, insidieusement en général, sans trop de signaux perceptibles d’avertissement, du terrain, et finissent par l’emporter et emporter à la tombe celui qui n’en peut plus de sa déconstruction-débandade-débacle personnelle, naufrage : « Ich habe genug« , chant plus positivement Bach, en forme, lui, de divin remerciement de satisfaction ; et Deleuze, emboîtant le pas à la fêlure de Francis Scott Fitzgerald : « toute vie est, bien entendu, un processus de démolition« , qui nous a jadis très tôt marqué, dans « Logique du sens« .

    Lorsque Jacques Derrida a écrit, écrit enfin : quand mourir enfin ? c’est que, en ayant assez _ lui au moins _ de mourir chaque jour _ voilà _ , il se disait : n’est-il pas temps de vivre à la fin, mais qu’est-ce que ça veut dire : à la fin

    Le matin, il disait _ intensément curieux et jamais rassasié _ : quoi de neuf ? Sur ces mots la déconstruction avait commencé _ sa sape de taupe. Le neuf est-il neuf ? En quoi l’est-il ? Combien de temps ? Tout est toujours plus ou moins neuf que la dernière fois, le temps de vieillir _ la neuveté peut parfois, et finit par, s’épuiser, avec l’usure forcée du corps, ou celle de l’âme peu solide ; même pour ceux qui ont choisi de « vivre et ne pas mourir » « activement » : la dépression l’emportant, peut alors et pour de bon emporter, l’emporter, avoir le dernier mot de conclusion, et privation physiologique au moins de sa parole…

    Que va-t-il nous arriver ? Tout n’arrête pas d’arriver _ en effet, dans la survivance continuée et durant du vivre de la machine biologique : les accidents (et imprévus) ne manquent jamais de se succéder et surprendre _, tout ce à quoi on ne s’attendait pas, à quoi on n’aurait jamais pensé, à quoi on n’avait encore jamais _ jusqu’alors, cet incident, cet accident-là _ pensé

    Quoi ? Par exemple un chat _ et ce choix d’exemple d’un chat comme vecteur de signes n’a rien d’innocent ! _, ou une phrase, une énigme quoi _ qui réclame impérativement, à l’hyper-attentif non étourdi, son décryptage, une méditation un peu creusée…

    Pour garder ce qui se passait, de passer _ telle est donc la fonction préciosissime : retenir, maintenir, conserver au moins une trace et si possible écrite : l’écrit faisant bien foi… _, je tendais le filet d’un cahier _ voilà : annuel, semble-t-il, pour Hélène.

    Quand le chat, amour et douleur infinis, est-elle arrivée ?

    C’était en 1994 _ se souvient ici Hélène. Et depuis je n’imagine pas _ ou plus _ vivre sans chat. Suivons le chat. Elle _en l’occurrence la chatte _ nous mène d’un bond _ de chat _ en 1995 _ et son cahier, donc.

    Que faisions-nous en ces mois«  _ et Hélène d’entreprendre ici, page 114, le dialogue actif et ré-inventif de sa relecture, ce mois de février (puis juillet aussi, semble-t-il) 2021 d’écriture, de son cahier de 1995 ainsi repris, relu et ré-interrogé.

    …

    « Tous les jours nous pensions _ Derrida et elle, Hélène. Tous les jours nous pensions à _ surtout ne pas oublier de _ penser et dès la première heure nous nous y mettions _ s’y mettre est en effet nécessaire : il faut activer le reçu qui sinon demeurerait passif, inaperçu, terne et bien morne, quasi mort-né, stérile… Au téléphone, cela  _ penser _ se joue à deux _ et ce ping-pong jouissif de relance-réponse, à deux, en effet, aide bien à jouer à penser… _, chacun (de nous deux) se demande, donc demande à l’autre, comme le rappelle Jacques Derrida, à quoi penser _ d’un peu neuf _ tant qu’il fait jour _ et tout jour forcément cesse _, nous avons des devoirs de penser en attente, en instance _ incitatifs, dynamisants et fécondants _, et là-dessus la journée apporte _ d’elle-même aussi, incidemment et accidentellement _ plus d’un sujet inattendu à penser _ de totales surprises. J’ai dit « jouer », c’est là le travail _ de ce que, d’après mon amie Marie-José Mondzain, je me suis mis à baptiser-néologiser « imageance« … _ le plus sérieusement humain qui nous attend. Jouer c’est travailler _ voilà : en se livrant à cette jouissive imageance giboyeuse-joyeuse _, avec le plaisir _ puissant _ de satisfaire un appétit _ fondamentalement _ vital, un besoin inquiet _ qui fait avancer. C’est que tous les jours il nous faut nous mettre à penser le monde et (le) moi, tous les deux, l’un par et à cause de l’autre _ en un vigoureux dynamisme de l’échange doublement respiré-inspiré. (…) Je ne crois pas qu’il y ait eu beaucoup de jours sans communication _ entre eux deux, Hélène Cixous et Jacques Derrida. Jouer à penser, c’est-à-dire penser vers l’autre pensée, penser à la pensée de l’autre, s’exercer à penser à penser _ et ne pas l’oublier _, s’aiguiser, s’affûter, se polir _ oui, oui : quels cadeaux de la vie qu’une telle si féconde (en œufs pondus, dirait Eve la mère et sage-femme, c’est-à-dire œuvres…) amitié-coopération _, s’apaiser, c’est la vie quotidienne de l’amitié _ archi-vivante et fécondante. La lame _ aiguisée-affûtée, donc _ et l’âme de l’amitié, le fil, le lien qui n’attache pas _ ni ne pèse _, qui continue, porte _ et emporte, exalte, enthousiasme, enflamme _ la parole

    En tant que puissance de la communication d’âme à âme l’amitié est l’appareil téléphonique _ de transport du penser _ par excellence

    Avant le téléphone on pouvait _ déjà, oui _ téléphoner _ par delà la distance physico-géographique qui sépare les corps physiques ainsi disjoints _ sans téléphone. L’amitié appareille _ tel un vaisseau, trans-atlantique, trans-pacifique, etc. Apparie _ fait la paire. S’exprime entre pareils _ l’amitié égalise instantanément et à jamais, pour le toujours forever de l’éternité (sans plus de considération de temps) ; cf l’extra-lucidement décisif  « Nous sentons et expérimentons que nous sommes éternels » du cher Spinoza ! A six heures du matin _ aux alentours de l’aurore ouvrante aux délicieux doigts de rose  _ on se disait : « J’allais t’appeler. » On appelle avant d’appeler. On téléphone avant de prendre l’appareil. La vie marche au téléphone _ aux dialogues instaurés, tenus, entretenus, vivifiants, exaltants ainsi instantanés.

    Avant l’appareil magique _ de Graham Bell, en 1876 _, on communiquait par téléphone lent _ c’est ça : seulement un peu plus lent que notre téléphone, mais qui pouvait aussi attiser, sur-aviver, le désir de se toucher bientôt en pensées un peu précises par la correspondance… _, par courrier, lettre, correspondance, on s’écrivait l’un l’autre _ telles Madame de Sévigné et très chère sa fille Madame de Grignan, au rythme des courriers institués des malles-postes : deux, puis trois fois par semaine alors entre Paris et Grignan… On ensemençait la distance avec des graines _ magiciennes _ de proximité _ affective, voire passionnée _, de nouvelles espèces de mots _ même néologisant… _ germaient.

    Tous les jours ou presque, on se sera écrit _ Jacques et Hélène _ par téléphone« 

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    Telles sont les trois premières enthousiasmantes pages, 113-114-115, de ce lucidissime chapitre « Le chat et le château« , qui vient clore en beauté le recueil des onze chapitres ajointés constituant ce beau livre méditatif et varié ; et dont Derrida et Montaigne sont les deux principaux très amicaux interlocuteurs, de génie.

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    Avec aussi ce passage, aux pages 118-119, introduisant précisément le chat et le château (de Montaigne, et puis d’Hélène) qui vont fournir, sur un mode allusif _ Montaigne n’est pas ici nommé : il faut le deviner… _, le titre du chapitre terminal conclusif de ce livre-ci :

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    « Et ce jour-là _ le 4 novembre 1995, date gardée par le cahier de cette année-là _, des mots _ c’est-à-dire aussi, bien sûr, des maux _ sont arrivés. Comme des chatons _ mis bas dans les buissons-fourrés du jardin des Abatilles par la chatte. Ils sont là. on ne peut pas les chasser. Petites créatures qui ne passent pas, qui se mêlent peu à peu, puis désormais, à tous les sangs de l’âme _ nous comprendrons plus loin pourquoi ces « sangs de l’âme » : les disparitions (par assassinat et suicide) de Yitzhak Rabin et Gilles Deleuze, ce même 4 novembre 1995. C’est qu’il y avait destin _ funeste, fatal, maudit. Le destin est _ pourtant _ là bien longtemps avant de se faire connaître _ car en existaient, bien sûr, de sournoises peu visibles prémisses.

    Ce jour-là, il était arrivé un mot et un chat. Le mot avait son ombre _ mortelle. Le chat était aussi une chatte. Le jour dont je parle aujourd’hui de fin juillet _ en la maison d’écriture d’été des Abatilles.

    C’était l’été. On le reconnaîtra. C’était l’été du chat et du château _ visité, comme souvent, à Montaigne, après sublime halte, au passage, à la sérénissime majesté de la Dordogne, au quai archi-tranquille du village de Cabara : je l’ai ailleurs noté ; cf ce qu’en dit, furtivement au passage, mon article du 28 mai 2022 : «  » ; en revoici donc tout le passage : « Et pour rejoindre, depuis Bordeaux, la belle cité médiévale de Saint-Émilion, par une splendide journée ensoleillée d’une fin mai qui ressemble tellement à l’été, je m’étais aussi offert, en prélude enchanté !, le petit détour, depuis Branne, par le sublime panorama très verdoyant du fantastique méandre de la large et paisible Dordogne à Cabara _ un des plus beaux spectacles que peut offrir la douceur épanouie et sereine de la France !,  en pensant bien entendu à ce petit détour-rituel que ne manque pas d’accomplir, chaque année, en son été, mon amie Hélène Cixous _ cf la miraculeuse vidéo de notre entretien du 23 mai 2019 à propos de son « 1938, nuits« , paru aux Éditions Galilée le 24 janvier 2019 _  en rendant visite, depuis son domicile d’écriture des Abatilles, à Arcachon, à la magique tour de notre tendrement vénéré Montaigne »…

    En réalité. Prenez un chat et un château, combinez, agitez les dés, jetez : le résultat _ des mots ainsi que des maux, en cascade _ est innombrable. Le Chat et le château venaient d’arriver dans nos existences et par suite dans les textes _ qui les gardent. Ou inversement, on ne sait jamais qui cause quoi.

    C’est un lundi. L’un dit : Je travaille sur le chat et le château. Dant tout ce que j’ai réécrit sur Blanchot (car sur Blanchot on n’écrit pas, on récrit) le château et le mot demeure ont pris une place extraordinaire. L’autre dit : et le château ? Est-ce là un mot ou un chat ? Un chat-mot. Il est six heures _ du matin _ c’est l’heure des mots. Le château dit : moi le château, d’abord castel, castle, depuis le latin je châtre, je coupe, sépare, tranche. _ Tu savais que le château châtre ? L’un dit : comment va-t-on traduire ça en allemand ? Moi, je ne le savais pas, mais ma langue qui-sait-tout y avait pensé.

    Et ici commença une conversation autour du château adoré, le mien _ le mien aussi : j’y suis allé plusieurs fois à pied depuis chez moi, à Castillon, à quelques kilomètres, en passant la Lidoire _, celui de Montaigne _ sur son tertre venté. Un château, dis-je, est une forme de déconstruction non théorisée, impossible de décider à quelle intention il répond, doit-il s’ouvrir à l’autre ou le repousser, qui sépare qui de quoi ou qui, la tour sépare-t-elle l’âme de Montaigne du monde, ou donne-t-elle sur le monde _ par sa fenêtre grande ouverte sur le bleu infini du ciel… _, le monde n’est-il pas la tour ? Selon Pierre Eyquem _ le père de Michel Montaigne _, le château est une armée, une forteresse, un bâtiment de guerre, il est construit _ avec remparts, toujours sur pieds de nos jours _ sur l’idée de l’attaque et de l’exclusion. Selon Michel _ le fils de Pierre Eyquem _ le même château se défend d’être armé, il s’offre, sa force _ en effet extra-ordinaire, magique… _ est dans son ouverture _ pacifique, en plein cœur des guerres de religion qui font rage et auraient pu et dû décourager, mais pas Montaigne diplomate… _ à l’autre. Selon Kafka, le Château _ déjà celui de la ville haute de Prague, au Hradchin… _ est décidé à être Schloss, fermé, dehors l’étranger ! Neutre. Ou Burg, féminin.

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    Le cheval de Montaigne s’appelle Job. La chatte a un nom de jeune femme romaine. Ma chatte de ce lundi s’appelle Thessalonique. Plus tard elle s’appellera Philia. Aussi Aletheia. Une chatte ne meurt qu’un moment, sitôt partie elle revient et se transmet _ de mère en fille, les chattes cohabitent et se succèdent. La dernière fois que j’ai vu la chatte de Montaigne elle s’appelait Balzac _ Beauty est le nom de la chatte des « Peines de cœur d’une chatte anglaise » de celui-ci… Du temps avait passé. Cet été-là, elle était chat. On le sait, tout chat est indécidable _ il en fait à sa tête ; on ne le dompte pas _, la plupart du temps », pages 118-119.

    (…)

    « Plus tard le Château s’éloigne, à sa place demeure le mot Demeure » _ chez Derrida, après Blanchot ; pas chez Montaigne, ni Kafka… _ : voilà au moins pour le chat du château de Montaigne…

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    Et sur ces animaux infiniments subtils que sont les chats, voici aussi ces passages ô combien significatifs, aux pages 121 à 123 :

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    « J’écoutais la Voix, attentivement, comme on observe intensément un chat parler la langue des signes _ l’intensité de l’attention est bien évidemment absolument cruciale : la plupart manquant la plupart du temps d’intensité d’attention, et nous aussi, bien sûr, les premiers, trop souvent ; même s’il nous faut aussi un peu et bien penser un peu à dormir….

    A d’autres moments, dit-elle (la Voix _ celle, ici, de Jacques Derrida, l’interlocuteur ou interlocutrice, cette Voix-ci, presque permanente au moins de ce chapitre… _), j’ai l’impression qu’elle est un support de tes projections _ Derrida continuant, on le voit, de déconstruire…

    _ Elle, qui ? « Elle », c’est, ici la chatte _ nous y re-voilà donc _ qui est aussi un chat, qui est une personne, c’est le personnage principal de cette journée naturellement philosophique : elle donne à penser _ voilà ! : elle, la chatte… Et entre les deux _ toi, Hélène, et elle, la chatte, poursuit la Voix revenante-revenue de Jacques Derrida _, il y a un mystère, elle devient ce que tu veux, supportes, penses d’elle. Comme si elle se cultivait à ton psychisme _ en quelque extraordinaire transubstantation d’espèce à espèce, en effet.

    _ça ne peut se passer comme ça que parce que ça s’était déjà passé comme ça, dans cette saison du temps humain, l’enfance _ voilà _, où germent toutes les graines d’avenir. Elle a fait son Apparition _ qui se trouve être une ré-Apparition. Un synonyme de Déconstruction : ce qui arrive comme impossible. Je n’en voulais pas, je ne l’ai pas cherchée, je ne l’attendais pas, elle m’est tombée dessus, comme le dieu, comme l’amour, comme la nuit. J’ai dit non.

    _ Or, elle était arrivée, déjàrrivée _ rivée… _, comme un facteur de désordre dans mon système _ plutôt assez étanche à l’égard de l’extérieur, du dehors _ d’hospitalité, comme une langue étrangère venue déranger ma langue, et mon non a dit oui.

    Si je l’ai acceptée, c’est qu’elle est le mystère du Retour caché sous l’air de l’Apparition. C’est une revenante d’amour _ voilà donc la raison de l’acceptation, finalement, de cette chatte par Hélène. Jadis, quand je l’aimai, elle était chien _ voilà : le chien Flip adoré et pleuré. Elle m’a remis la mort dans la vie, la joie qui tremble _ l’ »admirable tremblement du temps » des « Mémoires d’Outre-tombe » de Chateaubriand. 

    _ La mort ? dit-il.

    _ La possibilité de l’impossible. Elle me menace. Elle va la frôler, se frotter contre elle, lui échappe.

    _ Il est sûr, pense sa Voix _ la Voix revenue de Jacques Derrida _, qu’entre un chat qui vit avec toi et toi, il ne peut pas ne pas y avoir une sorte de lien mystérieux _ de connivence et alchimie trans-espèces _, c’est le bon sens même

    _ La vie (dis-je). La vie-même. D’amour absolu je l’aime. Je me vis _ tant voir que vivre _ d’elle

    _ A partir de là, qu’il y ait coexistence, cohabitation, partage comme tu le fais, il y a une richesse affective dont je n’ai jamais fait l’expérience. Chaquespeare à la faire. Tous les animaux, chats, chiens, chat chiens, motion, ellelui

    _ Ce jour-là l’article du Monde dit que nous descendons de l’écureuil, dis-je

    _ Je le savais. En tant que singe, j’ai toujours eu le culte de l’écureuil

    _ Je cherche nos ancêtres dans les arbres. Je cherche les signes. Les signes sont des singes volants dans les rameaux des phrases. Je vois ta pensée avancer par bonds, haute sur pattes, passant d’un trait de génie de terre à air et s’aller plantant par imagination au bord de la lune, comme celle de Kepler. Comme Montaigne dans sa librerie ramenant le ciel _ entrant par son admirable fenêtre _ sous ses pieds. A l’aide des amis animaux.

    _ Je n’ai jamais autant l’impression de penser que devant l’animal jamais je n’ai autant l’impression de danser _ voilà ! _ la pensée

    _ Nos ancêtres dans les arbres et dans le lit _ des procréations

    _ Les lièvres _ bondissants _ de notre bibliothèque

    _ C’est là que ça se passe, dit Montaigne, devant un animal c’est là qu’il faut penser _ faire preuve d’ « imageance » inventive… _, multianimalement. C’est entre ma chatte et moi que jaillit l’étincelle _ illuminante. Nous nous entretenons de singeries réciproques. Si j’ai mon heure de commencer ou de refuser aussi elle a la sienne _ ou complice, ou rétive, à son initiative

    Lorsque nous nous téléphonons entre la nuit et le jour, c’est l’heure d’or, celle où parlent Platon avec Montaigne _ et aussi Paul Valéry, en ses propres Carnets matutinaux _, l’heure où s’appellent et se répondent avec la mort _ qui coupe et sépare, mais aussi relie _ la vie, avec l’humaine intelligence et sagesse, l’intelligence et sagesse animale

    …

    Leçons de chat : De la Liberté. Elle s’est sauvée qund on a marché sur elle. Où est la chatte en ce moment ? Dans son nid. On ne peut pas la prendre : elle vient. Comme toi. Comme moi. Comme Albertine. Elle ne peut que venir. Venir de partir. Pour l’aimer, lui laisser une liberté infinie. Mais j’y mets une limite infime pour entretenir _ et maintenir _ sa vie. Exercice infini de l’aspiration à l’infini. Il faut « avoir » ce qu’on n’a pas : la légèreté _ voilà, voilà : apprendre à la gagner, cette légèreté, balourdeaux que nous sommes... Être tout le temps là et jamais. Veiller à ne pas surveiller. Veiller à veiller » _ c’est admirable de subtilité, poésie et infinie justesse.

    …

    …

    Et encore ceci d’admirable, et absolument fondamental, page 124 :

    …

    « Certaines vies ne font qu’une avec mourir. Certains ne font que mourir toute la vie, toutes leurs vies _ certes. Démourir presque chaque jour, c’est le destin de Kafka ou le sort, ou vivre à deux moi-s dans la même pièce dans le même lit, moi le grand jeune homme maigre, toujours encore jeune, qui fréquente les femmes et la mort, d’aucuns sont nés pour cette cohabitation

    Certains sont posthumes _ comme Hélène _, ils n’ont pas fini, la mort s’est arrêtée avant qu’ils aient fini leur vie, ce sont des morts manqués ou des condamnés en instance dans un des bureaux de la mort« .

    …

    …

    Ainsi que les pages finales, aux pages 134 à 137, de cet ultime chapitre des onze du recueil, dans lesquelles Hélène relit maintenant « les dernières pages du Cahier 1995 » :

    …

    …

    « C’étaient les dernières pages du Cahier 1995

    Ce qu’il y a de bien avec un vrai cahier c’est qu’il est entièrement écrit par l’imprévu, accueillant à l’événement _ en son incontournable imprévision bousculante. Ce cahier-ci faisait voile, sous une mappemonde établie par un libraire de Livourne en MDCXLIV _ 1644. En ce temps-là, le pays natal de Jacques Derrida s’appelait Barberia. Les armes que brandissait ce morceau d’Algérie étaient un soleil immense, multicolore, flanqué d’une fleur-à-fruits géante et d’un palmier. A la droite du soleil posant pour notre plus grande curiosité, un animal dix fois remarquable. Le seul animal, le seul être vivant visible sur toute la surface du monde. L’unique au monde. Le solitaire. La créature. Mâle ou femelle ? Femâle ? Debout sur quatre pattes au sud entre Algieri et Costantina, à l’est du grand astre, calme comme une image, qui est-ce ? Ni un mouton, ni une chèvre, ni un hippopotame, ni un loup, ce ne serait pas un bœuf ? mais il n’a pas de cornes, ni même une petite vache _ il n’a pas de mamelle, ni de sexe, si c’est un cochon ? alors c’est un semi-cheval, sauvage ou domestique ça ne veut pas rien dire, il a l’air enceinte, ça ne ressemble pas du tout à _ , c’est un ou une nue _

     à force de réfléchir et retourner le quadrupède en tous genres, il me vient à l’idée que cet animal indéfinissable n’est autre qu’un quiquoi, ce fabuleux animal imaginaire qui a fait rêver Deleuze et Derrida chacun autrement.

    …

    C’étaient les dernières pages de 1995. Je venais d’écrire Savoir sans savoir où nous mènerait cette apparente sortie de cécité. (Plus tard H en arriverait à constater qu’on ne cesse de sortir d’une caverne que pour se trouver dans une autre cécité à explorer, mais en l’an 95, elle croyait parvenir au jour.)

    Le 4 novembre Jacques Derrida eut une « réminiscence » . C’est ainsi qu’il désigna l’évocation d’une expérience unique, absolue et oubliée.

    Il se souvint d’un jeune homme…

    Ce n’était pas un souvenir.

    C’était un phénomène épiphanique

    Selon H, cet événement appartenait à cet espèce d’instants que Kafka désignait sous le nom de Mort apparente. Le mort-apparent lorsqu’il revient de sa disparition ne peut faire le récit de cette expérience, car elle a eu lieu hors du temps et hors de soi.  Seule en demeure la buée _ à peine _ d’une trace.

    Le jeune homme, à l’instant qui précéda sa disparition, sortait du stade de football situé à Kouba (banlieue d’Alger), en l’an 1948, le jour où mon père meurt _ le 12 février.

    Selon moi Jacques Derrida ne voyait pas de rapport entre cet incident extraordinaire et celui que Maurice Blanchot appelait « L’Instant de ma mort » en 1994, et qui l’avait frappé de néant en 1944.

    …

    Le 5 novembre, il arriva _ la nouvelle que _ que Rabin avait été tué _ la veille, le 4 novembre, à Tel-Aviv _, témoigne le cahier page 58. Il faudrait un chapitre pour décrire la façon dont un tel assassinat nous arrive _ abasourdit, terrasse, modifie. A certains d’entre nous. Au monde entier. Un assassinat qui explose et par la suite continue à empoisonner les peuples et les univers pendant des générations _ certes… Depuis des semaines, il y avait des appels à la mort, Dieu seul sait ce que cela réserve. Ce sang ne va pas interrompre le processus de paix. Ce sang ne va pas interrompre l’acharnement de la mort _ on mesure aujourd’hui ce qu’il en est bel et bien advenu et advient.

    C’est la fête, pas seulement chez les extrêmistes

    Il y a des symétries, les assassinats de Sadate, de Boudiaf.

    Où étions-nous quand il a serré la main d’Arafat ? C’est alors que la paix a commencé. A être poussée vers la condamnation à mort.

    Le 5 novembre Derrida écrit un texte pour Deleuze. Il s’est jeté par la fenêtre. De temps en temps on avait des nouvelles indirectes. C’est tellement dur. Des coups à couper le souffle. Une tragédie du souffle. C’est une énorme histoire, composée de bien des histoires d’amitié et de philosophie. Il n’y a jamais eu entre Deleuze et Derrida de mini-agression. Lui, D., s’est toujours abstenu. Il y avait des camps, des guerres, des hostilités. Un homme pour la paix…

    …

    Entre nous, Deleuze et moi, il y avait une simple histoire d’amitié tissée de textes et de signifiants, jamais menacée, de sourires sous capes, des visites dans les châteaux de la folie, le jour où après une journée à Laborde, il s’exclame  » _ Moi les fous je les déteste. »  Je croyais que tu les aimais

    …

    On regarde l’enterrement jusqu’à trois heures du matin. Parmi toutes choses qu’on peut se dire, il y a ce phénomène inouï qu’en dehors d’un président des Etats-Unis, pour aucun enterrement d’aucun président-assassiné-du-monde, on n’imagina quelque chose d’aussi planétaire _ voilà. Les prières, les discours, la mise en terre

    Il s’appelle Isaac

    Je ne parlerai pas ici, aujourd’hui, de ce que l’on se dit de « la France », ni des « juifs français »

    Je préférais pleurer.

    Pourquoi s’est-il jeté par la fenêtre ? Empédocle s’est jeté vers le bas _ dans le cratère de l’Etna.

    …

    …

     

     

    A la dernière page du cahier, le 7 novembre 1995, rien de mal n’est arrivé

    …

    J’écris ces lignes en février 2021.

    Mumia Abu Jamal est toujours vivant. Il est toujours dans les Death Rows, les couloirs de la mort. La vie dans la mort. Ou la mort dans la vie ? Il espère encore « rentrer à la maison ».

    Il me vient à l’idée qu’il aura passé toute sa vie à desceller les barreaux de la prison.« 

    …

    …

    Ou comment ne pas démourir trop sa vie ; « N’est-il pas temps de vivre, à la fin ? »

    …

    …

    Ce mardi 19 novembre 2024, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Et encore un somptueux fondamental chapitre sur le lait-legs nourricier de la littérature : le chapitre « Le legs empoisonné _ Laisser ses livres », un fécondissime pharmakon, entre la perte, en 1948, du père Georges Cixous (et l’aubaine de sa bibliothèque), et l’interruption à venir, en 2004, du formidable dialogue entretenu avec l’ami Jacques Derrida : quand reste et tant que demeure une conversation nourrie avec les auteurs de vraie littérature (et philosophie), via les livres que ceux-ci nous ont laissés-destinés ad libitum…

    Et voici maintenant, de la page 77 à la page 93 de ce recueil décidément absolument indispensable qu’est ce tout récent « Et la mère pond vite un dernier œuf« 

    _ il nous faudra bien sûr revenir sur le choix de ce titre plutôt comique donné à ce recueil, dont la source se rencontrera un peu plus loin, au chapitre suivant, « Max und Moritz, et ma mère« , aux pages 98-99 :

    « J’ai commencé à réfléchir sur les mystères du texte et les secrets de la littérature, rue Philippe à Oran pendant la guerre, en suivant ma mère en visite chez ces vauriens de Max et Moritz. Moi qui hurlait quand on me donnait l’ordre de manger un peu de poulet, une rareté précieuse sur une table famélique, je dégustais avec ravissement les vers suivants :

    Hahn und Hühner… Coq et poules avalent l’hameçon

    Les voilà pendus à la dure branche de l’arbre

    (…)

    Le cou des quatre pendus s’étire démesurément, leur chant s’angoisse également. Et ce qui me fait mal à crier me séduit par la musique des mots _ voilà ! Les poules meurent en chœur, rime rime avec crime, les vers tapent du pied. J’avais beau hurler d’angoisse jusqu’au ciel avec les poules _ c’était en novembre 1942, à Oran, 54 rue Philippe, qu’Hélène écoutait ainsi sa mère jouer en marionnettes confectionnées de sa main les contes tragi-archi-comiques de « Max und Moritz » de Wilhelm Busch…  _, en tant qu’œuf j’étais contente que ma mère ponde vite une dernière fois » : des bombes pleuvant alors, ce mois de novembre 1942, sur Oran.

    Et à la page 104, encore ceci qui éclaire ce titre du recueil :

    « Dans sa chambre ma mère centenaire _ elle mourra le 1er juillet 2013, âgée de 103 ans  _ ne lit plus que Max und Moritz. Elle se prend pour une poule prête à trépasser. Mais il y a dans ces images insupportables _ de Wilhelm Busch _ de quoi la faire pondre de rire.

    Ce que m’apporte _ me révèle _ Wilhelm Busch : le rire dans l’horreur », commente Hélène ; j’y reviendrai en l’article suivant… _

    un autre somptueux fondamental chapitre sur le lait-legs nourricier _ pour le non tari (« tant qu’il y aura de l’encre et du papier« , et bien sûr de la force de vie…) si fécond « rêvoir » à l’œuvre d’Hélène : formidable pharmakon à son inénarrable façon à elle, à son tour… _  de la littérature pour Hélène Cixous : le chapitre « Le legs empoisonné _ Laisser ses livres« , un fécondissime pharmakon d’intarissables conversations poursuivies, vaille que vaille, à la guerre comme à la guerre, et à-la-va-comme-je-te-pousse et m’inspire-respire-expire-souffle _ entre lire les livres de la Bibliothèque, puis penser-panser, rêver en son « rêvoir », et soi-même allant se livrer corps et âme à la jubilation terrible et hilarante de son écrire… _, entre la blessure à panser de la perte sans legs écrit, ni même dit _ seulement la collection de volumes Nelson de sa bibliothèque ainsi laissée sans mot dire de sa part… _, du père Georges Cixous, le 2 décembre 1948, à son décès, et l’interruption à venir le 9 octobre 2004, au décès à lui aussi, l’ami Jacques, du formidable dialogue-conversation _ aussi par téléfaune, puis au « rêvoir« , via les livres laissés de l’ami parti, qui lui-même songeait fort à son propre posthume… ; cela, nous le verrons au chapitre terminal, et lui aussi évidemment capital, de ce livre-ci, aux pages 113 à 137, intitulé « Le chat et le château » : tout, en cet admirable indispensable recueil de textes d’Hélène Cixous qu’est ce jubilatoire « Et la mère pond vite un dernier oeuf« , venant parfaitement « se rejoindre » et s’imbriquer… _ ô combien nourricier, à son tour, avec l’irremplaçable, forcément _ qui donc est substituable ?.. Personne ! Et encore moins ni ami ni aimé ; la consolation-pansement-pharmakon, si elle est désirée-envisagée-recherchée-poursuivie, semble tellement difficile et peut-être même quasi impossible à obtenir et tenir-maintenir longtemps et jusqu’au bout de sa propre mortelle vie, en ce duel à la vie-à la mort des pulsions de vie et la pulsion de mort, si puissantes et tellement compliquées à apprendre à dévier-manœuvrer afin d’essayer-tenter de parvenir à surmonter-survivre à la douleur-poignard du deuil subi de ces si cruelles pertes… _ ami Jacques Derrida…

    …

    …

    Ici,

    et de la phrase, page 78, à propos de Jacques Derrida :

    « il laissait ses livres à la place de sa personne. Et parmi son œuvre immense, ses innombrables méditations sur les mystères tragiques et philosophiques de l’héritage« ,

    presque directement à la suite des mots mêmes, impératifs, de l’ouverture de ce chapitre, page 77 :

    « Un jour des derniers temps, mon ami Jacques Derrida me dit : « Si je ne suis plus là, tu pourras continuer à lire mes livres. » Je grimaçai d’horreur. C’était un dit de vérité à venir, un verdict, une annonce amère. Une phrase à deux coups. Mise à mort et promesse. Ablation et substitution. La mort pour moi, la survie pour mes livres » ;

    et des sublimissimes pages 79-80 à propos de ce qu’Hélène, en forme de « viatique » qui lui était nécessaire, raconte de ce qu’elle a pu bientôt trouver de son père « homme de parole et de mots, c’étaient des mots extraordinaires qu’il me donnait tous les jours« , une fois celui-ci brutalement disparu et enlevé à elle, le 2 décembre 1948 :

    « J’ai hérité de Georges mon père le besoin géorgique de déterrer les mots, de descendre sous le taire, de nettoyer, d’arroser, et d’écouter ce qui erre le long du silence _ c’est admirable ! J’ai toujours aimé Virgile et par conséquent Dante. Outre ce lien indécis et ouvert comme tout, mon père a laissé _ très matériellement _ une bibliothèque. Il ne l’a ni donnée, ni léguée, il l’a laissée avec cet abandon, ce suspens de la volonté dernière, qui fait le don idéal, celui que l’on n’a pas fait exprès. Alors ce legs laissé sans le su, je l’ai pris, je m’en suis constitué l’héritage par excellence, le bien attribué par le sort, béni pour avoir été lu par mon père, et ramassé, lui mort, sur ses étagères. Je n’en finissais pas de composer le lai de la Bibliothèque : j’ai lu, depuis mon père et sans son injonction, il m’a laissée lisant le tout de la littérature, le bon et le mauvais, le sublime et le détritus, son compost, sa litièrature. Sans maître, sans conseil, sans loi. J’ai tout dévoré. De gauche à droite, j’ai sucé un à un tous les volumes de la collection Nelson, tout était bon également. J’ai rien oublié. Je crois que j’ai mangé mon père jusqu’aux moelles. Hériter pour la vie, si c’était possible, je crois que ce serait cette opération : absorber, consommer, transsubstantier le Laissé, en forces vitales pour soi _ voilà.  Sans dette. Et entre tous les legs nourriciers, recevoir et faire son miel d’une Bibliothèque » _ une opération merveilleusement accomplie par Hélène.

    …

    je me rends immédiatement aux deux puissantes pages finales de ce crucial et fondamental chapitre, aux pages 92 et 93, consacré à l’héritage des livres, et pas seulement ceux laissés sur les étagères de son père, Georges Cixous, le 2 décembre 1948 :

    …

    « Peut-on échapper à l’héritage ?

    Moi-même j’ai bien fini par me rendre à Jérusalem, où je ne voulais surtout pas aller _ sur le récit de ce voyage en son « Gare d’Osnabrück à Jerusalem » (paru le 14 janvier 2016), cf par exemple mon article « « , en date du 16 juin 2018…

    Pour payer une infime part de ma dette à l’égard de ma généalogie multimillénaire _ tant sépharade qu’ashkénaze… _, minimissime, pour répondre : oui, à la question êtes-vous coupable ? A la question : êtes-vous juive, je mets : oui, je décide et consens à répondre sur le formulaire _ demandé à remplir pour l’obtention du visa d’entrée en Israël _, oui, alors que mon amour de la Vérité compliquée, mon besoin vital _ oui _ de pousser la pointe de la pensée au cœur du combat des paradoxes, mon alliance avec l’inconnu c’est-à-dire le pays de l’écriture _ ce territoire-trésor lui aussi… _, le courageusement infidèle, toutes mes obsessions vitales, veulent que je dise non pas oui mais : juive je le suis par vent de nord-nord-ouest, ou par mauvais temps, mais par beau temps clair sans rafales de vent, ou quand je suis en mes libertés dans les rêves, je ne réponds que : rien ni plus ni moins.

    En tant que chat, ou écureuil _ du jardin aux arbousiers et pins de la maison d’écriture des Abatilles _, ou ancien chien _ tel son chien Flip _ je ne suis pas plus juive que le cheval ni moins, j’aime les vaches, comme ma mère, pour la fatalité de la vie je m’identifie aux poules, je n’ai guère de difficultés à reconnaître mon âme dans celle d’une poule, j’ai les mêmes battements de cœur,

    mais à tous les juifs qui sont juifs se sentent juifs, juifs des avant et juifs des après, je reconnais que je dois un trésor inestimable _ voilà… _ d’angoisses et de tourments, l’usage illimité _ et persistant _ de la tragédie et ce qui va avec l’exercice de la douleur : l’esprit de révolte, la jubilation _ oui, magnifique ! _, l’eau du rire qui jaillit au milieu du brasier et jusqu’à l’avant-dernière minute dans les camps d’extermination _ ici je pense au grand Imre Kertész du « Chercheur de traces« … _, la nostalgie perplexe du désert, la fréquentation des zones d’exclusion et le don nomadique, la façon d’allonger perpétuellement le cou au maximum pour scruter l’horizon, comme si le présent était là-bas dans le lointain futur ou au contraire la façon de creuser des puits sous son lit à la recherche de pensées ou êtres perdus et peut-être conservés dans les souterrains du temps, toutes ces herbes amères tous ces sucs et ces miels spirituels dont l’écriture se régale« 

    …

    …

    Un chapitre magistral !

    Consacré aux ressources, fabuleux trésor où puiser encore et toujours de conversations essentielles que peut offrir le dialogue ouvert et infini du lire-écrire-penser, pour Hélène en son « rêvoir », avec les auteurs vrais de la littérature et de la philosophie _ pas ses pullulantes-purulentes contre-façons de « litièrature« – compost, à destination des oisifs-qui-lisent pour se distraire-désennuyer-divertir : en fait ne plus penser du tout à l’essentiel… Revenir lire et méditer ici le merveilleux chapitre « Lire et écrire » du Zarathoustra de Nietzsche, joliment sous-titré « un livre pour tous et pour personne« … Ou encore le très juste récent « Un Sens à la vie _ enquête philosophique sur l’essentiel » de mon ami bruxellois Pascal Chabot… Des livres nécessaires et vrais, en ces temps de faussaires et fausseté…

    …

    …

    Bien évidemment à suivre…

    …

    …

    Ce dimanche 17 novembre 2024, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • En répertoriant les entretiens enchanteurs accessibles d’Hélène Cixous, admirer la gamme chantée des infinies inflexions signifiantes de sa voix

    Pour débuter en beauté l’année 2022,

    …

    choisir d’écouter la voix _ tant parlée que transposée en écriture dansante _ enchanteresse, avec son incroyable gamme d’inflexions signifiantes modulées-chaloupées, d’Hélène Cixous parlant d’expérience puissamment incarnée de son enthousiasmant formidablement minutieux travail d’écriture in progress,

    …

    voici ce très varié, en fonction de la grande diversité des interlocuteurs de ses entretiens, échantillon-ci :

    …

    …

    _ en 2013 : Hors-Champs, avec Laure Adler (44′ 27)

    …

    _ le 15 novembre 2013 : Les Matins de France-Culture, avec Marc Voinchet (48’52)

    …

    _ le 9 décembre 2015 : Écrire la nuit (13′ 39)

    …

    _ le 28 septembre 2017 : L’entretien complet à Télérama, avec Fabienne Pascaud (52 01°

    …

    _ le 26 janvier 2019 : la Masterclass d’Hélène Cixous à la BnF, avec Caroline Broué (84′ 21)

    _ un entretien vraiment magnifique ! Très précis et très détaillé, grâce à un superbe travail préparatoire ultra compétent et sérieux de Caroline Broué, lectrice souple et minutieuse … Un modèle-exemple d’entretien !

    …

    _ le 23 mai 2019 : Sur « 1938, nuits« , avec Francis Lippa (62′ 23), à la librairie Mollat

    _ une entretien attentif très sereinement centré, sans hâte, sur les détails très précis et patiemment assimilés de ce livre ;

    avec le relevé, au pasage, par Francis Lippa, de la difficulté persistante pour lui d’admettre la réalité de la coexistence, réaffirmée pourtant d’un mot par Hélène Cixous, du départ d’Osnabrück (et non pas de Dresde !) de sa grand-mère Omi, au lendemain de la Kristallnacht, du 10 novembre 1938, avec l’affirmation que ce départ précipité d’Allemagne ait pu se produire sur les conseils très avisés et salvateurs ! du Consul de France à Dresde (« Madame, vous devriez partir« , lisons-nous à la page 104 de « 1938, nuits« ) ;

    Dresde, où Rosie Jonas (Osnabrück, 23 avril 1882 – Paris, 2 août 1977), veuve Klein (depuis le 29 juillet 1916), avait rejoint sa sœur Hete (Hedwig) Jonas (née le 20 octobre 1875), épouse du banquier (à la Dresdner Bank) Max Meyer Stern, après le départ de la maison Jonas d’Osnabrück, de sa fille Eve Klein (Strasbourg, 14 octobre 1910 – Paris, 1er juillet 2013), en 1929…

    Cette maison Jonas de Nicolaiort, 2, d’Osnabrück, dont le propriétaire, après le décès, à Osnabrück, le 21 octobre 1925, de Hélène Meyer, veuve d’Abraham Jonas (Borken, 18 août 1833 – Osnabrück, 7 mai 1915), était désormais l’oncle André, Andreas Jonas (Borken, 5 février 1869 – Theresienstadt, 6 ou 9 juin 1942), l’époux d’Else Cohn (Rostock, 9 juillet 1880 – Theresienstadt, 25 janvier 1944).

    Cf aussi mon article sur ce très beau « 1938, nuits« , en date du 4 février 2019 : …

    À quel moment exactement Omi avait-elle quitté son Osnabrück natal, pour gagner cette Dresde où résidait sa sœur Hete et son banquier de beau-frère Max Meyer Stern ?.. Le Livre n’en dit rien. Et toute sa vie Omi demeura si discrète…

    …

    _ le 28 septembre 2020 : Hélène Cixous écrivaine et intellectuelle, avec Charlotte Casiraghi et Fanny Arama (23′ 29)

    …

    _ le 25 octobre 2020 : Hélène Cixous, la Vie par la littérature, avec Guillaume Erner (50′ 25)

    …

    _ le 11 mars 2021 : Si toutes les femmes du monde, avec Elisabeth Quin (10’39)

    …

    _ le 7 octobre 2021 : Hélène Cixous en rêve, avec Augustin Trapenard (32′ 54)

    …

    …

    Ècouter Hélène Cixous parler en entretien _ avec un interlocuteur qui l’a au moins un peu lue _ de l’incessant passionnant working progress de son magique écrire

    est presque aussi merveilleux et enrichissant que lire les Livres absolument extraordinaires qui lui ont échappé !

    …

    …

    Bonne année 2022 !

    …

    Bonnes écoutes de ces entretiens fastueux

    quand rayonne la lumineuse grâce du merveilleux parler si vivant de l’autrice !
    …

    Et bien mieux encore :

    …

    Bien heureuses lectures de ces profus et foisonnants Livres magiques

    d’Hélène Cixous !!!

    …

    …

    Et vive Kairos !

    …

    …

    Ce samedi 1er janvier 2022, Titus Curiosus – Francis Lippa

    …

    …

    P. s. :

    …

    En ouverture de mon entretien du 23 mai 2019 à la Station Ausone de la librairie Mollat, à Bordeaux,

    pour présenter à l’assistance l’autrice éminemment singulière que j’avais le très grand honneur de recevoir,

    …

    j’ai employé les expressions un peu approximatives _ j’étais bien sûr, bien que tout à fait serein, assez ému aussi… _ de :

    « un écrivain de première grandeur,

    peut-être nobelisable, si les titres valent quelque chose,

    en tout cas, c’est un écrivain TRÈS important que nous recevons ce soir« …

    …

    …

    Et depuis j’ai appris,

    à l’occasion, justement, d’un de ces entretiens dont je donne ci-dessus les liens aux vidéocasts,

    que son ami Jacques Derrida qualifiait Hélène Cixous de « plus grand écrivain de langue française » actuellement vivant.

    …

    C’est là une appréciation que je partage…

    …

    …

    Et depuis,

    le 13 octobre 2021, et pour l’ensemble imposant de son œuvre,

    Hélène Cixous vient de recevoir le Prix 2021 de la Bibliothèque nationale de France :

    …

    le jury de ce prix a désiré ainsi saluer la large palette de « cette autrice engagée, à l’œuvre littéraire inclassable », dans laquelle « se rencontrent la profondeur d’une réflexion, l’écho d’engagements dans la vie intellectuelle, une recherche intime dans les méandres de la mémoire, une écriture d’une rare poésie », a déclaré en commentaire la présidente de la BnF, Laurence Engel…

    …

    Et quand les prix savent, à l’occasion (pas si fréquente), saluer une vraie valeur,

    pourquoi ne pas se permettre, en parfaite liberté, non servile, sans donc y attacher plus d’importance que cela ne le mérite _ car c’est au fond simplement anecdotique, périférique, quasi parasite _, et avec léger sourire en coin,

    de le remarquer et relever-noter au passage ?..

    …

    Rien ne valant l’avis que soi-même, d’expérience singulière _ sans se calquer sur des avis pré-formés et des clichés à emprunter-recopier-suivre… _, on apprend à finement peser, au délicat risqué juger de ses propres appréciations, de mieux en mieux éclairées, de lecteur scrupuleusement attentif de tout l’œuvre, en son incroyablement profuse richesse, qui se donne, à portée de lecture.

    Et c’est bien alors à nous, lecteurs, d’apprendre à accueillir-recueillir le tout profus, jusqu’au moindre détail, de cet œuvre livré par l’encre sur le papier, du mieux qu’il nous est possible.

    …

    Sinon, « Indiligent lecteur, quitte ce livre« ,

    prévenait aimablement le cher Montaigne en l’Ouverture lumineusement irradiée d’humour de ses « Essais« …

  • A propos du « Défions l’augure » d’Hélène Cixous : un article et deux interviews

    Hélène Cixous vient de faire paraître, aux Editions Galilée, Défions l’augure

    _ le titre reprend un mot de Hamlet, avant son duel avec Laerte, à l’acte V de la pièce de Shakespeare.

    …

    Le supplément littéraire du Monde consacre sa dernière page à Hélène Cixous,

    avec un bel article de Bertrand Leclair _ auteur de l’excellent La Guerre sans fin aux Éditions Maren Sell _

    intitulé « La Digression est l’âme de la littérature« .

    …

    …

    D’autre part,

    on peut écouter la belle et si juste voix d’Hélène Cixous, à propos de ce même Défions l’augure,

    dans deux entretiens radiophoniques :

    …

    l’un (de 31′), sur France-Inter, dans l’émission Boomerang, le 7 février,  avec Augustin Trapenard :

    De bon augure 

    _ à l’audition, je ne suis pas du tout sûr que l’interlocuteur ait vraiment lu le livre ;

    il l’a probablement seulement survolé, comme le font les journalistes pressés… _ ;

    …

    l’autre (de 59′), sur France-Culture, dans l’émission Par les temps qui courent, le 19 février, avec Marie Richeux :

    L’Amour ne survit pas dans la société, il faut le tenir secret, dans l’abri

    _ la rencontre, là, cette fois-ci, est tout à fait passionnante ;

    non seulement l’interlocutrice est véritablement entrée dans le livre, et pose de justes questions, ou propose de légitimes relances,

    mais, surtout, la parole (parfaitement libre, et très inspirée) de l’auteur se déploie absolument merveilleusement !!! Un très, très beau moment…

    …

    …

    En forme d’introduction à tout cela,

    ce bel article, La Peau du temps, de René de Ceccatty, le 8 septembre 2006 dans Le Monde des livres,

    à propos de ce que celui-ci qualifiait alors de « la limpidité de ses derniers livres parus« 

    dans le livre Hyperrêve, en 2006 _ il y aura bientôt douze ans _ :

    …

    …

    La peau du temps

    …

    Hélène Cixous explore les tragédies
    de l’intime dans Hyperrêve, un récit habité par le vieillissement de sa mère
    et le deuil du philosophe Jacques Derrida

    …

    …
    Certains lecteurs ont perdu le sens musical _ remarque et expression justissimes ! _, celui qui leur permettrait de retrouver, chez un auteur, les tonalités familières _ immédiatement reconnues à l’oreille de la lecture _ qui leur donneraient le sentiment d’être en sécurité _ c’est-à-dire en terrain de reconnaissance ! mais pour aller bien plus loin que le déjà su… _, le temps de la lecture _ « Le style, c’est l’homme même« , avait excellemment compris Buffon, dès la fin du XVIIIe siècle. Les mélomanes connaissent bien cette sensation _ oui _ qui fait que, entendant pour la première fois une pièce musicale, ils l’attribuent sans difficulté _ avec amour (ou haine) : en tout cas par passion bien incarnée en eux _ à un compositeur. Hélène Cixous, pour être lue et aimée, demande que les lecteurs récupèrent cette faculté _ d’oreille musicale, donc. Elle a construit son œuvre, contrairement aux préjugés qui traînent encore et qui en ont interdit l’accès à ceux qui seraient prêts à y entrer, avec une parfaite liberté _ celle des vrais créateurs (et non des suiveurs, profiteurs de modes…).

    Joyce, auquel elle a consacré sa thèse, lui a montré une voie. Puis Kafka, puis Proust. Et il y a l’ami « pour toujours » _ d’éternité, donc _, Jacques Derrida, avec lequel elle a entretenu un dialogue constant, qu’elle prolonge _ tout naturellement _ au-delà de la mort du philosophe _ un vrai dialogue ne s’interrompt jamais : il marche de plain-pied dans l’éternité de ce qui fait (et ouvre) nourricièrement sens : le plus essentiel parmi ce qui peut se rencontrer de vraiment substantiel en une vie… La mort, donc, n’y peut rien, tant que survit la mémoire de l’autre ; voire que vit et resplendit l’œuvre, pour qui sait apprendre à la lire, l’écouter, la regarder, se prêter, jour après jour, à sa lumière… Là est la puissance (et le critère implacable) de tout art vrai, au regard du public. Et le théâtre, pratiqué essentiellement avec Ariane Mnouchkine et parfois avec Daniel Mesguich, l’a incitée à adopter une autre forme de communication, se tournant vers d’autres mondes, sans se couper d’elle-même.

    Depuis quelques livres, on dit qu’Hélène Cixous est devenue « plus facile ». Elle a rendu plus directe _ voilà _ une réflexion sur son père, sur sa mère, sur son fils né handicapé et disparu très petit, sur ses ascendances juive et allemande _ ses proches, auxquels elle est profondément reliée _, sur sa jeunesse algérienne. Mais les thèmes _ à variations à venir _ étaient tous là, dès les premiers livres. De même que demeure toujours ici l’usage très vif _ qui nous incombe aussi, à tous ! _ de la mythologie, de la psychanalyse, de la littérature aimée (Stendhal, Montaigne, Balzac et bien d’autres). Toujours, Hélène Cixous a parlé de sa vie familiale _ à la fois très ouverte et durement bousculée par l’Histoire (avec l’enjeu de la survie) _, de ses rencontres, du monde extérieur et intérieur – les guerres, les violences politiques, l’existence quotidienne, les liens affectifs, et quelques lieux _ mais oui : ceux où l’esprit souffle (et qu’on le ressent) ! _, près d’Oran, près d’Arcachon, dont la tour du château de Montaigne _ qui m’est viscéralement chère : de chez moi, dès ma petite enfance, je m’y rendais à pied _, au sens symbolique très fort – dans un monologue que suspendent parfois des saynètes oniriques ou que viennent tempérer des dialogues très simples, très vivants, très drôles : avec son frère qu’elle avait un peu prématurément décidé, dans un livre précédent, de réduire au silence, et avec sa mère.

    Stupéfiante digression

    Cette mère, Eve Klein, d’origine allemande, est le centre de ce récit. Disons plutôt que c’est un thème _ au sens musical, donc _ principal _ mais pas unique. Ce n’est pas la première fois, mais jamais il n’avait été traité avec autant de présence, de ferveur, de précision _ remarque puissante et cruciale pour le lecteur que nous allons être aussi : qu’attendons nous donc d’un livre, d’une œuvre, d’un chef d’œuvre ? Présence et ferveur ; via la plus grande précision. Elle est atteinte d’une maladie de peau, rarissime, auto-immune, qui n’affecte que les nonagénaires et exige des soins quotidiens (que sa fille, Hélène, lui prodigue). Cette intimité ne provoque chez le lecteur aucun sentiment de gêne. Pas plus que la réflexion de l’auteur, qui la sait « avant la fin », c’est-à-dire au seuil de la mort. Le lecteur n’est pas embarrassé, parce qu’il ne s’agit pas d’impudeur : tout est _ en effet ici, au fil superbe des divers flux du texte _ matière à approfondissement, à intériorisation, à connaissance de soi et de l’autre _ voilà : l’aventure risquée d’une connaissance exploratoire hyper-attentive de (et à) ce qui est là, rendant pleinement grâce, par dû, mais aussi pleine reconnaissance de ce dû, à ces vies. Ne sont gênants _ en effet _ en littérature que les allusions _ opaques _, les appels usurpés à une basse _ par sa vulgarité _ complicité, les demi-mesures. Le traitement frontal d’un sujet ne suscite aucun malaise _ c’est juste. « Je serai cette peau demain » _ voilà ! un augure… _, tranche l’auteur en oignant le corps de sa mère. Cela suffit à déchirer le voile de distance _ de notre part aussi _ que pourrait tendre une excessive crudité.

    Le vieillissement d’un être cher ne peut être aussi que le nôtre _ en effet ! La peau d’Eve devient alors l’image visible _ et qui nous est commune, générale _ du temps. « Tu es le temps », répète Hélène à sa mère _ le temps si précieux (quans nous accédons à la grâce inespérée de moments, parfaitement sensibles, d’éternité) de la vie. Et le livre tout entier apparaît comme un chant lyrique _ une célébration _ adressé au temps _ même. « Quand je peins ma mère, je peins la peau du siècle. Ce vingtième siècle si grand vu de loin, si petit vu de l’intérieur quand on est dans son wagon archiplein à ramper pour trouver une couchette et qui n’a pas arrêté un instant de faire l’histoire de ma mère _ comme d’autres parmi nos proches : pour moi, au premier chef, mon père. Chaque fois qu’un ulcère cicatrise il y en a un autre qui prend la suite du pus. On ne peut pas guérir. » De ce temps circulaire _ si cruellement répétitif ! _ se détachent quelques dates, quelques événements. Non pas seulement l’année 1971 où Eve Klein a dû quitter l’Algérie où elle avait vécu, en exerçant le métier de sage-femme. Mais des dates qui appartiennent à un « patrimoine de l’humanité ». La particularité du « ton Cixous » est qu’avec le plus grand naturel _ voilà ; et ô combien poétique sans le moindre pathos ! _, l’écrivain passe de tableaux intimes et familiaux à des analyses politiques et culturelles. De la scène intime à la scène publique. C’est, du reste, une des leçons du Théâtre du Soleil, qui pour toute évocation d’un drame historique ou politique a, en général, préféré le langage individuel, de personnages obscurs à la représentation démonstrative des grands de ce monde.

    Un événement familial très étrange (la récupération d’un sommier de Walter Benjamin, à la fin des années 1930 _ était-ce dans le quartorzième arrondissement, où vivait Benjamin ? _) est le point de départ d’une stupéfiante digression. « Ton livre est sur Benjamin ? dit mon frère. – Sur les astres du déménagement dis-je, sur les trous dans les murs du dernier refuge, sur l’état des tapisseries. – C’est étrange, dit mon frère. J’aimerais comprendre. »

    Le deuil de Jacques Derrida envahit, bien sûr, ces pages. Mais d’une autre manière que dans les essais que l’écrivain lui a consacrés (Portrait de Jacques Derrida en Jeune Saint Juif, Voiles, ou, plus récemment, Insister). Le philosophe est là, avec quelques-unes de ses phrases qui résonnent encore douloureusement : « On peut toujours perdre encore plus. » Ou « Moi, je suis toujours et chaque fois en train de lui rappeler, de mon côté, qu’on meurt à la fin, trop vite. » Ou le commentaire de la phrase de saint Augustin « Sero te amavi » (« Je t’ai aimée trop tard »). Il faut lire ces pages comme des échos d’analyses plus discursives que l’on trouvera ailleurs. Comme des échos tremblants d’émotion _ voilà : « admirable tremblement du temps« , a dit Chateaubriand… _, dans cette zone intermédiaire entre les visions du sommeil et leur description éveillée. Hélène Cixous a rédigé son livre, ses livres, dans cette marge-là _ nourricière, inspiratrice, ô combien vivante en sa vibrante et douce intensité.

    René de Ceccatty

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    Relire Hélène

    Bien que l’on ait dit qu’Hélène Cixous avait « changé de style » avec Or, Les lettres de mon père, suivi par Osnabrück (éd. Des femmes, 1997 et 1999) et par Les Rêveries de la femme sauvage (Galilée, 2000) qui ouvre un véritable cycle autobiographique – Le Jour où je n’étais pas là (ibid. 2000), Benjamin à Montaigne (2001), etc. –, il n’est pas d’œuvre plus fidèle au projet initial, lancé par sa thèse sur Joyce, L’Exil de Joyce ou l’art du remplacement (Grasset, 1968). Si, depuis son premier recueil, paru chez Grasset en 1967 (Le Prénom de Dieu), suivi par son prix Médicis, Dedans (ibid. 1969), ses publications se sont divisées en « fictions », « théâtre » et « essais », croisant souvent son travail d’enseignante à l’université de Vincennes (qu’elle a cofondée), puis de Nanterre, poursuivi par son séminaire au Collège international de philosophie et ses activités de dramaturge dans la compagnie d’Ariane Mnouchkine, elles ne sont jamais fermées sur elles-mêmes, mais se renvoient l’une à l’autre.

    Et l’on est en présence d’un ensemble d’une rare cohérence : chaque livre pouvant servir de filtre ou de clé aux précédents. La multiplication de ses éditeurs (outre ceux qui ont été cités, Gallimard, pour La, 1976, et Le Livre de Promothéa, 1983, le Seuil pour Tombe, 1973, Prénoms de personne, 1974, Révolution pour plus d’un Faust, 1975) est à l’image non de ses hésitations, mais des incertitudes éditoriales _ hélas _ et des influences internes _ tristement parasites _ aux grandes maisons. Il est temps de relire les premiers livres d’Hélène Cixous, Neutre, Illa, Souffles, Angst (disponibles pour la plupart aux éditions Des femmes), à la lumière limpide des derniers (parus chez Galilée).

    R. de C.

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    Ce vendredi 2 mars, Titus Curiosus – Francis Lippa