Étiquette : Jean-Louis Chrétien

  • Question : lesquels des « Tirages Fresson » de Bernard Plossu, sont ceux que je préfère ?.. Le critère décisif de la joie iconique…

    Ce mardi,

    je viens poursuivre la réflexion rétrospective entâmée de rédiger hier

    en mon article : ,

    …

    au final de ma proposition d’un nouveau choix de 12 images supplémentaires

    _ en plus des 13 + 22 de mon choix du 5 novembre dernier : … ; je crains toujours de ne pas retenir assez ce qui mérite d’être vraiment conservé, ne serait-ce qu’au souvenir… _,

    afin de pouvoir « rattraper » in fine les images que j’aurais peut-être à tort un peu trop vite écartées,

    que j’aurais un peu inconsidérément refusé de retenir,

    …

    lors de mes choix de 13, puis de 22 images « préférées« , le 5 novembre dernier,

    en mon article 

    …

    …

    Je reprends donc ici, pour amorcer la réflexion d’aujourd’hui,

    les lignes finales de mon article d’hier.

    …

    …

    Et à la réflexion,

    ce troisième parcours d’images (de rattrapage !) _ en fait, un contrôle d’épreuve a posteriori du degré de fiabilité de mon propre jugement de regardeur… _ afin de vérifier rétrospectivement que je n’avais surtout pas fait de tort à nulle image en l’ayant injustement écartée de mes « préférées« ,

    en fait me rassure,

    en venant conforter, mais oui !, mes deux précédents choix (de 13, puis 22 images) _ cf mon article du 5 novembre : … _ ;

    …

    c’est là que je m’étais arrêté hier ;

    je vais donc poursuivre et accomplir maintenant ma réflexion rétrospective…

    …

    …

    Oui,

    même si il est tout à fait possible, et peut-être même à l’infini, de trouver quelque véritable agrément à chacune, sans exception, de ces 80 images proposées par le choix même _ forcément raisonné _ de publication de son auteur, par ce « Tirages Fresson » de l’ami Bernard Plossu,

    …

    il faut bien admettre aussi que le goût _ plus ou moins riche et complexe _ du regardeur

    dispose, lui aussi, de sa marge, non certes _ heureusement pas tout à fait ! _ d’arbitraire, mais d’une part incompressible de subjectivité _ pouvant, mais surtout devant (!) viser, à certaines conditions (de visée), à une légitimité incontestable, à dimension d’universalité ; et ici je suis parfaitement Kant en ses lumineusement décisives analyses du jugement esthétique de goût en sa « Critique de la faculté de juger«  !.. _ ;

    …

    une part incompressible de subjectivité, voilà,

    liée à l’idiosyncrasie, plus ou moins singulière _ et très souvent, hélas, bien peu personnelle… _, et forcément partielle _ à suivre, ici, « La Monadologie » de Leibniz… _ de la propre formation, histoire personnelle, culture,

    et pas seulement culture iconique,

    du regardeur…

    …

    Et donc le regardeur a bien le droit, et surtout le devoir !, lui aussi _ forcément ! _, de hiérarchiser _ réflexivement, s’il le faut _ ses propres préférences,

    et donc, a fortiori, ses propres réticences _ quand elles lui sont véritablement propres !.. et non, comme le plus souvent, paresseusement panurgiennes… _,

    à condition expresse, bien sûr, de pouvoir les justifier,

    et avec un maximum d’exigence de vérité _ c’est-à-dire de justesse de son acte de juger, de goûter _ : le mieux possible…

    …

    …

    Et donc dans mon cas,

    et pas seulement en matière de goût iconique,

    par exemple aussi en matière de goût musical _ cf la significative série à cet égard de mes articles de 106 « Musiques de joie » du premier confinement : … ;

    et le critère spinozien (de « L’Éthique« ) de la joie étant à mes yeux, ici comme partout, existentiellement fondamental ! _,

    ou de goût littéraire,

    …

    j’ai peu à peu apppris à comprendre que je privilégie _ à l’instar aussi du passionnant constat de Jean-Louis Chrétien en son remarquable essai, en 2007, « La joie spacieuse _ essai sur la dilatation« … _ ce qui vient, par la joie, la vraie joie, augmenter véritablement notre puissance existentielle _ heureuse _ fondamentalement dynamique d’être,

    c’est-à-dire de devenir,

    de vraiment nous accomplir _ à dimension d’éternité : « Deviens ce que tu es !« , le formulait Nietzsche _ ;

    …

    et donc,

    en ces sublimes « Tirages Fresson » de l’ami Plossu,

    …

    je privilégie le jeu subtil, naturel, fluide, et toujours discret, chez lui en son œuvre, mais formidablement libérateur de puissance heureuse,

    de la lumière et de ces fabuleuses couleurs

    que Bernard Plossu,

    en tout premier lieu _ et tout premier moment, sur le vif, Kairos aidant… _ et là-même, hic et nunc, « sur le motif » que vient lui offrir de formidablement bonne grâce _ « aide-toi, et le Ciel t’aidera«  !.. _ la générosité du réel _ tout le réel (presque sans exception) rencontré ! sans vraiment presque nul reste, ni déchet, à jeter à la poubelle… _,

    a appris à savoir si bien, dans le réel offert, rencontrer, reconnaître ;

    et puis, en ses images photographiques _ à quelque dimension d’éternité, ici aussi _, capter, fixer, retenir _ sur la pellicule _ ;

    …

    et que, au final, il possède !

    _ à moins que ce ne soit lui qui soit génialement possédé par ce jeu si riche et subtil de lumière et couleurs naturelles du réel quasi à l’infini offert à lui… _ ;

    …

    cet art d’instantanément repérer à saisir photographiquement, oui,

    parmi ce réel divers, furtif, mobile, parfois évanescent, et à peine visible à la plupart

    _ mais que lui sait tout spécialement se donner une totale liberté de percevoir, immédiatement, à la seconde (quelle vista ! quel œil !), et en sa vérité, en le croisant, à l’aventure, n’importe où, n’importe quand, mais assurément pas n’importe comment ! _,

    de très judicieuses potentielles images ;

    …

    puis, ensuite, cet art _ complémentaire et absolument indispensable _ de conforter à « réaliser » pleinement (et accomplir !) de telles images, hors de la pellicule initiale ;

    puis diffuser, par le choix crucial, à sa table de travail, des images qui vont être « à tirer » _ en l’occurrence, ici, par les merveilleux bienveillants sorciers Fresson, en leur antre magique de Savigny-sur-Orge _ parmi le labyrinthe invraisemblablement touffu et emmêlé, si divers, des images encore dormantes (et encore inaccomplies) sur ses planches-contact ;

    …

    se placera alors, ensuite et complémentairement, le nécessaire accomplissement _ à dimension d’éternité _ de l’opération _ fondamentale, bien sûr, elle aussi ! _ du tirage,

    et par d’autres mains que les siennes, mais des mains de fées, envers lesquelles l’ami Plossu a totale confiance ! ;

    …

    puis, encore, par la mise en place – réalisation de l’exposition _ avec le commissaire de l’exposition, lors de l’opération d’accrochage sur les cimaises… _

    ainsi que par l’organisation – réalisation _ avec l’éditeur, pour l’opération tout aussi essentielle, elle aussi, et à son tour, de mise en pages _ du beau  livre,

    qui _ exposition et beau livre _ seront proposés aux futurs regardeurs que nous sommes ;

    …

    pour nous offrir, à notre tour, à nous les regardeurs un tant soit peu attentifs, qui ne voudront pas, nous non plus, laisser échapper notre chance,

    je veux dire la chance insigne _ émerveillée _ de pouvoir, de ces images, partager un peu quelque chose du splendide bonheur iconique

    propre, de ces images devant nos yeux réalisées.

    …

    Soit,

    et à chacune de ces étapes,

    tout un merveilleux parcours complexe et coordonné d’extrêmes exigences, pour chaque opération, de regards _ de chacun des participants-intervenants de cette chaîne… 

    Par un enchaînement quasi miraculeux et cohérent _ à chacun de ces stades _ de grâces !

    …

    …

    Par conséquent,

    et pour en revenir plus précisément à mon propre cheminement de regardeur

    de ce si riche volume de ‘‘tirages Fresson » des Éditions Textuel,

    …

    ce troisième choix-ci _ de « rattrapage » de ce que mes premiers regards auraient éventuellement pu manquer _ de 12 images,

    après celui du choix des premières 13, et celui du choix complémentaire de 22

    _ et même si d’autres feront, selon leur propre idiosyncrasie, d’autres choix, encore, que les miens : à chacun le prisme de sa palette… _,

    …

    vient, au final, conforter mon attitude de regardeur aimant privilégier en son regard

    la joie…

    …

    La joie spacieuse.

    …

    …

    Ce mardi 17 novembre 2020, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Mort de Jean-Louis Chrétien

    Ce dimanche main,

    apprenant la disparition de Joao Gilberto,

    et recherchant des précisions sur lui,

    …

    voici que je tombe sur la nouvelle _ qui m’avait échappée _ du décès le 28 juin dernier de Jean-Louis-Chrétien, philosophe,

    dont j’avais beaucoup apprécié bien des livres.
    …

    …

    Cf par exemple mon article du 15 mai 2009 : 

    …

    Et je ne mentionnerai pas ici mes références si nombreuses en mes articles à ce maître-livre qu’est La Joie spacieuse _ essai sur la dilatation…

    …

    Je ne le connaissais pas personnellement,

    mais j’étais très attentif à ses travaux, si précis et si éclairants.
    …
    …

    Mort du philosophe et poète Jean-Louis Chrétien

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    Par Camille Riquier, vice-recteur à la recherche de l’Institut catholique de Paris et professeur — 1 juillet 2019 à 16:22
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    Jean-Louis Chrétien en 1987.
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    Jean-Louis Chrétien en 1987.
    Archive personnelle

    Adepte de Vladimir Jankélévitch, ce fut un Socrate des temps modernes pour ses étudiants et les anciennes humanités ont été son champ de prédilection.

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    …

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    Jean-Louis Chrétien est mort vendredi, à 9h28 du matin, à l’âge de 66 ans. Encore peu connu du grand public, il a préféré l’ombre à la lumière. Fuyant sa propre image, quoiqu’il n’eut rien à cacher, il se refusait _ bravo ! _ par principe à revêtir une de ces renommées factices qui se bâtissent à coups de bonnes fortunes médiatiques. Philosophe et poète, il voulut l’être sans se soucier de le paraître _ excellent ! Et trop rare. Maintenant que son corps a péri et que peut éclater dans son ordre la grandeur de l’esprit qui l’habitait, il faudra bien se rendre à l’évidence : il fut l’un des plus grands de sa génération _ sans en parler avec quiconque, et rien qu’en le lisant, je m’en étais aperçu.

    …

    Jean-Louis Chrétien est né à Paris le 24 juillet 1952. Après des études au lycée Charlemagne, il fit ses classes préparatoires à Henri IV. Reçu premier à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm (1972) ainsi qu’à l’agrégation de philosophie (1974), il partit quelques années en province enseigner dans le secondaire, à Mâcon puis à Vire. De retour à Paris, il fut pensionnaire de la fondation Thiers de 1977 à 1980, quand elle possédait encore son bâtiment Porte Dauphine, sur la place du Chancelier-Adenauer. Il obtint ensuite un poste à l’université de Créteil, enfin à la Sorbonne où, nommé professeur de la chaire d’histoire de la philosophie de l’Antiquité tardive et du haut Moyen Âge, il devait enseigner jusqu’à sa retraite, l’an dernier.

    …

    L’humaine parole

    …

    Si Heidegger lui a ouvert les yeux pour le jeter au plus près de la source grecque, c’est néanmoins sa rencontre avec le philosophe Henri Maldiney _ un auteur majeur à mes yeux ! _ qui décida de sa vocation. Elle eut lieu très tôt ; dans les hauts alpages le chalet des Chrétien côtoyait celui des Maldiney. Et jeune adolescent, il se plaisait à le suivre dans les montagnes, du bon pas des randonneurs. Il s’est noué entre eux un lien d’autant plus fort qu’il fut intellectuel et profondément humain. Il y eut plus tard, alors qu’il était étudiant, la rencontre avec Vladimir Jankélévitch, qui espérait le voir écrire le livre sur Plotin que lui-même n’avait eu le temps d’écrire. Il ne réalisa pas son souhait. Mais le néoplatonisme garda chez lui son attrait et devait le conduire jusqu’à l’antiquité tardive et les débuts du christianisme. La conversion est un mystère qui s’opère dans le secret des cœurs. Mais c’est un fait que Jean-Louis Chrétien n’a pas toujours été chrétien et que son père, médecin de profession et communiste engagé, fut hostile à l’idée qu’il le devînt. Baptisé à l’âge où beaucoup perdent la foi, entre ses 25 et ses 28 ans, il entra dans l’Eglise et lui demeura fidèle jusqu’à sa mort. Tout son chemin de pensée et d’existence en conserve l’empreinte et lui doit probablement son unité. S’il a pu investir une diversité de champs d’écriture (philosophie, littérature et poésie, théologie), la Parole divine a été l’orient qui ne cessa de guider sa compréhension de l’humaine parole _ la parole, la voix, l’échange.

    …

    Jean-Louis Chrétien laisse ainsi derrière lui plus d’une trentaine d’ouvrages dont voici quelques titres: l’Effroi du beau, l’Appel et la Réponse, la Voix nue, Corps à corps, De la fatigue, la Joie spacieuse… Nombreux sont ceux qui trouvèrent une place dans les colonnes de Libération. Et la plus digne et la plus noble vocation d’un média nous semble de mettre dans la lumière, au moment venu, qu’il faut souhaiter le plus tard possible, la grandeur d’une pensée qui s’est construite sans son appui, qui ne lui doit rien et à qui secrètement il doit beaucoup. A l’œuvre qu’il portait en lui et pour l’écriture de laquelle la solitude _ du méditer avec des voix : oui _ était requise, le silence de l’écoute était en effet l’essentiel _ oui, du fait de la nécessaire très haute qualité de l’attention requise _, après quoi seulement une parole selon lui pouvait _ vraiment _ dire quelque chose _ qui ne soit plus de l’ordre du psittacisme du bavardage…
    …

    Quelques auteurs furent certes décisifs dans l’itinéraire de sa pensée : Heidegger, Platon, saint Augustin. Mais lecteur infatigable, ce sont toutes les anciennes humanités qu’il a fait remonter _ comme tout authentique penseur : en perpétuel dialogue… _ du fond de notre mémoire oublieuse. Sa voix, elle, était l’hospitalité même. Elle a vécu d’accueillir _ pour dialoguer avec _ d’innombrables voix _ voilà ! _ que les nôtres avaient recouvertes, que sans lui nous aurions peut-être cessé d’entendre _ oui _ et qui pourtant, seules, continuent de donner du sens et de la gravité à notre propre parole _ oui. C’est dire que l’œuvre de Jean-Louis Chrétien fut aussi bien un dévouement à l’œuvre commune et qu’il est difficile de dissocier le métier d’écrivain et celui d’enseignant qu’il exerça toujours en parallèle _ c’est très juste.

    …

    Le chagrin est une ivresse, et il faut pardonner à ceux qui, brassant leurs souvenirs dans les larmes, m’ont aidé à retracer son parcours non sans un certain désordre, puisqu’ils ont perdu pour certains celui qui fut le garant de leur existence. Car il était, le mot est faible, extraordinaire, littéralement hors du commun. Lui qu’un éloge trop soutenu aurait contrarié de son vivant, il nous faut le faire à présent qu’il n’est plus. Ce n’est pas assez de dire qu’il évitait les mondanités _ bravo _ ; elles lui étaient parfaitement étrangères. Les fois qu’il s’est attablé à une terrasse de café ou rendu dans un cinéma peuvent se compter sur les doigts des deux mains. Il n’appréciait que les conversations en tête-à-tête _ voilà : un entretien réciproque _, et n’était pas loin de penser qu’à trois dans une pièce, une personne était déjà de trop. Jusqu’à une date récente, il n’eut ni poste de télévision ni téléphone portable et, quand il ne recevait pas un ami chez lui, il lisait le soir des romans qui le reposaient des essais plus âpres qu’il avait lus le jour. Hormis un séjour en Angleterre, un autre en Pologne et un dernier en Tunisie, il ne voyagea pas. C’est qu’il ne voyageait que trop à travers ses lectures _ certes : là est la force puissante de la très grande attention. Il s’aperçut d’ailleurs que beaucoup partaient voir ailleurs ce qu’avec de bons yeux il était possible de voir sans quitter son lieu _ oui. Invité partout, à chaque fois il déclina poliment. Sa vie devait se tenir entre Paris et Dieppe, où il avait sa résidence secondaire. Enfin, il n’eut jamais d’ordinateur et se servait de cahiers d’écolier à la couverture rigide dont, de son écriture fine et serrée, il remplissait entièrement la page de droite, en laissant blanche celle de gauche en vue d’éventuels compléments. Une fois le manuscrit achevé, il sortait une vieille machine à écrire et en faisait un tapuscrit qu’il envoyait sous cette forme à l’éditeur.

    …

    Il était toujours habillé de semblable façon _ sans perdre de temps _, avec pour unique coquetterie de porter un chapeau quand il sortait. Et assurément il était d’un premier abord étrange. C’est que je n’ai jamais vu un homme qui était aussi indifférent à ce qui ne relevait pas du spirituel, ne voyant le corps lui-même que tout plein d’esprit. Il pouvait paraître négligé et j’en ai hélas surpris certains qui souriaient ; il suffisait pourtant qu’ils s’approchassent un peu de lui pour s’arrêter devant son élégance. Timide, il pouvait intimider ; sévère parfois, il l’était surtout avec lui-même ; drôle et espiègle le plus souvent, il l’était sans qu’il le fût aux dépens d’un autre. Philosophe, il l’était sans discussion ; et devant lui, même les méchants se taisaient _ bigre.

    …

    Invulnérable aux sirènes du dehors

    …

    Jean-Louis Chrétien ressemblait lui aussi au satyre Marsyas dont parlait Platon et dont l’intérieur était rempli de divines figures. Sa voix, qu’il trouvait balbutiante, heurtait peut-être l’auditeur la première fois ; mais en l’écoutant, il découvrait vite, enveloppée dans l’écrin des mots, une parole qu’il n’avait jamais entendue auparavant _ pour ma part, je n’ai eu accès à sa voix que via la lecture de l’écriture de ses livres ; mais elle s’y ressentait fort clairement. Ses étudiants ne s’y sont pas trompés. Il avait beau avoir des lunettes et un chapeau, ils savaient qu’il était vieux de 2 500 ans, qu’il y avait face à eux, vivant, en chair et en os, un Socrate des temps modernes. Sa vie et son œuvre semblent n’avoir fait qu’un. Et il n’est rien de plus saisissant que d’entendre les résonances _ voilà ce qu’est une vraie culture vivante et authentique _ entre elles. Le dernier livre qu’il publia s’intitule Fragilité (Minuit, 2017). Invulnérable _ oui _ aux sirènes du dehors – argent ou réputation –, robuste et bon marcheur, sa fragilité était en lui. Quand il l’écrivait, il ignorait que la maladie le rongeait déjà. Il l’ignorait encore quand il s’attelait à son dernier livre, qu’il était sur le point de finir et auquel ne manquera que la conclusion : l’Absence. Absent, il ne savait pas qu’il le serait quand le livre paraîtra aux éditions de Minuit. Dans la mémoire de ses proches et par son œuvre qui s’achève ainsi, qu’il puisse être assuré comme nous le sommes de sa présence _ voilà : la voix demeure _, la seule qui compte et sur laquelle le temps ne peut mordre, celle de l’esprit.

    …
    …

    Camille Riquier vice-recteur à la recherche de l’Institut catholique de Paris et professeur

    …
    …
    Je lirai Fragilité,
    même si cet accent mis sur la finitude n’est pas ce qui me plaît le plus…
    …
    Je préfère la dynamique de la joie. 

    …
    …

    Ce dimanche 7 juillet 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

     

  • Ré-écouter la voix d’Aharon Appelfeld : à Bordeaux le 19 mars 2008

    En hommage à l’immense écrivain israëlien Aharon Appelfeld décédé ce jeudi 4 janvier 2018 de (16-2-1932 – 4-1-2018),

    la librairie Mollat a eu la magnifique idée de re-mettre ce jour en ligne sur son site

    le podcast de la présentation par Aharon Appelfeld, dans les salons Albert Mollat, le 19 mars 2008, de son roman La Chambre de Mariana,  en dialogue avec sa traductrice Valérie Zenatti.

    Une merveilleuse initiative !

    …

    …

    Quelle surprise et quelle joie de ré-écouter cette voix parfaitement pausée et profonde, et si juste :

    celle de l’écrivain qui, de tous ceux que j’ai pu écouter, m’a le plus profondément marqué et ému !

    …

    Quelle qualité de présence ! Quel retentissement d’émotion !

    …

    …

    J’en ai parlé cette fin de matinée avec Véronique Marro, puis avec Sylvie, lors de mon petit tour à la librairie, afin de me procurer quelques titres d’Aharon Appelfeld que je n’avais pas encore dans ma bibliothèque personnelle : il me fallait réparer cette négligence !

    …

    Et je me souvenais aussi que j’en avais témoigné lors d’un précédent article de mon blog ;

    dont je viens de retrouver _ grâce à ce merveilleux aide-mémoire qu’est mon cher blog En cherchant bien _ la date :

    c’était le 28 mai 2009,

    à l’occasion de la publication dans Le Monde d’un chat avec Aharon Appelfeld :

    «  .

    …

    …

    Revoici donc, in extenso, ce précédent article :

    …

    …

    « Sans la vérité, la vie serait sale » : un propos (de « chat ») de Aharon Appelfeld

    …
    …
    — Ecrit le jeudi 28 mai 2009 dans la rubrique “Histoire, Littératures”.
    …
    …

    Qui a entendu une fois la parole de vive voix d’Aharon Appelfeld, comme ce fut le cas dans les salons Albert Mollat, ainsi qu’au Centre Yavné _ c’était le 19 mars 2008 _,

    n’oubliera, de sa vie, sa formidable puissance de vérité…
    …

    …
    Aussi, dois-je m’empresser de diffuser plus largement encore que sur le site du Monde ;

    et en commentant (un peu) de quelques impressions très « reconnaissantes« 

    les mots (de lumière !) qu’Aharon Appelfeld sait trouver

    pour éclairer (si bien) les interrogations de quelques uns qui ont la chance _ désormais (hors des cachettes des forêts d’Ukraine, où il est, très difficilement, parvenu à survivre, entre 1941 et 1944)  _ de le rencontrer…

    …

    …

    Dans un chat « Sans la vérité, notre vie est sale«  au Monde.fr

     

    …

    LEMONDE.FR | 20.05.09 | 10h57  •  Mis à jour le 27.05.09 | 17h05 ,

    …

    Aharon Appelfeld se penche sur « le pouvoir de la mémoire qui donne un sens à notre vie« , dit-il.

    Il revient aussi sur « la place du mal » et « la falsification des faits«  _ qui est« le propre des politiques, pas de gens honnêtes« , poursuit-il.

    …

    …

    Donateli :

    Comment en êtes-vous venu à penser puis écrire que la lâcheté de l’homme était indispensable à la construction de la société ?

    …

    Aharon Appelfeld :

    J’estime que la lâcheté n’est pas centrale dans mes écrits. Je parle plutôt de la « faiblesse«  _ un distinguo crucial ! Car l’homme est un être faible. C’est plus par rapport aux « faiblesses » de l’homme que je parle. Nous sommes faits de chair et d’os, et c’est cela qui nous rend faibles. Mais en même temps, il faut avoir un certain respect par rapport à cette faiblesse _ et « vulnérabilité« , « fragilité« … _,inhérente à l’homme _ et à son « humanité« , toujours à conquérir, défendre, reconstituer : jamais simplement et pour jamais acquise, possédée… Mais cela n’a rien à voir avec la lâcheté _ en effet !..

    …

    …

    Denis_de_Montgolfier (Lyon) :

    Quel est votre rapport au bégaiement, puisque vos livres y font allusion ?

    …

    Aharon Appelfeld : 

    Lorsque j’étais enfant, pendant la guerre, je me suis retrouvé à travailler pour un groupe qui avait des activités criminelles. Il s’agissait d’Ukrainiens, qui ne savaient pas que j’étais juif _ cf l’admirable « Histoire d’une vie«, récit autobiographique d’Aharon Appelfeld…. J’ai été parmi eux _ davantage qu’« avec eux« …_ pendant un an et demi, et pour me protéger _ voilà : le silence, voire le mutisme, comme« protection«  vitale !.. _, je parlais le moins possible, je ne parlais pas. Lorsque la guerre a pris fin dans cette région-là, en 1944, car la zone a été reprise par l’armée russe, parce que je n’avais pas parlé pendant un an et demi, ou quasiment pas, lorsque je me suis remis à parler, je bégayais. Le bégaiement, pour moi, c’est quelque chose qui est venu plus tard _ que dans la première enfance, comme chez la plupart _ dans ma vie, mais je le vois en même temps comme une qualité, une vertu. Car le bégaiement, pour moi, fait ressortir davantage _ l’expression est importante ; et davantage qu’une parole non bégayée, donc... _ les sentiments, les sensations, et mêmes les idées.

    …

    Il permet de faire émerger _ voilà _ toutes ces choses _ qui demeureraient immergées, donc, sinon… _, car c’est une sorte de friction _ au dynamisme éminemment fécond _ entre pensée et sentiment _ champ magnétique magnifique à explorer par l’écrivain véritable. Pour les personnes qui parlent vite, elles sont recouvertes _ au point de s’y noyer, pour filer la métaphore… _ de paroles, alors qu’avec le bégaiment, il y a un effort pour permettre _ le surgissement de _ la parole _ à son plus vrai… Cela peut paraître étrange, mais pour moi, il est positif dans le sens où cela fait partie de la création _ ainsi que l’analyserait un Noam Chomsky : la création de la « générativité » du discours par la parole… _, cet effort pour faire sortir _ du magma du non-dit _ la parole _ en un mouvement de « aufhebung« , dirait Hegel…

    …

    …

    cerrumios :

    Qu’est-ce qui est le plus dangereux : l’oubli du passé, le manque d’intérêt des nouvelles générations à l’histoire, le déni de faits réels, les maladies dégénératives dues au vieillissement… ?

    …

    Aharon Appelfeld :

    Tout est dangereux. Les maladies de la vieillesse ne me paraissent pas très importantes. Dans un sens, l’oubli du passé est une maladie _ pour le dynamisme fécond de la personne ; pour qu’elle devienne vraiment « sujet » d’elle-même (et pas enkystée et plombée en « objet » _ pour d’autres qu’elle). Car notre âme _ oui ! _ et la construction _ oui ! _ de ce que nous sommes _ et avons à devenir _ sont une composition _ en partie de notre responsabilité personnelle _ du passé, du présent et du futur. En ce qui concerne le manque d’intérêt chez les jeunes pour l’histoire, je n’en suis pas persuadé. J’ai été moi-même professeur d’université et j’avais beaucoup d’étudiants qui voulaient apprendre, savoir ce qui était arrivé aux générations de leurs pères et grands-pères.

    …

    Cela fait partie de la normalité chez l’homme de s’intéresser au passé. En ce qui concerne le déni des faits _ un phénomène crucial ! _, pour moi, c’est un agissement _ d’abord _ des politiques. Ce sont des personnes qui cherchent _ par intérêt partisan (= « idéologique« ) personnel, ou de leur clan ! _ à nous cacher les faits, à falsifier les faits _ d’où le devoir (le plus) sacré (qui soit) de les « établir«  et « avérer« … _, à détourner l’attention _ soient des tactiques crapuleuses décisives ; cf « Le Prince » de Machiavel…Un homme honnête _ droit ! _ ne fait pas ça, ne va pas nier les faits. C’est comme en politique, pour moi.

    …

    …

    Romano :

    Le Prix Nobel de littérature Ohran Pamuk est l’objet _ ce fut en octobre 2005 ; depuis, elles ont été abandonnées : le 22 janvier 2006 _ de poursuites judiciaires dans son pays, la Turquie, pour avoir « revisité » dans son dernier roman _ le dernier roman d’Ohran Pamuk, « Masumiyet Müzesi« , est paru à Istamboul en 2008 ; en fait, ce fut pour une interview donnée à un journal suisse début 2005 _ la mémoire à trous de la Turquie (génocide des Arméniens et question kurde). Peut-on mourir pour sauver la mémoire ?

    …

    Aharon Appelfeld :

    La vérité et le passé ne font qu’un pour moi _ expression à creuser… Nier ce qui s’est passé, c’est nier la vérité. Les efforts de cet écrivain turc pour retrouver _ par le travail de la pensée, tant celui de la connaissance de l’historien, que celui de l’œuvre vraie du véritable écrivain : lire à ce propos tout l’œuvre (magnifique !) d’Imre Kertész, et pas seulement ses réflexions les plus « théoriques«  (pour des « discours«  publics ou des « articles«  brefs) sur les rapports entre mémoire, fiction et Histoire : cf « L’Holocauste comme culture« , sur lequel je dois (et vais) écrire sur ce blog même un article !  _ le passé et la vérité sont importants _ et c’est un euphémisme _, car sans la vérité notre vie est sale _ la formule, magnifique de vérité, donne très fortement (et avec grandeur ! plus encore !) à penser…

    …

    …

    David Miodownick :

    Ne craignez-vous pas d’encourager malgré vous une « concurrence des mémoires » ?

    …

    Aharon Appelfeld :

    Je n’écris pas sur le passé _ avec la moindre mélancolie ou nostalgie que ce soit… Je parle d’individus _ particuliers, voire singuliers _ à un certain moment. Je ne parle pas par abstractions, mais d’individus ; et de leur temps _ c’est capital (face aux discours généralisateurs idéologiques dont nous sommes plus que copieusement abreuvés par les médias, tous azimuts)… J’écris sur les juifs, j’écris sur les non-juifs. D’ailleurs, j’ai plus écrit _ si l’on veut se mettre à « compter« … _ sur les non-juifs que sur les juifs. J’essaie _ et c’est l’effort poétique de la littérature vraie qu’une telle « vision« !.. _ de voir le monde à travers les individus, à travers leurs désirs, leur besoin _ ou plutôt « désir« , ou « quête » ; et assez désespérée, souvent… ; une « demande«  !.. _  d’amour, à travers leur solitude, à travers leur recherche de réponses à des questions métaphysiques _ oui ! là où se joue le sens des vies « humaines » (« non-inhumaines« , ainsi que le formule si justement mon ami Bernard Stiegler _ qui vient de publier « Pour en finir avec la mécroissance« … Je n’écris donc pas sur le passé _ qui serait mort ; et pèserait, fossilisé, de tout son « poids mort« … Chaque individu a droit à son passé _ singulier (et non pas « idéologique« , ou plutôt« idéologisé«  en une « mémoire » d’emprunt ; « fourguée« …) ; et activé par l’effort tout en souplesse (et hoquets) de sa « mémoire«  toute personnelle ! pour s’appuyer sur le sol fécond (et toujours « vivant« ) de son « expérience » ainsi « travaillée«  : lire ici l’extraordinaire chapitre « De l’expérience« , en conclusion magnifique et testamentaire des « Essais«  du merveilleux et irremplaçable Montaigne… Et moi, je suis pour le pluralisme dans tous les sens du terme. Je ne suis pas _ ni obsessionnellement, non plus ! _ collé _ « scotché« … _ à une histoire _ particulière, et partisane, contre d’autres « histoires«  : tout aussi particulières et partisanes ; soient « idéologiques » seulement : hélas !..

    …

    …

    Lefevre :

    Que pensez-vous du livre « Les Bienveillantes« , de Jonathan Litell ?

    …

    Aharon Appelfeld :

    Ce qui m’a étonné, c’est à quel point un homme _ écrivant _pouvait s’identifier avec le mal _ quelle singulière (= malsaine) perspective d’enquête, en effet ! Et la question que je me pose, c’est quel est le but de cela. Quel est le but de son livre _ en effet ! Est-ce d’apprendre à s’identifier avec le mal ? Est-ce que c’est essayer de comprendre le mal depuis l’intérieur de nous-mêmes ? Je me demande quel est le but de ce livre. Moi, mon impression, c’est que le résultat est une démonisation de soi _ ce qui est dangereux et morbide… L’expression « démonisation de soi » est à retenir !
    …

    Comme vous le savez _ cf l’admirable « Histoire d’une vie« , récit autobiographique d’Aharon Appelfeld… _, j’étais dans un camp, brièvement _ en Transnistrie, à l’est de sa Bukhovine natale _, avant de m’échapper _ c’était en 1941, il avait neuf ans. Mais j’ai eu le temps de voir toute la perversion des meurtres des juifs. Il ne s’agissait pas seulement de tuer les juifs, il s’agissait également de les humilier avant de les massacrer. Par exemple, de les obliger à jouer de la musique classique avant de les assassiner. Donc il ne s’agissait pas seulement de tuer, mais d’une perversion des meurtres.

    …

    Et dans les quarante livres que j’ai pu écrire, je ne parle jamais des assassins.Ils n’existent pas dans mon âme. Ils existent dans le sens socio-historique _ de ce qu’ils ont commis : forcément ! _, mais ils n’ont pas de place dans mon âme. Il n’y a pas que l’intelligentsia juive qui a critiqué le livre. Tout le monde devrait critiquer ce livre _ je le pense aussi. M. Littell, l’écrivain, est un homme très intelligent, de grand talent. Et cela rend son livre d’autant plus dangereux _ par cette attention « démonologique »  perverse ; pour analyser « cela« , lire plutôt les analyses fouillées (à bien démêler la complexité) des historiens Christopher Browning : « Des Hommes ordinaires _ le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la solution finale en Pologne«  et Harald Welzer : « Les Exécuteurs _ des hommes normaux aux meutriers de masse« …

    …

    …

    Aaron :

    Quel avenir pour la mémoire dans la mondialisation, ce rouleau compresseur qui uniformise la pensée et avale le temps et la mémoire au nom de l’utilitarisme ?

    …

    Aharon Appelfeld :

    Il m’est difficile de parler de l’avenir, car je n’aime pas parler en termes généraux. Pour moi _ c’est-à-dire « tout personnellement«, existentiellement…_, c’est le passé qui compte _ par le poids (existentiel et personnel) de ses effets _, car cela donne du sens à la vie _ quand il est humainement « affronté«  et « compris«  : voilà l’enjeu ! au lieu d’être esquivé, escamoté, ou trafiqué et falsifié !!! Même un passé horrible, c’est quelque chose qui donne de l’ampleur _ quel beau mot ! de quel souffle !!! _ à notre vie _ personnelle, donc, quand ce « passé horrible«  est « surmonté«  : là-dessus, lire, outre Aharon Appelfeld, Imre Kertész : par exemple, en contr’exemple d’« Être sans destin » et du « Refus » (ou du sublime « Le Chercheur de traces« ), le non moins sublime « Liquidation » : un des chefs d’œuvre sur le siècle qui vient de s’achever (le livre est paru à Budapest en 2003)… Si nous souhaitons une vie riche _ qualitativement _, avec du sens _ voilà !!! _, qui ne soit pas superficielle _ ni bling-bling… _, il faut nous rattacher _ oui ! par la « plasticité«  du souffle et l’« ampleur » de l’ »inspiration« –« respiration«  de notre « vivre« … _ à notre mémoire _ activée ! Pas tous nos souvenirs _ en nous défaisant des « clichés«  « réactifs«  plombants du ressentiment ; il y a aussi une joyeuse « vertu d’oubli« , nous apprend Nietzsche… _, mais tout ce qui a du sens _ = le plus « essentiel » !.. La vie _ subie _ peut être un enfer. Je l’ai connu, cet enfer _ en Bukhovine, en Transnistrie et en Ukraine, entre 1941 et 1944… Mais la vie est aussi une chose très précieuse, qui porte _ potentiellement _ beaucoup de sens _ à constituer « plastiquement«  par nous, en partie « essentielle«  ; et selon une exigence transcendante de vérité ! _, et il faut faire en sorte _ c’est un apprentissage personnel ; et l’« écrire« , et l’Art, y a, certes, sa part… _ que notre vie soit remplie _ dynamiquement _de sens _ au lieu, statiquement, d’absurde et de vide : que répandent les divers nihilismes…

    …

    …

    cerrumios :

    Comment peut-on être sûr qu’une personne détient la vérité si elle est contredite par un groupe ?

    …

    Aharon Appelfeld :

    Mais nous sommes tout le temps contredits par d’autres _ et pas seulement « négativement« , non plus, qui plus est ; la démocratie authentique, c’est le débat éclairé !.. Le mal est une contradiction constante _ qui veut nuire et détruire : c’est sa définition ! Les individus sont souvent tentés _ de mentir, de trahir, de porter tort, de nuire (= blesser, mutiler et tuer ; anéantir) _, leur moralité subit des tentations qui viennent de groupes ou d’autres individus _ un peu _ charismatiques _ sur les estrades politiques, avec micros et haut-parleurs ; et sous le feu (avec projecteurs) des caméras, tout particulièrement. Mais nous devons apprendre _ c’est une école _ à résister, à défendre notre réalité _ singulière propre : elle est « à construire«  ; n’étant jamais simplement « donnée« , ni « héritée« … _, qui a un sens pour nous.

    …

    …

    Oulala :

    Quelle est votre position sur le débat entre histoire et mémoire ? La littérature ne peut-elle pas servir de « casque bleu » entre les deux ?

    …

    Aharon Appelfeld :

    La bonne _ et seule « vraie« … _ littérature devrait rester modeste _ à échelle de la personne ; et sans généraliser : non « idéologique« , forcément ! Et devrait comprendre que son pouvoir est limité _ pauvre, humble : la lecture est elle aussi un acte silencieux et de solitude.La littérature, par nature _ non instrumentalisante qu’elle est, fondamentalement _, ne peut pas changer les hommes, ne peut pas changer la société _ en effet : ses effets ne sont pas « mécaniques » ; ni instrumentalisables… Mais elle est comme la bonne musique : cela fait germer _ oui : avec générosité illimitée ; joyeusement : la joie est spacieuse, comme le signifie l’essai La Joie spacieuse de Jean-Louis Chrétien… _ en nous quelque chose d’essentiel _ oui ! _, cela purifie _ de miasmes délétères _ notre vie, cela donne un parfum _ ouvrant !.. _ à notre vie et nous donne de la lumière _ on ne saurait mieux le dire… Donc la littérature, on ne connaît pas exactement son effet _ non « mécanique« … _, mais elle porte le germe _ dynamique et dynamisant _ de quelque chose qui préserve _ et peut miraculeusement perpétuer _ notre humanité _ toujours menacée d’« inhumanité« …

    …

    …

    Voilà pour ces morceaux de « conversation » (« chat » !) offerts

    sous le titre « Sans la vérité, notre vie est sale »

    sur le site du Monde : ils sont assurément infiniment précieux !..
    …

    …

    Entre tous nos contemporains,

    Aharon Appelfeld est un « humain » « non-inhumain » « essentiel« …

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    Titus Curiosus, le 28 mai 2009

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    …
    Voilà donc ce qu’était cet article de commentaire, en mai 2009 :
    aujourd’hui, je me suis contenté de mettre en rouge les paroles d’Aharon Appelfeld qui portent le plus de sens pour moi…
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    …
    De plus, il se trouve que si je conserve, bien sûr, ce souvenir _ de cette rencontre et de cette voix, le 19 mars 2008 _ qui m’a si fort marqué,
    j’avais oublié le fait que c’était à l’occasion de la sortie française de La Chambre de Mariana que Aharon Appelfeld avait fait ce déplacement de Bordeaux.
    …
    …
    Aussi n’est-ce pas sans surprise que j’ai aussi reconnu ma propre voix _ issue de ce passé de presque dix ans (2008 – 2018) dont je me souvenais en gros, mais pas en son plus précis détail ! d’où l’imhortance de traces qui demeurent ! _ comme celle du premier intervenant (à 36′ 33″) parmi le public à lui poser une question !
    …
    …
    Car il me semblait que c’était à l’occasion de la publication en français de son Histoire d’une vie, que j’avais rencontré Aharon Appelfeld, et avais pu m’entretenir (un peu) avec lui.
    …
    Au sortir de cette présentation dans les salons Albert Mollat, une seconde présentation était organisée au Centre Yavné, rue Poquelin-Molière ;
    et là encore j’ai pu poser une question à Aharon Appelfeld :
    cette fois je lui demandais ce qu’il pensait d’un autre écrivain de Czernowicz,
    non pas Paul Celan (23-11-1920 – 20-4-1970),
    mais l’auteur _ non juif, lui _ du très beau Neiges d’antan, Gregor von Rezzori (13-5-1914 – 23-4-1998).
    …
    Mais Aharon Appelfeld n’appréciait pas du tout celui qui était aussi l’auteur, même si le titre n’est pas à prendre à la lettre, des Mémoires d’un antisémite. Il avait même été furieux du rappel de ce monsieur…
    …
    …
    Ma question à Aharon Appelfeld était la suivante :
    …
    « Merci d’être présent.
    Je voudrais vous demander ce que vous apporte votre écriture, en particulier romanesque, par rapport à ce que vons avez vécu ;
    puisque La Chambre de Mariana reprend ce que vous avez raconté dans Histoire d’une vie.
    Alors je voudrais vous demander ce que vous apporte cette écriture de type romanesque, qui n’est pas de l’ordre du divertissement, par rapport au sens de votre vie.« 
    …
    La réponse d’Aharon Appelfeld, et sa traduction par Valérie Zenatti (jusqu’à 40′ 45), est la suivante :
    …
    « La différence entre un roman, entre l’écriture romanesque et l’écriture de mémoire, par exemple,
    c’est que l’écriture du roman mobilise toute la personne, mobilise ses sens, sa sensibilité, son imagination et sa mémoire.
    Si on se contente d’écrire ou de raconter ses mémoires, son autobiographie, on s’intéresse à, et on part surtout de, la dimension chronologique de l’être ; on se cantonne à ça.
    Si on n’écrit qu’à partir des sens, on fait de la littérature pornographique.
    Si on n’écrit qu’à partir du sentiment, c’est de la littérature sentimentale.
    Si on écrit uniquement à partir de l’intellect, c’est de la philosophie, et ce n’est plus de la littérature.
    Et si on n’écrit qu’à partir de son imagination, c’est de la science-fiction.
    Le roman, lui, fait la synthèse, et mobilise tout mon être« . 
    …
    J’ai répondu : « Merci !« .
    …
    …
    Il me semble retrouver là ce qui vient d’animer ma lecture du merveilleux Enfance, dernier chapitre, de René de Ceccatty,
    d’après ce que lui apporte, à lui, auteur, ce que je nomme le transport de la semblance, via ce que je nomme aussi le travail de son imageance d’auteur _ en référence aux concepts de Marie-José Mondzain et de Michel Deguy _, dans son effort d’écrivant pour comprendre un peu mieux ce qui fut jadis vécu par lui, infans, et forcément fragmentairement _ René de Ceccatty utilise, lui, l’image de « la courtepointe«  (page 36 de ce si beau livre) pour caractèriser ce « tableau composite fait de fragments hétéroclites empruntés à de multiples expériences qui se sont intercalées entre le passé et moi » qu’est, in fine, le livre, l’œuvre, réalisé(e)… _ pour ce qui en concernait le sens, qui demeurait encore _ et demeurera toujours, car ce travail est en vérité infini _ à découvrir, par ce double travail de remémoration, mais aussi d’imageance d’auteur ayant bien avancé, cahin-caha, en sa vie d’adulte, comme en sa vie d’auteur, et ayant un peu appris et expérimenté, en un horizon, toujours, d’exigence de justesse : en sa vie comme en son œuvre.
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    Mon blog manifeste ainsi sa cohérence dans le temps…
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    Ce jeudi 4 janvier 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa
  • L’intelligence très sensible de la musique du magnifique Karol Beffa : de lumineuses Leçons au Collège de France

    Samedi dernier, à Saint-Émilion, au Festival Philosophia, consacré cette année à « la culture« ,

    j’ai eu le très vif plaisir d’écouter pour la seconde fois in vivo Karol Beffa :

    …

    déjà l’année dernière, Karol Beffa intervenait brillamment _ mais sans prendre la parole, ou du moins, peu _ comme illustrateur musical _ seulement, mais ses (superbes !) interventions au piano étaient, quoique brèves, déjà très prenantes (et, paradoxalement, très parlantes !) : que ce soient l’interprétation de pièces importantes de la musique occidentale (Bach, Mozart, Chopin, Schumann, etc.), ou de passionnantes improvisations, à la demande, à propos des caractères objectifs ou subjectifs de la musique… _ de la conférence de son ami le philosophe Francis Wolff, sur le sujet de Pourquoi la musique ?…

    …

    En suite de quoi, j’avais acquis illico presto le merveilleux CD (chez Aparté) de ses œuvres _ dont un concerto pour alto de toute beauté ! Mais toutes les œuvres de ce CD sont belles ! _ intitulé Into the dark…

    …

    Aussi était-je bien décidé à l’écouter parler cette fois _ en dialogue avec l’excellente Hélène Lastécouères, dans les Douves du Manoir Galhaud ; et sous le soleil, après avoir subi un déluge de pluie sur la route, de Bordeaux à Libourne… _ d’une question qui me tient tout particulièrement à cœur,

    ainsi qu’en fait foi, ce blog même, et ce depuis son ouverture, le 3 juillet 2008 _ cf mon article de présentation : Le Carnet d’un curieux ; il n’a pas pris une ride !.. _ :

    …

    création et créativité !

    Soient les sentes et arcanes de la poïétique.

    …

    Eh bien ! ce fut parfait d’intelligence sensible des processus complexes et subtils, souvent paradoxaux, à l’œuvre dans toute démarche de création, et d’abord, bien sûr, artistique,

    avec force exemples extrêmement parlants…

    …

    Aussitôt, dès le lundi, je me suis précipité au rayon Musique de ma librairie Mollat, d’abord pour faire part de la chose à Vincent Dourthe, et me procurer ce qui pouvait compléter, en CDs de Karol Beffa, ma discothèque. Pas grand chose, sur le moment, à l’exception de cet Into the Dark que je possède déjà, et du quintette à vents Five O’clock, par le Quintette Klarthe, sur le CD French Touch. Mais je reviendrai préciser ce que je désire commander en priorité (dont Blow up). Et en attendant, je me suis procuré le György Ligeti de Karol Beffa, qui vient tout juste de paraître _ ce 18 mai _ chez Fayard.

    …

    À l’exemple fort avisé d’Hélène Lastécouères _ parfaite interlocutrice _,

    je viens aussi d’écouter _ toute la journée d’hier _ avec délices les 8 magistrales Leçons que Karol Beffa a brillamment données au Collège de France, du 25 octobre 2012 au 17 janvier 2013, accessibles, toutes, sur you tube :

    …

    une merveille d’explication parfaitement claire et accessible à tout un chacun _ notamment par le détail de ses exemples, musicaux ou pas _, d’intelligence éminemment sensible de ce qu’est la musique se faisant _ d’abord dans l’activité de composition, et aussi l’improvisation… _, de la part d’un artiste tout à la fois compositeur, interprète, improvisateur et analyste d’œuvres, et merveilleusement pédagogue _ « un génie« , m’a glissé Daniel Truong-Loï, croisé trois secondes à Saint-Émilion, et me présentant à Karol Beffa un quart d’heure avant la conférence à laquelle je me rendais (et je veux bien le croire), quand je l’ai eu au téléphone le lundi soir suivant… _ ;

    …

    permettant de « mettre en position _ qui l’écoute ou le lit _ de mieux entendre » _ au double sens de percevoir comme de comprendre avec le mieux possible de pertinence _ les œuvres musicales, à commencer par « aborder _ l’écoute de l’œuvre _ avec empathie« , et grâce à un discours sur la musique orienté en toute priorité vers « une écoute véritablement accompagnée » : en s’efforçant de dégager, dans le cheminement musical, à percevoir, ce que Karol Beffa nomme « la direction intentionnelle » du compositeur, au fil, pas à pas, de la riche matière sonore musicale de l’œuvre défilant _ face à un texte philosophique à expliquer et commenter, le sésame impératif, enseignais-je à mes élèves de Terminale, au lycée, est de d’abord « dégager l’intention directrice de l’argumentation de l’auteur » ; une telle démarche valant pour toute œuvre de sens à décrypter…

    …

    Aussi tiens-je à proposer d’abord ici, sur mon blog, et de toute urgence, la liste des liens aux podcasts et films de ces 8 lumineuses conférences de Karol Beffa au Collège de France, en 2012-2013 :

    …

    1) « Comment parler de musique ?«  (25-10-2012) : https://www.youtube.com/watch?v=UL74PdbYMOk

    2) « Clocks and Clouds : le Clocks«  (22-11-2012) : https://www.youtube.com/watch?v=a4OvWdvyI9w

    3) « Qu’est-ce que l’improvisation ?«  (29-11-2012) : https://www.youtube.com/watch?v=S-f-_4uKRuM

    4) « Clocks and Clouds : le Clouds«  (6-12-2012) : https://www.youtube.com/watch?v=a4OvWdvyI9w

    5) « Musique et imposture«  (13-12-2012) : https://www.youtube.com/watch?v=xxT4d5q_hgQ

    6) « Comment accompagner un film muet ?«  (20-12-2012) : https://www.youtube.com/watch?v=d7AwZBOqJE8

    7) « Bruit et musique«  (10-1-2013) : https://www.youtube.com/watch?v=9D11FUefN8I

    8) « Sur quelques mouvements lents de concertos de Mozart«  (17-1-2013) : https://www.youtube.com/watch?v=UPDvW_UUQyM

    …

    Après l’un peu « officielle » Leçon inaugurale 1) « Comment parler de musique ? » du 25 octobre 2012 _ non suivie de séminaire, elle, et disponible sous forme de livre, aux Éditions Fayard, dans la collection « Leçons inaugurales du Collège de France« … _,

    chaque Leçon de Karol Beffa _ épanoui et heureux, jubilant même, les sept leçons ensuite, du 22 novembre au 17 janvier _ fut suivie d’un séminaire offrant la parole à un invité choisi,

    dont voici, aussi, des liens aux videos :

    …

    2) « Les 2 corps de l’instrument et les 2 corps de l’instrumentiste«  (22-11-2012), par Bernard Sève : http://www.college-de-france.fr/site/karol-beffa/seminar-2012-11-22-15h00.htm

    3) « D’où nous viennent nos idées ? et comment évoluent-elles ? La créativité en mathématiques et en musique«  (29-11-2012), par Cédric Villani : https://www.youtube.com/watch?v=3EHgohENTX0

    4) « Musique et image L’exemple de Karol Beffa«  (6-12-2012), par Michel Gribenski : http://www.college-de-france.fr/site/karol-beffa/seminar-2012-12-06-15h00.htm

    5) « L’imposture chez Nietzsche et Wagner«  (13-12-2012), par Guillaume Métayer : http://www.college-de-france.fr/site/karol-beffa/seminar-2012-12-13-15h00.htm

    6) « L’atonalisme. Et après ?«  (20-12-2012), par Jérôme Ducros : http://www.college-de-france.fr/site/karol-beffa/seminar-2012-12-20-15h00.htm

    7) « Théâtre : un lieu où l’on entend. Vers une histoire de la scène moderne (XIXe – XXIe siècles)«  (10-1-2013), par Marie-Madeleine Mervant-Roux : http://www.college-de-france.fr/site/karol-beffa/seminar-2013-01-10-15h00.htm

    8) « Pourquoi la musique ?«  (17-1-2013), par Francis Wolff : https://www.youtube.com/watch?v=abkcOlYZ61s

    …

    Deux petites remarques, pour commencer, à propos de ces conférences.

    …

    La première porte sur le couple musical de clocks and clouds sur lequel aime particulièrement se focaliser en son œuvre propre Karol Beffa, et qu’il emprunte à György Ligeti (1923 – 2006), compositeur de référence _ et dont une œuvre (en 1972) porte ce titre de Clocks and clouds… _ pour lui. 

    …

    Ce couple de clocks and clouds caractérise en effet des tropismes cruciaux de l’œuvre musical de Ligeti, marqués par les influences, assumées et même revendiquées, d’œuvres de Bartok, pour ce qui concerne le clock _ d’après un souvenir d’enfance de Ligeti, de cloches d’un village de la puszta hongroise, et un roman de Gyula Krùdy _,  et d’œuvres de Debussy _ dont la pièce Nuages… _, pour ce qui concerne le cloud.

    …

    La création éminemment (et magnifiquement) cultivée de Karol Beffa, aux antipodes de la tabula rasa, donc, prend appui sur des formes parfaitement assumées, tirées, en leur impulsion de départ, de chefs d’œuvre de la grande tradition musicale _ mais pas envisagée comme tradition, massive et à suivre pour s’y conformer, mais au contraire comme riche de micro-liens paradoxaux à dénicher et cultiver (enfin, en quelque sorte), par l’invention du compositeur se ressourçant ainsi, en dialogue (improvisateur et créateur) quasi permanent, à travers le temps, avec ces œuvres magnifiquement inspiratrices… _, assimilés et transcendés, et comme développés, par lui, comme par d’autres…

    …

    D’où le concept malicieusement paradoxal de « plagiat par anticipation« , que Karol Beffa emprunte aux facétieux Pierre Bayard, d’abord, et plus haut, en amont, François Le Lionnais (de l’Oulipo) _ cette dimension de facétie étant, d’ailleurs, assez présente dans le discours, sinon dans la musique aussi, de Karol Beffa ; comme en témoigne l’usage le plus courant, mais pas exclusif, loin de là, de la « parodie« …

    …

    Ma seconde remarque concerne Bernard Sève :

    …

    Bernard est un ami _ c’est Daniel Truong-Loï, qui fut son élève en Khâgne à Lyon, qui me l’a fait connaître, en 2002 _ avec lequel j’ai eu le plaisir de m’entretenir _ comme interlocuteur-questionneur (modérateur, dit-on) des conférences à propos de ses livres _ à diverses reprises, chez Mollat ou à la Machine à lire : pour L’Altération musicale, en 2002 ; pour Montaigne _ des règles pour l’esprit, en 2007 ; et pour L’Instrument de musique _ une étude philosophique, en 2013 ; et que j’ai revu tout récemment avec joie le 25 mars dernier à la MSHA de Bordeaux-3, pour une passionnante très riche journée Montaigne destinée aux doctorants.

    …

    Sur le fond de l’intervention de Karol Beffa à Saint-Émilion, samedi dernier, à propos de « création et créativité« ,

    et en une époque qui porte aux nues l’idée, sur fond de concurrence généralisée, de création individuelle,

    et fait de la créativité tous azimuts une sorte de nécessité socio-professionnelle universelle,

    …

    je dois dire que, partageant la plupart des thèses, très fines, de Karol Beffa, je demeure un peu sceptique sur la place qu’il accorde à la douleur au sein du processus même de création, du moins pour ce qui concerne le témoignage qu’il développe à propos de son propre travail de composition, au détriment de la joie…

    …

    Et alors même qu’il met très haut les exemples de l’heureux _ en effet ! surtout dans sa jeunesse prodige ! cf ses merveilleuses symphonies pour orchestre à cordes ; ou son sublime Octuor ! _ Félix Mendelssohn _ que j’aime tout particulièrement, moi aussi _, ainsi que de Mozart _ « le plus grand de tous« , pour Karol Beffa ; oui, Mozart est sublime ; tout spécialement dans ses concertos et ses opéras (dont je viens de faire une cure !)… _, tous deux exemples de création éminemment heureuse…

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    J’ai pour ma part réfléchi à tout cela,

    ne serait-ce que pour mes contributions au colloque de Venise, le 19 février 2011, au Palazzetto Bru-Zane, « Un Compositeur moderne né romantique : Lucien Durosoir (1878 – 1955) » :

    « Une poétique musicale au tamis de la guerre : le sas de 1919 _ la singularité Durosoir« 

    et « La poésie inspiratrice de l’oeuvre musical de Lucien Durosoir : Romantiques, Parnassiens, Symbolistes, Modernes« .

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    Cf aussi les (denses) articles de ce blog

    du 15 juillet 2011 « Comprendre les musiques : un merveilleux gradus ad parnassum _ les « Eléments d’Esthétique musicale : notions, formes et styles en musique » aux éditions Actes-Sud / Cité de la musique, sous la direction de Christian Accaoui » ;

    du 2 août 2011 « Comprendre les micro-modulations de l’écoute musicale en son histoire : l’acuité magnifique de Martin Kaltenecker en « L’Oreille divisée » » ;

    et du 20 août 2011 « L’aventure d’écriture d’un curieux généreux passionné de musique, Romain Rolland : le passionnant « Les Mots sous les notes », d’Alain Corbellari, aux Editions Droz« ,

    passionnants à la relecture…

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    À mes yeux,

    il faut (et énergiquement même !) se déprendre du modèle (maniaco-dépressif) romantique _ sur-valorisant l’expression (de l’individu), au sein du processus de création-composition des œuvres _, trop prégnant encore, en son dolorisme, dans nos imaginaires _ de mélomanes surtout, et « consommateurs«  de musique… _ du XXIe siècle _ probablement du fait de la sur-valorisation (idéologique) du romantisme dans le cursus scolaire _ ;

    …

    alors que ce modèle doloriste romantique (avec la tyrannie de l’Idéal du Moi infatué, qui le sous-tend et l’accompagne quasi indélébilement) ne domine, en fait, que dans une période bien circonscrite de l’histoire des Arts _ celle, « romantique« , émergeant au tournant du XVIIIe siècle, où vient triompher très vite le marché concurrentiel des artistes, et la course sociale de ceux-ci à l’apparente (marchande) originalité ; au détriment de la qualité vraie (non marchande) des œuvres mêmes… Période où s’exagère, aussi, la performance virtuose, à admirer (et vendre et acheter), du médiateur des œuvres de musique, l’interprète ; tel un Franz Liszt, initiateur de ce star system…

    …

    Karol Beffa adopte des thèses bien moins doloristes dans ses Leçons au Collège de France _ de même que dans son passionnant Les Coulisses de la création, avec Cédric Villani, par exemple au chapitre 7 « Souffrances«  ;

    toutefois je note aussi que le choix du terme « coulisses«  dans le titre de cet ouvrage très vivant, très pragmatique (et très agréable et surtout fécond !), met en lumière la part rhétorique théâtrale de ce qui pourrait être une opération de communication éditoriale (et médiatique, à plus long terme), eu égard à l’implicite d’une « scène«  et d’une « mise en scène«  : tel un prix à payer pour gagner encore de la notoriété …

    …
    Le jeu intense de la création vraie, lui, est très fondamentalement une joie, et une joie infiniment profonde, et haute _ sur la joie, lire d’abord l’immense Spinoza : la joie ressortant (très simplement) de l’épanouissement de la puissance de la personne à l’œuvre, et en (et par) ses œuvres mêmes ; sur ces processus bien concrets, lire aussi, de Jean-Louis Chrétien, le très beau et très juste La Joie spacieuse _ sur la dilatation.

    …

    Et le regard _ largement extérieur et grandement incompétent, en majorité _ de la plupart du public, ou même des commanditaires, ainsi que les biais truqueurs et trompeurs des enjeux de carrière (et de célébrité) pour l’artiste _ mais en bons fils de leur époque, ces surdoués que sont Cédric Villani, et Karol Beffa ont bien appris à ne pas manquer, non plus, de jouer de tout ce qui peut faciliter une carrière… ;
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    et sur ce point, Karol Beffa, qui avait, au départ, confie-t-il,  le projet de devenir économiste, raconte, page 115 des Coulisses de la création, le conseil que lui donna son caïman à l’ENS l’économiste Daniel Cohen, « il faut se spécialiser dans le secteur où l’on a un avantage comparatif » (sur les autres) ; et ce qu’il en retira : « Je l’ai écouté et j’ai laissé tomber l’économie, je n’ai plus fait que de la musique« … _, n’est pas, artistiquement du moins, le principal…

    …

    C’est la qualité même de l’œuvre qu’il faut privilégier _ en sa dimension trans-historique et non circonstancielle d’éternité même, c’est-à-dire extérieurement à toute considération de temps, d’histoire (et donc de carrière) ; et c’est pour cette raison là que nous pouvons aussi aisément, comme à foison, nous ressourcer puissamment en de telles œuvres… _ ;

    et cela au sein de, et parmi, la collection (généreuse, au fil des créations nouvelles) des œuvres d’art, vivantes _ du moins tant que les œuvres, en leur singularité, nous sont transmises, par d’autres, et ainsi nous sont, demeurent ou deviennent, accessibles : toute culture impliquant accès à celles-ci, et transmission ; ainsi que partage de leur profonde et irradiante joie ! _ :

    à découvrir par chacun avec curiosité, empathie au départ, et lucidité _ les clés de la vraie joie, tant pour le créateur à l’œuvre que pour le passionné d’art, profondément exigeants qu’ils ont à être, chacun en son activité. À rebours des (bruyantes) contrefaçons et impostures des faux timbaliers de la fausse culture occupant la place et fascinant les gogos qui les suivent… Toute culture vraie et largement ouverte implique aussi sévère tri.

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    Titus Curiosus, ce 1er juin 2016

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    En complément,

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    écouter le très riche podcast (de 83′) de la passionnante émission (accessible jusqu’au 4 février 2017) de Au diable Beauvert que Thierry Beauvert a consacrée à Karol Beffa le 11 mai 2014,

    et qui permet d’écouter, notamment, 8 extraits d’œuvres musicales composées ou improvisées par Karol Beffa :

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    _ B.E.F.F.A. : une improvisation, par Karol Beffa au piano (CD Intrada 034)

    _ Après une lecture de Bach, par Marina Chiche au violon (CD Intrada 034)

    _ Erbarme dich mein Gott, transcrit d’après la Passion selon saint Matthieu, de JS. Bach, par David Bismuth au piano (CD Ame Son 0815)

    _ Étude n° 2, à Dana Ciocarlie, par Dana Ciocarlie au piano (CD Triton 331143)

    _ I dreamed a dream, improvisation d’après Les Misérables, de Claude-Michel Schomberg, par Karol Beffa au piano (CD Contraste Productions 01)

    _ Pièce pour cordes et harpe (musique du film Je ne suis pas mort, de Mehdi Ben Attia), par l’Ensemble Contraste, direction Johan Farjot (document privé)

    _ Milonga, en un arrangement d’Arnaud Thorette et Johan Farjot, par Arnaud Thorette, à l’alto, et Johan Farjot, au piano (CD Triton 331157)

    _ Concerto pour violon n° 1, par Renaud Capuçon, au violon, et l’Orchestre du Capitole de Toulouse, sous la direction de Tugan Sokhiev (enregistré en direct par France-Musique le 20 janvier 2008, au Festival Présences, à Toulouse).