Le pianiste catalan Emili Brugalla consacre un magnifique album à la musique poétique et intime – ô combien ! – de son compatriote Federico Mompou.
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Pas besoin de beaucoup de notes pour atteindre – voilà ! – l’expression la plus intense. Toute sa (longue) vie, le compositeur catalan Federico Mompou aura essayé d’atteindre à l’essentiel – voilà ! -, à la profondeur la plus pure, sans excès, avec humilité et simplicité – absolument. Tout son œuvre de est ainsi constitué de miniatures – oui – , essentiellement pour piano, poétiques et intimes, mystérieuses et fascinantes – oui, oui, oui – , où l’essentiel – voilà, voilà – se trouve parfois dans le silence entre les notes – tout cela est de la plus parfaite justesse. Ce souci de l’épure verra son apogée avec le cycle de la Musica Callada (Musique silencieuse – je dirais plutôt « tue« , « retenue« … -), composé – en 4 cahiers – entre 1959 et 1967.
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Le pianiste catalan Emili Brugalla a préféré s’intéresser – ici – aux œuvres de « jeunesse » de Mompou, sans doute moins austères, mais tout aussi fascinantes dans leur science des sonorités, leurs couleurs harmoniques fluctuantes, dans leur « impressionnisme sans brumes » comme le qualifie le pianiste dans son excellente notice (malheureusement seulement accessible aux anglophiles).
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Paradoxalement, Emili Brugalla débute son récital par l’œuvre la plus « spectaculaire » et atypique de Mompou, les treize Variations sur un thème de Chopin de 1938. A partir du thème – déjà – très épuré du Préluden°7de Chopin, Federico Mompou déroule une succession de variations rêveuses. Il y a même comme la sensation d’improvisations jazzy dans les intermèdes les plus lents des variations 4, 6 et 8. Emili Brugalla, sur un magnifique Steinway ayant appartenu à Arthur Rubinstein, saisit à merveille la subtilité – parfaitement humble en même temps que très raffinée – des différentes atmosphères. Le jeu est tout en finesse, avec un toucher subtil – oui ! – et un travail sur la pédale jamais – surtout pas ! – envahissant.
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Le récital se poursuit avec les toutes premières œuvres éditées de Federico Mompou : Impresiones intimas (1911) et Cants magics (1919). Composées à l’âge de 17 ans – c’est dire… – , les Impressions intimessont autant d’aquarelles subtiles. On y trouve des « Oiseaux tristes » (Pajaro triste), bien différents de ceux de Maurice Ravel. Pas plus qu’il n’y a d’exotisme dans l’humble Gitano. Tandis qu’un merveilleux Secreto nous est susurré à l’oreille, par la magie d’un Emili Brugalla tout en nuances. Les Cants màgics nous emmènent dans une autre forme de spiritualité. Mompou crée la musique d’un rituel imaginaire pour évoquer le mystère de la nature. Les cinq pièces de ces Chants magiques sont autant d’incantations païennes. Les mélodies, simples, sont soutenues par des accords sur un rythme délibérément répétitif qui souligne l’envoutante magie de ces pièces. Il y a aussi la présence inaltérable des cloches, dont le son a bercé l’enfance de Federico Mompou, fils d’un fondeur de cloches – en effet. Le « swing » naturel d’Emili Brugalla permet également de rapprocher cet univers sonore fluctuant de celui du jazz. Il y a du Bill Evans et du Thelonius Monk dans la mélopée envoutante du « Profond-Lent » (n°3 des Cants màgics).
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L’introspection surnaturelle est également au rendez-vous du cycle Charmes, composé à Paris en 1920 – cf Paul Valéry… Ces Charmes envoûtants sont autant d’incantations (« Pour endormir la souffrance« , « Pour pénétrer les âmes« , « Pour inspirer l’amour« …) où Mompou est déjà en recherche de l’économie extrême dans la musique, sans jamais lasser – c’est du très grand art, et dans la plus parfaite humilité.
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Et c’est sur la pointe des pieds, avec les merveilleuses Trois Variations de 1921, que s’achève ce disque, porte d’entrée idéale pour découvrir la musique hors du temps et des modes – d’éternité ! – de Federico Mompou.
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Très vite à déguster !
Après Mompou lui-même, et Josep Pons…
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Ce samedi 26 septembre 2026, Titus Curiosus – Francis Lippa
Il nous arrive de temps en temps qu’un magnifique interprète nous fasse accéder, jubilatoirement, à un chef d’œuvre de la musique jusqu’alors inconnu de nous :
c’est en l’occurrence le bonheur qui vient de m’arriver grâce au superbe violoncelliste Nicolas Altstaedt – Heidelberg, 1982 : je l’apprécie depuis longtemps… – en son tout récent CD Alpha 1213 « Blackbirds – Music from the 1960s – Bacewicz – Britten- Feldman – Veress » pour le sublime Concerto pour violoncelle n°2 (de 1963) de Grażyna Bacewicz (Łódź, 5 février 1909 – Varsovie, 17 janvier 1969) – enregistré en février 2025 en Suède, à la Sverige Radio…
Le violoncelliste Nicolas Altstaedt consacre un disque entier à des œuvres composées pendants les années 1960. Un parcours original allant de Grażyna Bacewicz à Benjamin Britten, en passant par… les Beatles – Paul McCartney.
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Nicolas Altstaedt n’était pas né dans les années 1960 – mais en 1982 – , années de gloire des Pierre Boulez, Iannis Xenakis, Krzysztof Penderecki, notamment, mais également période dorée – encore… – de la pop music. C’est pourtant à cette décennie – des 60 – que le violoncelliste franco-allemand de 44 ans a décidé de consacrer son dernier disque, le violoncelle servant de « fil conducteur » à un programme d’œuvres assez hétéroclites, dont la chanson Blackbird des Beatles donnant son titre à l’album.
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Nicolas Altstaedt nous permet ainsi de redécouvrir l’extraordinaire – vraiment !!! – Concerto n°2 pour violoncelle de Grażyna Bacewicz (1909-1969). Composé en 1963, alors que la compositrice polonaise s’éloignait du néoclacissisme pour s’intéresser à une forme modérée de dodécaphonisme, ce concerto est avant tout une prodigieuse leçon de couleurs orchestrales – oui. On pourrait même considérer cette œuvre plutôt comme un concerto pour orchestre et violoncelle, tant l’instrument soliste semble parfois se fondre dans le merveilleux kaléidoscope de percussions, de bois et de cordes que déploie Grażyna Bacewicz. Nicolas Altstaedt, à la sonorité ample et claire, est tout autant le héros de ce concerto que l’Orchestre symphonique de la Radio suédoise, sous la baguette précise de Maxim Emelyanychev. Que ce soit dans l’Allegro fantastico introductif, véritable étude de couleurs sonores, l’Adagio en apesanteur, ou l’Allegro percussif final, cette œuvre nous transporte dans « tout un monde lointain » qu’évoquera à son tour quelques années plus tard Henri Dutilleux dans son propre concerto.
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Après la densité de Bacewicz, Nicolas Altstaedt nous fait basculer dans l’épure, avec Durations II pour violoncelle et piano de Morton Feldman. Composée en 1960, cette pièce hypnotique est caractéristique du style du compositeur américain qui n’indiquait sur ses partitions que la hauteur, les nuances et le timbre des notes, laissant aux interprètes le libre choix du rythme et de la durée. Cette musique « indéterminée » abolit donc le temps.Durations II est comme une volute de fumée qui s’élève et disparaît, une musique en apesanteur comme les toiles du peintre Mark Rothko à qui Morton Feldman a rendu hommage. Nicolas Alstaedt et son partenaire Maxim Emelyanychev, cette fois au piano, interprètent avec une concentration extrême cette pièce fascinante.
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Retour sur terre ensuite avec la Sonate pour violoncelle et piano de Benjamin Britten (1913-1976). Composée en 1961 à l’attention de Mstislav Rostropovitch, cette vaste partition en forme de suite à l’ancienne, est avant tout un hommage au son si impressionnant du violoncelliste russe. Nicolas Altstaedt et Maxim Emelyanychev ne prétendent pas rivaliser avec la version anthologique de « Rostro » et Britten, d’une puissance hors norme. Leur vision, fluide et précise, permet de voyager avec aisance tout au long des cinq étapes de cette Sonate, tour à tour fantasque, tragique, échevelée comme le final aux accents de chevauchée « chostakovienne ».
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Nicolas Altstaedt poursuit son récital avec la méconnue Sonate pour violoncelle seul (1967) de Sándor Veress (1907-1992). Puissante partition, assez aride, cette sonate ne puise pas dans les racines hongroises du compositeur, comme celle célèbre – et à très juste titre !!! – de son compatriote Zoltan Kodaly. Beaucoup plus abstraite et théorique (à l’image d’ailleurs du texte de la notice de présentation), cette sonate confronte une multitude de discours opposés (offensif puis apaisé, péremptoire puis hésitant, fragile et éruptif), nécessitant une grande virtuosité de la part du violoncelliste. On sent Nicolas Altstaedt particulièrement engagé dans cette partition qu’il souhaite défendre depuis longtemps.
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Le contraste est saisissant avec l’adorable Blackbird de Paul McCartney et John Lennon que Nicolas Alststaedt joue en conclusion de son disque en compagnie du luthiste (et chanteur pour l’occasion) Thomas Dunford. Quoi de mieux qu’une chanson des Beatles, légère et insouciante, pour conclure un disque d’une telle densité ?
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Ce dimanche 19 juillet 2026, Titus Curiosus – Francis Lippa
C’est pour me faire découvrir l’intérêt du répertoire pour la harpe, instrument que pratique au Conservatoire Régional de Bordeaux ma petite-fille Alma-Flore, que ma fille Marianne et mon gendre Sébastien, outre un original éventail à l’effigie de Maurice Ravel, m’ont offert, pour la fête des pères de ce dimanche, le CD Alpha 1133 « Images – Hommage à Marcel Tournier« , du harpiste virtuose Emmanuel Ceysson, le Quatuor Voce et Véronique Gens…
Emmanuel Ceysson, harpiste de l’Orchestre Philharmonique de Los Angeles, rend un bel hommage à Marcel Tournier (1879-1951), l’un des grands harpistes compositeurs du XXe siècle.
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Prix de Rome, Prix Rossini, professeur au Conservatoire de Paris de 1912 à 1948, Marcel Tournier (1879-1951) compte – voilà ! – parmi les plus grands harpistes compositeurs de son temps. Son œuvre, essentiellement consacrée à son instrument, reste cependant méconnue, dormant souvent dans les tiroirs des conservatoires. Saluons donc Emmanuel Ceysson, ancien harpiste solo de l’Opéra de Paris, du Metropolitan Opera de New-York, et désormais au sein de l’Orchestre Philharmonique de Los Angeles, qui rend un bel hommage à cet artiste attachant.
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Marcel Tournier nous laisse quatre cahiers d’Images pour son instrument, présentés dans ce disque, aux titres plus qu’explicites : « Clair de lune sur l’étang du parc« , « Au seuil du temple« , « Cloches sous la neige« … L’influence debussyste est totalement assumée – voilà ! – , que ce soit dans les jeux de lumière, les effets harmoniques et impressionnistes que la sonorité éthérée de la harpe amplifie. Pourtant, Claude Debussy n’a jamais été un grand adepte de cet instrument pour qui il n’a écrit que les Danses sacrée et profane de 1904 et la Sonate pour flûte, alto et harpe de 1915.
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Marcel Tournier adapte donc le langage debussyste à son instrument, y ajoutant quelques savoureuses et insolites escapades exotiques (« Lolita la danseuse« , « Soir de fête à Sedjenane« , « Les ânesses grises sur la route d’El-Azib« ). Nous sommes là dans un orientalisme purement imaginaire, typique des années 1920, mais Marcel Tournier ne tombe jamais dans la carte postale factice, ses pièces étant toute en finesse et légèreté – oui, oui.
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Une finesse que l’on retrouve dans le jeu nuancé et habile d’Emmanuel Teysson. Celui-ci a la judicieuse idée de proposer certaines de ces pièces dans leur version « augmentée » d’un quatuor à cordes, transformant ce qui n’était au départ que de simples études en véritable musique de chambre. C’est ainsi que la Sonatine op.30, œuvre la plus ambitieuse de Marcel Tournier, se retrouve transformée en sonate pour harpe, violon et violoncelle, à la fois légère et mystérieuse sous les archets du Quatuor Voce.
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Le disque d’Emmanuel Ceysson propose également quatre mélodies, genre peu fréquenté par Marcel Tournier. La soprano Véronique Gens y est, comme toujours, impeccable de sensibilité et de lisibilité – oui, parfaitement à la française… A l’image d’un musicien dont l’œuvre mérite largement de sortir de l’ombre.
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« Images », Hommage à Marcel Tournier (1879-1951) : Images, suite n°1 op. 29 ; La lettre du jardinier ; Images, suite n°3, op.35 ; Insomnie ; Sonatine, op.30 ; Rêverie de Bouddha ; Images, suite n°2, op.31 ; Elle est venue, elle a souri ; Images, suite n°4, op.39. Emmanuel Ceysson, harpe. Véronique Gens, soprano. Quatuor Voce. 1 CD Alpha classics. Enregistré en septembre 2023 à la salle Colonne à Paris. Notice de présentation en français, anglais et allemand. Durée : 66:28
je désire ce dimanche approfondir la relation d’intense filiation musicale, simplement relevée hier en mon article rapide entre les deux absolument stupéfiants CDs enregistrés au Domaine de Miraval au mois d’avril 2023 par Bertrand Chamayou, l’un à la suite de l’autre, dans la foulée l’un de l’autre : son « Letter(s) to Erik Satie » et son « Cage 2« …
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Car de fait, c’est à partir de sa passion pour l’œuvre musical _ et pas seulement théorique, sur lequel se focalisent presque toujours exclusivement et la critique discographique et l’analyse musicologique… _ de John Cage que Bertrand Chamayou en est venu, sans l’avoir prévu, par un concours heureux de circonstances, à s’intéresser vraiment et profondément musicalement, si je puis dire _ et c’est là son formidable apport ! _, à l’œuvre musical aussi _ et pas simplement anecdotique… _ d’Erik Satie.
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Et cela, pour ma part, en écoutant et ré-écoutant en profondeur, si je puis encore me permettre de si mal dire, les musiques véritablement stupéfiantes, totalement inouies à ce degré-ci de vérité (et éclatante beauté !), d’Erik Satie comme de John Cage aussi splendidement révélées ici en l’interprétation phénoménalement inspirée de Bertrand Chamayou, à Miraval, ce mois d’avril 2023….
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A cette fin, je me permets de citer ici divers articles _ de Stéphane Friédérich, le 7 janvier 2024 ; de Pierre-Jean Tribot, le 15 janvier 2024 ; de Jean-Marc Petit, le 11 octobre 2024 ; et d’Anne Ibos-Augé, le 3 janvier 2025… _ qui ont déjà un peu balisé le chemin, à l’écoute de ces stupéfiants enregistrments discographiques Satie et Cage de Bertrand Chamayou…
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Et les voici donc, ces quelques articles dénichés, dans l’ordre chronologique de leur publication,
Voici un album imprévu, anachronique même, mais aussi particulièrement bien conçu _ et c’est parfaitement juste. A la question, « de quelle manière Satie influença-t-il les minimalistes américains et l’iconoclaste John Cage ? », Bertrand Chamayounous propose _ par son jeu même au piano _ quelques éléments de réponse.
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…Nous sommes habitués à son écriture. Pourtant, à bien y réfléchir, la musique d’Erik Satie paraît toujours ainsi intemporelle. Humoristique par tempérament, doucement désespérée, nous la réécoutons après quelques temps de sevrage et nous nous interrogeons sur l’époque de sa composition, quelque part entre la Grèce Antique et le minimalisme américain d’aujourd’hui… On peut comprendre que l’œuvre en dérouta plus d’un, jusqu’à Prokofiev affirmant depuis une autre planète sonore, que Satie était un imposteur _ rien moins… Quant à Boulez, il jugea cette musique comme une succession de « pitreries maigrelettes »…
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L’enregistrement de ces pages tendres et religieusement jouées d’un dandy agnostique et pauvre ne peut surprendre venant de Bertrand Chamayou, artiste goûtant aussi bien le jeu sur pianoforte, que le décorum de Saint-Saëns, les œuvres de Boulez, Adès et Jarrell. Ces « Letter(s) to Erik Satie » dont il reconnaît « ne pas avoir su avoir longtemps trop quoi penser de cette musique » s’éclairent _ mais oui : splendidement ! _ aux contacts des expérimentations de Cage qui, comme tout Américain bien élevé, trouva chez Satie, le charme d’un parisianisme délicieusement bohème et tranquillement révolutionnaire. Cage aima Dada et Mondrian, Satie et Joyce pour peu que toute agressivité en soit bannie. Est-ce la provocation si près du vide qui l’attira dans les mélopées des Gnossiennes et Gymnopédies ? Il affirma avec un humour moins pertinent, que « la musique de Beethoven était fondamentalement une erreur et celle de Satie, correcte », justifiant cette opinion par le fait que la musique du second était basée « sur un espace de temps vide dans lequel toute chose devait se produire ».
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Bertrand Chamayou remplit aisément ce “vide” et les pièces entrent en résonance dans un ordre d’une ferveur toute énigmatique _ oui, oui. Il faut saluer la continuité du récit, le soin apporté à une narration qui laisse toutefois douter que « Satie soit l’un des pères de l’art conceptuel » selon l’interprète. L’extrême précision du toucher d’un piano bien préparé fige ces morceaux qui (dés)organisent le temps comme l’étonnante Balançoire. Satie ne peut certes se résumer à des successions de facéties sérieuses, quand bien même l’interprète fasse en toute logique l’impasse sur les partitions caf’conc’ les plus montmartroises _ et alors ?… Ce qui interroge, c’est que Bertrand Chamayou ne suggère aucune échappatoire en dehors de la relation Satie-Cage, certes l’objet de l’album, mais ce qui a pour effet de fusionner les deux langages dans une même pâte sonore, comme s’ils devaient nécessairement perdre une partie de leur identité propre _ rien de cela ne me dérange, pour ma part… De fait, certaines pièces portent un costume bien sérieux (Véritables préludes flasques, Tango Perpétuel) quand d’autres tirent parfois vers la monochromie de certains Debussy (Sarabande n° 3). En écho, la musique de Cage semble en quête d’une éternelle jeunesse, soif d’une nouvelle avant-garde (après les avant-gardes de l’après 1945), aux frontières du pastiche satiesque et au prétexte de l’hommage (Dream, All Sides of the Small Stone).
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Les œuvres des deux compositeurs réunis auxquels il faut ajouter le bruitisme de James Tenney – par ailleurs spécialiste de l’œuvre de Conlon Nancarrow – offrent, dans un voyage intimiste et original, la quête d’un temps suspendu _ oui. Voilà un album qui a le mérite d’élargir _ bien plus que cela : révéler en profonder ! _ notre vision de Satie et de compléter _ l’appréciation est bien chiche… _ la très riche discographie du “Maître d’Arcueil” depuis les témoignages de Francis Poulenc et Aldo Ciccolini, jusqu’à Denis Pascal et Anne Queffélec sans oublier les sommes de Pascal Rogé et Jean-Yves Thibaudet.
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John Cage (1912-1992) : All Sides of the Small Stone, for Erik Satie ; Prelude for Meditation ; A Room ; In a Landscape ; Swinging ; Perpetual Tango ; Dream. Erik Satie (1866-1925) : Gnossiennes n° 1 à n° 7 ; Gymnopédies n° 1 à n° 3 ; Rêverie de l’enfance de Pantagruel ; Véritables Préludes flasques (pour un chien) ; Le Bain de mer ; Nocturne n° 2 ; Sarabande n° 3 ; Songe-creux ; Prélude du premier acte : la vocation ; Le Tango perpétuel ; La Balançoire. James Tenney (1934-2006) : 3 Pages in the Shape of a Pear (in celebration of Erik Satie). Bertrand Chamayou, piano. 1 CD Erato. Enregistré aux studios Miraval à Correns, en avril 2023. Notice de présentation en français, anglais et allemand. Durée : 60:10
Letter(s) to Erik Satie. Oeuvres de John Cage (1912-1992), Erik Satie (1866-1925), James Tenney (1934-2006). Bertrand Chamayou, piano. 2023. Livret en français, anglais et allemand. 70’43’’. Warner classics 505419769442.
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Bertrand Chamayou nous propose une confrontation entre deux compositeurs si proches : Erik Satie et John Cage. Deux compositeurs pour qui l’idée et le concept sont la fondation de l’acte créatif et deux compositeurs qui ont en commun d’être plus commentés _ en effet ! _ que foncièrement joués ou enregistrés tels des noms des Histoires de la musique devant lesquels on s’attarde avec révérence mais sans foncièrement se plonger dans leurs musiques _ oui. Outre le lien dans la démarche créatrice, les frontières entre les deux musiciens s’imbriquent, ainsi John Cage vouait une immense admiration à Satie au point d’en transcrire pour deux pianos son Socrate. Pourtant, au disque cette double proposition Satie / Cage reste rare, alors qu’elle est _ ici _ évidente.
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Dès lors, saluons cet album _ bien bas ! _ qui nous permet de suivre la filiation entre ces œuvres avec un programme parfaitement conçu _ oui, et c’est à saluer ! _ qui n’oublie pas les tubes de Satie comme les Gnossiennes et les Gymnopédies. En matière de Satie, il y a souvent deux écoles d’interprétations : les prudes et les entreprenants. Les premiers se réfugient derrière la pureté du concept pour livrer des lectures abstraites et détachées de toute narration, telle une mécanique froide _ oui _ ; les autres tentent de tirer ces partitions vers un monde imaginaire de saynètes plus ou moins inspirées des modèles plus ou moins romantiques _ anecdotiques… Dans les deux cas, c’est assez décevant ou moyennement satisfaisant, comme un verre à moitié vide… Bertrand Chamayou trouve le ton juste entre une retenue qui met en avant la modernité de l’écriture et une palette des couleurs qui suggère des mondes intérieurs _ oui. Une sorte de quadrature du cercle avec ce qu’il faut de subtilités, de parfums, de style ; c’est la simplicité de l’évidence ! _ c’est mieux. Satie est ici Satie : un musicien individuel et foncièrement original qui révèle la force _ et toute la poésie _ de son geste compositionnel.
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Dans Cage, le pianiste est également parfait _ oui _, et sa grande connaissance des répertoires lui permet de varier les touchers et les nuances pour fignoler ces pièces qui avec celles de Satie ont en commun des durées courtes _ oui.
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Les deux univers servent et communiquent dans un dialogue en miroir qui se prolonge avec l’intéressant 3 Pages in the Shape of a Pear de James Tenney, autre compositeur américain admirateur d’Erik Satie.
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Notons que cet album a été enregistré dans le cadre luxueux _ oui ! et cea s’entend magnifiquement _ du studio d’enregistrement du Domaine de Miraval dans le sud de la France, propriété de l’acteur Brad Pitt. Ce clin d’œil aurait sans doute plus aux deux compositeurs. Dans tous les cas, le son est fabuleux ! _ c’cst dit !
Bertrand Chamayou consacre un deuxième album éblouissant _ oui !!! _ à John Cage. Une immersion fascinante _ absolument _ dans l’univers sonore _ oui _ du maître du « piano préparé ».
Une immersion fascinante _ oui, oui… _ dans les univers sonores inouïs _ proprement, en effet _ créés par John Cage dans les années 1940-1945 avec ces fameux « pianos préparés ». Boulons, vis, morceaux de bois, de caoutchouc, pièces de monnaies, insérés entre les cordes du piano, transforment celui-ci en ensemble de percussions, en gamelan balinais, en balafon africain, voir en synthétiseur avant l’heure _ c’est stupéfiant !
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Bertrand Chamayou a sélectionné douze compositions, à l’origine d’un spectacle en compagnie de la danseuse Elodie Sicard, et nécessitant pas moins de quatre pianos préparés sur scène, d’où la signification du titre de l’album, « Cage au carré« . A ce titre, Bertrand Chamayou a respecté l’esprit originel de ces œuvres que John Cage a conçu pour des solos de danse, notamment pour Merce Cunningham. Comme expliqué dans l’excellent livret du disque, John Cage a eu l’idée géniale du piano préparé en partant d’une contrainte : ne pouvant installer sur une scène trop étroite l’ensemble de percussions du ballet Bacchanale, il décide de transformer son modeste piano quart de queue en véritable orchestre de percussions _ c’est cela.
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Enthousiasmé _ il y avait de quoi ! L’enregistrement du CD en fait imparablement foi ! _ par les sonorités inouïes _ oui _ qu’il pouvait tirer de ce « piano augmenté » avant l’heure, John Cage a écrit un grand nombre de partitions pour cet instrument aux multiples possibilités.
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Bien loin de l’image du compositeur hermétique, provocateur, conceptuel _ voilà _ que l’on peut avoir de John Cage, les pièces pour piano préparé sont au contraire _ oui ! _ fascinantes de vie _ oui, oui _, de rythmes, de couleurs, autant de paysages sonores à la poésie irrésistible _ voilà ! _, les rendant très accessibles _ mieux extraordinairement jouissives…
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Bertrand Chamayou est, à ce titre, un fabuleux explorateur _ mais oui : jubilatoire ! _, défrichant et nous ouvrant avec finesse cette fabuleuse jungle sonore _ c’est tout à fait cela : nous nous en délectons avec lui.. Que ce soient les fascinants rythmes primitifs de Mysterious Adventure, la cérémonie Hindoue de The Unavailable Memory, la nuit totale et sans issue de In The Name of the Holocaust, l’horloge détraquée de Root of an Unfocus, la tendresse de A Valentine Out of Season, ou encore cette sensation incroyable d’entendre parler le piano dans Our Spring Will Come.
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Mais s’il ne devait y avoir qu’une seule pièce à découvrir pour le novice, c’est Daughters of the Lonesome Isle. Un prodige d’inventions sonores, où le piano se transforme en xylophone, en balafon, en jouet mécanique désarticulé, en piano bastringue, en orgue de train fantôme… Neuf minutes d’un voyage sonore hallucinant et d’une poésie folle _ absolument !
Jamais Cage n’aura autant été synonyme de liberté _ et ivresse de beauté…
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John Cage (1912-1992) : Mysterious Adventure, The Unavailable Memory of, Primitive, In the Name of the Holocaust, The Perilous Night, Root of an Unfocus, Daughters of the Lonesome Isle, A Valentine Out of season, Tossed as it is Untroubled, Bacchanale, Our Spring Will Come, And the Earth Shall Bear Again. Bertrand Chamayou, piano préparé. 1 CD Erato. Enregistré le 6 avril 2023 aux Studios Miraval, France. Notice de présentation en français, anglais et allemand. Durée : 68:04
Par Anne Ibos-Augé – Publié le 3 janvier 2025 à 08:00
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Avec pour fil rouge une impeccable poésie _ oui, c’est bien là le mot juste ! _, Bertrand Chamayou imagine une rencontre au sommet entre le maître d’Arcueil et le compositeur américain. Les œuvres de ce dernier font surgir de son piano tout un orchestre, précis, exotique et bigarré. Fabuleux !
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Un panorama d’articles assurément intéressant,
et qui rend assez bien justice à la réussite merveilleuse du travail proprement musical splendide, rayonnant, de Bertrand Chamayou,
et pour John Cage et pour Erik Satie…
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Immense merci à la parfaite sensibilité jubilatoire de Bertrand Chamayou à ses pianos…
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Et en attendant, bien sûr, la prochaine réalisation discographique de Bertrand Chamayou…
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Ce dimanche 5 janvier 2025, Titus Curiosus – Francis Lippa