Étiquette : jubilation

  • La délicate et délicieuse difficulté d’attribuer à l’oreille soit à Fanny soit à Felix Mendelssohn leurs merveilleux de poésie « Lieder für das pianoforte » et « Lieder ohne Worte » : le jubilatoire CD Alpha 1119 « Guess Who ? – Fanny et Felix Mendelssohn » de la magicienne Olga Pashchenko ; et la question de la singularité idiosyncrasique de ces magnifiques compositeurs à la jointure du classicisme éternel et du romantisme naissant…

    Quelle jubilation de re-découvrir (et s’enchanter à !) sous les doigs de fée d’Olga Pashchenko _ en un enregistrement à Hilversum au mois de mai 2023 _ un excellent choix de Lieder sans paroles (confiés au piano seul !) de Fanny Mendelssohn (Hambourg, 14 novembre 1805 – Berlin, 14 juillet 1847), pour ses « Lieder für das pianoforte » _ publiés en 1846, 1847 et 1857 _ , et Felix Mendelssohn (Hambourg, 3 février 1809 – Leipzig, 4 novembre 1847), pour ses « Lieder ohne Worte » _ publiés en 1830, 1835, 1837, 1841, 1844, 1845, 1851 et 1868 _,

    sœur et frère si proches dans leurs vies que Felix ne survit pas même 4 mois pleins _ 14 juillet – 4 novembre _ au décès, prématuré, de sa chère sœur aînée Fanny Hensel-Mendelssohn,

    en un tout simplement fantastique toucher de piano _ admirez cette vidéo-ci de la « Venetianische Gondellied » Op. 19b… _ de cette magicienne pianiste _ née à Moscou en 1986 _, du jubilatoire CD Alpha 1119 « Guess Who ? – Fanny & Felix Mendelssohn« , sur un superbement narratif idéal piano Conrad Graf de 1836 _ et apprécier aussi le très judicieux texte de la notice du livret du CD, rédigé par Olga Pashchenko elle-même, et explicitant ce genre inventé par eux deux de « Lieder sans paroles« …

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    Une bouleversante re-découverte de ces petites merveilles de musique _ intime, pas vraiment pour le concert _ à la jointure du classicisme intemporel et du romantisme naissant,

    en cette plus que parfaite incarnation-là par Olga Pashchenko : quelle artiste décidément accomplie !..

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    Chapeau bien bas, Madame !

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    La question de la singularité musicale de ces deux enfants Mendelssohn, Fanny et Felix, est précisément celle-là même sur laquelle je m’interrogeais déjà en mon article du 30 janvier 2022 : « L’élégance musicale exaltante, sublime, des Mendelssohn : Felix et Fanny ; et la question de la perception de la singularité de la voix de Fanny…« …

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    Et plus généralement,

    la personnalité musicale de Felix, au sein de cette remarquable famille Mendelssohn _ sur celle-ci, cf mon article en date du 28 janvier 2022 : « Sur la généalogie familiale des compositeurs Fanny (1805 – 1847) et Felix Mendelssohn (109 – 1847)« … ; Fanny et Felix avaient aussi une sœur, Rebecca (1811 – 1858), et un frère, Paul (1812 – 1874)… _, me passionne depuis bien longtemps, et j’y ai consacré, régulièrement, de nombreux articles de mon blog « En cherchant bien » : 

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    parmi lesquels j’extrais ici

    celui-ci « La pure joie Mendelssohn : une « somme admirable », un « coffret unique » de 40 CDs, le coffret « Mendelssohn – The Great Edition », de Warner Classics…« , en date du 8 avril 2024 _ une somme, déjà, où puiser quelques magnifiques pépites… _,

    et celui-là, à propos précisément de ses « Lieder ohne Worte« , « Ecouter une interprétation parfaite, par Roberto Prosseda, des Lieder ohne Worte, de Felix Mendelssohn« , en date du 3 mars 2018 _ Roberto Prosseda ayant su particulièrement excellemment attraper, à son piano, le merveilleux raptus Mendelssohn ; et je recommande donc très vivement toute sa discographie Mendelssohn…

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    Mais écoutez aussi de Felix Mendelssohn

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    _ son somptueux « Octuor » _ quel chef d’œuvre absolu ! ; cf par exemple mon article « La merveille des Octuors de Mendelssohn et Enesco : une bonne piqûre de rappel ! » en date du 29 juillet 2020 ; ainsi qu’auparavant « « , en date du 17 octobre 2009, et dans lequel je prenais soin d’ajouter : « Est parue aussi, cette année 2009, une très belle version de l’ » Octuor » de Georges Enesco, pour orchestre, réalisée par le chef Lawrence Foster, et interprétée tout aussi brillamment par l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, dirigé par Lawrence Foster » (en un très beau CD Virgin Classics « Enescu String Octet – Violin Sonata N° 3 » : n° 50999 519312 2 3) » : une œuvre dans la filiation directe du chef d’œuvre de Mendelssohn… _ ;

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    _ son renversant _ à réveiller les morts ! _ « Concerto pour violon et piano« , et tout spécialement dans l’interprétation purement électrisante de Gidon Kremer et Martha Argerich et l’Orpheus Chamber Orchestra (DG 427 338-2, paru en 1989) _ cf par exemple mon article du 19 mars 2020 : « Musiques de joie (suite) : le Concerto pour Violon, Piano et Orchestre à cordes de Felix Mendelssohn, par Gidon Kremer, Martha Argerich et l’Orpheus Chamber Orchestra« … _ ;

     

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    _ ainsi que ses très très jouissives _ quelle sublime pétulance ! _ « Symphonies pour cordes » de jeunesse _ cf par exemple mon article en date du 24 mai 2020 : « Musiques de joie : l’allégresse bondissante des Symphonies pour cordes de jeunesse de Felix Mendelssohn, dans la filiation, via son maître Carl Friedrich Zelter, de Carl Philipp Emanuel Bach« … _ ; et certaines d’entre celles-ci, voire la totalité, ne seraient-elles pas plutôt de la plume de sa sœur Fanny, à un moment, c’est-à-dire une époque, où l’écriture musicale féminine n’était pas des mieux reçues par le public, comme on le sait ?.. La question de leur attribution demeure toujours ouverte… ;

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    _ et encore ses superbes et très attachants « Concertos pour piano« , par Lars Vogt, interprète formidable et à jamais inoubliable… _ cf mon article en date du 11 mars 2022 : « D’enthousiasmants Concertos pour piano (Op. 25 et Op. 40) de Felix Mendelssohn par un Lars Vogt, en état de grâce, au piano et à la baguette : un sublime à jamais juvénile CD !« …

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    J’aime les Mendelssohn, tout simplement…

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    Ce dimanche 23 février 2025, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Et maintenant au tour du chapitre « Max und Moritz, et ma mère », ou la remontée à la toute première source, en novembre 1942, du somptueux réalisme tragico-hilarant d’Hélène Cixous ; parce que « Guerre est le combustible de la littérature » et « l’écriture, c’est la guerre » ; ou le désopilant hyper-réalisme du tragique cixoussien…

    En mon article d’hier dimanche « « ,

    j’ai commencé à anticiper, par une citation un peu développée, ce que déploie, de la page 94 à la page 112, le chapitre « Max und Moritz, et ma mère« , et qui va, au passage, donner mine de rien au livre son titre : « Et la mère pond vite un dernier œuf » : son caractère formateur, sans le vouloir de la part de la mère-montreuse-de-marionnettes et narratrice aussi d’onomatopées significatives, ventriloquant les personnages de Max und Moritz de Whilelm Busch pour distraire ses deux enfants, Hélène et Pierre, des bruits terrifiants de la guerre au dehors de leur appartement du deuxième étage du 54 de la Rue Philippe à Oran, au mois de novembre 1942…

    …

    Et re-voici donc ce passage in fine décisif pour le titre élu et retenu par l’autrice de ce livre-recueil :

    …

    « J’ai commencé à réfléchir _ à l’âge de 5 ans, déjà _ sur les mystères du texte et les secrets _ des charmes envoutants _ de la littérature, rue Philippe à Oran pendant la guerre, en suivant ma mère en visite chez ces vauriens de Max et Moritz. Moi qui hurlait quand on me donnait l’ordre de manger un peu de poulet, une rareté précieuse sur une table famélique, je dégustais avec ravissement les vers suivants _ de Wilhelm Busch _ :

    Hahn und Hühner… Coq et poules avalent l’hameçon

    Les voilà pendus à la dure branche de l’arbre

    (…)

    Le cou des quatre pendus s’étire démesurément, leur chant s’angoisse également. Et ce qui me fait mal à crier me séduit par la musique des mots _ voilà ! de l’importance du jeu infiniment charmeur des signifiants sur les signifiés, et qui plus est dans la confrontation d’une langue à une autre… Les poules meurent en chœur, rime rime avec crime, les vers tapent du pied. J’avais beau hurler d’angoisse jusqu’au ciel avec les poules _ en passe d’être, sur le champ, massacrées : c’était en novembre 1942, à Oran, 54 rue Philippe, qu’Hélène, 5 ans, écoutait ainsi sa mère jouer-incarner en marionnettes confectionnées de sa main les contes tragico-archi-comiques de « Max und Moritz » (1865) de Wilhelm Busch (1832 – 1908)…  _, en tant qu’œuf  _ sic ! _ j’étais contente que ma mère ponde vite une dernière fois » : des bombes pleuvant alors dru, ce mois de novembre 1942, lors de l’Opération de libération Torch, sur Oran.

    …

    Et à la page 104, encore ceci qui éclaire encore d’une rincée, une louche, ce titre du recueil :

    …

    « Dans sa chambre ma mère centenaire _ Eve Klein (Srasbourg, 1910 – Paris, 2013) mourra le 1er juillet 2013, âgée de 103 ans  _ ne lit plus que Max und Moritz. Elle se prend pour une poule prête à _ et près de _ trépasser. Mais il y a dans ces images insupportables _ de Wilhelm Busch _ de quoi la faire pondre de rire.

    Ce que m’apporte _ me révèle _ Wilhelm Busch : le rire dans l’horreur »…

    …

    …

    Ce nouveau chapitre-ci s’inscrivant parfaitement, lui aussi, à son tour, dans la veine auto-explicitante _ mais en rien, surtout pas, didactique : tout vole et rit ici…  _  de l’œuvre entier _ et c’est considérable ! _ d’Hélène Cixous, que constitue ce recueil d’apparence a priori un peu composite de 11 textes-chapitres _ selon la présentation même de l’éditeur, en note d’avant-propos de précaution, à la page 9 du livre _, en en présentant le caractère comico-tragique…. 

    …

    …

    Voici le début-cadre de ce récit, aux pages 94-95 :

    …

    « Dehors, c’est la guerre. Après l’alerte de la nuit les sirènes ont lancé leurs youyous dans l’air noir percé de feux de Bengale de la DCA _ des troupes vichystes qui tiennent la ville et ses forts _, la Ville _ d’Oran _ fait encore l’escargot, il n’y a personne dans les rues, sauf les jeeps. Dedans _ dans l’appartement du deuxième étage Cixous-Klein-Jonas du 54 rue Philippe _, il fait donc chaud et tendre, comme si l’on venait de naître, le monde est un gâteau encore tiède, l’enfance _ Hélène a 5 ans et son petit frère Pierre tout juste 4 _ c’est le paradis encerclé par la mort, un délice. Désormais il y aura toujours _ voilà ! à vie… _ pour mon for intérieur cette terre à deux univers. Hier mon frère _ petit Pierre _ a été écrasé par une jeep sur la Place d’Armes, et il n’est pas mort. Il a été couronné petit malade principal _ à dorloter _ de la maison. C’est pour lui que ma mère devient d’un jour à l’autre metteuse en scène, auteur de théâtre et Grand Maître du Livre _ qu’elle interprète pour ses enfants. Alors elle crée. En premier lieu, elle fabrique l’homme. Puis la femme. Ce sont des marionnettes qui ont la dimension de sa main. Le peuplement croît vite. Le théâtre du monde est dans la chambre. Entrent tous les personnages de Shakespeare et des Grecs, parmi lesquels plusieurs paires de Roméo et Juliette, un Hitler complet un seul, deux professeurs avec lunettes et sans, une concierge avec balai pour balayer les débris des personnages _ battus et abattus _, une Bécassine anti-Hitler, et en haut de l’affiche Max et Moritz, sacripants, et désormais nos éternels inséparables. Les tréteaux, c’est le pied du lit du blessé. Le répertoire est bilingue, en vedette l’allemand et le français, compères lurons, joyeux larrons, l’un parlant l’autre, avec l’infime sel d’un accent, l’un tirant la langue à l’autre. Et la voix grave de Maman. Ce fut alors que Maman nous présenta le Créateur de la Littérature. C’est un Satan pour enfants, un dieu moqueur, un savant, un satyre, un généalogiste de l’amorale, et ce fabuleux philosophe-artiste, chantre de l’art pour lard, ma mère, qui l’a eu pour pédagogue, l’appelle Wilhelm Busch, dans sa langue. Dans notre langue il s’appelle Vilaine Bouche. Qu’est-ce qu’il y a dans un nom ?

    Je dois tout _ confie ici Hélène écrivaine _ à Wilhelm Bouche, tout ce qui fait le brouet enchanté. Dès qu’on l’a goûté il transfigure la réalité en littérature. Qui en a pris une louche au premier tour, en aura sur la langue, et donc jusqu’à la cervelle, le piquant, le souffle, la recette, les mots et clés de la littérature, jusqu’à son dernier jour _ voilà, voilà. Wilhelm Bouche c’est Rimbaudelaire interprété _ voilà : joué et incarné _ par ma mère au 54 rue Philippe à Oran, c’est-à-dire , avec une pincée d’accent allemand volontaire, Reinbotdelehr. Saint démoniaque, Busch est le chroniqueur sans peur ni proche des malheurs et méfaits de la petite humanité. Il en montre tout le mal possible. Le monde entier est un cirque, pense-t-il et einszweidrei, en un mot tous les maux, comme le dit l’allemand, berceau linguistique du génie d’Einstein, celui qui fait d’une pierre Ein Stein à tous les coups _ qu’est-ce qu’il y a dans un nom ? _ en piste ! et tout un peuple de benêts, de petits monstres, de maltraités, oncles, tantes, animaux, bourreaux, se presse dans ses spectacles en vers et en images  » _ voilà le décor splendidement reconstitué et planté.

    …

    Et le récit continue ainsi page 96 :

    …

    « La cruauté est la clé de l’homme _ nous y voici donc… La vengeance est un pain quotidien. Bons sentiments : zéro _ éliminés à plate-couture. Chacun est armé contre la justice avec les moyens du bord. On vole. Un dos tourné : on saute sur l’occasion. Une mare ? On y noie ce monsieur, ou cette demoiselle. On mord. On meurt à qui mieux mieux et pas n’importe comment.

    (…)

    Max et Moritz, nos affreux petits camarades, sont à tort et à tue avec tout ce qu’ils peuvent zigouiller sans distinction de sexe ou d’espèce, pas une poule _ tiens, les voici déjà… _ qui échappe à leur jubilation, jusqu’à ce que leur propre mort s’ensuive. Après tout, ils ont eu droit à bien des pages, au suivant !«  _ et c’est bien sûr désopilant.

    …

    Et pages 97-98 :

    …

     « Il n’y a rien à manger, dit ma mère _ ce mois de novembre 1942 à Oran _, sauf des vers. Tout le monde se régale. Ce qui est étrangement étonnant, c’est que, la bouche pleine de vers et de côtelettes de chien, on pouffe de rire de ces horreurs _ voilà. La littérature, c’est ça ? Avec la même scène, Euripide me tire des frissons, avec Sophocle je pleure, Busch me fait rire aux larmes. Comment expliquer cela ? _ et dans le jeu de la prose d’Hélène Cixous sans cesse ces modes et styles en permanence se chevauchent et rebondissent, pour notre formidable jubilation !..

    _ Demande à ce convive familier. C’est le jeune Sigismund Freud. Lui aussi est un élève _ lecteur fervent _ de Wilhelm Busch.

    C’est en suivant les farces atroces de Max et Moritz que le lycéen a fait l’expérience des mystères de la Prime de Plaisir. Où l’on peut jouir, sans culpabilité, de tout ce qui se moque de tous les commandements. Sans Busch, pas de psychanalyse, Les pulsions s’en donnaient à chœur joie chez les deux Bösenbuben, Max et Moritz Vilains Vauriens nos semblables nos frères. Pour les enfants c’est un festin. Le Chef  Busch, c’est Homère pour les petits, à chaque chant son jet de sang ». 

    …

    …

    Et c’est ici, à la suite immédiate de ce passage, que prend place, pages 98-99, la longue citation déjà donnée en mon  article précédent, de la pendaison des poules, et le dernier œuf vite pondu de la mère, qui va donner son titre plutôt comique à l’ensemble du recueil…

    …

    …

    Puis :  « dehors c’est toujours une autre guerre. Bang ! dehors ! Plump ! Platsch ! dedans ! La fin de Max et Moritz c’est La Colonie Pénitentiaire _ de Kafka, mais lui aussi est d’un constant monstrueux irrésistible comique !.. _ pour écoliers du primaire, la machine à débiter les polissons est nettement plus rapide que l’invention sophistiquée de la colonie, car elle est adaptée à l’économie libidinale toujours hâtive _ certes _ des criminels de sept ans, ceux qui tirent la langue aux passants, torturent les animaux et passent d’une farce à l’autre les deux poings dans l’aine. Et ma mère en fouettant Busch avec Rimbaud, écrit l’aîne avec un h au crayon _ dans le livre même.

    Quand dehors ça canarde et dedans ça rime avec poignarde, que la mort est Herr Tod, le voisin au balai impassible, c’est la première comédie de ma vie _ à 5 ans. C’est une tragédie. Qu’une tragédie soit une comédie, c’est une tragédie. Qu’une comédie soit une tragédie refoulée, Wilhelm Busch le formule ainsi : « Das Gute _ dieser Satz steht fest _ / Ist stets, was man lässt  » Comment traduire lässt ? se demande ma mère« 

    …

    Et le texte se poursuit, page 100 :

    …

    « Ma mère lit Wilhelm Busch acrobatiquement. Jongle un mot avec un moqueur prochain. Avec oreille et énergie. Les vers militent, les bombes tonnent. Cravachés par sa voix grave les sons courent après les sens. L’allemand sautille avec une gaieté de chat botté. A tout moment il peut se retourner en français. Quel plaisir quand les frontières violemment barbelées en « réalité » se trouvent allègrement déjouées par des accords de coopération linguistique. Entre êtres vivants, les parlers sont naturellement translingues, ainsi s’ébattait Wilhelm Busch, il y a déjà plusieurs grandes guerres de cela, entre chien et humain comme entre allemand et français, on s’entendait bien en s’entretraduisant,

    « Alleh, Plisch und Plum, apport ! »

    Tönte das Kommandowort.

    Les vers français langourent moins, ils attrapent une certaine vigueur militaire que l’allemand leur inocule. Ces deux-là sont des compères, ils se foutent la paix dans la figure. Je n’imagine pas jouer l’un sans l’autre. L’horrible est pire s’il est furchtbar, la catastrophe est trochaïque. Ach ! Comme la mélodie d’une langue nous embobine _ dont acte.
    A Oran sous la guerre, sous la musique de ma mère, j’en ai fait l’expérience, tout ce qui ne peut pas se dire, peut se dire : il suffit d’
    écrire, c’est-à-dire traduire, ce qui ne peut pas se dire en français peut en s’étrangeant se faire entendre autrement outrallemant.

    Avec ma mère, « traduire » n’aua jamais été que bondir en extraordinaire liberté, je veux dire « bondire », ne jamais parler en moins de plusdunelangue rire d’un mot avec l’autre, néologer à volonté, d’une trouvaille idiomatique faire deux coups de couleur, elle ne traduit pas, elle ne met jamais une langue au service de l’autre, il s’agit toujours d’une danse _ voilà : effervescente _, d’un pas de deux, d’un acccroissement de plaisir _ oui _, d’une taquinerie, d’une émulation, d’une prime de séduction, suis-moi ! dit le français à l’allemand, sois-moi (sois toi) aussi sûrement infidèle dit l’allemand aussi librement fidèlement _ file devant, plaisante-moi _ qu’un trapéziste à ses trapèzes, avec les petites difficultés jongle, elle ne traduit pas elle joue des deux  » : ça virevolte très effectivement, et c’est magnifique !

    …

    …

    Et un peu plus loin, page 102 :

    …

    « Tout se passe avec guerre. Pas de guerre sans résistance, sans guerre à la guerre, sans fuite, sans interventions de liberté, sans ruse. Et sans littérature. Pas de jeu de mort sans jeu de mot. Et pas de littérature sans les nerfs de la guerre, les énergies furieuses, les colères, et les révoltes contre les condamnations et les injustices. Guerre est le combustible de la littérature _ voilà, voilà. Ma mère ne connaissait pas Homère, mais elle l’était _ lire ici l’ »Homère est morte » d’Hélène Cixous, paru en 2014. A Osnabrück et environs c’était l’Iliade recommencée et par la suite pour ma mère, son peuple et ses familles, c’était l’Odyssée. La route est très accidentée, à chaque halte on perd des membres de l’équipage.

    A la fin ne reste que celui que le sort a choisi pour faire le récit des nombreux chapitres de la ruine _ le témoin ultime, s’il survit et témoigne. Puis le reste est silence« , page 103.

    …

    …

    Et page 108  :

    …

    « A Oran, faute de merles on mangeait les vers de Busch. Qui dort dîne, ma mère a appris le dicton et nous met au lit pour le dîner. Sans pain, sans beurre, mais pas sans Wilhelm Busch. (Cependant à Theresienstadt, la famille… sans son chien à manger, mais je l’ai déjà conté.)

    La vie est une fatalité d’ironie dramatique, un enchaînement de chances qui ébranlent le sens _ c’est superbe ! Nous sommes des mouches pour les dieux garnements, as flies to wanton boys are we to th’gods (ils jouent à nous tuer) ils nous tuent pour s’amuser. Comme le dit Wilhelm Busch. Il s’amusent à nous tuer.

    ça valait la peine que mon frère se fasse écraser par la jeep : à la fin on s’en tirait« .

    …

    …

    Quelle leçon ! et pas seulement de style !

    …

    …

    Ce lundi 18 novembre 2024, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Et encore un somptueux fondamental chapitre sur le lait-legs nourricier de la littérature : le chapitre « Le legs empoisonné _ Laisser ses livres », un fécondissime pharmakon, entre la perte, en 1948, du père Georges Cixous (et l’aubaine de sa bibliothèque), et l’interruption à venir, en 2004, du formidable dialogue entretenu avec l’ami Jacques Derrida : quand reste et tant que demeure une conversation nourrie avec les auteurs de vraie littérature (et philosophie), via les livres que ceux-ci nous ont laissés-destinés ad libitum…

    Et voici maintenant, de la page 77 à la page 93 de ce recueil décidément absolument indispensable qu’est ce tout récent « Et la mère pond vite un dernier œuf« 

    _ il nous faudra bien sûr revenir sur le choix de ce titre plutôt comique donné à ce recueil, dont la source se rencontrera un peu plus loin, au chapitre suivant, « Max und Moritz, et ma mère« , aux pages 98-99 :

    « J’ai commencé à réfléchir sur les mystères du texte et les secrets de la littérature, rue Philippe à Oran pendant la guerre, en suivant ma mère en visite chez ces vauriens de Max et Moritz. Moi qui hurlait quand on me donnait l’ordre de manger un peu de poulet, une rareté précieuse sur une table famélique, je dégustais avec ravissement les vers suivants :

    Hahn und Hühner… Coq et poules avalent l’hameçon

    Les voilà pendus à la dure branche de l’arbre

    (…)

    Le cou des quatre pendus s’étire démesurément, leur chant s’angoisse également. Et ce qui me fait mal à crier me séduit par la musique des mots _ voilà ! Les poules meurent en chœur, rime rime avec crime, les vers tapent du pied. J’avais beau hurler d’angoisse jusqu’au ciel avec les poules _ c’était en novembre 1942, à Oran, 54 rue Philippe, qu’Hélène écoutait ainsi sa mère jouer en marionnettes confectionnées de sa main les contes tragi-archi-comiques de « Max und Moritz » de Wilhelm Busch…  _, en tant qu’œuf j’étais contente que ma mère ponde vite une dernière fois » : des bombes pleuvant alors, ce mois de novembre 1942, sur Oran.

    Et à la page 104, encore ceci qui éclaire ce titre du recueil :

    « Dans sa chambre ma mère centenaire _ elle mourra le 1er juillet 2013, âgée de 103 ans  _ ne lit plus que Max und Moritz. Elle se prend pour une poule prête à trépasser. Mais il y a dans ces images insupportables _ de Wilhelm Busch _ de quoi la faire pondre de rire.

    Ce que m’apporte _ me révèle _ Wilhelm Busch : le rire dans l’horreur », commente Hélène ; j’y reviendrai en l’article suivant… _

    un autre somptueux fondamental chapitre sur le lait-legs nourricier _ pour le non tari (« tant qu’il y aura de l’encre et du papier« , et bien sûr de la force de vie…) si fécond « rêvoir » à l’œuvre d’Hélène : formidable pharmakon à son inénarrable façon à elle, à son tour… _  de la littérature pour Hélène Cixous : le chapitre « Le legs empoisonné _ Laisser ses livres« , un fécondissime pharmakon d’intarissables conversations poursuivies, vaille que vaille, à la guerre comme à la guerre, et à-la-va-comme-je-te-pousse et m’inspire-respire-expire-souffle _ entre lire les livres de la Bibliothèque, puis penser-panser, rêver en son « rêvoir », et soi-même allant se livrer corps et âme à la jubilation terrible et hilarante de son écrire… _, entre la blessure à panser de la perte sans legs écrit, ni même dit _ seulement la collection de volumes Nelson de sa bibliothèque ainsi laissée sans mot dire de sa part… _, du père Georges Cixous, le 2 décembre 1948, à son décès, et l’interruption à venir le 9 octobre 2004, au décès à lui aussi, l’ami Jacques, du formidable dialogue-conversation _ aussi par téléfaune, puis au « rêvoir« , via les livres laissés de l’ami parti, qui lui-même songeait fort à son propre posthume… ; cela, nous le verrons au chapitre terminal, et lui aussi évidemment capital, de ce livre-ci, aux pages 113 à 137, intitulé « Le chat et le château » : tout, en cet admirable indispensable recueil de textes d’Hélène Cixous qu’est ce jubilatoire « Et la mère pond vite un dernier oeuf« , venant parfaitement « se rejoindre » et s’imbriquer… _ ô combien nourricier, à son tour, avec l’irremplaçable, forcément _ qui donc est substituable ?.. Personne ! Et encore moins ni ami ni aimé ; la consolation-pansement-pharmakon, si elle est désirée-envisagée-recherchée-poursuivie, semble tellement difficile et peut-être même quasi impossible à obtenir et tenir-maintenir longtemps et jusqu’au bout de sa propre mortelle vie, en ce duel à la vie-à la mort des pulsions de vie et la pulsion de mort, si puissantes et tellement compliquées à apprendre à dévier-manœuvrer afin d’essayer-tenter de parvenir à surmonter-survivre à la douleur-poignard du deuil subi de ces si cruelles pertes… _ ami Jacques Derrida…

    …

    …

    Ici,

    et de la phrase, page 78, à propos de Jacques Derrida :

    « il laissait ses livres à la place de sa personne. Et parmi son œuvre immense, ses innombrables méditations sur les mystères tragiques et philosophiques de l’héritage« ,

    presque directement à la suite des mots mêmes, impératifs, de l’ouverture de ce chapitre, page 77 :

    « Un jour des derniers temps, mon ami Jacques Derrida me dit : « Si je ne suis plus là, tu pourras continuer à lire mes livres. » Je grimaçai d’horreur. C’était un dit de vérité à venir, un verdict, une annonce amère. Une phrase à deux coups. Mise à mort et promesse. Ablation et substitution. La mort pour moi, la survie pour mes livres » ;

    et des sublimissimes pages 79-80 à propos de ce qu’Hélène, en forme de « viatique » qui lui était nécessaire, raconte de ce qu’elle a pu bientôt trouver de son père « homme de parole et de mots, c’étaient des mots extraordinaires qu’il me donnait tous les jours« , une fois celui-ci brutalement disparu et enlevé à elle, le 2 décembre 1948 :

    « J’ai hérité de Georges mon père le besoin géorgique de déterrer les mots, de descendre sous le taire, de nettoyer, d’arroser, et d’écouter ce qui erre le long du silence _ c’est admirable ! J’ai toujours aimé Virgile et par conséquent Dante. Outre ce lien indécis et ouvert comme tout, mon père a laissé _ très matériellement _ une bibliothèque. Il ne l’a ni donnée, ni léguée, il l’a laissée avec cet abandon, ce suspens de la volonté dernière, qui fait le don idéal, celui que l’on n’a pas fait exprès. Alors ce legs laissé sans le su, je l’ai pris, je m’en suis constitué l’héritage par excellence, le bien attribué par le sort, béni pour avoir été lu par mon père, et ramassé, lui mort, sur ses étagères. Je n’en finissais pas de composer le lai de la Bibliothèque : j’ai lu, depuis mon père et sans son injonction, il m’a laissée lisant le tout de la littérature, le bon et le mauvais, le sublime et le détritus, son compost, sa litièrature. Sans maître, sans conseil, sans loi. J’ai tout dévoré. De gauche à droite, j’ai sucé un à un tous les volumes de la collection Nelson, tout était bon également. J’ai rien oublié. Je crois que j’ai mangé mon père jusqu’aux moelles. Hériter pour la vie, si c’était possible, je crois que ce serait cette opération : absorber, consommer, transsubstantier le Laissé, en forces vitales pour soi _ voilà.  Sans dette. Et entre tous les legs nourriciers, recevoir et faire son miel d’une Bibliothèque » _ une opération merveilleusement accomplie par Hélène.

    …

    je me rends immédiatement aux deux puissantes pages finales de ce crucial et fondamental chapitre, aux pages 92 et 93, consacré à l’héritage des livres, et pas seulement ceux laissés sur les étagères de son père, Georges Cixous, le 2 décembre 1948 :

    …

    « Peut-on échapper à l’héritage ?

    Moi-même j’ai bien fini par me rendre à Jérusalem, où je ne voulais surtout pas aller _ sur le récit de ce voyage en son « Gare d’Osnabrück à Jerusalem » (paru le 14 janvier 2016), cf par exemple mon article « « , en date du 16 juin 2018…

    Pour payer une infime part de ma dette à l’égard de ma généalogie multimillénaire _ tant sépharade qu’ashkénaze… _, minimissime, pour répondre : oui, à la question êtes-vous coupable ? A la question : êtes-vous juive, je mets : oui, je décide et consens à répondre sur le formulaire _ demandé à remplir pour l’obtention du visa d’entrée en Israël _, oui, alors que mon amour de la Vérité compliquée, mon besoin vital _ oui _ de pousser la pointe de la pensée au cœur du combat des paradoxes, mon alliance avec l’inconnu c’est-à-dire le pays de l’écriture _ ce territoire-trésor lui aussi… _, le courageusement infidèle, toutes mes obsessions vitales, veulent que je dise non pas oui mais : juive je le suis par vent de nord-nord-ouest, ou par mauvais temps, mais par beau temps clair sans rafales de vent, ou quand je suis en mes libertés dans les rêves, je ne réponds que : rien ni plus ni moins.

    En tant que chat, ou écureuil _ du jardin aux arbousiers et pins de la maison d’écriture des Abatilles _, ou ancien chien _ tel son chien Flip _ je ne suis pas plus juive que le cheval ni moins, j’aime les vaches, comme ma mère, pour la fatalité de la vie je m’identifie aux poules, je n’ai guère de difficultés à reconnaître mon âme dans celle d’une poule, j’ai les mêmes battements de cœur,

    mais à tous les juifs qui sont juifs se sentent juifs, juifs des avant et juifs des après, je reconnais que je dois un trésor inestimable _ voilà… _ d’angoisses et de tourments, l’usage illimité _ et persistant _ de la tragédie et ce qui va avec l’exercice de la douleur : l’esprit de révolte, la jubilation _ oui, magnifique ! _, l’eau du rire qui jaillit au milieu du brasier et jusqu’à l’avant-dernière minute dans les camps d’extermination _ ici je pense au grand Imre Kertész du « Chercheur de traces« … _, la nostalgie perplexe du désert, la fréquentation des zones d’exclusion et le don nomadique, la façon d’allonger perpétuellement le cou au maximum pour scruter l’horizon, comme si le présent était là-bas dans le lointain futur ou au contraire la façon de creuser des puits sous son lit à la recherche de pensées ou êtres perdus et peut-être conservés dans les souterrains du temps, toutes ces herbes amères tous ces sucs et ces miels spirituels dont l’écriture se régale« 

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    Un chapitre magistral !

    Consacré aux ressources, fabuleux trésor où puiser encore et toujours de conversations essentielles que peut offrir le dialogue ouvert et infini du lire-écrire-penser, pour Hélène en son « rêvoir », avec les auteurs vrais de la littérature et de la philosophie _ pas ses pullulantes-purulentes contre-façons de « litièrature« – compost, à destination des oisifs-qui-lisent pour se distraire-désennuyer-divertir : en fait ne plus penser du tout à l’essentiel… Revenir lire et méditer ici le merveilleux chapitre « Lire et écrire » du Zarathoustra de Nietzsche, joliment sous-titré « un livre pour tous et pour personne« … Ou encore le très juste récent « Un Sens à la vie _ enquête philosophique sur l’essentiel » de mon ami bruxellois Pascal Chabot… Des livres nécessaires et vrais, en ces temps de faussaires et fausseté…

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    Bien évidemment à suivre…

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    Ce dimanche 17 novembre 2024, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Le très brillant possible adieu à la recherche de Philippe Desan – alias Jacques Saint-Maur – en son diabolique vertigineux roman-récit « Montaigne – La Boétie, une ténébreuse affaire »…

    Alors que, en mon article d’avant-hier 11 septembre, je posais presque innocemment la question :  « Qu’attendre de la surprise de la fiction que vient nous proposer Philippe Desan avec son « Montaigne – La Boétie – Une ténébreuse affaire » ?..« ,

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    ce jour d’achèvement de ma lecture des 376 pages de son roman-récit « Montaigne – La Boétie, une ténébreuse affaire » (qui paraît aux Éditions Odile Jacob),

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    il me faut commencer par saluer bien bas le formidable brio jubilatoire de ce récit-roman de Philippe Desan _ né à Saint-Maur-les-Fossés le 16 mai 1953 _, qui nous fait constamment _ mais oui ! _ nous interroger sur ce qui ressort là, en cette écriture, de la malicieuse invention romanesque de sa part _ avec de vraies-fausses preuves en forme d’objets (« Things«  ; cf ici l’article d’Amy Graves « Montaigne and Things« , aux pages 347 à 355 du « Global Montaigne – Mélanges en l’honneur de Philippe Desan« , paru en 2021) ; d’objets montaigniens, donc, bien matériels, affirmés avoir été très effectivement re-découverts fortuitement à divers moments de l’Histoire, et proposés ici en images (dessins ou photos) : le fauteuil de travail de la librairie de Montaigne (page 184), un flacon-fiole en étain en forme de livre, un petit in-octavo, affirmé retrouvé, lors d’une restauration de ce fauteuil, soigneusement caché dans le rembourrage de crin d’un bras large de ce fauteuil (page 231), l’ex-voto déposé par Montaigne en la chapelle de Lorette et affirmé retrouvé tout récemment lors de la réfection d’une cave maçonnée aux Bagni di Lucca (page 256) ; et même un trentième sonnet d’Étienne de La Boétie, affirmé caché, lui, inséré entre les gardes et le vélin d’une précieuse reliure de l’Exemplaire de Bordeaux des Essais (page 164), mais dont les six copies de négatifs de photos que prit Jacques Saint-Maur ont été in fine détruites par lui-même (page 375), en partie, mais probablement pas principalement, pour cause de Secret-Défense d’État impliquant jusqu’au président de la république (pages 296 à 305, puis 317 à 320)… _, et, d’autre part, du portrait véridique, parfois à l’acide, de certaines mœurs et carrières universitaires,

    tant le portrait tracé _ à la David Lodge (« Un tout petit monde« ), ou à la Vladimir Nabokov (« Pnine« )… _ comporte de vraisemblance, sinon même, tout simplement de vérité douce-amère _ au-delà de la jubilation profonde du parcours à rebondissements de la très patiente vraie recherche, step by step, elle-même…

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    Un récit délicieux,

    où le lecteur se perd vertigineusement entre vérités matérielles de choses (things) bien effectives et faux-semblants-mirages romanesques fictifs méticuleusement _ diaboliquement ? le diable se cachant tout spécialement dans les détails… _ échafaudés et très ingénieusement montés en son récit par l’ironique narrateur, Jacques Saint-Maur, en une bien jolie façon _ étourdissante, même… _ de régler quelques vieux comptes avec quelques confrères _ dont les clés seront à déchiffrer par les initiés du sérail… _, en forme de feu d’artifices festif pour marquer un peu son entrée en retraite de sa très brillante carrière universitaire de montaigniste éminent ;

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    et en rendant aussi et peut-être surtout hommage au difficile voire dangereux parcours à obstacles de certains valeureux chercheurs-doctorants, telle ici la courageuse (ou peu consciente et téméraire) et heureusement résiliente Diane Osborne _ qui ose dévoiler ici, en sa soutenance de thèse à la Sorbonne, l’énormité, rien moins, d’un Montaigne assassin, à Germignan, de La Boétie ! Et nous, lecteurs emportés par la formidable habileté du récit qui nous tient tout du long en haleine, y adhérons presque, avec de telles preuves matérielles (ou quasi) fournies à l’appui en ce récit d’enquête si superbement circonstancié… Toute recherche tenant aussi, bien évidemment, de l’enquête policière.

    Mais aller jusqu’à parvenir presque à nous faire passer Montaigne pour l’assassin de La Boétie : waou !!!

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    A moins qu’il ne s’agisse d’une sorte de forme cachée d’aveu de repentir in extremis de la part du maître de thèse lui-même, ayant fait prendre, sous le coup de sa propre passion de chercheur, d’un peu trop inconsidérés de sa part risques à ses jeunes doctorants, l’une d’entre elles, Connie, allant même jusqu’à se suicider, sa carrière compromise :

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    « Vous savez comment Jacques est avec ses étudiants. (…) Il veut être le meilleur dans tout ce qu’il entreprend, et il s’attend à ce que ses étudiants fonctionnent de la même façon. Il leur met énormément de pression, peut-être pour réussir lui-même à travers eux. (…) Toujours est-il que Connie rencontra pas mal de difficultés avec une approche jugée peu orthodoxe par la grande majorité des spécialistes de Montaigne. Plusieurs pensèrent même que Connie était manipulée par Jacques. Il avait organisé une cotutelle avec l’université Paris-VII-Jussieu où il avait trouvé deux spécialistes de Freud et de Lacan prêts à codiriger la thèse de Connie avec Paul Rieland. Jacques n’était que le troisième lecteur (…) Toujours est-il que, trois jours avant la soutenance organisée par Jacques à l’université Jussieu, les deux psychanalystes décidèrent qu’ils ne pouvaient pas accepter le thèse de Connie en l’état. C’était une question de territoire. Ils eurent le sentiment que Connie et Jacques marchaient sur leurs plates-bandes. Connie fut dévastée. Elle n’avait plus de soutiens et craignait de décevoir ses parents qui étaient fiers d’elle. Elle se suicida. Une overdose de barbituriques » (pages 278-279)…

    …

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    Nous pouvons mesurer ici les endémiques et persistants enjeux, jusqu’au tragique, de ces pauvres querelles de chipotages de territoires et pouvoirs d’universitaires privilégiant l’ »utile » de leur carrière professionnelle sur l’ »honnête » du souci impératif de la vérité…

    …

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    Tout cela, même en dehors _ ou à côté _, de l’infinie passion pour Montaigne lui-même, est assez intéressant et significatif de l’expérience réaliste _ et réaliste, Montaigne, sans défendre le machiavélisme, savait l’être ! _ du monde comme il va…

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    Ce vendredi 13 septembre 2024, Titus Curiosus – Francis Lippa