Étiquette : Kairos

  • Compléter : pour un bref parcours de l’infiniment (tant qu’il y aura de l’encre et du papier) « complétante » Hélène Cixous : un regard rétrospectif sur mes articles d’investigation de sa féconde et joyeuse poïesis, du 2 mars 2018, au 18 novembre 2022. Pour prolonger la communication « Résistance à la finitude et méditation sur la mort dans les écrits d’Hélène Cixous » de Martine Motard-Noar, ce matin, au colloque « Poétiques de l’incomplétude », mis en oeuvre par Eric Benoît, à la Maison de la Recherche à Bordeaux, ce vendredi 7 avril 2023…

    En introduction à une petite _ modeste _ réflexion sur la très judicieuse communication de Martine Motard-Noar, Professeur à l’Université de McDaniel College, Maryland, intitulée « Résistance à la finitude et méditation sur la mort dans les écrits d’Hélène Cixous« , ce matin même, vers 10h à la Maison de la Recherche de l’Université Bordeaux-Montaigne, pour le très riche colloque « Poétiques de l’incomplétude » du Professeur Éric Benoît,

    …

    et à propos de ce que je me permettrai de qualifier l’ »infiniment complétante » écriture-ouverture _ tant qu’il y aura du moins pour elle de l’écriture et du papier : pour elle exactement comme pour nos très chers Montaigne et Proust : ce sont d’infinis compléteurs… _ d’Hélène Cixous,

    et cela tout particulièrement dans sa fécondissime production depuis son merveilleux « Osnabrück » (paru le 12 février 1999),

    …

    voici,

    pour commencer,

    un récapitulatif un peu commode _ et dans la chronologie de leur parution sur mon blog Mollat « En cherchant bien« , du 2 mars 2018 au 18 novembre 2022… _ de la série des articles que j’ai consacrés à ma lecture attentive de ses textes, jusqu’à celui le plus récemment publié, son « MDEILMM Parole de taupe » (paru le 13 octobre 2022).

    …

    …

    Pour les 16 premiers d’entre ces articles miens (publiés sur mon blog du 2 mars 2018, au 23 décembre 2020),

    je renvoie au commode récapitulatif des 16 liens donnés dans mon article détaillé et rétrospectif du 24 décembre 2021 : « « ,

    se rapportant aux importants et même décisifs « Gare d’Osnabrück à Jerusalem » (paru le 14 janvier 2016), « Correspondance avec le mur » (paru le 19 janvier 2017), « Défions l’augure » (paru le 18 janvier 2018), et 1938, nuits » (paru le 24 janvier 2019), surtout _ donnant lieu aussi (!) à mon merveilleux entretien avec Hélène, à la Station Ausone, le 23 mai 2019, dont voici l’accès et à la vidéo ; et au podcast.… _ ;

    et encore « Nacres » (paru le 19 septembre 2019) et « Ruines bien rangées » (paru le 22 octobre 2020)…

    …

    Avec aussi ces liens aux deux articles du 21 décembre 2021 « « 

    et du 23 décembre 2021 « « …

    …

    …

    Et voici aussi, et toujours en l’ordre chronologique des publications sur mon blog, les liens aux 12 autres articles cixoussiens qui ont suivi cet article récapitulatif du 24 décembre 2021 « « , :

    …
    …

    _ le 25 décembre 2021 : à propos du très important « Rêvoir » (paru le 7 octobre 2021) :

    mon article « « 

    …

    _ le 26 décembre 2021 : à propos toujours de « Rêvoir » :

    mon article « « 

    …

    _ le 27 décembre 2021 : à propos encore de « Rêvoir » :

    mon article « « 

    …

    _ le 28 décembre 2021 : à propos, cette fois, du terrible « Le jour où je n’étais pas là » (paru le 6 septembre 2000) :

    mon article «  « 

    …

    _ le 1er janvier 2022 : à propos d’une passionnante série d’entretiens donnés par Hélène Cixous à divers interlocuteurs :

    mon article « « 

    …

    _ le 4 janvier 2022 : à propos d’ « Abstracts et brèves chroniques du temps. Volume 1 Chapitre Los » (paru le 24 janvier 2013) :

    mon article « « 

    …

    _ le 5 janvier 2022 : à propos d’ « Abstracts et brèves chroniques du temps. Volume 2 Corollaires d’un vœu » (paru le 17 septembre 2015) :

    mon article « « 

    …

    _ le 10 novembre 2022 : à propos de « MDEILMM parole de taupe » (paru le 13 octobre 2022):

    mon article « « 

    …

    _ le 14 novembre 2022 : à propos du récent « MDEILMM Parole de taupe » :

    mon article « « 

    …

    _ le 16 novembre 2022 : toujours à propos de « MDEILMM Parole de taupe » :

    mon article « « 

    …

    _ le 17 novembre 2022 : encore à propos de « MDEILMM Parole de taupe » :

    mon article « « 

    …

    _ le 18 novembre 2022 : et à nouveau, encore, à propos de « MDEILMM Parole de taupe«  :

    mon article « « 

    …

    …

    Ce sont là des réflexions sur mes propres lectures, et au fil _ enchanté, réjoui _ de celles-ci.

    …

    …

    L’intuition majeure que j’en tire est celle de l’infinie et inlassable _ tant qu’il y aura donc de l’encre et du papier, et de la vie… _ positivité joyeuse _ et complétance heureuse… _ d’Hélène Cixous à son écritoire, en lien constant de conversations fidèlement entretenues, avec un peu de chance _ puis retenues, à l’écritoire… _, avec les ombres fidèlement présentes de tous ceux qui lui demeurent plus que jamais chers, et continuent _ en un jubilatoire entretien poursuivi _ de venir lui parler :

    sa mère Éve Klein (Strasbourg, 14 octobre 1910 – Paris, 1er juillet 2013), son père Georges Cixous (Oran, 5 septembre 1908 – Alger, 2 décembre 1948), sa grand-mère maternelle Rosalie Jonas (Osnabrück, 23 avril 1882 – Paris, 2 août 1977), et les Jonas (d’Osnabrûck et ailleurs _ Dresde, etc. _ de par l’Allemagne, et le monde), et les Klein, auxquels son imageance heureuse demeure si vivement et fécondement attachée…

    …

    …

    Bien peu de goût, donc, chez Hélène Cixous _ et son irrésistible formidable humour, face à la vie et aux vivants, même un peu éloignés d’elle, ceux-ci… _, pour quelque morose et noire incomplétude bilieuse que ce soit…

    …

    …

    C’est même tout le contraire, tant ce schème de l’incomplétude lui est absolument étranger, tant le flux de la vie offre _ infiniment généreusement _ un permanent et renouvelé sans cesse _ nuits (avec appoints fort bienvenus de rêves) comprises… _ très nourrissant complément, à jouir et fruir _ Kairos aussi un peu aidant de son mutin et acéré concours : à apprendre à saisir comme il le faut au vol quand il se présente _ en riche matière de complétance à son imageance inépuisable et heureuse d’auteur :

    …

     

    un formidable goût et appétit, le même que celui de son très cher Montaigne, pour la générosité de la vie, et cela jusque dans la confrontation-relance _ pour qui, par chance ou par effort aussi, un peu, y survit _ aux pires atrocités de son _ assez shakespearien ! _ tragique…

    …

    …

    Un grand merci, en conséquence, à la lumineuse et si juste communication, ce matin, à l’université de Bordeaux-Montaigne, de Martine Motard-Noar ;

    …

    …

    et à l’initiative si ingénieuse et brillante du Professeur Éric Benoît.

    …

    …

    Ce vendredi 7 avril 2023, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • Pour célébrer, et sur le fond, le premier anniversaire du décès de Michel Deguy (23 mai 1930 – 16 février 2022), une passionnante contribution, à méditer, de son ami Martin Rueff : « Nos poèmes ne savent pas ce qui les attend »… Ou le legs de l’oeuvre qui demeure au présent.

    Afin de célébrer, et sur le fond _ des liens charnels et consubstantiels entre langue reçue et partagée, discours réalisé et parole vivante inventivement créée : lire là-dessus d’abord, comme basiquement, les linguistes, et tout particulièrement, bien sûr, Noam Chomsky, mais aussi l’admirable Paul Valéry dans la postérité desquels s’est inscrit et a œuvré de façon ultra-vivante et fécondissime notre Michel Deguy… _, le premier anniversaire du décès de Michel Deguy  le 16 février 2022,

    l’excellente revue En attendant Nadeau nous propose une passionnante et très dense superbe contribution, à méditer, de son ami _ et successeur à la direction de la revue PO&SIE _ Martin Rueff :

    « Nos poèmes ne savent pas ce qui les attend« …

    …

    …

    Nos poèmes ne savent pas ce qui les attend

    La disparition de Michel Deguy (1930-2022) nous a marqués, comme en a témoigné Tiphaine Samoyault _ en son hommage magnifique « Michel Deguy (1930 – 2022)«   du 21 février 2022. Un an après, Martin Rueff, qui dirige aujourd’hui sa revue Po&sie, réfléchit, à partir de cette absence et de sa pensée, notre présent, la place et le rôle du poème, comme des leçons continuées _ voilà ! _ avec vigueur.

    …

    …

    Il y a un an, le 16 février, que le poète et philosophe Michel Deguy est mort, un an que beaucoup d’entre nous, penchées et penchés sur le journal, s’interrogent ce qu’il aurait dit, pensé. Quelles auraient été ses _ vivantes et vives, et intensément vivifiantes _ colères, ses inquiétudes et ses passions ? La guerre en Ukraine, le tremblement de terre en Turquie et en Syrie, la situation politique européenne et mondiale si peu orientée vers la recherche d’une société juste et digne, mais surtout les preuves du géocide continué (terme qu’il inventa pour dire l’assassinat perpétré de notre terre), auraient bouleversé ce témoin engagé _ voilà ! _ et auraient inspiré le poète si on peut encore user d’un mot qui signifie que ces événements l’auraient traversé en pensée de mots _ oui : puisque penser procède de la langue et de ses mots reçus et pouvant inspirer ; et quelques uns d’entre ces mots, parfois, forgés même, comme néologismes assumés, par le locuteur… Or, comme la poésie, selon son expression, « fait des propositions » (au double sens, logique et érotique, de la formule), et comme la poétique les fait rentrer _ en les proposant à lire, parler, et penser _dans le débat _ voilà ! _, il est urgent de rappeler quelques-unes des exigences qu’il nous lègue _ oui, voilà ! _ à travers ses livres de poèmes – une trentaine, depuis Les meurtrières (1959) – et ses essais, dont un titre rassemble l’élan : La raison poétique (2000) _ et très bientôt, début juin, aux Éditions du Canoë, Ut musica, ut poïesis, un ultime entretien avec Bénédicte Gorrillot.

    …

    …

    Nos poèmes ne savent pas ce qui les attend, par Martin Rueff

    …

    …

    À quoi reconnaît-on le langage _ singulier, spécifique _ du poème ? C’est dans la réponse à cette question que se trouve la première leçon _ à méditer _ de Deguy. Le poème est en lutte intime contre toute forme de littéralisme _ qui enferme et veut clore le sens. Soit le syllogisme didactique suivant. L’époque est au littéralisme, or le poème refuse tout littéralisme, donc l’époque se trouve face à une alternative dont elle sort toujours vainqueure autoproclamée : ou bien elle rejette le poème (elle le marginalise, le réduit _ voilà _ tout en déplorant sa disparition), ou bien elle l’accepte en le dissolvant dans la littéralité (stratégie de la récupération). Examinons rapidement ce syllogisme.

    …

    …

    a) Il y a aujourd’hui trois formes de littéralisme : on les croit ennemies. Elles se retrouvent dans ce qu’elles nient. Le littéralisme économique (le réel à la lettre, c’est la finance ; la condamnation de ce littéralisme est convaincante : pensée unique, realpolitik, dictature des marchés _ à sens unique : TINA, There Is No Alternative) ; le littéralisme religieux (il a pour nom fondamentalisme ; il y a plusieurs fondamentalismes) ; le littéralisme des corps (celui de la biologisation des identités sexuelles : qu’il s’agisse de les revendiquer ou de les diluer ; on veut que le corps soit, non une interprétation, mais un donné à changer littéralement plutôt qu’à comprendre : le corps de la lettre devient le modèle du corps à la lettre) _ oui, oui, oui. Que l’on relise un peu Freud…

    …

    …

    b) Or le poème défait le littéralisme même quand il défend la lettre : il est de l’ordre du comme, de la commaison _ cf La commaison, paru à L’Extrême Contemporain le 3 mars 2022 _, de la comparaison. C’est la thèse la plus durable _ en effet… _ de Deguy, comme l’atteste le très actuel Court traité de poétique surtitré La poésie n’est pas seule (1987) : le poème fait entrer et la langue dans la sensibilité _ oui _ et l’imaginaire dans la langue _ qu’il ouvre et prolonge superbement. Il invente les formes de l’autre langue _ celle du poème et du poète _ dans la langue du même _ la langue d’abord reçue et partagée, qui s’agrandit par là. Il est liberté _ imageante ; j’ai personnellement formé ce mot, « imageance« , à partir des analyses de mon amie Marie-José Mondzain… _ de la langue quand la rhétorique (fût-elle celle des discours émancipateurs) rebat _ et referme dans la platitude de la stricte répétition (cf les affreux et si tristes « éléments de langage«  des sinistres godillots playmobils si peu cérébrés…), même si, grâce au jeu qu’offre toute syntaxe tant soit peu maîtrisée, nous inventons toujours (ou du moins le pouvons, le pourrions) un peu chacune de nos phrases, en dépit des paresseux clichés véhiculés jusqu’à plus soif par la bienpensance supposée et de fait imposée des médias… _ les oreilles du langage _ jusqu’à plus soif. Le roman n’est-il pas capable de cette même liberté ? C’est évident et il ne cesse de faire ses preuves. Mais si le roman du XIXe siècle avait obligé le poème à se libérer de la rhétorique de la poésie, il est temps désormais d’admettre que le poème pourrait permettre au roman d’échapper à sa propre rhétorique _ répétitive, refermée, enfermante. Est-il étonnant qu’on puisse voir aujourd’hui fleurir des romans écrits en vers ?

    …

    …

    c) Le rejet du poème peut prendre des formes plus ou moins brutales (de son éviction par l’économie de marché _ éditoriale déjà et d’abord : la poésie se vend-elle bien ? permet-elle de gonfler suffisamment les chiffres de vente des librairies ?.. _, à la forme apéritive sociale du « vous reprendrez bien un petit poème » – dans le bus, sur tweet, etc.) pittoresque. Les formes de sa littéralisation sont aussi nombreuses qu’insupportables – qu’il s’agisse d’adhérer aux images du poète (éculées toutes et à réinventer toutes comme formes-phrases plus que comme formes de vie) ou de récupérer la poésie en la faisant rentrer dans le moule. Deguy avait inventé un terme pour décrire la manière dont le capitalisme avancé se saisit des identités pour les retourner contre elles : le culturel _ prêt au cliché, prêt-à-porter, prêt à penser : par paresse d’abord, puis très vite conformisme moutonnier (et bien vite agressif)… Or le culturel, c’est l’époque du capitalisme qui a fait passer le même au cœur des différences vécues.  Le poète plus vrai que nature n’a jamais existé – pas plus que le « yaourt à l’ancienne ». On veut faire du poète une icône, on s’accroche à des vies de poètes, on liquide la poésie _ en la vidant de la vie libre et toujours un peu sauvage et aventureuse de son imageance giboyeuse. La poésie continue _ voilà. Elle en a vu d’autres.
    …

    …

    Nos poèmes ne savent pas ce qui les attend, par Martin Rueff

    …

    …

    Une deuxième leçon consiste alors en ceci : la poésie doit rester l’art _ avec sa part de goût et de saveur de l’inventivité et sa joie de la découverte… _ du langage. Comme art, elle tend à l’œuvre _ qui accède, alors, à une durée autre et autonome _ (et non à la pratique qu’elle n’exclut pas mais accueille comme de surcroît) ; comme art du langage, elle se meut dans le logos qu’elle meut _ transforme un peu, au moins à la lisière, à sa façon _ et émeut _ surtout, en effet ; et élève, et transporte. Le langage est le théâtre _ scénique, opératique _ de ses opérations et rien de ce qui est langagier ne lui est étranger. Elle reste accueillante et appelle à ses propres résistances et transformations, mais elle défend la loquacité _ orale _, notre capacité de parler et notre liberté _ ouverte et inventive d’inouï _ d’expression. Si les poètes sont assassinés, ce n’est pas en raison de leur mode de vie ; c’est à cause de leur puissance _ formidable _de formulation. C’est parce qu’ils ouvrent la bouche et articulent la langue de manière inouïe et poignante _ voilà, voilà.

    …

    …

    Nous ne savons _ forcément _ pas ce que nous devons attendre de _ la puissance d’improvisation dynamique (et qui peut être même dynamiteuse) de _ la poésie. Cette leçon, la troisième, est d’espoir. Une lecture paresseuse de Benjamin voudrait que la prose soit la sobriété du poème et son avenir. C’est une vieille rengaine de matrice hégélienne. Fin du poème comme fin de l’art ? C’est en poème qu’il faut répondre à la fin du poème. Trois anciens noms du poème servent à indiquer des issues pratiquées aujourd’hui (la lectrice et le lecteur s’amuseront à coller des noms propres comme dans un exercice à trous). L’hymne, ou le poème continué d’avant la fin du poème. L’hymne se maintient contre la fin du poème. Il assure la grandeur _ de célébration, cérémoniale et exaltante _ du ton, la hauteur de la poésie, sa prodigalité _ joyeuse _ spacieuse. L’élégie s’inscrit comme le poème _ d’humilité ressentie et assumée _ de l’impossibilité du poème. Poésie comme haine ou comme déception de la poésie, exilée, raréfiée rendue « impossible ». Le poème réflexif ou critique. Il prend en compte le diagnostic de l’époque, mais il refuse la thérapie. Pourquoi donc l’idée de poème ne passerait-elle pas par le poème ? Le poème se fera porteur d’opération critique sur la fin du poème : il prendra en charge les opérations de la pensée sous une forme poétique. Ou, pour le dire avec Mallarmé, la poésie est comme le sonnet : elle se passe de son explicitation en prose puisqu’elle se réfléchit elle-même _ voilà : en elle-même et par elle-même, consubstantiellement _ de toutes les façons. Deguy aura pratiqué l’hymne et l’élégie en les croisant dans le poème critique _ et philosophique par là _ pour voir s’échanger leurs prérogatives. Il aura donné à la poésie française une des poésies critiques les plus intenses de la seconde moitié du vingtième siècle. On le rapprocherait volontiers (avec toutes les précautions d’usage) de deux autres poètes critiques de l’Europe de l’après-guerre : l’Italien Franco Fortini (Florence, 10 septembre 1917 – Milan, 28 novembre 1994) et l’Allemand Hans Magnus Enzensberger (Kaubeuren, 11 novembre 1929 – Munich, 24 novembre 2022).

    …

    …

    La quatrième leçon que nous lègue sa réflexion est que si la poésie est au cœur de ce que nous traversons et de ce qui nous traverse, c’est que le géocide _ lui-même, qui advient _ exige que nous prenions le langage _ en la pluralité élargie de ses usages et registres, au-delà des idiomes scientifiques, technologiques, ou économiques dominants… _ au sérieux. Deguy a consacré trois livres à ce problème : La fin dans le monde (2009) ; Écologiques (2012) ; L’envergure des comparses. Écologie et poétique (2017). Prendre le langage au sérieux ? Nulle grandiloquence ici : la poésie ne sauvera pas le monde, et si jamais elle permettait « d’habiter poétiquement le monde », ce ne serait qu’au prix d’un travail continu sur ce cliché qui maltraite Hölderlin en galvaudant son mot d’ordre. Ce que Deguy nous rappelle (et d’autres poètes avec lui), c’est que la poésie entretient un rapport d’essence scellé par le langage avec notre compréhension _ même, et c’est forcément essentiel ! _ du monde (milieu ? environnement ? nature ? terre ?) _ à toujours davantage creuser, élargir, vraiment pleinement penser.

    …

    …

    Nos poèmes ne savent pas ce qui les attend, par Martin Rueff

    …

    …

    Ce rapport s’énonce de la manière suivante : la poésie éprouve le langage comme l’expérience du monde en tant qu’il va disparaître _ fuir, échapper, être manqué, perdu, détruit par notre inattention et absence d’égard, puis oubli… « Le monde va finir » ? L’émotion _ vive, touchante _ qui naît du langage poétique n’est pas liée à un contenu particulier (le poème fait flèche de tous les bois de l’affect) mais à sa forme qui affecte autant ses énoncés (ce qu’il dit) que son énonciation (comment il prend en charge _ voilà, en la chair même de son chant _ ce qu’il dit). L’émotion qui naît du poème est spécifique _ oui, et il faut apprendre à bien l’accueillir _ : elle est liée à l’appréhension du temps qui passe _ oui : ce temps qui fait la pulsation même de nos vies _ au sein même de l’appréhension _ plus ou moins perspicace et attentive, juste _ des phénomènes. Si les hommes voient le sol de la terre se dérober sous leurs pieds (cette formule devenant aujourd’hui littérale), et si les hommes regardent la terre avec le langage (la formule est du poète Jean-Patrice Courtois commentant Deguy), alors il n’est pas étonnant qu’ils se tournent vers le langage qui se rapporte au monde « en le portant disparaissant » _ en sa coulée même. Le poème porte le monde – il le rend présent _ voilà _, il le fait passer, le translate, le reconduit, mais aussi le sauve, le repêche, le rappelle, le restitue _ oui, il est ainsi réellement opérant, à l’inverse d’aveuglant. S’il le portait « apparaissant », le poème serait hymne à la célébration de sa présence : c’est dans le poème que le monde pourrait « rejaillir vivant » _ une fête ! S’il le portait « disparu », le poème serait élégie _ déploration _ pour un monde défunt. Or le poème critique ne porte ni « apparaissant », ni « disparu », mais « disparaissant » _ dans la difficulté de la recherche de saisie de la justesse de son penser sensible et de ses conditions elles-mêmes… _ : la modalité même de la constitution du monde lyrique est précisément celle d’un « porter disparaissant » – d’un faire apparaître dans la disparition en acte _ ne serait-ce que parce que toute phrase entamée va finir et finit. En portant le monde, il en garantit la phénoménalisation _ voilà _, en le portant « disparaissant », il assure et la présence et son retrait _ concomitamment _, et le phénomène et sa défection – il le fait défaillir dans un frémissement de langage _ ou « admirable tremblement du temps » presque saisi, Kairos aidant, en son passage... Il le décontenance.

    …

    …

    Parce qu’il dit la sortie de route et la perte des repères, « désarroi » est un beau mot. Et puisque desarreier a existé, nous pourrions, toutes et tous, nous dire désarroyés. Plus que jamais ? Le sentiment d’être arrachés à l’histoire est historique et à des millénarismes sans science ont succédé les catastrophismes éclairés d’aujourd’hui. Il était inévitable sans doute qu’une telle situation fît lever des prières et, avec elles, de nouvelles spiritualités. Que ces dernières entraînassent un désir de poésie était sans doute prévisible. Mais le désir de poésie ne fait pas le poète _ certes _ et les poètes ne seront _ en effet _ ni les saints ni les gourous de demain. Ils regardent ailleurs et devant eux. On ne leur fera pas dire la messe. On espérera leurs poèmes inouïs. Quand les mots viennent à manquer, il n’est ni facile ni inutile de se tourner vers celles et ceux qui font de ce manque une force et qui tentent _ en toute humilité _ d’éviter les effets de manche et le retour _ très illusoirement _ confortable des rhétoriques les plus plates _ soit mercenaires et cyniques, soit achetées et prisonnières. Les poètes font preuve d’une opiniâtreté bizarre _ en effet. Une vieille comparaison rapproche le mot de la monnaie et du jeton. Le poète ne veut pas qu’on se refile les vieux jetons de la fausse monnaie. Il veut remonétiser _ oui _ le langage. Qu’il y échoue n’est ni signe de son échec ni synonyme de sa grandeur. Deguy aura essayé _ voilà : à la Montaigne _ pendant près de soixante-dix ans. Sa vigueur est de rigueur. Et l’inverse n’est pas moins vrai.

     

    …

    …

    Un hommage ô combien mérité à ce que nous a définitivement laissé (à revenir méditer, en son œuvre qui est là) Michel Deguy.

    …

    …

    Et en apostille un peu plus personnel,

    et sans revenir ici aux divers articles que j’ai consacrés à Michel Deguy lui-même,

    ni à l’entretien si précieux _ et tellement exemplaire de la vie frémissante de son si inventif penser en langue ! _ que j’ai eu avec lui à la Station Ausone le 9 mars 2017, à propos de son « La Vie subite » _ et aussi « Noir, impair et manque« … _, dont voici un lien au podcast, afin de percevoir aussi et encore le grain même de sa voix et les rythmes de son souffle, présents toujours, et toujours audibles, en le verbe et de sa poésie et de tout ce qu’il a écrit : en l’œuvre de lui qui nous demeure à lire, pour converser encore avec lui…

    …

    …

    je me permets simplement de renvoyer ici à plusieurs des articles de ce blog « En cherchant bien« , signés Titus Curiosus, liant de près le nom de Martin Rueff à celui de Michel Deguy :

    …

    …

    _ le 12 décembre 2009 : « « 

    …

    _ le 23 décembre  2009 : « « 

    repris le 13 mai 2010 : « « 

    …

    _ le 18 février 2022 : « « 

    …

    _ et tout récemment le 2 février 2023 : « « 

    …

    …

    Ce mercredi 22 mars 2023, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • A propos de l’indispensable legs, toujours à inlassablement réactiver, de la lucidité d’imageance poïétique des chefs d’oeuvre majeurs des génies de la littérature mondiale _ ou la profonde vérité du « Ce qui demeure, les poètes le fondent », de Friedrich Hölderlin…

    En apostille-ajout à mon article du 14 février dernier « « ,

    ceci,

    et un peu « retravaillé » encore, à la relecture devenant ré-écriture _ à la Montaigne en ses indispensables « Essais » _,

    qui me paraît mériter, à lui seul, ce petit tiré-à-part-ci d’aujourd’hui :

    …

    …

    mon « Lire ‘Liquidation’ d’Imre Kertész, ou ce qui dure d’Auschwitz« , achevé de rédiger le 13 janvier 2006, est enfin redevenu accessible, grâce à Nathalie Georges-Lambrichs _ qui a réussi à le « récupérer » sur une ancienne sauvegarde sienne, qu’elle est, non sans difficulté (elle n’en avait plus le souvenir…), parvenue à réactiver : ouf ! immense merci à elle ! _, tel que j’ai, sur ce blog même, mis en ligne en mon article du 8 novembre 2022 : « « ,

    où ce très long texte mien _ plus long, mais c’était absolument nécessaire, que le texte de Kertész, dont il est n’est qu’une modeste, mais exigeante, lecture-commentaire, et un patient déchiffrage… _ de lecture-commentaire-déchiffrage du « Liquidation » de Kertész,

    est miraculeusement redevenu effectivement accessible _ il n’a finalement pas été « liquidé« , ouf !, réduit au pur néant, lui, par l’accident de mon précédent ordinateur (soudainement un jour kaput !) où je le conservais sans sauvegarde aucune… _ à de patientissimes lectures !!!  ;

    ce très très grand texte de Kertész qu’est ce chef d’œuvre étourdissant _ en son époustouflante complexité archi-enchevêtrée d’écriture par lui, l’auteur, mais aussi de lecture, par nous, ses lecteurs : pour ne pas nous y perdre, il nous faut, à nous lecteurs, très sérieusement nous y accrocher ; et c’est ce très patient effort-là que s’efforce de retranscrire, avec jubilation aussi et surtout, mon texte de lecture-commentaire-patient déchiffrage… _, de « Liquidation« , se re-révélant hélas ces jours de maintenant plus prémonitoire que jamais _ « Ce qui dure d’Auschwitz » avais-je, et à mon tour comme prémonitoirement, sous-titré ce modeste mien « Lire ‘Liquidation’« , qui, et cela à mon vif étonnement (!), résiste fort bien à la relecture, 17 ans après sa rédaction, achevée le 13 janvier 2006 !.. _ avec le présent retour de l’incroyable barbarie déchaînée sur ces décidément malmenées _ Boutcha, Irpin, Marioupol, Bakhmout, etc. _ terres d’Ukraine ;

    relire ici, du très grand historien américain Timothy Snyder, pour commencer, son indispensable lucidissime « Terres de sang : l’Europe entre Hitler et Staline » (et désormais Poutine !)

    _ et relire aussi, éventuellement et superfétatoirement, mes articles de commentaire, celui très détaillé, du 26 juillet 2012 « « , et celui, synthétique et rétrospectif, lui, du 4 mars 2022 « « , sur ce magistral travail de l’historien Timothy Snyder en ce magnifique et plus que jamais indispensable « Terres de sang : l’Europe entre Hitler et Staline« …

    Et où nous mesurons aussi _ et c’est à cela que je veux bien sûr en venir ici _, tout ce que nous pouvons devoir, voilà !, par nos lectures, à la lucidité de poïesis la plus fine et la plus juste sur le réel des plus géniaux écrivains,

    tel, en cette occurrence-ci, un Kertész…

    …

    …

    Oui, voilà bien ce qu’apporte l’imageance des plus grands génies visionnaires _ et je repense ici à ce qu’en présente ce dialogue essentiel et fondamental de Platon, à propos de la puissance propre du poétique, qu’est son petit Ion… _, écrivains et artistes ;

    et il nous est plus que jamais indispensable, à nous les lecteurs de ce qui demeure encore de ces génies, de venir toujours et à nouveau, et génération après génération, les lire, et revenir, de nouveau, de nouveau, et génération après génération, il me faut le redire, venir et revenir encore les lire et les relire, et les méditer, tant sont puissamment destructrices les forces d’effacement, de dénégation négationniste, ainsi, d’abord, que d’oubli !, à inlassablement combattre et renverser…

    …

    …

    Car, de ces génies visionnaires,

    les regards, via _ et c’est bien cela seul qui vraiment porte et transporte jusqu’à nous, d’abord inattentifs, et oublieux que nous sommes, de l’essentiel  _, leurs plus que jamais vivantes_ à dimension temporelle d’éternité, mais oui ! puisque d’éternité il n’y a réellement que dans le temps de vies humaines (mortelles, c’est là un pléonasme) : toute vie (sexuée du moins) passe, et est promise à passer un jour définitivement, et il appartient donc à chacun, individu de passage, d’apprendre le plus vite possible, tant qu’il est temps, à saisir au vol ce que vient très furtivement et très brièvement offrir et mettre à notre portée le généreux et très malicieux (et tranchant aussi !) Kairos… _ parlantes et vibrantes voix _ oui, les voix ! je dis bien les voix : qu’il nous appartient, à nous les lecteurs, d’apprendre à percevoir, recevoir, écouter, et alors clairement enfin entendre, en leurs ténus et fragiles souffles-respirations, ainsi qu’intonations et accents, même : ce qui est le propre du seul, mais puissant en ses effets, poïétique, du moins quand ces effets du poïétique sont effectivement bien reçus et intégrés par la conscience la plus lucide du lecteur à son intelligence actuelle des situations… _ précieusement maintenues ainsi activement parlantes, déposées qu’elles sont, pour ce moment du moins où elles subsistent et durent un peu pour nous, en livres, et en livres accessibles à la lecture, ainsi que, et surtout, à la pensée-méditation à venir du lecteur, dans les rythmes souples et colorés de ces phrases _ surtout , car c’est leur allure et leur rythme singuliers qui importent !_, lignes, pages de ces livres-là, nous demeurent donc ces regards via les voix, plus que jamais présents, ces extra-lucides regards-là visionnaires, via les voix parlantes et vibrantes de vie, il me faut le souligner, en l’éclat de la beauté, oui, de la beauté, de ces œuvres et chefs d’œuvre, qu’à nous, leurs potentiels _ en voie de devenir d’un peu plus effectifs, si possible… _ lecteurs, ils ont su, tel un infiniment précieux legs, nous laisser à venir méditer _ en dialoguant un minimum avec eux _ ; charge à nous de les écouter et les entendre, ces voix, et accéder, par leur écoute musicale, à ces regards perspicaces et vifs-là.

    La vraie lecture étant un réel et très effectif _ wirklich, dit Hegel… _ dialogue :

    un entretien actif _ de muses : à la François Couperin... _ des deux côtés, auteur et lecteur ainsi en dialogue _ les muses en dialogue, donc ; encore à la François Couperin… Et on peut comprendre ainsi, au passage, ce qui me rend aujourd’hui particulièrement impatient de la publication, le 6 juin prochain, aux Éditions du Canoë (de Colette Lambrichs), de l’ « Ut musica, ut poïesis«  du cher Michel Deguy ; comme pour continuer avec lui la conversation entamée à la Station Ausone le 9 mars 2017, autour de son vibrant « La Vie subite« … _, et entre lecteur et auteur, quand survient le miracle de cette grâce, voilà, de s’entendre vraiment l’un l’autre.

    …

    Immense merci donc à eux tous, ces plus grands des auteurs !!!

    Pour l’imageance poïétique de leurs vibrantes musicales voix, toujours vivantes et parlantes, en acte _ quand leur puissance est ainsi un peu richement activée _, pour nous, quand nous lisons vraiment leurs grands livres…

    …

    Lire et lier, relire et relier, étant consubstantiels.

    …

    …

    Ce jeudi 23 février 2023, Titus Curiosus – Francis Lippa

  • A propos du partage, le plus large possible, par entretiens, du magnifique « Le chemin continue _ Biographie de Georges Lambrichs » d’Arnaud Villanova (aux Editions Gallimard), de petites considérations sur des temporalités et fenêtres d’opportunité diverses pour des entretiens ouverts avec auteurs choisis de livres d’extrême qualité…

    À propos du partage, le plus large possible _ via vidéos ou podcasts d’entretiens à réaliser (enregistrer et diffuser largement via l’ultra-performant site Mollat !) avec l’auteur de livres d’excellence… _, du magnifique « Le chemin continue _ Biographie de Georges Lambrichs » d’Arnaud Villanova (tout juste paru le 16 février dernier aux Éditions Gallimard),
    …
    voici, ce jour, ces quelques petites considérations-ci sur des temporalités et fenêtres d’opportunité diverses, pour des entretiens ouverts, et si possible un peu riches, substantiels, avec quelques auteurs choisis de livres d’extrême qualité, tel que ce « Le chemin continue _ Biographie de Georges Lambrichs » d’Arnaud Villanova :
    …
    …
    Ecrire, publier, éditer, promouvoir un livre,
    puis lire, partager avec des amis (voire plus largement peut-être aussi) le plaisir de la lecture
    et réussir à donner à d’autres le désir de, à leur tour, lire (et éprouver une vraie joie de lire) tel ou tel livre singulier :

    autant de situations
    et autant d’acteurs divers d’une même chaîne diversifiée et ramifiée, et continuée,
    au départ de laquelle s’est trouvé un beau livre écrit par un auteur,
    avec autant de temporalités diverses,
    et ayant chacune son rythme spécifique et singulier…
    …
    Et ce n’est certes pas à un auteur tel que vous, Arnaud, qui travaillez professionnellement là-dessus, que je vais apprendre quelque chose de neuf…
    …
    …
    Pour ma part, 
    je veux dire celle d’un lecteur simplement attentif et passionné de quelques certains livres qui m’ont considérablement plu et réjoui
    – et de fait mes goûts sont assez larges et assez éclectiques, tout en étant très très exigeants :
    d’une façon qui, à ma place de simple lecteur, me fait, en l’occurrence, et en ces traits-là, admirer la personnalité ici, ainsi que la personne dans sa vie relationnelle, généreuse et ouverte, d’un Georges Lambrichs,
    situé pourtant apparemment, je veux dire professionnellement, à une tout autre place que celle d’un simple lecteur désintéressé, amateur, au sens plein de ce mot, qui se trouve être la mienne : celle, pour lui, Georges Lambrichs, d’éditeur littéraire ;
    mais Georges Lambrichs était aussi, en sa singulière façon, absolument désintéressé en sa follement généreuse passion pour la plus authentique littérature « de qualité », un tel lecteur, pour commencer –,
    il se trouve qu’une de mes passions est celle de la joie – assez rare, en tous les sens de ce terme – de m’entretenir, à l’occasion – occasion qu’il me faut bien provoquer un peu par mon initiative ; car rien n’advient seulement de soi, et nul ne me l’offrira spontanément de lui-même (ou alors bien rarement ! même si cela, et il me faut le reconnaître, est quelquefois arrivé…) sur un plateau -, avec ou à propos d’auteurs que j’admire,
    et en un entretien absolument ouvert, entre interlocuteurs sachant s’écouter vraiment – et cette chose aussi est assez rare –, et les voix comptent beaucoup, les attentions, les silences aussi,
    afin d’aider si peu que ce soit, de la modeste place de lecteur passionné s’entretenant alors avec (ou, à défaut de l’auteur lui-même, à propos de) tel auteur qui le mérite, à partager cette – pas si fréquente que cela, mais qui comme miraculeusement advient parfois, de temps en temps, de temps à autre… – très exaltante joie de lire un livre qui paraît le mériter vraiment…
    Car il y en a tant de médiocres, et même tant de faux livres, dont le temps de lecture vient voler un peu du si précieux, non infini, temps de la vie, en l’occurrence, du lecteur…
    …
    « Indiligent lecteur, quitte ce livre ! »,
    prévenait très obligeamment le merveilleux et délicieux Montaigne adoré à l’ouverture de ses très exigeants – à suivre vraiment l’entier déroulé de leurs étincelants écheveaux ramifiés de fils entrecroisés et rajoutés à ses diverses propres relectures… – magnifiques « Essais »…
    …
    C’est donc aussi de toute petite – à sa modeste place… – contribution à la formation du goût, qu’il s’agit là…
    Et plus que jamais en ce moment – de bourrages de crânes désinhibés absolument éhontés de crasse propagande…
    …
    …
    Voilà donc la place en laquelle je situe ce que, de ma modeste et improbable position – je ne suis pas éditeur, ni libraire, ni même journaliste : seulement simple lecteur passionné et un peu attentif de vrais livres... –, je peux – voire je dois, à mes yeux tout au moins.. – faire, agir, œuvrer, en pareille occurrence, voire urgence !, de joie, à proposer de partager, à l’occasion – Kairos un petit peu aidant –, avec d’autres.
    …
    Les fenêtres d’opportunité pour cela – ou conjonction d’alignement des planètes… – étant assez étroites, furtives, passagères…
    Une vie humaine, d’abord, n’étant pas elle-même – nous le saurions, cela n’arrive pas –, infinie…
    …
    «    But at my back I always hear

    Time’s wingèd chariot hurrying near :
    And yonder all before us lye

    Desarts of vast Eternity »,
    a dit Andrew Marvell en son sublime poème « To his coy mistress ».
    …
    Mais le généreux temps d’une vie – reçue de nos parents et de la chaîne si peu probable au départ de nos ancêtres plus lointains : via, là aussi, une chaîne-concours d’assez improbables transmissions, tant génétiques que culturelles… – , en son cheminement même, nous ouvre aussi la porte de tels infiniment précieux moments, rien moins, d’éternité – puisqu’il n’y a d’éternité effective que dans, et par le temps de ces brèves vies, du moins quand celles-ci sont vraiment « humaines », c’est-à-dire vraiment « de qualité », je suis donc ici joyeusement spinoziste ; et proustien.
    …
    …
    …
    Tel est donc le contenu du courriel que j’ai adressé ce matin à Arnaud Villanova,
    l’auteur, superbe – de quelle qualité est aussi son écriture ! –, de cette passionnante et très riche enquête sur l’œuvre d’éditeur – mais pas seulement ! – ainsi que la personne même, généreuse, libre, amicale, juste et ouverte, de Georges Lambrichs (1917 – 1992),
    avec cet impressionnant portrait que vient nous donner ce « Le chemin continue _ Biographie de Georges Lambrichs » qui paraît en ce moment même aux Éditions Gallimard…
    …
    …
    Ce mercredi 22 février 2023, Titus Curiosus – Francis Lippa