C’est avec grande satisfaction que je lis ce dimanche matin 23 août le détail ultra-précis de l’article archi-lucide, et absolument passionnant en la perspicacité de son analyse ultra-fouillée, de Pierre-Jean Tribot « Partout et nulle part : la nouvelle condition des chefs et cheffes d’orchestre ? » paru hier sur le site de Crescendo Magazine – et que je vais présenter in extenso ici avec de menues farcissures miennes – , qui me rappelle fortement ma lecture attentive en 2011 de « L’Hiver de la culture » du cher Jean Clair,
à laquelle lecture j’avais consacré sur mon blog encherchantbien.fr d’abord un premier article, en date du 12 mars 2011, « OPA et titrisation réussies sur « l’art contemporain » : le constat d’un homme de goût et parfait connaisseur, Jean Clair, en « L’Hiver de la culture »« , suivi d’un autre le 16 juillet suivant, « Un entretien magique : avec Jean Clair (et passages d’anges !) à propos de ses « Dialogue avec les morts » et « L’Hiver de la culture », le 20 mai dans les salons Albert-Mollat« , en commentaire a posteriori de mon entretien (magique ! on l’entend même penser…) avec lui dans les salons Albert-Mollat de la librairie Mollat le 20 mai 2011 où j’avais pu le faire inviter, à propos de ses deux récents livres, en 2011, « Dialogue avec les morts » et « L’Hiver de la culture« …
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Pierre-Jean Tribot, Rédacteur en chef de Crescendo Magazine
Pierre-Jean Tribot a étudié la musique (Cor d’harmonie) et l’Histoire (Universités Paris-IV Sorbonne et Université Libre de Bruxelles).
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Il a été rédacteur en chef de ResMusica.com (2009-2015), vice-président des International Classical Music Awards (2012-2015) et chroniqueur pour la RTBF Musiq3. Depuis janvier 2016, il est chroniqueur pour Crescendo Magazine et Rédacteur en chef depuis septembre 2018. Il est l’un des animateurs du réseau Music&Arts Networks de Paris qui œuvre à une nouvelle approche de la musique classique et administrateur de l’éditeur musical XXI Music Publishing qui édite la Ravel Edition.
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Pierre-Jean Tribot a collaboré avec différents orchestres à travers l’Europe : Orchestre Philharmonique Royal de Liège, Orchestre Symphonique de Bilkent à Ankara ou Orchestre de Chambre des Cameristi della Scala (Milan). Passionné par le patrimoine, il est l’auteur de différents ouvrages sur les communes de la région de Bruxelles, l’Exposition universelle de Bruxelles 1958 et l’Atomium. Dans le domaine audiovisuel, il a participé à un projet de valorisation des fonds de la RTBF au bénéfice des publics enseignants pour le compte de la Fédération Wallonie-Bruxelles.
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Voici donc ce très remarquable article – d’une richesse de détails formidablement informés absolument magnifique ! – de Pierre-Jean Tribot, qu’il consacre aux soubassements financiers des nominations des chefs d’orchestre, en leur évolution, et en leurs cadres à la fois spatiaux et temporels :
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Partout et nulle part : la nouvelle condition des chefs et cheffes d’orchestre ?
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Le 2 avril 2024, le Chicago Symphony Orchestra annonce son prochain directeur musical : un chef de vingt-huit ans. Il dirige déjà l’Orchestre de Paris, tient encore l’Orchestre philharmonique d’Oslo, et s’apprête à prendre, la même saison, le Royal Concertgebouw d’Amsterdam. Quatre orchestres parmi les plus prestigieux du monde, deux continents, un homme né en 1996. Klaus Mäkelä n’a pas encore trente ans, et il tient déjà, sur le papier, davantage d’orchestres de premier rang que la plupart des chefs n’en dirigeront dans toute une vie.
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Quarante ans plus tôt, un autre prodige, tout aussi précoce, avait fait l’inverse exact. Simon Rattle, courtisé de partout dès le milieu des années 1980, choisit de rester dix-huit ans dans une seule ville de province, Birmingham, à bâtir un seul orchestre. Entre ces deux images – tel est le point de départ de la réflexion-analyse hyper-fouillée, dans l’espace et dans le temps, de Pierre-Jean Tribot – tient toute la mutation d’un métier – voilà. Car ce que cette génération est en train de faire du poste de directeur musical, ce n’est pas l’occuper : c’est le multiplier — et, ce faisant, elle vide peut-être de sa substance – voilà – la fonction même que Rattle avait passé sa vie à remplir – quelles sont donc les responsabilités d’une telle mutation ?, telle est la question de départ de l’enquête de main de maître menée…
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Le portefeuille
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Regardons la carte plutôt que la partition. Klaus Mäkelä est le porte-drapeau d’un modèle, non un cas isolé – voilà : un exemple de cas significatif parmi bien d’autres. À partir de la saison 2027-2028, ses deux responsabilités principales seront Chicago et Amsterdam — un orchestre américain de tout premier rang et l’un des plus légendaires des orchestres européens —, après avoir mené de front, des années durant, Oslo et Paris. Mais le cas le plus vertigineux est ailleurs : Tarmo Peltokoski, né en 2000, détient déjà cinq postes permanents. Directeur musical à Toulouse, à Riga et bientôt à Hong Kong ; chef invité principal à Rotterdam et à Brême. Trois directions musicales sur deux continents, à vingt-cinq ans, avant même d’avoir vécu une carrière – une expression qui parle.
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Ils ne sont pas seuls. Lahav Shani, qui vient de quitter Rotterdam, prend en 2026 le Philharmonique de Munich — le poste laissé vacant par Gergiev — tout en conservant l’Orchestre philharmonique d’Israël. Tabita Berglund prend Bergen en 2027 tout en étant déjà cheffe invitée principale à Detroit comme à Dresde. Le vocabulaire même a changé : on ne parle plus d’un chef et de son orchestre, mais d’un chef et de ses postes – voilà – , comme on parlerait d’un gérant et de ses lignes. Le directeur musical est devenu un gestionnaire de portefeuille – voilà, voilà : d’où les liens que j’ai opéré avec les analyses de Jean Clair sur les titrisations dans les arts plastiques….
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Le jeunisme
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Car l’ubiquité n’est qu’une face du phénomène ; l’autre est une course à la jeunesse devenue, elle aussi, systématique. En une quinzaine d’années, nommer un chef de moins de trente ans à la tête d’un grand orchestre a cessé d’être un événement pour devenir une manière de faire – courue. Andris Nelsons prend – ici encore le mot parle… – Birmingham à vingt-huit ans, Vasily Petrenko Liverpool à vingt-neuf, Gustavo Dudamel Göteborg à vingt-cinq puis Los Angeles à vingt-huit, Yannick Nézet-Séguin l’Orchestre Métropolitain de Montréal à vingt-cinq, Robin Ticciati l’Orchestre de chambre écossais à vingt-cinq, Lionel Bringuier la Tonhalle de Zurich à vingt-six, Lorenzo Viotti l’Orchestre philharmonique des Pays-Bas à vingt-neuf, Daniel Harding sa première phalange à vingt et un. Le mouvement gagne toutes les latitudes et toutes les enseignes : Aziz Shokhakimov à Strasbourg, Elim Chan d’Anvers à San Francisco — dont elle devient la première directrice musicale de l’histoire —, Jonathon Heyward à Baltimore à trente ans, premier chef afro-américain à la tête de l’orchestre en cent six ans. La liste s’allonge à chaque saison, au point qu’un site spécialisé tient à jour – tiens, tiens… – le palmarès des « plus jeunes chefs principaux du monde ». Et le point de bascule symbolique porte un nom : Klaus Mäkelä – nous y revoilà donc – , chef principal d’Oslo à vingt-deux ans, directeur musical de Paris à vingt-quatre.
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Ce que révèle cette course n’est pas d’abord musical – tiens donc… Elle trahit l’angoisse d’un milieu – de la musique – vieillissant qui cherche dans la jeunesse de ses chefs le remède au vieillissement – angoissant – de son public – avec les subsides attenant… Le jeune maestro est devenu un argument de vente : un visage frais sur l’affiche, une promesse de renouvellement, parfois un geste de diversité longtemps différé — et, dans tous les cas, un signal envoyé à un public que l’on redoute de perdre – voilà, voilà ; et qu’il importe urgemment de renouveler... Car ce que la tutelle achète, avec la jeunesse, c’est – déjà, et en premier lieu – une promesse de communication : un chef à l’aise sur les réseaux sociaux, qui se filme et se partage, supposé attirer vers des salles vieillissantes le jeune public qui leur fait défaut – voilà : une affiche attirant les chalands. La jeunesse du chef est appelée à racheter la vieillesse de la salle – voilà. La critique commence à le nommer sans détour : l’essayiste Elisabeth Braw annonçait récemment « la fin du culte du wunderkind », y voyant moins une politique du mérite qu’un coup marketing – voilà, nous y sommes – d’institutions fragilisées, transformées en navires-écoles où de très jeunes gens portent, avant l’heure, des responsabilités qui – hélas – les dépassent. Le talent, encore une fois, n’est pas en cause. Ce qui l’est, c’est la fonction nouvelle – voilà, voilà : par utilitarisme opportuniste – assignée à l’âge lui-même : non plus une étape d’une vie, mais un attribut de marque – c’est dit.
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Les faiseurs de prodiges
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Mais la demande ne suffit pas à tout expliquer : encore faut-il – aussi – une offre pour la nourrir, et une industrie – voilà – pour l’organiser. Le milieu musical est, à cet égard, l’un des plus concentrés qui soient – tiens, tiens : mais c’est aussi le cas pour l’art contemporain départs plastiques… La carrière des chefs se joue pour l’essentiel entre les mains d’une poignée de très grandes agences artistiques – voilà – , presque toutes londoniennes — Askonas Holt, Harrison Parrott, Intermusica, IMG Artists —, qui détiennent dans leurs portefeuilles des dizaines de noms et pèsent, en coulisse, sur la quasi-totalité des nominations qui comptent. À elles deux, Harrison Parrott et Intermusica représentent près de cent cinquante chefs d’orchestre — de quoi aligner treize équipes de football, presque toute la Jupiler Pro League. Une surproduction de talents que la rareté organisée des grands postes ne pourra jamais absorber – la concurrence est très rude… Et ces effectifs ne sont pas figés : il existe, là aussi, un mercato – voilà, aux cotes fluctuantes…. Les chefs changent d’écurie comme on change de club — Elim Chan, par exemple, est passée de Harrison Parrott à Intermusica —, on recrute, on débauche, on laisse filer. Mais qu’ils circulent d’une maison à l’autre ne change rien à l’essentiel : c’est toujours le même club fermé – voilà le sol capitalistique…
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Leur logique est celle d’un marché de talents à terme – en permanence fluctuant ; et vae victis ! Qu’un jeune chef décroche un prix dans l’un des grands concours de direction, et il est presque aussitôt happé dans l’escarcelle de l’une de ces maisons — signé très tôt, souvent avant d’avoir rien dirigé de conséquent. Parfois le prix et la signature ne sont séparés que de quelques semaines : à peine sacré au Malko de Copenhague en 2024, le Coréen Samuel Lee est enrôlé par Harrison Parrott ; Aurel Dawidiuk, lauréat du Concours Hans von Bülow, y entre de même sitôt primé ; Ryan Bancroft signe chez Intermusica dans l’année de son propre Malko, et la jeune Polonaise Anna Sułkowska-Migoń dans la foulée de La Maestra. Commence alors le travail de placement : on le présente aux orchestres, on lui bâtit une trajectoire, on le vend sous une étiquette qui rassure — « le nouveau Rattle », « le nouveau Karajan », « la nouvelle Marin Alsop » – nous y sommes… L’analogie n’est pas innocente : elle promet à l’orchestre qu’il achète, avec ce nom encore inconnu, la valeur sûre d’un modèle déjà consacré – ce qui amoindrit le risque du pari hasardeux de la signature d’un inconnu : le terrain est en partie balisé par ces amalgames de la publicité….
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On mesure alors ce que le mot « portefeuille » avait de littéral. Le chef n’est pas seulement devenu un gestionnaire de postes ; il est d’abord un actif dans le portefeuille d’un autre – voilà ; c’est le petit monde de la titrisation... Et l’agence a tout intérêt – voilà – à le placer vite, à le placer partout, à multiplier ses titres — car chaque poste ajoute à la valeur – de réputation – du nom, donc à la sienne – et le tour, à chaque coup, est joué… Le jeunisme et l’ubiquité ne sont pas deux lubies d’époque : ce sont les deux produits d’une même industrie – de marchandisation, voilà, voilà – , qui a besoin de noms neufs pour renouveler – sans cesse – son catalogue, et de les faire briller vite afin d’en tirer le rendement maximal avant qu’un autre ne monte – très vite.
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Un pouvoir sans contre-pouvoir
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Qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas de faire le procès de ces maisons. Leur domination n’est pas un complot, c’est un état de fait – voilà : le monde tel qu’il est : capitalistique d’abord – , et il est documenté. Le secteur se concentre inexorablement vers le sommet : les grandes agences grossissent tandis que les maisons intermédiaires s’éteignent. Norman Lebrecht – oui – , qui suit ce mouvement depuis des années sur son site Slippedisc, en a chroniqué les étapes — jusqu’à la faillite retentissante, en 2020, de la vénérable Columbia Artists Management, l’une des plus anciennes et des plus puissantes du monde. La concentration ne joue d’ailleurs pas que par la taille : elle joue aussi par l’intégration verticale. Fait révélateur, le Conservatoire de San Francisco a bâti ces dernières années un véritable conglomérat — il possède désormais deux grandes agences, l’américaine Opus 3 Artists et la londonienne Askonas Holt, ainsi que le label Pentatone – ah ! bon… – : la formation, le management et le disque réunis sous un même toit. Celui qui forme les artistes, celui qui les représente et celui qui les grave peuvent n’être plus qu’un seul propriétaire. Et le maillage est si serré que les rivaux eux-mêmes s’y trouvent liés : Harrison Parrott, pourtant concurrente directe d’Askonas Holt, a passé accord — par sa branche d’édition Birdsong — avec ce même Conservatoire de San Francisco pour publier les lauréats de son programme de jeunes compositeurs. La boucle se referme : qu’il sorte par la porte de l’école ou par celle du concours, le jeune talent tombe, presque à coup sûr, dans le même petit cercle de mains. À mesure que le milieu se resserre autour de quelques géants, le pouvoir de prescription se concentre avec lui – voilà.
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Ce pouvoir prospère d’autant mieux qu’il ne rencontre plus guère de contre-pouvoir – ah ! ah ! La compétence artistique – de quelques médias spécialisés, ou de mélomanes sachant un peu se faire entendre… – s’est peu à peu dissoute – hélas – là où elle devrait faire barrage – au nom de la vraie qualité musicale. À un directeur général d’orchestre, on ne demande plus d’abord une oreille et un jugement – dommage ! – , mais de lever des fonds, de communiquer, de représenter, de gérer – voilà donc le parasitisme monstrueux et invasif gagnant contre l’art authentique – ; l’artistique n’est plus qu’une part, souvent mineure, de sa charge – bonjour les gravissimes dégâts ! Or un administrateur qui ne juge plus par lui-même de la valeur d’un chef s’en remet – aïe, aïe, aïe – , pour choisir, à ceux qui les vendent. Moins l’institution sait juger, plus l’agence décide à sa place – tel est le drame pour l’art ! L’inculture de tels décideurs…
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La domination, enfin, opère à plusieurs étages, et pas seulement sur le nom des chefs. Nul n’ignore, dans le milieu, que tel orchestre est de fait cornaqué par telle agence — et que la sur-représentation, dans ses saisons, des artistes de cette maison a sa contrepartie : les tournées. Car les grandes agences ne placent pas que des solistes ; elles tiennent aussi les réseaux qui ouvrent les marchés lointains, l’Asie au premier chef. Programmer les artistes maison, c’est s’assurer en retour les circuits rentables que l’agence contrôle sur place. Le service appelle le service — et l’art, dans cet échange, n’est plus toujours le premier arbitre – voilà : des intérêts tout autres que le goût artistique étendent ainsi, sans contre-poids suffisants, leur empire capitalistique, avec tous les dégâts afférant pour les publics…
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La jeunesse n’est pas neuve
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Qu’on ne s’y trompe pas : la précocité n’a rien d’inédit, et ce serait la paresse de l’ancien qui parlerait que d’en faire le scandale. La direction d’orchestre a toujours eu – certes – ses prodiges. Bruno Walter dirigeait à l’Opéra de Cologne à dix-sept ans ; Klemperer tenait sa première baguette à Prague à vingt-deux ; Karajan, engagé à Ulm à vingt ans, était nommé à vingt-six Generalmusikdirektor d’Aix-la-Chapelle, alors le plus jeune d’Allemagne. Et l’on n’a pas oublié le jeune Bernstein bondissant, à vingt-cinq ans, au pupitre du New York Philharmonic pour y remplacer au pied levé un Bruno Walter souffrant. La jeunesse au talent, le milieu classique la connaît et la célèbre depuis toujours.
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Mais — et c’est ici que tout se joue — ces prodiges montaient – échelon après échelon, au fil d’un temps plus long. Ils commençaient dans de petites maisons, aux pupitres obscurs des théâtres de province, et gravissaient un à un les échelons d’une longue filière : répétiteur, Kapellmeister, directeur d’un opéra secondaire, puis, à maturité seulement, les grandes maisons. Karajan mit vingt-six ans – voilà – à passer d’Ulm au Philharmonique de Berlin, qu’il ne prit qu’à quarante-sept ans. Le prodige d’hier était précoce dans la promesse, non dans la couronne : on lui confiait tôt un tremplin, jamais d’emblée un temple – jolie expression ; et voilà la différence avec aujourd’hui : il fallait faire peu à peu, au fil des années, ses preuves artistiques.
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La nouveauté n’est donc pas qu’ils soient jeunes. C’est qu’ils soient, si jeunes, déjà à la tête d’orchestres de légende – voilà. Là où le jeune Karajan faisait ses armes à Aix-la-Chapelle — une maison à bâtir, non un monument à recevoir —, Klaus Mäkelä reçoit à trente et un ans le Concertgebouw et Chicago – voilà – , et Tarmo Peltokoski, à vingt-cinq, trois directions musicales d’un coup. L’échelle a sauté. On ne monte plus l’escalier : on est hélitreuillé au sommet – une très dangereuse accélération de la promotion professionnelle, alors que tout art vrai, y compris celui de chef d’orchestre, prend forcément le temps non immédiat d’une maturation… Et il serait malhonnête de dater cette bascule d’aujourd’hui — Zubin Mehta prenait déjà le Los Angeles Philharmonic à vingt-six ans, en 1962, sans avoir usé le moindre théâtre de province. Ce que notre génération pousse à son comble, d’autres l’avaient amorcé il y a soixante ans ; mais jamais avec cette ampleur, ni ce cumul – voilà la nouveauté…
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L’inversion
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Pour mesurer la rupture, il faut se rappeler ce qu’était la fonction – oui : un regard historique fait toujours du bien. Le directeur musical, tel que le XXᵉ siècle l’avait pensé puis, avec Rattle, réinventé, fut d’abord affaire de durée – un temps long. Le prince à l’ancienne régnait des décennies sur un fief : Mravinski tint l’orchestre de Léningrad près de cinquante ans, Ormandy façonna le son de Philadelphie pendant quarante-deux. Et Rattle lui-même, qui avait pourtant congédié le prince pour installer le missionnaire — le pédagogue, le bâtisseur, l’homme de la cité – voilà – —, n’avait rien changé à cette loi première : on ne fait un orchestre qu’en restant – voilà ! Dix-huit ans à Birmingham ; il déclina l’Orchestre de Philadelphie qui le courtisait, parce que la profondeur se paie en temps – c’est factuel.
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La génération de l’ubiquité inverse le principe. Elle a tout appris de Rattle — la communication, l’image, la modernité, le charisme civique — sauf l’essentiel : la patience – bing ! Là où le modèle ancien tenait que l’autorité naît de l’ancrage – solide – , le nouveau tient qu’elle naît de la présence multipliée – de l’ubiquité. On n’approfondit plus – c’est grave ! -, on démultiplie ; on ne s’installe plus, on circule. L’étendue a remplacé la durée comme mesure – faussée, superficielle, erronée – de la grandeur – voilà donc le fond des choses ici… Et la durée elle-même se rétracte : non contents de multiplier les postes, ces chefs les gardent moins longtemps – sans imprégner vraiment les orchestres qu’ils dirigent… Le long règne à la Rattle — dix-huit ans dans la même ville – Birmingham – — est devenu une rareté ; Mäkelä n’aura tenu Oslo et Paris que six saisons chacun, Viotti quittait ses postes néerlandais après quatre. Le pupitre tourne désormais bien plus vite qu’il ne s’enracine – et s’enraciner est crucial pour toute vraie plante vivante.
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L’actif spéculatif
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Ce renversement a une logique, et elle est financière – tout est là – avant d’être artistique. Quand Chicago nomme Mäkelä en avril 2024, c’est pour une entrée en fonction en 2027 : trois ans à l’avance. On ne recrute plus un directeur musical, on prend une option sur une valeur future. La rareté des jeunes noms charismatiques — ils se comptent sur les doigts d’une main — a transformé le recrutement en marché à terme : les grands orchestres réservent le talent des années avant de pouvoir en jouer, comme on sécurise un actif dont on redoute qu’un concurrent ne s’en empare – voilà, voilà. Le chef n’est plus engagé, il est coté – une réputation, un calcul d’espérance à monopoliser… Mieux : l’orchestre n’achète même plus une marque, il achète une part d’une marque à venir. Comme un investisseur qui entre au capital d’une jeune pousse, il parie non sur la valeur acquise d’un nom mais sur sa valeur future — sur la puissance qu’il pourrait un jour atteindre ; et la rareté rend le pari – voilà – presque obligatoire, car mieux vaut détenir tôt une part d’un futur Rattle que de la payer trop cher quand tout le monde la voudra.
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Le reste suit la même logique – capitalistique. Le nom se bâtit et se protège comme une valeur cotée : une présence en streaming et en vidéo, une poignée d’orchestres-vitrines, une notoriété mondiale. Ce que l’on accumule, ce ne sont – hélas – pas des interprétations mûries, ce sont – seulement – des positions – de réputation…
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Car diriger n’est pas inviter. Elim Chan en offre le cas d’école : chef invité, elle casse la baraque dans les œuvres taillées pour sa battue d’une grande précision et clarté (bien meilleure que celle des quatre cinquièmes de ses collègues) — les suites de Roméo et Juliette de Prokofiev, le Concerto pour orchestre de Lutosławski, où tout fait mouche. Mais tenir une maison est une tout autre paire de manches. Diriger la Pastorale ou la Quatrième de Brahms, saison après saison — là où la précision du geste ne suffit plus, où il faut une vision décantée – oui – et le temps long qui la mûrit – voilà – —, relève d’un autre métier ; et c’est précisément dans ce grand répertoire que le jeune chef, si éclatant soit-il en invité, a par force le moins d’expérience – et c’est cela qu’il faut, avec le temps de l’approfondissement véritable. Le brio d’un soir ne préjuge en rien de l’endurance – voilà, voilà – d’une décennie.
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Ce que l’ubiquité coûte
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Reste à dire ce que ce modèle sacrifie – et qui est artistiquement capital. Le vrai travail d’un directeur musical — celui que Rattle avait porté à son sommet — ne se voit pas depuis la salle : il se fait dans la durée invisible – et lentement infusé. Construire un son, saison après saison ; renouveler un répertoire d’un bout à l’autre d’un mandat ; nouer un orchestre à une ville, en faire un service public que l’on explique et que l’on partage ; penser une programmation comme un récit étalé sur dix ans — la série Towards the Millennium de Rattle courait sur toute une décennie. Il y a aussi – en effet – , hors du pupitre, une part civique et pédagogique — la relation aux écoles, l’engagement auprès des orchestres de jeunes bâtis avec la maison. Gustavo Dudamel en offre à Los Angeles l’exemple abouti : YOLA (Youth Orchestra Los Angeles), l’orchestre des quartiers défavorisés porté par le LA Phil sur le modèle d’El Sistema depuis 2007, est devenu la signature de son mandat — il y répète, y dirige, y enregistre, en fait le prolongement civique de son autorité artistique. Rien de cela ne se fait – effectivement – en passant – superficiellement. On ne bâtit pas une maison dont on n’est présent qu’un tiers de l’année – non ; et ce constat est implacable …
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Le chef ubiquitaire devient alors ce que le modèle ancien redoutait le plus : un chef invité – de passage un soir seulement, de temps en temps, sans travail suivi de fond – permanent. Une signature – brillante – qui visite, un prestige de passage. La critique commence d’ailleurs à le dire tout haut. Zachary Woolfe, premier critique musical du New York Times, a jugé que mener de front Oslo, Paris, Amsterdam et Chicago représentait un fardeau invraisemblable pour un chef d’une expérience aussi limitée – que celle de Klaus Mäkelä – , et disait entendre, dans certaines de ces soirées trop appliquées, « l’air sortir de la musique ». Le reproche n’est pas de mal diriger : c’est d’être partout, donc nulle part assez longtemps pour que quelque chose se dépose – vraiment.
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L’usure
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Ces effets ne sont pas seulement théoriques : ils laissent déjà des traces, jusque sur les corps. À l’automne 2025, Tarmo Peltokoski — cinq postes à vingt-cinq ans — a dû renoncer d’un coup à plusieurs semaines de concerts à Toulouse, l’orchestre le disant simplement « souffrant » ; aucune cause précise n’a été rendue publique, mais la presse spécialisée n’a pas manqué d’y lire le prix d’un agenda déraisonnable. Lorenzo Viotti, lui, a fait le choix inverse et lucide : à trente-trois ans, en pleine ascension, il a annoncé quitter ses deux postes néerlandais pour, disait-il, « retrouver un équilibre » et redevenir maître de son temps. Deux manières — l’une subie, l’autre choisie — de buter sur la même limite : un métier qui, mené à ce rythme, use plus vite – voilà – qu’il ne construit.
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Décourager la relève ?
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Il est une conséquence plus silencieuse, mais peut-être plus inquiétante à long terme : le découragement de la relève – ah ! Il suffit d’en parler avec de jeunes étudiants en direction pour mesurer le complexe que ces trajectoires-éclair installent — voir, à l’âge où l’on n’a pas même achevé son master, un garçon de vingt-deux ans déjà porté à la tête des plus grands orchestres du monde a de quoi tétaniser. Le message implicite est délétère — sois prodige à vingt ans ou renonce —, et il est faux : la direction d’orchestre reste, envers et contre tout, un art du temps long – voilà la vérité. On décourage ainsi, en amont, ceux-là mêmes dont le métier aurait le plus besoin : les patients, les tard-venus, ceux qui mûrissent lentement.
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Le répertoire rétréci
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L’autre conséquence est plus insidieuse, car elle touche à l’art lui-même – et c’est bien sûr crucial. Un chef qui passe sa vie en avion a, mécaniquement, peu de temps pour travailler ses partitions ; or l’étude d’une œuvre — la vraie, celle qui décante une vision – voilà, cela demande de la concentration et du suivi – — ne se délègue pas et ne s’accélère pas – en effet. À force de courir, on se replie sur ce que l’on connaît déjà – on se répète – : les grands chefs-d’œuvre du répertoire, joués et rejoués, tandis que le reste — le rare, le neuf, le difficile — s’efface des programmes. En étant un peu méchant : avec une douzaine de grandes symphonies bien en main, un chef d’aujourd’hui peut faire toute sa carrière. La standardisation – voilà – n’est pas un accident du système ; elle en est le produit logique.
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À cette raison première s’en ajoutent deux autres, qui ferment la porte du côté des programmations. La première est la frilosité – dangereuse – : dans un climat économique tendu, on préfère rassurer le public – pas assez curieux lui-même, faute d’y avoir été un minimum encouragé – avec les grands chefs-d’œuvre éprouvés plutôt que de risquer une salle clairsemée sur une rareté. La seconde est plus structurelle : la part des concerts d’abonnement — ceux, précisément, où pouvait se déployer – avec un public déjà acquis par son abonnement – un répertoire exigeant — recule au profit des ciné-concerts, des activités pédagogiques et des projets communautaires, souvent précieux mais qui rognent d’autant l’espace où un orchestre explorait jadis – voilà – l’inconnu. Entre le chef qui n’a plus le temps d’étudier, l’institution qui craint le risque et la saison qui se vide de ses concerts symphoniques, la place du répertoire neuf ou rare se réduit à presque rien – telle est la situation qui se répand ainsi.
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Le cas d’Andris Nelsons en offre l’illustration presque clinique. Directeur musical de Boston depuis 2014, Gewandhauskapellmeister de Leipzig depuis 2018, il a mené les deux maisons de front, unies par une « alliance » officielle qui allait jusqu’à organiser les programmes en miroir — une « semaine de Leipzig à Boston », une « semaine de Boston à Leipzig », les mêmes œuvres dupliquées d’un continent à l’autre. Le double mandat l’a pressé comme un citron. Et au printemps 2026, Boston a annoncé ne pas renouveler son contrat, qui s’achèvera en 2027 — un départ contraint, sur fond de tensions ouvertes. Or, quand on regarde les résultats — son récent et volumineux coffret Mendelssohn paru chez Deutsche Grammophon —, une partie de la critique n’y retrouve plus le chef bouillonnant et charismatique de ses débuts : des symphonies jugées « sous-caractérisées », « trop révérencieuses », un art devenu lisse, presque anonyme. Le verdict n’est pas unanime — d’autres défendent ces disques —, mais il dit une inquiétude réelle : celle de voir un grand talent se diluer – voilà – à mesure qu’il se disperse.
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Le chef n’est plus l’orchestre
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Il est enfin une conséquence plus profonde que les autres, et elle n’est pas sans ambiguïté : la fin du maestro tout-puissant, de l’homme qui était son orchestre. Le modèle ancien tenait en une équation simple — un chef, une phalange, une vie. Karajan était le Philharmonique de Berlin ; Szell fut le Cleveland Orchestra, qu’il façonna près d’un quart de siècle durant jusqu’à en faire l’instrument le plus précis d’Amérique ; Reiner puis Solti furent Chicago ; Munch puis Ozawa furent Boston — ce dernier près de trente ans – voilà, voilà. Chacun bâtissait, sur des décennies et disque après disque, non pas seulement une réputation mais une identité – musicale, oui – — et chacun avait son label, partenaire du mythe : Deutsche Grammophon pour Karajan, RCA pour Toscanini, Columbia pour Bernstein. Le son de l’orchestre était sa signature, son image était son visage, et le disque le vecteur qui portait l’un et l’autre au monde entier.
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Or ce vecteur s’est éteint. Le disque n’est plus – désormais – un instrument de promotion : il ne bâtit plus les carrières ni les réputations, il ne porte plus au loin l’image d’un orchestre. On grave encore, bien sûr — mais l’enregistrement est devenu une trace, un sous-produit – voilà – , non plus le moteur d’une gloire. Le maestro d’hier se construisait dans le sillon, patiemment ; celui d’aujourd’hui se fait dans l’agenda et sur l’écran – des formulations qui font mouche.
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Le lien maître-orchestre, lui aussi, se défait. Le chef d’aujourd’hui ne fait que passer : présent le minimum de semaines qu’exige son contrat, il repart aussitôt dans son avion vers la maison suivante. Il n’est plus le cœur du réacteur, seulement l’un de ses visiteurs — le plus prestigieux, sans doute, mais un visiteur – seulement. L’ambiguïté est réelle, et il faut la reconnaître : nul ne pleurera le règne des demi-dieux tyranniques, et bien des orchestres jouent aujourd’hui, collectivement, mieux que jamais. Mais quelque chose se perd avec le maestro qui restait — cette identité longuement forgée, ce son reconnaissable – de l’orchestre ainsi forgé – entre mille, l’idée qu’un orchestre pût être l’œuvre d’une vie. À force de chefs qui ne font que passer, il se pourrait que les orchestres finissent par se ressembler tous : excellents, et interchangeables, et sans visage – à comparer avec le devenir présent du vin…
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Le retour de l’objection nécessaire
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Il faut ici se garder de l’injustice, comme on s’en gardait à propos de Rattle. D’abord, ces chefs sont réellement doués — souvent prodigieusement. Mäkelä n’est pas une baudruche médiatique : les musiciens d’Amsterdam et de Chicago l’ont choisi sans réserve. Peltokoski a une évidence de geste que l’on ne fabrique pas. Le talent n’est pas en cause ; c’est son emploi – dans les conditions d’exercice proposées – qui interroge – voilà.
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Ensuite, l’accumulation elle-même n’est pas neuve. Abbado, Karajan tenaient plusieurs maisons à la fois ; le cumul a toujours existé au sommet. Ce qui est inédit, c’est la conjonction – voilà – de l’âge, du nombre et de la vitesse : non plus un maître mûr qui ajoute une seconde maison à un art déjà constitué, mais des chefs de vingt-cinq ans qui reçoivent trois orchestres avant d’avoir eu le temps d’en user un seul. Et tous – bien heureusement – ne cèdent pas – à cette attractivité dominante – : Santtu-Matias Rouvali, à peine plus âgé, réduit ses postes au lieu de les multiplier — preuve qu’un autre choix reste possible – oui : il y faut de la personnalité.
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Enfin, la vraie question, comme pour Rattle : ces chefs sont-ils les agents de la dérive ou son symptôme ? Ce sont les orchestres qui se disputent une poignée de noms ; ce sont les conseils d’administration qui veulent une étoile pour vendre des abonnements ; ce sont les agences qui bâtissent des portefeuilles – tout un système. Le jeune chef qui refuserait de cumuler verrait simplement le poste offert à un autre – un concurrent qui en profite ; et voilà. Mieux : celui qui voudrait, aujourd’hui, choisir la voie de Rattle — un premier poste modeste, un peu à l’écart, où travailler patiemment son répertoire — ne le pourrait presque plus. La pression est telle que décliner les postes qui s’offrent passe pour un caprice, sinon un suicide de carrière – rien moins – : le système a refermé la porte de la lenteur – a contrario, voir le succès de résistance du slow-food en Italie… La réponse honnête est, ici encore, « les deux » : une pathologie du marché autant qu’un choix personnel — et c’est cette lucidité qui sépare l’analyse du réquisitoire.
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Missionnaires sans paroisse
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Il y a une dernière ironie, et elle referme le cercle. Rattle avait tué le prince — le demi-dieu solitaire régnant sur son fief — pour installer le missionnaire : le chef ancré, patient, tourné vers sa cité. Ses héritiers ont gardé du missionnaire tout le prestige et toute l’image, mais ils en ont jeté la méthode – de la constance en un lieu et auprès d’un orchestre. Ils sont partout et nulle part, missionnaires sans paroisse, prédicateurs qui ne s’installent plus dans aucune ville assez longtemps pour la convertir. La génération qui a le plus appris de Rattle est précisément celle qui a désappris la seule chose qui l’avait fait grand : rester – voilà !
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Nous le saurons vers 2030. Aucun de ces chefs, à cette échéance, n’aura tenu ce que Rattle avait tenu à Birmingham : dix-huit saisons dans la même ville, avec le même orchestre.
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Crédits photographiques : Gemini AI
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Un article profond et qui va loin dans l’analyse de la situation aujourd’hui de la musique pour orchestre, vis-à-vis du système dominant – capitalistique – qui le sous-tend…
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Ce dimanche 23 août 2026, Titus Curiosus – Francis Lippa

Ce mélange détonant d’élégance et de cruauté – oui ! oui ! la formule est justissime ! – éclate dans une Valse vampirique, d’une suavité vénéneuse – voilà ! – , étrange course à l’abîme – oui – dont les envoûtements fascinent : cet orchestre si mobile, qui mord à la vitesse d’un aspic, sait être d’une seconde à l’autre sec puis voluptueux ; c’est celui de Ravel-même – voilà, voilà ! – , ce qu’illustre au même degré de perfection une Rapsodie espagnole moite, inquiétante, pleine de rumeurs et d’ombres dont les gitaneries n’auront jamais été aussi cante jondo. Mais le Boléro lui-même, somptueusement étouffant, participe de la même saturation de l’espace.