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  • La temporalité du penser-chercher (libre) versus la logique comptable-et-compétitive (utilitariste) : la liberté (de la vérité) sous la pression du « réalisme » de la rentabilité

    Un excellent article (et pétition) sur le blog « 24 heures Philo » (le riche et passionnant blog coordonné par François Noudelmann et Eric Aeschimann : Lien permanent) :

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    « Les revues prises dans le piège de l’évaluation«  par un collectif de « revues de sciences humaines » à la date d’hier, 12 mars, sur le site de Libération,

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    qui nous donne _ excellemment (et urgemment !) _ à réfléchir sur les enjeux de la temporalité dans ce qui se joue en ce moment sur ce que va devenir notre monde ; de quel côté va-t-il pencher ? :

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    Voici cette « communication » du collectif de « revues de sciences humaines » que je me permets d’assortir, as usual, de quelques commentaires « miens » :

    …

    Un débat très important agite, depuis 2008 au moins, la communauté internationale des chercheurs. Il concerne les revues et les modalités de leur classement, de leur notation et de leur évaluation. L’évaluation des revues n’est pas neuve (pensons par exemple au classement proposé par le CNRS en 2004), et les chercheurs sont familiers de la logique de hiérarchisation, plus ou moins formelle, qui sous-tend les pratiques scientifiques. Il nous semble même normal, sensé et essentiel que soient mises en valeur et distinguées _ car penser, c’est juger, distinguer, évaluer : critiquer, c’est-à-dire trier et choisir (retenir et écarter, et transmettre) _ les revues dont la qualité scientifique est reconnue par les professionnels de la recherche. Mais selon quels critères _ de fait ? de droit ? _ et selon quelles modalités ? Aujourd’hui, il nous paraît urgent de faire connaître notre position sur cette question, d’autant que la signification de la liste française de revues établie par l’AERES (Agence d’Evaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur) s’est vue confortée par la réforme du statut de l’enseignant-chercheur promue par l’actuel gouvernement.

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    Pourquoi ce projet de réforme, qui met les chercheurs dans la rue depuis bientôt deux mois, s’inscrit-il dans le prolongement direct de la création de l’AERES et de son classement des revues ? Parce qu’octroyer à l’AERES le monopole de l’évaluation des chercheurs consiste tout simplement à faire des revues les supports privilégiés de la discrimination et de la compétition entre chercheurs. Une fois la réforme adoptée, ces derniers seront jugés uniquement _ !!! _ sur le nombre de leurs publications _ !!! _ et sur la note attribuée _ !!! _, par l’AERES, à la revue dans laquelle ils auront publié. Pour le dire autrement, si un chercheur publie un texte dans une excellente revue spécialisée, mais mal (voire pas du tout) classée par l’AERES ou par son aîné l’ERIH (European Reference Index for the Humanities), il ne sera pas considéré _ labélisé ; officiellement ! _ comme un « bon » chercheur _ et ayant à trainer sur son front ce stigmate ! _, et verra son travail _ de facto lourdement _ confiné aux tâches enseignantes et administratives. Il n’aura donc plus l’occasion de mener à bien ses recherches _ on en mesure les effets ! _ et de les publiciser _ placardisées bel et bien qu’elles seront, par ce dispositif officialisé de censure…

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    Pourquoi cette réforme est-elle en totale inadéquation avec la manière dont fonctionnent _ actuellement _ nos revues ? Même si elles reposent sur le principe de la sélection et de la critique _ librement _ constructives _ la signature des articles n’engageant que l’autorité intellectuelle de leurs auteurs : mais c’est énorme ! _, les revues en sciences humaines et sociales n’ont absolument pas vocation à noter _ !!! : le nombre (= le quantitatif) évitant d’aller regarder un peu plus (et mieux) dans les coins ; c’est-à-dire de lire ! (= le qualitatif) _ les chercheurs ! Elles produisent _ créent _ et transmettent un savoir. Qu’elles soient spécialisées, généralistes, ou interdisciplinaires, leur objectif est d’informer la communauté scientifique _ curieuse _, de transmettre _ dans une perspective dynamique ouverte et libre !!! _ de nouveaux programmes de recherche _ à mener _, de poser des problèmes _ ils ne vont pas (ni jamais ! cf Bachelard, sur le « sens du problème » comme marque de l’ »esprit scientifique » !) de soi ; et les « créer » est la première et essentielle mission, fondamentale et féconde, de « la recherche » ; qui deviendra, plus tard, un peu mieux « établie », « le savoir » : reconnu ; et même « la science » : admirée… _, de discuter _ toujours et indéfiniment !.. _ des méthodes _ indéfiniment en chantier _, de stimuler _ avec fécondité ouverte _ les interprétations, et non de récompenser ou sanctionner les individus _ réduits aux compétitions sans merci du (misérable) carriérisme…

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    La logique comptable et compétitive _ et c’est bien de son expansion impériale qu’il s’agit, hic et nunc !!! _ de l’actuelle réforme met à mal, tout particulièrement, le rôle des « comités de rédaction », qui travaillent en effet collectivement _ c’est important : il s’agit toujours d’un travail d’équipe ; et non de camarillas à la solde d’ambitions individuelles _ à l’élaboration d’une ligne éditoriale, en fonction de laquelle les articles sont sélectionnés ou non pour la publication. Les placer en position de faire le tri entre « bons » et « mauvais » chercheurs, c’est introduire, dans leur travail, d’autres considérations _ certes ! mortifères pour l’autorité de la recherche _ que celles qui président _ actuellement, pour l’essentiel _ à la ligne éditoriale de la revue. Or les membres d’un comité de rédaction ne sauraient être réduits à la fonction de froids _ lire Imre Kertész sur la logique de l’édition en régime totalitaire, in « Le Refus » : admirable !!! On peut lire aussi, du même, l’encore plus effrayant de réalisme « Liquidation » !!! _ administrateurs, fidèles _ l’adjectif est admirable ! _ aux critères de sélection _ on connait aussi ceux (« critères de sélection« ) d’Auschwitz : toujours de Kertész, lire, cette fois, « Etre sans destin« , à propos de l »instant décisif » (qui n’est pas celui de Henri Cartier-Bresson !.. _ dictés par la mode du moment _ on ne connaît que trop l’admirable constance et l’héroïque souci d’ »autorité » et de « fondement » de telles pratiques !!! _ ou par une conception homogène et stagnante _ transie et cadavérisante ! _ des définitions de la scientificité. Une revue n’existe pas non plus sans le travail d’un comité de lecture _ ouvert et honnête, en ses exigences puissantes de « valeur » scientifique … _ dont l’avis consultatif ou le pouvoir décisionnel sont absolument cruciaux. Il revient en effet au comité de lecture de juger _ en toute liberté de l’esprit ; et, le plus possible, rien qu’elle !!! _ les articles répondant à l’appel à contributions lancé par une revue. Les choix de publication qu’effectue un tel comité n’ont rien de neutre _ chacun ses options, ses paris ; mais en toute honnêteté ! _, et il n’y a donc aucune raison pour qu’il en existe une forme unique _ officielle ! _ et supérieure _ ou totalitaire ! Là encore, se joue l’identité _ libre ! _ d’une revue.

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    La course à la publication, le risque de discriminations injustifiées _ sinon par de sordides intérêts carriéristes de quelques uns, cherchant à se faire un tout petit peu plus « malins » que les autres : le mot ne porte que trop bien le poids de son étymologie… _ et de renforcement des dissymétries, l’accumulation de critères de sélection mal ajustés aux situations spécifiques _ du « réel » en sa complexité : auxquels se confronte toute vraie honnête « recherche » _ : voilà ce que propose aujourd’hui le Ministère de la Recherche aux revues dont certaines sont pourtant mondialement réputées _ en effet : mais pour combien de temps ? si tels devenaient les nouveaux « handicaps » de la « compétition » ainsi organisée (ou truquée)… _ pour leurs qualités scientifiques et l’originalité _ essentielle ! _ de leur ligne éditoriale _ on sait ce que deviennent les « normalisations« … Voulons-nous d’une classification arbitraire des revues ? Voulons-nous que les revues soient instrumentalisées _ c’est de cela qu’il s’agit, avec cette machiavélisation tous azimuts galopante cf mon article du 11 novembre « la pulvérisation maintenant de l’intime : une menace envers la réalité de la démocratie » à propos de l’instrumentalisation de l’intimité, aussi, in « La privation de l’intime«  de Michaël Foessel…  _, pour ne plus devenir, en fin de compte, que les « chambres d’enregistrement » des ambitions individuelles des chercheurs ? Non, car cette logique compétitive et quantitative correspond mal _ le mot est faible ; et l’enjeu est capital !!! _ aux temporalités de la recherche en sciences humaines et sociales _ ainsi qu’ailleurs aussi ; en d’autres activités « à normaliser »… Faire du terrain, aller aux archives _ pour commencer _, formuler _ = créer en réfléchissant quasiment en permanence !.. _ de nouvelles hypothèses _ voilà le matériau « à créer » de base ! _, proposer _ aux pairs (en recherche) _ des interprétations, écrire _ oui ! _, et penser _ à tout moment du processus ! _, tout cela prend du temps ! A l’inverse, être condamné à publier à tout prix, n’importe où, n’importe quand, afin d’éviter la relégation _ normalisée (et totalitaire) _ dans la catégorie « mauvais chercheur », est tout simplement incompatible avec les exigences d’un travail de recherche honnête _ « honnête » : voilà le terme capital ; et ici, je me permets de renvoyer à l’essai décisif de Montaigne en ouverture de son dernier « livre » d’« Essais » : « De l’utile et de l’honnête » (livre III, chapitre premier) ; Montaigne, les « Essais » ; Machiavel, « Le Prince » : les classiques (ô combien critiques !) de la modernité.

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    Les mutations actuelles de l’Université font peser un grand nombre d’incertitudes sur l’avenir financier et matériel de la plupart des revues. Beaucoup d’entre elles étant liées à des institutions, des laboratoires, des centres de recherche, amenés à être restructurés si l’AERES et l’ANR (Agence Nationale de la Recherche) en décident ainsi, elles risquent _ l’époque (des « réformes » et des « ruptures » affichées) est particulièrement dangereuse : que de « mises à mort » ! que de « casse » !.. _ clairement leur survie ! Il faudrait donc _ idéalement, d’abord _ mener une réflexion digne de ce nom _ avec un vrai débat : ouvert et « honnête » : mais c’est peut-être beaucoup demander là à certains de nos présents « élus » (munis, qu’ils sont, de l’onction de l’élection « démocratique » !)… _ sur les modes de subvention _ vitales _ des revues. D’autant que dans le contexte d’un tarissement évident des abonnements de bibliothèques et d’une baisse non moins évidente des ventes de « sciences humaines et sociales » en librairie, les revues se retrouvent confrontées aux questions de la numérisation et de l’édition électronique

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    En dépit de l’existence de portails comme Cairn et Revues.org pour la mise en ligne des revues « vivantes », ou Persée pour les anciens numéros de revues, la France accuse encore un certain retard dans le débat sur ces questions, faute de prise de conscience politique _ suffisante (et suffisamment opérante) _ sur le sujet. Et pour cause : le ministère de la Recherche nous dit que la revue va devenir le moyen central de l’évaluation des chercheurs, mais ne songe _ le terme est assez savoureux _ même pas à ce qu’est réellement une revue de sciences humaines et sociales ! Il en ignore farouchement _ dogme de la priorité commerciale « aidant »… _ les modes de fonctionnement, les usages, l’originalité éditoriale, les soutiens et modes de financement. Ceci, finalement, n’étonnera guère, puisque force est de constater que le gouvernement actuel veut engager à toute vitesse _ prendre de court toute velléité de résistance à la modernité de la part des corporatismes conservateurs, cela va de soi !.. ; c’est là le B-A BA des stratégies auxquelles forment les écoles commerciales _ la réforme de la recherche, sans même avoir pris le temps d’en connaître _ mais un ministère est-il un organe de « connaissance » ? ou d’ »action » ?.. _ ni les acteurs ni les supports.

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    Nous exigeons que les revues ne soient pas transformées en instruments de contrôle des chercheurs, et appelons donc à une suppression des listes de revues AERES, dans le prolongement de la demande de moratoire du 9 février 2009 par les instances scientifiques du CNRS. Nous demandons que soient préservées la pluralité, la diversité et les spécificités des revues de recherche en sciences humaines et de sciences sociales.

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    Revues signataires : Actes de la recherche en sciences sociales, Annales du Midi, Champ Pénal, Clio. Histoire, Femmes et Sociétés, Communications, Etudes Roussillonnaises. Revue d’Histoire et d’Archéologie Méditerranéennes, Genèses. Sciences sociales et histoire, Gérer et comprendre, Hérodote, Interrogations, Journal des anthropologues, L’Homme, La Recherche en éducation. Revue électronique internationale francophone, Le Temps des médias, Politix, Revue d’histoire du XIXe siècle, Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, Revue du MAUSS, Revue Française de Socio-Economie, Ruralia, Tracés. Revue de Sciences Humaines, Travail, genre et société, Vingtième Siècle. Revue d’histoire.

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    Voilà

    un problème éminemment concret et d’actualité toute pressante,

    quand, aussi, tourne (un peu, semble-t-il…) le vent du « réalisme » _ outre Atlantique, d’abord : « Yes, we can« …

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    Intérêt (de l’ »utile« ) versus vérité (de l’ »honnête« ),

    à l’aune de la curiosité (libre !) de la recherche.

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    Une tension de valeurs éminemment cruciale, chacun peut (et doit ! il y va du « destin » de la démocratie : rien moins !!!) en juger…

    …
    Je me suis référé en mon petit commentaire, outre Montaigne et Machiavel

    (et Michaël Foessel : il faut aussi lire le très remarquable « La privation de l’intime » sur les dangers de l’impérialisme de l’instrumentalisation, rampant, « du plus quotidien » de nos vies !.. _ = l’intime : en danger de disparition, ou « pulvérisation » ! cf mon article du 11 novembre : « la pulvérisation maintenant de l’intime : une menace envers la réalité de la démocratie« …) ;

    …

    je me suis référé à l’œuvre _ si important ! _ d’Imre Kertész…
    …
    De lui, Imre Kertész, j’attends _ et « Dossier K.« , paru en français le 4 janvier 2008 ne m’a pas (encore) satisfait sur ce point : il est vrai que la traduction en français de ses oeuvres a toujours un peu de retard (par rapport à l’original, en hongrois, et à la traduction en allemand _ Imre Kertész résidant désormais surtout à Berlin…) ; un livre passionnant et nécessaire !!! _ ;

    …

    de lui, j’attends un avis d’expert : en menaces de liberté !!

    …

    cf et « Etre sans destin » et « Le Refus » ;

    tout comme « Liquidation » et, admirable, « Le Drapeau anglais » _ recueil comportant le bouleversant parce que fondamental « Le Chercheur de traces » (qu’on trouve aussi, en cas d’indisponibilité du recueil, en édition séparée)…

    …

    j’attends un avis d’expert (de vérité libre !)

    sur la cité démocratique capitaliste,

    en ses derniers (récents et présents) « tournants », tout particulièrement…

    …

    Car le « réalisme » me paraît venir _ rien moins ! _ changer de sens…

    …
    Titus Curiosus, ce 13 mars 2009

  • Lire ou pas « Journal de deuil » de Roland Barthes : chagrin à mort versus travail de deuil

    Lire ou pas « Journal de deuil » de Roland Barthes : chagrin à mort versus travail de deuil…
    …
    Écrire, publier, lire est-il, parfois _ voire (ou encore : sinon) toujours _, obscène ?
    …
    Telle est la question poignante _ torturante et massive _ qui vous tombe dessus (et dont on ne peut pas aisément se débarrasser) en lisant « Journal de deuil _ 26 octobre 1977 – 21 juin 1978 »
    de Roland Barthes
    ,
    que viennent de publier presque vingt-neuf ans _ tant que ça ? a-t-il donc disparu, ce si proche de chacun de ses lecteurs _ après sa mort,
    survenue le 26 mars 1980,
    les Éditions du Seuil : « texte établi et annoté par Nathalie Léger« 
    (page 5) ; et « édition » « établie avec la collaboration amicale de Bernard Comment et Éric Marty«  (page 9)…
    …
    Une polémique a même été lancée par certains des proches de Roland Barthes, tel François Wahl, par exemple…
    …
    Ce n’est pas de cette polémique (publique) dont je veux faire état ici,
    mais de mon propre questionnement en ma propre lecture
    , il y a déjà quelque temps
    (j’ai acheté le livre dès sa publication, le 5 février ; puis lu, il y a une quinzaine de jours _ le jeudi 19 février),
    dont témoigne ce mot :
    …
    De :       Titus Curiosus
    Objet :     Joindre Régine Robin et Daniel Mendelsohn

    Date :     20 février 2009 10:18:43 HNEC
    À :       Fée Morgana

    …
    (…)

    D’autre part,
    j’ai lu hier le « Journal de deuil » de Roland Barthes ; et écrirai un article sur lui.
    Mais je ne sais pas _ barthien que je suis !!! _ si ce « texte »-là devait être publié…
    Il est si personnel, que le découvrir est presque violer l’intimité de Barthes

    _ qui peut apparaître (en ces « fiches ») insupportable, jusqu’à l’obscène, dans un certain égocentrisme narcissique
    de sa dépression (son « chagrin« , ainsi qu’il le nomme ; puisqu’il conteste l’opérativité d’un « travail du deuil » : à la Freud…).

    Au point qu’il en est mort, de ce « chagrin« , peu longtemps après (le 26 mars 1980), sans se remettre de la blessure de cette perte de sa mère (le 25 octobre 1977)…

    …

    Il y aurait peut-être de quoi creuser la question de la filiation
    dans le cas de ceux qui se »perçoivent », désormais (là-dessus, il est dommage que l’« Histoire de la sexualité » de Michel Foucault ait été interrompue par sa mort précoce ; par le Sida) ;
    comme « homosexuels« …

    …

    Cela vaut aussi pour ce que Barthes dit du souci de la postérité à propos de son œuvre, de ses livres
    _ à défaut d’enfants descendant de lui _,
    compte tenu que ses livres
    _ notamment, déjà, le « Roland Barthes par lui-même« , puis, et plus encore peut-être, à venir alors, « La chambre claire » _ sous-titré « Note sur la photographie« , qui est le vrai « Tombeau« –monumentum, dont il émet le souci
    de l’établir et faire durer
    (après sa propre mort à lui), à sa mère, si discrète… _ ;

    …

    compte-tenu que ses livres-œuvres
    sont aussi une filiation ouverte vers l’avenir…

    …
    La question donc a poursuivi (depuis ce 19 février) son travail en moi
    et je voudrais maintenant l’extraire si peu que ce soit de cette obscurité de gestation, à son tour (de quoi donc est-ce là un « travail » ?…)…
    …
    Fallait-il 1) écrire cela ? _ et que pouvait signifiait « écrire » cela, pour Roland Barthes (entre le 26 octobre 1977 et le 15 septembre 1979) ?
    2) publier cela _ pour Nathalie Léger, Bernard Comment et Eric Marty, « éditeurs » ?
    3) écrire cela _ pour nous qui sommes des lecteurs ?
    …
    je veux dire « moralement »…

    …

    Pour ne rien dire du 4) faut-il lire cela ?..

    …
    Pour Roland Barthes _ et c’est bien là le plus « intéressant » _
    cette « écriture » était oxymorique : partagée entre une fonction thérapeutique

    _ mais dont (et même si) il se défendait ; et même violemment, en quelques une de ses notes (d’où son refus du concept même de « travail de deuil« ) _
    et une fonction de « travail d’œuvre », car cette perte et ce chagrin-là
    ne mettaient pas fin
    à son existence, tant physique (il survivait)
    que d’auteur-penseur, en gestation permanente d’œuvres, y compris en toute pensée qui assiège en permanence un
    (et tout) auteur-penseur-écriveur ; et qui porte en gestation les phrases d’une œuvre future…
    Et c’est en effet permanent _ y compris durant le sommeil et le « travail du rêve« , aussi, et déjà, de la nuit…
    …
    En l’occurrence,
    l’œuvre qui surviendra de ce processus
    sera, d’abord, « La chambre claire
    «  (ou « Note sur la photographie » ; et parue le 1er janvier 1989) :
    autour d’une photo retrouvée de sa mère jeune
    en un jardin d’hiver, à Chennevières,
    quand elle n’était pas encore Henriette Barthes,
    mais Henriette Binger…
    …
    C’est pour cela
    que l’interlocuteur peut-être privilégié

    …

    _ je mets à part, bien sûr, la « personne »
    (mais quel est alors son statut, désormais, maintenant qu’elle, cette « personne » si chère, n’est plus tout à fait là ; de la même manière, en tout cas, qu’elle était encore là, avant, la « personne », de disparaître (et d’être enterrée au cimetière d’Urt) ;
    …
    la personne de sa mère (et il l’évoque, ce statut, très vite…) _
    …
    était peut-être Freud ; autour du concept, « repoussé » ici, de « travail de deuil« …
    …
    Le chagrin ne « peut » pas être un travail ; il ne « peut » _ nocivement, pouvoir qu’il est _ que détruire,
    et amener le survivant
    à rejoindre celui qui vient de gagner les enfers.
    …
    On ne peut pas ramener Eurydice des Enfers, cher Orphée ;
    on ne peut que l’y rejoindre à jamais
    (= pour toujours)…
    …
    Je renvoie ici au merveilleux dernier livre publié en traduction française de Claudio Magris : « Vous comprendrez donc » ;
    et à mon propre article (ébloui) sur lui (du 1er janvier 2009) : « Le bonheur de venir de lire “Vous comprendrez donc”, de Claudio Magris« …
    …

    J’aurais pas mal à dire sur l’impression assez désagréable de pénétrer par effraction dans un dossier de réflexions qui ne sont en rien destinées à quiconque d’autre qu’à la personne (murée volontaire, en quelque sorte, en son chagrin) de celui qui n’a même pas, pour secours, d’écrire ; et à l’auteur qui ne cesse, aussi, de se livrer à son incessant travail de penser, réfléchir, explorer, méditer ; même si lui paraît sans commune mesure avec rien (!) la disparition de la personne chère qui lui était « tant »…

    …

    En complément de ces malheureuses bribes,

    …
    on peut lire l’article « La colère de François Wahl contre la parution de deux inédits : Roland Barthes aurait été révolté« , dans le Nouvel Observateur du 21 janvier 2009
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    Accueil » Essais
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    La colère de François Wahl contre la parution de deux inédits : «Roland Barthes aurait été révolté»
    par François Wahl (Éditeur)
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    «Un auteur est absolument libre de décider de ce qu’il veut publier ou pas. Et Roland Barthes avait là-dessus une doctrine très stricte. D’une part, il tenait à ce que ne soit montré que ce qui est véritablement écrit. J’étais le premier à voir ses manuscrits «définitifs», et je peux vous assurer qu’ils ne comportaient  jamais plus que deux ou trois ultimes retouches, mais en outre  faites de façon que personne ne puisse savoir ce qu’il avait raturé.
    …
    D’autre part, le registre de l’intime n’était en aucun cas, pour lui, destiné à la publication. Cela ne veut pas dire qu’il ne pensait pas faire de ses notes un usage littéraire, comme il l’a fait pour la photo de sa mère dans «La chambre claire». Il aurait sans doute utilisé ce qui concerne le travail de deuil dans le roman qu’il projetait d’écrire. Mais cette publication en l’état l’aurait bouleversé. C’est une atteinte à sa plus stricte intimité, une brutalité qui lui est faite. Surtout quand on sait le rapport qu’il avait avec sa mère.
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    Ce qui est tout à fait clair, c’est que les textes qui paraissent aujourd’hui :
    …
    deux inédits de Barthes à paraître le 5 février
    ♦ les «Carnets du voyage en Chine», que publieront les éditions Christian Bourgois sont les notes prises par Roland Barthes, en 1974, lors du voyage d’une dizaine de jours qu’il fit en compagnie de Philippe Sollers, Julia Kristeva, Marcelin Pleynet et François Wahl.
    ♦ le «Journal de deuil» (à paraître aux éditions du Seuil) est constitué des notes écrites par Roland Barthes pendant les deux années qui suivirent la mort de sa mère, le 25 octobre 1977

    …
    n’étaient pas parmi les manuscrits que nous avons triés à sa mort, dans sa chambre, avec son frère (Roland y avait soigneusement rangé le publié et à publier). A ma connaissance, il ne les a jamais montrés; ce qui en dit long sur le statut qu’ils avaient à ses yeux.
    …
    Leur publication se fait évidemment par accord entre son frère [Michel Salzedo. NdlR.] et l’IMEC. C’est donc le résultat d’un laisser-aller progressif. Deux ou trois ans après sa mort, le refus de Roland que soit publié tout sans discernement avait eu gain de cause dans un procès qui nous visait, son frère et moi. J’ai donc eu le sentiment de laisser les choses en bonne garde quand je me suis retiré, et que les textes ont été remis à l’IMEC. Quand les cours ont été publiés, j’étais réticent, mais l’IMEC n’ayant retenu que ce qui en était rédigé, je me suis tu. Ce fut le premier pas d’un glissement qui mène à la situation présente. Pour employer le genre d’image qu’aimait Roland, j’y vois  la démangeaison de l’hyène, particulièrement répandue parmi les éditeurs, les professeurs et les «amis».
    …
    On m’objectera que j’ai publié «Incidents» sept ans après sa mort. Mais nous en avions pris ensemble la décision, restant à décider le moment. Cela devait même se faire dans «Tel Quel». Son frère n’y était pas favorable, parce que l’homosexualité de Roland, à vrai dire universellement connue, y apparaît nettement, mais enfin je l’ai convaincu. Aussi bien le  manuscrit était-il classé parmi ceux qui concernaient la publication.
    …
    Roland m’avait très explicitement demandé de veiller à empêcher tout dérapage des publications après sa mort ; c’était très clair: rien qui ne soit prêt ne devait paraître. Mais il avait ajouté qu’il ne pouvait pas écrire cette délégation, pour ne pas « blesser [s]on frère ». Je me retrouve donc dans la situation absurde d’être investi d’une responsabilité sans pouvoir faire quoi que ce soit. D’autant que j’ai appris très tard que ces textes allaient être publiés. J’ai alors fait savoir à l’IMEC et écrit au frère de Roland ma stupéfaction. Je n’ai reçu aucune réponse, ni de l’un ni de l’autre.
    …
    Je mettrai en parallèle cette situation avec ce qui s’est passé pour Foucault, Lacan et Deleuze, morts vers la même époque, et dont les héritiers désignés n’ont rien publié hors de ce qui leur avait été prescrit.
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    Il me reste le devoir de dire publiquement que Roland aurait été révolté par ce qui arrive.»
    …
    Francois-Wahl
    …
    Éditeur de tous les livres de Roland Barthes qui ont suivi les « Mythologies » (1957), François Wahl a été son ami intime de 1956 à sa mort.
    …
    Propos recueillis par Grégoire Leménager
    …
    => Lire la réponse d’Olivier Corpet (directeur de l’Imec) et d’Eric Marty (éditeur de Barthes) à François Wahl : «Il n’y a pas d’affaire Roland Barthes»
    ..

    .Réponse à «l’insulte» de François Wahl. Par Olivier Corpet et Eric Marty

    …

    «Il n’y a pas d’affaire Roland Barthes»

    …

    Par Olivier Corpet et Éric Marty

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    Monsieur François Wahl, sur le site BibliObs [=> «Roland Barthes aurait été révolté»], conteste la publication posthume des ouvrages de Roland Barthes «Journal de deuil» (Seuil/Imec) et «Carnets du voyage en Chine» (Éditions Christian Bourgois/Imec). En réponse à ces propos nous tenons à préciser les points suivants :

     

    Roland-Barthes_Graeme_Baker_Sipa.jpg

    (c)Graeme_Baker/Sipa

    Roland Barthes

    …

    – Nous nous étonnons que Monsieur François Wahl dénonce la légitimité de la publication de ces deux livres, alors qu’il a lui-même publié en 1987 «Incidents» et «Soirées de Paris», deux textes inédits et de caractère extrêmement intime. Sans remettre en cause cette initiative passée, nous nous interrogeons sur le motif de son indignation devant la publication pour des œuvres au statut bien moins fragile.

    …

    – Nous nous étonnons aussi que Monsieur François Wahl conteste cette édition sans avoir lu ni l’un ni l’autre ouvrage.

    …

    – On s’attendrait par ailleurs de la part de Monsieur François Wahl, philosophe, à d’autres arguments que le très douteux «Roland m’a dit…»; et à un autre vocabulaire que celui de la «démangeaison de l’hyène (sic)», pour évoquer le travail des éditeurs, et qui renvoie davantage à l’insulte qu’à la «théorie» dont François Wahl a été autrefois l’un des hérauts.

    ..;

    – Enfin, en déniant à monsieur Michel Salzedo, frère de Roland Barthes, toute compétence dans la gestion du droit moral de l’œuvre de Barthes, monsieur François Wahl oublie, en ce qui concerne «Journal de deuil», que le deuil dont il est question est aussi le sien.

    …

    Il n’y a pas, et il n’y aura pas d’affaire Roland Barthes.

    …

    Paris, le 23 janvier 2009

    Olivier Corpet
    Directeur de l’Imec

    Eric Marty
    Editeur des œuvres de Roland Barth
    es

    …
    Titus Curiosus, ce 4 mars 2009

  • Au pays du off shore : l’élan du port de voix ; ou la vérité du style…

    Sur « Voix off » de Denis Podalydès, au Mercure de France,

    dans la (très) belle collection « Traits et portraits« , de Colette Fellous

    (avec photos ; cf déjà ses très beaux « Tuiles détachées« , de Jean-Christophe Bailly ;

    et « La première main« , de Rosetta Loy)…

    …

    _ avec un CD de 14 plages de textes, dits par Denis Podalydès lui-même

    et bien d’autres (et quelle anthologie sonore !!!) :

    Jean Vilar , Gérard Desarthe, André Dussolier, Jean-Louis Trintignant, Pierre Reverdy, Daniel Mesguich, Michael Lonsdale, Roland Barthes, Sarah Bernhardt, Michel Simon, Charles Denner, Marcel Bozonnet, Richard Fontana, Ludmila Mikaël, Christine Fersen, Jean-Luc Boutté, Eric Elmosnino, Orson Welles & Fernand Ledoux, Pierre Mendès-France, Coluche, Guy Lux, Roger Lanzac, Valéry Giscard d’Estaing, Jean Cocteau, Paul Claudel, Paul Léautaud, Gérard Philipe, Michel Bouquet, Jacques Weber et Bruno Podalydès… ;

    et, accessoirement, prix Fémina de l’Essai 2008…

    …

    « Est-il, pour moi, lieu plus épargné, abri plus sûr, retraite plus paisible,

    qu’un studio d’enregistrement ?

    _ énonce tranquillement, en ouverture de ce livre (et disque), l’acteur diseur (lecteur) Denis Podalydès…

    …

    Enfermé de toutes parts, encapitonné, assis devant le seul micro, à voix haute _ sans effort de projection, dans le médium _, deux ou trois heures durant,

    je lis les pages d’un livre.

    …

    Le monde est alors _ féériquement _ celui de ce livre.

    Le monde _ tout entier _ est _ miraculeusement _ dans le livre.

    Le monde est le livre.

    …

    Les vivants que je côtoie, les morts que je pleure, le temps qui passe, l’époque dont je suis le contemporain, l’histoire qui se déroule, l’air que je respire,

    sont _ entièrement _ ceux du livre.

    …

     J’entre _ sacralement _ dans la lecture« ,

    s’ouvre

    _ en beauté, et mystère, comme une cérémonie (un peu secrète) d’intronisation (à Éleusis) _

    le livre, page 11 ;

    …

    et ces mêmes mots-là, et à plusieurs reprises,

    soit avec (quelques) coupures,

    soit avec de légères variantes,

    vont revenir scander l’ouverture (ou la clôture) des divers chapitres

    donnant à retentir et vibrer, à nouveau, toutes ces voix : pages 97, 153 et 219…

    …
    (…) 13 lignes plus loin, à la page 12 :

    …

    « Nacelle ou bathyscaphe,

    le réduit sans fenêtre où je m’enferme _ pour l’enregistrement, en ce studio (ou studiolo)… _

    autorise une immersion ou une ascension totales.

    …

    Nous

    _ Denis Podalydès inclut en cette « expédition » et l’ingénieur du son et le directeur artistique (de l’enregistrement) _

    descendons dans les profondeurs _ page après page, abyssales _ du livre,

    montons dans un _ septième _ ciel de langue.

    …

    Je confie à la voix le soin _ = une ascèse… _ de me représenter _ furieusement, bien que tout soit tranquille _ tout entier.

    Les mots écrits et lus me tiennent lieu _ métamorphose quintessentielle _ de parfaite existence. »
    …
    Et un tout petit peu plus loin, encore, page 14, le fin mot de tout ce « dispositif » :

    …

    « Mais de ma voix

    _ Par l’odeur de la pluie m’était rendue _ en un « admirable tremblement du temps«  ! _

    l’odeur des lilas de Combray,

    par l’assourdissement des bruits dans la chaleur de la matinée,

    la fraîcheur des cerises : quels délices ! _,

    lisant les mots d’un autre _ Marcel Proust, en l’occurrence, pour ici

    (« Combray » : l’ouverture de « La Recherche« , « Du côté de chez Swann« ) _

    ceux d’un mort lointain _ le 18 novembre 1922 _,

    dont la chair est anéantie _ peut-être bien… _,

    mais dont le style,

    la beauté de ce style,

    fait surgir _ tel son pouvoir _

    un monde _ oui ! _ d’échos, de correspondances et de voix vivantes _ ou le seuil ! _

    par lesquelles je passe,

    parlant à mon tour,

    entrant dans ces voix _ soit la clé de la métamorphose ! _,

    me laissant aller à la rêverie,

    à l’opération précise d’une rêverie continue, parallèle et libre,

    …

    je sais que je parle,

    je sais que c’est de moi qu’il s’agit,

    non pas dans le texte,

    bien sûr,

    mais dans la diction

    _ voilà l’opération de trans-substantiation qui, ici, donc, se livre _

    de ces pages. »
    …
    Pour aboutir à cette ultime phrase, de l’ouverture,

    et clé de tout ce « Voix off« , page 15 :

    « Alors d’autres voix encore se font entendre,

    dans la mienne.« 

    …

    Deux exemples, j’élirai, seulement :

    …

    d’abord,

    celui d’une voix « personnelle » au récitant,

    celle de « Mamie d’Alger«  _ Jeanne, la mère de son père (Jean-Claude Podalydès) ;

    qui n’est même pas « la plus proche » de ses deux grand-mères ;

    lui, Denis, se sentant bien davantage « du côté » des Ruat _ versaillais _, et de Mamie Odette :

    …

    « Elle parle lentement. Son accent pied-noir froisse, accroche chacune des syllabes qu’elle prononce. Discours patiemment élaboré, au discours toujours plus ralenti. La salive lui manque toujours. Phrases infiniment longues et détaillées. ses évocations ont une précision maniaque, dont Maman _ versaillaise, elle : côté Ruat ; et pas Podalydès _ gentiment se moque :

    « Nous étions donc un lundi, lundi 23 février, il devait être neuf heures trente du matin, en tout cas il n’était pas dix heures, la température, je m’en souviens, était tout de même assez fraîche, tu me diras que c’est normal en février, Papi, le pauvre, ne s’était pas encore rasé, il se rase toujours au rasoir à main, tu le sais

    _ l’histoire qu’elle raconte ne commence jamais avant l’inventaire de toutes les circonstances énonçables, infinies _ en effet !… _,  dont la mémoire ne lui fait jamais défaut _ ;

    c’était la Saint-Lazare, je m’en souviens parce que Papi disait toujours, le pauvre, tu sais s’il était drôle, même s’il pouvait avoir des colères, mon Dieu, des colères ! Ton père a dû t’en raconter quelques unes, bon, je disais, oui, alors, bon, voilà, Papi disait qu’il était curieux de fêter les gares, de fêter celle-là particulièrement, alors qu’on ne fêtait pas la Saint-Montparnasse ! Tu comprends la blague, je pense, alors, nous étions donc le 23 février… »

    …
    L’histoire alors reprend à son début,

    on s’aperçoit peu à peu qu’il n’y a pas d’histoire,

    que l’histoire est ce qui précède _ en abyme(s) _ l’histoire,

    que l’argument principal, par lequel, en principe, le récit a commencé depuis une vingtaine de minutes,

    est perdu,

    inexistant,

    …

    ou si maigre,

    que sa venue enfin,

    dans le cours des phrases,

    ne sera pas même remarquée,

    emportée _ comme chez Montaigne ! _ par les fioritures infimes et inutiles _ pas tout à fait, toutefois… _,

    divisées à l’infini.

    …
    Et pourtant,

    de sa voix asséchée de mélancolie et de médicaments,

    ralentie par les menus détails, les regrets et lamentations sempiternels,

     elle m’en dit des choses«  : en effet ! pages 134-135…

    …

    Mon second exemple sera la voix de Roland Barthes (pages 201 à 204),

    parmi les « Voix des morts« …

    …
    « On entend toujours affleurer ce qu’il désigne lui-même _ Roland Barthes _ sous l’expression l’ »angoisse de délicatesse ».
    La voix découpe les masses, ou plutôt les ensembles signifiants

    en haïkus » _ page 201.
    …

    « Barthes échappe cependant à toute affectation.

    Tout le long de ce cours  _ au Collège de France, sur le Neutre _

    si précis dans la conduite de son propos

    _ il faudra donc entendre qu’il y a une violence du Neutre _

    malgré les sinuosités _ encore, aussi : Montaigne… _ de l’exposé

    _ mais que cette violence est inexprimable _ ;

    si scrupuleux dans la tension de ses paradoxes

    _ qu’il y a une passion du Neutre, mais que cette passion n’est pas celle d’un vouloir-saisir _

    si constamment anxieux d’échapper aux déterminations,

    aux partis pris,

    à toute voie trop droite

    _ revoilà donc notre Montaigne ! _

    mais plus encore aux attaques de sa profonde mélancolie,

    dont les leçons successives révèlent le travail souterrain,

    à laquelle il accorde sa place dans le système ;

    …

    et c’est peut-être à ce mélange de la mélancolie et de la méthode,

    à cette acceptation d’un fond irrémédiable de tristesse dans la progression même de la pensée,

    que la voix de Barthes doit sa beauté,

    son phrasé généreux,

    musical. » 

    …
    On voit combien l’oreille _ et la voix _ de Denis Podalydès a de justesse de générosité et de sens,

    autant que de

    musicalité…

    …

    Et je n’ai même pas encore écouté le CD !!!

    …
    L’écriture de Denis Podalydès est une exploration _ magnifiquement inspirée ! et de quelle justesse ! _
    de ce que peut être « l’œuvre de voix »

    _ c’est-à-dire l’œuvre de la voix _,
    au premier chef des comédiens eux-mêmes,
    et au théâtre, d’abord _ bien sûr ! _ ;

    mais pas seulement d’eux ;
    …
    et elle constitue,
    cette écriture même en ce livre
    _ rare, et/ou peut-être même unique ! _,
    un véritable « bréviaire »
    théâtral
    pour qui voudrait _ et voudra _ « retrouver »
    ce que furent les « apports »
    _ singuliers ! _ de quelques grands noms

    désormais

    …

    _ car désormais _ sinon, bientôt… _ fantômes

    hantant _ ou voués à « hanter »… _ rien que notre mémoire et notre nostalgie :

    …

    cf la page (page 90) consacrée au souvenir d’Annie Ducaux :

    …

    « époque où l’on s’évanouit, où l’on se pâme, en écoutant une tirade d’« Athalie«  _ C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit _ ;
    époque dont Annie Ducaux, voix noble, drapée
    _ Ma mère Jézabel devant moi s’est montrée _
    aisée, rythmée, _ Comme au jour de sa mort pompeusement parée _
    capable de frapper le dernier rang de spectateurs _ J’ai senti tout à coup un homicide acier _ d’une violence inouïe qui les transperce plus vivement que le gel _ Que le traître en mon sein a plongé tout entier _,
    …
    époque révolue, dis-je,

    dont Annie Ducaux est _ on note, ici, l’usage du présent ! _ peut-être la dernière manifestation vocale«  (page 91) ;
    …
    maintenant que non seulement

    le moment de la « représentation »
    _ ou « performance« , comme cela se dit en anglais ;

    et « performance » sur la scène même, sur les « tréteaux » dressés _,
    a passé

    _ mais ce n’est rien là que la loi (de l’éphémère !) du spectacle vivant, hic et nunc, ce soir-là, sur cette scène-là ; et pas le lendemain, ni la veille, « au théâtre » !..  ;
    …
    et que le temps a fait son œuvre ;
    …
    et, pire que le temps,
    la « maladie de la mort », aussi ;

    et son fruit

    _ qui tout à la fois va germer,

    nous nourrir,

    et pourrir…

    …

    Mais c’est ce qu’il nous faut _ et vite ! _ apprendre de la vie,

    que cet « éphémère »-ci ;

    et « lui rendre grâce »,

    …

    comme le fait (notre) Montaigne…

    …
    Ainsi,
    Denis Podalydès a-t-il des pages bouleversantes
    sur son souvenir vivant
    _ ô combien ! et comment ! _
    de comédiens en de derniers moments sur la scène,

    …

    ou ailleurs :

    …

    un tournage de cinéma,
    ou même croisé en quelque rue :
    …

    tels que Richard Fontana (« il joue « La Fausse suivante » à la Comédie-Française« , page 94),
    et Jean-Luc Boutté (« à quelques pas de moi, sur le tournage de « Mayrig« , où je fais un petit rôle » :
    « il attend immobile, sans un mot ni regard. Je scrute son décharnement, sa patience, sa souffrance irradiante et mutique » (page 94, aussi) ;

    …

    ainsi que quelques _ « grands » _ autres (Gérard Philipe, Bernard Blier, page 93),
    déjà…
    …
    De plus longs passages, plus loin, seront consacrés aux voix _ en action _ de ces mêmes Richard Fontana et Jean-Luc Boutté, sur la scène ;
    …
    comme
    à la voix d’Éric

    _ le frère de Denis, de Bruno, de Laurent Podalydès _,
    suicidé « le 10 mai 1997 » (pages 144 à 147) ;
    …
    ou comme
    aux « Voix des toreros« 
    ,

    « Voix sans voix« ,

    car
    « nuit fait homme
    il

    _ le torero José Tomás , « le 10 septembre à Nîmes« , en 2007 _ ;
    …
    il appelle les taureaux d’un souffle. Ce même souffle que l’arène retient. Silence médusé. La respiration du taureau. Halètement. Ce va-et-vient du poitrail.
    José Tomás avance la main. Regard du taureau. Saisi, tenu. Flexion du poignet. Ondulation de la muleta. Appel, absence de voix. Charge.
    Le taureau entre dans l’illusion, la voilure fuyante du leurre. Navigation de la bête, ralentie, allégée. Courbe. Absence de voix.
    Toujours du silence au principe de chaque mouvement.
    « 

    Etc… : encore 13 lignes…

    …

    C’est magnifique : parce que juste ! (aux pages 147-148).
    …
    Chapeau ! Monsieur le regardeur-écrivain !..
    …
    Ou

    l’œil d’un artisan praticien, probe ;

    et maître artiste,

    simplement…

    …

    Merci…

    …

    Titus Curiosus, ce 25 novembre 2008